‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 2 sur 37 · CLIMAT, TEMPÉRATURE, VENTS, COURS D’EAU DE L’ALGÉRIE · texte numérisé non relu

CLIMAT, TEMPÉRATURE, VENTS, COURS D’EAU DE L’ALGÉRIE

Située assez loin du tropique, entre le 36* et le 37* degré de latitude nord, l’Algérie est dans une des chaudes moitiés de la zone tempérée. Les plus grandes chaleurs sont du mois

de juin au mois de septembre. Le thermomètre s’y maintient de 19 à 25 degrés centigrades, les fortes chaleurs varient de 26 à 32. En hiver, la moyenne est de 14 à 15 degrés. La configuration de certaines provinces, leur situation, occasionne par fois, dans cette température, des différences très sensibles. Ainsi, par exemple , dans la province d’Oran, elle est plus chaude, dans celle de Constantine, plus froide ; mais ce qui caractérise essentiellement l’Algérie, c’est qu’on a peu à souffrir de ces brusques transitions de temps, de ces i accidents atmosphériques causes de tant de dangereuses per- * turbations dans d’autres pays. Le ciel y est admirablement pur, et la moyenne du beau temps est de 250 jours par an.

L’air y est généralement sain. Des causes locales, entre autres la stagnation des eaux dans quelques contrées, contribuent parfois à l’altérer; mais des travaux de dessèchement peuvent aisément partout atténuer ou même annuller la malignité de leur influence. Ainsi par exemple, dans la plaine basse et sablonneuse de Bone, par l’amoncèlement graduel des sables dans le lit de la Boudjima, l’eau manque de pente et s’étend dans la plaine. Les eaux pluviales s’y ajoutent et forment des marécages d’où se dégagent des miasmes délétères qui occasionnent des fièvres. Des canaux y existaient autrefois pour donner aux eaux de l’écoulement : l’insouciance et l’apathie turques les ont laissé combler, comme le lit de la Boudjima, par les sables et les détritus des rochers et de plantes végétales. La salubrité de Bone était cependant jadis proverbiale : c’était même un lieu de prédilection où de l’intérieur de l’Afrique on venait chercher la santé.

*Les maladies endémiques n’existent pas en général en Algérie : le typhus, la fièvre jaune y sont inconnus ; les qualités hygiéniques de l’air sont incontestables ; les maladies dépassent rarement vingt-cinq jours de traitement. La dyssenterie y cause quelques ravages parmi nos soldats, mais elle est due à l’abus des liqueurs fortes, des fruits froids dont le pays abonde et au défaut de précaution contre la transition habituelle des journées chaudes et sèches, à des nuits fraîches et humides.

La mauvaise saison des pluies est de six mois : de novembre à mai ; elles n’y sont pas continuelles comme sous les tropiques et leur moyenne n’y dépasse pas soixante-dix jours. Comme dans les contrées voisines de l’équateur la nature prévoyante distribue périodiquement à l’Afrique occidentale ses êâux. Dès le mois de novembre, des vapeurs marines sont poussées par le vent du nord dans la direction du sud: là arrêtées par la grande masse de l’Atlas, elles s’y amoncèlént d’abord et puis refoulées vers le littoral, elles s’y résolvent en pluies et fécondent une terre brûlée l’été par les feux du soleil.

L’élévation montueuse du sol, le voisinage de la mer dont la brise rafraîchit et tempère l’air, la grande muraille de l’Atlas qui arrête le vent brûlant du Saahra, les rosées abondantes y modèrent cependant l’ardeur du soleil et y maintiennent une température qui diffère peu de celle des provinces méridionales de l’Espagne.

Le nord-ouest et le nord sont les vents régnants ; dans la mauvaise saison, ils déterminent les tempêtes et amènent les pluies; ceux de sud et de sud-ouest sont moins fréquents; ceux de l’est et de l’ouest très rares.

Quelquefois, dans la saison d’été, que les Arabes appellent Saÿf, sur le Petit-Atlas paraît une espèce de brouillard rougeâtre qui semble en couronner la cime ; c’est l’annonce du vent du désert 1 eKamsin ouïe Simoun qui amène une chaleur insupportable et heureusement de courte durée. L’Algérie a peu à souffrir de ce fléau; mais malheur à la caravane qu’il surprend dans le Saahra, elle est menacée d’être ensevelie tout entière dans la poussière du désert. Ce vent terriUe s’annonce à l’horizon par une espèce de brume colorée de rouge et de bistre qui se transforme peu à peu en bandes horizontales violacées; les chameaux ne manquent jamais d’en pressentir l’approche : l’inquiétude se peint dans leurs regards; leurs narines se dilatent; enfin une heure ou deux avant que la tempête n’éclate, ils se couchent, subissent les plus mauvais traitements plutôt que de continuer à marcher, enfouissent leurs museaux dans le sable et restent dans cette

posture, le dos tourné auvent tant que dure la tempête. Bientôt après elle se déchaîne, modérée d’abord, mais croissant graduellement en intensité, entraînant des tourbillons de poussière impalpable qui brûle et charbonne tout ce qu’elle touche; l’air qu’on respire alors est brûlant comme celui qui sort de la bouche d’un four banal. La langue se dessèche ; les lèvres se gercent, les yeux se vitrent : à toute partie du corps qui reste exposée nue au contact de l’air, on éprouve la même douleur qu’occasionnerait l’application d’un fer rouge. Pour se soustraire à l’action dévorante du fléau, les caravanes s’arrêtent , les voyageurs bandent les yeux et bouchent les oreilles de leurs chevaux qui, sans cette précaution, tomberaient asphyxés ; dressant immédiatement leurs tentes qu’ils ferment aussi hermétiquement que possible, ils s’y couchent à terre, la tête enveloppée dans le pan d’un manteau, en ayant soin de mettre à leur portée une cruche d’eau pour humecter de temps à autre leur bouche desséchée. Quand l’ouragan est dans sa furie, il bouleverse tout le sol mobile du désert, formant d’immenses dunes de sable sur une surface auparavant plane, en aplanissant d’autres montueuses et engloutissant parfois des caravanes comme fut jadis engloutie l’armée entière de Cambyse dans les plaines d’Àmmon.

Rien ne peut peindre l’aspect de désolation que présente le désert dans ces moments terribles. Tout ce qui y vit est dans un état d’atonie complète. Ce nuage immense de sable impalpable qui voile le soleil, semble un linceul de mort étendu sur la nature entière. Les bêtes féroces ne songent plus à nuire ; le lion lui-même , couché haletant au fond de sa tannière, n’est plus alors le roi du désert ; il a trouvé son maître : c’est le terrible Simoun qui l’énerve et le dompte sous la puissante influence de ses incandescentes raffales. Cette tempête dure peu : quand elle se prolonge au-delà de douze heures, son in- . fluence est mortelle ; les aliments se putréfient et l’eau des outres dans un état presque d’ébullition, cesse d’être potable. |

Celui qui a traversé le Saahra, qui s’est vu couché sur la ' vague immobile de cet océan de sable en conserve un souvenir qui dure autant que sa vie. Le silence, l’immobilité qui

régnent dans ces immenses solitudes, ont quelque chose de si imposant et de si solennel, un caractère si puissant de religioseté que l’impression ne s’en efface jamais; l’homme s’y voit si petit que, plus qu’ailieurs il s’y trouve écrasé par l’idée de l’infini.

Qu’on se figure en effet un immense et muet tableau dans lequel on n’aperçoit qu’un sable mouvant jaune micacé qui dévore les yeux, une atmosphère d’un gris ardent, chargé de vapeurs inflammées, un soleil d’où ruissèlent des torrents de feu sur une étendue de douze cents lieues de longueur sur cinq cents de large, représentant une surface de cinq cents mille lieues carrées : telle est cette immense solitude qu’on appelle le Saahra. Sur ces plages brûlantes tout est sec et désolé. Quelques rares et maigres oasis, hérissées de broussailles, désolées par des myriades de moucherons, refuge ordinaire des reptiles et des animaux féroces , coupent seules à de grandes distances cette effrayante uniformité.

Les caravanes qui le traversent, fortes de trois cents à mille chameaux sont aux ordres d’un chef qui ordonne les haltes, règle les moments de départ, et d’un marabout qui prie Dieu pour elles. Au lever du soleil, après la prière pour demander à Dieu une journée heureuse, a lieu le repas du matin. On part ensuite ; les chameaux flanqués de cavaliers s’avancent sur dix de front. On fait halte à midi ; on boit un peu d’eau ou de café , on se remet en marche jusqu’à la dixième heure. Un cri du chef répété sur toute la ligne sert de signal pour la grande halte. Les chameaux sont rangés en carré sur quatre de front ; on les décharge ; les bagages entassés forment une cinquième ligne ; les voyageurs se placent au milieu du carré; des sentinelles relevées d’heure en heure veillent à chaque angle extérieur.

Ces précautions sont prises tant contre les Bédouins qui attaquent les caravanes quand elles ne sont pas en force , que contre les lions et les panthères qui viennent parfois rôder affamés auprès d’elles. Un râlement sourd annonce leur approche ; les chameaux effarés se lèvent et forcent sur leurs longes pour les briser; le lion avance d’un pas lent; les sentinelles font feu,

mais la première décharge l’abat rarement; il s’arrête, se bat les flancs de sa queue et s’il n’est pas abattu par une seconde décharge, il bondit, s’élance avec d’épouvantables rugissements, s’attache à un chameau, le renverse, l’entraîne et va au loin déchirer sa proie. Après son départ tout se tait et le morne silence du désert succède au trouble et au bruit de ces terribles scènes,

L’Algérie possède beaucoup de sources; beaucoup de cours d’eau, mais peu de rivières navigables. Sur le versant des montagnes, au milieu des collines dont le sol est accidenté, les sources sont nombreuses : dans les bas terrains, on trouve aisément l’eau à quelques mètres. Des puits artésiens pourraient y être presque partout creusés avec succès. Dans la saison des pluies, les torrents etles rivières s’enflent, grossissent et débordent : pendant les grandes chaleurs, ils se dessèchent, et leur lit reste souvent à sec : les sources elles-mêmes se dessèchent et tarissent. Mais il serait facile d’obvier à cet inconvénient : un bon aménagement des eaux corrigerait aisément l’irrégularité de leur distribution, et telle source qui suffit à peine à la consommation d’une famille, recueillie et convenablement dirigée , pourrait servir à celle d’un village entier.

“Vingt-trois cours d’eau principaux sillonnent le sol de l’Algérie. Ce sont, pour la province d’Alger, la Chiffa, le Mazafran, l’Oued-jer, l’Arrach, l’Oued-el-Kerma, l’Oued-Kadara etl’Hamiz ; pour celle de Constantine et de Bone, la Seybouse, la Summan, l’Oued-el-Kehir, la Mafragg, l’Oued- Zefzaf, l’Oued-Djedid et la Megerda; et enfin, pour la province d’Oran, le Chelif, le Sig, l’Habra, l’Oued-el-Malah, l’Oued- Klamman, le Kissa, la Heddah, l’Arion et la Tafna.

Aucun de ces cours d’eau ne peut servir à un système régulier de navigation intérieure. La proximité de leurs sources à la mer, l’irrégularité des ravins où ils se sont tracés des lits, en font des torrents impétueux dans la saison des pluies et desséchés plus de la moitié de l’année. Les plaines manquant de pentes, la plupart s’y convertissent en lacs, marécages ou lagunes et s’y perdent ; d’autres, arrivant jusque près de la mer, sont arrêtés par de larges bancs de sable ou de roche qui leur

baient toute issue : ils ne peuvent alors s’y rendre que par infiltration.

Dans le district d’Alger, tous les cours d’eau qui le sillonnent prennent leur source dans les montagnes du Petit-Atlas. L’Oued-el-Kerma seul, descend du massif qui entoure Alger. La Chiffa a son origine entre le mont Mouzaya et le mont Dakla. Au débouché du Petit-Atlas, elle coule du sud au nord, reçoit les eaux de l’Oued-el-Kebir, traverse la plaine de la Mitidja, sans dévier de sa direction primitive, et arrive au pied des collines du Sahel où l’Oued-jer vient augmenter le volume de ses eaux. Elle coule alors, sous le nom deMazafran, au nordest, va se heurter contre le massif d’Alger, après avoir reçu les eaux de l’Oued-Kadara, tourne au nord-nord-ouest, se fraye une issue dans une gorge resserrée des collines du Sahel et se jette dans la mer à huit kilomètres de la presqu’île de Sidi-Ferhoudj. Son cours est rapide et ses eaux peu profondes : les berges de son lit sont très escarpées.

La source de l’Arach est sur le versant nord du Djihell- Ouzza. Au sortir du Petit-Atlas, l’Arrach n’est qu’un impétueux torrent dont le lit, profondément encaissé, suit la direction du nord-est. Arrivé dans la plaine de la Mitidja, il en suit la pente générale du sud au nord et va, comme le Mazafran, contourner le massif d’Alger, où il reçoit l’Oued-el-Kerma et va se jeter dans la rade à deux lieues d’Alger, par une embouchure de quarante mètres de largeur. L’Arach est partout guéable : près de la Maison-Carrée, sur la route de la Rassauta au cap Matifoux et à quatre ou cinq cents mètres de son embouchure, on le traverse sur un pont solidement construit de quarante mètres de long sur quatre de large.

L’Hamiz a aussi son embouchure dans la baie d’Alger, près du cap Matifoux : elle prend sa source dans la Mitidja près de la ferme du dey : elle est partout guéable ; elle ne tarit jamais, son fonds est vaseux , son eau mauvaise à boire.

Une des principales rivières de la province de Constantine est la Seybouse ; dans la partie supérieure de son cours, elle porte alternativement les noms de Oued-Zenati et Oued- Alliguht qui, au soHir des gorges du Moyen-Atlas, se réunissent

à Medjex-el-Hammar. Après un cours capricieux, tantôt traversant l’Atlas par d’énormes coupures, tantôt serpentant entre deux chaînes au milieu d’oliviers sauvages, de lauriers roses et de tamarisques, la Seybous'e traverse une vaste plaine et va se jeter dans le golfe deBone. Dans les montagnes, elle est guéable ; dans la plaine elle est profonde et navigable.

L’Ouëd-el-Kebir, surnommé le grand-fleuve, est l’ancien Ampsagas. Il prend sa source dans le Djihel-Gehla-Snaan, un des contreforts de l’Atlas, à cinq journées de marche de Coni stantine; il porte alors le nom de Oued-Rummel. Le lit de son ! cours supérieur est sur un plateau élevé où plusieurs cours d’eau viennent augmenter son volume. Perçant ensuite la chaîne du Petit-Atlas, il s’encaisse profondément, tourne au débouché de cette gorge, autour des murs de Constantine, et, arrivé à la pointe El-Cantara, il s’engouffre et disparaît poui reparaître après un cours souterrain de peu de durée. Après avoir traversé une vallée près de Milah, reçu les eaux de l’Oued- Krah (rivière des roseaux,) il perce le masssif des montagnes qui bordent la côte et se jette dans la mer entre Djegeili et le cap Bougarone. C’est le plus fort cours d’eau de cette province.

A l’extrémité de la frontière orientale de l’Algérie est la Médjerda. C’est l’ancien Bagradas des Romains dont le cours supérieur sillonne le versant méridional de l’Atlas algérien. Il n’acquiert de l’importance que dans le régence de Tunis. C’est sur les bords de cette rivière qu’un serpent monstrueux assaillit l’armée romaine de Régulus ; sur sa peau dure et écailleuse glissaient les flèches : les balistesetles béliers purent seuls parvenir à abattre le monstre dont le sang infecta tout le camp romain : c’était un des derniers restes de ces grandes races de reptiles du monde anti-diluvien dont il ne reste, de nos jours, plus de traces.

Dans la province d’Oran/le Chelif est le fleuve le plus considérable de l’Algérie. Son cours est de quatre-vingts lieues. Il a plusieurs sources, une dans le désert d’Angad, l’autre dan* une des chaînes de l’Atlas , nommée Djhel-Ouen-Nazeris. Il coule d’abord à l’est, traverse le lac de Tittery-Geoule, se dirige de là vers le nord, tourne brusquement ensuite à l’ouest, et

il ALGÉRIE.

va se jeter dans la Méditerranée à un mille au sud de Mostaganem. Son lit, dans la partie inférieure de son cours, est dans une large vallée que dominent à droite et à gauche de grandes montagnes. En approchant de l’embouchure du Chelif, les montagnes qui le bordent à sa gauche s’abaissent graduellement, se confondent avec les terres basses et forment une grande baie entre le Chelif et le lac Ferrât. Les autres cours d’eau sont des ruisseaux de peu d’importance. L’Habra, après avoir réuni la Sig et l’Oued-Hamman, forme le marais appelé El-Mougda (le gué) et se décharge dans la mer près de la baie d’Arzeeu. La Tafna n’a qu’un cours de trente lieues; elle réunit plusieurs affluents, elle a son embouchure dans la mer, au golfe de Harchsgoun : les autres se perdent dans les sables, ou se jettent dans le lac salé d’Oran ( la Sehkha).

L’irrégularité du sol algérien, la pente peu sensible des plaines, la nature torrentueuse des cours d’eau qui, dans les grandes crues, entraînant des détritus de toute sorte, se forment des barrages accidentels qu’ils ne peuvent plus franchir ensuite, contribuent plus que tout à alimenter ce grand nombre de lacs ou plutôt de marais qui couvrent l’Algérie. La plupart de ces marais cependant ont leur constitution propres : ils sont en général de matière saline : tels sont les marais de la Sehkha, au sud d’Oran, les lagunes d’Arseeu dans la même province, le lac salé Guerha-el-Malha ; d’autres moins importants, dans la plaine de la Mitidja, au sud de Constantine ; le vaste marais fangeux que les habitants du pays appellent Chott ou lac salé, et enfin toutes ces sources qui, dans la nomenclature topographique arabe, se désignent sous le nom de Ouedel-Maleh (ruisseau de sel).

L’Algérie possède aussi des eaux thermales qui atteignent des températures assez élevées. Celles de Hamman-Staïssa près de Setif, Hamman-Berda à quelques lieues de Bone, Hamman- Lestouyn, Hamman-Merigah s’élèvent depuis 50 jusqu’à 80 Réaumur. Quelques-unes d’entre-elles conservent encore des restes d’architecture romaine : à celle d’Hamman-Berda se voit une grande et belle piscine fort bien conservée.

Des travaux intelligents pourraient facilement tirer parti de

ces richesses naturelles. Quelques marais qui ne sont maintenant que des sources d’émanations délétères, pourraient être sans peine convertis en salines et produire abondamment du sel, cette précieuse production si utile aux Arabes et qui, par l’impôt onéreux dont elle était grevée, était une des sources des richesses des beys d’Alger ; les eaux thermales ellesmêmes, dirigées, recueillies avec discernement, au lieu de se perdre et de nuire parleur stagnation à la salubrité publique, redeviendraient salutaires et bienfaisantes comme elles l’étaient du temps des Romains qui avaient, dans cette partie de l’Afrique Yaquœ calidœ colonia, l’aquœ tibilitanœ, etc., la première à Hammam-Merigâh, l’autre à Hamman-Berda.

Le territoire de l’Algérie abonde aussi en mines et en carrières. Les Romains en avaient découvert de toute espèce. Les beaux marbres jaunes de la Numidie , les marbres statuaires, l’albâtre des gorges de l’Atlas étaient très estimés. Pline a spécialement désigné l'existence de l’or et des diamants dans le nord de l’Afrique. Quelque erronées que soient souvent les indications de ce naturaliste , cette fois on ne peut les révoquer en doute. Les grenats, les calcédoines, les cristaux de quartz se rencontrent assez fréquemment dans l’Atlas. Un des affluents de la rivière de Constantine porte le nom de rivière de l’or (Oued-el-Dzchel). L’autre de ses affluents, l’Oued-el- Rummel, roule des sables aurifères parmi lesquels se rencontrent parfois des diamants. Les mines de fer s’y révèlent partout, n’attendant que la main de l’homme pour les exploiter. On voit le fer tantôt noircir le sable auquel il est mêlé, colorer en rouge la terre glaise , d’autres fois teindre l’argile en jaune brun et laisser partout dans les grès, les pierres, les ravins, une substance noire ferrugineuse. On y trouve aussi des mines de plomb et de cuivre presque à fleur de terre.

Cette abondance de richesses salines, thermales et minérales, qui caractérise spécialement la partie française de l’Afrique occidentale, mérite de fixer l’attention, et nul doute qu’elle ne soit un des premiers points qui appelleront les grandes spé^ culations privées.

bïïss^. . “L-4'

SOL DE L’ALGÉRIE : SES PRODUCTIONS 5 CE QU’ELLES ONT ÉTÉ, CE QU’ELLES POURRAIENT ÊTRE.

Le sol de l’Algérie est très variable, soit par sa nature, soit par sa qualité. A Oran, l’épaisseur moyenne delà terre végétale est de sept pouces; le sous-sol est calcaire ou schisteux. ABone, le sous-sol est siliceux: l’humus dépasse vingt pouces. Pur terrain d’alluvions, le sol de la Mitidja est une masse argileuse et grisâtre abondante en substances végétales ou ferrugineuses, en détritus de toute espèce. Sa qualité laisse peu de chose à désirer.

Les anciens peuples représentaient l’Afrique sous l’emblème d’une femme couronnée d’épis, ombragée de touffes de palmier et portant à la main une corne d’abondance qu’entouraient des grappes de raisin. En voyant aujourd’hui cette terre presque entièrement en friche, on pourrait croire que l’emblème de fertilité sous lequel on la représentait n’était qu’une exagération hyperbolique : il n’en est rien cependant. Cette puissante nature est au contraire caractérisée par une spontanéité de production qui étonne, et on comprend que l’Afrique ait été jadis le grenier de Rome. Les céréales, les plantes fourragères, les farineux, les ombellifères y acquièrent un développement prodigieux. Les arbres, les végétaux des autres parties du monde s’y naturalisent et s’y propagent presque sans culture. Des végétations distinctes s’y voient souvent en contact et frappent par leur opposition. Sur les sommités des hautes collines s’élèvent parfois en amphithéâtre le noyer, le cerisier, l’orme, le frêne, le sureau à larges feuilles: au-dessous croit spontanément le figuier, le pistachier, le jujubier, le caroubier dont le vert plus ou moins foncé est relevé par les brillantes fleurs du laurier-rose : le nopal, le lentisque sont liés entr’eux par des vignes sauvages à l’ombre desquelles fleurissent l’acanthe, l’angélique, l’asphodèle, les iris, le lupin jaune et toute la grande famille des scilles : la ronce et le lierre s’attachent aux vieux troncs mêlés aux cactus, aux grenadiers et aux rosiers

sauvages. Les arbres odoriférants, les myrtes, tes garous, l'épine-vinette , le genêt, la lavande embaument l’air des émanations les plus suaves.

Cette puissance de végétation est due à la profondeur assez générale de l’humus. Quoique la majeure partie des plaines n'ait pas été cultivée depuis des siècles, les défrichements en sont faciles et peu coûteux. Sur presque toute la surface, l’agriculture peut appliquer la charrue sans autre préparation que de brûler les broussailles ou les hautes herbes. La culture de quelques plantes tropicales, le sucre, l’indigo, le coton, s’y pratiquerait avec succès. On y cultiverait avantageusement le riz, le chanvre et le lin. Toutes les variétés de mûriers y croîtraient rapidement, et, en peu d’années, sur les marchés de l’Europe et de l’Asie, les soies d’Alger pourraient avantageusement soutenir la concurrence. La vigne plantée en grande culture y serait très productive: le raisin qu’elle produit y est excellent. On y trouve aussi des bananiers, mais plantés sans discernement et avec peu d’intelligence. Leurs fruits y viennent rarement à maturité. Quant au dattier, quoiqu’il soit très commun en Algérie, il croît principalement et de préférence dans le Biledulgerid (pays des palmiers), plaine immense, qui, au sud, sépare la chaîne de l’Atlas du désert du Sahara dans toute sa longueur, et s’étend depuis l’Océan à l’Ouest jusqu’à l’Égypte et la Nubie à l’est.

La volaille, le gibier abondent en Algérie; ce sont les mêmes espèces que celles d’Europe.

Parmi les oiseaux on remarque le moineau cap sa , d’une beauté rare et d’un chant si doux , qu’on ne trouve rien de comparable parmi les autres oiseaux. La côte y est très poissonneuse : le rouget, la dorade, la bonite et les autres poissons exquis y sont communs. Depuis l’occupation française, cette branche d’industrie est exploitée avec succès : de grandes entreprises de pêcherie y seraient avantageuses. Les Romains, qui s’y connaissaient, faisaient le plus grand cas des poissons j de la côte d’Afrique, et les préféraient à ceux de l’Europe.

On n’a pu connaître que peu-à-peu les ressources de l’Algérie: par exemple, on l’a crue d’abord déboisée: il n’en est

rien. Legrand et le petit Atlas produisent beaucoup de forêts de diverses espèces de pins, de chênes-lièges qui pourraient fournir assez de liège pour la consommation de toute l’Europe, de chênes verts qui produisent un gland doux et assez savou- r reux que les Arabes mangent et dont les troncs pourraient fournir d’excellents bois courbes pour les membrures de bâtiments. L’agence forestière de l’Algérie et les armées expéditionnaires ont déjà constaté l’existence d’une étendue de forêts de plus de soixante-dix mille hectares.

Ainsi en s’en rapportant seulement à ce qui est authentiquement connu de nos jours sur les productions de l’Algérie , on comprend sans peine que l’Afrique occidentale ait été le grenier de Rome. C’était delà, en effet que, sous les empereurs, arrivaient tous les blés qui nourrissaient la m étropole de l’univers : tout compétiteur à l’empire, tout général ambitieux qui voulait affamer Rome et soulever le peuple , commençait par arrêter les arrivages d’Afrique ; et cette mesure était devenue si efficace que c’était par là que débutaient, dans les derniers temps de l’empire , toutes ces ambitions viles et sanglantes qui aspiraient au trône des Césars.

Depuis lors la fertilité de l’Afrique n’a pas déchu : la terre n’attend que la culture et ce que Rome a fait , la France peut le faire. Les indigènes eux-mêmes quand ils seront sûrs d’une protection efficace, et de ne pas semer pour d’autres ou pour voir brûler leurs moissons , seront les premiers à cultiver la terre : ils s’attacheront ainsi au sol et au gouvernement qui, leur accordant aide et protection, leur assurera leurs propriétés. Et qu’on ne croie pas qu’en cela nous préjugeons trop en leur faveur : il existe un précédent 'qui ne doit pas être perdu de vue dans tout ce qu’on pourra déterminer à ce sujet. C’est celui de Massinissa qui, dans le cours d’un règne de soixante années, apprit aux Numides errants à se créer des richesses par la fertilité de leur sol, changea totalement la face du pays, et par l’évidence d’un bien-être qui dépendait d’eux, sut fixer une population errante et couvrir de riches moissons, des campagnes jusque là incultes.

Le miel dont l’Arabe a toujours une provision abonde en

Algérie. Il y est d’une très bonne qualité et, avec plus de soin et d’intelligence dans l’éducation des abeilles, ou tout est encore à faire, il pourrait soutenir la concurrence avec celui de l’Hymète et de Narbonne.

On trouve peu d’animaux malfaisants : le lion ne quitte guère le désert. L’hyène, le léopard, l’once, les grands reptiles ont été refoulés dans les oasis inhabitées. L’once ne se montre que dans les chaînes du Grand- Atlas. La vipère cependant n’y est pas rare : dans quelques parties du pays , l’araignée venimeuse et le scorpion y sont communs : parmi ces derniers à Zerbis, dans la régence de Tunis, il en est dont la piqûre donne une mort instantanée. Nous avons été en possession d’un qui était annelé comme un serpent de grande race et avait quarante deux lignes de long : un chien piqué par lui ne vécut que sept secondes et, dans ce court intervalle, son corps s’enfla tellement qu’il doubla de volume ; ses yeux et la partie charnue du museau se colorèrent immédiatement d’une teinte d’un jaune bleuâtre qui se nuança de rouge et puis de vert qui devint la couleur dominante. Telle était la puissance de venin, qu’en voyait ces nuances se succéder à vue d’œil.

La race bovine est petite et maigre : les vaches n’y donnent que peu de lait. La race ovine qui se compose de moutons de grande et de petite espèce pourrait être facilement améliorée: la grande espèce surtout donne une laine d’une très bonne qualité et qui, avec des soins, pourrait devenir un bien précieux produit. Les autres animaux domestiques sont leschè vres qui y abondent : le cheval qui appartient à cette race infatigable des chevaux numides, si célèbres dans l’antiquité, l’âne qui est de la grande espèce des ânes d’Égypte , et le kumrah très commun sur le versant oriental de l’Atlas et qui provient, dit-on, d’un âne et d’une vache, fait qu’il ne nous a pas été possible de vérifier.

Mais un des animaux qui rendent le plus de service aux Arabes, c’est le chameau, sobre, frugal, patient, infatigable, se contentant pour sa nourriture du chardon le plus sec, de l’épine la plus pelée. Créé pour le désert où l’eau est si rare , lorsqu’il en trouve il boit pour huit jours. La nature l’a doté d’es-

Tf h 2

pèces de réservoirs assez vastes pour contenir cet énorme volume de fluide. Une fois remplis, il tire à volonté de ces réservoirs la quantité nécessaire pour étancher sa soif : il fait passer l’eau dans son estomac où elle fait le même effet que si elle sortait d’une source. Par ce moyen, il peut patiemment poursuivre tout le long du jour son pénible voyage, portant sur son dos un poids prodigieux , traversant des contrées où régnent des vents brûlants, dans des sables mouvants qui ne refroidissent jamais. Les Arabes ont plus de mille mots pour nommer le chameau, le plus poétique et le plus juste est celui qui désigne cet utile animal sous le nom de Vaisseau du désert.

11 y a plusieurs races de ces animaux, ces races elles-mêmes se divisent en famille. Dans la race des coureurs qu’on appelle Ileiriee t qui comprend la Talaye , la Se fou/ e et la Tasaye , cette dernière espèce fait en un seul jour neuf jours de marche ordinaire. Jackson rapporte que la Tasaye peut aller dans sept jours du Sénégal à Mogador. La distance est de onze cents milles anglais.

Nous nous proposons de revenir à mesure que l’occasion s’en présentera sur les objets sur lesquels nous venons de résumer quelques indications sommaires. Mais avant de nous engager dans la relation des faits qui se rapportent directement aux conquêtes françaises, il est d’une haute importance de jeter un coup-d’œil rétrospectif sur les peuples antérieurs dont les dominations ont laissé des traces dans l’Afrique occidentale. L’expérience est la loi par excellence, et l’homme ne sait qu’en vertu de ce qu’il a appris. Aussi effacer le passé serait, en quelque sorte, effacer l’homme même, et, sur une terre où rien n’a changé que les noms, nous avons pensé que le passé serait peut-être plus qu’ailleurs bon et utile à consulter. Puis tous les peuples dominateurs de cette antique contrée ont laissé des traces plus ou moins sensibles qui ont fait des empreintes plus ou moins profondes sur le caractère national des tribus atlantiques : il était important de les démêler et de les signaler comme autant de jalons qui pourront faciliter à la France l’œuvre d’avenir au’ elle est appelée à compléter.

Page 1