Casque
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bouillonnoit une fontaine d'eau très blanche, qui s'alloit précipiter dans les abysmes, passant néantmoins premièrement, entre les mains d'infinis peuples qui fouilloient en terre, la cherchant, mais parce qu'ils estoient aveugles, nul ne la connoissoit fors quelqu'un, considérant le poids. Au dernier revers du cinquiesme, il y avoit un Roy avec un grand coutelas, qui foisoit tuer en sa présence par des soldats, grande multitude de petits enfans, les mères desquels pleuroient aux pieds des impitoyables gendarmes, le sang desquels petits enfans, estoit puis après recueilly par d'autres soldats, et mis dans un grand vaisseau, dans lequel le Soleil et la Lune du ciel venoient se baigner. »
Nous reviendrons plus loin sur ces figures d'Abraham Juif, nous en donnerons une description plus complète et nous les expliquerons méthodiquement. Flamel ayant décrit tout au long les figures de son précieux manuscrit, se défend d'en livrer le texte au public : « Je ne représenteray point, dit-il, ce qui estoit escrit en beau et très intelligible latin en tous les autres feuillets escrits, car Dieu me puniroit, d'autant que je connetrois plus de méchanceté que celuy (comme on dit) qui disoit que tous les hommes du monde n'eussent qu'une teste et qu'il la peut coupper d'un seul coup . » Flamel comprit de
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suite l'immense valeur du manuscrit que la Providence avait fait tomber entre ses mains, et il rendit tout d'abord grâces à Dieu.
Le livre d'Abraham Juif enseignait la manière de faire de l'or ; malheureusement le premier agent n'était pas désigné, et si plusieurs opérations étaient décrites fort clairement, quelques autres, notamment la préparation de la matière première, les degrés du feu, les proportions étaient simplement indiquées par les sept hiéroglyphes. Flamel malgré tout se mit à réfléchir, à relire son trésor, à le commenter, mais en vain, l'obscurité l'enveloppait de toute part. Il promenait partout un front soucieux, son humeur devenait fantasque, mais quoiqu'il fit pour céler son souci, Pernelle s'en aperçut dès les premiers jours, discrète elle n'en dit d'abord rien, enfin n'y pouvant plus tenir, par tendresse ou par curiosité, elle interrogea son mari. Flamel résista, puis le secret lui pesant, il se soulagea par la confidence, il apprit tout à Pernelle, l'achat du manuscrit, son contenu, les trésors promis à celui qui le comprendrait : « Je ne peus jamais tenir ma langue que je ne luy dise tout, et luy montrasse ce beau livre, duquel à mesme instant qu'elle l'eust veu, elle en fust autant amoureuse que moi mesme, prenant un extrême plaisir de contempler ces belles couvertures.
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gravures, images et pourtraicts, auxquelles figures elle entendoit aussi peu que moy. Toutefois ce m'estoit une grande consolation d'en parler avec elle et de m'entretenir, qu'est-ce qu'il faudroit faire pour avoir l'interprétation d'icelles. » Flamel était absolument novice en alchimie, il avait certainement auparavant vu quelques manuscrits hermétiques, mais il n'avait jamais eu la curiosité de les parcourir. Et voici que tout d'un coup il se prend d'une belle passion pour l'alchimie. Son amour des beaux livres y est certainement pour quelque chose, le manuscrit d'Abraham Juif l'a conquis dès l'abord par sa richesse, sa vénérable antiquité, ses délicates enluminures, un livre aussi riche ne peut contenir que de bonnes choses. Et puis n'est-il pas écrit de la main d'un Juif: au moyenâge, le Juif est en dehors de la société, il est même souvent hors de la loi, et cependant ce paria règne d'une manière occulte, il se fait petit dans la rae où sa livrée le désigne aux injures de la populace, il s'humilie même devant le seigneur qui vient lui emprunter, il souffre tout, car il a l'intuition que lui aussi sera tôt ou tard le premier, grâce aux deux puissants leviers d'Israël : la ténacité et l'argent. Le Juif exécré est cependant redouté, le peuple l'accuse d'être familier avec Satan, tous les sacrilèges commis dont les auteurs ne peuvent
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être retrouvés, tous les crimes sont mis au dossier du Juif. Aussi une sorte de terreur superstitieuse s'attache à lui. Le chrétien ira de préférence acheter chez le Juif, sachant d'avance qu'il sera volé, c'est l'attirance de la mouche par l'araignée ; les papes et les rois ont à leur service des médecins ou des astrologues juifs, il leur semble que la science d'un juif doit être supérieure justement à cause de son origine illicite.
Le livre d'Abraham Juif parut donc à Flamel à cause même de sa provenance beaucoup plus précieux qu'un traité d'Hermès ou de Geber. Au reste, il était rempli de caractères hébraïques et de chiffres dont on ne pouvait comprendrele sens qu'en étant versé dans la Kabbale, un livre plus facile à comprendre aurait été peut-être dédaigné, celui-ci irrita la curiosité de Flamel qui se promit de déchiffrer tous ces arcanes, et il tint sa promesse ! Nous n'avons pas fait entrer en ligne l'appât des richesses, c'est que Flamel n'a jamais désiré l'or pour luimême, peu lui importait d'être riche ou pauvre, il donna tout aux pauvres et aux églises, et quand il mourut il n'était guère plus riche qu'avant d'avoir opéré la transmutation, du reste il ne fit cette opération que trois fois dans sa vie ! Est-ce là le caractère d'un homme avide d'or ? Si nous insistons tant sur ce point, c'est que dès
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à présent il faut bien comprendre que Flamel n'étudia l'alchimie que par curiosité, par amour de la science et non dans un but de lucre, ce qu'il voit à la fin de ses travaux, c'est de pouvoir enfin lire couramment son mystérieux livre d'Abraham Juif, de pouvoir déchiffrer les hiéroglyphes dont le sens lui échappe, il n'a qu'un désir, parfaire le grand œuvre, et contempler les merveilles de la pierre des philosophes ! Voilà les seules raisons qui poussent Flamel, les obstacles, les déceptions ne feront que rirriter sans le décourager.
La résistance soutient les forts, car seuls ils sont capable de puiser de nouvelles forces dans la lutte.
Flamel était donc songeant nuit et jour à son manuscrit, mais nous avons vu qu'il était absolument novice en la science d'Hermès, et circonstance aggravante, le livre d'Abraham est l'un des plus obscurs et des plus symboliques de toute la bibliographie alchimique.
Flamel ne pouvait entreprendre seul l'étude de l'hermétisme, il lui fallait un maître pour le diriger. Il s'aboucha donc avec quelques-uns des nombreux alchimistes de Paris. Mais à quel titre leur demander des renseignements, fallait-ii avouer qu'il s'occupait d'alchimie ? Non, cela eût fait tort à son commerce et à sa considération, puis quelque souffleur n'aurait pas manqué de s'insinuer
dans sa confiance, puis de venir s'installer chez lui, Fiamel aimait la tranquillité et il ne tenait pas du tout alors à passer pour alchimiste, le métier était assez dangereux et le malheureux qui attirait l'attention sur lui avait le choix entre : travailler pour le Roy dans une tour bien gardée, ou aller bénir les passants avec les pieds du haut d'un gibet doré^ en cas de refus. Pour résoudre cette difficulté, Flamel fit copier sous ses yeux par un habile enlumineur les sept figures et il les montrait à ceux de ses clients et connaissances qu'il savait avoir fait quelqu'étude de l'alchimie. Il leur demandait simplement ce que ces figures pouvaient bien signifier ; à ceux, dont Ja discrétion lui était assurée, il avouait que c'étaient des hiéroglyphes alchimiques tirés d'un manuscrit sur la pierre philosophais Mais laissons Flamel raconter luimême ses tribulations : « Enfin je fis peindre le plus au naturel que je peux, dans mon logis, toutes ces figures et pourtraicts du quatriesme et cinquiesme feuillet, que ja monstray à Paris à plusieurs grands clers qui n'y entendire jamais plus que moy. Je les advertissois mesmes que cela avoit esté trouvé dans un livre qui enseignoit la pierre philosophale, mais la plus part d'iceux se moquèrent de moy, et de la bénite pierre, fors un appellé Maistre Anseaulme, qui estoit licencié en médecine, lequel
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estudipit fort en.ceste science. Iceluy avoit grande envie de voir mon livre et n'y eust chose qu'il ne fit pour le voir, mais tousiours je l'asseuray que je ne l'avois point, bien luy fis-je une grande description de sa méthode ».
Pour comprendre l'empressement de maître Anseaulme, il faut savoir qu'à cette époque l'alchimie commençait à s'étendre. Raymond LuUe était mort dans les premières années du xiv' siècle, mais Jean de Meung, Cremer, Richard l'anglais, Odomar, Jean de Rupescissa, Ortholain avaient suivi ses traces, l'alchimie craanait peu à peu, pas de famille où il n'y eût un hermétiste. La science commençait à se répandre hors dès monastères où elle avait été d'abord à peu près exclusivement renfermée. L'école alchimique occidentale commence à se constituer avec Roger Bacon et Albert le Grand, Raymond Lulle et Arnauld de Villeneuve. Ce sont eux qui répandent dans l'occident barbare toute la science antique recueillie et accrue par les Arabes ; l'alchimie fait partie de ces connaissances, ainsi qu Hœfler l'avait démontré (Thèse reprise par M. Berthelot).
L'alchimie pénétrait donc peu à peu les diverses couches de la société; mais les manuscrits étaient rares encore, ils coûtaient fort cher, on se les prêtait comme de précieux trésors ; les auteurs eux-mêmes étaient peu
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nombreux, quelques arabes : Geber, Avicenne, Kalid, Morien, quelques gréco-égyptiens, Hermès, Synésius, Démocrite, plus les oeuvres des premiers maîtres occidentaux, tels étaient les manuscrits que l'on étudiait le plus communément. Aussi quand un alchimiste entendait parler d'un nouveau manuscrit encore inconnu, faisait-il tout son possible pour le posséder ou tout au moins le copier, le lire ! Peut-être enfin la matière serait-elle désignée dans ce manuscrit, peut-être serait-ce là le manuscrit introuvable où le grand oeuvre est décrit sans mystères? C'était là certainement la pensée de maître Anseaulme, mais devant les dénégations systématiques de FJamel, il se résigna à lui expliquer les figures d'Abraham sans plus chercher à voir l'original, voici cette explication de soufiîeur, que Flamel nous a conservée. « Il disoit que le premier portraict représentoit le temps qui dévoroit tout ce qu'il fallolt l'espace de six ans selon les six feuillets escrits, pour parfaire la pierre, soutenoit qu'alors il fallait tourner l'horloge et ne cuire plus. Et quand je lui disois que cela n'estoit peint que pour démontrer et enseigner le premier agent (comme estoit dit dans le livre), il respondoit que ceste coction de six ans estoit comme un second agent. Que véritablement le premier agent y estoit peint, qui estoit l'eau blanche et
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pesante, qui sans doute estoit le vif-argent, que l'on ne pouvoit fixer ny à iceluy couper les pieds, c'est-à-dire ester sa volatilité, que par ceste longue décoction dans un sang très pur de jeunes enfans, que dans iceluy, ce vif-argent se conjoignant avec l'or et l'argent se convertissoit premièrement avec eux en une herbe semblable à celle qui estoit peinte, puis après par corruption en serpens, lesquels estans après entièrement asséchez et cuiz par le feu, se réduiroient en poudre d'or oui sero't la pierre. » Si les autres explications de maître Anseaulme étaient de cette force, Flamel non seulement n'en savait pas plus qu'avant, mais encore.il s'engageait dans un labyrinthe sans issue; maître Anseaulme n'était en somme qu'un vulgaire souffleur, il prenait à la lettre les paraboles des philosophes et s'il travaillait de la même façon, ses œuvres devaient avoir deux termes: l'imbécillité et le sacrilège. On trouvera plus loin l'explication des figures d'Abraham selon les principes exposés dans notre précédent ouvrage : Théories el S/mboles des alchimistes, et l'on verra combien elles diffèrent de celle de maître Anseaulme, le médecin alchimiste! Flamel ayant bien médité le livre d'Abraham Juif, crut devoir néanmoins passer à la pratique; il travaillait en secret et nul autre que Pernelle ne sut jamais qu'il s'occupait
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d'alchimie ; il avait fini par ne plus demander de conseils, inutiles toujours, nuisibles souvent ; mais pour travailler selon sa propre inspiration, il n'en faisait pas pour cela de meilleur ouvrage. Les jours se succédaient, les mois suivaient les mois, les années s'ajoutaient aux années, et pas le moindre succès ne venait l'encourager ; il n'en persévérait pas moins, ne quittant l'athanor que pour aller à l'Église Saint-Jacques, il partageait son temps entre la prière et la méditation des anciens philosophes, car Flamel s'était monté une bibliothèque hermétique et il possédait plusieurs manuscrits. Il existe à la Bibliothèque nationale un manuscrit coté 19.978, supplément français, fonds Saint-Germain-des-Prés, qui porte à la fin le nom de Flamel, c'est le Livre des lavûres, copié de la propre main de l'écrivain, nous en reparlerons ; de plus nous trouvons ceci dans le Dictionnaire de Moreri. « Il existe un manuscrit de chymie d'Almasatus au roi de Carmasan, qui porte le titre de propriété de Nicolas Flamel. » Ainsi donc Flamel, malgré toutes les petites raisons de l'abbé Villain, s'occupait d'alchimie et sérieusement même.
Néanmoins malgré tous les conseils des clercs en hermétique, malgré ses propres travaux, malgré les lumières qu'il pouvait tirer de ses manuscrits ou même à
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cause de tout cela, il ne faisait rien qui vaille, les avis étonnants de maître Anseaulme y étaient bien pour quelque chose, aussi nous dit-il : « Cela fut cause que durant le long espace de vingt-et-un ans je fis mille brouilleries, non toutefois avec lê sang, ce qui est méchant et vilain. Car je trouvois dans mon livre que les Philosophes appelaient sang, l'esprit minéral qui est dans les métaux, principalement dans le Soleil, la Lune et Mercure, à l'assemblage desquels jetendois toujours, aussi ces interprétations pour la plus part.estoient plus subtiles que véritables. Ne voyant donc jamais en mon opération les signes ou temps escrit dans mon livre, j'estois tousiours à recommencer. » Flamel n'a pas une parole amère pour ceux dont les pernicieux conseils lui ont fait dépenser tant de temps et tant d'argent, il n'a pas un regret pour les années écoulées, pas un seul instant de défaillance. Cependant comme il en était à peu près au même point qu'en commençant, il réfléchit qu'il ferait bien de voyager, il connaissait déjà quelques souffleurs à Paris, mais aucun n'était assez avancé pour lui être utile. Au reste il lui fallait trouver non seulement un philosophe, mais encore un kabbaliste pour lui expliquer certains passages écrits en hébreu. Il irait donc en Espagne où les Juifs étaient alors fort nombreux; long-
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temps en relation avec les Maures, ils avaient profité du contact et ils avaient produit nombre d'excellents médecins recherchés des cours d'Europe. Le but de son voyage était Saint-Jacques de Compostelle en GaMcie (ea. espagnol Santiago ou Compostella) but célèbre de pèlerinage, que Flamel avait fait vœu de visiter en l'honneur de Saint-Jacques, patron de sa paroisse.