CHAPITRE III
Les Français à Alger. — État social et moral des populations algériennes. — Trésor de la Casbah.— Commencement d’organisation. — Imprévoyance du ministère : son incurie.— Expédition de Blidah. — Conspiration, contre les Français, déjouée.— Occupation de Bône. — Le détachement français y est attaqué.— Abandon de Bône. — Expédition d’Oran. — Abandon d’Oran.— Funestes effets de ces irrésolutions.— Effet de la conquête d’Alger en France. — Embarras du ministère à ce sujet.— Protestation de l’Angleterre.— Projet de transaction, j — Révolution de Juillet. — Effet de cette révolution sur l’armée d’Afrique. — AL de Bourmont est remplacé par le général Clause!.
I/entrée des Français à Alger n'avait été suivie de presqu’aucun de ces désordres inséparables d’une occupation par droit de conquête. *Les soldats furent en général cléments et humains, et si, dans les premiers moments, on eut à déplorer quelques actes d’une inhumanité révoltante, ce ne furent que des faits isolés et heureusement très rares.
Il est plus facile d’imaginer que de peindre l'étonnement des soldats français dans cette ville, où rien de ce qu’ils voyaient ne ressemblait à ce qui avait jusqu’alors frappé leurs regards. Tout y était nouveau pour eux. Ces rues étroites et tortueuses bordées de maisons uniformes n’ayant pour toute ouverture extérieure qu’une petite porte basse et une lucarne garnie de barreaux de fer ; ces boutiques, espèces d’échopes où le Maure ou le Juif, assis les jambes croisées, les regardaient
flegmatiquement passer en fumant tranquillement leurs pipes ; parfois, au détour d’une rue, une Mauresque qui, enveloppée dans son long takelilah, leur apparaissait comme un blanc fantôme, ou une belle juive revenant de la fontaine dans le costume et l’attitude des anciennes filles des patriarches, ou bien encore une jeune négresse coquettement drapée dans l’ample pièce de toile de Guinée à carreaux bleus et blancs qui lui sert de vêtement ; puis des dromadaires qui s’avancaient gravement, portant haute et fière leur tête stupide : tout cela était si étrange, si nouveau, que les soldats jetaient partout avec étonnement leurs regards avides et curieux.
Ce qui surtout les étonnait, c’était de voir l’imperturbable sang-froid des populations indigènes, qui semblaient n’être ni étonnées ni émues de tout l’appareil militaire de l’armée conquérante d’un peuple d’occident, dont tout devait au moins avoir à leurs yeux le mérite de l’étrangeté et de la nouveauté. Les soldats ne comprenaient rien à cette indifférence des habitants d’une ville où tout faisait naître leur étonnement et où leur présence seule semblait n’étonner personne. Les écrivains qui se sont occupés de l’Algérie ont consigné le fait, mais n’ont pas cherché à l’expliquer ou ont attribué à des causes du moment ce qui était tout simplement un des traits caractéristiques des populations musulmanes, c’est-à-dire une manière différente d’apprécier et de sentir.
Quelques mots à ce sujet ne seront pas hors de propos, f En France, nous avons une singulière manière de juger les choses. Nous commençons par nous poser comme le type de la perfection en tout, et, sans nous inquiéter de ce que peut avoir d’exagéré une telle prétention, nous déversons le sarcasme ou le ridicule sur tout ce qui la heurte ou la scinde. Cette méthode économise sans doute le temps, les études et la réflexion, mais elle conduit à de bien graves erreurs.
C’est ainsi par exemple que jugeaient les populations musulmanes sur la foi de quelques voyageurs qui ne se sont donnés la peine de rien approfondir ; on a crié anathème sur elles et, avec cette philantropie de paroles dont les peuples modernes sont essentiellement prodigues, chacun a appelé de tous
ses vœux le prétendu flambeau de la civilisation sur ce qu’on appelle assez grotesquement la barbarie .
Selon nous, un musulman est un homme apathique, paresseux, jouissant de sa fortune à huis clos, fumant du tabac, humant du café, mâchant parfois de l’opium, et ayant plusieurs femmes qu’il tient à garder pour lui seul. Ce dernier point est un grand crime sans doute dans un pays aussi civilisé que le nôtre, où la communauté des passions et des vices a presque amené, sous ce rapport, la communauté des biens ; mais hàtons-nous de dire que c’est le seul point sur lequel la charité chrétienne l’emporte sur la charité musulmane.
Ces pauvres musulmans ! on a calomnié jusqu’à leurs vertus. Et, cependant, la paresse chez eux , n’est qu’une plus juste appréciation de la valeur du temps que nous gaspillons : ils vivent pour jouir et non pour travailler, et, chose singulière, l’ardeur immodérée du travail des peuples d’Occident, n’a d’autre but que celui d’arriver au far niente si stygmatisé des peuples d’Orient. L’apathie de ces peuples est le résultat d’une civilisation bien entendue, qui ne consiste pas à se créer des besoins, mais à satisfaire ceux qu’on éprouve. Leur jalousie enfin est l’exquise sensualité d’un louable amour-propre non encore vicié par la passion ardente d’une sociabilité corrompue. Tout ainsi chez eux est la mise en pratique de ce matérialisme de la vie positive, que si peu d’hommes comprennent, et qui place le bonheur dans la jouissance et le contentement de soi-même, et non dans l’opinion des autres. P!Par la loi religieuse musulmane, qui réglemente et prévoit jusqu’au plus minutieux détails des usages de la vie privée, on eût dit que Mahomet avait voulu créer pour ses soldats conquérants, une vie toute de repos et d’intérieur. ïl fut compris, laissant aux Francs leur civilisation tracassière et vaniteuse qui se borne à ramasser de l’or pour en faire parade, eux, rassemblèrent en secret dans leur harem tout ce que peut inventer le sybaritisme le plus raffiné. Marchant à pieds nus dans les rues, ils chaussèrent chez eux des babouches étincelantes d’or et de perles orientales; s’agenouillant en public, sur les dalles dures de leurs mosquées, Us foulèrent en particulier les tapis les
plus soyeux, assis sur des tapis de brocard et passant leur vie dans un délicieux far niente , dont tout ce qui peut enivrer les sens, rompait seul la monotonie.
C’était de la barbarie si l’on veut, mais c’était de la barbarie bien entendue.
Si ensuite on compare la vie de mouvement et de privation des hommes d’Occident à la vie paresseuse et sensuelle de ceux d’Orient, les besoins impérieux des uns et les besoins bornés des autres, les désirs insatiables des premiers et les désirs toujours satisfaits des seconds, il en résulterait cette triste vérité : c’est que les uns sacrifient tout à l’opinion d’autrui, dont les autres ignorent la tyrannique influence, et que la civilisation vraiment philosophique des peuples musulmans fait consister le bonheur à être heureux et le nôtre à le paraître.
Tout ainsi est extérieur chez nous : chez eux c’est tout le contraire. Cela explique leur calme et leur indifférence apparente dans des circonstances comme celles qui ont donné lieu à cette digression , et où les peuples ?d’ Occident ne sauraient traduire leurs sensations que par des démonstrations bruyantes. Chez les musulmans tout est interne :1a joie, les plaisirs, la peine, les revers, et jusqu’à l’étonnement et la curiosité. Puis le dogme oriental du fatalisme, dont notre gloriole vaniteuse s’accommoderait peu , contribue puissamment à cette espèce de torpeur des sensations extérieures, dans les accidents les plus graves de leur vie. Ainsi, par exemple, en 1830, lorsque les Algériens surent que la ville avait capitulé, et que des étrangers allaient y entrer en maîtres, la plupart couchés ou accroupis sous l’auvent des échopes qui bordent quelques rues, ne se retournèrent même pas pour les voir passer. En France, dans une circonstance pareille, on eût agi différemment : on se fût pressé sur leur passage pour satisfaire sa curiosité d’abord, et son amour-propre ensuite , en racontant à d’autres ce qu’on avait vu. En 1814 et 1815, lors de l’entrée des prétendus alliés à Paris, on fit plus encore : on cria vivent les alliés ! les peuples que nous qualifions de barbares n’ont pas de tels travers.
Il est cependant deux points sur lesquels ces populations ont
plus de peine à se résigner : c’est surtout ce qui concerne les fem-
mes et la religion. Soûs le premier de ces rapports, les Français les mirent, au début de leur occupation aune rude épreuve. Les habitations des musulmans sont généralement surmontées d’une terrasse blanchie à la chaux, et sur lesquelles au coucher du soleil, les femmes montent pour y respirer la brise fraîche du soir. Par une convention tacite généralement acceptée, et qu’expliquent parfaitement les mœurs musulmanes, à ces heures, les hommes s’abstiennent entièrement de monter sur les terrasses, dont la jouissance exclusive est abandonnée aux femmes qui peuvent y caqueter entre elles ou même s’entretenir avec leurs voisines. La proximité des terrasses rend ces relations de voisinage faciles. Sûres de ne pas avoir à redouter les regards indiscrets des hommes, les femmes montent sur les terrasses non-seulement sans voile, mais encore souvent dans un costume fort peu compliqué et que, du reste, la tiède haleine de l’air motive et excuse suffisamment. Ainsi beaucoup d’entre elles’ ne portent pour tout vêtement qu’une chemise de laine fine ou de percale fort transparente, fendue et entrouverte du haut à la base de la poitrine.
Après l’entrée des Français à Alger, les préjugés des musulmans s’opposaient trop à ce qu’on logeât les troupes dans les maisons particulières pour ne pas exécuter sous ce rapport la capitulation. Celles qui ne furent pas établies dans les forts, bivouaquèrent soit sur les places, soit principalement dans les jardins des environs d’Alger. Quelques maisons cependant furent affectées aux administrations publiques et servirent d’habitation aux généraux, officiers d’état-major ou autres. Ces officiers, qui n’avaient pas les mêmes motifs que les musulmans pour ne pas aller prendre le frais sur les terrasses à l’heure où la jouissance exclusive en est dévolue aux femmes, choisissaient de préférence cettè heure-là, d’abord, parce que la chaleur étouffante du jour faisait de la brise du soir un besoin et ensuite parce qu’ils y trouvaient un vif attrait de curiosité. Toutes les lorgnettes, toutes les longues vues étaient en réquisition , braquées aux quatre points cardinaux, partout où apparaissait une blanche forme de femme, et pour mettre leurs pudiques maîtresses à l’abri de tant d’indiscrétions, les
Négresses n’avaient pas souvent assez de l'ample pièce de toile qui leur servait de vêtement et qu’elles étendaient en guise de paravent devant les jeunes odalisques dont le costume était toujours plus diaphane que celui des autres.
Cet acte blessait trop directement les mœurs musulmanes pour ne pas soulever de vives réclamations. L’irritation des indigènes fut même portée à tel point que le général en chef fut obligé d’intervenir. Nous rappelerons à ce sujet, comme un fait qui doit être pris en considération , ce que dit Montesquieu dans son Esprit des lois liv. X ch. XI : Les Français ont été chassés neuf fois de l’Italie, à cause , disent les historiens, de leur insolence à V égard des femmes et des filles. La susceptibilité du musulman est, à ce sujet, moins encore accommodante que celle des Italiens.
Maintenant que nous sommes arrivés à l’époque où, pour la première fois, les Français sont dans l’ordre social et administratif en contact avec les habitants de l’Algérie, ce que nous venons de dire nous amène naturellement à compléter ce que nous avons déjà ébauché au sujet des populations indigènes.
On a déjà vu que, parmi les éléments divers de populations que contient la Régence, il y a les Bédouins ou Arabes, les Berbères ou Kabyles et les Maures. Nous ne comptons pas les Koulouglis, les Juifs et les Nègres, parce que ce ne sont que des populations accessoires ; la première doit finir par s’éteindre, parce que, depuis l’expulsion des Turcs, elle ne se renouvelle plus : les deux autres sont forcément attachés, par intérêt de situation sociale, à tout dominateur quel qu’il soit.
Les Arabes et les Kabyles forment les 29/30me de la population : les Maures composent le dernier 30me. Les premiers habitent généralement la campagne ou les petits villages de l’intérieur; le Maure habite les villes.
Sans être intellectuellement beaucoup au-dessus de l’Arabe, le Maure possède une civilisation matérielle dont nous avons essayé déjà de donner une idée précise. L’Arabe repousse cette civilisation; il la dédaigne et ne la considère que comme une chaîne qui le priverait du premier et du plus cher de ses biens : l’indépendance,
Dans une somptueuse habitation où les riches teintures, le marbre et l’or sont quelquefois prodigués, habite le Maure, promenant ses loisirs dans un riant jardin, vêtu avec richesse, savourant le repos de corps et d’esprit au milieu de parfums, d’esclaves tremblants qui préviennent ses volontés, de jeunes et belles femmes qui se disputent ses désirs, réunissant dans un étroit espace toutes les jouissances auxquelles sa fortune lui permet d’atteindre.
A côté de lui, dans une plaine aride qu’il ne se donne même pas la peine de cultiver, où il n’a d’ombre que celle des arbres qui y croissent naturellement, exposé aux rayons d’un soleil brûlant qui pénètre à fond les entrailles de la terre, couvrant à peine sa nudité de quelques haillons, habitant une misérable cabane ou une sale tente en poil de chameau, vit l’Arabe pêle-mêle avec ses femmes, ses enfants, ses bestiaux et sa vermine. Cet homme, par le produit de ses denrées, de ses bestiaux est aussi riche, parfois plus riche que le Maure : son or, il l’enfouit. La jouissance pour lui est dans la possession, mais non pas dans l’emploi. Il n’ignore pas qu’avec de l’or, il pourrait se procurer l’existence somptueuse du Maure, mais pour cela il faudrait qu’il renonçât à être ce qu’il est, ce qu’ont été ses pères ; à ce prix il n’en veut pas. Ce qu’il veut, c’est être libre, et il sait qu’avec des besoins il 11e le serait plus. Ainsi son intelligence naturelle lui a révélé ce que les lumières de la civilisation n’ont pu encore apprendre aux peuples modernes.
Tel était l’Arabe avant les patriarches, tel il fut sous eux, tel il est encore : au milieu des flots changeants d’une mer de peuples, le Créateur l’a jeté comme un rocher.
L’Arabe n’a pas oublié cependant qu’il fut, lui aussi, un peuple conquérant. Il sait que son établissement dans F Afrique occidentale est la conséquence de sa conquête, et son orgueil national s’en exalte. Il sait que quelques-unes de -ses tribus descendent en ligne directe de ces guerriers fameux qui, par la force du sabre, implantèrent leur culte en Orient, et même en Occident. Aussi étalant au soleil avec orgueil son luxe de guenilles, il regarde avec mépris le Maure tout doré, et avec
horreur le Franc, les considérant l’un et l’autre comme de beaucoup inférieurs à lui.
Les principaux traits caractéristiques des tribus arabes sont communs aux tribus kabyles. La constitution politique de ces deux populations ne diffère que dans des dispositions accessoires : leur constitution sociale varie en ce que les unes sont généralement sédentaires et les autres généralement nomades. Malgré cette différence , il existe entre elles une très grande analogie de religion, de mœurs, d’usages, de passions, dégoûts et de haines. Il existe cependant une différence dans leur langage : la langue des Kabyles, riche, abondante, originale et assez précise, se nomme le Chillah. Elle est répandue, parlée ou comprise sur une ligne immense, depuis l’Atlas jusque dans l’oasis de Syouhah , mais divisée en une infinité de dialectes particuliers , dérivant évidemment d’une origine commune , et qu’il serait bien difficile peut-être de ramener à un type spécial.
La langue arabe est généralement celle de tous les Arabes, Maures ou Juifs. Sur les confins du Désert, il existe cependant des juifs convertis à l’islamisme qui, dans leurs relations intérieures, ont conservé l’usage de l’idiome hébraïque : mais ce n’est qu’une exception. L’arabe vulgaire a beaucoup de variantes, mais il y a la langue mère ou savante, l’idiome de Modhar, dont Mahomet se servit pourécrire le Coran : comme tout musulman instruit le connaît plus ou moins bien , cet idiome fonde l’unité de langage qui existe peu dans la vie ordinaire : chacun employant le dialecte propre à la partie du monde mahométan qu’il habite. Quant à la langue turque qui servait pour les actes officiels, elle n’était guère usitée en Algérie que parmi les janissaires et les Koulouglis. Les Turcs, du reste, n’ont jamais cherché à imposer leur langue aux Arabes et aux Kabyles : bien plus, ils n’ont pu les dominer qu’en exploitant l’Arabe par l’Arabe. Les haines privées des tribus diverses ont même fait leur seule forçe à cet égard, et toute leur tactique a consisté à faire tourner au profit de leur politique les divisions intestines de la grande famille arabe. Ce système, comme on l’a déjà vu, était en partie celui des Carthaginois
et des Romains. Seulement les Turcs créèrent entre leurs alliés ou auxiliaires et les récalcitrants une espèce de hiérarchie qui subsistait lors de la conquête de l’Algérie par les Français, qui a été détruite par cette conquête et qui n’a encore été remplacée par rien d’aussi efficace. Comme c’est une des causes qui n’ont pas peu contribué à accroître les difficultés de la domination française, il n’est pas sans intérêt de s’y arrêter un moment.
Le premier soin des Turcs, après avoir conquis l’Algérie, fut d’écraser quelques tribus puissantes ou remuantes et de prendre les autres sous leur protection. Ces dernières devinrent naturellement les auxiliaires des dominateurs, soit pour la levée des impôts, soit pour les expéditions de guerre. Les tribus alors formèrent deux classes : l’une, connue sous le nom générique de marc) zen, affranchie de tout impôt, excepté des impôts religieux : l’autre, appelée rayas , est soumise à toutes les espèces de tributs dont nous avons déjà donné la nomenclature. De cette manière, toutes les fois qu’une expédition devenait nécessaire pour la levée d’un impôt ou toute autre cause, les margzen appuyées d’un faible corps de troupes suffisaient : la part de butin qui leur était allouée dans ces circonstances était un assez puissant stimulant pour elles. Ainsi, I bs Turcs, ces hommes si incapables, comme on ne cesse de le dire, avaient eu le bon esprit de tirer parti de la force partout où elle était sans prodiguer leur or et le sang de leurs soldats. L’habileté française n’a pas toujours obtenu d’aussi heureux résultats, et ce n’a été qu’ après beaucoup de tâtonnements qu’on s’est décidé à instituer quelque chose d’à peu près semblable.
Cette courte digression sur l’état social et moral des populations arabes et kabyles, et le système politique des Turcs à leur égard, était nécessaire pour bien faire comprendre combien il était urgent, immédiatement après la conquête, de chercher à tirer parti de ces éléments pour faire acte de force administrative et ne pas laisser tomber l’organisation sociale de l’Algérie dans un état de désordre d’où on n’a pu encore la retirer. Il est juste de dire que le général en chef de l’armée
expéditionnaire n’avait pu avoir de plan arrêté, et que l’imprévoyance du ministère avait été telle, qu’il n’avait ni demandé ni donné aucune instruction à ce sujet. La situation ensuite était exceptionnelle.
En effet, dans les guerres d’invasion dont la France a donné de mémorables exemples, on a vu parfois des souverains déserter leur capitale; le cours des affaires était nécessairement troublé, mais il n’était pas interrompu; avec ses seuls rouages secondaires, la machine administrative marchait encore. A Alger, il n’en put être ainsi : le pouvoir personnifié dans un seul homme se résumait en lui ; toutes les forces motrices résidaient dans sa volonté : cette volonté manquant, tout manqua. Dans cette circonstance, il n’était possible de prévenir le désordre et l’anarchie, qu'en substituant purement et simplement quelque chose ou quelqu’un à la place du Dey. Loin de là M. de Bourmont se contenta d’instituer, sous le titre de commission de gouvernement, une commission que nous ne mentionnerons que par mémoire et qui était si vicieuse dans sa constitution primitive, qu’elle s’éteignit d’elle-même après quelques essais infructueux de moyens de gouvernement. Mais cette insignifiante création s’explique par les vues du ministère français, qui n’avait ni l’intention, ni la volonté de garder Alger ; la valeur des soldats français n’avait été mise à une si glorieuse épreuve, que pour favoriser des projets liberticides. Peu lui importait ensuite ce que deviendrait la conquête.
La prise d’Alger cependant, en dehors des coupables machinations qu’il méditait, avait éveillé sa sollicitude en un point spécial : le trésor de la Casbah que l’on portait à plusieurs centaines de millions. Aussi, soit que M. de Bourmont eût reçu au sujet de cet objet secondaire des instructions qu’on n’avait pas daigné lui donner pour l’objet principal, soit qu’il ait cru agir plus logiquement, son premier soin en entrant dans la Casbah, fut de nommer une commission chargée de faire l’inventaire du trésor : cette opération donna même lieu à des bruits si étranges, que nous entrerons dans quelques détails au sujet d’un fait qui est encore un mystère, mais qui sera, nous en avons la conviction, éclairci plus tard.
La Casbah dont Hussein n’était sorti qu’une seule fois pendant un règne de treize années, était une enceinte irrégulière, entourée de hautes murailles crénelées à la mauresques et armées de canons. Ali-Pacha, prédécesseur d’Hussein, homme cruel et sanguinaire, que les Algériens avaient surnommé le fou , parce qu’ils imputaient à la folie sa cruauté , s’y était enfermé le premier en disant: « Maintenant , seulement je suis « maître. » Hussein fit comme lui. Cette résidence cependant était une habitation assez mesquine; cinq petites pièces ou l’on arrivait par un escalier tournant, composaient les appartements du Dey. Tout le mobilier, selon l’usage turc, ne consistait qu’en coussins et divans, rangés autour de l’appartement et recouverts de riches tentures ; des glaces de Venise, de belles porcelaines, de coffres à essence en bois précieux, de pendules à cadrans arabes.
A l’extrémité d’une galerie éclairée par une rotonde vitrée, était le harem , ou appartement de femmes qui ne recevait le jour que par une cour intérieure plantée de citronniers, de platanes, de jasmins, de quelques arbustes, ornée d’un petit kiosque revêtu de faïence jaune et noire, et d’un cabinet décoré de jolies poteries de couleur claire, lieux de repos pour les promenades du Dey ou de ses femmes dans le jardin. Les appartements des odalisques communiquaient extérieurement par une grande salle pavée en marbre ; ils étaient meublés comme ceux du Dey et n’avaient de plus que quelques riches lits à colonnes, garnis encore de leurs moustiquaires lorsque les Français y entrèrent. Dans tous ces appartements on remarquait, selon l’usage des riches Turcs, le revêtement de faïence peinte et dorée garnissant la muraille à hauteur d’appui, des tentures aux vives couleurs, des tapis aux fleurs brillantes, des cintres moresques, des rosaces d’un goût charmant qui n’auraient pas déparé nos plus élégants salons.
Près de l’appartement des femmes était la volière recouverte d’un grillage vert : près de là et à l’extrémité d’une galerie où l’on parvenait par une des cours du rez-de-chaussée, étaient les salles renfermant le trésor. Chaque jour, à midi, le trésor se fermait et l’on en apportait la clef au Pacha
qui n’en était que ie dépositaire et qui n’avait pas le droit d’en ouvrir les portes. Il ne pouvait même y pénétrer qu’accompagné du kasnadji (trésorier de l’Odjeac). Deux jours par semaine, la caisse publique n’ouvrait pas. Ces jours-là, le Dey payait de ses deniers, le kasnadji le remboursait le lendemain. Avant Hussein, les finances, comme presque toutes les parties de l’administration, étaient en désordre : il y mit une grande régularité ; cependant il n’existait pas de registre constatant les recettes et les dépenses. La responsabilité du trésor n’appartenait pas au Dey ; elle se partageait entre tous les agents du service des finances : aucun acte n’indiquait l’objet ou l’importance des versements qui se bornaient à entasser, dans leurs cases ou caisses respectives, les monnaies d’or ou d’argent, quels que fût du reste leur origine, leur titre ou leur valeur. Les sorties de fonds étaient plus régularisées : elles ne pouvaient s’opérer que par une décision du divan, et le Dey lui-même ne pouvait emprunter une piastre à l’État sans son autorisation.
Sept pièces renfermaient le trésor. La première de vingtcinq pieds de longueur sur dix de largeur, coupée au tiers de sa largeur par une cloison de trois pieds de hauteur, contenait des boudjoux-réal. Dans la seconde de vingt-deux pieds sur huit, étaient, sur trois de ses parois, trois coffres formant banquettes et contenant des lingots d’argent, des boudjoux et de la monnaie de billon. Les trois autres étaient trois grands cabinets noirs coupés par le milieu par une cloison en bois et renfermant, deux, de la monnaie d’argent et le troisième des monnaies d’or entassées pêle-mêle depuis le roboa soltani jusqu’à la double quadruple mexicaine. Dans les deux derniers étaient des piastres de Portugal et des piastres fortes d’Espagne. La commission chargée d’inventorier ce trésor, procéda à l’inventaire. La valeur estimative en fut, à vue-d’œil, diversement appréciée par deux de ses membres. M. Firino, payeur-général, ne l’évalua qu’à cinquante millions; M. Denniée, intendant de l’armée à plus de quatrevingts. L’opinion générale des consuls, du kasnadji et de quelques personnes en relation active avec la Régence, fut qu’il
dépassait de beaucoup cette dernière somme. Quoi qu’il en soit, après avoir procédé au tri des pièces et des lingots et à leur pesage, on trouva pour résultat :
7,212 kil d’or à 3,434 fr.le kil. . . . 24,768,000
108,704 kil. d’argent à 220 fr. le kil. . 23,915,000
115,916 kil. représentant ensemble une
valeur de . 48,683,000
Les dépenses pour l’expédition, marine et guerre, s’étaient élevées à 48, 500 mille francs. Restait donc sur le produit du trésor de la Casbah un excédant de 183 mille francs, auquel il faut joindre sept millions environ tant de la valeur des laines et denrées diverses trouvées dans les magasins de la Régence, que des pièces d’artillerie en bronze.
Les recettes ayant ainsi assez largement compensé les dépenses, on s’imagina que l’opinion publique devait se montrer satisfaite : elle ne le fut pas. Des bruits s’accréditèrent fondés sur des déclarations officieuses des consuls et principalement du consul anglais, du trésorier du Dey, du juif Ben- Durand en relations financières avec Hussein, de Maures en grand crédit et même d’un des membres de la commission, l’intendant Benniée. On parlait non pas seulement de gaspillages privés, de dilapidations particulières, mais d’un grand détournement de fonds fait au profit du roi régnant, alors Charles X. On citait même le port d’Italie où s’était opéré le déchargement. Ces bruits même prirent une telle consistance et l’opinion publique se prononça si ouvertement, qu’après la chute de Charles X, le gouvernement de juillet crut devoir intervenir pour faire constater le fait ou en montrer le peu de fondement.
Pour ne pas scinder la relation de tout ce qui se rapporte à ce sujet, nous allons le compléter en anticipant sur la narration des faits relatifs à l’administration deM. de Bourmont que nous reprendrons plus tard.
Après la révolution de juillet , le ministère fut convaincu qu’un grand détournement de fonds avait eu lieu : par qui, comment, au profit de qui avait-il été fait ? c’est ce qu’il igno-
rait. Comme tout le monde, il était à cet égard dans une si complète ignorance, qu’une des instructions secrètes données au général Clausel, nommé en remplacement de M. de Bourmont, fut relative à ce sujet. Dans la conviction où il était que le trésor de la Casbah avait contenu plus qu’il n’en avait été accusé , le ministère cherchait de bonne foi à découvrir les auteurs de ce détournement; aussi la mission du général Clausel en Afrique fut, dès le début, moins militaire que politique et financière (1).
Les bruits étranges qui avaient couru en France, au sujet de ce trésor, étaient plus encore accrédités en Algérie où ils avaient pris naissance. Mais là, comme en France, il était impossible de constater, à cet égard, un fait qui fût plus qu’une présomption basée sur des présomptions.
Cependant, au nombre des personnes partageant la conviction de ceux qui croyaient au détournement, était l’intendantgénéral Denniée, membre de la commission primitive, et dont l’évaluation estimative du trésor avait été, comme on l’a vu, portée presque au double de celle du payeur-général Firino. A l’arrivée du général ClauseL il s’adressa à un officier de sa suite (le capitaine du génie A. Guy, promu depuis au grade de chef de bataillon), et lui demanda si Fargent monnoyé ayant laissé une empreinte sur les murs des caveaux de la Casbah, la science n’offrirait pas un moyen d’arriver à la connaissance de la valeur contenue. H lui fut répondu que, si une soustraction avait eu lieu, elle avait dû ne s’effectuer que sur For plus portatif et plus facile à cacher, et qu’en prenant toutes les hauteurs des traces qu’avait laissées For sur les murs du caveau où il était entassé et en cubant toutes ces hauteurs, on pourrait arriver à une évaluation très approximative du contenu primitif. Le général Clausel, informé de cette circonstance, nomma une commission d’enquête, spécialement
(I) A une des premières haltes du général Clause], à son départ de Paris pour l’Algérie, un des officiers de sa suite lui ayant parlé d’un plan d’expédition contre les Arabes : « Nous discuterons plus tard votre plan, lui dit le gé- « néral, pour le moment notre mission est plus politique et financière, que « militaire. » Nous pouvons garantir l’authenticité de ce fait.
chargée d’étudier quelle avait pu être l’importance primitive du trésor. M. Guy fit partie de cette commission et fut chargé du travail de cubage du caveau de la Casbah où avait été entassé l’or. Il détermina les traces qu’avait laissées l’or sur le mur , en prit toutes les hauteurs, les cuba et constata que l’or avait pu occuper quatre mètres quatre-cent soixante-quatre millimètres cubes. Comme dans toute réunion de pièces détachées, de corps multiples , il existe des interstices , et qu’il était important de les défalquer pour constater la différence du plein au vide, le capitaine d’artillerie Lugan, que M. Guy chargea des supputations, parvint, après de longs calculs géométriques, à établir qu’en déduisant quarante pour cent pour la différence du plein au vide, il restait, toute compensation faite, un nombre de mètres cubes d’espèces monnoyées d’or, représentant une valeur de cent cinquante millions : « Ce « chiffre, dit le mémoire qui fut publié par la commission « d’enquête, est en parfait accord avec les déclarations du a consul d’Angleterre, sur l’importance du trésor d’Alger, « reçues par M. de Bourmont le jour de la capitulation, avec « le document historique publié par M. Schœler, consulc( général d’Amérique près la Régence d’Alger, avec le rap- « port que M. Deval, consul de France près ladite Régence, « avait envoyé au gouvernement le 26 février 1828, et enfin « avec la déclaration du premier ministre du Dey de Tunis, « reçue par M. le chef de bataillon du génie Guy , le même « qui a procédé à l’opération matérielle du cubage. »
Il résulta de ce cubage qu’en admettant que les années du blocus du port d’Alger et la guerre à soutenir contre la F rance eussent occasionné au Dey une dépense de cinquante millions, on aurait dû trouver dans la Casbah cent millions au lieu de quarante-huit.
Dès qu’on avait su à Alger que , par l’opération du cubage dans les caveaux de la Casbah, on pouvait arriver à des indications à peu près positives sur les valeurs qu’ils avaient contenues, quelques personnes, plus ou moins compromises dans les bruits qui avaient été accrédités, se montrèrent assez impatiemment inquiètes de connaître le résultat de l’opéra-
tion. Mais quoiqu’il fût généralement admis que le détournement, s’il y en avait eu un, n’avait pas eu lieu pour leur compte, cette impatience était d’autant plus naturelle qu’elles devaient avoir hâte de se laver d’une inculpation qui, sous le rapport des preuves matérielles , manquait entièrement de fondement. Quoi qu’il en soit, le ministère, qui avait d’abord montré tant d’empressement à vouloir découvrir la vérité, ordonna tout-à-coup la cessation de toute investigation à ce sujet, et la commission d’enquête fut dissoute. On pouvait, pour détruire tout soupçon, produire quelques documents positifs, tels qu’une certification des douanes d’Italie, où l’argent, disait-on, avait été débarqué, ou bien encore une déclaration du Dey, lors de son passage à Paris : on ne fit rien de tout cela.
Ainsi se termina cette mystérieuse affaire, sur laquelle l’avenir pourra peut-être donner quelques éclaircissements nouveaux.
Reprenons notre narration au point où nous l’avons laissée.
Nous avons vu M. de Rourmont instituer, après la prise d’Alger, une commission gouvernementale, chargée de pourvoir aux premiers besoins du service. Cette commission, sous l’autorité immédiate du général en chef, était composée du maréchal-de-camp Tholosé, du payeur-général Firino, de l’intendant de l’armée Denniée, du consul Deval et d’un secrétaire : un capitaine d’état-major faisait fonction de lieutenant de police. Pour remplacer l’ancienne organisation urbaine turque et les divers titulaires dont nous avons déjà défini ailleurs les attributions, cette commission nomma un conseil municipal, composé d’indigènes maures : les corporations avec leurs amins, la communauté juive avec son rabbin pour chef furent maintenues. En même temps, on procéda à l’expulsion des janissaires; ils furent désarmés d’abord, et puis embarqués pour Smyrne, au nombre de deux mille cinq cents ; les autres, au nombre d’environ deux mille, mariés, ayant une famille et des propriétés particulières, furent autorisés à rester dans la Régence, après avoir été préalablement dépouillés de leurs emplois.
Ce fut là la seule mesure rationnelle qui fut prise en cette
circonstance. Tout le reste ne fut qu’une série d’actes d’imprévoyance et d’inhabileté. Il était sans doute difficile, avec un manque total d’études préalables sur le pays, de substituer immédiatement la puissance de la France à celle qu’on venait de détruire ; mais on pouvait faire beaucoup mieux que de confier l’ administration à la classe des indigènes la moins nombreuse et la moins à craindre. L’élévation des Maures au pouvoir devait immanquablement aliéner sans retour les Arabes qui les méprisent trop, pour qu’une partie de ce dédain ne rejaillît pas sur ceux qui semblaient les appeler à leur aide pour gouverner. C’était presqu’un acte d’hostilité à l’égard de ce peuple conquérant du pays sur les Maures et qui avait le droit de penser que les Français s’appuyeraient d’autant plus sur lui qu’il était le seul capable de leur disputer sérieusement leur conquête. Cette faute grave, en blessant si brutalement la susceptibilité nationale arabe, fut une des principales causes qui créèrent dans la suite tant d’embarras à l’administration française. La jalousie fit naître la défiance, la défiance l’irritation, et toute transaction devint impossible entre le vainqueur et le vaincu : les Maures trompèrent les Français, et les Arabes les combattirent. Si, dès le début, on se fût appuyé sur ces derniers, on eût eu des embarras sans doute; mais aussi on eût pu avoir à sa portée une voie de transaction toujours ouverte. Cette faute, du reste, doit être moins imputée au général en chef qu’à l’inepte ministère, qui avait envoyé une armée en Afrique , sans avoir prévu autre chose de la conquête que l’inique moyen qu’il se proposait d’en tirer.
Réduit ainsi à lui-même dans cette inqualifiable incurie du ministère français, M. de Bourmont administra comme il put. Il serait injuste cependant, de ne pas lui tenir compte de ses efforts pour substituer une sorte d’ordre et d’organisation à Tanarchie qui naquit forcément de la perturbation générale, apportée dans tous les rapports administratifs, par le brusque déplacement et le renvoi immédiat de tout ce qui, dans l’ordre civil et politique, constituait, avant la conquête , non-seulement l’administration centrale, mais encore ses plus simples rouages, Ce qu’il fit fut vicieux sans doute ; mais on ne sait
comment qualifier ces actes du ministère qui, dans une si importante circonstance, se contenta de lui demander une collection de plantes et d’insectes pour le cabinet d’histoire naturelle, et cent chameaux pour les acclimater dans les landes de Bordeaux. Tels furent les incroyables motifs des deux seules dépêches que reçut le général Bourmont du ministère Polignac. Il est de ces faits que l’histoire n’a besoin que de consigner pour les stigmatiser comme ils le méritent .
A F organisation du conseil municipal dont il a été parlé, on enjoignit d’autres : on créa une garde urbaine chargée de la police de la ville et du port ; aux kadis turcs , on substitua des kadis maures. Les rabbins juifs eurent la juridiction de leurs coréligionnaires : l’autorité française se réserva seulement /’ exequalur , pour les décisions principales de ces divers tribunaux. On pourvut ensuite à quelques charges , telles que la nomination d’un agha des Arabes, d’un inspecteur du marché au blé ( codjia ) , d’un intendant des inhumations (pétri meldji ), réorganisations judicieuses dans une contrée où l’habitude exerce tant et de si puissantes influences. Mais ce n’étaient là que des étais bien impuissants pour soutenir une machine dont la force et la volonté absolue d’un homme étaient auparavant les éléments constitutifs.
Ce qu’il en advint était facile à prévoir. Le désordre s’introduisit dans toute l’organisation sociale , et le premier bienfait que les populations algériennes eurent à recueillir de nous fut une anarchie complète dont il fut difficile de prévoir le terme.
A ces fautes que le général en chef avait essayé de prévenir par quelques efforts louables, s’enjoignit bientôt d’autres qui sont moins excusables. Ainsi, par exemple, en parlant des beys d’Oran et de Tittery, Hussein avait dit à M. de Bourmont dans l’entrevue qu’il avait eue avec lui : « Le bey d’Oran est un « honnête homme : sa parole est sacrée : mais mahométan « rigide, il ne consentira pas avons servir; il est aimé dans « sa province : il est de votre intérêt de l’éloigner du pays.
« Quant à Mustapha-Hou-Mezray, bey de Tittery, je vous re- « commande de vous tenir en garde contre lui ; j’avais résolu « depuis quelque temps de lui faire trancher la tête : votre ar-
« rivée seule l’a sauvé de ma colère ; cet homme est un traî- « tre : il vous promettra d’être fidèle ; mais à la première « occasion il vous trahira. »
Ces recommandations étaient assez précises pour qu’on en tînt compte. Cependant, ce même bey de Tittery parvint à entraîner M. de Bourmont dans une démarche imprudente , qui ouvrit la voix à cette série de désastres partiels, qui signalèrent latin de son administration et qui, sans être d’une grande importance sous le rapport matériel, en ont eu une immense sous le point de vue moral.
Le bey de Tittery avait demandé à M. de Bourmont le commandement de la petite ville de Blidah ! M. de Bourmont avait refusé ; mais le bey, sans paraître blessé de ce refus , avait généreusement envoyé à l’armée française un grand troupeau de bœufs qu’il avait eu soin de faire enlever par une bande armée dans la plaine de Mitidja. En même temps il fit menacer les habitants de Blidah par les Kabyles , qui demandèrent de bonne foi la protection du général français. A la même époque, le bey d’Oran demanda à se reconnaître vassal du roi de France. M. de Bourmont envoya son fils aîné à Oran, à bord du brick le Dragon, pour remettre au bey le firman d’investiture et recevoir son serment, et se détermina à se porter en personne sur Blidah.
La ville de Blidah est située au pied du versant septentrional du Petit- Atlas , à l’entrée d’une gorge d’où s’échappe un des affluents du Mazafran : elle est bâtie au pied d’une colline à 50 kilomètres d’Alger. Entourée d’orangers, de citronniers, de grenadiers, elle comptait autrefois quinze mille habitants. C’était la Sybaris de la Régence. La fraîcheur de ses jardins, qu’arrosaient des eaux abondantes et limpides ; ses femmes aux yeux noirs y attiraient les Maures et les riches Arabes , dont elle était un des séjours préférés. Un affreux tremblement de terre la renversa de fond en comble en 1825 : elle ne s’est pas encore entièrement relevée de ses ruines. Ses rues sont bien alignées et coupées en angles droits , à chaque carrefour est une fontaine , les dehors en sont délicieux : partout règne une fraîcheur agréable , et l’œil est frappé de la
beauté d’une végétation active. Les jardins sont plantés d’un grand nombre d’orangers , tellement rapprochés les uns des autres , que le voyageur qui arrive à Alger ne soupçonnerait pas l’existence d’une ville derrière cet épais rideau de verdure. Les terres en sont d’une excellente nature, faciles à travailler et à arroser.
C’est vers cette ville que, le 22 juillet, se dirigea une colonne expéditionnaire, forte de mille hommes d’infanterie, d’un escadron de chasseurs , d’une compagnie de sapeurs , de deux pièces de 8 et de deux obusiers de montagne. M. de Bourmont commandait en personne ; il était accompagné des généraux d’Escars, Desprès , Lahitte, de quelques volontaires étrangers de marque , et d’un grand nombre d’officiers d’étatmajor. Le général Hurel commandait l’infanterie.
La marche de la colonne éprouva d’abord peu de difficultés : elle s’avança par la voie romaine tracée sur une longueur de quelques lieues ; mais dès qu’elle eut atteint la berge gauche de rOued-Kerma, des obstacles presque insurmontables arrêtèrent nos voitures, l’ardeur de nos soldats parvint cependant à les surmonter ; mais au milieu des ravines profondes où ils se trouvaient, ils eurent à éprouver des pertes cruelles, qu’ils ne purent ni prévenir ni venger. Des ennemis invisibles, cachés derrière des buissons ou des acccident de terrain, attaquaient les traînards et leurs tranchaient la tête , selon l’usage barbare des tribus kabyles et arabes. Quelques pelotons furent ainsi massacrés : d’autres ne s’échappèrent que mutilés et pillés. Cette guerre de guet-à-pens était encore toute nouvelle pour les soldats français , et elle fit une vive impression sur leur esprit. Chacun d’eux eût vaillamment tenu tête à deux et quatre ennemis ; mais un ennemi qui ne se montrait nulle part et ne se révélait que par ses coups, étonnait leur courage.
En effet, pendant que les détachements isolés étaient partout assaillis , la colonne principale du général Hurel avait atteint Bouffarick sans avoir vu un seul ennemi : elle fut là rejointe par M. de Bourmont et son escorte qui, d’après les rapports reçus, fît faire halte pour rallier ses traînards, et
recommanda aux soldats de ne pas perdre de vue la colonne pour ne pas être exposés à tomber sous le yatagan des Kabyles.
Les habitants de Blidah envoyèrent une députation au devant de la colonne , protestant de leur dévouement , de leur satisfaction ; et, joignant l’effet aux paroles , ils ne tardèrent pas à offrir aux soldats arrivés sous les murs de leur ville , des fruits, des boissons, des vivres en quantité.
Le lendemain on eut à déplorer plusieurs graves accidents. Les habitants de Blidah étaient fort ^préoccupés de l’approche des Kabyles, qui, disaient-ils, avaient été excités par le bey de Tittery qui avait fait répandre le bruit que l’expédition du général français n’était pas de venir visiter Blidah, mais de saccager le pays et d’emmener les habitants en esclavage. M. deRourmont eut peine à croire à tant de duplicité de la part du bey ; il voulut s’en assurer. Dès le matin du 24, il poussa une reconnaissance vers l’ouest, et son arrière-garde fut attaquée au retour par des Kabyles : dans le courant du jour on vit errer çà et là des hommes armés qui épiaient les mouvements de tous ceux qui s’isolaient. Bientôt après en entendit des coups de feu à droite et à gauche et on ne voyait pas d’ennemi; des soldats furent atteints dans les jardins, d’autres à l’abreuvoir sous les murs de Blidah, d’autres enfin sur les portes même de la ville : ce qu’avaient dit les habitants de Blidah se trouvait fondé. Les Kabyles sortis des montagnes voisines étaient prêts à attaquer la colonne. 11 était peu prudent avec des forces si minimes de rester dans une position où chaque haie, chaque buisson, cachait une embuscade :M. de Bourmont ordonna de se replier sur Alger.
Sérieusement menacée d’être attaquée dans sa marche à son départ de Blidah, la colonne ne tarda pas à l’être. Une multitude d’Arabes et de Kabyles à pied et à cheval, se présenta sur ses flancs, la prit entête et en queue et commença de la harceler. M. de Bourmont établit une ligne de tirailleurs pour tenir l’ennemi à distance; mais ce moyen ne tarda pas à être insuffisant : il fallut recourir à des charges de cavalerie qui bientôt ne suffirent plus elles-mêmes: l’ennemi devenait déplus en plus audacieux; il se porta en masse sur la colonne princi-
pale. Pendant un instant, on se battit corps corps: M. de Bo'un mont lui-même fut obligé de mettre l’épée à la main, il forma sa petite troupe en carré , et quelques coups de canon à mitraille portant en plein sur la masse des assaillants les mirent en désordre : des charges à fond de la cavalerie achevèrent de les disperser. La colonne n’arriva à Alger qu’après avoir perdu plus de cent hommes; mais l’effet moral de ce premier échec fut incalculable.
Les suites en furent presque immédiates ; les chefs de tribus voisines qui avaient paru disposés à se soumettre, repoussèrent toutes les avances. Les Turcs qui étaient restés dans la Régence leur fournirent secrètement des armes et de la poudre, et ourdirent une conspiration dans le but d’attaquer simultanément les Français au dehors de la ville et au dedans. Heureusement le général en chef prévenu à temps, fit faire, un jour de marché, aux portes de la ville, une visite générale à tous les Arabes et Kabyles sortant, et on en trouva beaucoup emportant, sous leurs burnous, des armes et des munitions. Quelques uns avouèrent que des Turcs, sans autre désignation, leur remettaient ces objets. Ces Arabes furent traduits devant une commission militaire, et tous les Turcs influents et riches, mariés ou non, et qui avaient été autorisés à ne pas quitter la ville, furent embarqués pour Smyrne. Cette conspiration découverte au berceaû, rendit l’administration plus circonspecte et un peu moins confiante dans les habitants d’Alger. L'expédition de Blida et ces machinations ténébreuses qui s’étaient tramées presque sous les yeux du nouveau pouvoir, détruisirent quelques illusions, et la sécurité qu’avait tellement partagé jusqu’alors le général en chef, que, quelques jours avant l’expédition de Blidah, il écrivait au ministère : « La prise d’Alger « paraît devoir amener la soumission de toute la partie de la « Régence ; plus la milice turque était redoutée, plus sa souci mission a révélé dans l’esprit des Africains la force de farci mée française : la confiance commence à s’établir et tout « porte à croire que la tâche de l’armée est remplie. »
Cependant on tenta une expédition nouvelle : un corps de troupes fut dirigé sur Bone pour y faire reconnaître l’autorité
de la France et y relever les anciens établissements français de la Galle pour la pêche du corail. Ces établissements connus sous le nom de concessions d’ Afrique, sont situés au bord de la mer dans la partie la plus voisine du royaume de Tunis ; le terrain en est couvert de marais et assez mal sain. Dans la direction de l’ouest en suivant les bords de la mer, on trouve le golfe et le port de Bone : ce port est peu sûr, le mouillage y est chanceux; mais, près du fort Génois , les vaisseaux peuvent relâcher sans danger. La plaine arrosée par la Seybouse est très fertile et traversée par plusieurs routes ; la ville est bâtie en amphithéâtre et n’offre rien de remarquable. Comme celles de toutes les villes barbaresques, ses rues sont étroites, tortueuses et peu aérées : elle possède une Casbah assez bien fortifiée et un mur d’enceinte en assez mauvais état.
A peu de distance de Bone, au pied de deux mamelons, entre la Seybouse et laBoudjimah, sont les ruines d’Hippone (Hippo-Regius) où vécut saint Augustin. La Seybouse dont le fond régulier, aujourd’hui en arrière seulement d’une barre de sable mouvant alternativement, ouverte ou fermée suivant les courants, ne peut recevoir que des barques d’un petit tirant d’eau, formait alors à Hippone même une excellente position maritime. Là stationna, l’an de Rome 707, la flotte du lieutenant de Cœsar, P. Sitius. 11 ne reste à Hyppone d’autres débris de monuments que quelques vestiges de la* grande voie romaine, qui contournait la côte depuis Carthage jusqu’au détroit de Gibraltar, et des piles encore debout d’un aquéduc qui, du pied du mont Edough, amenait les eaux à la ville. Tout le reste, tel que les ruines du prétendu couvent de Saint- Augustin, de la cathédrale, etc., sont des faits si hypothétiques que la foi seule peut leur donner un degré quelconque de probabilité.
A l’ouest de Bone, on trouve encore l’ancien port de Stora, situé dans une position très favorable, et offrant aux vaisseaux un excellent mouillage. On n’y voit aujourd’hui que des ruines; mais Stora à quinze heures de marche de Constantine, où l’on peut se rendre par une ancienne voie romaine pavée et en bon état, peut devenir le siège d’un établissement très florissant.
ALGÉRIE. m
C’était sur cette côte, depuis Storajusqu’à la Calîe, qu’étaient situés les anciens établissements français en Afrique. La pèche du Corail, garantie seulement par la France à son industrie au XVIe siècle, y avait été dès le XIIe dans un grand état de pros» périté. Elle était exploitée alors par les Pisans et les Catalans qui s’étaient établis dans File de Taharque et une petite ville voisine, nommée alors Mers-el-Bjoum, et dont les côtes ont été de tout temps extrêmement fertiles en corail. L’ exploitation annuelle des gisements de Tabarque était faite par cinquante barques montées par mille hommes d’équipage, c’est-à-dire par un nombre de Maures presque double de celui qu’employait l’ancienne compagnie française delà Galle. La vente des coraux qu’ils en retiraient étaient effectués dans File même, ou se rendaient à cet effet les marchands des pays les plus éloignés. Cette vente s’élevait à des sommes très considérables. Les produits des bancs sous-marins de Mers-el-Bjoum et de Tabarque étaient , dès ce moment, renommés comme d’une qualité supérieure à tous les coraux de la Méditerranée et notamment à ceux des gisements de Ceuta et delà Sicile.
Les établissements français, qui avaient succédé à ceux des Pisans et des Catalans, avaient été, comme on Fa vu, détruits par Hussein lors de la déclaration du blocus de la Régence en
L’expédition chargée d’aller faire reconnaître sur ces côtes Fautorité de la France, partit vers les derniers jours de juillet. La première brigade de la deuxième division, une batterie de campagne et une compagnie de sapeurs s’embarquèrent sur le vaisseau le Trident , les frégates la Surveillante , la Guerrière , et un brick . Le général Bamremont commandait les troupes de terre : le contre-amiral RosamelFeseadre qui arriva le 2 août à Bone. La ville fut occupée le lendemain.
Quelques jours auparavant, un des lieutenants du bev de Constantine s’était présenté pour prendre le commandement de la place : les habitants, prévenus de l’arrivée des Français , par unacien agent de nos concessions, avaient repoussé la prétention du lieutenant du bev, qui était parti fort irrité et avait annoncé des hostilités prochaines. La brigade française dut
s'attendre à être attaquée. Le général Damremont fit réparer quelques fortifications, construire deux redoutes près d’une des portes de la ville où aboutit le chemin de Constantine, et attendit l’ennemi. Dès le 4 il parut : dans toutes les directions les Arabes se montrèrent en grand nombre, mais ne tentèrent rien de sérieux. Ils se concentrèrent sur les mamelons qui dominent les ruines d’Hyppone. Le général Damremont dirigea sur ce point une demi-brigade d’infanterie appuyée de deux obusiers et les en délogea sans peine. Le même jour 6, une action assez vive s’était engagée aux portes même de Bone, et les Arabes avaient été repoussés avec perte. Le lendemain l’attaque fut plus vive encore, et la perte des Arabes plus sensible. Mais l’ennemi se recrutait journellement de troupes fraîches, et se promettait de prendre une éclatante revanche. Dans la nuit du 1 1 au 1 2, il dirigea une attaque générale contre les deux routes : malgré le feu de la mousqueterie française, les Arabes parvinrent à franchir les fossés, et à pénétrer jusque dans l’intérieur des retranchements ; mais une charge à la baïonnette vivement dirigée par le général Damremont lui-même, qui s’était établi dans une des redoutes, les refoula au-dehors avec de grandes pertes. L’ennemi laissa sur le champ de bataille plus de quatre-vingts cadavres. L’usage où sont les Arabes d’enlever leurs morts, rend probable une perte beaucoup plus grande.
Découragé par ces revers successifs, l’ennemi n’attaqua plus : seulement se montrant en force au loin, il semblait vouloir protester, par sa présence seule, contre l’occupation française. Quelques pourparlers , néanmoins, avaient eu lieu avec des scheiksde quelques tribus voisines, et rendaient un rapprochement probable, lorsque le général Damremont reçut l’ordre de ramener le corps expéditionnaire à Alger.
Le résultat de cette expédition, ainsi abandonnée au moment où il était permis d’espérer qu’on allait en recueillir quelque fruit, fut de compromettre, vis à vis des Arabes, les habitants de Bone qui s’étalent montrés fort dévoués .et de compromettre les Français vis à vis d’eux.
L’expédition d’Oran eut un résultat encore plus triste.
Oran occupe, sur les bords de la mer entre le 55° 54’ delati-
ALGÉRIE. 26 i
tude nord, et le 2e 55’ de longitude ouest, le fond d'une large baie formée par les caps Ferrât et Falcon. Elle est bâtie sur le versant de trois collines, dont la plus haute s’élève au N. N. -O. et est couronnée par deux châteaux qui commandent la place. La ville est fortifiée ; au bord de la mer, à quelques centaines de toises, est Mers-ci-Seigher, ou Petit-Port, et à l’extrémité N. -N. Mers-el-Kebir, Grand-Port : Mers-cl-Seigher n’est qu’un fort mauvais mouillage où viennent seulement des barques communiquant avec Mers-el-Kcbir abrité des vents d’O., de N. et de S., et le meilleur de toute la côte delà Régence. Un fort bâti par les Espagnols et auquel ce port a donné son nom, le protège et rend ce mouillage d’autant plus précieux que des circonstances particulières pourrraient lui donner une grande importance (1). Le port de Mers-el-Kebir peut contenir dix vaisseaux ou frégates, et trente bricks ou corvettes environ.
A peu de distance de la colline dont nous avons parlé en est une autre fort élevée, appelée Mazetta ; une vallée la sépare de la première : leurs deux sommets sont totalement isolés et servent de points de direction aux navires. Au niveau de la partie inférieure de la ville, S. et S.-E., sont deux châteaux entre lesquels serpente une vallée profonde, formant comme un fossé naturel dans la partie méridionale de la place. Une source d’eau excellente de plus d’im pied de diamètre jaillit au haut de la vallée et alimente les fontaines de la ville. Près de la source est un autre château qui défend la ville et les silos servant à conserver le blé des Arabes : cette vallée dont un ruisseau suit toutes les sinuosités est d’un effet des plus pittoresques.
(1) En temps de guerre, des croisières établies entre Oran et Carthagène, intercepteraient mieux que Gibraltar le passage de la Méditerranée à l’Océan. Les courants du littoral, secondés par les vents d’ouest, régnent dans ces parages les deux tiers de l’année, et poussent vers la rade de Mers-el-Kebir les navires qui viennent du détroit, tandis qu’ils arrêtent la marche de ceux qui marchent à débouquer dans l’Océan. Les vents, toujours parallèles au canal, sont également largues pour se rendre en Espagne comme pour en revenir, et poussent indifféremment les navires, en moins de quinze heures, d’Oran à Carthagène ou de Carthagène à Oran.
L, GaUbert, Alg. anc. et mod .
Oran a deux portes, défendues Tune et l’autre par des ouvrages fortifiés; dans la partie la plus élevée de la place est la Casbah ou citadelle ; un bastion régulier défend le côté opposé. On ne trouve dans Oran aucune trace de monuments antiques, mais beaucoup de traces du séjour des Espagnols; la ville qui a sept à huit mille habitants est divisée en trois parties distinctes, dont deux situées à gauche de la vallée qui la coupe : l’une d’elle cependant détruite par le tremblement de terre de 1790 ne présente que des ruines ; un autre ravin également très profond sépare la troisième qui est à droite. Le territoire d’Oran a toujours passé pour fertile et abondant en blé. Les beys entretenaient une race d’excellents chevaux qui jouissaient d’une grande faveur sur tous les marchés de la Régence. Le dernier bey , Hassan, était un vieillard qui, se voyant menacé par les Arabes,, avait demandé à se mettre sous la protection de la France. C’est dans ces circonstances que M. de Bourmont lui avait envoyé son fils pour recevoir son serment et lui porter le diplôme d’investiture.
L’escadrille française y arriva le 24 juillet ; le bey occupai! encore Oran avec huit cents Turcs, et parut disposé à remettre Oran et les forts aux troupes françaises, sans autre condition que d’être transportés lui et les siens dans l’Asie Mineure. Le capitaine Louis de Bourmont, n’ayant pas assez de troupes pour occuper la ville et les forts, crut devoir se rendre à Alger pour prendre de nouveaux ordres, en laissant cependant cent dix hommes dans le fort de Mers-el-Kebir, dont le capitaine Leblanc, commandant le Dragon, s’était emparé, pendant que négociaient les envoyés du bey.
D’après l’exposé du capitaine Bourmont, le général en chef fît embarquer pour Oran le 21e de ligne, cinquante sapeurs et deux obusiers de montagne sous les ordres du colonel Goutefrey ; mais à peine ces troupes furent-elles arrivées à leur destination, qu’elles reçurent contre-ordre et durent retourner à Alger. D’après les nouvelles que M. Bourmont avait reçues de France, il crut devoir y concentrer toutes ses troupes. Le fort de Mers-el-Kebir fut abandonné, et loxbe du bey Hassan, considérée comm non avenue.
Un autre essai d’occupation à Bougie n’eut pas plus de succès. Ces irrésolutions portèrent un coup funeste à l’autorité française. Tout l’ascendant moral dont la rapide conquête d’Alger avait frappé les esprits, fut détruit. Les Arabes attribuèrent à la terreur qu’ils inspiraient des irrésolutions déplorables, des circonspections inconcevables qu’il est difficile de motiver et plus encore d’excuser ; et cette utile conquête où la valeur des soldats français s’était si brillamment déployée, fut frappée, dès son début, d’une de ces fatales atteintes dont elle ne devait se relever qu’au prix des plus grands sacrifices.
Pendant ce temps de grands évènements s’étaient accomplis en France. La nouvelle de la prise d’Alger était arrivée à Paris le 9 juillet, quelques jours après la dissolution de la Chambre des Députés. La France entière était dans un état d’agitation que motivaient du reste suffisamment la cause de la dissolution de la Chambre et les projets sinistres que le ministère Polignac était en voie d’exécuter. L’opinion publique fut unanime dans son élan pour célébrer la victoire de cette valeureuse armée française qui, en vingt jours, avait abattu l’ignoble despotisme sous lequel l’Europe s’était courbée durant plusieurs siècles. Mais plus elle se glorifiait de cette brillante conquête, plus le ministère se hâtait de vouloir en recueillir les tristes fruits pour lesquels il l’avait entreprise. Déjà même ses séides ne gardaient plus de mesure et le poussaient à sa perte avec une impudence sans exemple dans l’histoire. Un journal ministériel appelait les 221 les alliés du Dey et ajoutait qu’il était plus facile de se débarrasser d'eux que des pirates. Le syndic de la corporation des charbonniers félicitant Charles X au sujet delà conquête d’Alger, et faisant allusion à l’opposition des 221, commençait sa harangue par ces mots: « Sire , le charbonnier est maître chez lui », et cette allusion coupable était accueillie par un de ces niais sourires si familiers au dernier représentant couronné de la branche aînée des Bourbons. Dans cette croisade delà sottise et des haines contre-révolutionnaires contre les libertés publiques, le clergé ne pouvait rester en arrière : sa place était au premier rang ; il sut la prendre. Lorsque Charles X. à la suite d’un cortège
qui afficha toutes les pompes caduques de îa vieille monarchie, se rendit au Te Deum de Notre-Dame au milieu des flots pressés d’une population silencieuses et morne, M. deQuelen, archevêque de Paris, introduisit dans son discours de félicitation et de réception la phrase suivante : « Sire, que votre « grande âme s’affermisse : votre confiance dans le divin se- « cours de Marie, mère de Dieu, ne sera pas vaine. Puisvse « Votre Majesté en recevoir bientôt une preuve nouvelle . « Puisse-t-elle bientôt venir encore remercier le Seigneur « d'autres merveilles non moins douces , non moins écla - « tantes ! »
L’opinion publique ne se méprenait pas sur le sens de ces coupables insinuations : elle appréciait à leur véritable valeur le roi, le premier ministre, ineptes mannequins d’une cour plus inepte encore, à qui vingt-cinq ans de malheur et d’exii n’avaient rien pu apprendre. Mais sûre de sa force et de son bon droit, elle attendait.
Quant au roi et à son ministre, ils n’avaient pas besoin des encouragements qu’ils recevaient de toutes parts. Ils étaient même d’autant plus pressés d’exploiter cette conquête d’Alger, qu’elle commençait à être pour eux un sérieux embarras.
En effet l’Angleterre, qui n’avait consenti qu’avec beaucoup de peine à l’expédition d’Alger, avait fini par céder dans l’espoir que quelque grand désastre comme ceux qui avaient marqué la plupart des expéditions antérieures contre la Régence, affaiblirait d’autant la France. C’était là un de ces buts qu’elle ne perd jamais de vue. Mais le succès avait trompé son attente : l’armée, la flotte avaient rivalisé de zèle et d’ardeur, et une éclatante victoire avait couronné leurs efforts. L’Angleterre alors protesta contre l’occupation d’Alger, et porta même la hautaine arrogance jusqu’à défier la France de garder cette conquête. La Restauration lui devait trop pour ne pas céder à tant d’exigence : elle avait pu braver l’Angleterre en entreprenant l’expédition malgré elle, quand il s’était agi de son intérêt seul ; mais du moment joù celui de la France se trouva en jeu, elle se montra plus traitable. Le ministre Polignac s'ar-
rêfa an projet de transaction suivant qui caractérise trop bien ses vues politiques pour ne pas être signalé. Il fut promis à l’Angleterre que la F rance occuperait momentanément Alger pour ne pas trop irriter l’opinion publique par un abandon immédiat, et qu’ ensuite le port d’Alger serait comblé et qu’on livrerait à la Porte tous les districts occidentaux de la Régence et une grande partie de beylic de Constantine. Mais trop vivement pressé par l’Angleterre de s’exécuter, il fut obligé de faire le coup d’État du 25 juillet avant d’avoir pu appeler à son aide les bataillons d’Afrique sur lesquels il avait l’intention de s’appuyer. Les ordonnances parurent. On sait ce qui arriva.
Ainsi, si la France a conservé la possession de l’Algérie, c’est à la révolution de Juillet qu’dle le doit. Quant à l’Angleterre, en en exigeant l’abandon du ministère Polignac, elle l’accula dans l’alternative d’un acte odieux ou la nécessité de mettre à exécution ses projets liberticides sans la coopération de l’armée d’Afrique qu’il avait eu l’injurieuse idée de vouloir se ménager pour complice. En cette circonstance, la jalousie haineuse de l’Angleterre fut une fois du moins utile à la France.
L’armée d’Afrique était loin cependant d’être disposée à seconder les vues du ministère. Elle était dans ce moment violemment froissée par une sorte de déni de justice dont elle ressentait vivement l’injure. Le général en chef avait promis une gratification sur le trésor de la Casbah, et cette gratification n’avait pas été allouée : il avait adressé au ministère une liste de promotions et de récompenses ; il avait demandé en outre près de quatre cents décorations de la Légion-d’Honneur ou de la croix de Saint-Louis pour récompenser dignement les officiers et soldats qui s’étaient distingués dans la campagne, et le ministère avait trouvé sa demande exorbitante. Il s’était contenté d’envoyer le bâton de maréchal au général en chef, et deux croix de Saint-Louis pour deux officiers, Louis de Bourmont et de Bessières , qui étaient entrés les premiers dans une redoute à Staouëli. Cette partialité avait paru si révoltante que ces deux officiers avaient déclaré ne
vouloir porter leurs décorations que lorsqu’il aurait été rendu justice à leurs camarades.
Ce fut au moment où le mécontentement était le plus excité par tant d’indifférence et d’ingratitude envers elle, que l’armée apprit à la fois la publication des fameuses ordonnances, le soulèvement de Paris et la victoire du peuple. Ces troupes sur lesquelles le ministère Polignac avait osé compter pour appuyer ses projets, reçurent ces nouvelles extraordinaires avec enthousiasme. Quant au général en chef, il se contenta de dire : « Les imbéciles ! ils se sont trop hâtés! » M. de Bourmont ignorait alors que la France n’était redevable de cette heureuse précipitation qu’à la jalousie de l’Angleterre.
L’opinion des soldats avait été à peu près unanime sur les évènements de juillet : enfants du peuple comme ceux-là même qui avaient vaincu aux barricades, ils devaient partager leurs sentiments : il n’y eut en eux ni hésitation, ni embarras, ni regrets. Il n’en fut pas de même parmi les officiers supérieurs : quelques-uns, royalistes par calcul, d’autres, ultras par conviction, essayèrent de remuer l’armée et parlèrent hautement de venir mettre Paris à la raison. Mais ils trouvèrent peu de sympathie et moins encore d’appui. Le drapeau tricolore parti de Toulon le 6 août, sur la corvette la Cornélie , fut arboré le 1 7 sur les bâtiments de guerre et de commerce, les forts et les batteries d’Alger. Quelques officiers généraux ou colonels ne crurent pas devoir se soumettre au nouvel ordre de choses et quittèrent l’armée : les uns passèrent en Espagne, d’autres en Angleterre, d’autres enfin en France.
Ce départ nécessita une nouvelle réorganisation de l’armée : il s’en suivit un grand relâchement dans la discipline, beaucoup de découragement et d'ennui dans les. troupes. Les Arabes, au contraire, redevinrent plus entreprenants : ils vinrent jusque sur le front des positions françaises tirer sur les soldats qui s’en écartaient. Pour prévenir ces attaques qui se renouvelaient chaque jour de plus en plus, l’armée fut concentrée à Alger et dans Un rayon de deux lieues. Mais ce système purement défensif ne fit qu’accroître l’audace des Arabes. Bientôt, hors du rayon, tous les convois furent enlevés, les hommes égorgés. Embus-
qués à portée de fusil des avant-postes français, les Arabes tuaient en détail tous ceux qui s’éloignaient de leurs quartiers. Le colonel du 2e régiment d’infanterie légère, M. Fre~ geville, fut ainsi assassiné pour s’être hasardé hors du camp. Les Français, en un mot, seulement maîtres des points qu’ils occupaient, n’étaient en sûreté que dans leurs quartiers.
L’esprit d’insurrection ne bornait pas là ses atteintes. À défaut de pouvoirs forts et acceptés, les influences locales et les prépondérances de race commençaient partout à dominer. Le pays tout entier tendait à se constituer d’après elles. Des chefs ambitieux affichaient hautement leur espoir de se partager l’ancienne Régence. Chacun d’eux travaillait ainsi à s’assurer une complète indépendance. En attendant, des bandes irrégulières venaient jusque sous les murs d’Alger piller les jardins, démolir les fermes et tuer un à un les soldats de l’armée française : le désordre, l’anarchie étaient au comble.
Tel était l’état de la conquête et la situation de l’armée, lorsque le général Clause!, à qui en avait été confié le commandement en remplacement du maréchal Bourmont, arriva à Alger le 2 septembre sur le vaisseau Y A Igéri sas. Son étatmajor se composait des lieutenants-généraux Delort et Boyer, des maréchaux-de-camp Cassan et Fromont, du colonel d’infanterie Marion, du chef de bataillon Brisson, du chef d’escadron Darnaud, du capitaine du génie A. Guy et de plusieurs autres officiers de diverses armes.
Le jour même, M. de Bourmont publia l’ordre du jour* suivant :
« Officiers, sous-officiers et soldats,
« M. le lieutenant-général Clausel vient prendre le com- « mandement en chef de l’armée. En s’éloignant des troupes « dont la direction lui a été confiée dans une campagne qui « n’est pas sans gloire, le maréchal éprouve des regrets qu’il « a besoin de leur exprimer. La confiance dont elles lui ont « donné tant de preuves l’a pénétré d’une vive reconnais- « sance. Il eût été heureux pour lui qu’avant son départ.
« ceux dont il a signalé le dévoûment en eussent reçu le prix ; a mais cette dette ne tardera pas à èfae acquittée : le maréchal
« en trouve la garantie dans le choix de son successeur. Les « titres qu’ont acquis les militaires de l’armée d’Afrique au- « ront désormais un défenseur de plus. »
Tel fut le dernier acte officiel de M. de Bourmont. Promu au commandement de l’armée d’Afrique, quoique moralement flétri d’un de ces tristes antécédents que l’opinion publique ne pardonne jamais , il s’y conduisit en homme qui aspire à se réhabiliter : ses fils le secondèrent dignement. Comme général, sa conduite fut digne d’éloges; comme administrateur, il compromit la conquête, mais c’est à l’imprévoyance du ministère seul qu’il faut attribuer cette faute capitale. Ce dernier avait nommé un homme pour conquérir, cet homme remplit avec honneur sa tâche. C’était au ministère à aviser au reste.