‹ Histoire de l'alchimie, XIVme siècleChapitre 17 sur 50 · HISTOIRE DE NICOLAS FLAMEI · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE NICOLAS FLAMEI

ironiques. L'abbé Villain crut devoir répondre à son tour par une lettre lourde et pâteuse d'une lecture indigeste. Pernety dédaigna ce trait sans force et la querelle en resta-là. Nous reproduisons m extenso la deuxième lettre de Pernety à la fin de cet ouvrage, mais par pitié pour le lecteur nous ne ferons qu'analyser brièvement la lettre de l'abbé Villain.

Pernety regardait donc Fiamel comme un adepte et Villain le considérait coiTime un bourgeois parvenu à l'aisance par des moyens honnêtes. Une troisième version, celle de J. Hornius et de Naudé, d'après ceux-ci Fiamel se serait enrichi aux dépens des juifs qui au et au xv° siècle ont été plusieurs fois proscrits, mais Naudé a une opinion peu grave, surtout quand on le voit faire vivre Fiamel en 1223 1 La Croix du Maine professe la même opinion : « La source de sa richesse est telle, dit-il, quand les juifs furent chassés, lui qui avait leurs papiers, loin de réclamer à leurs créanciers ou de les dénoncer au roi, partageait avec eux pour leur donner acquit ». HœflFer a suivi la Croix du Maine, il a seulement enjolivé la chose et c'est gravement qu'il nous affir- .me que : « ... la véritable source des richesses de Fiamel s'explique par les rapports fréquents et intimes qu'.en- Iretenait cet alchimiste avec les juifs si persécutés au

NICOLAS !• I. A M i : L

moyen-âge et qui étaient tour-à-tour exilés et rappelés selon le bon plaisir des rois. Dépositaire de la fortune de ces malheureux dont la plupart mouraient dans l'exil, l'écrivain de Saint-Jacques la Boucherie n'avait pas besoin de souffler le feu du grand-oèuvre pour s'enrichir. L'histoire du livre d'or du juif Abraham pourrait bien n'être autre chose qu'une allégorie par laquelle Nicolas Flamel rappelle lui-même l'origine de sa fortune. » Cette assertion qui résume élégamment Hornius, Naudé et Lacroix du Maine, cette assertion ne tient pas une minute devant la critique ; d'abord Hœffer ne donne aucune preuve positive de ce qu'il avance.

Dans toute l'histoire de Flamel au contraire nous ne trouvons qu'un Juif, maître Canches, de plus l'abbé ViUain, à l'affût de tout ce qui pourrait détruire la renommée hermétique de Flamel, n'eût pas manqué de s'emparer de cette raison, il n'eût pas manqué de révéler Je moindre fait de ce genre. Bien au contraire Villain repousse avec indignation les insinuations de Naudé, contre Flamel, affirmant qu'il n'eût jamais été capable de la moindre escroquerie même envers des Juifs ; ce que nous connaissons du caractère de Flamel étant parfaitement concordant, nous nous rangeons du côté de l'abbé Villain. Mais ce ne sont là que des preuves morales,

NICOLAS FLAMEL

voici des preuves matérielles, en consultant l'histoire on trouve que durant la vie de Flamel les Juifs furent chassés trois fois de France, une première fois en 1346, notre héros était encore un adolescent, la deuxième en 1354,1! venait à peine de s'établir et nous ne voyons pas qu'il fasse fortune à cette époque. Enfin la troisième fois, en 1 393, mais alors Flamel était déjà riche, il avait commencé ses fondations et n'avait que faire de l'argent juif. Du reste, l'ordonnance d'exil de 1393 enjoignait expressément aux créanciers des juifs de payer leurs dettes.

Flamel fut-il leur banquier ? C'est là une pure hypothèse qui n'a rien, absolument rien pour l'appuyer, aussi devons-nous l'abandonner. Quelques autres ont eu sur Flamel une opinion éclectique, ainsi que le rapporte Borel. «Quelques attribuaient, dit-il, la richesse de Flamel aux juifs, aux Anglais, aux Hôpitaux, aux Templiers. » Le vague ici démontre amplement le vide de l'accusation.

Une quatrième opinion sur l'origine de la fortune de Flamel est celle de l'abbé de Moiitfaucon de Villars (voir Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes). Elle ne peut être prise au sérieux, nous la donnons seulement à cause de sa singularité. L'abbé de Villars bâtit un véritable roman sur Flamel, d'abord

c/) NICOLAS F LAM EL

notre écrivain devient pour lui un petit frater en chirurgie, il voyage en France, en Italie, et c'est à Rome qu'il achète le livre d'Abraham juif. Il n'y comprend rien, naturellement, mais un rabbin nommé Nazar lui révèle que les Juifs proscrits de France plusieurs fois, et sachant qu'ils rentreraient tôt ou tard, avaient chaque fois enfoui

-leurs richesses dans les caves de diverses maisons, à Paris, à Lyon, etc. Or, toutes les. maisons à cette époque avaient des enseignes, ainsi nous avons vu en la possession de Flamel les maisons du Lys, de la Kerse, du

.Puits.

Les Juifs pour retrouver leurs richesses avaient fait un livre où se trouvaient représentées les enseignes des maisons qui contenaient leurs trésors. Flamel n'eut donc qu'à acheter les maisons dont les enseignes se trouvaient reproduites dans son livre, ce qui lui permit de devenir riche en peu de temps.

Tout le reste de la narration de l'abbé de Villars est de cette force, il est impossible d'y trouver un seul détail authentique, tout est inventé. Nous ne nous attarderons pas à combattre ce système, nous ferons simplement remarquer que les édits qui expulsaient les juifs ne les dépossédaient pas, ils pouvaient emporter'leurs marchandises, leur mobilier, et que dans ces conditions la pre-

NICOLAS FLAMEL

mière chose qu'ils emballaient, c'étaient leurs espèces monnayées.

La cinquième opinion est celle d'auteurs du siècle, ils sont en général fort circonspects, et on ne sait trop ce qu'ils pensent réellement. Ainsi M. Figuier dit à la fin des quelques pages qu'il consacre à Flamel : « Tout cela prouve que si Nicolas Flamel ne s'est pas occupé d'alchimie, il a cependant fait tout son possible pour le laisser croire au vulgaire. »

Comme cela tout le monde est content, vous croyez à Talchimie ? c'est parfait, Flamel était un adepte, vous n'y croyez pas ? je suis encore de votre avis Flamel fut un farceur. De cette façon M, Figuier ne se compromet jamais, c'est encore lui qui fait cette déclaration ni chair ni poisson. « En résumé, si on ne peut admettre que Nicolas Flamôl ait été alchimiste, au moins faut-il avouer qu'aucun autre personnage de son temps n'a rassemblé un plus grand nombre de preuves pour faire croire à la réalité de ce fait et pour implanter cette opinion dans les crédules esprits de ses contemporains. »

M. Chevreul s'est aussi mêlé de juger Flamel « Nicolas Flamel a réellement existé, comme le prouvent des monuments qu'il a élevés, ainsi que des donations ou des fondations qu'il a faites et dont la réalité est attestée par

NICOLAS FI.AMEL

des pièces authentiques qui se trouvaient encore au xviiio siècle dans les archives de Saint-Jacques de Boucherie. Eh bien, lorsqu'on lit les deux volumes publiés par l'abbé Villain sur cette église et sur la vie de Nicolas Flamel, il n'est guère possible à notre avis de ne pas admettre que ce personnage n'a jamais eu les grandes richesses qu'on lui a attribuées, qu'il ne s'est point occupé d'alchimie, que les sculptures et les vitraux qu'il a fait exécuter n'ont aucun sens hermétique, qu'en conséquence les écrits qui portent son nom ont été écrits longtemps après sa mort. » Il est malheureux pour Chevreul qu'il se soit borné à la lecture de l'abbé Villain, il s'est par suite trouvé dans la situation d'un libre penseur qui jugerait le catholicisme à travers les libelles d'un protestant ou réciproquement. Nous n'insisterons pas.

Une autre opinion, réellement étonnante par sa partialité est celle du chimiste Dumas. 'Voici la chose. « On trouve ensuite Nicolas Flamel, qui s'est acquis une certaine célébrité. ,On prétend qu'il trouva la pierre philosophai, en s'aidant des recherches d'un juif dont il aurait eu le bonheur de posséder les manuscrits. Plusieurs foisil aurait mis en pratique ses procédés alchimiques, il aurait acquis ainsi une fortune colossale qu'il aurait employée à bâtir une quantité de maisons et même

NrCOLAS FLAMKL

d'églises. Enfia on ne sait trop pourquoi il aurait fait semblant de mourir ainsi que sa femme et ils se seraient réfugiés en pays lointains, devenus immortels et possesseurs d'inépuisables trésors. Un livre ex-professo a été consacré à l'examen de ces faits et l'on y voit que Nicolas Flamel est mort dans un état de fortune très-médiocre, sans avoir jamais joui de l'éclat qui lui a été attribué. C'était simplement un écrivain public assez vaniteux, qui prêtait à la petité semaine, de manière que dans son quartier il avait des intérêts sur un nombre infini de petites maisons, et d'après l'histoire de sa vie on voit qu'il n"a jamais été chimiste (J. B, Dumas : Leçons sur la philosophie chimique, 1834). »

Il est difficile d'entasser autant d'inexactitudes en si peu de mots ; il est évident que Dumas s'est contenté d'aperçus très vagues sur Flamel et qu'il n'a jamais étudié sérieusement l'histoire de notre alchimiste, il en est résulté l'étonnant jugement que l'on vient de lire. Dumas était de ces chimistes, dont la race n'est pas perdue, qui jugent de haut l'alchimie sans en connaître le premier mot. Heureusement' que leurs jugements ne sont pas sans appel !

Quant à notre opinion personnelle la voici : Flamel s'est occupé d'alchimie une grande partie de sa vie et

NICOLAS I-LAMEI.

il y a trouvé la source de sa fortune, qu'il ait été souffleur ou adepte. Supposons le premier cas : dans les « Théories et Symboles, nous avons exposé que le grandœuvre des alchimistes vulgaires se faisait avec un mélange de sels d'or et d'argent. Or, qu'arrivait-il par la projection de cette prétendue pierre philosophale sur un métal fondu, par exemple d3 l'étain. Les sels d'or et d'argent facilement réductibles donnaient de l'or et de l'argent métalliques qui s'alliaient à l'étain fondu. On pouvait obtenir dans ces conditions up alliage ayant l'aspect, l'éclat, Ja couleur, le poids et le son de l'or. Or, à cette époque, les procédés analytiques étaient assez primitifs, un pareil alliage pouvait passer pour de l'or aux yeux des orfèvres. Bernard le Trévisàn rapporte l'histoire d'un alchimiste qui vendait le produit de son travail aux orfèvres et le Trévisan nous affirme que ce n'était là qu'un produit sophistique. Alors, dira-t-on, Flamel est assimilable dans ces conditions à un faux monnayeur? Non, car Flamel était de bonne foi, il croyait réellement faire de l'or, hs orfèvres qui lui achetaient, prenaient son métal pour de l'or, il n'y avait pas de tromperie de sa part, et il persévérait dans son erreur par ■suite de l'ignorance même des orfèvres. On peut ainsi expliquer toute l'histoire de Flamel, mais nous avouons

NICOLAS FLAMEL

lOI

nous-mê:Tie que cette explication est répréhensible en plus d'un point ; et comme la transmutation des métaux n'a rien d'impossible, que les dernières découvertes de la chimie semblent plutôt en établir la possibilité, pour toutes ses raisons nous préférons regarder Flamel comme ayant été sinon adepte, au moins philosophe hermétique.

Page 1