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CHAPITRE III

Pèlerinage de Flamel à Saint-Jacqu^*^ de Compostelle. — Légende de Saint-Jacques. — Flamel fait la connaissance de maître Canches. — Retour en France. — Mort de Canches à Orléans. — Travaux de Flamel. — Première et seconde transmutation. — Prière de Flamel.

Ayant donc fait vœu « à Dieu et à Monsieur Saint- Jacques de Gallice, pour demander l'interprétation d'icelles (les figures), à quelque sacerdot juif, en quelque synagogue d'Hespaigne » et Pernelle ayant consenti au voyage, Flamel partit avec l'habit de pèlerin orné de

coquilles et le bourdon à la main. Il emportait avec lui copie des figures d'Abraham et un extrait des passages qui lui avaient paru plus importants. « Donc en cette mesme façon je me mis en chemin et tant fis que j'arrivais à Montjoye et puis à Sainct-Jicques ou avec une grande dévotion j'accomplis mon vœu ». Nous n'avons aucun renseignement sur le chemin suivi par Flamel pour aller en Espagne, mais on peut supposer qu'il y alla par le chemin que le roi Bermude avait fait tracer à travers la Navarre, la Rioja et le territoire de Burgos, spécialement pour les pèlerins venant de France.

Arrivé sur le mont de l'Humilladoiro, d'où l'on découvre la cathédrale de Saint-Jacques, Flamel se prosterna et pria quelques instants selon la coutume, peutêtre avait-il l'intuition que son vœu serait exaucé.

Quelques mots sur Saint Jacques de Corapostelle, que nous appellerons désormais de son nom espagnol, Santiago (San lago, Saint Jacques). En 835, Théodomir, évêque d'Iria, fut informé par unmontagnard que sur une colline boisée à quelque distance à l'ouest du mont Pedroso, on apercevait la nuit une lumière douce légèrement bleuâtre, et quand le ciel était sans nuages, on voyait une étoile d'un merveilleux éclat au-dessus de ce même lieu. Théodomir se rendit avec tout son clergé

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sur la colline, on fît des fouilles à l'endroit indiqué, et on trouva dans un cercueil de marbre un corps parfaitement conservé que des indices certains révélèrent être celui de l'apôtre saint Jacques. On construisit naturellement une chapelle, les pèlerins affluèrent, des maisons se construisirent autour de la chapelle, bientôt l'agglomération put s'appeler ville, la chapelle fut transformée en cathédrale. L'évêque d'Iria transporta son siège dans la nouvelle ville qui reçut le nom de Santiago (S. Jacques) ou encore de Compostelle (campus stellœ, champ de l'étoile). Flamel, ayant en compagnie des autres pèlerins été admis à baiser le manteau de Saint-Jacques, après avoir distribué des aumônes et ardemment prié, se remit en route. Il revenait par le même chemin, lorsqu'à Léon, il rencontra un marchand français originaire de Boulogne, il fut mis par lui en relation avec un médecin juif nommé maître Canches, qui demeurait alors à Léon. C'était un juif converti au christianisme, et « fort sçavant en sciences sublimes » c'est-à-dire Kabbaliste très instruit. Lors de leur première entrevue, le marchand de Boulogne, qui servait d'intermédiaire, expliqua à maître Canches que Flamel avait à lui demander son avis au sujet de certaines figures mystérieuses copiées dans un livre très

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ancien. Flamel ayant donc exhibé ses copies, maître Canches change subitement de visage, il rayonne, il sxulte, c'est que ces figures sont tirées de l'Asch Mezareph du rabi Abraham, livre que les cabalistes croyaient à jamais perdu. Dans sa joie il cherche à communiquer directement avec Flamel, il lui demande en latin s'il a quelque nouvelle du manuscrit original, et Flamel lui répond dans la même langue qu'il a « espérance d'en avoir de bonnes nouvelles si quelqu'un lui déchiffrait ces énigmes. Tout à l'instant transporté de grande ardeur et joye, il commença de m'en déchiffrer le commencement ». "Voilà maître Canches et Flamel grands amis, l'un a trouvé un manuscrit que l'on croyait perdu, l'autre tient enfin l'explication de ces figures qui l'embarrassaient tant. Quand Flamel eût révélé qu'il possédait l'original, mais qu'il ne le montrerait qu'à la condition qu'on lui expliqua tout, maître Canches n'hésita pas à faire le voyage pour voir le précieux manuscrit. Ayant à peine pris le temps de mettre ordre à ses affaires, il partit avec Flamel. Les deux compagnons se rendirent à Oviédo et de là à Sanson où ils prirent la mer pour revenir plus rapidement « Nostre voyage avoit esté assez heureux et désia depuis que nous estions entrés en ce royaume, il m'avait très véritablement interprété

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la plus part de nos figures, où jusques mesmes aux points, il trouvoit de grands mistères (ce que je trouvois fort merveilleux), quand arrivans à Orléans, ce docte homme tomba extrêmement malade, affligé de très grands vomissemens qui luy estoient restez de ceux qu'il avoit souffert sur la mer. Il craignoit tellement que je le quittasse, qu'il ne se peut rien imaginer de semblable. Et bien que je fusse tousiours à ses costez,si m'appelloitil incessamment, enfin il mourut sur la fin .du septième jour de sa maladie dont je feus fort affligé ; au mieux que je peus, je le fis enterrer en l'Église Sainte-Croix à Orléans, où il repose encore. Dieu aye son âme. Car il mourut en bon chrestien. Et certes, si je ne suis empesché par la mort, je donneray à ceste Église quelques rentes pour faire dire pour son âme tous les jours quelques messes ». Pauvre Canches ! Flamel, attristé par la mort de son compagnon, se remit en chemin pour Paris.

Son voyage avait pleinement réussi, il connaissait maintenant le premier agent, la matière, le fourneau; quelques détails lui étaient encore inconnus, mais avec ce qu'il savait il pouvait dès lors opérer sans crainte d'errer misérablement. Aussi quelle fut la joie de Pernelle quand elle vit revenir son époux, bruni par le soleil

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d'Espagne, quelle joie surtout quand elle connut le résultat du voyage. « Qui voudra voir Testât de mon arrivée, dit Flamel, et la joye de Pernelle, qu'il nous contemple tous deux en cette ville de Paris sur la porte de la chapelle Saint Jacques de la Boucherie, du costé et tout auprès de ma maison, où nous sommes peints, moy rendant grâces aux pieds de M. Sainct Jacques de Gallice et Pernelle à ceux de M. Sainct Jean, qu'elle avait si souvent invoqué. » Flamel se remit courageusement au travail, il était maintenant certain de trouver. Mais la matière première étant assez longue à préparer il dut passer encore de longs mois avant de voir sa persévérance récompensée. Il ne lui fallut pas moins de trois ans pour parvenir enfin au but tant désiré, ce qui ajouté aux vingt et un ans dépensés en recherches avant son pèlerinage, représente vingt quatre années d'un travail incessant.

Il nous a résumé lui-même sa manière de travailler et comment il parvint enfin à préparer la Matière, « Tant y a que par la grâce de Dieu et intercession de la bienheureuse et sainte Vierge et benoists sainct Jacques et Jean, je sçeuS ce que je désirois, c'est-à-dire les premiers principes, non toutesfois leur première préparation qui est une chose très difficile sur toutes celles du

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monde. Mais je l'eus encore à la fin après les longues erreurs de trois ans ou environ, durant lequel temps je ne fis qu'estudier et travailler, ainsi qu'on me peut voir hors de cette Arche, où j'ay mis des processions contre les deux piliers d'icelle, sous les pieds de Sainct Jacques et Sainct Jean, priant toujours Dieu le chappelet en main, lisant très attentivement dans un livre et pesant les mots des Philosophes, et essayant puis après les diverses opérations que je m'imaginois par leurs seuls mots. Finalement je trouvay ce que je désirois, ce que je reconnus aussitost par la senteur forte » . La matière préparée, le reste du Grand-Œuvre est selon les philosophes un travail de femmes et un jeu d'enfants. Il n'y avait plus qu'à chauffer la matière dans un matras de verre ou œuf philosophique, renfermé dans un fourneau spécial nommé Athanor; la matière passait alors par une série de couleurs et de modifications dont la succession en un certain ordre prévu indiquait à l'alchimiste qu'il était dans la bonne voie (i). C'est ainsi que Flamel vit sa matière devenir grise, puis noire. Cette couleur noire était appelée parles philosophes : tête de corbeau. C'est la clef du grand-oeuvre et la première des couleurs prin-

I. y o\r •.Théories et Symboles des alchimistes. Le grand œui>re.

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cipales. Puis un cercle blanc entoura la noirceur comme une auréole.

Du cercle rayonnèrent vers le centre des filaments blancs qui envahirent la masse jusqu'à ce que toute trace de noir eut disparu. Dàns cet état de blancheur parfaite, la matière porte le nom de petite pierre ou élixir blanc, elle change les métaux en argent. En voyant apparaître cette couleur, Flamel n'alla pas plus loin pour cette fois, dans son impatience il ouvrit l'œuf philosophique pour essayer son élixir.

« Donc, nous dit-il, la première fois que je fis la projection, ce fust sur du Mercure, do nt j'en convertis demy livre ou environ en pur argent, meilleur que celuy de la minière, comme j'ay essayé et faict essayer plusieurs fois. Ce fut le 17 janvier, un lundy environ midy, en ma maison, présente Pernelle seule, l'an de la restitution de l'humain lignage mil trois cens quatre-vingt-deux ans. » Sûr dès. lors d'être dans la bonne voie, il reprit ce qui lui restait d'élixir blanc et le remit dans l'œuf philosophique pour le parfaire et obtenir la grande pierre ou élixir rouge, la véritable pierre philosophale, celle qui transmue les métaux en or. La matière passe par les couleurs de l'iris on de l'arc-en-ciel, puis par le jaune orangé, l'orangé et enfin la couleur pourpre. Flamel prit alors la

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matière au rouge, et en ayant enveloppé un fragment dans de la cire, il projeta le tout sur du mercure chauffé dans un creuset, mais laissons-le décrire lui-même cette fameuse projection. « Et puis après en suivant toujours mot à mot mon livre, je la fis avec la pierre rouge sur semblable quantité de mercure, en présence encore de Pernelle seule, en la mesme maison, le vingt-cinquiesme jour d'avril de la mesme année, sur les cinq heures du soir, que je transmuay véritablement en quasi autant de pur or, meilleur très certainement que l'or commun^ plus doux et plus ployable. Je le peux dire avec vérité. »

Voilà donc Flamel parvenu au but de ses désirs, il peut lire couramment le manuscrit d'Abraham Juif, il sait maintenant quelles opérations indiquent les mystérieuses figures, comment il faut s'y prendre pour parfaire le grand œuvre et cela lui suffit. Un autre aurait produit des monceaux d'or pour se livrer sans frein à toutes les extravagances d'une imagination en délire, un autre aurait étonné le monde par son faste, faisant l'aumône aux rois, mettant par la puissance de l'or l'univers à ses pieds, lui au contraire continue à vivre modestement. Il méprise l'or, il a la scienca, c'est elle seule qu'il recherchait. Il se contente de savoir qu'il peut, mais il ne veut pas, la richesse lui est tellement indifférente qu'il ne

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fit que trois fois la projection dans sa vie (outre les deux premières) ainsi qu'il nous l'affirme lui-même, et Femelle qui s'y entendait aussi bien que lui, ne le poussa jamais à recommencer. Tous deux ne songent plus qu'à leur salut, avec le produit de trois projections Flamel fait des dons aux églises et aux couvents; il dote les hôpitaux, il secoure les pauvres. Cet homme d'élite comprend si bien que ce n'est pas la richesse qui fait le bonheur, .qu'il ne lègue aucun bien à celui de ses neveux qu'il a distingué pour sa bonne conduite, il lui lègue simplement la science, un manuscrit de sa propre main où il lui enseigne l'art divin de transmuer les métaux.

Ce qu'il faut retenir de tout ceci, c'est que Flamel n'a jamais souhaité la richesse et que devenu adepte, il n'a usé de la Pierre qu'avec discrétion. Encore n'employa-t-il cet argent qu'à des fondations pieuses. La prière le prévint des tentations, car c'était un homme pieux, voici sa prière ordinaire qui se trouve en tête du Livre des figures hiéroglyphiques : « Loué soit éternellement le Seigneur mon Dieu, qui eslève l'humble de la basse pouldrière, et faict esjouyr le cœur de ceux qui espèrent en luy, qui ouvre aux croyans avec grâce les sources de sa bénignité et met sous leurs pieds les cercles mondains de toutes les félicités terriennes. En luy

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soit tousiours nostre espérance, en sa crainte nostre félicité, en sa miséricorde la gloire de la réparation de nostre nature et en la prière nostre seureté inesbranlable. Et toy, ô Dieu tout-puissant, comme ta bénignité a daigné ouvrir en la terre devant moy, ton indigne serf, tous les trésors des richesses du monde, qu'il plaise à ta grande clémence, lorsque je ne seray plus au nombre desvivans, de m'ouvrir encor les trésors des Cieux, et me laisser contempler ton divin visage, dont la Majesté est un délice inesnarrable, et dont le ravissement n'est jamais monté en cœur d'homme vivant. Je te le demande par le Seigneur Jésus-Christ ton fils bien aymé qui en l'unité du Saint-Esprit vit avec toy au siècle des siècles. Ainsi soit-il, » Combien différente cette prière de celle que l'abbé Villain a copiée dans d'Hydrolitus Sophicus {Muséum hermeticum) et qui est une prière d'un alchimiste quelconque, l'abbé Villain n'affirme pourtant pas que cette prière soit de notre adepte : « Flamel dit sans doute... » dit-il. Mais après lui Collin dz Plancy affirme gravement que cette prière est de Flamel, et Figuier après lui sans se donner la peine de vérifier, seulement Figuier enjolive la chose, la prière de l'Hydrolitus serait celle que Flamel faisait chaque jour pour obtenir du ciel l'interprétation des figures d'Abraham Juif. Et a'nsi l'on écrit l'histoire.

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