‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 10 sur 37 · YOUSEF · texte numérisé non relu

YOUSEF

« Fils d’Ali, Pacha de Tripoli. »

Hussein se trouva ainsi réduit aux seules forces de son pacha! ick. Cependant, telles qu’elles étaient , Sidi-Ibrahim , son gendre, qu’il en avait investi du commandement en chef, aurait pu faire éprouver de grands désastres à l’armée française, s’il avait été général aussi habile qu’il était vain et rodomont. Aussi, au lieu de faire occuper les batteries basses de la baie et d’y en élever de nouvelles, il se contenta d’en dresser sur les hauteurs, laissant en quelque sorte la plage ouverte, et écrivant au pacha cette fanfaronnade. « Les infidèles veulent nous « attaquer par terre. Je les laisse débarquer afin que pas un « seul d’entre eux ne retourne dans sa patrie. »

Cependant l’amiral Duperré avait activement employé la fin de la journée et la nuit du 13, pour tout disposer afin que le débarquement pût commencer dès la pointe du jour.

Le 14 juin, dès quatre heures du matin, l’escadre de débar-

quement, ayant à bord la première division de l’armée, était en ligne parallèlement au rivage. Derrière elle était l’escadre de bataille et celle de réserve. Dans les interstices étaient groupés la flottille et le convoi. Au signal du débarquement, toutes les chaloupes furent mises à l’eau : chaque bateau eut son remorqueur, et bientôt vingt mille hommes voguèrent vers le rivage précédés par des chalands sur lesquels étaient installées huit pièces de campagne et une batterie de montagne toute prête à être mise en batterie. A quatre heures et demie la première division atteignit les brisants : on lança contre tous les mouvements de terrain qui pouvaient cacher une embuscade des fusées à la congrève et des obus, et dès que les marins purent prendre pied, le hallage commença. En peu d’instants; toute cette division fut à terre avec ses pièces de campagne, sous le feu des batteries de l’ennemi qui, du reste, eurent peu d’effet. A six heures, la deuxième division et toute l’artillerie de campagne étaient à terre. A six heures et demie, le général en chef était débarqué. Le premier drapeau français qui plana sur la terre de l’Odjeac, y fut arboré par les nommés Sion, chef de la grande hune de la frégate le Thétis , et François Brunou, matelot de première classe de la Surveillante . Ces deux braves sautèrent à terre les premiers, s’élancèrent ensemble dans la tour de Torre-Chica, et y plantèrent le drapeau de la France,

Les Arabes occupaient les hauteurs au nombre de huit à dix mille environ. Leur plus forte position était en dehors de la presqu’île, formée de trois . batteries échelonnées qui faisaient un feu plongeant mal dirigé, il est vrai, mais qui ne laissait pas que d’être inquiétant. Le général Berthezène, qui commandait la première division, reçut l’ordre de se porter en avant avec huit pièces de campagne, et de débusquer l’ennemi pendant que cinq bâtiments de guerre, mouillés dans la rade orientale, prenaient d’écharpe les batteries arabes et éteignaient peu à peu leur feu. La première division s’élança par bataillons en masse, au pas accéléré, de manière à tourner par la gauche, les batteries ennemies. Les divisions Loverdo et d’Escars suivirent le mouvement de la première. Malgré la

rapidité de la marche à travers un terrain peu accidenté, il est vrai, mais couvert de broussailles, l’ardeur des soldats français ne se ralentit pas un instant. Attaqués par des masses de cavalerie, ils montrèrent un admirable sang-froid. Ils arrivèrent ainsi aux pieds des redoutes, les tournèrent, et, s’y élançant à la baïonnette, s’en rendirent maîtres en peu d’instants. Treize pièces de canon de 1 6 et deux mortiers tombèrent en leur pouvoir. A midi, l’armée, entièrement débarquée, occupait les hauteurs en avant de la presqu’île, et le quartier-général était établi à Torre-Chica.

Mais en arrière de ces hauteurs, la cavalerie des Bédouins occupait encore des positions avantageuses d’où elle continuait la fusillade sur les troupes françaises. Les trois divisions de l’armée se mirent en marche sur divers points pour la débusquer. Elles suivaient une ligne directe à partir de leur point de départ. Le combat devint alors acharné. Les Bédouins défendirent le terrain pied à pied, et se battirent vaillamment. Tirant leur coup de fusil, ils se repliaient au galop, pour avoir, selon leur usage, le temps de charger et revenir faire feu de nouveau. Les soldats français, accablés sous le poids de leurs sacs et de cinq jours de vivres, morts de soif, se battaient partout avec ardeur et partout faisaient plier les Bédouins. A quatre heures, les Français occupaient toutes les positions de l’ennemi à deux lieues en avant du point de débarquement.

En même temps le génie s’occupait de tracer des retranchements pour couvrir l’isthme et y établir un dépôt d’approvisionnements. Le général Valazé en fit immédiatement commencer les travaux. Ils furent poussés avec activité : une ligne de fortifications, garnie d’artillerie, s’éleva de la haie de l’est à celle de l’ouest. Des puits furent creusés où l’on trouva de l’eau en abondance. Des fours furent construits, et, deux jours après le débarquement, l’armée put manger du pain frais. Des tentes se dressèrent ; des cabanes de feuillage s’improvisèrent sur tous les points ; les ateliers de forgerons et de charpentiers s’établirent ; des restaurants, des cantines s’ouvrirent dans tous les quartiers du camp. Une transformation miraculeuse peupla, anima cette plage naguère si déserte et si morne.

Un peuple nouveau prit place et rang sur cette plage africaine, et se prépara à fonder une civilisation nouvelle sur les débris de tant de civilisations dont des siècles de barbarie avaient étouffé jusqu’aux moindres vestiges.

Le débarquement des vivres et des munitions commença aussi à s’opérer avec activité. Mais le 16, le mauvais temps fit suspendre cette importante opération. Dès le matin, le tonnerre gronda avec violence ; jusqu’à onze heures, des grains successifs assaillirent la flotte à l’ancre ; la mer devint monstrueuse ; les lames creusaient à tel point que , des navires tirant treize pieds d’eau et mouillés par vingt, talonnèrent et démontèrent leur gouvernail. Mais heureusement la tempête dura peu et le mal se borna à des accidents très remédiables.

La troupe eut peu à souffrir de l’orage du 16. Le bois abondait sur la plage : on y fit de nombreux bivouacs. Mais la masse des bâtiments qui encombrait la baie avait rendu leur position très dangereuse , et si l’orage avait régné quelques heures de plus, le grand désastre de 1541 eût pu être renouvelé. Pour prévenir un tel malheur, l’amiral Duperré dirigea sur Toulon les transports du personnel, les galères et tous les bâtiments inutiles.

Pendant plusieurs jours, l’armée occupa les positions dont elle s’était emparée ; l’ennemi s’était établi depuis le 1 5 au camp de Sidi-Kalef, et envoyait, jusqu’à une petite distance des bivouacs français, des tirailleurs dont le feu, quoique mal assuré, tua ou blessa une centaine d’hommes. Les contingents de Constantine, d’Oran, deTittery, et une grande partie de la milice turque s’y trouvèrent réunis, le 18, au nombre de 40,000 hommes environ. Sidi-Ibrahim, gendre du pacha, les commandait. Le général en chef de l’armée française ayant attendu, pour donner l’ordre de marcher en avant, le débarquement du transport des subsistances et du matériel de siège, cette inaction avait d’autant plus accru la confiance des hordes algériennes, que, dans leurs idées, ne pas agir c’est avoir peur. Aussi se répétaient-elles ce dicton populaire : « Allah et « Tsâalebi sauveront toujours Alger la bien gardée. » Dans cette persuasion, Sidi-Ibrahim prépara une attaque générale.

Des batteries construites la veille, entre Staouëli et les positions françaises, révélèrent son projet. Dans le camp français tout fut disposé pour bien le recevoir ; les deux premières divisions furent échelonnées sur les terrains accidentés des collines qui, en avant de la plaine de Staouëli, s’abaissent jusqu’aux dunes de Sidi-Ferruch. Deux batteries abandonnées par l’ennemi, dès le 14, les protégeaient. En seconde ligne, sur le terrain d’un ancien cimetière, était placée la troisième division. Cette disposition était peu avantageuse; les ailes présentaient des vides : le front de bataille était trop éloigné de la réserve, et offrait à un ennemi qui aurait su tirer parti de cette faute, la facilité de manœuvrer sur son derrière et de déplacer toute la ligne de bataille.

Le 19, dès la pointe du jour, l’armée ennemie s’avança sur une ligne beaucoup plus étendue que le front de nos positions. Son plan était d’entamer le centre de notre ligne avec le canon de ses redoutes, de manœuvrer sur les derrières de la gauche pour les séparer de la presqu’île, et de faire attaquer en meme temps la droite. Ce plan, quoique habilement conçu par suite de la position désavantageuse de l’armée française, était dû entièrement au hasard. En effet, il est, en quelque sorte, le résumé de la stratégie arabe, dont toute la tactique militaire consiste à développer autant que possible le front de bataille, croyant la victoire assurée lorsqu’ils sont parvenus ainsi à envelopper l’ennemi. Nous verrons, dans le cours de cette histoire, ce même plan invariablement mis en pratique en toute circonstance.

Les plus grands efforts de F ennemi se dirigèrent à l’extrême gauche, contre les brigades Clouet et Achard : là se trouvait la milice turque, commandée par Sidi-Ibrahim en personne. L’attaque s’y fit avec une grande résolution, à deux reprises ; les janissaires après avoir, selon leur usage, tiré leur coup de fusil, s’élancèrent sur le front de nos lignes, le yatagan au poing, et furent repoussés. À la troisième, ils pénétrèrent jusque dans les retranchements qui couvraient le front de nos bataillons, st beaucoup d’entre eux y trouvèrent la mort. D’autre part, les nuées de cavaliers arabes fondaient, la lance baissée, et en

poussant des cris sauvages sur les retranchements, et venaient se briser contre les bayonnettes de nos soldats. Les contingents des beys d’Oran et de Gonstantine attaquèrent avec autant de résolution, mais avec aussi peu de succès, les divisions Berthezène et Loverdo. Ce dernier avait laissé avancer l’ennemi jusqu’au fond du ravin qui couvrait sa position et, par une charge à la baïonnette bien exécutée, l’avait repoussé après lui avoir fait éprouver des pertes sensibles.

Repoussé à la droite, l’ennemi redoublait d’efforts à la gauche. Entraînée à sa poursuite, la brigade' Glouet avait pris position sur une hauteur en dehors du camp et n’était plus en ligne. Le 20mede ligne et le 1er bataillon du 28e qui composaient cette brigade, avaient épuisé leurs munitions et restaient exposés à un feu assez vif de l’ennemi. Ils reçurent l’ordre de s’établir en arrière ; et pendant que ce mouvement s’opérait, ils furent chargés avec tant d’impétuosité, que le 1er bataillon du 28e, coupé et en désordre, eut son drapeau engagé au milieu des Arabes. Le colonel Mounier qui voit ce péril, s’écrie : « Mes enfants, au drapeau ! » A cette voix le bataillon se rallie, entoure le drap°au, s’y presse pour le défendre contre des assaillants, dont le nombre croissait à chaque instant, étonne l’ennemi par tant de courage et de fermeté, et le maintient assez longtemps pour que les brigades Achard etPoretde Morvan, pussent s’avancer pour le dégager et repousser les Arabes.

L’ennemi ne tenait plus nulle part : le moment était décisif ; le général en chef ordonna l’attaque des batteries et du camp de Sidi-Kalef. Les généraux Damremont et d’Uzer marchèrent en avant avec les premières brigades de la division Loverdo ; le général d’Arcine, avec la troisième brigade détachée sur la gauche, suivit le mouvement de la brigade Glouet ; trois régiments de la division-d’Escars s’avancèrent pour former la réserve. Dans l’est de la presqu’île, les bâtiments vde guerre le Griffon , Y Alerte, le Ducouëdic et XJphigenie devaient appuyer ce mouvement.

Le plus vif enthousiasme éclata parmi les troupes lorsqu’on donna le signal d’attaquer le camp ennemi. Les troupes s’élancèrent au pas de charge. L’artillerie, toute de nouveau

modèle, était constamment en première ligne, malgré les difficultés du terrain. Son extrême mobilité contribuait puissamment à T épouvante des Bédouins qui , attaqués sur tous les points à la bayonnnette, criblés d’obus et de mitraille, sont successivement débusqués de toutes leurs positions, tourbillonnent, chancellent et prennent enfin la fuite dans le plus grand désordre. Le feu des batteries ennemies, construites en avant du camp de Sidi-Kalef, n’arrêtèrent pas un moment nos troupes. Le 20rae de ligne enleva les huit pièces de bronze qui les armaient. Les Turcs, les Arabes fuyant de toutes parts, abandonnèrent leur camp qui tomba au pouvoir du vainqueur avec tous ses approvisionnements. Quatre centstentes y étaient dressées. Celles d’ibrahim, des beys de Constantine et de Tittery, étaient d’une grande magnificence, tendues à l’intérieur de velours cramoisi, de riches draperies relevées de glands et de franges d’or. On y trouva de la poudre et des projectiles en quantité, des magasins de subsistances, des troupeaux de moutons, plus de cent chameaux, et dans les tentes des chefs des repas copieux qui n’avaient certainement pas été préparés pour ceux qui les consommèrent. L’armée française avait eu six cents hommes tués ou blessés. Les 20e 28e et 37e régiments furent ceux qui souffrirent le plus.

Cette brillante affaire porta l’épouvante dans l’armée ennemie. La terreur fut si grande que les fuyards se jetèrent pêlemêle dans Alger. Dans une salle de la Casbah, le Dey qui, au début de la campagne, avait promis cinq piastres pour chaque tête de Français qui lui serait apportée, déplorait amèrement alors de s’être attiré la colère d’un si terrible ennemi. Il avait vu, du haut d’une terrasse dominant la baie, ses troupes fuyant de toutes parts. Il entendait, au-dessous, les cris de ceux des soldats qui ayant pu arracher quelques têtes de la mêlée, demandaient le prix de leurs trophées sanglants, les hurlements de la populace que ce désastre épouvantable remplissait d’angoisse et de terreur. Des mouvements de colère se succédaient rapides sur ses traits, mais aucune parole ne les révélait au-dehors. Il attendait pour éclater celui qu’il rendait responsable de ce malheur, Sidi-lbrahun, cet aga à

qui il avait donné sa fille la plus chérie, Hala-Aïché, et qui l’avait si vaniteusement bercé d’une espérance de victoire. Ibrahim parut enfin. Au premier regard qu’il jeta sur son beau-père et souverain, il vit les éclats de cette grande colère jusque alors suspendue, prêts à fondre sur lui. Il avait préparé quelques mots de justification, il ne put que baisser les yeux et se taire. Hussein prit la parole. Sa voix tremblait d’irritation; son regard vif encore, malgré son âge, lançait des flammes.

« — Salut, invincible aga! dit-il. Salut vainqueur des in- « fidèles! Ils sont tous probablement précipités à la mer,

« comme tu nous l’avais promis? Il faudra sans doute agran- « dir la Casbah pour contenir leurs dépouilles, créer de nou- « veaux bagnes pour enfermer tant d’esclaves? Qu’en pense « notre invincible aga?»

Il y eut un moment de terrible silence.

« — Est-il vrai, reprit le pacha d’une voix vibrante de co- « 1ère, que toi, notre aga, notre gendre, le généralissime des « milices de notre Odjeac, est-il vrai que tu as fui làche- « ment devant les Français?

« — Je me suis précipité trois fois avec rage contre ces « maudits infidèles : trois fois j’ai été repoussé; les murs de « la Casbah sont moins inébranlables qu’eux. Il faut, par « Mahomet ! qu’on les ait ferrés les uns aux autres. »

Ibrahim disait vrai. Trois fois il avait chargé avec vigueur à la tête des janissaires, les lignes françaises, trois fois il avait été repoussé avec de grandes pertes. A la vue de ces lignes compactes que la cavalerie, ni l’infanterie ne pouvaient entamer, il croyait de bonne foi, et ses soldats avec lui, que les Français étaient enchaînés les uns aux autres. Lors de l’expédition d’Égypte, à la vue des bataillons français recevant, sans s’ébranler, le choc d’une innombrable cavalerie, les Arabes avaient été dans la même persuasion . Cette excuse n’apaisa cependant pas la fureur du Dey qui éclata alors véhémente, . terrible :

« — Chien! poltron! esclave! s’écria-t-il, sors de ma pré- «sence; va-t-en, misérable, va-t-en , et bénis Allah d’être

a l’époux de ma fille, sans cela je t’aurais fait à l’instant a précipiter sur lesganches (1).»

Pendant ce temps, maîtres du camp ennemi, les soldats français qui, dans cette journée, avaient rivalisé de courage et d’ardeur, se reposèrent dans les tentes des Arabes et se restaurèrent avec les viandes fraîches qu’ils y avaient trouvées préparées. L’administration militaire fit immédiatement construire des hangars en toiles imperméables, pour servir d’hôpitaux mobiles, et y mettre à couvert les malades et les blessés. On s’occupa aussi de fortifier cette position pour y concentrer tout le matériel de siège. Une route protégée par des blockaux et des redoutes élevés à courte distance, fut ouverte pour rallier le nouveau camp à l’ancien.

Staouëli et Sidi-Kalef, points marqués sur les cartes, et qui se trouvent entre Torre-Chica et Alger, n’étaient pas des lieux habités : c’étaient des endroits couverts d’une végétation active, et arrosés par un ruisseau qu’alimentaient des sources abondantes qui y jaillissent en assez grand nombre. C’était un lieu de prédilection pour les Arabes qui y venaient souvent planter leurs tentes et faire paître leurs troupeaux. On y voit peu de broussailles mais quelques figuiers, mûriers, oliviers et des palmiers en assez grand nombre.

Après le combat du 19, toutes les forces de terre s’étaient concentrées dans ce nouveau camp. L’ancien camp de Torre- Chica fut confié à la garde de trois mille marins que l’amiral Duperré mit à la disposition du général en chef, sous le commandement du capitaine de vaisseau Hugon. Mais l’ennemi ne se montra que par détachements épars. La plupart des Arabes s’étaient éloignés, et les Turcs s’ étaient renfermés dans les murs d’Alger où régnait la plus vive agitation. Les Français n’étaient pas encore en mesure de poursuivre leurs avantages et de marcher sur la ville. Les chevaux de l’artillerie de siège, ceux de l’administration, n’étaient pas entièrement débar-

(1) Les ganches étaient des crochets en fer fixés aux murs extérieurs de la Casbah à des distances très rapprochées. Ces crochets étaient destinés à recevoir les têtes des suppliciés. Dans des cas exceptionnels, un grand criminel était jeté vivant sur ces crochets où on le laissait jusqu ace qu’il fut mort.

qués, et il eût été peu prudent de commencer l’investissement de la place sans avoir la certitude que les subsistances seraient assurées pour vingt ou trente jours au moins, et que le manque de munitions n’exposerait pas les travaux de siège à être interrompus.

En attendant, les travaux des camps furent poussés avec activité, sous la direction du général Yalazé, et la route entre le camp de Sidi-Ferruch et celui de Sidi-Kalef, fut tracée sur un développement de plus de huit milles. Elle avait une largeur de dix mètres et allait rejoindre une ancienne voie romaine qui conduit de Sidi-Kalef à Alger.

Malgré les coups de fusils qui s’échangeaient aux avantpostes, quelques Arabes vinrent visiter le camp français ; la plupart étaient curieux de voir de près ces terribles vainqueurs : un de leurs parlementaires venait chaque jour voir son fils blessé qui se trouvait dans une ambulance. Ce malheureux vieillard fut la cause innocente de la mort de son fils qui, recueilli par les Français sur le champ de bataille, avait été transporté aux ambulances, très grièvement blessé àune jambe, dont l’amputation était devenue indispensable.

« — Par Allah ! s’écria le père, je le défends, je ne veux « pas qu’il en soit ainsi. C’est Allah qui nous a donné le « corps, c’est Allah qui nous a donné la vie. L’un ne nous « appartient pas plus que l’autre. Nous n’y avons aucun « droit. Couper une partie du corps c’est un sacrilège : la « vie ne peut dépendre d’un sacrilège. Les hommes n’ont « ni le droit de l’abréger, ni le pouvoir de la prolonger. « Dieu seul a l’un et l’autre. »

Ce déplorable fatalisme causa la mort de son fils, qui mourut de sa blessure. — « Dieu est grand, dit-il alors, Dieu l’a « voulu : que sa volonté soit faite. » Il demanda à être conduit en présence du général en chef. — « Quoique vêtu de ces « simples habits, dit-il à M* de Bourmont, je suis scheik d’une « tribu nombreuse. Mon fils, en se battant contre les tiens, a « été blessé, recueilli par toi et soigné comme aurait pu le « faire sa propre mère : je l’ai vu. Il est mort de sa blessure, g mais c’est Dieu qui l’a voulu. Alors j’ai demandé à venir

cc vers toi de ma propre volonté pour te remercier de la géct néreuse hospitalité que tu as accordée à mon fils. En même « temps j’ai voulu voir le chef des étrangers qui envahissent « mon pays, et connaître ses sentiments à l’égard des Arabes. « Puis, je demande à retourner parmi les miens, parce que je « suis venu ici de mon plein gré, et que je ne suis 'pas ton c prisonnier. »

Le général lui fit répondre par l’interprète que son roi ne l’avait envoyéquepour délivrer lesArabes du joug des Turcs. — « Si tu dis vrai, dit le scheik, j’espère bientôt déterminer ma « tribu à traiter avec toi. Je sais bien que cette mission ne sera « pas sans danger ; mais je suis vieux : ma vie n’a pas d’im- « portance, et je n’ai que ce moyen de te prouver ma recon- « naissance pour l’hospitalité que tu as accordée à mon fils. »

Il sortit du camp emportant des proclamations en arabe qu’on le chargea de répandre ; mais il ne tarda pas à expier la généreuse résolution que lui avait inspirée la piété paternelle. Des Arabes à qui il se confia le trahirent, et Hussein lui fit trancher la tête.

Le 23 juin, le débarquement du matériel était fort avancé : l’artillerie de siège , toutes les munitions embarquées sur les deux premières sections du convoi, les trois escadrons de cavalerie étaient rassemblés dans le camp. Mais les deux dernières divisions du convoi, parties de Palma le 18, étaient depuis huit jours en vue de la côte, luttant en vain contre les vents d’ouest et les courants violents qui les empêchaient d’approcher. La division du contre-amiral Rosamel, de concert avec la division du blocus du port d’Alger, était obligée de former à quelques lieues au large, une ligne de croiseurs, protégeant les transports et les empêchant de s’affaler à la côte.

Cette circonstance enhardit les Turcs et les Arabes qui, le 24, dès le matin, se présentèrent en assez mauvais ordre, mais en embrassant un front considérable. Sidi-Ibrahim, qui, à l’intercession de sa femme Lala-Àïché, avait trouvé grâce auprès du pacha, commandait encore en personne ces troupes. Dix à douze mille cavaliers Bédouins se précipitèrent d’abord

dans la plaine en poussant d’horribles hurlements. L’armée française se forma en carrés, l’un défendant l’autre, et soutint avec fermeté des charges vigoureusement conduites. Peu à peu on vit se couronner d’ennemis les collines qui terminent à l’est la plaine de Staouëli. Leur ligne était peu profonde mais fort étendue. La division Berthezène et la première brigade de la division Loverdo marchèrent à leur rencontre avec une batterie d’artillerie de campagne. A la vue des nouveaux bataillons français qui se disposaient en colonnes, l’ennemi céda sur tous les points. Quelques groupes, aux ailes, essayèrent seulement de faire une pointe dans nos lignes, mais désespérant, peu après, de les entamer, ils se replièrent après quelques charges sans résultat.

Les troupes françaises traversèrent la plaine avec rapidité. Elles atteignirent un terrain dont les accidents étaient plus prononcés, et se trouvèrent sur le groupe des hauteurs qu’occupent Alger et ses jardins. On y voyait de nombreuses habitations. Les vignes, les arbres fruitiers, les haies couvraient le sol : partout la terre étalait les produits de la culture la plus variée.

Les Arabes s’étaient portés derrière ces massifs : ils faisaient de là un feu très vif sur nos troupes, mais étaient facilement délogés par nos bataillons qui, les abordant partout résolument à la baïonnette, les poussaient devant eux battus et découragés. Ils s’y défendirent cependant avec acharnement, et leur feu de tirailleurs fut très meurtrier.

Vers le soir, l’armée algérienne qui, dans l’attaque comme dans la défense , paraissait avoir agi sans ensemble , se rallia sur la crête des hauteurs situées du côté opposé à celui qu’occupait l’armée française * Cette dernière prit position et développa son front en face de l’ennemi. Un ravin appelé Baekschédéré séparait les deux armées. La première division reçut l’ordre de se porter en avant. L’artillerie qui , avec sa rapidité ordinaire, avait surmonté toutes les difficultés du terrain, appuya ce mouvement. Des obus lancés à propos dispersèrent les groupes qui paraissaient les plus acharnés : la baïonnette de nos soldats fit le reste. Nos troupes avaient

atteint la limite du pays couvert : elles n’étaient séparées d’Alger que par un intervalle de cinq à six mille mètres. A ce moment, une violente détonation se fit entendre. Les Arabes venaient de faire sauter un magasin à poudre établi , sur la pente des hauteurs dont ils avaient occupé la crête. 1 Des nuages d’une épaisse fumée s’élevèrent en tourbillonnant à plus de cent mètres de hauteur, réfléchissant les hautes teintes du soleil d’Afrique. ;

Dès ce jour, les Arabes, plus disséminés que les jours précédents, ne reparurent sur divers points qu’en tirailleurs : leur but parut être moins de combattre que d’attaquer des hommes isolés et de piller des équipages. Quant au nouveau succès qu’elle venait d’obtenir, l’armée française avait eu peu de pertes à déplorer. Un seul des officiers avait reçu une blessure dont il succomba le lendemain : c’était un des quatre fils du général Bourmont ; dans l’affaire du 1 9 , un de ses frères était entré le premier dans une batterie ennemie. Dans le sentiment qui jetait ainsi ces jeunes officiers au plus fort du danger pour tâcher de conjurer l’influence de l’impopularité du nom de leur père, il y avait à la fois quelque chose de touchant et d’honorable qu’il est du devoir de l’histoire de consigner.

Dans la situation où était l’armée de terre, sans matériel nécessaire pour attaquer Alger ou les forts qui l’environnent, les succès qu’elle avait obtenus jusqu’alors étaient tous ceux qu’on pouvait attendre d’elle. La marine travaillait sans relâche au débarquement des vivres, des machines et munitions de siège ; mais les vents d’ouest, qui régnaient constamment contre saison, contrariaient souvent cette opération. Cependant, dans la soirée du 26 , un dernier convoi mit à terre tout ce qui restait à bord, de chevaux et de matériel de l’artillerie et du génie. Ce fut heureux; car, pendant la nuit, lèvent, quoique frais de la partie de l’est , sauta soudainement à l’ouest et soufla avec tant de force, qu’en peu d’instants la mer devint monstrueuse. Les bâtiments du convoi qui étaient à peine amarrés eurent beaucoup à souffrir et éprouvèrent d’assez fortes avaries : plusieurs vaisseaux chassèrent, cassèrent leurs

chaînes et leurs cigales d’ancres. A cette même date, Un rapport de l’amiral Duperré causa quelque sensation en France.

« J’ai livré à l’armée, y était-il dit, 60,000 kilogrammes a de biscuit, que le général en chef m’a demandés : nous « éprouverons bientôt le besoin de vivres. L’armée expédi- « tionnaire a séjourné un mois à bord des bâtiments ; la contt sommation par le grand nombre de passagers a été plus « que double. J’ai demandé au préfet de Toulon de faire a préparer deux mois de vivres qui seront expédiés par les

« divers bâtiments que je détache sur Toulon . La sûreté

« de l’armée navale a failli, à plusieurs reprises, être cornet promise. Les coups de vent se renouvellent fréquemment, « bien que nous soyons dans la belle saison. La mer devient a aussitôt monstrueuse. Je reconnais bien aujourd’hui que la « baie n’est pas tenable. Cependant, sans la présence d’une « partie de la flotte, point de débarquement, et par eonsé- « quent point de vivres pour l’armée de terre. La position « est des plus difficiles. Je demande à Toulon des remplace- « ments en ancres et amarres. » En même temps M. de Bourmont faisait évacuer par des corvettes de charge sur l’hôpital de Mahon les malades et blessés de l’armée au nombre d’environ dix-sept cents, et demandait le transport en Afrique d’une brigade de la division de réserve. Les évènements ultérieurs rendirent ce renfort inutile , mais l’opinion publique s’alarma ; le rapport et la demande avaient fait naître des conjectures fâcheuses sur la situation de l’armée qui, électrisée par ses premiers succès, se préparait à les couronner par un éclatant triomphe.

Jusqu’au 28, il n’y eut, sur le développement de tout le front delà ligne française que des engagements partiels dans lesquels quelques bataillons, entraînés trop loin par leur ardeur et assaillis, à l’improviste, par les forces supérieures d’un ennemi qui profitait habilement de tous les accidents de terrain, eurent beaucoup à souffrir : un bataillon du 2rae léger perdit soixante hommes; un du 36me en eut quatre-vingt mis hors de combat; les 17me et 30me de ligne éprouvèrent aussi des pertes sensibles. Mais après l’entier débarquement du ma-

tériel de siège , le général en chef donna l’ordre de prendre l’offensive sur toute la ligne.

Un bataillon de la division Loverdo et trois équipages temporaires formant une masse de 2,200 hommes environ, sous les ordres du colonel Lerident du 48e, formèrent la garnison de la presqu’île. Toutes les forces de terre réunies s’ébranlèrent le 29, à la pointe du jour et marchèrent à l’ennemi en avant d’Alger. Les 2me et 3me brigades de la division Berthezène furent chargées de l’attaque de la droite; Les lre et 5me brigades de la division Loverdo de celles du centre ; le duc d’Escars, avec les deux premières brigades de sa division, reçut l’ordre d’attaquer la gauche et de suivre la ligne de partage des ravins qui versent à l’est et à l’ouest d’Alger. L’armée algérienne avait concentré ses forces sur un des contreforts du Boudjaréah : ses lignes étaient appuyées par plusieurs bouches à feu de gros calibre; c’est de là qu’elle n’avait cessé de harceler nos troupes pendant cette guerre d’avant-postes de plusieurs jours.

Pendant cette marche, sans guides, sans cartes stratégiques à travers un pays prodigieusement accidenté, coupé de ravins, hérissé de monticules dominant parfois des vallées sans issues, l’armée courut de graves dangers. Les divers corps s’égaraient, se mêlaient, se retrouvant souvent hors de ligne ; la chaleur était excessive ; l’eau manquait partout. Les soldats tombaient de besoin et de fatigue ; les corps marchaient sans ordre, et il était presqu’ impossible qu’il en fût autrement au milieu de ces fausses marches qui les jetaient souvent dans des directions contraires à celles qu’ils devaient tenir. Avec un ennemi plus habile ou plus actif que des Turcs, elle eût été ou exterminée ou réduite à composer. Le courage et la patience des soldats français surmontèrent enfin des obstacles qu’il eût été beaucoup plus prudent de ne pas braver.

Les divisions, après des fatignes infinies, parvinrent enfin à se rallier aux pieds des hauteurs qu’occupait l’armée algérienne qui avait réuni le plus de forces sur sa gauche. Les brigades Berthier et Hurel attaquèrent ce point avec tant de vigueur que l’ennemi n’attendit pas le choc sur les autres. La

division Berthezène occupa la crête des collines dominant tout le pays environnant et qui s’élevaient entre la mer et le point d’attaque de la division d’Escars. Le général Loverdo put établir, presque sans coup férir, deux bataillons sur un des versants du plateau qui commandait le fort de l’Empereur. Le duc d’Escars put aussi assez se rapprocher pour que les deux brigades fussent à portée de concourir, dès la nuit suivante, à l’ouverture de la tranchée dont le général Yalazé traça immédiatement les premiers ouvrages à 2504 mètres environ du château.

Le fort ou château de l’Empereur avait pris son nom de Charles-Quint qui, en 1541, campa sur l’emplacement où il fut construit plus tard par Alleu-Paclia. Sa forme était un carré long : du côté de la mer, il était inattaquable et avait été bâti plutôt contre la ville que pour défendre la campagne. Du haut du plateau de Boudjaréah dont l’armée française couronna le sommet après en avoir débusqué les Arabes, le regard découvrait le Sahel, la plaine de la Mitidja, et les flancs de l’Atlas. Alger et son port, la mer qui la borde, les jardins qui l’environnent , le massif qui la domine , la chaîne gigantesque de l’Atlas qui l’entoure au loin sur trois de ses revers, présentaient un panorama magnifique. Sur la pente septentrionale du massif qui s’avance dans l’intérieur de la mer et dont les dernières ramifications s’étendant à l’est jusqu’à l’Aratch , à l’ouest jusqu’au Mazafran et venant se perdre au midi dans la plaine de la Mitidja , était bâti Alger. Son enceinte était triangulaire, consistant en un mur flanqué de tours en assez bon état sur un développement de trois milles mettres environ et percé de cinq portes dont deux , Bab-Azoun et Bab-el-Oued étaient aux extrémités intérieurs des fronds de terre. Le masssif sur lequel se trouve Alger est couvert ae vergers et de maisons de campagne, délicieuses villas mauresques, dans lesquelles les habitants de la ville passaient les trois quarts de l’année. Elles sont toutes au milieu de beaux jardins, clos de haies, plantés d’arbres fruitiers et d’arbustes odoriférants. On arrivait à ces jardins par des chemins pratiquâmes seulement à cheval, à moins qu’ils ne fussent près

de la mer où on pouvait aller en voiture. On y cultivait quelques légumes et beaucoup de fleurs. L’oranger, le citronnier, l’abricotier, le pêcher, le cerisier, le grenadier, l’amandier, le poirier, le pommier y étaient plantés en assez grande abondance. Il y avait aussi plusieurs plantations de bananiers. Dans les environs, parmi les espèces forestières, on trouvait fréquemment le chêne vert, le frêne, l’orme, le tremble aux feuilles argentées, le cyprès et l’olivier sauvage qui atteint dans ce climat une grosseur étonnante, et qui, par la couleur verte et foncée de ses feuilles, diffère totalement des oliviers à feuilles grisâtres qu’on trouve dans le midi de la France. Tous ces jardins pouvaient être facilement arrosés, et, dans la plupart des maisons de campagne, il y avait de beaux jets d’eau au milieu de bassins en marbre blanc.

L’active végétation de ces lieux leur donnait de loin l’aspect d’un tapis de verdure à l’une des extrémités duquel s’élevait Alger, dont la blancheur éclatante contrastait avec les teintes sombres des environs. Au milieu de ce labyrinthe inextricable des jardins et des villas, coupésen tous sens de routes resserrées entre de forteshaies de buissons, de cactus, d’agaves, et impraticables pour une armée, Alger semblait d’autant plus inabordable par terre, qu’outre les facilités que ces lieux offraient pour s’embusquer , ils étaient battus en tous sens par les canons de quelques forts ou batteries échelonnées sur la plage, et surtout par ceux de la Casbah , qui s’élevait à l’extrémité de l’angle formé par les deux fronts du rempart des deux côtés de la terre. Ce fut dans ces étroits défilés, au milieu de ce réseau de chemins et de jardins, qu’en 1775, les troupes espagnoles d’Oreilly eurent à subir un épouvantable désastre. Le fort de l’Empereur était bâti en avant de la Casbah , sur une élévation dépendante d’une chaîne de monticules, qui s’élevaient graduellement à mesure qu’il s’éloignaient de la place ; mais le plateau supérieur de Boudjaréah dominait à la fois la Casbah et le fort de l’Empereur. Après des efforts inouis de travail et de courage, l’armée française était parvenue à s’y établir. Le quartier-général était à deux mille mètres du fort.

Malgré les fatigues de la journée, la tranchée avait été immé-

diatement ouverte, et les soldats y avaient travaillé avec tant d’ardeur, que le 30 au matin une première parallèle était tracée à une distance moyenne de cinq cents mètres du fort, et que mille mètres de tranchée étaient ouverts. Pendant les jours et les nuits suivantes, les travaux furent poussés avec activité. L’artillerie ennemie tira peu : la garnison du fort ne fît qu’une seule sortie qui fut repoussée avec avantage. Cette garnison se composait cependant de quinze cents janissaire s et huit cents topjis, canonniers choisis parmi les plus exercés du Dey. Les uns et les autres, dirigés par de plus habiles chefs, auraient pu faire éprouver de grandes pertes à l’armée française; mais les travaux du siège eu furent à peine partiellement interrompus. Seulement, pendant le jour, les tirailleurs turcs et arabes se glissaient à la faveur des buissons ou des hautes berges des ravins qui étaient à la gauche des attaques et venaient tirer à courte portée sur les travailleurs. Ils parvinrent ainsi à blesser un fort grand nombre de soldats qui ne purent se mettre à l’abri de leurs atteintes, qu’en élevant des épaulements de terre. Une nuit cependant, des miliciens suivis de bandes d’Arabes se précipitèrent sur une des batteries qui étaient encore masquée, et assaillirent nos soldats occupés à travailler avec tant d’impétuosité qu’ils n’eurent pas le temps de prendre leurs armes, et ne purent se défendre qu’avec leurs instruments de travail. Heureusement, deux bataillons d’infanterie, se formèrent immédiatement en bataille et ouvrirent un feu de deux rangs si nourri, que les ennemis furent forcés de battre en retraite, emportant malheureusement pour trophée plus d’une tête de nos malheureux soldats.

Cette alerte eut un autre inconvénient : ce fut de révéler aux Turcs l’importance des travaux qui s’exécutaient à portée de leurs canons. Jusqu’alors, dans la persuasion où ils étaient, que le château de l’Empereur ne pourrait être pris et ruiné que par une citadelle de force supérieure, ils avaient peu le sentiment du danger de ces longues et faibles lignes de circonvallation qui s’étendaient autour d’eux. Mais quand ils eurent vu de près ces batteries que leur avaient masqué jusqu’alors des arbres ou des haies, et qui dominaient de plusieurs pieds les

parapets du château, leur opinion se modifia étrangement, et à la confiance succéda une triste prévision. Dès ce moment, les forts de la Casbah et de l’Empereur firent un feu roulant sur tout le front de la ligne française, tandis que les tirailleurs arabes avec leurs longs fusils prenaient les travailleurs à revers et causaient à l’armée des pertes sensibles. Dans cette fâcheuse circonstance, une fausse attaque sur les batteries de mer de l’ennemi fut jugée indispensable pour attirer son attention sur plusieurs points à la fois, et donner un peu de répit à l’armée de terre. L’amiral Duperré reçut ordre de l’exécuter.

Le 1er juillet, une brise maniable de l’est à l’ouest permit ce mouvement. L’amiral Rosamel défilait à grande portée de canon, avec sa division sous les batteries ennemies , depuis la pointe Pescade jusqu’au Môle ; mais il reconnut que les forts étaient démunis de leurs canonniers. Leur feu, en effet , ne commença que sur les vaisseaux du centre, après l’arrivée des artilleurs rappelés à leurs pièces des forts de la Casbah et de l’Empereur. Cette diversion utile ne put cependant être reprise que le surlendemain. Le calme parfait qui régna la veille la rendit impossible. Mais le 3, dix vaisseaux et frégates parvinrent à se rallier en ordre de bataille, en se formant sur le vaisseau amiral qui avait la tête. Ils défilèrent ainsi sur toutes les batteries de mer, en commençant par la pointe de Pescade. Quatre d’entre elles avaient été évacuées par l’ennemi, dans l’intention de réunir tous les canonniers sur les forts et batteries plus rapprochées de la ville. A deux heures, la frégate la Bellone en avant de l’armée, commandée par le capitaine de vaisseau Gallois, ouvrit à petite portée de ses canons de 18, un feu vif et soutenu sur le fort des Anglais . Tous les autres bâtiments commencèrent le leur successivement, et défilèrent ainsi à demi-portée de canon, sous le feu tonnant de trois cents pièces d’arsillerie, depuis celles du fort des Anglais jusqu’à celles du Môle inclusivement. Les bombardes défilant en seconde ligne, ripostèrent sous voiles aux bombes nombreuses, lancées par l’ennemi, dont le feu était épouvantable, mais mal dirigé. La plupart des bombes éclataient en l’air : les boulets dépassaient les bâtiments sans les atteindre. Le feu des Français

mieux dirigé, éteignit celui de beaucoup de pièces des forts.

Cette diversion avait permis de hâter les travaux de siège devant le fort de l’Empereur. Le 4 juillet, avant le jour, tout fut prêt. Six batteries furent démasquées. Trois armées, l’une de six pièces de 24 , l’autre de quatre pièces du même calibre , la troisième de deux obusiers de 8 pouces et de deux mortiers de 10, devaient faire converger leurs feux sur la face sud-ouest du château qui avait paru offrir le plus d’avantages pour rendre une brèche praticable. La quatrième était armée de deux mortiers de 1 0 pouces et de six pièces de 1 6 qui enfilaient la courtine du front sud-ouest du château et battaient de plein fouet le front nord-ouest. Les deux autres devaient répondre aux feux de la Casbah. En même temps, l’armée avait rectifié ses positions, et les divers régiments avaient été postés de manière à pouvoir profiter avec avantage de toutes les éventualités possibles. Une fusée donna le signal de l’attaque : le feu commença. Pendant trois heures , l’ennemi y répondit vivement. Malgré le feu des batteries françaises qui les battaient de front et d’écharpe, malgré l’élargissement des embrasures qui les mettaient presque à découvert, les canonniers turcs restaient bravement à leur poste. Mais la justesse du feu des batteries assaillantes, que dirigeait le général Lahitte, fit bientôt taire celui des batteries assaillies. A neuf ! heures, le feu du fort était éteint : on commença à battre en brèche.

Ce commencement d’un succès si rapide et si éclatant électrisa les troupes de toutes armes. Les officiers et soldats d’artillerie et du génie avaient vaillamment soutenu la vieille renommée de leurs corps. Les officiers et les soldats des autres corps brûlaient d’impatience que la brèche fût praticable pour monter à l’assaut. Mais après l’extinction des feux du fort, les canonniers turcs découragés étaient rentrés dans Alger en S’écriant que le fort allait être ruiné en moins d’une heure et qu’on les sacrifiait inutilement. Le Dey alors avait donné l’ordre de mettre le feu aux poudres, et au moment où l’on commençait à battre en brèche, une. épouvantable explosion se fit entendre. En même temps, des nuages de poussière et

de fumée, des jets de flammes s’élevaient à une hauteur prodigieuse : des quartiers de maçonnerie, des débris de canons et d’afïïïts furent lancés dans toutes les directions; l’air en était obscurci. L’armée entière fut un instant ébranlée et craintive.

Mais lorsque les débris qui obscurcissaient l’air furent retombés en pluie bruyante sur le sol, lorsque le vent eut dissipé la fumée épaisse et blanchâtre qui couvrait le fort, et qu’on put reconnaître que toute la face ouest du château n’offrait qu’une immense brèche, les troupes de tranchée demandèrent à grands cris à marcher en avant ; le général Hurel qui les commandait donna le signal. En quelques instants, les troupes franchirent l’espace qui les séparait du fort et en escaladèrent sans résistance les ruines. Le drapeau français fut planté sur scs décombres encore fumants.

La prise du fort de l’Empereur dont les feux plongeants pouvaient canonner la ville, la Casbah et tous les forts de la marine, décidait en quelque sorte du sort d’Alger. Cependant, malgré les vents peu favorables, pour ne laisser aucun répit à l’ennemi, en attendant que l’armée de terre eût pu ouvrir une nouvelle tranchée devant la ville, l’amiral Duperré se préparait à renouveler une attaque sur les batteries de mer, lorsque l’amiral de la flotte algérienne se présenta à son bord et réclama la paix, au nom du Dey, en le suppliant de cesser les hostilités. L’amiral consentit à suspendre sa nouvelle attaque, après avoir répondu que les dispositions de l’armée sous ses ordres étaient subordonnées à celles de l’armée de terre dont il devait, avant tout, s’assurer auprès du général en chef.

Sidi-Mustapha, premier secrétaire d’Hussein, fut alors envoyé directement à M. de Bourmont qui s’ était établi au fort de l’Empereur et lui parla en ces termes :

« O invincible tête des armées du plus grand sultan de « notre siècle ! Dieu est pour toi et pour tes drapeaux ; mais « la clémence de Dieu commande la modération après la vic- « toire. La prudence humaine la conseille comme le moyen « le plus sûr de désarmer tout-à-fait l’ennemi vaincu. Hus- « sein-Paçba baise la poussière de tes pieds et se repent d’avoir

« rompu ses anciennes relations avec le grand et puissant a Melek-Charal (le roi Charles X). Il reconnaît aujourd’hui « que , quand les Algériens sont en guerre avec le roi de « France , ils ne doivent pas faire la prière du soir avant « d’avoir obtenu la paix. Il fait amende honorable pour « l’insulte commise sur la personne de son consul ; il renonce, « malgré la pauvreté de son trésor, à ses anciennes créances « sur la France ; bien plus , il payera tous les frais de la « guerre. Moyennant ces satisfactions, notre maître espère « que tu lui laisseras la vie sauve, le trône d’Alger, et que, « de plus, tu retireras ton armée de la terre d’Afrique et tes « vaisseaux de ses côtes. »

Ces satisfactions ne parurent pas suffisantes au général en chef qufchargea le parlementaire de remettre au Dey la note suivante comme ultimatum.

« Le sort de la ville d’Alger et de la Casbah est dans mes « mains, car je suis maître du fort de l’Empereur et de toutes « les positions voisines. En quelques heures , les cent pièces « de canons de l’armée française et celles que j’ai enlevées « aux Algériens auront fait de la Casbah et de la ville un « monceau de ruines ; et alors Hussein-Pacha et les Algé- « riens auront le sort des populations et des troupes qui sc « trouvent dans les villes prises d’assaut. Si Hussein veut avoir « la vie sauve pour lui, les Turcs et les habitants de la ville, « qu’ils se rendent tous à merci et remettent sur-le-champ « aux troupes françaises la Casbah, tous les forts de la ville « et les forts extérieurs. »

Le Dey, en apprenant ces dures conditions, resta quelques instants, la tête cachée dans sa main, gardant un morne et douloureux silence. Sa situation, en effet, était critique : toute résistance était d’abord impossible en ce que, après l’explosion du fort de l’Empereur, les Arabes, qui n’avaient jusqu’alors cessé de harceler les lignes françaises, s’étaient enfuis vers la plaine, entraînant avec eux la majeure partie des contingents de Constantine et de Tittery. D’autre part, l’esprit d’insubordination et de révolte des janissaires commençait à éclater : la pte grande fermentation régnait parmi eux ; ils s’étaient

T. I. iS

même réunis en divan extraordinaire et avaient adopté la résolution suivante qu’ils envoyèrent par un de leurs parlementaires communiquer à M. de Bourmont et qui caractérise si bien l’esprit de cette turbulente milice. Voici cette curieuse communication.

<x Salut et gloire au grand sultan et Padsicha-Charal, le glo- « rieux, le sublime, le secouru de Dieu, et à son sélictar « (général) redoutable, illustre et fidèle contidi!

« Les grands rois qui ont d’immenses domaines ne font x pas la guerre pour y ajouter des provinces pauvres et éloik gnées. Les rois possesseurs d’immenses trésors dédaignent 3t de les grossir d’un peu d’or ; mais fiers et implacables, fils ne « posent les armes que quand le sang de leur ennemi a coulé, « que quand ils ont lavé l’insulte qui fut la première cause « de la guerre. Apprends donc, ô vaillant général, que l’in- « suite faite au grand Melek Charal est l’insulte personnelle «Jde Hussein-Pacha. L’argent qu’il réclamait de lui et de son « consul, au lieu d’être la propriété du beylic et celle de ses « frères et enfants, lesmiliciensTurcs, était sa propriété unique « et celle de quelques chiens de juifs, qui lui avaient prêté « leurs ruses et leurs noms dans cette affaire. Le glorieux « Melek Charal a eu raison de refuser de payer, et il doit « vouloir la mort de l’insolent qui osa insulter son ambassa- « deur. Plusieurs fois, déjà nos frères ont essayé de se révol- « ter à cause de cette affaire, contre Hussein, qui, en lacom- « mettant, s’est montré traître à ses devoirs et à son pays : « nous avons enfin réussi, nous le tenons prisonnier dans son « palais. Que ta bouche laisse tomber une seule parole et « nous allons t’envoyer sa tête en réparation de ses méfaits. « Nous espérons que cette satisfaction fera cesser la guerre « et que ton armée se retirera; nous nous empresserons d’éle- « ver au pouvoir suprême un autre pacha, qui recherchera « et cultivera par tous les moyens possibles, l’amitié et les. « bonnes grâces de Melek Charal, et protégera les consuls, « les marchands et les vaisseaux dans nos ports. »

Comme on le voit, le dey Hussein n’avait guère le choix des moyens ; les troupes des beylics de la Régence l’avaient

ALGÉRIE, m

abandonné, et celle qui lui restaiené offraient sa tête pour prix de la paix. Le général en chef reçut avec indignation la proposition des janissaires, et leur fit dire que si la milice algérienne ne cessait à l’instant même ses délibérations et que si elle tentait la moindre attaque contre la Casbah, la ville ou le Dey, les membres du divan extraordinaire en répondraient sur leur tête.

Dans l’après-midi, le secrétaire du Dey revint en parlementaire auprès du général en chef. Il était accompagné du consul, du vice-consul d’Angleterre et de deux négociants maures, les plus riches de la ville. Le but de ces envoyés était d’obtenir des conditions meilleures et surtout de demander l’explication de ce qu’on entendait] par ces mots : « Se rendre à « merci, » que les Algériens n’épargnant jamais un ennemi vaincu, n’avaient pu s’expliquer que d’après leurs barbares usages. Cette clause mal interprétée avait excité mie fermentation qui, exaspérant les esprits, pouvaient les porter à une défense désespérée dont les suites auraient incontestablement été très graves, non pas pour l’armée française, mais pour les habitants d’Alger, M. de Bourmont modifia en conséquence les clauses de la capitulation, et en fit un traité officiel qu’il signa et qu’il remit au secrétaire du Dey : il lui adjoignit M. Braschewitz, ancien premier interprête de l’armée d’Égypte, pour expliquer au Dey et au Divan les conditions exigées. Voici en quels termes M. Braschewitz rapporte cette conférence.

« Sur les cinq heures environ j’arrivai à la Porte-Neuve, qui ne fut ouverte qu’après beaucoup de difficultés. Je me trouvai au milieu d’une troupe de janissaires en fureur; ceux qui me précédaient avaient peine à faire écarter devant moi la foule de Maures, de Juifs et d’Arabes qui se pressaient à nos côtés. Pendant que je montais la rampe étroite qui conduit à la Casbah, je n’entendis que des cris d’effroi, de menace et d’imprécation qui retentissaient au loin, et qui augmentaient à mesure que nous approchions de la place. Ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes aux remparts de la citadelle; Sidi-Mustapha qui marchait devant moi, s’en fit ou-

m ALGÉRIE.

vrir les portes, et elles furent, après notre entrée, aussitôt refermées sur les flots de populace qui les assiégeait. La cour du divan où je fus conduit était remplie de Janisaires : Hussein était assis à sa place accoutumée. Il avait debout, autour de lui, ses ministres et quelques consuls étrangers; l’irritation était violente : le Dey seul me parut calme, mais triste. 11 imposa silence de la main, et tout aussitôt me fit signe d’approcher avec une expression très prononcée d’anxiété et d’impatience ; il avait à la main les conditions écrites sous la dictée de M. de Bourmont. Après avoir salué le Dey et lui avoir adressé quelques mots respectueux sur la mission dont j’étais chargé, je lus, en arabe, les articles suivants avec un ton de voix que je m’efforçai de rendre le plus assuré possible :

« 1° U armée française prendra possession de la ville d'Alger , de la Casbah et de tous tes forts qui en dépendent , ainsi que de toutes les propriétés publiques , demain ,5 juillet 1830, à dix heures du matin , heure française . Les premiers mots de cet article excitèrent une rumeur sourde qui augmenta quand je prononçai les mots : à dix heures du matin. Le Dey réprima ce mouvement : je continuai.

« 2° La religion et les coutumes des Algériens seront respectées : aucun militaire de l'armée ne pourra entrer dans les mosquées. Cet article excita une satisfaction générale. Le Dey regarda toutes les personnes qui l’entouraient comme pour jouir de leur approbation et me fit signe de continuer.

« 3° Le Dey et les Turcs devront quitter Alger dans le plus bref délai . A ces mots, un cri de rage retentit de toutes parts : le Dey pâlit, se leva et jeta autour de lui des regards inquiets. On n’entendait que ces mots répétés avec fureur par les janissaires : el moût ! el moût! (la mort ! la mort !) Je me retournai au bruit des yatagans et des poignards qu’on tirait des fourreaux, et je vis leurs lames briller au-dessus de ma tête. Je m’efforçai de conserver une contenance ferme, et je regardai fixement le Dey. Il comprit l’expression de mon regard, et prévoyant les malheurs qui allaient en résulter, il descendit de son divan , s’avança d’un air furieux vers cette multitude effçénée, ordonna le silence d’une voix forte et me

fît signe de continuer. Ce ne fut pas sans peine que je fis entendre la suite de l’article qui ramena un peu de calme : On leur garantit la conservation de leurs richesses 'personnelles : ils seront libres de choisir le lieu de leur retraite.

<r Des groupes se formèrent à l’instant dans la cour du divan. Des discussions vives et animées avaient lieu entre les officiers turcs; les plus jeunes demandaient à défendre la ville. Ce ne fut pas sans peine que l’ordre fut rétabli et que l’aga, les membres les plus influents du divan > le Dey lui-même, | leur persuadèrent que la défense était impossible et qu’elle ne pourrait amener que la destruction totale d’Alger et le massacre de la population. Le Dey donna l’ordre de faire évacuer les galeries de la Casbah, et je restai seul avec lui et ses ministres. L’altération de ses traits était visible. Sidi-Mustapha lui montra alors la minute de la convention que le général en chef nous avait remise et dont presque tous les articles lui étaient personnels et réglaient ses affaires particulières. Elle devait être échangée et ratifiée le lendemain matin avant dix heures. Cette convention fut l’objet d’un long débat entre le Dey et ses ministres : ils montrèrent dans la discussion des articles et dans le choix des mots toute la défiance et la finesse qui caractérisent les Turcs dans leurs transactions : on peut apercevoir, en la lisant, toutes les précautions qu’ils prirent pour s’assurer toutes les garanties désirables. Les mots et les choses y sont répétés à dessein avec affectation : et toutes ces répétitions, qui ne changeaient rien au sens, étaient deman- | dées, exigées ou sollicitées avec les plus vives instances de la 1 part des membres du divan. Sidi-Mustapha la copia en langue arabe et la remit au Dey avec le double en langue française que j’avais apporté. Comme je n’avais pas mission de traiter, mais de traduire et d’expliquer, je demandai à retourner vers le général en chef pour lui rendre compte de l’adhésion du Dey et de la promesse que l’échange des ratifications serait fait le lendemain de grand matin. Hussein me parut satisfait de cette conclusion. Tandis que les ministres s’entretenaient entre eux sur les moyens à prendre pour l’exécution de la capitulation, le Dey se fit apporter par un esclave noir un grand

bol en cristal rempli de limonade à la glace. Après en avoir bu, il me le présenta, et je bus après lui. Je pris congé. Il m’adressa quelques paroles affectueuses et me fît reconduire jusqu’aux portes de la Casbah par le bachi-chiaoud et par Sidi- Mustapha, son secrétaire. Ce dernier m’accompagna avec quelques janissaires jusqu’à peu de distance de nos avantpostes. »

Quoique les hostilités eussent été suspendues, l’armée française n’en pressait pas moins les travaux du siège, dans le cas où la convention ne serait pas exécutée. Pendant la nuit du 4 au 5, ils avaient été poussés avec vigueur et à la pointe du jour une communication de huit cents mètres liait le château de l’Empereur à l’emplacement qui devait recevoir la batterie de brèche à établir contre la Casbah. Le Dey, de son côté, aurait désiré une prolongation d’armistice, et dès cinq heures du matin l’amiral de la flotte algérienne se rendit de nouveau, de sa part, auprès de M. Duperré, pour renouveler ses sollicitations. Mais il n’en obtint que la note suivante :

« Vaisseau la Provence , devant Alger le 5 juillet 1830.

« L’amiral soussigné, commandant en chef l’armée navale de S. M. très chrétienne, en réponse aux communications qui lui ont été faites au nom du dey d’Alger, et qui n’ont que trop longtemps suspendu le cours des hostilités, déclare que tant que le pavillon de la Régence flottera sur les forts et sur la ville d’Alger, il ne peut plus recevoir aucune communication, et la considère toujours comme en état de guerre. »

Une copie de cette note fut remise aussi pour le général en chef de l’armée de terre, auprès de qui le Dey avait tenté une démarche semblable, en faisant demander que l’occupation fût différée de vingt-quatre heures. M. de Bourmont exigea que la convention fût immédiatement ratifiée, et que les forts, le port et la ville fussent remis aux troupes françaises, à onze heures du matin. Le Dey y consentit, et en confirma l’engagement en apposant son sceau sur la convention suivante :

CONVENTION ENTRE LE GÉNÉRAL EN CHEF DE l’àRMÉE FRANÇAISE ET S. A. LE DEY D'ALGER.

c< Le fort de la Casbah, tous les autres forts qui dépens dent d’Alger et le port de cette ville, seront remis aux trou-* pes françaises, ce matin à dix heures.

« Le général en chef de l’armée française s’engage envers S. A. le dey d’Alger, à lui laisser la liberté et la possession de ce qui lui appartient personnellement.

« Le Dey sera libre de se retirer, avec sa famille et ce qui lui appartient, dans le lieu qu’il fixera; et tant qu’il restera à Alger il sera, lui et toute sa famille, sous la protection du général en chef de l’armée française ; une garde garantira la sûreté de sa personne et de sa famille.

« Le général en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et la même protection.

« L’exercice de la religion mahométane restera libre ; la liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte ; leurs femmes seront respectées, le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur.

« L’échange de cette convention sera fait avant dix heures du matin, et les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casbah, et successivement dans tous les autres forts de la ville et de la marine.

a Au camp devant Alger, le 5 juillet 1830.

Dès dix heures du matin, l’armée, aux termes de la convention, se mit en mouvement vers la ville. Les trois divisions y entrèrent par la Porte-Neuve, précédées par une batterie de campagne. A leur approche le Dey avec ses femmes, ses domestiques et ses esclaves, évacua la Casbah. Le pavillon français remplaça sur la citadelle algérienne, le pavillon d’Alger, et fut arboré successivement sur tous les forts et batteries. L’armée navale le salua par vingt-un coups de canon. Le lendemain 6, le vaisseau-amiral la Provence mouilla sous les murs d’Alger. Le contre-amiral Rosamel et le capitaine de vaisseau Porée, reçurent ordre de croiser avec deux divisions à l’ouest des baies d’Alger et de Sidi-Ferruch. L’armée fran-

çaise trouva à Alger douze bâtiments de guerre, quinze cents pièces de canons en bronze et les arsenaux de la guerre et de la marine bien approvisionnés d’armes et de munitions. Un Te Deum fut solennellement chanté pour cette rapide conquête, et le général en chef adressa à l’armée l’ordre du jour suivant :

« Soldats, la prise d’Alger était le but de la campagne ; le dévouement de l’armée a devancé l’époque où il semblait devoir être atteint. Vingt jours ont suffi pour la destruction de cet État dont l’existence fatiguait l’Europe depuis tant de siècles. La reconnaissance de toutes les nations civilisées sera pour l’armée d’expédition le fruit le plus précieux de sa victoire. L’éclat qui doit en rejaillir sur le nom français aurait largement compensé les frais de la guerre, mais ces frais même seront payés par la conquête. Un trésor considérable existe dans la Casbah ; une commission composée de M. l’Intendant en chef de l’armée , de M. le général Tholosé et de M. le payeur-général, est chargée par le général en chef d’en faire l’inventaire : dès aujourd’hui elle s’occupera de ce travail sans relâche, et bientôt le trésor conquis sur la Régence ira enrichir le trésor français. »

Peu de jours après l’ex-dey rentra, non plus en maître, mais en solliciteur dans cette Casbah, d’où il n’était sorti qu’une seule fois en treize années, pour ne pas tomber sous le coup des poignards de ses janissaires. Il avait demandé une entrevue à M. de Bourmont, pour régler avec lui quelques points relatifs à son départ et à celui de sa famille, et réclamer une caisse contenant trente mille sequins d’or (260 mille francs) qu’on avait dû trouver dans ses appartements, et qui étaient sa propriété particulière. Il se rendit à la Casbah accompagné d’une faible escorte. Il était vêtu très simplement. Il portait un caftan de couleur tendre sans broderies, et un simple burnous blanc et un turban en cachemire rouge. Son cheval était magnifiquement harnaché. Son attitude était celle d’une noble et fière résignation. Rien sur ses traits ne révélait l’émotion intérieure de ce vénérable vieillard qui venait d’être précipité du trône en expiation d’un mouvement de vivacité dont une

‘gnoble et vile intrigue avait motivé , sinon cütéüsê Femportement. M. de Bourmont le reçut avec distinction et lui fit les honneurs du palais où, la veille encore, il trônait en maître* Hussein, cependant, ne put se défendre d’un moment d’émotion quand il se vit entouré de l’état-major français dont la tenue respectueuse était un simple hommage au mak heur et non plus à la puissance. « Excusez cette émotion , « dit-il à M. de Bourmont en souriant tristement : je suis a peu fait à de telles réunions, mais je m’y ferai. » Il demanda à visiter une dernière fois son ancienne demeure : quand il entra dans le salon d’audience, dans celui-là même où il avait frappé le consul Deval de son chasse-mouche, son émotion devint plus visible ; cependant il se remit bientôt , et dès ce moment ne laissa plus percer un seul de ces sentiments intérieurs. Il causa avec calme et sérénité, soit de ses affaires personnelles, soit des affaires générales, révéla l’existence des créances particulières sur lesquelles il pria le général en chef de faire quelques gratifications à des personnes qui n’étaient pas de sa suite , et dont il avait reçu * des services ou des soins, régla tout ce qui était relatif à son départ et à celui de sa famille, et enfin donna sur l’administration de l’Algérie^des détails qu’on ne sut malheureusement pas apprécier, et des conseils qu’on négligea plus malheureusement encore de suivre. Il en est parmi ces derniers qui pourraient encore servir à Finstrution des administrateurs de nos jours, nous les reproduisons en en garantissant l’exactitude et l’authenticité. — « Les janissaires turcs, dit Hussein,

« habitués à commander, ne pourront jamais consentir à être « subalternisés ; n’attendez d’eux ni ordre, ni soumission :

« votre intérêt est de vous en débarrasser le plus tôt possible.

« Défiez-vous de l’astuce des Maures : ils ne sont à redou- « ter que par là. Généralement timides et peu entreprenants,

« ils sont faciles à gouverner ; mais leurs discours sont plus « dangereux que des pointes acérées : ne leur accordez ja- « mais une entière confiance.

« Les Arabes nomades sont peu à craindre ; mais gardez- « vous de persécutions à leur égard : vous vous les aliène-

a riez sans retour ; ils fuiraient avec leurs troupeaux dans les a états de Tunis et dans le désert, et vous perdriez une popu- « lation nombreuse qui peut plus facilement qu’aucune autre, « faciliter les transactions commerciales avec les tribus de a l’intérieur de l’Afrique. Ces Arabes même se prêteront vo- « lontiers à ce commerce, mais n’ayez avec eux que de bons a traitements : cela seul et l’intérêt peut les attacher, les rena dre dévoués et dociles.

« Les Kabyles sont une population guerrière et nombreuse, « contre qui une guerre générale serait sans profit et sans uti- « lité. Évitez la même avec soin, parce que vous n’en pourriez « tirer aucun avantage. Cependant comptez sur la haine de « cette population qui n’a jamais aimé les étrangers. Mais heu- « reusement, les Kabyles détestent moins les étrangers qu’ils « ne se détestent entre eux. Alors, en les divisant, on profite « de leurs querelles et on les maintient dans la soumission. « Les deys d’Alger n’ont jamais suivi à leur égard d’autre « plan.

« Quant aux juifs, ils ne sont nullement à craindre : ils sont « ici, comme dans tout l’Orient, très corrompus, mais fort inet telligents en affaires : employez-les en sous-ordre, mais sans « les perdre jamais de vue : ils pourront vous rendre [d’utiles « services. »

Il ajouta encore sur les gouverneurs des beylics d’Oran , de Constantine et de Tittery, des détails très judicieux dont on ne tint aucun compte, et que l’avenir se chargea de justifier. Il prit ensuite congé de M. de Bourmont, aprèsune entrevue de plus de quatre heures.

Son embarquement avait été fixé au 10 juillet. Ce jour, au coucher du soleil, Hussein se rendit de sa maison au pont. Sa suite se composait de cent personnes : cinquante femmes , dont quatre légitimes ; Sidi-Ibrahim, son gendre et sa famille, et trente esclaves ou serviteurs. [Les femmes étaient portées dans des palanquins fermés entre deux rangs d’esclaves: Hussein précédait le cortège à pied. Pendant tout ce trajet, son attitude fut noble et digne. Il n’eut pas à recueillir ces bruyantes démou strauons qui sont ailleurs l’expression des sentiments

publics, mais qui, en Algérie comme dans tous lesÉtats mahométans, ne sont ni dans le caractère, ni dans les mœurs des populations. Là, on tient compte au souverain moins du bien qu’il eût pu faire, que du mal qu’il n’a pas fait ; et sous ce rapport, l’administration d’Hussein avait été plus que celles d’aucun de ces prédécesseurs, débonnaire et juste. Aussi, sur les traits et dans la contenance silencieuse de tous ceux des indigènes qui se rencontrèrent sur son passage, il put lire à la fois une pitié profonde pour son infortune présente, et un respectueux hommage pour sa souveraineté passée.

Arrivé au port, Hussein s’embarqua sur la frégate la Jeanne d’ Arc, qui avait été mise à sa disposition, et qui appareilla sur l’heure. Hussein jeta un dernier regard sur cette Casbah d’où il avait régné pendant treize ans en maître absolu , et qu’il ne devait plus revoir : ses yeux s’humectèrent de quelques larmes ; les élevant alors vers le ciel, il murmura tout bas : c’était écrit ! Et dans cette pensée fondamentale du fatalisme oriental, il trouva une consolation à l’immensité de sa chute.

La frégate le transporta à Naples', qu’il avait désigné pour lieu de sa retraite. Après y avoir résidé quelque temps, il fut habiter Livourne ; il se rendit de-là à Paris en 1831, et plus tard à Alexandrie, où il mourut en 1838.

Avec sa souveraineté, s’était éteinte en Algérie cette terrible Odjeac qui, depuis Aroudj, le premier des Barberousse en 1516, avait pesé pendant plus de trois siècles sur la chrétienté entière-,

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