‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 3 sur 37 · PÉRIODE CARTHAGINOISE · texte numérisé non relu

PÉRIODE CARTHAGINOISE

Si, comme on Ta déjà vu, il est impossible de déterminer quels furent les peuples primitifs de l’Afrique occidentale , il n’est guère plus facile de préciser l’origine de ceux qui y ont précédé la période carthaginoise. Aucun monument régulier ne permet d’en suivre la trace avec quelque certitude. Les chronologistes n’ont pas manqué cependant; mais, à défaut d’origine certaine , ils nous ont légué des hypothèses très contestables. Strabon , Hérodote ne rapportent que les récits fabuleux de leur temps sur les habitants du nord de l’Afrique. Hiempsal , historien punique , les représente comme une agrégation des races nègre et sémitique qui formèrent deux grands peuples, les Libyens, qui occupèrent le littoral, et les Gétules, qui se confinèrent dans les vallées du haut Atlas. Yarron qui, pour trouver une noble origine à Rome, avait pâli sur les antiquités du globe, peuple les plages atlantiques d’ émigrants qu’y refoulèrent les révolutions successives de l’Asie occidentale. Salluste a suivi la tradition de Yarron, Pline celle de Salluste. Une émigration chananéenne est, suivant Procope , la souche des populations de cette partie de l’Afrique: après lui une historien berbère du xive siècle, Ebn-Khal-Doun attribue à Ber, fils de Mazick, fils de Chanaan, l’origine des Berbères.

Des dissertations, d’après des documents aussi contradictoires, ne pourraient qu’être oiseuses. Nous ne chercherons pas à les concilier. Nous constaterons seulement que dans l’antiquité comme dans les temps modernes, deux races distinctes, l’une nomade, l’autre sédentaire, ont occupé le sol de l’Afrique occidentale, et soit que l’élément du progrès leur ait manqué, soit que leur constitution sociale en ait paralysé les effets, nous retrouverons ces peuples avec les mêmes usages, les mêmes habitudes, les mêmes haines, les mêmes discordes, se touchant toujours sans se confondre, et, à deux mille ans d’intervalle, conservant, sans la plus légère altération, leur caractère primitif. Ces peuples sont les Arabes et les Kabyle?

que l'antiquité désignait les premiers sous le nom de Numides, les seconds sous celui de Berbères.

Il est curieux de constater l’immobilité du caractère général de ces races en transcrivant les portraits qu’en ont tracés deux historiens, Salluste et Joinville, qui avaient pu en juger par eux-mêmes, l’un il y a près de deux mille ans, l’autre il y a plus de six siècles. « La race numide, dit Salluste, dans son « Histoire des guerres de Jugurtha , est dure, agile, infati- « gable. Les Mapalia , espèce de tentes alongées faites d’un « tissu grossier, et dont le toit cintré ressemble à la carène « renversée d’une galère, leur servent d’habitation; ils s’y « couchent sur la terre ou sur des peaux de bêtes et s’y entas- « sent pêle-mêle. Ils ont une manière de combattre qui con- « fond la tactique romaine: se précipitant impétueusement et « avec un grand tumulte sur l’ennemi, on dirait une attaque « de brigands plutôt qu’un combat régulier. Quand ils ap- « prennent que l’ennemi doit se porter sur un point, ils dé- « truisent les fourrages, empoisonnent les vivres , emmènent « au loin les bestiaux, les femmes, les enfants , les vieillards. « Les hommes valides se portent alors sur le gros de l’armée, « évitant tout engagement général, mais attaquant tantôt l’a- « vant-garde, tantôt l’arrière-garde, et les harcelant sans « cesse. Sans jamais livrer de bataille rangée, ils ne laissent « point de repos à l’ennemi. Dérobant leur marche à la fa- « veur de la nuit, ils fondent à l’improviste sur les détache- « ments isolés, les dépouillent de leurs armes, les massacrent « ou les font prisonniers, et dès qu’ils voient arriver du se- « cours, ils se retirent sur les hauteurs voisines et échappent à « toute poursuite. »

Voici maintenant comment les dépeint, dans ses Mémoires, Joinville , le compagnon d’armes et l’historien de saint Louis.

« Les Béduyns donc sont gens qui vivent avec les Sarrazins « mais ils tiennent une autre manière et façon de vivre, car « les Béduyns ne croient pas en Mahomet comme font les « Sarrasins, mais ils tiennent et gardent la loi Héli ( d’Ali ), « qu’ils disent être oncle de Mahomet. lisse tiennent aucunes

c fois dans les montagnes et déserts, et croient fermement « entre eux que si l’un d’eux endure la mort pour son sei- « gneur ou pour quelque autre bonne intention, que son âme « va en un autre meilleur corps et plus parfait, et est plus à « à son aise dans ce corps quelle n’était auparavant. Au « moyen de quoi ils ne font faute de s’offrir à la mort par le « commandement de leurs anciens et supérieurs. Ils n’ont ni « ville ni cité où ils puissent se retirer , mais demeurant tou- « jours aux champs ou dans les déserts, et quand il fait un « mauvais temps ils fichent en terre une façon d’habitacle qui « est faite de tonnes et de cercles liés à des perches, ainsi que « font les femmes quand elles font sécher leur lessive, et par « dessus ces cercles et perches, ils jettent des peaux de grands « moutons. Ceux qui suivent les guerres sont communément « à cheval, et le soir, ils tiennent leurs chevaux auprès d’eux « et les laissent paître sur l’herbe sans leur donner autre « chose. Ils ne sont jamais armés en défensive quand ils vont « combattre, pour ce qu’ils disent que nul ne peut mourir « qu’un certain jour qui lui est ordonné, et à cette cause, ils « ont une façon entre eux, que quand ils veulent maudire « leurs enfants, ils leur disent en cette manière: « Tu sois « maudit comme celui qui s’arme de peur de la mort. » En « bataille ils ne portent qu’un glaive fait àla mode de Turquie « et sont tous revêtus d’un linge blanc comme un surplis (le « burnous). Ils sont laids et hideux à regarder, car ils ont la « barbe noire outre mesure. Ils vivent du lait de leurs bêtes, « de quoi ils ont grande abondance. »

En lisant les lignes de ces deux historiens, on croirait lire un bulletin actuel de l’armée française d’Afrique, ou une relation d’un voyageur moderne.

Tel est le peuple dont rien n’a pu encore dégrossir l’écorce primitive, dont tant d’invasions et de conquêtes n’ont pas modifié les habitudes , et dont le caractère spécial ne s’est jamais altéré, pas même au contact de la civilisation romaine, qui a exercé une si grande puissance d’assimilation sur tous les autres peuples. Cette tâche était peut-être réservée à la France.

Aux civilisations phénicienne et grecque, c’est-à-dire h Carthage et à Cyrène, les habitants de la région de l’Atlas durent quelques éléments nouveaux. Les premières colonies asiatiques s’étaient établies sur le littoral de l’Afrique septentrionale. C’est à elles que les tribus libyennes dans lesquelles étaient alors confondus les Gétules, Numides, Maurusiens, paraissent avoir emprunté un culte grossier au soleil, à la lune, aux étoiles.

Jusqu’à l’an 680 avant J. -C. l’histoire n’offre aucun monument certain sur l’établissement de ces colonies sur la côte occidentale d’Afrique. Il paraît cependant qu’il y avait cinq grandes villes grecques qui avaient fait donner à cette partie de la Libye le nom de Libye Pcntapole. Mais à cette époque une colonie de Doriens y aborda et fonda la ville de Cyrène dans cette partie du littoral de la régence de Tripoli, connu aujourd’hui sous le nom de Barka. Les nouveaux colons, assaillis d’abord par les indigènes, furent ensuite assaillants; ils étendirent leurs conquêtes et devinrent assez puissants pour s’attaquer aux satrapes d’Égypte.

Vers ce même temps, Carthage était devenue, de puissance commerciale, puissance militaire et conquérante. Les conquêtes des Cyrénéens, le développement des colonies grecques soit sur les côtes de la Gaule, soit sur celles de la Libye excitèrent sa jalousie et son émulation. Elle prépara une expédition formidable et elle envahit la Sicile. De ce point cen» tral de la Méditerranée et des colonies grecques d’Occident, elle voulait menacer à la fois Cyrène et Marseille qui, l’une au nord, et l’autre au midi, élevaient à son commerce une concurrence et une rivalité dangereuses.

Cette expédition ne fut pas heureuse. Gélon, tyran de Syracuse, écrasa l’armée carthaginoise dont les débris ne purent regagner qu’avec peine l’Afrique. Ce revers ne fut que momentané. En peu de temps tout le littoral de l’Afrique occidentale, depuis la grande échancrure des Syrthes jusqu’au delà du détroit de Gibraltar (les colonnes d’Hercule), fut soumis à la domination de Carthage. Les côtes méridionales de l’Espagne, les Baléares, la Corse, la Sardaigne et enfin une partie de la

Sicile elle-même tombèrent en son pouvoir. Ce fut dans cette marche gigantesque vers la monarchie universelle qu’elle rencontra Rome sur sa route et qu’ après une lutte de plusieurs siècles, elle se brisa si complètement contre elle, qu’elle n’a pas même laissé des annales de son histoire (1).

Nous ne suivrons pas Rome et Carthage dans cette lutte gigantesque dont le sceptre du monde devait être le prix. Nous n’en dirons que ce qui sera indispensable pour servir à l’intelligence des faits qui se rattachent directement à l’influence que la civilisation phénicienne a exercée sur les peuples des plages atlantiques.

On sait quelle fut l’origine de la première guerre punique. Les Carthaginois étaient parvenus à fonder, en Sicile, de grands établissements permanents à Agrigente, Géra, Camarine, Himère. Les Syracusains étaient maîtres d’une autre partie de Vile. Deux partis s’étaient formés dans une des villes; l’un réclama le secours des Carthaginois, l’autre celui des Romains. Rome et Carthage se trouvèrent en présence.

Rome, jusqu’alors, n’avait étendu ses conquêtes que sur le continent : elle n’avait ni flotte ni marine. Dans cette situation, attaquer une puissance maritime, dont les flottes couvraient les mers, était un de ces traits d’audace dont fourmille l’histoire des premiers temps de Rome. Sans matelots, sans vaisseaux, elle parvint bientôt à s’en créer par une énergie, une patience, une persévérance qui sont un des traits caractéristiques du génie romain. Elle fut battue d’abord par des ennemis à qui cet élément était familier, par la tempête contre laquelle elle n’avait pas eu le temps d’apprendre à lutter. Mais enfin elle battit les Carthaginois non seulement sur terre, mais

(1) Il est impossible que la Carthage peinte par les Polybe et les Tite-Live soit celle qui retarda de deux siècles l’esclavage du monde. Rome, peu généreuse, voulut la frapper encore après sa chute en la rendant inconnue et odieuse aux générations. Lors de la destruction de Carthage (146 ans avant J.-C.) les annales puniques furent abandonnées parles Romains à Micipsa, roi des Numides ; et par patriotisme autant que par orgueil national, Rome fit ensuite et laissa corrompre les monuments de la morale et de l’histoire de sa rivale.

encore sur mer, et elle apprit à lutter contre la tempête. Cette première guerre punique fut marquée par la mort héroïque de Régulus, et cette mort elle-même fut due à un fait qu’il est d’autant plus important de signaler, qu’il peut dans l’avenir offrir quelque analogie avec la situation des Français en Algérie.

On sait comment Régulus prisonnier, envoyé, sur parole, à Rome pour traiter de sa rançon, conseilla au sénat de repousser les conditions de Carthage et retourna noblement subir le supplice qui l’attendait. On sait par quelle horrible raffinement de barbarie, enfermé dans un tonneau intérieurement garni de pointes acérées et lancé sur une pente rapide, il rouva la mort dans des soufîrancec inouies.

L’abnégation [sublime de Régulus aurait trouvé grâce aux yeux de Carthage, si elle n’avait 'vu en lui moins un ennemi vaincu qu’un général qui, le premier, avait trouvé le point vulnérable de sa grandeur et de sa puissance. Régulus en effet, attaquant Carthage en Afrique même, avait habilement exploité le mécontentement des populations africaines, et avait dû la facilité de ses premiers triomphes autant à la valeur des armées romaines qu’à l’aversion des tribus Numides contre eur dominatrice.

Par cette habile politique, le général romain lui léguait de graves embarras dans un court avenir, et c’est ici le lieu d’exposer sommairement la constitution intérieure de Carthage et la situation de ses colonies sur le littoral africain.

Trois états, la Mauritanie, la Numidie et la Libye formaient alors la division de l’Afrique Occidentale. La Libye formait le territoire de Carthage ; le fleuve Oued-el-Berbez ( te-Tusca ) la séparait de la Numidie fractionnée en deux peuples divers, lesMassyles du côté de la Libye, les Masscesyliens du côté de la Mauritanie, qui étaient séparés par le fleuve Oued-el-Kébir (l’ Ampsagct).

La constitution de Carthage était démocratique. Deux magistrats annuels, les suffettes, présidaient le sénat : le peuple ratifiait de son suffrage les délibérations de la noblesse : un tribunal de cent-quatre citoyens sanctionnait cette ratification

et balançait à la fois l’influence du rang et l’influence du nombre.

Aristote rapporte que cette constitution mit pendant cinq cents ans Carthage à l’abri des séditions du peuple et de la tyrannie des nobles. Si ce fait est vrai, Carthage aurait été, de toutes les puissances du monde connu, la seule qui ait résolu le problème social dont la solution coûtera bien des larmes et Lien du sang encore aux peuples modernes.

En l’acceptant comme tel, on doit regretter de n’avoir que des notions tronquées sur les annales carthaginoises. Cette lacune est d’autant plus déplorable qu’il est impossible qu’on n’eût pas tiré quelque enseignement utile d’un état social qui, comportant la coopération active de tous les membres, a traversé cinq siècles sans séditions et sans tyrans.

Un culte de cannibales que Carthage devait aux Phéniciens, dépare cependant ce que cette constitution eut d’imposant dans sa prodigieuse efficacité : c’était le culte à Saturne. On honorait le Dieu en jetant des enfants dans les bras de sa statue embrasée. Les grands de Carthage, les suffettes eux-mêmes se disputaient l’honneur de livrer leurs propres enfants à des prêtres bourreaux. Quand la nature leur en refusait, ils en achetaient de leur or au peuple indigent, et ces malheureux, liés à la statue du dieu d’airain, que ses ministres chauffaient par degrés, expiraient lentement après avoir passé par tous les accès de la rage et toutes les convulsions du désespoir.

Ce qui met le comble à l’horreur de ce barbare fanatisme, c’est que la mère de la victime, quelque fûtsonrang,était obligée d’assister à ce sacrifice et subissait une amende, si, sur ses traits altérés, perçait la douleur profonde de son âme. Il n’était pas même rare d’en voir de pieusement atroces qui, plus barbares que les prêtres de Saturne, caressaient leur enfant pour empêcher leurs larmes et’leurs cris dans la crainte qu’une victime gémissante ne déplût à la divinité.

Il serait difficile de concevoir que là où le fanatisme a bouleversé les instincts les plus affectueux, un peuple ait pu imprimer un caractère d’originalité à ses œuvres, si l’on ne savait que l’ordre social, religieux et moral de Carthage n’était,

comme celui des Phéniciens, ses fondateurs, qu’une sorte de manteau d’arlequin dont chaque peuple du monde avait fourni un lambeau. De là aux deux points les plus saillants de l’échelle sociale, deux choses si disparates, une constitution fort remarquable et un culte épouvantable.

Cependant, si l’on suit les développements de cette puissance carthaginoise partout où la haine et la jalousie des Romains n’ont pu l’altérer , on est frappé de l’habileté profonde et de l’esprit civilisateur dont les œuvres de ce peuple de marchands portaient l’empreinte, Ainsi, par exemple, pour ses colonies africaines dont nous avons principalement à nous occuper, et dont il nous importe , plus que tout , de préciser les conditions, Carthage avait adopté un système qu’il eût été peut-être utile et prudent pour la France de prendre pour modèle dans quelques-unes de ses parties. Le voici.

Carthage , en général, n’envahissait pas : elle procédait par occupation pacifique. Le trafic était son prétexte , la conquête son but. Un comptoir une fois formé sur un point de la côte, elle ne pénétrait que progressivement et lentement dans l’intérieur : elle ne s’assurait d’abord qu’un faible rayon de terre autour des remparts de sa colonie ; créait peu à peu des besoins aux indigènes, se les attachait en favorisant l’écoulement de leurs denrées ou de leurs produits, et , par l’appât des bénéfices , cherchait d’abord à se rendre utile et ensuite nécessaire. Elle commençait ainsi par se faire des partisans qu’il lui était facile plus tard de convertir en sujets. Le rayon de son occupation s’étendait, et elle imposait alors des tributs toujours combinés de manière à offrir à la population imposée quelque avantage commercial qui était, en apparence, un équivalent et une sorte d’indemnité. Les tribus libyennes lui fournissaient aussi des soldats que, par l’appât de la solde et du butin, elle maintenait à sonservice. Dans les querelles intestines des tribus qu’elle avait soin de fomenter et souvent de faire naître, elle prenait toujours parti pour les plus faibles : de cette manière, elle épuisait les plus fortes et se créait ainsi des facilités pour les maintenir toutes les unes par les autres.

Ces divers points obtenus, les indigènes devenaient ses

meilleurs auxiliaires pour son commerce avec l’Afrique centrale. Par eux, elle allait jusqu’au centre du désert chercher la poudre d’or, l’ivoire, les parfums et les esclaves noirs qui formaient les rameurs de sa marine. Par eux, elle transportait jusqu’au Niger et jusqu’en Ethiopie, les produits de l’Espagne , de la Sicile et de la Gaule.

L’agriculture était encore un des éléments de colonisation qu’elle employait avec succès. Elle organisait des colonies agricoles composées en grande partie d’indigènes, et lorsqu’elle les avait façonnés à la civilisation phénicienne , elle recrutait parmi eux des émigrants qui, mêlés à des Phéniciens, allaient fonder en d’autres lieux ou sur d’autres plages des colonies Liby-Phéniciennes. Elle favorisait, de tout son pouvoir, les alliances des chefs des tribus de l’intérieur avec les filles nobles de Carthage , et ne négligeait aucun des moyens qui pouvaient faire disparaître l’antipathie de race qui sera toujours dans l’Afrique occidentale un des plus grands obstacles à la fusion complète et sincère du peuple conquérant et du peuple conquis.

Par cette habile et adroite politique , les Carthaginois fondèrent plus de trois cents établissements coloniaux sur la côte de l’Afrique occidentale. Des villes, des ports, des forteresses, étaient sur une plage de près de quatre cents lieues, depuis la syrthe voisine des Hespérides jusqu’aux colonnes d’Hercule. Dans ce nombre étaient Alger Y J omnium oui’ J cosium des anciens; Bougie ( Saldœ ), qui encore conserve des traces de tous les peuples qui s’y sont succédés depuis vingt siècles; Cherchel ( Jol ), qui fut plus tard la Julia Cœsarea que détruisit un tremblement de terre; Gigel (Ingi/giles) , Bone (Uôo) et tant d’autres qu’il serait trop long d’énumérer.

Des conseils constitués sur une forme à peu-près analogue à celle de la métropole régissaient ces colonies, qui conservaient du reste assez d’indépendance, pour ne se soumettre qu’aux règlements et aux lois sanctionnés par leurs magistrats.

Pour déguiser autant que possible le joug qu’elle imposait et ne pas heurter trop profondément le sentiment d’indépendance des tribus Libyennes, Carthage autorisait des alliances

particulières enire ces dernières et les colonies fondées sur leur territoire. Elle se réservait seulement, sur les tribus, un droit de suzeraineté que le défaut de document ne permet pas de définir d’une manière précise, mais qui consistait probablement dans la levée d’impôts et de recrues. Les colonies se trouvaient ainsi des espèces d’intermédiaires entre les liens qui unissaient les tribus Libyennes à Carthage. Si ce mode, par cela seul que les colonies étaient , comme on l’a vu, mi-parties Phénicienne et Libyenne, avait l’avantage de déguiser la domination directe de la mère-patrie, il avait aussi l’inconvénient d’affaiblir les liens qui unissaient les tribus vassales à la métropole suzeraine. Ces tribus ne pouvaient être dès lors que des alliés douteux, prêts non-seulement à secouer le joug, mais encore à s’allier aux ennemis de leur dominatrice.

Les Romains étaient trop clairvoyants pour ne pas avoir reconnu ce point vulnérable de Carthage. C’est parla qu’il commencèrent à l’attaquer : c’est par là qu’ils devaient finir par l’abattre.

Après la première guerre punique, Carthage avait été forcée d’évacuer la Sicile. Ce revers lui fut doublement préjudiciable : d’abord, en ce qu’en restreignant ses possessions coloniales, il attaquait la base de sa puissance même : ensuite , parce qu’il fut le germe d’une révolte des Mercenaires qui, en moins de trois années, l’épuisa plus qu’une guerre de vingt ans contre Rome.

On appelait Mercenaires les soldats étrangers que Carthage avait à sa solde : ils composaient la majeure partie de son armée ; les auxiliaires formaient l’autre partie. Les citoyens de la république pouvaient se livrer ainsi presque exclusivement au commerce et à l’industrie. Ce système de recrutement avait l’avantage de ne pas dépeupler les villes et de n’apporter aucune perturbation dans le développement commercial ou industriel ; mais il avait aussi l’inconvénient de composer les armées d’éléments hétérogènes qui n’étaient unis entre eux par aucun lien moral, mais seulement par l’intérêt et l’amour du pillage. La Gaule fournissait à Carthage ses guerriers si habiles à manier les piques, l’Espagne sa redoutable infanterie, Ja Sar-

daigne ses intrépides archers, les îles Baléares ses adroits frondeurs, la Numidie son impétueuse cavalerie, la Grèce enfîu ses ingénieurs et ses stratégistes. Carthage ne fournissait que des chefs à ces armées formidables dans le succès , âpres au gain et au pillage; mais que le moindre revers abattait et que tout retard dans le payement de la solde aigrissait.

L’évacuation de la Sicile amena une de ces crises qui mirent Carthage à deux doigts de sa perte. En Afrique et en Sardaigne, les Mercenaires se révoltèrent, les auxiliaires se débandèrent : cette insurrection de l’armée se propagea dans les villes maritimes et à l’intérieur, elle réveilla toutes les haines suscitées par le joug de Carthage : les villes se soulevèrent; les tribus libyennes se joignirent aux insurgés; des grandes batailles eurent lieu; des villes furent emportées d’assaut, pillées, le sang coula par flots, l’incendie dévora d’immenses richesses. Carthage l’emporta enfin , en Afrique, mais son armée, sa puissance, sa force, ses ressources furent diminuées de moitié.

En Sardaigne le résultat fut plus désastreux encore. Elle trouva Rome sur sa route qui, sous prétexte d’intervention, s’empara de l’île et refusa de la rendre.

Trop affaiblie pour en réclamer la restitution par la force, Carthage dévora en apparence cette humiliation ; mais exaltée par l’excès du danger, par l’insatiable avidité d’une rivale qui peu à peu allait la réduire à l’enceinte de ses murailles, elle conçut et exécuta un des plus vastes et des plus gigantesques projets d’invasion qui eussent été tentés avant elle ; c’était d’envoyer une armée en Espagne, de prendre de là l’Europe à revers; de passer les Pyrénées, de traverser la Gaule, de franchir les Alpes et d’aller combattre Rome dans Rome même. Amilcar fut chargé de cette expédition. Après dix ans de guerre, il subjugua l’Espagne jusqu’à l’Êbre, qu’un traité avec Rome lui interdisait de franchir. Il fut tué dans une bataille ; son gendre Asdrubal, qui lui succéda, fut assassiné peu après par un Gaulois, et laissa le commandement à Annibal, qui, dès l’âge de neuf ans, avait juré aux pieds des autels, entre les mains de son père Amilcar, de haïr les Romains, et de les

combattre toute sa vie. Fidèle à son serment, Ànnibal passa l’Êbre et s’empara de Sagonte, alliée de Rome. Là commença la seconde guerre punique. Annibal avait vingt-deux ans. Son armée était de soixante mille fantassins, dix mille chevaux et trente éléphants. Quatre ans après il était en Italie : il avait gagné la bataille de Cannes* et heureusement pour Rome, il s’arrêta à Capoue.

On a reproché à Annibal de n’avoir pas mis le siège devant Rome après la bataille de Cannes, lorsque les Romains, écrasés sous le poids de ce grand désastre, n’avaient plus d’armée à opposer à la furie du vainqueur. Mais qu’on se rappelle que l’armée carthaginoise était composée de vingt peuples divers et manquait essentiellement de cette unité du sens moral qui fait la force d’une armée nationale. Abattue par le moindre revers, elle devenait indisciplinée parle succès : une fois gorgée de butin, elle n’aspirait qu’à se plonger dans de molles délices, seul but que des soldats achetés à prix d’or pouvaient se proposer en combattant pour une cause étrangère à l’intérêt et à la gloire de leur patrie. C’est ce qui arriva lors qu’après tant de combats, d’efforts et de peine, l’armée carthaginoise arrivée dans les riches et belles plaines d’Italie, eut vaincu Rome : elle trouva là le repos et l’abondance ; cela lui suffisait : elle s’y arrêta. Quoi qu’il en soit, Annibal resta seize ans en Italie, menaçant toujours Rome, et ne recevant jamais de Carthage ni renforts, ni argent, et une de ses plus grandes gloires est, sans contredit, d’avoir pu s’y maintenir avec une armée composée de tels éléments et dont la gloire n’était que le mobile secondaire.

Mais pendant ce temps, Rome avait déployé toutes les ressources de son astucieuse politique. Scipion était passé en Afrique, avait soulevé toutes les populations africaines qui étaient sous la domination de Carthage, et n’était qu’à cinq journées de cette capitale, lorsqu’ Annibal, rappelé d’Italie, arriva avec ses vieilles bandes qui furent écrasées à Zama. Carthage vaincue implora la paix. Elle lui fut accordée au prix des plus terribles sacrifices ; elle ne put entreprendre aucune guerre sans le consentement du peuple romain \ tous ses vais-

seaux longs, aunombr’e de cinq cents, furent livrés aux flammes, et enfin, aux portes mêmes de Carthage, à Zama, les Romains remirent sur le trône une famille de rois numides, que Carthage avait jadis dépossédés et dont l’ambition allait alors accélérer sa chute. Massinissa fut par droit d’hérédité nommé roi de cette puissante tribu numide, les Massiliens.

Entre cette seconde et la troisième guerre punique, cinquante ans s’écoulèrent. Rome, comme on l’a vu, avait jusqu’alors principalement attaqué et vaincu Carthage en exploitant le mécontentement des populations qu’elle dominait, et des alliés qu’elle s’était créés parla force de ses armes, parmi les tribus africaines. Ce sera maintenant par le même moyen qu’elle parviendra à détruire Carthage. Ce point est important à établir sous un double motif : d’abord, parce qü’il peut être d’un utile enseignement dans les rapports et les relations politiques de la France avec ces mêmes tribus; ensuite parce qu’il marque le point vulnérable des puissances qui, comme l’Angleterre par exemple, ne peuvent pas plus se suffire à elles-mêmes que Carthage, et ne puisent leur grandeur et leur puissance que dans une réunion de forces excentriques, qu’aucun lieu moral n’unit entre elles et qui se rompent moins encore par les armes que par la haine naturelle d’un joug imposé.

Carthage était vaincue, mais n’était pas détruite : Rome visait à sa destruction. Fidèle au système qui avait eu jusqu’alors de si heureux résultats, Scipion avait, comme on l’a vu , établi, aux portes de Carthage, Massinissa, qui maître de tout le pays depuis la Mauritanie jusqu’à Cyrène, était le plus puissant prince de l’Afrique. L’ambition connue du roi numide et des griefs particuliers à venger, étaient pour Rome un sûr garant que Carthage aurait à ses côtés un irréconciliable ennemi ; et comme, par le dernier traité, Carthage ne pouvait faire la guerre sans son consentement, elle l’avait mise en quelque sorte à la merci d’un prince ambitieux qui ne tarderait pas à l’affaiblir au point d’en rendre la conquête facile : c’est ce qui eut lieu.

Aux fréquentes incursions que Massinissa ne cessa de faire

contre Carthage succéda bientôt une attaque ouverte. Carthage se plaignit à Rome et n’obtint qu’une réponse dérisoire. Elle voulut alors repousser la force par la force ; Rome l’accusa de violer les traités, envoya une armée contre elle, et, après un siège qui dura trois ans, et pendant lequel Carthage déploya une énergie, un courage sans exemple jusqu’alors dans les annales du monde, et qui n’a été depuis imité qu’en France lors de la levée en masse de 1793, elle succomba sous le génie de Scipion-Emilien et fut réduite en cendres. Les sept cent mille habitants qui formaient sa population et qui échappèrent à cette dernière et terrible lutte, furent dispersés ou traînés en esclavage. Les colonies africaines devinrent la proie des Romains, qui peu à peu se substituèrent à l’empire de Carthage.

Ici s’ouvre pour l’Afrique occidentale une période qui va nous offrir le spectacle d’une lutte qui a des rapports frappants de ressemblance avec celle qu’y soutient la France depuis plusieurs années.

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