CHAPITRE IV
Arrivée du général Clausel à Alger. — Création d’un comité administratif. — Vues du ministère français à 1 egard d’Alger.— Tittery et son beylick.— Expédition de l’Atlas.— Passage du Téniah de Mouzaïa.— Occupation de Médéah.— Retour à Alger.— Complément d’organisation intérieure.— Convention entre le général Clausel et le bey de Tunis, relative à la nomination de deux princes tunisiens aux beylicks de Constantine et d’Oran. — Susceptibilité du ministre Sébastiani. — Le bey de Tunis refuse d’adhérer à la convention nouvelle.— Violation du territoire d’Oran par Muley-Ali, neveu de l’Empereur de Maroc. — Mesures énergiques du général Clausel, désapprouvées par le ministère. — Embarras du gouvernement français poui l’occupation de l’Algérie.— Réclamations de l’Angleterre.— Résultat de la fausse politique du ministère français. — Discours du général Clausel sur la colonisation de l’Algérie. — Le général Clausel est remplacé par le générel Berthezène*
Le général Clausel, dont la mission n’était pas limitée par des instructions, pensait qu'elle se bornerait à faire connaître à l’armée les changements survenus dans le gouvernement et à prendre quelques mesures de détail relatives, soit à la conquête, soit à l’occupation militaire de quelques points de la côte. La première partie de sa mission ne souffrit pas de difficultés : l’amour de la patrie et les plus nobles sentiments remplissaient les cœurs des soldats, et à peine furent-ils instruits des évènements, de leur cause ; à peine eurent-ils la conviction que la patrie rendait justice à leurs nobles travaux et comptait sur eux comme sur ses autres enfants, que tous, offi-
ciers et soldats, prêtèrent avec enthousiasme le serment de fidélité à la dynastie nouvelle.
Voici la proclamation que leur adressa le général Clausel :
« Soldats, je viens me mettre à votre tête et vous apprendre les évènements qui ont eu lieu à Paris et en France dans les derniers jours du mois de juillet.
« Charles X ne règne plus ! un attentat des plus coupables, essayé par son gouvernement contre le droit public des Français, Ta fait descendre du trône, après avoir vu périr dans les rues de Paris quelques régiments étrangers, repoussés depuis longtemps de notre territoire par l’opinion des Français et quelques hommes séduits de la garde royale.
« Le pacte qui liait le roi avec la nation a été détruit par les ordonnances du 25 juillet. Le trône est devenu vacant en fait et en droit, et il a été offert par les Chambres au chef de la branche cadette de la maison de Bourbon. La manifestation du vœu de la France ne s’est pas fait attendre, et le duc d’Orléans, déjà lieutenant-général du royaume, règne, comme roi des Français, sous le nom de Louis-Philippe Ier.
<c Leroi des Français réunit à la légitimité du droit, la légitimité du choix et de la nécessité ; tous les partis politiques se sont empressés de faire à la patrie le sacrifice de leurs affections particulières.
« La Charte, lien d’union qu’un sage et auguste législateur avait donnée à la France, cesse d’être une déception, et devient une vérité sous un prince patriote.
« Sous lui, l’armée verra ses droits respectés, la faveur impuissante, la loi sur l’avancement exécutée, la considération et les moyens d’existence assurés aux militaires de tous les grades, après de longs services.
« Soldats, je connais toutes mes obligations envers vous; je les remplirai avec zèle, empressement, et surtout avec l’attachement que je vous porte ; mais je connais aussi vos devoirs envers la patrie, et je suis bien convaincu qu’elle vous avouera toujours pour ses fidèles enfants. »
En même temps il adressa aux habitants d’Alger la proclamation suivante ;
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« Habitants du royaume d’Alger
« Le puissant roi des Français, Louis-Philippe Ier, m'a confié le commandement de l’armée qui occupe ce royaume et le gouvernement des provinces dont il se compose. L’intention du roi des Français est d’assurer pour toujours le bonheur des peuples que nos armes ont soustrait à un joug humiliant, en faisant régner la justice et les lois, en protégeant tous les bons, en sévissant sévèrement contre les méchants, à quelque classe qu’ils appartiennent.
« Des malveillants ont répandu des bruits injurieux au caractère français, en nous accusant d’une injuste préférence pour certaine classe d’habitants. Ne prêtez point l’oreille à ces insinuations perfides; je promets à tous sûreté et protection, mais j’attends de vous une entière confiance et tout l'appui que vous pourrez me prêter pour faire régner l’ordre et la paix.
« Habitants du royaume d’Alger, votre religion, vos mœurs, vos usages seront respectés : je ferai droit à toutes vos réclamations, je compte que je n’aurai qu’à me louer de votre conduite, et que vous ne me mettrez jamais dans le cas de vous prouver que ce ne serait pas envain qu’on essayerait de susciter des troubles, soit dans l’intérieur de la capitale, soit au dehors. J’ai déjà ordonné la punition exemplaire de quelques hommes perfides qui ont fait circuler des bruits coupables pour alarmer, et qui nous accusaient d’avoir dessein de vous abandonner à la vengeance des oppresseurs dont nous vous avons délivrés. »
Le premier soin du nouveau général fut ensuite de réorganiser l’armée, l’administration, et de former deux bataillons d’indigènes qui prirent le nom de zouaves , et dont le but spécial fut d’être jeté en avant de nos positions comme éclaireurs, et d’établir des relations entre l’armée et les tribus de l’intérieur. Les capitaines Maumel et Du vivier en prirent le commandement. Cette création importante dont tous les conquérants de l’Afrique septentrionale avaient tiré le plus grand parti, devait plus tard servir de jalon à celle de Mackzen, dont nous aurons occasion de parler*
Dans les gouvernements sans relations extérieures, et qui, comme était alors la Régence d’Alger , n'ont ni armées, ni marine, l’administration publique se divise en trois grandes sections principales, embrassant tous les intérêts publics et privés : l’intérieur, la justice et les finances. Trois membres correspondant à ces trois sections composèrent le comité de gouvernement. Ce comité devait s’assembler sous la présidence de l’intendant du royaume, qui, sous l’autorité du général en chef, décidait des affaires mises en délibération au comité. Un secrétaire-général rédigeant et enregistrant les délibérations, notifiait les arrêtés du général en chef, par ampliation à chacun des membres du comité, et était dépositaire des archives. Tous les arrêtés préparés par les membres du comité, chacun dans leurs attributions respectives, discutés et délibérés en conseil, étaient pris par le générai en chef, sur la proposition et d’après l’exposé de l’intendant qui était chargé d’en suivre l’exécution. Cette centralisation de pouvoirs dans les mains d’un seul, se rapprochait du pouvoir renversé, autant du moins que les mœurs et les lois françaises pouvaient le tolérer. En la consolidant, l’usage eiitpu assurer son succès.
Cette administration remplaça avantageusement toutes ces commissions vicieuses dans leur constitution, créées au fur et à mesure des besoins , et dont les attributions mal définies s’étaient réciproquement entravées et avaient amené cette anarchie sociale qui avait caractérisé l’administration de M. de Bourmont.
Peu de jours suffirent pour fixer les idées du général Clausel sur le parti que la France pouvait tirer de sa conquête. Il vit sans peine que le règne des Turcs sur ce pays était à jamais fini, et il resta persuadé que le territoire d’Alger pouvait devenir entre les mains des Français, non seulement la plus importante de leurs colonies, mais encore celle qui pouvait, au besoin, remplacer toutes les autres et avait l’immense avantage de n’être qu’à quelques heures de leurs ports de la Méditerranée. Ses premières dépêches au gouvernement furent écrites dans ce sens, et à la date du 30 octobre, il reçut du
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maréchal Gérard, ministre rie la guerre, une note officielle qui lui donnait l’assurance que le gouvernement était déjà déterminé, à cette époque, à coloniser Alger et à profiter de tous les avantages de la conquête. Cette dépêche est d’autant plus curieuse à consigner, qu« plus tard, sur les jalouses réclamations de l’Angleterre , le général Clausel fut désavoué comme ayant outrepassé ses instructions. En voici quelques passages ;
« Général, le gouvernement, déjà déterminé à conserver ta possession d'Alger , a vu avec satisfaction par les rapports que vous m’avez adressés qu’il était possible de pourvoir à l’occupation de cette ville et des principaux points du littoral de la Régence avec un corps de dix mille hommes et des dépenses peu considérables. Ces considérations l'ont confirmé dans l'intention de fonder , sur le territoire d'Alger , une importante colonie.
« Une semblable détermination doit être suivie d’im examen attentif de tous les moyens d’améliorer l’état du pays et de tirer parti de ses ressources, dans l’intérêt de la France combiné avec celui des indigènes.
« Le gouvernement approuve sans réserve ce que vous avez fait jusqu’ici... 11 est également disposé à seconder toutes les mesures qui auront pour but de consolider à Alger la domination de la France, en la faisant aimer par ses habitants; mais tout en s’efforçant d’améliorer leur sort, la France doit chercher dans Alger un débouché pour le superflu de sa population, des ressources pour son commerce et pour son industrie... nul doute que des combinaisons, auxquelles oit aurait soin d’associer l’intérêt des indigènes, pourraient, avec le temps, transformer en une vaste colonie la plaine de la Metidja, en refoulant vers le petit Atlas les tribus insoumises. La France trouverait là peut-être la plupart des produits qu’elle tire maintenant de l’Amérique et de l’Inde; elle y trouverait encore un précieux débouché pour ses manufactures. La colonisation du territoire d’Alger sous un régime libéral est une noble et vaste entreprise dont le succès repose principalement sur vos lumières et sur votre patriotisme, etc,», T. U 13
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Cette dépêche honorait le ministère qui récrivait : elle était digne de la politique de la France et de sa fermeté; malheureusement, de funestes influences, qui faillirent porter aux possessions africaines un coup aussi mortel que l’administration de M. de Bourmont, la firent démentir et désavouer. C’est ce que nous verrons plus tard.
Les termes de cette dépêche étaient, comme on le voit, si positifs que le général Clausel crut devoir préjuger la question de l’occupation définitive. Pour cela, il était important d’abord de faire une démonstration qui fût de nature à relever l’honneur de la France auprès des populations algériennes, assurer l’ascendant de ses armes et la sécurité de son armée. Une vigoureuse expédition dans l’intérieur des terres pouvait seule amener ce résultat : elle fut résolue.
La Régence d’Alger se divise, comme on sait, en trois beylicks. Au centre se trouve le beylick de Tittery , à l’est celui de Constantine, à l’ouest celui d’Oran. Le bey de Tittery, Bou-Mezrag, après avoir, comme on a vu, soulevé les les populations contre les Français, lors de l’expédition de Blidah, avait écrit au maréchal de Bourmont une insolente épître, dans laquelle il répondait à une invitation de venir à Alger rendre compte de sa conduite par cette bravade : « At- « tendez-moi sous peu de jours : je serai sous les murs d’Alger « avec deux cent mille hommes, et c’est sur la plage orientale « que j’attaquerai votre armée, si vous osez m’attendre. » Le maréchal lui répondit qu’on l’attendrait impatiemment et que, s’il tardait à se présenter, on irait le chercher. Depuis lors, Bou-Mezrag n’avait cessé de commettre les hostilités les plus flagrantes. Le général Clausel avait dès-lors en lui une injure, un parjure et de nombreux griefs à venger. Ce fut sur lui qu’il résolut de porter ses premiers coups.
Sous le nom de province de Tittery, les Turcs désignaient le pays soumis à l’administration du bey résidant à Médéah. Le territoire de cette province, plus large vers l’ouest que vers l’est, n’est pas très étendu. Par sa proximité d’Alger, elle avait subi sans ménagement le régime d’apanages et de juridictions exceptionnelles que les grands dignitaires du pays faisaient
créer à leur profit dans toutes les parties du pays. Aussi ce beylick était devenu plus compacte, et l’autorité y exerçait une action plus directe sur les tribus qui le composaient ; il y avait, en outre, plus d’esprit d’unité, plus de solidarité et même plus d’habitudes de centralisation que dans les autres provinces de la Régence. Il en est encore de même aujourd’hui.
Cette province réunit tous les différents aspects de la vie et de la richesse des populations indigènes de l’Algérie. « La partie septentrionale est montagneuse, abondamment arrosée, pourvue de beaux bois. La plupart des montagnes possèdent des carrières à plâtre qui sont exploitées avec avantage, de riches bancs d’ardoises que l’avenir utilisera sans doute, des mines de cuivre dont les Romains tirèrent un grand parti. Une exploration attentive de l’Atlas a déjà révélé d’autres ressources minéralogiques d’une belle espérance ; enfin on y trouve des eaux thermales dont les propriétés médicinales sont si puissantes, que les Arabes eux-mêmes en ont été frappés et en ont porté au loin la renommée. Dans la partie méridionale, le terrain est moins accidenté, plus découvert , mais il reste de la plus admirable fécondité : de vastes plaines fournissent chaque année d’abondantes moissons qui fournissent des grains aux tribus les plus éloignées du Sahara; auprès des eaux se forment des prairies naturelles qui permettent aux habitants d’élever de nombreux troupeaux. Ainsi l’eau, le bois, la fécondité du sol, richesses si rares et si précieuses en Afrique, surtout lorsqu’elles sont réunies, rien ne manque à la province de Tittery. La population est répartie sur ce territoire d’après les habitudes propres de chaque race. Dans la contrée montagneuse, on rencontre les Kabyles en majorité, mais en rapports plus fréquents avec les autres races ; ils ont, dans cette province, allié à leurs goûts sédentaires quelques-unes des habitudes de la population agricole. A côté des vergers d’oliviers et de figuiers, on voit des champs de blé et d’orge. Dans la partie du pays qui est plus ouverte, se sont fixés les Arabes laboureurs, se livrant principalement à la grande culture et à l’éducation des bestiaux. Mais pour eux aussi le voisinage des Arabes nomades a, donné à leurs moeurs un nouveau caractère :
S m ALGÉRIE.
ils sont plus hardis, plus portés aux échanges et au commerce que dans les autres provinces. Enfin, si on sort du Tell, la population nomade du Sahara offre à l’observateur attentif des mœurs nouvelles à étudier. Ces tribus de pasteurs qui cherchent dans le mouvement une garantie à leur indépendance, n’ayant pas, la plupart, de territoire déterminé, parcourent annuellement des distances considérables pour venir chercher leurs approvisionnements chez les tribus agricoles et vendre leurs denrées dans des marchés hebdomadaires qui sont affectés soit aux tribus d’un même outhan ou de divers.
Ces marchés, où on ne venait d’abord que pour vendre et échanger les produits, sont devenus, avec le temps, une sorte d’assemblée publique et ont pris un caractère politique très important* Dans un pays privé de voies de communication, habité par des populations mobiles et disséminé par petits groupes sur de grands espaces, l’autorité sut tirer parti de ces marchés, où le besoin d’abord, l’habitude ensuite, amenaient chaque semaine des représentants des plus petites fractions des tribus pour se mettre en rapport avec l’ensemble des administrés et surveiller l’état général des esprits; car c’est le jour de marché que les Arabes recherchent les nouvelles et les propagent : c’est là que se forme, ce qu’on appelle dans les villes européennes l’opinion publique. Lorsqu’un derkaoui (révolté) voulait organiser une insurrection, lorsque la guerre sainte était déclarée, c’était sur le marché qu’on venait établir la tribune pour s’adresser aux passions de la multitude. Pour le kaïd, la présidence et l’active surveillance de ces assemblées était un des principaux attributs de sa charge. C’est là qu’il pouvait se faire reconnaître par sa tribu, qu’il faisait publier les ordres généraux émanés du bey, qu’il faisait connaître l’époque de la perception des impôts et le mode de répartition, qu’il annonçait les expéditions pour lesquelles les goums étaient convoqués. Dès qu’une tribu refusait obéissance et se mettait en rébellion ouverte contre le gouvernement, une proclamation publiée dans tous les marchés de la province déclarai t les coupables hors la loi et leur interdisait la fréquentation des marchés. Les membres de la tribu proscrite qui se présentaient
étaient saisis et emprisonnés ; leurs biens étaient confisqués. Cette mesure, appliquée avec sévérité , ne manquait jamais d’amener les coupables à composition après quelques semaines ; car la fréquentation des marchés n’est pas seulement pour les Arabes une nécessité pour écouler leurs produits, mais c’est aussi un besoin impérieux, une habitude irrésistible. C’est sur le marché qu’ils rencontrent leurs parents, leurs amis; c’est là que se discutent les alliances et les hostilités, et que se forment ces relations qui établissent quelque solidarité entre les tribus voisines. On comprendra dès lors la police rigoureuse établie par les kaïds pour ne rien ignorer de ce qui s’y passait, pour connaître exactement ceux qui venaient et ceux qui étaient absents, ce qu’on vendait et ce qu’on achetait. Ce jour-là, du reste, tous les chefs moraux et politiques des tribus se rencontraient : le kaïd, le kadhi, les scheicks, les tolbas (qui récitent le Coran et apprennent aux enfants à lire et à prier), les marabouts, qui vendent des talismans pour la guérison des maladies et font des conjurations pour favoriser ou trouver des entreprises.
L’emplacement de ces marchés constituai t pour le gouvernement une des plus hautes combinaisons administratives. Les Kabyles des montagnes et les Arabes nomades du désert n’étaient presque toujours contenus que par la nécessité qui les amenait sur les marchés de F intérieur pour écouler leurs huiles, leurs savons, leurs fruits secs, etc. ; les autres pour échanger leurs laines et leurs bestiaux contre des grains. Toutes ces tribus qui, par les difficultés de leurs montagnes, l’éloignement de leur territoire, leurs habitudes nomades, croyaient échapper à l’action de l’autorité centrale et vivre indépendantes, étaient cependant obligées de payer des droits de marché comme une sorte de compensation des autres impôts auxquels elles n’étaient pas soumises. Combien de fois, après avoir bravé et même après avoir vaincu les troupes des beys, ces populations forcément tributaires des marchés de l’intérieur, ont été obligées de demander grâce et d’acepter les plus dures conditions. Cet état de choses fait bien comprendre pourquoi le principal effort des Turcs a toujours été d’arriver a une rigoureuse or-
ganisation des tribus agricoles et à rétablissement intelligent du makhzen auprès des grands marchés et des principales routes (1). »
Sous la domination turque, la province de Tittery obéissait à un bey nommé par le Dey d’Alger, sans autre règle que son intérêt, son affection ou son caprice. Selon l’usage, son choix tombait ordinairement sur le candidat qui offrait les plus riches présents aux membres influents du Divan , aux dignitaires de l’Odjeac ou au Dey. Le bey résidait à Médéah, qui n’était cependant pas la capitale de la province et que peuplaient quatre ou cinq mille Turcs, Hadars ou Koulouglis re tirés du service. La ville était administrée par un hakem turc relevant directement de l’agha d’Alger et choisi par lui. Le bey n’avait d’autorité ni sur le hakem ni sur les habitants de Médéah ; il n’avait pas même le droit de rendre la justice dans l’intérieur de la ville ; il donnait ses audiences chaque vendredi dans les environs. Puis, la plupart des habitants de la ville inscrits parmi les spahis, dont les fonctions étaient héréditaires, constituant une espèce de caste militaire à laquelle les Arabes étaient très fiers d’appartenir, et qui, ne reconnaissant d’autre autorité que celle de leur agha, formaient une sorte de troisième pouvoir qui ajoutait parfois par sa turbulence de nouveaux conflits d’autorité à ceux qui s’élevaient souvent entre le chef de la ville et celui de la province.
Quant à l’organisation de l’administration des tribus, elle était dans la province de Tittery la même qu’ailleurs. Au-dessous du bey commandant la province, était le kaid commandant la tribu, puis le scheick, chef de la ferka, et enfin le chef des douars. Les tribus formaient vingt-un outhans. Les ordres pour la perception des impôts émanaient du bey : les kaïds et les scheiks les répartissaient et les percevaient. Les cava-
(1) Tableau de la situation des établissements français en Algérie, 1853-45 . INous avons cru devoir donner avec détail ces curieuses énonciations sur l’importance des marchés de la province de Tittery, qui, du reste, peuvent se rapporter à tous les marchés de l’intérieur, d’abord parce que c’est un bon modèle à imiter, ensuite parce que c’était un des plus puissants moyens d’action de la domination turque.
liers des Âbid et des douar constituaient le makhzen , les mekahlia du bey ; les spahis des kaïds composaient la force publique permanente de la province. Dans les occasions graves le bey convoquait les goums des tribus.
Telle était l’organisation de la province que l’armée française allait envahir.
Huit mille hommes composés de douze bataillons pris dans les divers régiments de l’armée, deux escadrons de chasseurs, un bataillon de zouaves, deux compagnies de sapeurs, une batterie de campagne et six pièces d’artillerie de montagnes formaient le corps expéditionnaire placé sous le commandement immédiat du lieutenant-général Borey, divisé en trois brigades sous les ordres des généraux Achard, Hurel et Monckd’Uzer. Les opérations étaient dirigées en personne par le général Clausel. Le 17 novembre, l’armée se mit en marche. Avant de partir pour cette expédition, le général Clausel avait proclamé la déchéance du bey deTittery et avait nommé pour son successeur un Maure, qui s’était montré dévoué aux Français, Moustapha-ben-Amar.
Le corps expéditionnaire arriva jusqu’à Bouffarick sans avoir été inquiété. Les éclaireurs français n’avaient pas même découvert au loin ces groupes isolés d’Arabes qui sont un indice toujours certain d’hostilités prochaines. Mais dès que la colonne fut arrivée en vue de Blidah, on vit se déployer sur un front d’une demi-lieue une ligne d’Arabes à cheval et en armes. Le motif de cette démonstration ne pouvait être douteux. Le général Clausel fit déployer ses colonnes sur un front aussi étendu que celui des Arabes et se préparait à marcher sur eux, l'artillerie en avant, lorsqu’on annonça un parlementaire. « — Je viens te dire, dit-il au général, que nous som- « mes décidés à te refuser l’entrée de notre ville ; ce n’est pas « à nous que tuas affaire, c’est au bey de Tittery : ainsi porte- « toi sur Médéah et laisse-nous tranquilles si tu veux éviter « notre colère. » Il lui fut répondu que, puisqu’ils se montraient en ennemis, les Français n’avaient pas l’habitude de laisser des ennemis derrière eux et que leur ville serait occupée le jour même,
E,n effet la brigade Monck-d’Uzer reçut immédiatement Tordre de s’avancer directement par la route d’Alger, tandis que la brigade Achard, tournant la ville par la droite, devait l’attaquer par le point qui se trouve entre le chemin de Coléah et de Médéah. L’ennemi, dont la droite était appuyée à l’Atlas et la gauche au chemin de Coléah, se dissémina alors sur plusieurs points et une partie s’embusqua dans les jardins d’où elle ne cessait de tirailler de derrière les murs et les haies. Le terrain était en outre couvert d’épaisses broussailles, d’accidents nombreux qui rendaient la marche des colonnes difficile et dangereuse. Mais le hardi mouvement ordonné par le général en chef avait d’abord un peu déconcerté les Arabes, et ensuite avait été exécuté avec tant de résolution par les troupes françaises, malgré le feu de tirailleurs si meurtrier de l’ennemi, que les deux brigades étaient arrivées presqu’en même temps au mur d’enceinte de la ville. Une compagnie de voltigeurs, commandée par le lieutenant Hugues, l’escalada sans même qu’il eût été besoin de faire brèche, mit en fuite les Arabes qui le défendaient et ouvrit aux deux brigades les portes de la ville que les habitants avaient évacuée.
C’était pour la seconde fois que les jardins deBlidah avaient servi aux Arabes pour faciliter ces embuscades de tirailleurs cachés derrière un mur ou une haie, tuant à bout portant les soldats français et échappant sans peine à toute poursuite par la connaissance parfaite qu’ils avaient des accidents du terrain et des localités. Le général Clausel ayant jugé prudent d’occuper Blidah, ordonna d’abattre immédiatement ces jardins qui, plantés de figuiers séculaires, d’orangers, de citronniers, d’oliviers, de légumes de toute sorte, étaient la principale richesse du pays, mais par leur voisinage de la ville en rendaient presque la défense impossible.
Lorsque les habitants, qui s’étaient silencieusement assis sur les collines des environs, attendant avec anxiété ce qui allait se passer, virent la hache des sapeurs français abattre impitoyablement ces rian ts jardins qui étaient leur seule richesse, ils poussèrent des cris lamentables et envoyèrent une députation au général pour le supplier de respecter ces arbres plan-
tés par leurs pères. Mais leur demande était inadmissible : avec un ennemi comme les Arabes et des lieux d’embuscade si rapprochés des murs de la ville, Blidah n’eût pas été tenable pour les Français.
Parmi les tribus qui avaient non seulement pris la plus grande part aux démonstrations hostiles de la ville, mais qui encore avaient forcé les habitants de Blidah à s’y associer, était la tribu kabyle des Beni-Salah. Une razzia fut dirigée contre elle. Deux bataillons furent chargés de cette opération. Les soldats français, qui avaient à venger la mort de tant de leurs camarades tués à bout portant par des ennemis invisibles qui, à l’arrivée du corps expéditionnaire à Blidah, avaient pu échapper à toute atteinte à la faveur des haies, des arbres, des murs derrière lesquels ils s’étaient tenus embusqués, exercèrent d’affreuses et terribles représailles. Tout ce qui se présenta en armes fut tué sans pitié ; les cabanes, les tentes furent pillées ou incendiées, les silos vidés, les troupeaux dispersés ou pris, les champs ravagés, les plantations arrachées. Soixante prisonniers qu’on avait surpris détournant de son lit le torrent qui arrose Blidah ou tirant sur des soldats du train, furent amenés au quartier-général et condamnés à être fusillés par groupes de quatre ou cinq. Pendant le cours de cette exécution, ceux qui attendaient leur tour , regardaient flegmatiquement tomber leurs camarades et, accroupis sur leurs talons, priaient ou fumaient sans paraître se douter que le même sort leur était réservé. Parmi eux était le muphti de Blidah : c’était un homme de cinquante ans environ ; sur sa physionomie expressive et mobile perçait un sentiment d’ironie amère très caractérisé. En marchant froidement au supplice, il laissa tomber ces mots : « Celui qui fait du bien ne devrait pas recueillir du mal ; je « m’étais sacrifié pour les chrétiens! à ma voix les tribus des « environs allaient se rallier à eux et ils me fusillent ! que la * volonté d’Allah s’accomplisse ! »
Ces paroles rapportées au général Clausel par un inter- V été firent suspendre l’exécution. Le muphti fut amené devait lui, et il déclara, qu’en pffht, il était sur le point de rai-
lier aux Français quelques tribus kabyles lorsqu’il axait été pris. Mis en liberté sur parole, il prouva la vérité de ce qu’il avait avancé : il revint quelques heures après avec quatre chefs kabyles qui promirent de ne plus porter les armes contre les Français. Le résultat de ces promesses fut de faciliter pour le moment la marche de l’armée.
Le 20, l’armée se dirigea sur Médéah. Deux bataillons et deux pièces de canon, sous les ordres du colonel Rulhières, furent laissés à Blidah pour assurer les communications du corps expéditionnaire avec Alger. Intimidés par l’attaque vigoureuse de la veille, les Kabyles accouraient au-devant de l’armée et lui fournissaient des vivres en abondance. Ils se montraient même fort peu favorablement disposés à l’égard du bey de Tittery, et donnaient les renseignements les plus précieux sur ses forces et les positions de son armée. Ce fut par eux, en effet, que le général Clausel apprit que Bou- Mezrag attendait l’armée française, avec six mille hommes et deux pièces de canon, au Ténia de Mouzaia, formidable gorge de la première chaîne de l’Atlas qu’il fallait nécessairement franchir pour arriver à Médéah. La colonne arriva en vue des défilés le 21.
Le col ou Ténia de Mouzaia est une coupure de cinq pieds de large environ et où deux hommes à peine peuvent passer de front. La route qui y conduit est un étroit sentier, suivant par une pente rapide la rive droite d’un torrent profondément encaissé. Des ravins profonds, dont les eaux viennent se déverser dans le torrent, coupent en maints endroits cette route et ont pour berges des plateaux qui la dominent au loin. Bou- Mezrag avait assez habilement échelonné ses troupes jusqu’à une distance de trois kilomètres dans les gorges et sur ces plateaux. Un corps de trois mille hommes, placé à droite et à gauche du col, gardait la position principale : des Arabes armés occupaient toutes les hauteurs. Le bey avait pris en personne le commandement de toutes ces troupes ; son agha et son fils commandaient sous ses ordres.
Ce formidable passage paraissait infranchissable; mais la vue de ces obstacles même ne ht qu’irriter l’impatience des
soldats français. Ils demandaient le signal de l'attaque à grands cris. Avant de le donner, le général Clausel leur adressa l’allocution suivante :
« Soldats ,
« Nous allons franchir la première chaîne de l’Atlas, pîan- « ter le drapeau tricolore dans l’intérieur de l’Afrique et « frayer un passage à la civilisation, au commerce et à l’in— « dustrie. Vous êtes dignes, soldats, d’une si noble entreprise ; « le monde civilisé vous accompagnera de ses vœux.
« Conservez le même bon ordre qui existe dans l’armée. « Ayez le respect le plus grand et le plus soutenu pour les « populations, partout où elles seront paisibles et soumises : « c’est ce que je vous recommande.
ce Ici j’emprunte la pensée et les expressions d’un grand « homme, et je vous dirai aussi que quarante siècles vous « contemplent ! »
Vingt-cinq coups de canon que tira l’artillerie servirent de signal et de célébration du passage par une armée française de cette chaîne de l’Atlas qu’avaient franchie avant elle les armées de Carthage et de Rome. La brigade Achard, immédiatement suivie par l’artillerie de montagne, marchait en tête. La brigade Monck-d’Uzer avec la cavalerie était en seconde ligne; venaient ensuite les bagages et la brigade Hurel qui formait l’arrière-garde. En peu d’instants, les soldats, disséminés sur les pentes les plus abruptes des montagnes, poussèrent devant eux, comme un troupeau, ces flots d’Arabes disséminés sur tous les mamelons. Ils prirent possession de l’Atlas, tantôt en tiraillant, tantôt à la baïonnette, toujours en chantant victoire. Mais la position principale, celle du Ténia de Mouzaïa, était toujours au pouvoir de l’ennemi, et il était physiquement impossible de l’attaquer de front. Les bataillons des 14% 20e et 28e reçurent ordre de tourner le col en gagnant les crêtes de gauche et de prendre l’ennemi à revers. Cette manœuvre était hardie, mais d’un résultat certain, si elle pouvait s’exécuter. En effet, les soldats qui, depuis près de trois heures, n’avaient cessé de combattre en gravissant des monts, mourant de ssif, accablés par la chaleur, avaient alors
ÀLGÉIÜE.
à gravir des crêtes des plus abruptes, au milieu d’une grêle de balles et de pierres. Rien ne ralentit leur ardeur : iis marchent en droite ligne sur les crêtes et parviennent à en débusquer les Arabes. De là, faisant un feu plongeant sur les troupes qui gardaient le col, ils jettent dans letirs rangs un peu de désordre et d’effroi. Saisissant ce moment avec habileté, le général Âchard, arrivé à l’entrée du col avec un bataillon du 37e, fait déposer les sacs et battre la charge. Ces braves s’élancent par ce sentier tortueux et étroit sur le feu roulant de l’ennemi. Arrivés à la gorge, une décharge de mitraille porte un peu d’hésitation et de trouble dans leurs rangs ; mais vigoureusement soutenus par quelques compagnies du 14e, ils s’élancent en avant avec une nouvelle ardeur et franchissent le col. Dès ce moment, la déroute de l’ennemi devint complète , et les soldats français n’eurent qu’à poursuivre et à frapper. Au coucher du soleil, le drapeau de France flottait sur toutes les hauteurs.
Tel fut ce passage du Ténia de Mouzaïa, un des plus beaux laits d’armes de l’armée d’Afrique, exécuté contre un ennemi supérieur en nombre et ayant l’avantage de toutes les positions. Cette journée fut cependant meurtrière : les Français perdirent plus de deux cent cinquante hommes tués ou mis hors de combat ; mais elle frappa de terreur les Arabes et les Kabyles, qui considéraient ce passage comme impossible, défendu comme il l’était. Plusieurs chefs kabyles se présentèrent le même jour au général Clausel , et en lui renouvelant leur promesse de ne pas se battre contre les Français, ils lui dirent :
« Dieu est avec toi. »
De là jusqu’à Médéah, les tribus démoralisées ne firent aucune résistance. La brigade Monck-d’Uzer avait été laissée à la garde du Ténia de Mouzaïa où l’on avait dressé une grande ambulance pour les blessés. Le général en chef arriva à Médéah, le 22, au soir, avec les brigades Achard et Hurel. Le bey Bou-Mezrag s’était réfugié, à quatre lieues de Médéah, dans un marabout, espèce de lieu d’asile, d’où il n’osait sortir par crainte des Kabyles, toujours assez disposés à tomber sur le vaincu ? quel qu’il soit, et a le piller. Les chefs du hakem de
Médéah firent leur soumission au générai en chef qui prit possession de la ville . La plupart des habitants, qui en étaient sortis et s’étaient retirés sur les hauteurs environnantes où ils attendaient l’évènement, tranquillement assis sur l’herbe par groupes ou par familles, ne firent aucune difficulté de rentrer dans leurs demeures, dès qu’ils eurent reçu l’assurance que les propriétés et les femmes seraient respectées. Ils parurent même au fond plus portés à se réjouir du désastre du bey qu’à le déplorer.
On a déjà vu quelle était l’organisation de la province de Tittery, et celle de Médéah en particulier. La ville est située sur un des affluents du Mazafran, au centre d’une chaîne de montagnes dont les nombreuses ondulations offrent l’aspect d’une mer houleuse qui se serait tout-à-coup pétrifiée. Elle est bâtie en moellons ; les toits des maisons sont recouverts en tuiles; sa population est de six à sept mille âmes. Un mur d’enceinte, construit en pierres, entoure la ville alimentée par un bel aqueduc. En approchant de Médéah, l’œil est trompé par la disposition des lieux, l’aspect du terrain, la vue d’arbres de la même espèce, du même port, de vignes plantées et cultivées de la même manière que dans les contrées méridionales de la France. On se croirait transporté dans un village du Languedoc. Médéah est à onze cents mètres au-dessus de la mer et à seize lieues environ d’Alger.
Le premier soin du général Clausel fut d’installer le nouveau bey Moustapha-Ben-Omar , fort dévoué aux Français, mais malheureusement Maure, et par cela seul blessant trop directement les susceptibilités nationales des Arabes et des Kabyles qui ne reconnaissent sincèrement d’autre aristocratie que celle de leurs scheicks. Cependant le nouveau bey fut félicité et reçut les présents d’usage ; les boutiques de la ville se rouvrirent ; les travaux ordinaires reprirent leur cours accoutumé, comme si la ville n’avait pas changé de maître.
Pendant ce temps, l’ancien bey Bou-Mezrag, toujours enfermé dans son marabout avec ses mekaliah, n’osait en sortir par crainte des Kabyles, qui n’aimaient pas plus les Turcs que les Français» Il connaissait assez ces farouches montagnards
pour savoir qu’il n’avait à attendre d’eux ni pitié, ni merci : il avait été bey ; il était Turc, vaincu, probablement chargé de riches dépouilles : c’était plus qu’il n’en fallait pour éveiller la haine et la cupidité des Kabyles. Cerné de tous côtés par ses anciens administrés et ne doutant nullement de leurs intentions, quoique aucune démonstration hostile n’ait eu lieu de leur part, il fit demander au général Clausel s’il voulait le recevoir comme prisonnier de guerre lui, sa famille et sa suite. Le général y consentit, lui envoya un sauf-conduit et le reçut prisonnier dans la maison même où quelques jours auparavant il régnait en maître. Bou-Mezrag lui prit la main qu’il porta trois fois à ses lèvres avec le plus grand respect, en lui disant : « Pardonne-moi, pardonne-moi, pardonne-moi! » — « Un homme qui a trahi ses serments mérite-t-il le parti don? lui demanda sévèrement le général. » — « J’ai commis « une grande faute, reprit Bou-Mezrag, sans répondre à la « question, mais sans elle tu n’aurais pas eu la gloire de me « vaincre sur l’Atlas et de planter tes drapeaux triomphants « sur les cimes les plus élevées de nos montagnes. »
Cette flatterie était adroite, elle lui valut son pardon.
Le 26, la colonne expéditionnaire partit de Médéah, après avoir avoir laissé au nouveau bev Mustapha douze cents hommes de troupes françaises sous les ordres du colonel Marion, quelques canons et une milice locale qui paraissait assez dévouée. Elle reprit la route d’Alger, rallia au col de Mouzaïa la brigade Monck-d’Uzer et arriva près de Blidah sans avoir rencontré un seul ennemi. Les tribus qui étaient sur la route avaient au contraire arboré sur les hauteurs, en signe de paix, de petits drapeaux blancs que gardaient quatre hommes. Mais il n’en était pas de même à Blidah. Pendant l’absence du corps expéditionnaire, le colonel Rulhières avait été attaqué par huit à dix mille Kabyles commandés par Ben-Zamoun. La garnison, forte à peine de huit cents hommes, ayait failli être sérieusement compromise. Les Kabyles, après avoir attaqué sur plusieurs points à la fois, étaient parvenus à pénétrer dans quelques quartiers età planter leurs drapeaux sur le mur d’enceinte* Une hardie manœuvre du colonel Rulhières sauva la garni: ou.
Pendant qu"î tenait tête au gros des assaillants, il détacha deux compagnies de grenadiers pour les prendre en queue. Ces braves les chargèrent intrépidement à la baïonnette, les refoulèrent sur les troupes du colonel Rulhières qui les reçurent à bout portant par un feu nourri de deux rangs : surpris de cette attaque imprévue, assaillis en tète et en queue, et croyant avoir affaire à toute l’armée française, les Kabyles s’enfuirent en désordre vers la Mitidja. Malheureusement un détachement de cinquante artilleurs qui venaient d’Alger chercher des munitions, traversait la plaine en ce moment et tomba au milieu du corps des Kabyles. Enveloppés de toutes parts et trop faibles pour se défendre avec avantage, ils furent tous massacrés après une héroïque résistance.
Le corps du général Clausel arriva à Blidah sur ces entrefaites : la ville était dans cet état de désordre qui suit une vive attaque : les rues étaient jonchées de cadavres; les ruisseaux teints de sang; des maisons incendiées brûlaient encore. Les habitants de Blidah s’étaient , dans cette circonstance, montrés fort dévoués aux Français; ils avaient combattu dans leurs rangs et beaucoup d’entre eux avaient trouvé la mort en défendant leur ville.
Cette attaque des Kabyles était un fait très significatif ; elle servit à prouver au général en chef que ce serait inutilement compromettre un corps de troupes que de l’isoler sans urgente nécessité ; telle eût été le sort d’un corps laissé à Blidah dont l’occupation n’offrait aucun avantage immédiat. Il résolut en conséquence de faire évacuer la ville ; mais les habitants, souvent pillés par les Kabyles et qui avaient alors d’autant plus de raison de les craindre qu’ils avaient généralement fait cause commune avec les Français, demandèrent avec instance à suivre l’armée et à se mettre sous sa protection. Cette demande fut accueillie avec d’autant plus d’empressement, qu’elle établissait un précédent qui pouvait avoir une grande influence sur l’avenir de la domination française: celle de lui rallier les populations faibles.
Le 30, le corps expéditionnaire rentra à Alger, traînant à sa cuite la population de Blidah qui s’était mise sous sa p votée-
tion, etl’ex-bey doTittery, vêtu avec magnificence, placé au milieu d’un détachement de gendarmerie et suivi de sa famille et de ses janissaires désarmés. Peu après Bou-Mezrag fut envoyé en France où, après avoir résidé quelque temps, il obtint de se rendre à Smvrne.
Avant de marcher sur Médéah, le général en chef ne pouvait compter que sur l’obéissance et la soumission de la ville d’Alger et de quelques tribus voisines. L’expédition de l’Atlas, sagement conçue et conduite avec habileté, assura la domination de la France sur la totalité des tribus de l’arrondissement d’Alger et en grande partie sur le beylick de Tittery. Les avant-postes français perdirent alors de vue les murailles d’Alger autour desquelles ils étaient restés groupés jusqu’alors. Elle fut suivie de deux faits d’une haute importance, de la création d’une garde nationale à Alger et d’un commencement de colonisation qui, pour n’avoir pas été heureux, a ouvert la voie à des entreprises de même sorte suivies avec un peu plus de persévérance et plus favorisées par les circonstances.
Au retour de l’expédition, le général Clausel s’occupa activement d’organiser l'administration du pays. En cela il fit preuve d’un tact et d’une habileté qui n’ont pas été imités depuis ; il sut se défendre de cette manie si déplorable et si fatale d’administrer tout à la française, d’appliquer à tous pays, sans égard à aucune différence , des idées, des formes administratives modelées sur celles de la métropole et qui a fait de la France, la nation la plus inhabile de toutes à coloniser. Nous aurons l’occasion d’exposer plus tard les effets désastreux de cette incurable manie.
Le conseil municipal, composé de notables du pays, fut pris indistinctivement dans la nation maure et la nation juive. Il fut purement consultatif et le pouvoir dirigeant résida dans un commissaire du roi. Cette machine administrative, composée d’éléments aussi hétérogènes que le Maure et le Juif, n’était pas sans reproche, mais elle suffit pour remédier à l’anarchie du moment.
L’organisaüon judiciaire offrait plus de difficultés. Par la
chute du gouvernement turc’, le cours de ïa justice s’était trouvé forcément interrompu. Cette population indigène accourue de toute part, depuis i’expédition de l’Atlas, pour se placer sous la protection des armes françaises, réclamait une juridiction spéciale. Une situation nouvelle avait rendu nécessaire de nouveaux moyens de répression. Sans repousser entièrement tout précédent, ces moyens devaient être combinés de manière à substituer le frein de l’équité à un régime de terreur. 11 était indispensable surtout de pourvoir à l’exercice de la justice en évitant d’altérer le fond des jurisprudences musulmanes et hébraïques. Il s’agissait, en un mot, d’avoir un tribunal qui pût décider entre les Maures et les Juifs récemment émancipés, et les Européens dont la situation nouvelle rendait insuffisante la coutume de faire juger toutes les causes entre chrétiens par les consuls de chaque nation.
Cette opération n’était pas facile et fut marquée, dès son début, par une de ces tentatives ridicules qu’on aurait peine à croire si elle ne s’était passée de nos jours. Un homme de loi, venu de France, dûment commissionné par le ministère, profondément imbu des formes de procédure française, voulut l’établir en Algérie, accompagnée de tout son cortège d’huissiers, d’avoués et d’avocats. Cet homme était loin de se douter que cette forme, qui emporte presque toujours le fond, est la plaie la plus hideuse de la civilisation européenne; il ne soupçonnait pas que dix-huit siècles avant, Varus ayant voulu introduire dans la Gaule cette même forme, qui était aussi une des plaies de la civilisation romaine, Tacite l’a stygmatisé, pour ce fait, d’un de ces mots que nous ne reproduirons pas, tentés que nous sommes de nous demander à quoi sert l’histoire? Quoi qu’il en soit, cet essai fut tenté : toute l’économie judiciaire fut bouleversée de fond en comble, et, après quelques jours d’expérience, l’homme de loi recula luimême devant le ridicule et l’impossibilité de sa tentative. C’était là un des premiers effets de cette fatale manie si justement reprochée aux Français et dont nous avons déjà parlé. Le général Clausel, l’intendant baron Volant n’avaient épar- I, i9
gné ni les observations ni même les sarcasmes pour détourner l’homme de loi de son malheureux essai, dont le résultat immédiat fut d’ajouter un grand désordre à ceux auxquels on avait eu à peine le temps de remédier jusqu’alors, et de faire croire aux indigènes que les Français étaient plus inhabiles à administrer que les Turcs. Cette idée, toute naturelle chez des populations qui ont pour la justice une sorte de vénération, a eu une grande part d’influence sur les difficultés qui ont surgi par la suite.
Pour réparer les désastres de cette malencontreuse tentative, il fallut revenir aux précédents, et surtout ne pas perdre de vue que les lois musulmane et hébraïque, puisant toutes . leurs dispositions et souvent leur texte les unes dans le Coran, les autres dans l’Ancien-Testament, cette jurisprudence, que Ton peut appeler dogmatique, ne connaît que la lettre de la loi. Les musulmans furent rendus à leurs juges naturels, le kadi maure assisté des muphtis : on étendit sa compétence au criminel comme au civil; ses jugements furent sans appel et en dernier ressort. Les Juifs furent renvoyés par devant leurs rabbins jugeant sans appel au criminel comme au civil. Les causes entre les musulmans et les juifs furent portées en première instance par devant le kadi maure; et cependant, pour ne pas les laisser à la merci de leur ancien maître, la faculté de l’appel leur lut ouverte, et ces appels portés par devait la cour de justice composée de Français. Cette cour connaissait en outre de toutes les causes entre Français mais avec faculté d’appel en France, entre les indigènes et les étrangers de toutes les nations qui ne seraient pas sous la juridiction de leur consul. Enfln l’instruction fut orale, les parties appelées à se défendre elles-mêmes, et, en cas d’absence, par un fondé de pouvoirs ; mais le ministère des avoués et des avocats fut formellement interdit.
Quant aux délits de simple police et ceux de police correctionnelle, le commissaire-général fut rendu juge des premiers comme le sont en France les maires et les juges de paix, et des seconds, comme le sont les tribunaux de première instance. Une juridiction exceptionnelle réglait les cas où fl serait porté
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atteinte aux personnes et aux propriétés des Français paries indigènes.
Cet ordre de juridiction mixte concilia habilement tant d’intérêts étrangers entre eux. Tout rentra dans l’ordre : l’action de la justice passa inaperçue et les causes se vidèrent sans qu’il s’élevât une seule plainte. Il eût été politique d’en conserver l’économie, de se tenir rigoureusement en garde con*tre les suggestions qui tendraient à l’altérer ; mais, en France, les préjugés et les routines sont plus forts que tout. Cet ordre assèz heureusement modifié dans quelques-unes de ses parties accessoires, a été malheureusement dénaturé dans ses parties principales. On n’y a pas encore exclusivement introduit la forme de procédure française, mais on y marche à grands pas. Bientôt, comme en France, le talent d’un avocat ou d’un avoué y sera plus une garantie de justice que de bon droit, et les habitants de l’Algérie, à qui on a tant de hâte d’inoculer la lèpre la plus hideuse du vieux monde, (1) pourront dire comme cet Athénien dont parle Bioclore : « Si le jour des jeux olympiques j’étais accusé d’avoir arrêté le lever du soleil pour empêcher le peuple de s’ébahir, je fuirais jusqu’au fond de la Thrace, si je ne trouvais un avocat assez habile pour me tirer d’affaire. »
Les autres branches de l’administration : police, octrois, domaines, tributs des provinces, impôts, furent également organisées et régularisées avec sagacité.
Pendant que, dans la province d’Alger, au désordre et à l’anarchie succédaient l’ordre et la régularité, il n’en était pas de même dans celles d’Oran et de Constantine. Le bey de Gonstantine avait refusé de se soumettre, et le bey d’Oran, quoiqu’il eût reconnu la domination française, n’avait pas assez de forces pour maintenir la tranquillité dans la province qu’il gouvernait. 11 était à la fois attaqué parles Arabes de la province -et par le neveu de f empereur de Maroc qui s’était
(1) Par des arrêtés du §6 novembre 1841 , du 30 décembre 1842, etc., fexer cice des professions des avocats, avoués, huissiers, etc., a été légalement régie.
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emparé de Mascara et menaçait Tiemcen» Le général Clause! ayant renvoyé une partie des régiments eu France, ne pouvait intervenir, avec les forces qui lui restaient, d’une manière assez décisive, soit à Oran, soit à Constantine. Un heureux hasard vint lui offrir l’occasion d’étendre la domination de la France sur toute F étendue de la Régence, et de satisfaire à l’honneur national en soulageant le gouvernement d’une partie du fardeau de l’occupation. Il la saisit avec habileté.
Comme nous sommes en mesure de donner des notions précises et peu connues sur cet acte le plus politique de tous ceux qui ont signalé l’administration française en Algérie, nous entrerons dans quelques détails à ce sujet.
La loi musulmane règle les successions et l’hérédité d’une manière différente que les lois d’Europe. Dans certains cas spécifiés, le frère peut hériter du frère, même au détriment des enfants. Ainsi, par exemple, si deux frères n’ont qu’un fils chacun, l’héritage du frère aîné passe au second, de là au fils du premier, puis à celui du second, ainsi de suite. Cela explique ces assassinats si communs dans les annales royales des princes Musulmans qui ne peuvent assurer la couronne à leur fils, qu’après s’être défait de leurs frères. Cette courte digression était nécessaire pour bien faire comprendre, non seulement l’importance de la négociation du général Ciausel, mais encore la garantie de stabilité qu’elle offrait.
Le bev de Tunis avait un fils d’un caractère doux et timide %
et qu’il aimait avec passion. Il avait en même temps un frère audacieux, entreprenant, qui avait lui-même un fils du même caractère que son père. Aux termes de la loi musulmane, le fils du bey ne pouvait hériter du trône qu’après son oncle, dont le fils n’héritait ensuite lui-même qu’après son cousin. Le caractère bien connu de ces trois princes rendait le règne du plus timide fort peu probable. Aussi le bey pressentant le sort qui attendait son fils, avait dit à plusieurs reprises, en parlant de son frère et de son neveu : « Ils ne me T épargnent ront pas, j’en suis sûr; il tombera sous leurs coups. »
Depuis la conquête d’Alger, le bey de Constantine, comme pn l’a vu, n’avait pas fait sa soumission, et cette province était
dans un état complet d’anarchie. Les principales tribus du district de Constantine avaient fait secrètement offrir au bey de Tunis, de se soumettre à sa domination. Le bey avait refusé, pour ne pas se mettre en hostilité avec la France ; mais il était à craindre qu’il ne s’élevât à Constantine une souveraineté indépendante qui serait devenue le refuge des Turcs échappés d’Alger après la conquête, et de tous les mécontents des autres provinces.
Ce fut sur ces entrefaites que des envoyés du bey de Tunis qui venaient féliciter le général en chef sur son arrivée eu Afrique, et lui renouveler les assurances d’amitié qui liaient leur maître à la France depuis si longtemps, arrivèrent à Alger. Ces envoyés étaient porteurs de communications extraofficielles de M. de Lesseps, consul-général de France à Tunis. Le consul faisait part au général Clause!, de l’embarras dans lequel les troubles de Constantine plaçaient le bey de Tunis, et de quelques informations relatives au bey, à sa famille, et à l’avantage qu’il y aurait pour la France, de faire reconnaître son autorité dans le beylick de Constantine, sans recourir à une expédition dispendieuse. En même temps, l’un des envoyés lui fit des ouvertures tendant à faciliter la nomination d’un des princes de la maison régnante de Tunis, en remplacement du bey rebelle de Constantine. Le bey de Tunis devait fournir les moyens d’installer à Constantine le prince de sa maison, et payer une contribution annuelle au trésor français.
Le général Clausel accueillit ces ouvertures avec d’autant plus d’empressement que la maison régnante à T unis était d’origine arabe, ce qui rendait cette nomination agréable aux peuples appelés à être gouvernés sous l’autorité de la France et aux mêmes titres et conditions que les beys nommés par le souverain d’Alger, et révocables à volonté. Ce choix avait encore d’autres avantages : il était d’abord une garantie de plus contre le retour des Turcs, mortellement hais par les habitants maures et arabes de la Régence ; puis, comme les indigènes supposaient les Français imbus des idées de prosélytisme des Espagnols, dont l’invasion de 1777 avait des témoins encore vivants, la nomination d’un prince musulman témoignait de
la tolérance religieuse des nouveaux conquérants; puis, enfin, ce moyen était absolument le même que celui dont s’étaient servis les Romains, et avant eux les Carthaginois, pour préparer la fusion du peuple vaincu avec le peuple vainqueur.
Ces considérations, d’une haute importance, frappèrent vivement l’esprit du général Clausel, qui autorisa formellement M. de Lesseps à convenir avec le bey de Tunis, des principales bases de l’arrangement, et à lui faire envoyer, s’il y avait lieu, un plénipotentiaire ad hoc . Peu de jours après, le frère du bey de Tunis, Sidi-Mustapha, désigné pour recevoir la commission de bey deConstantine, arriva à Alger, muni de pleins pouvoirs, et le 16 décembre 1830 la convention fut signée. Sidi-Mustapha s’engageait, sous la garantie de Sidi-Asshein son frère, à payer à la France une redevance annuelle d’un million de francs, et recevait en échange la commission de bey de Constantine. Pour les ports de cette province ainsi que pour l’intérieur, le général Clausel avait eu soin de stipuler tous les avantages désirables pour la France.
Ce qu’il avait fait pour Constantine, il le fit plus tard pour Cran. Il nomma pour bey un prince tunisien, aux mêmes conditions, ce qui porta le tribut annuel de ces deux provinces à deux millions, le double de ce qu’il était sous les Turcs. Le bey de Tunis accueillit ces projets avec d’autant plus de faveur, qu’en plaçant à ia tête de ces deux beylicks, son frère et son neveu, il éloignait deux compétiteurs dangereux pour son fils.
D’après la convention, le bey de Tunis devait pourvoir aux moyens d’installation de son frère. Pour le faciliter, le général Clausel lui envoya le chef de bataillon du génie, Guy, qui devait seconder lès opérations du prince de Tunis, l’accompagner dans sa marche sur Constantine, et tenir le général en chef au courant des opérations du prince, bey de Constantine. Trois capitaines d’artillerie avaient été adjoints à M. Guy.
Mais déjà une influence fatale avait cherché à paralyser une combinaison qui était d’un avantage si immédiat pour la France. Le cabinet de Londres, qui suivait d’un œil d’envie tout ce qui pouvait assurer la domination de la France en
Algérie, avait été instruit de cette convention, et son consul à Tunis avait reçu l’ordre de faire de vives représentations au bey à ce sujet, en lui déclarant que l’Angleterre ne reconnaîtrait jamais un arrangement fait avec la France, au sujet d’une des provinces de l’Algérie, et dans lequel la Porte ne serait pas intervenue d’une manière directe. C’était à la fois compromettre le bey vis-à-vis du sultan et de l’Angleterre s’il donnait suite à la convention projetée. Cette mesure changea les dispositions du bey et de son frère, qui accueillirent les envoyés du général Clausel avec quelque froideur.
Cependant, à l’arrivée du premier ministre, Sidi-Schekir, mamelouck d’une grande capacité, d’une énergie peu commune et qui jouissait de toute la confiance du prince dont il avait rétabli les affaires, l’aspect des choses changea. Il fut convenu que , malgré les représentations de l’Angleterre, on passerait outre, qu’on organiserait immédiatement un corps de troupes destinées à agir contre Constantine. Les officiers français se mirent à l’œuvre trois jours après. Il fallut dresser tout le monde, officiers et soldats, à l’exercice du fusil d’abord, au maniement du canon ensuite. Les officiers furent pris parmi les mameloucks du Bardo, caste privilégiée du pays; les plus intelligents parmi les Zouaves, les Turcs, les Maures, les Bédouins, devinrent sous-officiers et instnu> teurs. Cette organisation marcha bientôt d’une manière satisfaisante. Les troupes d’artillerie et du génie furent dressées à la manœuvre du canon comme aux travaux des sapeurs; et là où tout était à créer, en peu de temps il fut formé des bataillons d’infanterie qui manœuvraient avec beaucoup de précision. Dans la Casauba de Tunis, six cents ouvriers travaillaient nuit et jour pour fabriquer tout le matériel d’une armée destinée à opérer à l’européenne. Au bout de quatre mois, le bey de Tunis qui avait suivi ces travaux avec intérêt, put disposer, pour installer son frère bey de Constantine, d’une armée composée de deux compagnies d’artillerie et du génie, d’une compagnie du train et de sapeurs, de quatre batteries, une d’avant-garde, une de position, une d’artillerie de montagne et une d’artillerie de siège, d’un .régiment
de troupes régulières de 1,000 hommes, d’une partie disponible de la milice turque 2,000 hommes au moins, de 1,500 Zouaves, d’autant de Spahis, de 40,000 hommes des contingents des tribus de la Régence et des tribus de la province de Gonstantine, qui avaient promis d’aller joindre l’armée au Keff. Ces forces étaient plus que suffisantes pour assurer l’installation de Sidi-Mustapha ; aussi le premier ministre du bey de Tunis (le sabtaba ), dit un jour au chef de bataillon Guy : Toi et moi , et je suis sûr du succès .
Le départ avait été fixé aussitôt après le Rhamadan (carême des musulmans), mais soit que les mêmes influences qui avaient cherché à agir sur le bey de Tunis, eussent plus efficacement agi sur le ministère des affaires étrangères de France, soit toute autre cause, les arrangements du général Clausel ne furent pas ratifiés. Ce qu’on aura de la peine à croire, c’est que, par le refus de ratification, l’opportunité de la mesure et l’intérêt qui en rejaillissait pour la France ne furent pas même mis en question. Le général Sébastiani, alors ministre des affaires étrangères, allégua seulement que le général Clausel avait empiété sur les droits de la diplomatie en signant cette convention. Ainsi des susceptibilités méticuleuses de bureau faisaient avorter une entreprise dont on ne ’coni estait aucun des avantages. Pour l’honneur du général Sébastiani et de son ministère, croyons que ce fut là le seul motif.
Quoi qu’il en soit, le projet fut repris en sous-œuvre; quelques changements dans les parties accessoires furent faits à la convention primitive; le traité avec quelques insignifiantes modifications fut présenté de nouveau , au nom du général Sébastiani, au bey Sidi-Âsshein. Mais une cour aussi politique que celle de Tunis fut frappée de ces contradictions officielles, le sabtaba même parla du peu de stabilité des résolutions de la France et du peu de fonds qu’on pouvait faire sur elle, et déclara que c’était s’exposer à trop d’embarras et de tracasseries en traitant avec un gouvernement si peu stable dans ses vues. D’après ces considérations, le bey, malgré les intérêts de famille que cette convention favorisait, refusa de signer. L’honneur de la diplomate française fut ainsi sauf ;
mais les intérêts de la France furent sacrifiés. La malencontreuse intervention des affaires étrangères fit avorter un arrangement qui laissait toutes les voies ouvertes aux améliorations, avait pour résultat immédiat d’assurer l’occupation française dans la province d’Alger, d’y avancer l’œuvre de la colonisation, de faire reconnaître l’autorité de la France sur une province où elle était méconnue, d’assurer un tribut dont le chiffre est plus élevé qu’aucun de ceux qu'on est encore parvenu à percevoir après quinze ans de guerre, et enfin d’épargner à la France bien des millions et bien du sang.
Gomme garantie de leur bonne foi, les chefs tunisiens s’engageaient à laisser mettre des garnisons françaises dans les villes maritimes qui sont comme les clefs de leurs provinces respectives. Dans la province de Constantine, la France eut occupé Stora, Boue et Bougie; dans celle d’Oran, le fort Mers-el-Kebir. Au lieu d’éparpiller ses forces, la France eût pu alors les concentrer sur le seul point de la province d’Alger, et après avoir tiré tout le parti possible de ce territoire ainsi restreint, il lui restait la belle perspective d’utiliser également, plus tard et avec plus de chances de succès, ceux de Constantine et d’Oran.
Cette conception si politique et si vaste en résultats fut sacrifiée à la vanité puérile et futile d’un ministre.
Ce projet, du reste, avait, dans les annales les plus glorieuses de la France, un précédent que ce même ministre n’aurait pas dû oublier. C’était lors de l’occupation française en Égypte. Bonaparte, maître de la Haute et de la Basse- Égvpte, se contenta d’occuper la Basse-Égypte et confia le gouvernement de la Haute-Égypte, en s’en réservant la suzeraineté, au brave Mourad-Bey, un des chefs des Mameloucks. Jusqu’à la fin de l’occupation française et malgré d’éclatants désastres, la France, n’eut pas d’allié plus soumis et plus fidèle.
Pendant que se traitait cette affaire de Constantine , un arrangement semblable s’était préparé pour la province d'Oran. Hassan, bev d’Oran, était un faible vieillard dont le caractère n’était pas à la hauteur des circonstances produites
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par la conquête. Dès le début, il avait senti les embarras de sa position et avait renouvelé avec instance, auprès du général Clausel, la proposition qu’il avait déjà faite à M. de Bourmont, de se démettre de sa place, sous la seule condition d’être reconduit à Smyrne avec ceux des Turcs qui voudraient le suivre.
Le principal motif de ses instances était l’agression de Mnley-Ali, neveu de l’empereur de Maroc. Ce dernier avait, comme on l’a déjà vu, non seulement violé le territoire d'Oran en s’emparant de plusieurs villes , mais encore il avait répandu partout des émissaires, annonçant qu’il agissait au nom et par ordre de son souverain, d’accord avec le roi des Français. Il ajoutait à cela les menaces et les promesses et accusait hautement le bey d’avoir trahi son maître et sa religion. Hassan abandonné alors de la plupart des siens, était réduit à six ou sept cents Turcs dont la fidélité même commençait à être douteuse. L’invasion de Muley-Ali faisait chaque jour des progrès alarmants, et il occupait déjà une grande partie de l’intérieur de la province.
Chargé du commandement en chef de l’armée française et de tout le pays, le général Clausel ne pouvait, sans manquer à l’honneur, se dispenser de maintenir l’intégrité du territoire de la Régence d’Alger. Il recourut à la fois aux moyens énergiques et aux voies de conciliation. Une brigade fut envoyée à Oran, sous les ordres du général Damremont, pour protéger et défendre la conquête contre toute attaque, de quelque côté qu’elle vînt. En même temps, le colonel Auvray fut chargé d’aller représenter à l’empereur de Maroc combien l’attaque de Muley-Ali était contraire au droit des gens, et lui en demander réparation. Cette double résolution était conforme aux exigences de la dignité nationale, de l’honneur des armes françaises. Elle fut blâmée. Jaloux de ses prérogatives, le ministre des affaires étrangères Sébastiani déclara que le mouvement offensif de Muley-Ali devait être levé par voie diplomatique, et s’il obtint plus tard un résultat avantageux, il ne lo dut qu’à un heureux hasard qui, ayant fait éclater une révolte dans le Maroc, obligea l’empereur à rappeler ses troupes.
Ainsi la susceptibilité de ce ministre faillit encore faciliter l’établissement d’un nouvel ennemi au cœur de l’Algérie.
L’administration du général Clausel n’était exempte, comme on le voit, ni de dégoûts, ni même de calomnies que nous passons sous silence : en France, on ne fait pas impunément mieux que les autres. Les difficultés qu’il éprouvait cependant ne provenaient pas toutes de la susceptibilité méticuleuse du ministère des affaires étrangères ou du mauvais vouloir de ses bureaux. Il en était qui naissaient des circonstances et dont l’exposé trouve ici naturellement sa place.
Le gouvernement de juillet était fort embarrassé du legs de la restauration en ce qui concernait l’Algérie. Le ministère Polignac avait formellement promis à l’Angleterre d’abandonner Alger. Après la chute de la dynastie de la branche aînée des Bourbons, l’Angleterre réclama avec une certaine hauteur du gouvernement nouveau l’exécution de cette promesse. Mais, dans l’intervalle, l’opinion publique s’était si énergiquement déclarée contre l’abandon d’une conquête que le sang de tant de braves avait si légitimement acquise, qu’on ne pouvait y souscrire sans s’exposer à toute sa colère, et elle venait de prouver qu’elle n’était pas un vain mot. Le gouvernement se trouvait ainsi en présence d’un engagement positif d’abandon pris par son prédécesseur et de l’opinion publique disposée à considérer cet abandon comme un impardonnable grief. Cela explique en partie toutes ses incertitudes, toutes ses transes dans les mesures du général Clausel qui avaient généralement pour but de préjuger l’occupation définitive.
L’alternative où se trouvait acculé le gouvernement dans cette question importante , était dès lors critique. L’Angleterre paraissait résolument décidée à n’en tenir aucun compte, et l’opinion publique moins disposée que jamais à transiger sur ce point. De deux maux le gouvenement choisit le moindre : il résista aux prétentions de l’Angleterre qui, dans cette circonstance, fit comme elle fait toujours quand on ose lui résister ; elle céda et se borna, comme elle s’est bornée depuis, à de vaines et ridicules protestations qu’elle renouvelera
jusqu’au jour ou eîie p ourra déclarer la guerre à la France en ayant toute l’Europe derrière elle. Mais comme depuis les guerres de coalition contre la République et l’Empire, les cabinets de l’Europe se sont aperçus du singulier rôle que l’Angleterre leur avait fait jouer, il est permi d’espérer que de telles ligues ne se renouvelleront pas de longtemps.
Cependant la résistance du gouvernement français aux exigences de l’Angleterre fut plus passive qu’active. Il ne dit pas oui, mais il ne dit pas non; il se contenta de louvoyer sans s’enchaîner par aucun engagement relatif à l’abandon ou à l’occupation. En attendant, le premier résultat de cette politique, en ce qui concerne lesbeylicks deConstantine etd’Oran, fut que le gouvernement se priva annuellement de deux millions de francs et augmenta ses dépenses de plus de trois millions pour le seul beylick d’Oran, où on envoya un bey qu’on fut forcé de payer au lieu d’y en accepter un qui devait payer un tribut. Quant au beylick de Constantine, l’autorité de la France y resta pendant plusieurs années méconnue, le gouvernement ne put de longtemps, sur les côtes de cette province, assurer une protection efficace à la navigation et au commerce ; et enfin, la pêche du corail, au lieu d’être exploitée par des Français, le fut entièrement par des étrangers. Il en eût été tout autrement au moyen de l’arrangement pris avec le bey de Tunis, et son annulation est d’autant plus regrettable, qu’à la date du 7 mars 1831, le ministre des affaires étrangères, Sébastiani, qui l’avait provoquée, écrivait au général Glausel : « Quant au traité considéré en lui-même, j’ai « reconnu, Général, que l’idée qui en a fait la base, je veux « dire celle de placer à la tête du beylick de Constantine, un « prince appartenant à la maison de Tunis, pouvait nous « offrir des avantages réels : je le reconnais encore : c'est « donc la forme plus que le fond du traité que je me suis « cru dans la nécessité de combattre (1). » Ainsi, pour une question, de forme on sacrifiait les intérêts les plus évidents
(!) Dépêché officielle
de la France, son or, le sang de ses enfants. Dans une certaine sphère on appelle cela gouverner !
Voici à ce sujet ce qu’écrivait le général Clausel en 1831 (1) : « Je lie puis me résoudre à faire connaître la source d’où sont « partis les renseignements que les bureaux du ministère des « affaires étrangères ont préféré à mes informations officielles. « J’ai en mon pouvoir les originaux de certains rapports o/*- « jicieux dont j’ai communiqué des passages à M. le ministre « de la guerre. Il a dû en être surpris; mais je le suis bien « davantage, qu’ayant été mis sur la trace de ces ignobles inet trigues, il n’en ait pas arrêté les effets (2). »
Tout en luttant avec persévérance pour faire prévaloir des vues politiques d’une haute portée, le général Clausel ne négligea pas la question de colonisation. Une première tentative fut suivie de peu de succès par suite de circonstances indépendantes de sa combinaison. Mais ses idées générales, à ce sujet, étaient arrêtées, mûries. Elles ont été même, dans la suite, la base du système de colonisation adopté par le gouvernement lorsque le gouvernement se décida à avoir un système. Le général Clausel les développa à la Chambre des Députés dans la séance du 21 mars 1832, et on ne saurait mieux compléter l’historique de sa première administration qu’en citant quelques fragments de son discours.
« La question d’Alger est grave, dit-il, plus grave qu’aucune de celles qui ont été traitées jusqu’à présent. En effet, il ne s’agit pas ici d’une dépense annuelle plus ou moins bien appliquée, d’une économie heureuse ou maladroite, de l’un de ces actes sur lesquels on peut revenir à chaque session, enfin d’un mal qu'on peut réparer quelques mois après, ou d’un bien qu’on peut faire un an plus tard ; la question d’Alger demande à être
(1) Observations du général Clausel sur quelques actes de son gouvernement. Paris, 1831.
(2) Nous serons moins discrets que le général Clausel, et nous dirons que Fauteur de ces rapports officieux était un consul qui s’était d’abord activement mêlé de cette affaire des beylicks, et qui ensuite s’y montra fort hostile, sans qu’on ait pu précisément savoir la cause d’une conduite si étrangement contradictoire
résolue prochainement., et cette solution embrasse tout un avenir et touche non seulement aux intérêts matériels et moraux de la France, mais encore à ceux de l’Europe.
« Conserverez-vous ou non la conquête d’Alger? L’élan national, le vôtre, en présence d’une conquête si hardiment conçue, si habilement exécutée, répondra affirmativement, j’en suis sûr....
« Une fois ce principe posé, arrive la question de savoir si la France peut conserver Alger avec avantage et par conséquent si elle Je doit. Il n’a pas manqué, il ne manquera pas d’objections contre cette colonisation : les terres ne produisent pas ce que vous leur demandez ; les Arabes détruiront ce que vous aurez produit. Voilà, je crois, à quoi l’on peut réduire toutes les objections....
« Les terres peuvent être comparées pour la qualité à celle de toutes nos autres colonies. Veuillez vous rappeler, Messieurs, que ce que j’avance ici n’est pas l’opinion d’un utopiste, mais d’un propriétaire qui a interrogé les terres de Saint-Domingue, de la Mebile, de la Nouvelle-Orléans, d’Alger, et qui ne craint pas de donner la préférence aux terres d’Alger. J’avancerai donc hautement que tous les genres de culture qui enrichissent nos colonies peuvent être abordés et continués avec succès à Alger.
« La canne, le coton y prospèrent d’eux-mêmes : on y obtiendra aisément le cacao ; et l’indigo, cultivé avec soin, s’y acclimaterait en peu de temps.
« Voyons maintenant quels sont les produits de vos colonies.
Superficie des cultures en hectares des trois colonies
françaises .