DU JARDINAGE
Pour comprendre tout ce que nous pourrons dire ici, il faut bien se pénétrer au préalable de ce qui suit. La saison infertile de l’Algérie est l’été, depuis le milieu du mois de mai, époque où finit la moisson, jusqu’en octobre, époque où commencent les pluies : la terre, frappée par la chaleur brûlante qui la pénètre et la dessèche, est complètement inféconde. Si l’on peut, à ce moment, lui procurer l’agent de la fécondation qui lui manque, l’arrosement, réunissant alors au suprême degré les deux puissances génératrices de toute fertilité, la chaleur et l’humidité, sa végétation devient tellement vigoureuse, qu’en quinze jours les plantes parcourent les mêmes phases qu’ elles n’accomplissent pas dans nos pays, en moins de six semaines et quelquefois deux mois.
Ce point une fois bien compris, on saisira sans peine quel prix on doit attacher aux terrains qui sont susceptibles d’irrigations pendant l’été, puisque ces terrains, au lieu de fournir une récolte annuelle, peuvent en donner jusqu’à six et sept ; ajoutez à cela que leurs récoltes sont de ces denrées nécessaires à l’alimentation jonrnalière des marchés, et dont, pendant les chaleurs, ils ont forcément le monopole.
Produits du jardinage. — Aussi, tel est l’avantage de ces terres, que, dans les environs immédiats d’Alger, il en est qui se louent jusqu’à 4 ,000 fr. l’hectare, et qu a trois lieues d’Alger vous les trouvez encore louées sur le pied de 500 f. l’hectare. Il ne faut pas se figurer que ces cultures jardinières no s’exploitent qu’aux portes de la ville : il est des jardiniers arabes qui, dans l’été, apportent des légumes de dix et quinze lieues ; or, il n’est pas de propriété un peu étendue qui ne possède en plus ou moins grande quantité quel-
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ques terrains arrosables, soit par des sources, soit par un droit à une prise d’eau, soit par un noria, ou puits à roue, dont l’eau est élevée au moyen d’une chaîne à godets mue par un âne. 11 est donc important d’exposer le jardinage comme une source de produits qui vivifient l’exploitation des colons.
Culture et irrigations. — Très généralement les eaux, à moins qu’elles ne soient extrêmement abondantes, sont reçues et accumulées dans un vaste réservoir, construit en briques et ciment, et disposé au-dessus du niveau du terrain que l’on veut arroser; puis, au moyen d’un robinet, l’eau s’écoule dans une rigole transversale aux planches du jardin et qui les domine; celles-ci reçoivent ainsi tour-à-tour l’irrigation par une tranchée faite à la brèche. Ces réservoirs sont fort coûteux à construire; si l’on n’accumule de l’eau que pour le service d’un hectare ou moins encore, 4 à 500 suffisent ; mais si l’on en veut davantage, on arrive promptement à faire un, deux et trois réservoirs de 1 ,000 fr. chacun, et néanmoins on a encore un grand bénéfice, vu le haut prix de loyer que ces irrigations donnent à la terre. Nous avons vuM. le baron Yialar, à trois lieues d’Alger, au-delà de Kouba, faire ouvrir d’énormes tranchées pour aller chercher en terre de minces filets d’eau, puis faire construire les réservoirs pour les recueillir, et malgré ces grosses dépenses y trouver d’honnêtes avantages. On est bien plutôt limité par la quantité d’eau dont on dispose que par les travaux à exécuter.
Ces cultures sont la spécialité des Espagnols, qui se montrent en Afrique aussi laborieux et intelligents que sobres et économes. Ils arrivent de Mahon ou des côtes d’Alicante misérables et en guenilles ; ils louent des jardins à moitié fruits ou même à prix d’argent s’ils trouvent quelque confiance ; au bout de deux ans, ils parviennent à payer la moitié des loyers d’avance, bientôt ils paient tout d’avancé, et en peu d’années ils ramassent une jolie aisance.
Conclusion. — Il ne faut pas s’exagérer, sans doute, la valeur du jardinage comme produit et but d’exploitation : dans les propriétés neuves, des frais considérables sont nécessaires pour la distribution des eaux, l’assainissement des terres, leur nivellement, etc. ; en second lieu, la petite quantité d’eau disponible le restreint toujours beaucoup ; mais néanmoins on ne saurait méconnaître que c’est un aide efficace pour le colon et un très profitable supplément de produit dans l’exploitation.
La culture des terrains arrosables forme le fond et l’essence de ce qu’on appelle jardinage ; les autres terres que l’on consacre aussi aux légumes n’ont rien de l’importance de celles-ci, et c’est seulement à cause de l’analogie du sujet, que nous allons dire quelques mots de la culture des légumes secs, tels que pommes de terre, haricots, et aussi parce que jusqu’à présent ces plantes n’ont véritablement été cultivées que comme légumes et par très petites portions.
La pomme de terre. — Les pommes de terre rendent moins en Afrique qu’en France :1a différence proportionnelle est d’un grand tiers dans le rende-
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ment ; ce désavantage est compensé par la possibilité de deux récoltes par an, Tune vers Noël, l’autre dans l’été. De cette manière on peut, après les pommes de terre récoltées à Noël ou un peu avant, faire immédiatement une nouvelle culture, ou bien faire succéder à un produit recueilli en février ou mars un semis de pommes de terre à cueillir pendant l’été ; cela peut considérablement augmenter le produit de quelques champs ; et cependant leur culture a été peu suivie jusqu’à présent, ce qui explique le prix très élevé auquel elles ont toujours atteint, celui de 5 à 10 fr. les cent livres, selon le moment ; aussi en apporte-t-on des quantités considérables de France, et nous savons que, malgré le poids incommode de cette denrée, on en expédie avec avantage des ports de Bretagne et de Normandie.
Son produit. — Il est difficile d’établir ici le produit certain et constaté de la pomme de terre en grande culture, vu que les jardiniers presque seuls l’ont cultivée jusqu’à ce moment ; mais il est incontestable, en considérant la proportion du rendement et les renseignements et observations que nous avons pu nous procurer, qu’en se bornant même au prix de 5 fr. lo quintal, on pourrait avoir un produit net de 250 fr. par hectare, et plus, eu égard à la facilité que l’on a d’avoir après la pomme de terre un autre produit ; mais nous avons lieu de penser que c’est un des produits que les chances des saisons rendent le plus inconstant en Afrique.
Fèves et haricots. — Les fèves et haricots se cultivent également en fort petite quantité, comme la pomme de terre; leur prix est de 50 c. la livre pour les haricots et de 20 c. la livre pour les pois chiches.