‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 9 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Naufrage des bricks Y Aventure et îe Siïène près du cap Bonga. — Départ de l’armée navale expéditionnaire de Toulon. — Mission de Tatiir-Pacha. — Relâche aux îles Baléares. — L’amiral Duperré y organise la flottille de débarquement.— Départ de Palma.— Baie de Sidi-Ferruch. — Débarquement de l’armée expéditionnaire. —.Premier combat contre les Bédouins. — Attaque et prise du camp de Sidi-Kalef. — Marche de l’armée sur Alger. — Prise et destruction du fort de l’Empereur.— Capitulation d’Alger.— Entrée des Français dans Alger,

Le retard que les vents contraires opposaient au départ de la flotte fut heureux pour elle. Pendant tout le mois de mai, les côtes d’Afrique furent à peine tenables. La division de blocus, que commandait M. Massieu de Clerval, avait été forcée de regagner le large, et, loin de pouvoir opérer un débarquement, l’escadre y aurait couru le plus grand danger. Le malheureux sort qu’éprouvèrent les bricks Y Aventure et le Silène eût peut-être été celui de beaucoup d’autres navires.

Ces deux bricks faisaient partie de la division du blocus ; M. d’Assigny commandait l’un ; M. Bruat, nommé depuis au commandemant des lies Marquises, l’autre. Le 16 mai, par une grosse mer et un vent violent du nord-ouest, ils tâchaient de rallier la frégate la Bellone , qu’un grain leur avait fait perdre de vue. Ils couraient depuis quelques heures sous leurs

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huniers, Y Aventure en tête, et le Silène suivant, par malheur, à peu de distance dans ses eaux. Une brume épaisse voilait l’horizon. Vers huit heures du soir, Y Aventure donna un premier coup de talon. M. d’Assigny fit immédiatement mettre la barre à tribord, l’orientant au plus près ; mais il était trop tard ; le brick venait de franchir l’accon d’un banc de sable, et la lame qui le soulageait l’ayant abandonné en déferlant, il porta en entier sur le sable, présentant le travers à des vagues énormes qui, tombant en roulant sur lui, le portèrent de plus en plus vers le rivage. Il était alors près du cap Bonga, à trente-six milles environ du cap Caxine. Le Silène éprouva le même sort. Le temps était si obscur, que les bâtiments étaient presque sur le rivage sans apercevoir la terre. La blancheur de l’écume que venaient y déposer les vagues, fut leur seul indice. Les deux commandants avaient cru un moment que les bricks, appuyant leur quille et leurs flancs sur le sable, pourraient conserver leur position horizontale : cette espérance fut courte ; ils s’inclinèrent peu à peu vers tribord, et présentèrent leur pont à toute la fureur de la lame. Il fallut les évacuer. Cette opération difficile se fit avec ordre, et on n’eut à déplorer que la perte d’un homme qui fut enlevé par une vague.

La position des deux équipages était critique. Sur cette terre inhospitalière, ennemie, ils allaient se trouver à la merci des féroces Bédouins, exposés à leurs cruelles attaques. L’étatmajor tint conseil. Des deux moyens de salut qui s’offraient, l’un consistait à s’armer, à se tenir près des bricks jusqu’à ce qu’un bâtiment de guerre pût venir les sauver; mais le ciel et la mer étaient loin de leur faire espérer ce secours, et leurs poudres mouillées ne leur permettaient plus de faire usage de leurs armes. Il fallut renoncer à ce moyen. L’autre consistait à se rendre sans résistance aux Bédouins, et à se laisser conduire par eux à Alger. Ce dernier .avis fut adopté. Les deux commandants rassemblèrent tous leurs hommes, prirent quelques vivres que la mer avait jetés sur le rivage, et se dirigèrent sur Alger en suivant la grève.

11 était alors environ quatre heures du matin. Us n’avaient

m ALGÉRIE.

pas fait un quart de lieue sur le rivage, qu’une troupe de Bédouins armés vint fondre sur eux, et, sans l’heureux stratagème d’un Maltais, qui parlait arabe et qui fit passer les naufragés pour Anglais, ils eussent tous été égorgés sur place. Ce brave marin soutint avec fermeté, le poignard sur la gorge, qu’il disait vrai, et son courageux mensonge sauva les équipages.

Mais, dès ce moment, commença pour eux une agonie longue et terrible. Sous prétexte de leur abréger la route d’Alger, les Bédouins leur firent prendre la route des montagnes. Au premier village où ils arrivèrent, on les pilla d’abord, et peu après on leur arracha jusqu’à leurs derniers vêtements. On les laissa ainsi exposés, dans un état de nudité complète, au vent violent et aux froides ondées du Nord. Des bandes d’Arabes se relayaient pour les escorter d’un village à l’autre, et chaque changement d’escorte était marqué par les démonstrations les plus menaçantes, les traitements les plus inhumains. Les poignards, les yatagans étaient incessamment levés sur leurs têtes, et, si le sang n’avait pas coulé encore, il semblait, d’un moment à l’autre, prêt à ruisseler.

Pour surcroît de malheur, on les sépara ; ils furent logés dans des hameaux épars, repoussés dans un lieu, accueillis avec des cris de fureur dans un autre, menacés dans tous. Dès ce moment, l’histoire de leurs infortunes se compliqua. Chaque village, chaque maison, devint le théâtre de scènes douloureuses ou poignantes ; partout une barbare inhumanité leur refusa d’abord jusqu à un peu de feu pour ranimer leurs membres engourdis. Les femmes bédouines se montraient les plus acharnées après ces malheureux ; mais enfin, un peu de pitié entra dans leur âme, et on leur donna du feu et du pain en petite quantité.

Deux jours se passèrent ainsi ; mais le 18, vers le soir, les frégates de la division et quelques bricks s’étant approchés des navires échoués, envoyèrent des embarcations pour les reconnaître. A ces apparences de débarquement, les Arabes coururent aux armes, descendant des montagnes en poussant des hurlements affreux. Les femmes chargèrent leurs enfants sur

leurs dos, prêtes à fuir dans le désert. Quant aux prisonniers, on les enferma dans les caves les plus profondes, les accablant d imprécations, d’inhumains traitements, et les menaçant de mort a la moindre tentative d’évasion.

Quelques-uns cependant parvinrent à s’échapper, et ce fut

un malheur pour les autres. Après avoir longtemps parcouru les campagnes voisines, assaillis par les populations qui les poursuivaient, ils blessèrent, en se défendant, une des femmes dont 1 acharnement contre eux était incroyable ; mais il furent arrêtés et quelques-uns égorgés. Deux d’entre eux se défendirent avec une héroïque exaspération : ce furent les nommés Duchamp, du brick Y Aventure, etPoudroux, du brick le Si- , Le premier, saisissant une fourche, l’avait enfoncée dans le cou d un des Arabes qui venaient pour l’égorger; l’autre s était immédiatement armé d’une hache. Seuls, ils se détendirent longtemps contre une troupe nombreuse; mais accables par le nombre toujours croissant des assaillants, ils prirent la fuite après en avoir grièvement blessé plusieurs.

endant quelques jours ils errèrent dans les montagnes, ne se nourrissant que de racines. Ils parvinrent enfin à se constituer prisonnière entre les mains des officiers du Dey, qui les dirigérent sur Alger. &

Cet évènement, joint à l’apparence de débarquement des Iregates, exaspéra au plus haut point les Arabes et leurs femmes. Les malheureux prisonniers s’attendaient d’un moment â 1 autre a être égorgés. Leur agonie dura ainsi plusieurs jours; mais enfin les frégates ayant rappelé leurs embarcations, la lureur des Arabes se calma un peu.

Cependant le Dey avait appris 1e naufrage des deux bricks, et avait envoyé sur les lieux des officiers pour protéger les prisonniers. M. Bruat, qui, avec vingt-trois hommes, avait été loge dans une mosquée ouverte d’un village des montagnes, fut le premier a etre informé de cette disposition, qui, dans la •position des naufragés, était une chance plus favorable qu’ils auraient ose 1 esperer. Mais en même temps un jeune Kououg î, qui en avait apporté la nouvelle, dit aux Arabes qu’ils étaient bien sots de prendre leurs prisonniers pour des An-

glais. Cette révélation faillit leur coûter cher. Heureusement la proximité des officiers du Dey paralysa tout mauvais vouloir. M. Bruat fut conduit à la tente de l’effendi , où il reçut les protestations les plus sincères pour la sécurité de tous. Des officiers furent immédiatement expédiés aux divers dépôts des pxisonniers pour leur donner les mêmes assurances. Conduit de là à Alger, M. Bruat y arriva le 20, et y fut rejoint peu après par quatre-vingt-cinq de ses compagnons d’infortune, seuls débris qui aient pu être réunis après ce naufrage. Avant d’être renfermés au bagne, les prisonniers, escortés de soldats turcs et suivis d’une populace nombreuse, furent conduits devant le palais du Dey. Là, le spectacle affreux du danger qu’ils venaient de courir frappa leurs yeux dans toute son horrible vérité. Vingt têtes de leurs camarades étaient accrochées à des crocs fixés à cet effet dans le mur. Une populace, avide de pareils tableaux, repaissait avec joie ses regards de ces sanglants trophées. Ce douloureux spectacle navra le cœur des malheureux naufragés ; quelques-uns tombèrent évanouis. Après une courte pause, on les conduisit au bagne d’où ils ne sortirent qu’après la capitulation d’Alger.

Ce triste évènement fut connu à Toulon le jour même où la flotte put appareiller. Il y fit une sensation d’autant plus profonde, qu’il y apparut comme un funeste présage au début de la campagne. C’était le 25 mai.

Depuis près de quinze jours, les vents, obstinément contraires, s’étaient opposés à tout appareillage. Ce retard, joint à la modification ministérielle qui eut lieu à cette même époque, et qui consista à remplacer MM. Chabrol et Courvoisier par MM. Chanteiauze et Peyronnet, donna lieu à une foule de conjectures qui se résumaient toutes, non pas dans la crainte du succès de l’expédition, mais dans celle de l’intention du parti que le gouvernement voulait en tirer et qu’il ne cherchait même plus à cacher. Le public les accueillit avec anxiété,' l’armée expéditionnaire avec quelque mécontentement. Enfin le 25 mai, une légère pluieetle vent d’ouest annoncèrent dans la rade de Toulon le changement de temps si impatiemment attendu. L’ordre fut donné de se préparer à appareiller le

lendemain, *et l’amiral Duperré publia [la proclamation sui vante :

« Officiers, sous-officiers et marins,

« Appelés avec vos frères d’armes de l’armée expédition^ « naire à prendre part aux chances d’une entreprise que i’hon- « neur et l’humanité commandent, vous devez aussi en parce tager la gloire. C’est de nos efforts communs et de notre « parfaite union que le roi et la France attendent la répara- « tion de l’insulte faite au pavillon français. Recueillons les « souvenirs qu’en pareille circonstance nous ont légués nos « pères ! Imitons-les, et les succès sont assurés. Partons! »

Dès le lendemain, à une heure, le vaisseau amiral donna le signal du départ. Les bâtiments de guerre de la première division mirent à la voile. Le 27, les deuxième et troisième divisions du grand convoi prirent le large, et avant la lin du jour, tous eurent dépassé le cap Sépet.

Des milliers de spectateurs, pressés sur les hauteurs qui dominent Toulon, accompagnaient de leurs regards et de leurs vœux cette magnifique flotte voguant à pleines voiles vers les rivages d’Afrique. Cent trois bâtiments de guerre et sept cents bâtiments de commerce la composaient, ayant tous leurs longues flammes, leurs brillantes banderolles déployées. En mer, ils se formèrent sur trois colonnes parallèles, selon leurs divisions primitives : l’escadre de bataille, l’escadre de débarquement, l’escadre de réserve. Le vaisseau amiral la Provence marchait en tête de l’escadre de bataille ; les vapeurs circulaient dans tous les sens, portant les ordres ou remorquant les traînards.

La flotte expéditionnaire faisait route dans cet ordre, lorsqu’on signala sous le vent deux frégates, l’une turque et l’autre française. C’était l’amiral de la flotte ottomane, Tahir-Pacha, qui, escorté par une frégate française, se rendait à Toulon pour proposer au roi de France la médiation de la Porte dans la guerre contre le Dey d’Alger.

Depuis le départ de Tahir-Pacha de Constantinople, la mission dont il était chargé avait subi, dans son esprit, dans son résultat, une altération qu’il n’est pas sans intérêt de signaler.

La proposition de la médiation de la Porte n’en était que la partie ostensible et apparente. La partie réelle était de se rendre à Alger, d’y saisir le Dey, de le faire étrangler, et d’offrir ensuite à la France toutes les satisfactions qu’elle aurait pu désirer.

Ce moyen extrême avait le double avantage de délivrer la Porte d’un vassal insoumis, dont la résistance pouvait compromettre l’intégrité de l’empire Ottoman, et de prévenir une expédition que l’Angleterre voyait avec une défiance et une jalousie qu’elle se donnait peu, du reste, la peine de cacher. La Cabinet de Londres avait fait remettre au divan une note très pressante, où le sultan était fermement engagé à user de son droit de suzeraineté envers le Dey. Il fut répondu à cette puissante instigation par l’envoi de Tahir-Pacha à Alger, chargé d’aller exécuter un des actes ordinairement très dangereux de haute justice turque (1) Le ministère français avait été prévenu à temps, et les coupables projets que, comme on l’a déjà vu, cette expédition était destinée à favoriser, ne permettant aucune transaction sur ce point, M. Massieu de Clerval, commandant supérieur du blocus, reçut l’ordre d’interdire l’entrée du port aux navires de toute nation et de toute espèce. Tahir-Pacha s’y présenta, en effet, monté sur une frégate anglaise; mais l’enseigne Dubruel, commandant un petit bâtiment croiseur, la héla et déclara l’ordre dont il était porteur de ne laisser entrer aucun navire. Le capitaine de la frégate anglaise voulut passer outre et essaya d’intimider Dubruel, qui ne lui répondit que ces mots : « Vous ne passerez qu’ après m’avoir coulé has. » Et, se posant énergiquement en travers de la frégate, il se disposa fièrement à se battre à outrance.

Tant de résolution intimida Tahir-Pacha qui , sachant l’enseigne soutenue par la division du blocus , Rengagea le commandant de la frégate anglaise à le transporter à Toulon, pour

(1) En effet, lorsqu’un pacha tombé en disgrâce est condamné à périr, s’il est en mesure de pouvoir braver la Porte comme l’était Hussein, il arrive souvent que le çordon que lui envoie le Sultan sert à étrangler celui qui le porte,

formuler la partie ostensible de sa mission, puisque l’énergie du commandant d’un petit bâtiment de guerre lui avait ôté tout espoir de pouvoir en remplir la partie secrète. La diplomatie britannique en fut pour ses pressantes instigations.

Dans sa route , le plénipotentiaire ottoman rencontra , comme on l’a vu , l’armée navale d’expédition , dont l’aspect imposant ne fut pas de nature à le rassurer sur le sort de l’Algérie. Il arriva à Toulon ; mais la rapidité des évènements qui |se passèrent en Afrique et le parti pris du ministère d’acheter ^par un peu de fumée militaire les libertés nationales , ne permirent pas de donner suite à ses propositions.

La flotte française, bien ralliée , fit d’abord route vers sa destination en bon ordre et toutes voiles déployées. Mais dans la nuit du 27 au 28 un fort vent d’E. et d’E. S. E., l’assaillit à la hauteur des îles Baléares, et porta un peu de désordre dans les colonnes. L’amiral Duperré abrita sous le vent de ces îles, l’armée et le convoi qu’il ne put rallier entièrement que dans la journée du lendemain. Le vent était passé à l’E. un peu frais, mais favorable; l’amiral pourvut au départ de la flottille de débarquement qui était en relâche à la baie de Palma, et reprit le large.

Le 30 au matin, l’armée se trouva en vue des côtes de Barbarie, à cinq lieues du capCaxine. Maisl’horizon était chargé, le vent fraîchissait et commençait à tourmenter les navires. Il devenait de plus en plus difficile de tenir ralliée et en bonne route, une masse de bâtiments de tant d’espèces et de qualités différentes. La réserve composée de bagarres et de bâtiments de qualité inférieure , ne tarda pas à être entraînée sous le vent , et il fut bientôt reconnu à peu-près impossible de se maintenir sur le méridien d’Alger et de remordre sur la côte. Avant d’opérer le débarquement, il était cependant indispensable de rallier la flottille qui portait les dix premiers jours de vivres de l’armée, et des détachements de convois que la violence du vent avait dispersés. Il eût été d’autantplusimpruden de laisser tant de choses à la merci du hasard, que le temps devenait de plus en plus menaçant. Dans cette fâcheuse extrémité. T amiral fixa la baie de Palma comme point de ralliemen

général. Tout ce qui avait pu se maintenir en ligne s’y dirigea : les éclaireurs furent à la' recherche des autres pour les y rallier.

« J’ai trouvé, écrivait l’amiral Duperré, les éléments con- « traires;je n’ai pu leur opposer que des efforts humains. J’ai « puisé dans mon zèle et mon dévoûment au service du roi « ceux qui m’ont aidé à prévenir des malheurs , mais qui a n’ont pu mettre à l’abri d’un retard dans l’exécution de « l’opération projetée. »

Le 6 juin toute l’expédition était ralliée àPalma : les transports, les convois, les gabarres étaient mouillés dans la rade ; les vaisseaux de guerre louvoyaient sous le vent des îles en attendant le temps favorable. Ce ne fut que le 10 que l’armée put remettre à la voile. Le 12 elle découvrit la côte d’Afrique par un vent grand frais d’E. à l’E. S. E. qui l’obligea encore de reprendre le large ; la mer était belle, mais la brise était si forte que plusieurs bâtiments eurent des avaries : deux bateauxbœufspérirent avec une partie de leurs équipages. Enfin, le 13 au matin, la flotte ne fut qu’à deux ou trois lieues d’Alger. A cette vue, les soldats fatigués de la mer et ennuyés de leur long séjour à bord, firent éclater la joie la plus vive : un cri d’allégresse salua la ville arabe. Ces braves se pressaient sur les ponts pour voir la ville aux maisons blanches, rangées en amphithéâtre sur les bords dé la mer, et dont la forme triangulaire se détachait de sombres massifs de verdure. Les plus, érudits désignaient aux autres les points historiques du beau panorama qui se développait aux regards. Sur la hauteur qui dominait la ville, ils montraient le fort de l’Empereur (SîJtan-Ccilassi), ainsi nommé, parce qu’il fut commencé par Char- Ls-Quint en 1541, au moment du siège. En face du môle, de l’autre côté de la baie à l’Est, ils indiquaient le cap Matifou où sont les ruines d’une ville jadis plus grande qu’ Alger, qui eut de la célébrité même après Carthage, Rusconia , (1) ville romaine, dont le nom même est presque inconnu aujourd’hui, ville aux débris rouges où l’on trouverait peut- être, avec quel-

0) Colonia Augustiftu$coniœ : Pline, Tingitania provincial

ques fouilles, de curieuses révélations sur l’existence de la colonie romaine dont les vents d’Afrique ont presque entièrement dispersé la poussière. Au de-là du Cap, ils montraient le Djorgera qui était le Mont-Ferratos des anciens, et dont la crête a six mille sept cent trente pieds d’élévation ; et plus près le mont Hammel , qui fut au XVP siècle le refuge d’une partie des anciens Maures d’Espagne, et où leurs descendants ont conservé la tradition des belles armes damasquinées et incrustées d’argent ou de fer poli : et partout les hautes chaînes de l’Atlas que la mythologie antique avait si poétiquement personnifiées.

Peu après l’armée navale changea de direction ; faisant voile parallèlement à la côte, elle défila majestueusement en vue des forts et des batteries, après avoir formé la ligne de bataille. La Syrène , suivie de la Bellone , en prit la tête : le convoi et la flottille se maintinrent au vent. A dix heures, les bâtiments armés en guerre se trouvèrent à la hauteur de Sidi-Ferruch, L’amiral fit signal à l’armée qu’il se dirigeait dans la baie, à l’ouest de Torre-Chica, et que chaque capitaine devait, pour l’attaque, se conformer au plan délivré à chacun d’eux.

L’armée ainsi en ligne, passa à une encablure de la pointe du Petit-Port, et se dirigea sur Torre-Chica. Elle arriva par son travers, et le Trident et la Guerrière qui avaient été chargés de l’attaque extérieure, s’aperçurent alors que la tour n’était pas armée. Ils rentrèrent en ligne ; l’escadre de bataille doubla les roches saillantes de la presqu’île, et entra en défilant sous voile dans la baie ; mais l’ennemi avait abandonné toutes les batteries basses et s’était porté sur les hauteurs qui dominent la plage pour les défendre et s’opposer au débarquement. Toutes les dispositions d’attaque prise par l’amiral ayant été dès lors inutiles, la flotte qui avait pris son mouillage dans la baie, se borna à l’occuper ;la journée était avancée : le débarquement fut renvoyé au lendemain.

Sidi-Ferruch (Esseïd-Efroudj) est une presqu’île, située à environ quatre lieues à l’ouest d’Alger, et au sud-ouest du cap Caxine : elle tire son nom d’un marabout, dont le tombeau est en ce lieu en grande vénération. Elle s’avance dans

la mer par un cap bordé de rochers calcaires, et présente de chaque côté un enfoncement formant une petite baie : chacune des deux baies peut mettre à l’abri les navires suivant que le vent souffle de l’est ou de l’ouest. Le fond de cette baie de sable qui est d’une pente douce, est un assez bon mouillage ; le terrain en est découvert jusqu’à quatre mille mètres de la mer et ne permet pas à l’ennemi de s’embusquer : il est sablonneux et couvert seulement de broussailles et de plantes rampantes. Ce mouillage était défendu par une tour carrée, nommée par les marins espagnols Torre-Chica,e tne pouvant être défendue que par deux pièces d’artillerie. Depuis longtemps cette baie avait été signalée comme un excellent lieu de débarquement, et, sous l’Empire même, Napoléon avait fait faire sur ce point des travaux de reconnaissance, qui furent utilisés en 1830. Elle est cependant susceptible d’être protégée d’une manière très efficace et, avec tout autre peuple que des Turcs, un débarquement ne pourrait s’y opérer ^ans de très chanceuses éventualités.

Mais telle fut l’inconcevable apathie des chefs militaires de l’Odjeac, ou leur vanité puérile, que la flotte française put faire tous ses préparatifs de débarquement sans être inquiétée. Cependant Hussein avait cru ne devoir rien négliger pour faire une vigoureuse résistance: il avait appelé à son aide les beys de Constantine, d’Oran, de Tittery, qui s’étaient rendus à son appel avec leurs contingents ; il avait même ouvert des négociations avec les deys de Tunis, Maroc et Tripoli, pour contracter une alliance défensive ; mais il n’en avait reçu que des réponses dilatoires, des vœux stériles ou des encouragements fort curieux, tels que ceux dont il est fait mention dans la lettre suivante que lui adressa le dey de Tripoli à cette occasion.

« Très excellent Seigneur,

« Louanges à Dieu ! puissent ces bénédictions s’étendre sur « la plus parfaite des créatures, la lumière qui vivifie les te- « nèbres, le prophète après lequel il ne viendra plus de pro- « phète, notre seigneur Mahomet, sa famille et ses compact gnons!

* Que Dieu conserva le souverain fort, victorieux sur la

<? terre et sur les mers, dont la puissance est redoutée de toutes « les nations au point de les remplir de terreur, le chef des « guerriers qui combattent pour la foi ; celui qui retrace les « vertus des kalifes, dont le génie est élevé et l’aspect glorieux, c< notre frère, Sidi-Hussein, pacha d’Alger, la bien gardée, et « le séjour des ennemis, des infidèles ! L’assistance de Dieu « soit toujours avec lui î que la victoire et la prospérité guident « ses pas.

« Après vous avoir adressé nos salutations les plus sincères. « et les plus parfaites ( que la miséricorde de Dieu et ses bé- « dictions vous visitent soir et matin), nous avons l’honneur « de vous exposer que nous sommes (et Dieu en soit loué!) « dans une situation satisfaisante, et que nous demeurons « fidèle aux sentiments d’amitié et d’affection qui, depuis « longtemps, ont uni d’une manière si étroite, en toutes cir- « constances, les deux souverains des deux Odjeacs d’Alger « et de Tripoli; sentiments dont nous ne nous écarterons « jamais.

« Votre lettre nous est arrivée : nous en avons rompu le « cachet, et nous dirons à votre seigneurie, qu’en la lisant, « nous avons été fort ennuyé et fort affligé que les Français « (que Dieu fasse échouer leur entreprise!) rassemblaient « leurs troupes et allaient se diriger contre votre Odjeac. « Nous n’avons cessé d’en avoir l’esprit en peine et l’âme « triste, jusqu’à ce que, enfin, ayant eu un entretien avec un « saint de ceux qui savent découvrir les choses les plus secrè- « tes (et celui-là a fait en ce genre des miracles évidents qu’il « serait inutile de manifester), je le consultai à votre sujet : « il me donna une réponse favorable qui, je l’espère de la « grâce de Dieu, sera plus vraie que ce que le ciseau « grave sur la pierre. Sa réponse a été que les Français « (que Dieu les extermine !) s’en retourneraient sans avoir « obtenu aucun succès. Soyez donc libre d’inquiétude et de « soucis, et ne craignez, avec l’assistance de Dieu, ni mal- « heur, ni revers, ni souillure, ni violence. Comment, d’ail— « leurs, craindriez-vous? N’êtes-vous pas de ceux que Dieu a a distingués des autres par les avantages qu’il leur a accordés?

« vos légions sont nombreuses et n’ont point été rompues par « le choc des ennemis; vos guerriers portent des lances qui a portent des coups redoutables, et ils sont renommés dans « les contrées de l’Orient et de l’Occident ; votre cause est, en « même temps, toute sacrée ; vous ne combattez ni pour faire « des profits, ni dans la vue d’aucun avantage temporel, mais « uniquement pour faire régner la volonté de Dieu et sa parole.

« Quant à nous, nous ne sommes pas assez puissant pour « vous envoyer du secours,; nous ne pouvons vous aider que « par de bonnes prières, que nous et nos sujets adresserons à « Dieu, dans les mosquées. Nous nous recommandons aussi « aux vôtres dans tous les instants. Dieu les exaucera par « l’intercession du plus généreux des intercesseurs et du plus « grand des prophètes.

« Nous demandons à votre seigneurie de nous instruire de « tout ce qui arrivera. Nous en atttendons des nouvelles « avec la plus vive impatience ; elle nous obligera de nous faire « connaître tout ce qui l’intéressera. Qu’elle vive éternelle- « ment en dieu, santé et satisfaction.

« Le 24 d’el kaadi de l’an 1245 (1830).

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