‹ Histoire de l'alchimie, XIVme siècleChapitre 6 sur 50 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Songe de Flamel. — Achat du livre d'Abraham Juif. — Description de ce livre. — Flamel commence à s'occuper d'alchimie. — Les conseils de maître Anseaulme. — Flamel se décide à faire le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle.

Flamel vivait fort tranquillement, partageant également son temps pour la prospérité de ses affaires et pour le salut de son âme, lorsqu'une nuit il eut une Tision.

Un ange lui apparut dans un nimbe éclatant, il tenait à la main un manuscrit dont la couverture présentait des caractères étranges : « Flamel, dit-il, regarde bien ce livre, tu n'y comprends rien, ni toi, ni beaucoup d'autres, mais tu y verras un jour ce que nul n'y saurait voir. » Flamel tendait la main quand il disparut.

Flamel ne songeait plus à la vision qui l'avait tant frappé, quand un jour de l'année 1357 il acheta d'un inconnu en quête d'argent, un vieux manuscrit orné de

figures bizarres, il le paya deux florins (i). « Celuy qui m'avoit vendu ce livre ne sçavoit pas ce qu'il valloit, aussi peu que moy quand je Tacheptay. Je croy qu'il avoit esté desrobé aux misérables Juifs, ou trouvé quelque part caché dans l'ancien lieu de leur demeure ».

L'ayant examiné, il reconnut le livre de sa vision. C'était un manuscrit « doré, fort vieux et beaucoup large, il n'estoit point en papier ou parchemin comme sont les autres, mais seulement il étoit fait de déliées escorces (comme il me sembloit) de tendres arbrisseaux. Sa couverture étoit de cuivre bien délié, toute gravée de lettres ou figures estranges, et quant à moy, je croy qu'elles pouvoient bien estre des caractères grecs ou d'autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire et que jesçay bien qu'elles n'estoient point notes ny lettres latines ou gauloises, car nous y entendons un peu. Quant au dedans ses feuilles d'écorce estoient gravées et d'une très grande industrie, écrites avec une pointe de fer, en belles et très nettes lettres latines colorées. » -

Ce livre n'avait point de titre, du moins Flamei n'en

I. Les citations qui suivent sont tirées du Livre des figures hiéroglyphiques.

NICOLAS I' 1. A M i: L

parle pas, mais ; « Au premier des feuillets, il y avoit escrit en lettres grosses capitales dorées, Abraham le Juif, prince, prestre, lévite, astrologue et philosophe, à la gent des Juifs, par l'ire de Dieu dispersée aux Gaules, salut D. I. Après cela il estoit remply de grandes exécrations et malédictions avec ce mot Maranatha, qui estoit souvent répété contre une personne qui jetteroit les yeux sur iceluy, s'il n'étoit sacrificateur ou scribe. » Ce livre était l'œuvre du rabi Abraham, cabaliste sur lequel nous avons peu de détails. A part cet ouvrage sur l'alchimie (connu vulgairement sous le nom de Livre d'Abraham Juif et dont le nom réel serait : Asch Mezareh selon Eliphas Levi), il nous reste de lui un autre ouvrage intitulé : La sagesse divine par Abraham le Juif, dédié à son fils Lamech. L'original semble perdu, mais il en existe une copie manuscrite du xviii'' siècle dans la magnifique bibliothèque de M. Stanislas de Guaïta.

Flamel n'osait passer outre devant les terribles imprécations de la première page, il était surtout intimidé par le mot de Maranatha, qui signifie : anathème, malédiction universelle. Cependant c'était assez l'habitude des alchimistes de placer ainsi l'anathème sur le seuil de leur œuvre pour arrêter les profanes. Roger Bacon n'écrit-il pas dans sa Première Lettre à Jean de Paris :

NICOLAS FLAMEL

« Maudit soit celui qui posséderait à la fois ces trois secrets (i) ». Cependant Flamel réfléchit qu'il était scribe ou écrivain et que par conséquent il lui était permis de passer outre, ce qu'il fit. « Dans ce livre au second feuillet, il consoloit sa nation, la conseillant de fuir les vices et surtout l'idolâtrie, attendant le Messie à venir avec douce patience, lequel vaincroit tous les rois de la terre et règneroit avec sa gent en gloire éternellement. » Devant ces promesses, fleurant l'hérésie, Flamel n'a pas d'indignation, il ajoute simplement : « Sans doute, sçavoir esté un homme fort sçavant. » . Mais ce n'était là que l'introduction du livre d'Abraham Juif, le reste de l'ouvrage, traitant d'alchimie, était divisé en sept chapitres, comprenant vingt-et-un feuillets (soit quarante-deux pages); il y avait en outre sept figures, quatre réparties dans le texte et trois en dehors, chacune à la fin d'un septénaire ; c'est-à-dire, après les pages 7, 14 et 21, elles n'étaient pas comptées dans la pagination. Mais laissons la parole à Flamel. (( Au troisième feuillet et en tous les autres suivants écrits, pour ayder sa captive nation à payer les tributs aux

T. Les trois secrets dont il s'agit sont: l'œuvre, la mixtion et la proportion.

empereurs romains et pour faire autre chose que je ne diray pas (i), il leur enseignoit la transmutation métallique en paroles communes, peignoit les vaisseaux au C05té et advertissoit des couleurs et de tout le reste, sauf du premier agent dont il n'en disait mot, mais bien (comme il disoit au quatrième et cinquième feuillets entiers), il le peignoit et figuroit par très grand artifice. Car encore qu'il fut bien intelligiblement figuré et peint, toutefois aucun ne l'eût sceu comprendre sans estre fort avancé en leur cabale traditive et sans avoir étudié les livres. » L'ouvrage contenait sept figures hiéroglyphiques, une à la fin de chaque septénaire et quatre réparties dans la seconde partie de l'ouvrage. Flamel les décrit soigneusement. Au premier septénaire, dit-il, il y avoit peint une Verge et des Serpens s'engloutissans, au second septième une Croix où un serpent estoil crucifié, au dernier septième, estoient peints des déserts, au milieu desquels coulaient plusieurs belles fontaines, dont sortoient plusieurs serpens qui couroient par cy et par là. )> Quant aux autres figures il en parle ainsi :

j. Peut-être la reconstruction du Temple de Jérusalem ; en tout cas remarquons ici combien Flamel se montre tolérant pour son époque en respectant le secret des Juifs.

NICOLAS FLAMEL

« Donc le quatriesme et cinquiesme feuillet estoit sans escriture, tout remply de belles figures enluminées, ou comme cela (i), car cest ouvrage estoit fort exquis. Premièrement, il peignoit un jeune homme avec des aisles aux talons, ayant une Verge caducée en main, entortillée de deux serpens, de laquelle il frapoit une salade (2) qui lui couvroit la teste. Il sembloit à mon petit advis le Dieu Mercure des payens; contre iceluy venoit courant et volant à aisles ouverts un grand vieillard, lequel sur sa teste avoit un horloge attaché, et en ses mains une faux comme la mort, de laquelle terrible et furieux, il vouloit trancher les pieds à Mercure. A l'autre face du feuillet quatrième, il peignoit une belle fleur en la sommité d'une montagne très haute, que l'aquilon esbranloit fort rudement, elle avait le pied bleu, les fleurs blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme l'or fin, à l'entour de laquelle les Dragons et Griffons Aquiloniens faisoient leur nid et demeurance. Au cinquiesme feuillet y avoit un beau rosier fleury au milieu d'un beau jardin, eschelant contre un chesne creux, au pied desquels

1. Ces mots n'ont aucun sens pour nous, mais dans le manuscrit du Livre des figures hiéroglyphiques, Flamel avait reproduit les figures d'Abraham Juif.

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