KABYLIE
ÂLGiîRïEr 33
le succès de toute compression véhémente ne dépasse guère( un temps déterminé; qu’un travail préparatoire est toujours nécessaire pour connaître et bien apprécier les points par où la fusion peut s’opérer avec le plus d’uniformité et le moins de commotion, et, sous ce rapport, du reste, elle a laissé à la France un exemple curieux à étudier. Aussi la suivrons-nous avec quelque détail, dans sa conduite en Afrique; et si nous avons à signaler des obstacles graves qu’elle a eu à surmonter, c’est que ces obstacles découlaient de la force même des choses, et que des fautes accidentelles ont autant contribué, que leur production inévitable, à en accroître la gravité.
Son premier soin, après la destruction de Carthage, fut de partager l’autorité des provinces africaines entre les princes numides ses alliés. Elle s’en réserva expressément la souveraineté, et sans mettre entièrement ces princes sous sa dépendance, elle s’appliqua spécialement à élever entre eux des intérêts divers qui devaient empêcher toute réunion. En cela elle suivit la politique de Carthage.
En même temps elle favorisa l’établissement de colonies italiennes qui, dans les villes déjà existantes, remplacèrent peu à peu l’élément phénicien forcé ou de s’expatrier ou de subir la loi du peuple conquérant. La constitution des colonies resta, à peu de choses près, la même, et elles se gouvernèrent comme par le passé ; mais seulement dès que l’élément romain s'y fut assez fortifié pour y prévaloir, Rome y consolida son pouvoir par des attributions nouvelles ou des extensions de territoire qui diminuèrent d’autant la puissance des princes ses tributaires ou ses alliés.
Cette politique, favorisée d’abord par les circonstances, lui réussit, et la domination romaine se substitua partout à celle de Carthage, sans avoir à traverser aucune de ces terrible phases qui marquent le début de tout régime nouveau. Mais cette situation ne pouvait être considérée comme normale. Il n’était pas présumable que l’élément libyen ou numide partout comprimé accepterait indéfiniment sans protestation un état de choses qui n’était, en définitive, que la consécration forcée du droit de conquête. Une circonstance indépendante de toute T. I. 3
prévision politique avait momentanément favorisé la soumission complète des tribus libyennes et numides, une autre circonstance dérivant du même principe, amena leur soulèvement. Voici ce qui arriva.
Micipsa, fils de Massinissa, avait été, après la destruction de Carthage, un des princes numides les plus favorisés par les Romains. Il prit son père pour modèle et l’imita dans ce qui avait fait sa gloire ; il continua l’œuvre de civilisation des Numides. Un règne de trente ans et une persévérance digne d’éloges, lui permirent de marcher avec succès dans une voie dont son père avait aplani les difficultés principales. Les tribus numides l’y suivaient sans peine parce que son origine déguisait l’odieux du joug étranger, et qu’en lui obéissant, elles croyaient n’obéir qu’à un des leurs. Dans tout son royaume, l’agriculture prit un grand développement ; l’industrie s’y ouvrit plusieurs branches où elle ne s’était pas encore exercée ; les arts eux-mêmes furent cultivés avec succès, et le Numide, jadis errant et alors fixé dans des villes, ne resta pas étranger au mouvement civilisateur que Rome imprimait au monde.
Mais à sa mort son royaume échut à deux de ses fils : Adherbal, Hiempsal et son neveu Jugurtha, qu’il avait appelé à sa succession.
Ici, cette partie de l’histoire de la domination romaine, en Afrique, a un rapport de similitude si frappant avec ce qui se passe de nos jours en Algérie, que les lecteurs nous saurons gré d’entrer dans quelques détails historiques à ce sujet.
Jugurtha avait servi en Espagne sous les Romains, et s’était distingué au siège de Numance. Fier, intrépide, audacieux, indomptable, se pliant avec peine aux exigences de cette civilisation qu’on imposait à son pays, il avait toutes les qualités d’un vrai Numide, toutes celles qui devaient lui attacher des populations qui prisaient plus les sauvages instincts, les biens faciles d’une barbarie native que le bien-être difficile, les vertus contestables d’une civilisation qu’ils comprenaient à peine.
C’est ce qui eut lieu. Dès la mort de Micipsa il put disposer
d’un parti assez puissant pour pouvoir impunément entreprendre tout ce que son audacieuse ambition pourrait lui suggérer. En peu de temps il se substitua aux deux fils de Micipsa. Il fit assassiner Hiempsal dans sa résidence de Thumida, attaqua Adherbal, le vainquit et le chassa de ses états. Adherbal se réfugia à Rome et y demanda du secours : Jugurtha se com tenta d’y envoyer des ambassadeurs qui, répandant avec profusion l’or dans le Sénat, obtinrent une transaction si favorable pour lui, qu’il ne put s’empêcher de s’écrier en l’apprenant : « Ah ! ville vénale, tu ne serais bientôt plus s’il se présentait un homme assez riche pour t’acheter ! »
Le Sénat avait partagé la Numidie entre Adherbal et Jugurtha, mais ce dernier, sûr alors d’obtenir tout du Sénat avec de l’argent; attaqua de nouveau Adherbal, l’assiégea dans Cirtha (Constantine), sa capitale, le prit, le fît mettre à mort, et passa au fil de l’épée toutes ses troupes. En même temps, pour rester seul, sans compétiteur à l’empire, il fit assassine! dans Rome même, Massiva, petit fils de Massinissa.
Ces actes odieux de spoliation et de cruauté soulevèrent un cri d’indignation dans Rome, et cette fois, l’or de Jugurtha ne put détourner l’orage de sa tête : le peuple outré demanda la punition de l’usurpateur et de l’assassin. Une armée romaine passa en Afrique.
Alors commença entre Jugurtha et Rome une guerre qui dura sept ans : lutte terrible qui réveilla l’esprit d’indépendance , l’indomptable acharnement des tribus atlantiques contre tout joug étranger. Jugurtha ne tarda pas à personnifier en lui la nationalité numide. Un cri de guerre retentit dans toutes les gorges de l’Atlas : autour d’un chef audacieux et habile se groupèrent tous les instincts, toutes les haines qu’une domination séculaire avait contenus, mais n’avait jamais pu entièrement amortir. Ce fut un de ces terribles moments de crise pendant laquelle un peuple entier se lève, court aux armes et revendique une nationalité que la force a pu lui ravir, mais que la force peut lui rendre. Pour la première fois, depuis plus d’un siècle, les Numides combattaient pour une cause qui était la leur, et le succès semble devoir couronner
leurs héroïques efforts. Les Romains, quoique maîtres des côtes et d’une partie du pays, ne disposaient que des lieux qu’occupaient leurs armées : hors de là, tout était ennemi ou douteux allié. Le temps, les lieux, la saison, les hommes, l’occasion, tout était habilement exploité par l’audacieux et tenace génie du prince numide, et Rome put craindre un moment que sa puissance en Afrique fût à jamais compromise.
En effet, cinq grandes armées furent successivement gagnées ou battues : une d’elles, même commandée par Aulus, passa sous le joug, dernier terme alors de l’ignominie pour les vaincus. Mais enfin Marius tut envoyé en Afrique. Jugurtha vivement harcelé, traqué partout, n’avait plus ni villes, ni armée en Numidie : se réfugiant chez son beau-père Bocchus, roi de Mauritanie, il l’entraîna dans son parti, pendant trois ans encore résista aux Romains, et ne fut enfin vaincu que par la trahison. Bocchus, craignant pour ses états, le livra à ses ennemis. Ce chef intrépide, qui fut une des gloires de la nationalité numide, et qui sut se rendre aussi redoutable aux Romains qu’Annibal, mourut de faim à Rome, dans un cachot fangeux, où il fut jeté après avoir orné le triomphe de Marius. Il avait alors cinquante-quatre ans.
À cette époque seulement, se compléta la domination des Romains en Afrique. A l’empire des côtes que leur avait donné la chute de Carthage, ils Joignirent celui de l’intérieur, que leur assura la défaite de Jugurtha. La Numidie entière fut réunie à l’ancien territoire de Carthage qu’on appelait la province proconsulaire. Le roi Bocchus reçut seulement, en récompense de sa trahison, une petite partie du territoire contigu à la Mauritanie, et Hiempsal II, troisième fils de Micipsa, fut mis à la tête d’un petit royaume qu’on lui érigea dans la Numidie occidentale, et dont Cirtha (Constantine) devint la capitale. Tout le littoral, depuis Tinger (Tanger) jusqu’à l’Egypte, ne forma qu’une longue chaîne de colonies latines où l’élément numide fut en peu de temps absorbé, ou entièrement refoulé dans les vallées du midi de l’Atlas.
Alors se développa toute l’activité de la politique envahissante des Romains : alors se déploya le prodigieux instinct
d’assimilation de ce peuple-roi, dont la faculté la plus précieuse était, non pas tant de se faire accepter par les peuples vaincus, que de se les identifier par une politique habile et ferme. Aussi, l’Afrique occidentale fut bientôt la plus importante de ses provinces, et si, sur les confins du désert, la civilisation ne put qu’être subie par les indomptables nomades qui fuyaient devant elle, partout ailleurs elle fut acceptée comme un bienfait : aux immenses richesses naturelles d’un sol si favorisé, elle ajouta les produits merveilleux de ses inspirations et de ses lumières. Sous son influence, l’Afrique parvint à un degré de richesse et de prospérité qu’on croirait aujourd’hui fabuleux, si tous les auteurs contemporains ne l’attestaient, et si l’histoire des derniers siècles de l’empire romain ne prouvait d’une manière incontestable l’importance qu’attachaient à la province proconsulaire tous ceux qui, pendant cette effrayante et longue agonie, se disputèrent la pourpre des Césars.
Et ici nous devons consigner un fait que nous ne saurions trop recommander à l’attention de ceux qui comprennent toute l’importance de la conquête de l’Algérie par les Français: c’est que le caractère de tous les peuples en général a pour point de similitude, une tendance très prononcée à subir l’influence du bien-être par le travail. [Il résulte de là que, dès que ce but leur paraît évident, incontestable, ils se livrent sans peine au travail pour arriver au bien-être : toute la science consiste, dès lors, à ne laisser à ce sujet aucun doute dans leur esprit. ^C’cst ce que firent les Romains et ce qui explique les changements qui s’opérèrent dans les mœurs des Numides. A cette époque, en effet, beaucoup de tribus nomades adoptèrent la vie sédentaire et se livrèrent à l’agriculture ou à l’industrie; Toute la politique de Rome se borna à leur faire comprendre, par l’exemple, que le travail amenait le bien-être : ensuite, pour les dominer et les maintenir dans la soumission, par le commerce et l’agriculture,, elle lia les intérêts des indigènes aux siens, de telle sorte que la moindre atteinte portée aux uns rejaillissait sur les autres ; elle assura ainsi la continuation de ce qui était, par le mobile qui agit le plus efficace* ment sur les instincts à demi-barbares, l’intérêt.
Aussi, pendant près de deux siècles, depuis Auguste jusqu’au premier des Antonins, une seule légion, six mille hommes environ, suffit pour garder cette immense quantité de côtes et de territoire. Bien plus encore , l’élément numide s’était d’autant plus identifié avec l’élément latin que, lorsqu’éclatèrent les guerres civiles, les rois numides et leurs peuples s’y mêlèrent; ce ne fut pas, comme on pourrait le croire, pour faire tourner au profit de leur nationalité ces discordes sanglantes qui semblaient devoir ne finir qu’avec l’extinction des deux partis : au contraire, chacun, suivant ses affections et ses engagements, resta fidèle à la cause qu’il avait embrassée , et dans plus d’un cas, l’action de l’Afrique eut une influence majeure sur les décisions de l’Italie.
Mais cette importance même tourna contre elle. Elle devint le théâtre des intrigues, l’arène des partis. Pendant les rivalités de Marius et de Sylla, de César et de Pompée, c’est là que les partis vaincus venaient chercher un refuge ; c’est là qu’ils venaient encore chercher les moyens de se relever par la fortune des armes. Là vaincu, fugitif, proscrit, débarqua sur les ruines de Carthage, Marius ruine lui-même; là, Domitius essaya de relever le parti plébéien, vaincu pour la seconde fois en Italie par la mort de Marius ! Là , se réfugia Caton avec les débris de Pharsale! Là, le parti de Pompée et de l’aristocratie républicaine vint chercher et trouva son tombeau ! Vaincus par le génie et la fortune de César, tous les chefs périrent : Caton, Pétréius, par le suicide ; Scipion, par la tempête ; Labienus et d’autres, sur le champ de bataille ; Juba, roi numide, qui avait embrassé leur parti, par le poison. Les états de ce dernier, qui comprenaient la Numidie occidentale (Constantine et une partie de la régence de Tunis), et la Mauritanie orientale (Alger et Oran), furent réunis à la province romaine.
Les hainçs, les discordes, les guerres de Rome, étaient dès lors communes à l’Afrique. Il en était de même des richesses de la métropole du monde. Cette Afrique que les Romains avaient appelée : Leonum arida nutrix (l’aride nourricière des lions), était devenue une mine féconde dont le blé nour-
rissait le peuple de Rome, dont le commerce et Tindustrie allaient fournir une large part aux goûts immodérés et luxueux de Rome impériale, et enfin, dont les trésors excitaient la convoitise et la cupidité des gouverneurs rapaces à qui la province proconsulaire était échue en partage. La civilisation avait changé un inculte désert en terre féconde, des populations nomades ne prisant que l’indépendance, en peuple sédentaire sachant jouir des biens acquis par le travail. Ce que Rome avait fait, la France peut le faire.
Sous le règne d’Auguste, le gouvernement de l’Afrique reçut une nouvelle organisation. Deux rois numides, Bocchus et Bogud, léguèrent en mourant, au peuple romain, leurs états, qui furent la Mauritanie Cœsarienne (les provinces actuelles d’Alger, d’Oran et de Tittery), et la Mauritanie Tingitane (le Maroc). On en fit un royaume qu’on donna à Juba II, prince numide, qui avait reçu une éducation toute romaine et qui déploya, au profit de la civilisation, l’activité que ses ancêtres avaient consacrée à faire la guerre. Il établit sa capitale à Jol qui fut nommée alors Julia-Cœsaria, et qui est aujourd’hui Cherchel. Juba régna quarante-cinq ans, et l’application continue de ce prince à propager pendant ce long espace de temps, le goût du travail, les arts, les lumières, enfin tout ce qui constitue la civilisation, acheva d’opérer la fusion presque complète entre la race numide et la race latine.
De son règne découlent deux faits qui, pris au point de vue de cette histoire, sont d’une extrême importance à classer. Le premier, c’est qu’en donnant à Juba qui, en fait, n’y avait aucun droit, une portion des états légués au peuple romain par Bocchus et Bogud, on habituait peu à peu les Numides à recevoir leurs rois de la main de Rome. Le second, qui n’est pas moins important, c’est quel.es Numides, faisant des progrès plus rapides dans la civilisation sous l’influence directe des rois de leur race, par cela seul qu’ils croyaient n’imiter qu’un roi de leur sang et non pas des étrangers, Rome, adopta à ce sujet une politique d’une habileté incontestable. Dès que le mouvement civilisateur fut fortement imprimé sur un point,
cette partie fut annexée à la province romaine,* et Juba reçut en échange des districts plus vastes que ceux qu’il avait cédés, dans la Mauritanie, le grand Atlas; dans la Gétulie, le Bile*, dalgérid.
Cependant, une nationalité ne peut périr entièrement sans secousses, et quelle que fut l’habile politique de Rome ou la terreur de son nom, il devait se présenter encore plus d’une circonstance où les tribus numides, domptées plutôt que gagnées par la civilisation, chercheraient à briser des chaînes qui, pour être légères, n’en étaient pas moins des chaînes. Des causes, en apparence les moins directes, peuvent amener ce réveil d’un peuple dont on peut parfois éloigner le terme, mais qu’il est fort difficile de prévenir à jamais. C’est une • de ces lois à peu près générales , auxquelles les tribus numides, par goût et par caractère , ne pouvaient se soustraire longtemps. La circonstance qui amena cette seconde grande protestation contre l’occupation romaine, est assez curieuse à observer. Elle prouve que s’il est dangereux pour un peuple conquérant de blesser les susceptibilités du caractère national d’un peuple conquis, il ne l’est pas moins de heurter trop profondément la moralité née de ses usages et de ses habitudes. Sous ce rapport, l’appui que l’an 668 de Rome trouva parmi les tribus numides, la levée des boucliers deTacfarinas, peut être pour la France d’un utile enseignement.
César, à qui l’on n’a pas assez rendu cette justice, fut le premier et peut-être le seul des Romains qui, avant les empereurs, eût préparé la fusion des races antiques. Il avait compris que la nationalité trop exclusive de Rome était un obstacle à l’unité du genre humain, et que la force brutale seule était insuffisante pour l’opérer. Il s’était alors déclaré, non pas ostensiblement, mais par des actes qui laissaient percer ses intentions, le patron du monde vaincu. C’est ainsi qu’il avait fait asseoir des Gaulois dans le Sénat pour alléger le ;oug romain dans la Gaule; c’est ainsi qu’il releva les murs de Corinthe pour consoler la Grèce ; c’est ainsi qu’il rétablit Carthage pour restituer à l’Afrique une partie de la gloire de son passé.
La nouvelle Carthage fut bientôt la ville la plus florissante et la plus riche de l’Afrique et, peu d’années après son rétablissement, elle prit rang parmi les villes de l’Empire, après Rome et Alexandrie : elle en fut la troisième. A aucune époque, la puissance romaine n’avait jamais été si bien affermie en Afrique, et, à la fin du règne d’Auguste, l’élément numide semblait s’y être entièrement fondu dans l’élément romain.
Le long règne [de Juba II et son administration, à la fois sévère, habile et paternelle, avaient puissamment contribué à cette fusion ; mais à sa mort, il fut remplacé par Ptolémée, son fils , prince voluptueux et efféminé , ayant emprunté aux Romains d’alors leurs défauts et leurs vices, sans avoir conservé une seule des qualités et des vertus de ses aïeux.
Quelle qu’eût été jusqu’alors l’influence de la civilisation romaine sur le caractère national numide, elle n’avait pas été portée au point d’effacer entièrement les traits les plus caractéristiques de ces hommes à demi-barbares, de leur faire abdiquer tous ces instincts à demi-sauvages de courage, de valeur, de fierté virile, qui étaient pour eux des traditions et des titres cle race dont ils se glorifiaient. A la vue d’un prince efféminé, sorti de la tige de leurs rois, et dont la parure et la voluptueuse débauche étaient la seule occupation, ils firent un retour sur eux-mêmes et commencèrent à douter d’une civilisation, qui pouvait amener à ce point de dégradation. Comparant leurs instincts natifs à l’avilissement de leur roi, ils sentirent qu’ils valaient mieux que lui. Du mépris pour sa personne, ils passèrent à l’insoumission, de l’insoumission à la révolte.
A cette époque, un maure nommé Tacfarinas, après avoir étudié l’organisation des troupes romaines et s’être façonné à leur tactique militaire en servant dans leurs rangs, s’était retiré dans les tribus des hautes vallées de l’Atlas. Son courage, son audace, ses connaissances spéciales de la tactique romaine^ lui avaient valu un ascendant dont il ne tarda pas à profiter. Le pillage de colons isolés fut d’abord le seul but de quelques bandes qu’il était parvenu à réunir ; ces courses aventureuses,
le succès qui les couronna, le butin qui en fut le fruit, réveillèrent l’instinct guerroyant et pillard des tribus africaines. Quelques-unes se réunirent à lui et organisèrent le pillage sur une grande échelle : ce noyau devint bientôt une armée ; une des plus grandes tribus du Biledulgérid , celle des Musalons, élut Tacfarinas pour chef, et le roi maure Mazippa fit alliance avec lui et réunit ses forces aux siennes. L’insurrection fît des progrès rapides, et l’armée de Tacfarinas, déjà formidable par la réunion de celle de Mazippa, s’accrut encore des Maures et des Numides, dont le gouvernement de Juba II avait violemment froissé les convictions nationales. L’armée de Tacfarinas entra en campagne; toute l’Afrique fut en alarmes; avec sa cavalerie irrégulière, Mazippa ravagea le pays, jetant partout l’épouvante et l’effroi ; Tacfarinas s’avança fièrement au-devant des troupes romaines.
La puissance romaine en Afrique fut un moment compromise. Une seule légion y était cantonnée, et Furius Camillus qui la commandait, se trouva placé dans la fâcheuse alternative ou de combattre avec des forces d’une infériorité numérique trop disproportionnée, ou d’attendre des renforts. Dans le premier cas, une défaite pouvait propager l’insurrection, réveiller l’antipathie nationale contre toute domination étrangère et soulever contre l’autorité romaine, la Numidie entière ; dans le second, on tombait dans un danger aussi grand : c’était celui de faire croire aux Barbares qu’on les redoutait. Les Romains avaient, à ce sujet, un système invariable et dont le succès a toujours été certain : c’était de ne jamais laisser soupçonner aux Barbares, qu’une infraction quelconque jàux traités stipulés pourrait rester impunie, et que la puissance romaine pouvait un seul instant se laisser intimider par le nombre ou par la force.
Ce principe impérieux, et qui prend sa source dans une connaissance parfaite du caractère des Barbares, régla la conduite de Furius Camillus. Avec sa seule légion et quelques auxiliaires, il marcha contre Tacfarinas, écrasa son infanterie et mit en pleine déroute la cavalerie de Mazippa. Tacfarinas, après avoir combattu avec une grande bravoure* s’enfuit
dans le désert, suivi seulement de quelques-uns des siens.
Les Romains, pendant le cours de leurs vastes conquêtes et en Afrique principalement , avaient encore fait une remarque importante, qui ne doit pas être perdue pour la France : c’est que, dans les tribus africaines dont un instinct aventureux et guerrier forme un des traits caractéristiques, tant qu’un des chefs d’insurrection existe, s’il a su personnifier en lui, avec plus ou moins de fondement, un sentiment même vague de nationalité, l’insurrection quoique comprimée en apparence, couve comme un feu mal éteint. Sa mort seule met un terme aux espérances qu’il a fait naître ; jusque-là , tout reste en question : aussi, après la défaite de Tacfarinas, et quoiqu’il parût pour toujours relégué dans le désert, Tibère, qui régnait alors, envoya en Afrique une seconde légion.
La prévision de l’empereur fut justifiée. En effet, trois ans après, Tacfarinas sortit du désert avec une nouvelle armée,) ravageant tout sur son passage; mais instruit par sa précédente défaite, il évita tout engagement général, se bornant à harceler l’ennemi, surprendre les détachements isolés, enlever les convois, et toujours insaisissable se montrant partout et déroutant toute la tactique romaine, ses succès et sa réputation accrurent rapidement le nombre de ses soldats ; l’armée du roi Ptolémée, mécontente de ce roi voluptueux, sans cœur et sans courage, était hésitante entre le devoir et le désir de passer à Tacfarinas; chaque jour des soldats désertaient et allaient le joindre; les chefs eux-mêmes étaient tous portés pour lui, et le proconsul Dolabella, nouvellement arrivé en Afrique, fut obligé de faire trancher la tête à quelques-uns d’entre eux pour maintenir les autres dans le devoir.
Cette guerre difficile traîna en longueur. La lutte devint opiniâtre : le théâtre de la guerre s’agrandit ; les Garamantes, puissante tribu du désert, s’allièrent à Tacfarinas et mirent leur nombreuse cavalerie à ses ordres. Le rusé Maure, suivant son système, attaquait toujours les corps isolés, évitant avec soin tout engagement général. Cependant, devenu confiant par le succès et le nombre de ses forces, il osa mettre le siège devant Tubusque, place importante et bien fortifiée, à quelques milles de la
Tédalès de nos jours. De nouveaux alliés rendaient journellement sa situation plus redoutable et, nouveau Jugurtha, Tacfarinas occupait assez Rome pour que sa tête y eût été mise à prix.
Enfin le proconsul Dolabella adopta un système de guerre qui eut le plus heureux résultat. Il divisa les troupes dont il disposait en quatre colonnes mobiles, ayant chacune sur ses ailes un petit corps de cavalerie, et s'avança dans cet ordro vers Tacfarinas, lui fermant toutes les issues, et le poussant vers le désert. La disposition de ces colonnes échelonnées de manière à pouvoir se concentrer rapidement, et toutes assez fortes pour résister à un coup de main, ne laissait de prise nulle part et mettait Tacfarinas dans la nécessité, ou de combattre ou de reculer. On le poussa ainsi jusqu’auprès des ruines du fort d’Âuzœa, près de la ville appelé de nos jours Bordj-et-Hamza. Là, ses troupes surprises au milieu de la nuit furent entièrement défaites et massacrées. Tacfarinas luimême fut tué après avoir fait des prodiges de valeur. Sa mort fut accueillie à Rome, comme l’avait été la prise de Jugurtha.
L’insurrection de Tacfarinas avait dû en partie son formidable développement au mépris qu’avait inspiré aux Numides leur roi Ptolémée, dont la vie efféminée avait révolté tous les instincts généreux de ces peuples. Une insurrection nouvelle, dont la cause est assez curieuse à étudier, éclata à la mort de ce prince.
Pendant les dix-sept ans qui suivirent la mort de Tacfarinas, les tribus africaines semblèrent résignées au joug qu elles avaient vainement, à deux reprises, essayé de secouer. A cette époque, Ptolemée, qui de son or et de ses soldats, avait puissamment aidé les Romains dans leur guerre contre Tacfarinas et qui en avait été magnifiquement récompensé par Tibère, fut à la mort de cet empereur, appelé à Rome par son successeur Caligula. Comblé d’abord d’amitié par le nouvel empereur, il fut ensuite assassiné par lui pour avoir, dans une solennité, excité sa jalousie par l’éclat de sa parure et la magnificence de son costume.
L’ignoble motif de ce crime souleva d’indignation les deux
Mauritanies. Ptolemée n’était pas aimé, mais il était de la race des Juba, des Micipsa, des Massinissa. Il avait des vices méprisables, mais ses aïeux avaient eu de grandes vertus. En faveur des unes, les Maurusiens, les Numides, lui pardonnèrent, alors qu’il était mort, les autres. Ils ne virent en lui que le sang de leurs rois, qu’un vil et féroce tyran venait de faire lâchement verser, et, soit que la conscience des peuples les plus barbares, se révolte à la vue du crime bas et vil d’un tyran, soit, ce qui est plus probable, que l’assassinat de Ptolemée ne fût que le prétexte de l’explosion de ce sentiment d’indépendance et de nationalité qui, toujours et en tout temps, n’attendait qu’une occasion pour éclater, la Mauritanie Tingitane et la Mauritanie Gæsarienne se soulevèrent : un affranchi nommé OEdémon leva une armée , ravagea la province romaine et ralluma une guerre qui ne se termina que sous le règne de Claude. OEdémon, battu en plusieurs rencontres par Lucius Paulinus, qui traversa le premier la double chaîne de l’Atlas, fut définitivement défait par Hasidius Géta. Les deux Mauritanies furent intégralement réunies à l’Empire, et toute l’Afrique occidentale, depuis l’Océan jusqu’à la vallée du Nil* fut subjuguée.
Le système d’envahissement de Rome avait été en Afrique lent, graduel, mais sûr. L’élément de possibilité d’occupation précédait toujours l’occupation même : c’est-à-dire qu’avant d’occuper un pays, elle s’y préparait en commençant par annuler les résistances. Ses moyens, pour cela, ont peu varié : c’était toujours d’absorber l’élément indigène par l’élément nouveau , latin ou grec , qui s’y développait sous sa puissante influence. Lorsque ce but était atteint, alors, mais seulement alors, elle occupait définitivement : ses transactions, la ruse ou la force, suivant les circonstances, motivaient cet envahissement. Cette politique avait été, à peu de chose près, celle de Carthage, et il est malheureux que deux mille ans après, la France ait cru devoir en suivre une autre. Nous aurons plus d’une fois, dans le cours de cet ouvrage, à revenir sur ce sujet parce que, dans les efforts faits par la France pour assurer son établissement en Algérie, le point qui est
le plus incontestablement important a été le plus négligé.
Dès que cette occupation de toute l’Afrique occidentale par Rome fut un fait accompli et revêtu de ce caractère irrévocable que la politique romaine imprimait à toutes ses conquêtes, les émigrations s’y multiplièrent. Jusqu’alors elles avaient eu moins ce caractère de spontanéité qui agglomère , dans l’espoir du bien-être, des populations sur un point donné, que celui d’une sollicitude gouvernementale qui veut déverser sur ce point une population gênante ou ouvrir une voie au trop plein qui la déborde. C’est ainsi que César peuplait les colonies africaines d’hommes ruinés par les guerres civiles, ou d’esprits turbulents que l’irritation ou la misère pouvaient pousser à de dangereux excès. C’est ainsi qu’Auguste envoyait trois mille familles pauvres à Carthage relevée de ses ruines. Mais, dès que toute l’Afrique occidentale fut réunie à l’Empire, que la nationalité romaine y fut établie en principe et en fait, les émigrations furent spontanées, volontaires. L’Italie, l’Espagne, les Gaules, l’Asie, la Germanie même, envoyèrent leurs contingents, et de toutes les partie de l’Empire on accourut sur cette terre féconde pour demander à l’agriculture et au commerce des richesses qu’elle octroyait libéralement à l’activité et au travail. Bientôt après eut lieu en Afrique la grande migration juive lors de la destruction de Jérusalem par Titus : elle fut suivie ensuite par celle plus grande encore des derniers débris de cette nation qui , sous Adrien, y passèrent volontairement ou y furent transportés comme esclaves. Ils furent une des souches de cette population juive qui s’y est maintenue jusqu’à nos jours.
C’est à cette époque qu’on peut reporter la colonisation définitive de l’Afrique occidentale par les Romains. Il ne faudrait pas cependant attacher à ce mot le même sens que nous y attachons aujourd’hui, parce qu’on n’aurait qu’une idée fausse et incomplète de l’action qu’exerçaient les Romains sur les populations vaincues. Il est même indispensable d’entrer à ce sujet dans quelques explications.
Parmi les divers systèmes qui ont été émis ou discutés de nos jours pour coloniser l’Algérie, quelques-uns ont proposé
les Romains comme un modèle exclusif en se fondant sur ce fait, que sous leur domination, la fusion des races conquérante et conquise fut complète en Afrique, et que dès lors les mêmes moyens doivent ou peuvent amener les mêmes effets. Là est l’erreur. Non seulement les moyens de la France moderne ne sont pas les mêmes que ceux de Rome antique, mais encore, dans l’état actuel de nos mœurs, de nos usages, de nos lois, les effets ne pourraient être les mêmes. Parmi les moyens cependant, il en est un, le plus important de tous, que la France peut mettre en usage avec autant de succès que Rome. C’est l’assimilation par la puissance de l’exemple.
En effet, nous avons vu qu’en s’emparant de l’Afrique occidentale, les Romains ne l’avaient d’abord gouvernée que politiquement, habituant les indigènes à recevoir leurs rois de leurs mains, exerçant dans leurs conseils une influence souveraine et absorbant peu à peu l’élément indigène par l’introduction d’un élément nouveau déjà façonné à la civilisation romaine. C’était la première phase après la conquête. Ensuite ils administraient par eux-mêmes, soit par la réunion de ces états à la province romaine, soit par le droit de naturalisation ou de cité qu’ils donnaient à des villes ou à des colonies , mot qui, vers le troisième siècle de notre ère, était équivalent à celui de bonne ville en France, au moyenâge, un pur titre d’honneur. Alors commençait la troisième phase, ce qu’on appelle la colonisation : c’est-à-dire la mise en valeur des terres sur une grande échelle. En c’est en cela principalement que nos moyens diffèrent complètement des leurs.
Les populations numides et maurusiennes ou maures, que les Romains soumirent, n’étaient pas en général dispersées et errantes comme les Kabiles et les Arabes de nos jours : elles étaient nombreuses et agricoles : bien plus, elles étaient attachées au sol par une espèce de servage que le défaut de monument empêche de bien préciser : en conquérant la terre , les Romains conquéraient dès lors des travailleurs : les anciens gouvernements pouvaient disparaître, mais le sol restait avec les bras pour le cultiver. Tout alors devenait facile. Lorsque*
comme dans la guerre contre Carthage, la conquête n’avait pas pour résultat effectif la destruction du vaincu, elle se bornait à un partage du sol avantageux pour le vainqueur, et à une espèce d’association dans laquelle les intérêts du vaincu étaient ménagés. Ainsi, par exemple, en Afrique, on lui laissait généralement l’exploitation du sol moyennant une redevance. L’ancien possesseur devenait fermier, et le travailleur, qui formait la partie la plus nombreuse de la population, ne faisait que changer de maître. Il appartenait à une terre romaine au lieu d’appartenir à une terre numide, maurusienne ou gétule.
La religion des deux races conquérante et conquise n’opposait pas non plus alors un grave et sérieux obstacle à tout rapprochement. Les deux peuples étaient idolâtres, et leur croyance n’avait rien d’exclusif. Les habitants notables des villes briguèrent avec ardeur et reçurent avec reconnaissance le droit de cité. Ces nouveaux citadins se lancèrent , à l’exemple des Romains , dans la carrière des honneurs et des emplois ; leurs enfants prirent des noms romains qui devinrent bientôt des noms de famille. Leur éducation toute romaine fit disparaître peu à peu la dernière nuance du caractère national. Cet exemple donné par les classes supérieures se propagea dans les classes inférieures. La double influence du pouvoir et de la civilisation agit simultanément sur la population vaincue. Et d’une part, l’intérêt, l’ambition et la vanité; de l’autre, le temps, les maîtres d’école, la littérature et les arts, complétèrent l’œuvre d’assimilation des deux races.
A cette forme de colonie dont nous venons de parler s’en joignaient plusieurs autres qui paraissent se confondre dans les dominations d’alors, cotoniœ scigatœ et coloniœ togatœ. Les premières étaient des espèces de colonies militaires, les secondes des sortes de colonies civiles. Peu de renseignements restent sur l’organisation intérieure de ces deux diverses formes de colonies : on a plus de notions sur les éléments de leur composition. C’étaient ou des soldats se livrant à une culture collective, moyennant un droit déterminé sur l’usufruit seulement ou bien des vétérans, des affranchis ou fils d’affranchis
nés en Espagne, dans les Gaules, la Germanie, la Grèce, l’Asie, dans l’univers romain enfin, qui, quoique issus de pays divers, étaient entièrement romanisés, arrivaient là avec leurs femmes, leurs enfants, parlant la langue de Rome, ayant ses mœurs, ses usages, ses lois. Ces hommes, ou se livraient au commerce, ou bien cultivaient, par eux ou leurs esclaves, des terres appartenant à l’État : ce qui , dans la petite comme dans la grande culture, excluant tout caractère de droit de propriété individuelle, change entièrement les conditions de colonisation usitée par Rome en Afrique et mise en pratique parla France en Algérie.
Nous essayerons plus tard de déduire les avantages qui pouvaient découler de ces diverses formes de culture, il nous suffit maintenant d’avoir constaté les différences des conditions dans lesquelles la France a entrepris en Afrique, une œuvre menée à bonne fin par les Romains.
Il est cependant un point important dans lequel, pour cette œuvre, la France est dans presque les mêmes condition" que Rome : c’est cette grande puissance d’assimilation qui a été un des caractères distinctifs de Rome et qui , à deux mille ans d’intervalle, est incontestablement celui de la France. C’est là principalement ce qui doit assurer la domination française en Algérie. Les autres moyens ne sont que secondaires, dépendant du plus ou moins d’habileté du gouvernement, pouvant contrarier l’œuvre, éloigner le temps de la fusion, la compromettre momentanément , mais n’en jamais annuler la possibilité. Pour cela, on ne doit pas perdre de vue que, maintenant coloniser n’est plus asservir, dépouiller, exterminer des peuples comme ont fait les Espagnols en Amérique, les Hollandais au Cap , les Anglais partout : mais les élever au sentiment de civilisation et d’association. En cela, la France a toujours été et est maintenant plus que jamais le représentant le plus généreux de cet intérêt humanitaire, et, aux mécomptes et aux revers qui, dans cette voie sublime, ont pu ou pourraient l’assaillir, elle a toujours su et saurait encore opposer la persévérance, les sacrifices et la conscience de la noblo mission qui semble lui être dévolue en partage.
Depuis l’an 43 jusqu’à l’an 429 de notre ère la fusion acheva de se compléter entre les Africains et les populations romaines. Mœurs, usages, législation, arts, littérature, religion, patriotisme, tout devint commun à l’Afrique et à Rome. Les obstacles intérieurs dont la divergence des races et la situation réciproque du peuple conquérant et du peuple conquis, avaient été jusqu’alors la cause ou le prétexte , disparurent. Les maux qu’elle éprouva ne provinrent que de son identification avec la métropole et lui furent à peu-près communs avec le restant de l’univers romain.
Sous Néron écrasée, comme les autres provinces de l’Empire sous le poids des impôts, sous les exactions des propréteurs , elle se révolta contre Macer qui y commandait, comme l’Espagne et les Gaules s’étaient soulevées contre leurs gouvernements. Pendant que Galba , Othon et Yitellius se disputaient l’Empire, l’anarchie y succéda, comme partout, à F ordre. Tranquille et paisible pendant le cours des règnes rapides qui se succédèrent depuis Commode jusqu’à Alexandre Sévère , elle se souleva sous le règne du féroce Maximin, et donna pour la première fois un empereur à l’Italie, Gordien.
La pourpre de Rome était alors le prix de la révolte et du sang, et les règnes des empereurs ne se comptaient presque plus par années, mais par jours. Pour élever des compétiteurs à l’empire, la guerre civile était partout; chaque année avait son prétendant et le sénat en était réduit à ratifier le choix du plus fort.
À ces discordes civiles qu’aucun noble et généreux sentiment n’inspirait et dont le motif était toujours ignoble et vil, se joignirent d’abord et succédèrent ensuite de grands revers, Le monde romain se disloquait de toutes parts: les Goths ravagèrent l’Asie, les Vandales la Gaule et l’Espagne, les Francs les côtes d’Afrique. Rome non-seulement n’attaquait plus alors, mais elle était déjà hors d’état de se défendre. Un de ses princes tributaires, Firmin, chef des populations établies entre les colonies romaines et les tribus nomades, renouvela les guerres de Jugurtha et de Tacfarinas. Il arracha une partie de l’Afrique aux Romains, menaçait de l’arracher tout entière,
lorsque vaincu à plusieurs reprises par Théodose et trahi par Ygmazen, chef des Isaffliens, son allié, il s’étrangla, après avoir commencé cette série d’incessantes révoltes qui agitèrent l’Afrique jusqu’au moment où elle passa sous la domination des Vandales.
Mais, à cette époque déjà et depuis plusieurs siècles, une cause permanente de troubles et de discordes avait soulevé l’Afrique. L’Ère du christianisme avait commencé, et sous l’intérêt de cette immense révolution religieuse, l’importance des évènements politiques et militaires avait, en quelque sorte, totalement disparu.
Voici comment un auteur contemporain explique cette révolution religieuse, et classe la part qu’y eut l’Afrique (1).
« Le christianisme assignant pour principe aux notions du droit, non la volonté d’un ou de plusieurs , mais la volonté de Dieu, enseigna que les gouvernements ne tenaient leur pouvoir que de Dieu, que la légimité ne faisait pas la force brutale, mais la force consacrée par le droit, l’homme se trouva préparé ainsi à revendiquer son rang et sa part dans le patrimoine commun.
« Il s’aperçut alors que la race dominante n’avait laissé voir en lui qu’un instrument, un objet d’exploitation. Dès ce moment toutes les chaînes furent moralement brisées; l’avenir réclama un ordre et une activité tout entière, et les degrés de la chute de l’empire romain furent les degrés ascendants de l’idée sociale universelle.
« D’Auguste à Constantin s’opéra la transformation du vieux monde en un monde nouveau. L’univers fut le théâtre de la lutte. Le temps en fut la chance : l’avenir assuré au principe progressif le triomphe. ....
« Ces germes d’émancipation et de progrès éclosent d’abord à peine. On les voit poindre timides à la surface du sol; mais ils sont pleins de sève, d’avenir et de terreur. La religion vient en aide à leur développement ; elle s’humanise et se fait chair;
(1) C. Levna dier. Histoire de la famille et de son influence sur les mœurs dans les sociétés antiques et modernes. Pans. 1845.
tendant îa main à l’homme pour l’élever jusqu'à elle, elle s'incline en même temps vers lui, faisant ainsi la moitié de la route entre le ciel et la terre.
« Dès ce moment tout se généralisa ; il n'y eut que deux unités dans l’univers, le monde romain d’une part, l’idée sociale et religieuse d’avenir de l’autre. Chaque fragment tombant du trône romain ajouta un débris au débris du vieux monde ; chacune des pierres se détachant de cet édifice vieilli avant l’âge servit à la reconstruction du monde nouveau; un conflit s’engagea: la lutte eut lieu entre deux forces contraires égales un moment: l’une par l’affaiblissement de sa puissance ancienne, l’autre par l’accroissement de sa puissance nouvelle. Elle devint terrible, impitoyable, lorsque, de leurs forêts sauvages, se ruèrent sur le terrain de la civilisation nouvelle dont ils furent les bras, ces géans septentrionaux destinés à la régénération de ce monde flétri .
«A ce moment les hommes et les évènements disparaissent pour faire place aux idées. Une doctrine, prenant son point de départ dans la morale, s’était produite au milieu de tous ces instincts religieux et moraux et y avait pénétré, circulé comme un dissolvant.
« Pour se faire aimer, admirer, accepter, elle n’avait apporté de nouveau que les titres perdus du genre humain ; mais elle avait donné une application plus puissante aux affections, aux pensées qui constituent l’homme moral, affections saintes, pensées viables qui ne peuvent périr : foyer ardent de dévouement et d’amour dont la débauche du monde romain n’avait pu étouffer toutes les étincelles. Au premier soufffe d’un vent régénérateur, la flamme jaillit pétillante: l’embrasement se propagea et porta l’exaltation des idées aussi loin qu’avait été l’exaltation de la matière.
« Ce fut la mission des martyrs: l’Afrique devint le théâtre principal de leur gloire.
« Pour remplacer la destruction qui menaçait de tout envahir, ils reconstituèrent le sacrifice, sanctifièrent le dévouement, stigmatisèrent le bien-être. Divinisant tout ce que le monde romain répudiait, répudiant tout ce qu’il divinisait.
ils firent jaillir l’étincelle de la vie moderne des cendres de la vie antique.
« Jamais le but de l’humanité n’a été révélé si ardemment à l’homme ; jamais les vrais principes d’ordre, de force, de moralité, de bien-être ne se sont produits sous une forme si saisissable que pendant ces siècles d’épreuves de la loi chrétienne. Des malheureux sans ressources, la plupart sans asyle, inconnus les uns aux autres, étrangers par le sang, par la patrie, écrasés par le despotisme, avilis par la corruption, sortent tout-à-coup de leur néant et s’unissent dans une pensée commune. Sans autre base que cette pensée, sans autre frein qu’un vague instinct de réhabilitation, au milieu d’une société riche et puissante, s’implante cette société pauvre et faible? Quand autour d’elle tout était désordre, faiblesse, dépravation^ malheur, en elle la croyance suffit pour assurer l’ordre, l’exemple pour épurer les mœurs ; le collectisme fait sa force, le dévouement son bonheur. Les membres de cette société nouvelle avaient à lutter contre la richesse, contre la puissance, contre les lois, contre tout ce qui fait la force du monde ; ils n’avaient pour eux que leur courage et leur foi , et ils luttent? La plupart d’entre eux, nés dans l’esclavage ou débris abrutis de la conquête, n’avaient jamais connu les affections douces du foyer, les instincts aimants et chastes de la famille, et la foi nouvelle les initie d’emblée à ces affections et à ces instincts. Bien plus elle leur inocule un courage inconnu jusqu’alors au monde, ou qui, du moins, ne s’était pas encore produit d’une manière assez ostensible pour honorer l’homme et le grandir. Ce n’était pas ce courage froid et réfléchi d’une mort prompte et en plein soleil, ce courage ardent et aventureux que le danger exalte et qui ne tremble pas devant l’abîme entr’ ouvert; mais ce courage contre une mort lente et ignorée , contre des souffrances incessantes ; ce courage en un mot, qui fait dormir dans une tombe ouverte qui peut se fermer pendant le sommeil .
« Sous l’influence de ce courage se produisit une famille immense : le monde en fut le foyer. Tous les hommes en furent les membres. Dans l’univers il n’y eut plus d’individus : il
n’y eut que des frères, les uns égarés, les autres croyants; les uns oppresseurs, les autre opprimés ; les uns persécuteurs, les autres persécutés ; et quand, du sanctuaire de cette famille sanctifiée, des bourreaux venaient arracher les membres par centaine, ces sublimes martyrs, mutilés par la torture, frappés par le glaive, consumés par le feu, dévorés par les lions, criaient : Fraternité ! et mouraient heureux en entendant les échos du monde répéter : Fraternité !
« L’homme venait de découvrir le but de sa destinée terrestre, et l’humanité son terme final. »
Pendant ce temps d’épreuve et de grandeur, de souffrance et de magnanimité, l’Église d’Afrique s’était fait remarquer par l’ardeur et la constance de sa foi : et cela s’explique. Par le droit public de l’époque toute population conquise était esclave. Par l’affranchissement ensuite, se créait peu à peu une population libre mais qui, par elle ou par ses ayeux, était sortie de l’état de l’esclavage. L’immense majorité des peuples de la Numidie et de l’Afrique proconsulaire était dès-lors d’origine servile. Le reste de la population coloniale Grecs; Gaulois, Espagnols, Asiatiques, Germains et même Italiens n’avaient pas non plus d’autre origine (1). L’action de la loi chrétienne dut alors frapper ces hommes d’autant plus vivement, qu’indépendamment du principe de réhabilitation qui en était la base, elle annonçait un dieu sorti de leurs rangs.
, (1) « Lorsque Rome avait des guerres continuelles, il fallait qu’elle réparât continuellement ses habitants. Dans les commencements on y amena une partie du peuple de la ville vaincue ; dans la suite, plusieurs citoyens des villes voisines y vinrent pour avoir droit de suffrage. Enfin on y arriva en foule des provinces... Rome fit dans ses guerres un nombre d’esclaves prodigieux, et lorsque ses citoyens furent comblés de richesses, ils en achetèrent de toutes parts, mais ils les affranchirent sans nombre, par générosité, par avarice, par faiblesse et, selon Tacite {Annal, liv. xiii, ch. 2, p. 28), le peuple fut presque composé d'affranchis , de façon que ces maîtres du monde, non-seulement dans le commencements mais dans tous les temps, furent la plupart d’origine servile. Le nombre du petit peuple presque tout composé d’affranchis et de fils d’affranchis devenant incommode, on en fit des colonies par le moyen desquelles on s’assura la fidélité des provinces. C’était une circulation d’hommes de tout l’univers. Rome les recevait esclaves et les y envoyait Romains.
Montesquieu. Grandeur et Décadence des Romains . ch. xnr.
Si le dieu des chrétiens se fut révélé au monde comme un dieu d’or et de puissance, cette image de la force était apparue si souvent déjà, qu’elle serait passée inaperçue. Mais un homme sorti, en apparence, des dernières classes du peuple, né au sein de la misère, et prétendant gagner par sa croix le monde dont Rome était maîtresse, fçappa sans peine tous les esprits d’étonnement et d’admiration. Les esclaves reniés accoururent à la voix du dieu esclave : les peuples opprimés se jetèrent dans les bras du dieu opprimé.
Aussi vers la fin du deuxième siècle de notre ère les cavernes les plus cachées, les sables les plus brûlants, les solitudes les plus horribles étaient peuplés de chrétiens qui fuyaient de sanglantes persécutions. Pendant ces jours terribles le zèle et la foi s’exaltaient, et puis lorsque succédaient des jours plus tranquilles et que la tolérance des Césars laissait reposer la hache des bourreaux, le nombre des chrétiens s’accroissait au point que Tertullien, ce Bossuet africain, comme l’appelle M. de Chàteaubriand, disait aux gouverneurs romains. « Que « ferez-vous de tant de milliers d’hommes, de femmes de tout « âge , de tout rang, qui présentent leurs bras à vos chaînes? « De combien de fers, de combien de glaives, n’aurez-vous « pas besoin : décimerez-vous Carthage? »
Cependant la province d’Afrique se couvrait d’églises et d’évêchés ; mais pendant ce temps aux irruptions isolées des hordes teutoniques qui avait fait trembler la république, aux courses partielles des Scythes et des Gothsqui avaient inquiété les premiers siècles de l’Empire, succédèrent avec une effroyable continuité des invasions générales. Alaric, avec ses Goths attaque Rome et la pille, 1162 ans après sa fondation. Les Vandales, les Alains , les Suèves s’emparent de l’Espagne après avoir désolé toutes les provinces de la Gaule. Aux Vandales, aux Suèves, aux Alains succèdent les Allemands et les Visigoths. Après eux , déborde dans l’univers romain la terrible armée des Huns , conduite par Attila , effroyable avalanche vomie par les montagnes Carpathiennes et qui étend partout la désolation, la mort.
Mom affligée que les autres provinces de l’Empire. l’Àfri-
que, aux quatrième et cinquième siècles, servit de refuge aux familles Romaines chassées d’Italie par les barbares. Les Garamantes, les Austuriens, les Esseffliens, barbares intérieurs, venaient bien, de temps à autre, piller les riches domaines des citoyens d’Ilippone, de Carthage et' de Leptine ; mais ces courses de pillards ne ressemblaient pas à ces invasions des Goths et des Huns, qui pillaient le plat pays, brûlaient les villes, enlevaient les effets des habitants, faisaient esclave tout ce qu’ils pouvaient entraîner et massacraient le reste.
Jusqu’à l’invasion des Vandales en 424, l’Afrique échappa aux grandes éruptions qui désolaient le monde, et il n’est pas sans intérêt de montrer quel était alors l’état de cette société africaine que nous avons vue nomade et barbare.
Ce qui donnait alors au citadin africain de l’influence et de la considération, c’était de posséder plusieurs maisons, d’avoir des habitations bâties avec goût, de vastes parcs, de frais jardins, des bains au bord de la mer. Si avec cela il était joueur, prodigue, grand chasseur, hôte magnifique, il trouvait de nombreux clients prêts à le défendre ; si ensuite il donnait au peuple des combats de bêtes féroces, s’il tenait table ouverte toujours renouvelée où la foule se~gorgeait d’une nourriture abondante et ses amis d’une chère exquise, alors sa cité votait en son honneur une inscription gravée sur le bronze, sa statue était érigée sur la place publique et la cour ajoutait parfois le titre deperfectissimuset de clarissimush ces honneurs municipaux.
Les dieux, du reste, étaient moins bien traités que le peuple: leurs statues n’étaient plus protégées que comme propriété mobilière : elles avaient leur jour de faveur et de disgrâce, et subissaient les vicissitudes de la politique. Il y eut à Carthage un Hercule qui, sous un proconsul de son parti, fut décoré d’une barbe d’or, qu’un proconsul du parti contraire lui fît raser l’année suivante. Depuis longtemps déjà des empereurs romains avaient fait couper la tête à des statues d’Apollon et de Mars mettant leur propre effigie à la place.
La confusion des idées, l’hésitation des croyances, était le caractère presque général de l’époque. Les esprits flottaient entre le paganisme et le christianisme; aussi le peuple, quand
il ne défendait pas son idole les armes à la main, s’accommodait assez du mélange des deux religions. En sortant de l’église chrétienne, il allait sacrifier dans le temple de la Grande Déesse céleste, et surtout s’y asseoir sans façon aux tables que, pour attirer les chalands, les riches citoyens du parti avaient soin d’y faire servir.
Cette incertitude des idées religieuses, ce matérialisme dans la vie, cette insouciance du présent et de l’avenir, distinguaient particulièrement ceux qui, mêlant les deux croyances, essayaient de se faire une religion éclectique. C’était la queue de l’épicuréisme romain, citoyens-rois déchus, mendiants déhontés, ayant abjuré leur dignité d’homme, étrangers à toutes les affections de famille, à tous les instincts moraux, vivant au jour le jour, sans soucis, sans tracas, traînant insolemment leurs guenilles du forum dans les cirques et trouvant leur pâture à la table des riches ou dans les temples, comme les oiseaux de basse-cour dans les mangeoires des fermes.
Il n’en était pas de même des adeptes fervents de la foi nouvelle. Encore imbus du génie du paganisme, ils semblaient en redouter la pernicieuse atteinte. Au lieu de se mêler à cette foule de parasites qui, régulièrement, étalaient insouciants leur nullité aux tables et aux fêtes publiques dont les riches faisaient chaque jour la fastueuse aumône, ils se fuyaient euxmêmes, ne s’occupant que de leur âme. Leur vie n’était que contemplation et prière ; elle se résumait dans cette concentration et cet ascétisme des anachorètes dont saint Antoine, sur le mont Colzim, rédigea plus tard les règles pour le combat singulier du désert (singularem pugnam eremi).
De cette tendance à l’isolement, de cette ardeur effrénée de vie contemplative plus ou moins étendue depuis la simple privation des plaisirs mondains jusqu’aux plus dures macérations du cénobitisme, naquit une indifférence totale pour les biens terrestres et une abnégation sans exemple dans les annales du monde. Chaque chrétien se crut plus riche à mesure qu’il se dépouillait de son avoir. Dans un empressement irréfléchi, les femmes donnaient ce qu’elles avaient de plus précieux aux moines qui venaient demander ; les pères de famille faisaient
donation de leurs biens à l’Église. Quelques évêques, et entre autres saint Augustin, blâmaient sévèrement cette indiscrète prodigalité ; mais le peuple mendiant et vivant de la générosité des moines comme de la magnificence des riches citadins aimait à voir grossir la fortune de l’Église et approuvait ces dons.
Ces deux siècles, le quatrième et le cinquième, furent le temps du véritable règne en Afrique de l’Église chrétienne comme partout. D’une part, le nombre toujours croissant des donations ecclésiastiques contribuait presque autant que l’expropriation barbare à changer la propriété de forme. Ces donations constituaient un nouveau droit domanial, qui, avant tout abus, devait servir à faire apprécier le collectisme dont il développait la puissance sous sa forme la plus palpable, la communauté: aussi, aurons-nous peut-être à examiner dans la suite, si nous ne retrouverons pas là quelque trace de la culture collective si généralement usitée parmi les populations arabes et kabyles de Y Algérie.
D’autre part, les hérésies d’Ârius, d’Apollinaire, de Nestorius, en jetant des brandons au sein de l’Église à peine constituée , imprimèrent aux esprits une activité prodigieuse qui tourna tout entière au profit d’une doctrine acceptée d’abord avec enthousiasme, mais, sauf des exceptions, suivie ensuite avec tiédeur. L’esprit humain a besoin d’aiguillon ; quand il croit avoir conquis une partie de la vérité, il s’arrête et paraît se complaire dans sa possession tranquille. Pour le faire sortir de ce repos infécond et trompeur, pour le pousser en avant, il faut le provoquer à l’action et à la vie. Tel fut l’effet des premières hérésies. La religion, la science, l’intelligence humaines, provoquées, sommées, acceptèrent ce grand défi. Les disputes théologiques, les travaux de saint Jérôme et de saint Augustin, l’éloquence de saint Chrysostôme, l’austérité de saint Ambroise, préoccupèrent plus les esprits que les épouvantables malheurs de l’invasion barbare. Alaric, Attila frappaient, exterminaient les hommes plus encore qu’ils ne les occupaient, et, pour la première fois, l’esprit humain se dégagea totalement des liens qui, depuis des siècles, le tenaient
exclusivement enchaîné aux biens et aux maux purement ma tériels.
Ce fut pendant que s’opérait ce retour vers des idées plus vraies et plus en harmonie avec le bien-être de l’humanité, que, sous le gouvernement de Placidie, qui régnait en Occident sous le nom de son fils Valentinien III, les dissentiments de deux de ses généraux, Aëtius et Boniface, amenèrent les Vandales en Afrique, l’an 424 de notre ère.
PÉRIODE VAJVDALE-,
La domination romaine en Afrique avait dire siècles , celle des Vandales ne dura que cent ans. Ces barbares du Nord, après avoir ravagé la Germanie et la Gaule, avaient envahi l’Espagne et s’étaient établis dans la Bétique, à qui ils laissèrent leur nom ( Vandalousie, Andalousie J. Placidie, pour arrêter leurs envahissements, leur envoya un ambassadeur, le comte Boniface, gouverneur de la province proconsulaire d’Afrique. Boniface était chargé de sanctionner les conquêtes qu’ils avaient faites en Espagne et que Rome était alors hors d’état de revendiquer par la force. Boniface se rendit auprès de leur roi, et s’y éprit des charmes d’une jeune princesse vandale. Il la demanda en mariage et l’obtint sans peine.
Un des principaux généraux de l’Empire, Aëtius, secrètement jaloux des exploits du comte Boniface, saisit cette occasion pour élever des soupçons dans l’âme de Placidie, en lui représentant le mariage du comte comme un projet d’ambition arrêtée, pour se rendre indépendant et s’assurer au besoin l’appui des Vandales. Placidie le crut, donna ordre à Boniface de se rendre auprès d’elle; mais celui-ci, soit qu’il eût des soupçons sur le sort qui l’attendait, soit qu’il eût réellement l’intention de se déclarer indépendant, refusa d’obéir. Une armée fut envoyée contre lui. Trop faible pour résister
aux forces de l’Occident, il fit un traité d’alliance défensive avec les Vandales, et leur céda, pour prix de leurs secours, les trois Mauritanies : Tingitane , Cœsarienne et Sitifienne, c’est-à-dire tout le territoire comprenant aujourd’hui le Maroc, Fez, Oran, Tittéry, Alger et la province de Sétif. Le roi Genseric, un des chefs les plus redoutables qu’ait produit le monde barbare, traversa le détroit sur des vaisseaux fournis par Boniface, et débarqua en Afrique avec toute la nation vandale : quatre-vingt mille combattants et un nombre double à peu près de vieillards, d’enfants et de femmes.
Ces barbares se répandirent comme un torrent. Toute la côte de la Mauritanie fut saccagée, et loin de se borner aux provinces qui leur avaient été cédées, ils s’avancèrent vers la Numidie. Bientôt ils purent compter sur de nombreux auxiliaires ; les populations mécontentes et les tribus indociles de l’intérieur qui avaient subi sans l’accepter le joug de Rome, se joignirent à eux. Le fer et le feu ne furent pas les seuls fléaux qu’ils apportèrent sur cette terre alors si riche. Pendant leur séjour en Pannonie, ils avaient été convertis au christianisme et avaient embrassé l’hérésie d’Arius. Aussi farouches sectaires qu’ils étaient guerriers féroces, ils propagèrent l’arianisme avec autant de fanatisme qu’ils étendirent leurs conquêtes. Bientôt ils eurent de nombreux adhérents, et les dissidends de toutes les sectes se réunirent à eux contre les chrétiens orthodoxes d’Afrique. Les discordes religieuses vinrent ajouter leurs maux à ceux de l’invasion, et la persécution décimait le petit nombre de ceux qui échappaient au glaive des Barbares. L’incendie, la désolation, les supplices, la mort, planaient alors sur l’Afrique comme ils avaient plané naguère sur le reste du monde romain.
Le comte Boniface s’aperçut alors qu’au lieu d’alliés, il s’était donné des maîtres terribles. Rentré en grâce auprès de l’impératrice, il voulut faire retourner les Vandales en Espagne ; il offrit de l’or : ils le rejetèrent ; il essaya des menaces : ils n’en tinrent compte ; il ne lui restait alors qu’à les combattre : il le fit et fut vaincu ; il s’enferma dans Hippone avec les débris de son armée : les Vandales l’y assiégèrent.
Pendant ce mémorable siège, vivait encore dans Hippono, dont il était évêque, une des plus grandes gloires de F Afrique, saint Augustin. Lorsque Boniface , trahissant à la fois son pays, sa religion et sa gloire, eut appelé les Vandales en Afrique, le langage que lui tint saint Augustin en lui reprochant sa faute est curieux à reproduire comme un monument qui peut constater combien il y avait loin de la pureté évangélique des prélats de l’Église primitive avec celle des prélats des temps modernes qui , lors de la Révolution française et depuis, ont si souvent appelé la guerre étrangère et la guerre civile au profit de leurs intérêts temporels.
« Comte Boniface, lui disait-il, souviens-toi quel tu étais « tant qu’à vécu ta première femme, de religieuse mémoire,
« et dans les premiers jours de sa mort! Souviens-toi à quel « point te déplaisait la vanité du siècle, et combien tu dési- « rais le service de Dieu! Qui aurait supposé, qui aurait « craint que Boniface, comte du Palais et de l’Afrique, occu- « pant cette province avec une si grande armée et une si « grande puissance, les Barbares deviendraient si hardis,
« avanceraient si loin, désoleraient un si grand espace et « rendraient déserts tant de lieux habités? Qui n’aurait dit « quand tu prenais la puissance de comte, que non-seule- « ment les Barbares seraient domptés, mais qu’ils devien- « draient tributaires de la province romaine? Et maintenant « tu vois à quel point l’espérance des hommes est démentie.
« Si tu as reçu de l’empire romain des bienfaits, ne rends « pas le mal pour le bien ; si, au contraire, tu en as reçu « d’injustes traitements, ne rends pas le mal pour le mal. ! « Laquelle est vraie de ces deux suppositions, je ne veux pas « l’examiner : je ne puis le juger. Je parle à un chrétien et « je lui dis : Ne rends pas te mal pour le bien ou le mal pour « le mal . »
Mais lorsque le mal fut irrémédiable, et que le remords eut inspiré à Boniface la résolution tardive de délivrer sa patrie et sa religion des formidables fléaux sous lesquels elles étaient prêtes à succomber ; lorsque la fortune eut trahi les armes et le courage du général romain, saint Augustin oublia la faute
et ne vit que le repentir. Il rendit à Boniface son estime et son amitié, et pendant le siège d’Hippone, lutta avec lui de courage et de dévouement pour repousser les Barbares. Il mourut pendant le siège laissant après lui un nom qui, parmi les populations de l’Afrique occidentale, a survécu à ceux de leurs plus grands hommes à cette époque.
Les Vandales prirent Hippone, et après Hippone Carthage ; ils furent alors maîtres de l’Afrique, depuis le cap Bon jusqu’à l’Océan. Pour assurer sa domination, Genseric leur roi, voulut étouffer le catholicisme par les persécutions et généraliser l’arianisme, et c’est à cela sans doute que les Vandales, dont les actions nous ont été principalement transmises par des écrivains ecclésiastiques, ont dû cette réputation de férocité et de destruction qui a rendu leur nom synonyme de tout acte de barbarie. Cependant il est juste de dire que sur beaucoup de points, et sous le rapport moral surtout, les Vandales valaient mieux que ceux qu’ils soumettaient.
Ainsi, par exemple, lorsque Genseric se fut rendu maître de Carthage, un de ses premiers soins fut de fermer les maisons de prostitutions et de forcer les courtisanes, dont le grand nombre attestait la dépravation des mœurs, à se marier. Il prit aussi d’autres mesures aussi caractéristiques et qui sont passées presque inaperçues au milieu des déclamations contre les fureurs et les dévastations des Vandales, qui, du reste, étaient communes à tous les peuples d’alors ; aux Romains comme aux autres. Aussi tout porte à croire que, sans la différence de religion, la domination vandale eût été acceptée en Afrique; mais, comme dans l’intérêt de leur royaume, les orthodoxes ne pouvaient se séparer de la cause de l’Empire et que les terreurs et les persécutions n’avaient fait qu’élever entre eux et leurs vainqueurs ariens, une barrière plus sanglante; l’obstacle devint, en quelque sorte, insurmontable.
La trahison avait appelé les Vandales d’Espagne en Afrique, la trahison les appela d’Afrique en Italie. Le sénateur Maxime, après avoir assassiné l’empereur Valentinien , s’empara de l’empire et força la veuve de son maître, l’impératrice Eudoxie, à l’épouser. Cette dernière, pour se venger, révéla secrète-
ment à Genseric la faiblesse de l’Empire et l’appela en Italie. Pendant que Genseric se préparait à cette expédition, le grand Théodose, empereur de Constantinople, armait une flotte pour aller arracher l’Afrique aux Vandales, lorsqu’ Attila, d’accord avec Genseric, envahit ses états à la tête de ses redoutables Huns, et le força, pour le moment, à se défendre. Profitant de ce répit, Genseric débarqua en Italie, marcha sur Rome, la prit, la pilla, égorgea ses habitants ou les traîna en esclavage. Maxime fut égorgé par ses soldats : Eudoxie figura parmi les captifs du roi Vandale.
Dès ce moment la domination de Genseric fut reconnue en Afrique. Le roi vandale commença par y régulariser son empire. Voici comment, d’après un écrivain moderne, M. Léon Galibert, s’exprime Procope, au sujet de cette organisation intérieure de l’empire des Vandales. Ce passage mérite d’autant plus de fixer l’attention, qu’il est un des seuls monuments qui restent de la domination vandale en Afrique : que la race romaine ne s’y retrouve nulle part, malgré une occupation de sept siècles et des ruines géantes, tandis que l’invasion vandale, malgré une courte durée, a laissé des traces sensibles dans les tribus blondes de l’Auress et d’autres tribus éparses dans les régions orientales de l’Atlas, issues évidemment de race blondine.
« Du pays que Genseric acquit parla paix de 442, il garda pour lui la Bizacène, l’Abaritane, la Gétulie et la partie de la Numidie que Rome lui avait cédée. Il abandonna la Proconsulaire ou Tingitane à ses guerriers, et en partagea les terres héréditairement entre eux. Quant aux contrées dont le roi vandale fit la conquête après la paix, elles restèrent toutes au prince. Ainsi les Vandales ne possédaient qu’une très petite partie des terres de l’Empire, mais ces terres étaient les plus fertiles du pays. Elles s’étendaient le long de la mer, depuis le promontoire de Mercure (cap Bon), jusqu’à l’embouchure du fleuve Tusca (Zaïne) ; au midi, une ligne tirée parallèlement à l’équateur par Pusput, bourgade située autrefois près de l’extrémité nord-ouest du golfe d’Hamamet, séparait la Proconsulaire ou Tingitane, province vandale, de la Bizacène, pro-
vince du prince. Cette dernière comprend ordinairement tous les pays que bornent au sud la rivière de Zieget le lac de Loudea ; la province Abaritane était située sur les deux rives du Bagradas (Mégerda) et du côté de Teveste. Lorsque, par la suite, l’empire des Vandales prit plus d’extension en Afrique, toute la Numidie, les Mauritanies et la Tripolitaine firent partie des provinces du prince. Genseric divisa les Vandales en quatre-vingts cohortes et donna à chacune un chef. Il appela ces chefs Chilicirques ou commandants de mille hommes, pour faire croire qu’il commandait à une armée forte de quatre-vingt mille hommes; mais son corps d’expédition sur Rome ne dépassait pas cinquante mille. Plus tard, il est vrai, ce nombre s’augmenta prodigieusement, tant par l’accroissement naturel des familles vandales que par l’union des vainqueurs avec les Barbares indigènes ; car tous ceux qui n’étaient pas exclusivement Maures se confondirent bientôt avec la race de leurs nouveaux maîtres. Les Vandales se regardaient ainsi comme les membres d’une grande armée permanente. Le roi était le commandant en chef de cette armée : les comtes, chefs de plusieurs milliers d’hommes : les chiliarques, chefs de mille hommes : les centurions, de cent : les décurions, de dix. Tous ces chefs composaient en même temps la magistrature civile. »
Cependant Rome ne pouvait sanctionner cette domination des Vandales sans protester au moins une dernière fois contre elle. L’empereur Majorien tenta de leur arracher l’Afrique. Il rassemble, dans les plaines de la Ligurie, une nombreuse armée composée de vingt peuples divers, passe les Alpes, traverse les Gaules, franchit les Pyrénées, rétablit partout sur son passage la prépondérance des aigles romaines, réunit à Carthagène une grande flotte pour transporter son armée en Afrique, et est prêt à recueillir le fruit de tant d’efforts, lorsque à l’instigation de Genseric, des chefs et des soldats ariens ses co-religionnaires mirent le feu à la flotte qui, en une seule nuit, fut détruites ou coulée à fond. Rome était alors arrivée à son temps de désastres : ils devaient se succéder aussi rapidement que s’étaient accomplis ses succès. La domination van-
dale en Afrique fut alors un fait qu’elle dut accepter et subir.
L’empire d’Occident se débattit quelque temps encore dans sa longue agonie, mais il s’éteignit enfin, et en 476 un roi barbare, l’hérule Odoacre. régna sur l’Italie. Genseric fit un traité d’alliance avec lui et mourut à Carthage en 477, maître de la région de l’Atlas et de tout le bassin occidental de la Méditerranée. Il avait dominé en Afrique pendant cinquantetrois ans.
Avec la mort de Genseric commença la décadence de la domination vandale en Afrique. Ses successeurs n’avaient ni son génie militaire, ni son activité barbare. Ils imitèrent de lui ce qu’il avait fait de mal : ses persécutions contre les chrétiens orthodoxes, ses dévastations, ses confiscations; ils empruntèrent à la civilisation de Rome son oisiveté, son luxe, ses vices. En perdant leur rudesse primitive, ils perdirent ce qui avait fait leur force. Les Romains avaient contenu les tribus indigènes par une forte organisation militaire qui avait puissamment contribué à amener la fusion des deux races, par la protection réciproque qu’elle accordait aux intérêts communs ; les Vandales ne surent les contenir que par l’appât du pillage et l’espoir du butin. Quand ils furent en paix avec tout le monde, que ni l’Occident, ni l’Orient ne leur disputèrent leurs conquêtes, ces ressorts transitoires se détendirent d’eux-mêmes. Les tribus belliqueuses et cupides de l’intérieur n’ayant plus ni des expéditions aventureuses pour alimenter leur instinct guerroyant, ni une organisation mercantile ou agricole pour satisfaire leurs penchants intéressés, se montrèrent de plus en plus hostiles. Les Gétuies. les Numides, les Maures prirent successivement les armes et refoulèrent peu à peu, dans l’ancienne province proconsulaire, ces Vandales qui ne savaient pas administrer ce qu’ils avaient si bien su conquérir.
La facilité des conquêtes de ces tribus sur cette monarchie vandale, dont la décadence était aussi rapide que l’avait été la grandeur, éveilla la convoitise de l’empire d’Orient, qui, après avoir fomenté quelques dissensions intestines en Afrique, se jeta de tout son poids dans la balance des inté—
rets d’un des partis, à propos d’une guerre de succession. Il avait la vieille injure de Rome à venger, et celle plus récente de l’incendie de sa flotte. Puis les Vandales n’étaient plus cette race guerrière du Nord qui, après avoir lutté contre l’empire romain dans toute sa force, s’était enrichie de ses dépouilles. Énervés par la civilisation, ils avaient désappris de combattre en apprenant à jouir. Sous le soleil de l’Afrique et dans les voluptés raffinées de Carthage, leur courage et leurs mœurs s’étaient amollis. Les plaisirs de Rome impériale étaient devenus leurs plaisirs : ses occupations, les leurs ; les somptueuses maisons de plaisance, les jardins magnifiques, les bains, les mets succulents et rares, les costumes d’or et de soie, les courtisanes les plus initiées aux mystères voluptueux, les courses en char, les spectacles, la chasse, la musique, la danse, tels étaient devenus, en moins d’un siècle, les habitudes et les goûts de ces rudes et farouches enfants des forêts du Nord.
Justinien régnait alors en Orient. Le sceptre des Vandales était aux mains du féroce Géiimer, bourreau de toute sa famille, et qui devait être le dernier roi de sa race et de sa nation. L’illustre et malheureux Bélisaire commandait l’armée dirigée contre lui. La flotte impériale partit de Constantinople en juin 533, et, après une traversée de trois mois, aborda la terre d’Afrique à cinq journées de marche au sud de Carthage. Telle était l’antipathie que les Romains d’Afrique éprouvaient pour les Vandales, que toutes les villes, sur le passage de l’armée Greco-Bysantine, se rendirent. Carthage elle-même lui ouvrit ses portes sans combattre. Géiimer avait voulu s’opposer à sa marche; mais battu en deux rencontres, il s’était réfugié sur les frontières de la Numidie et de la Bysacène. Là il s’occupa de réunir la nation vandale tout entière pour tenter une dernière fois le sort des armes. Mais pendant ce temps Bélisaire avait relevé les murs de Carthage et l’avait mise en état de soutenir un long siège. Les Maures, vassaux ou ennemis de Géiimer, étaient venus faire leur soumission entre ses mains, et leurs chefs avaient reçu de lui les marques distinctives de leur dignité et quelques présents, sorte d’investiture féodale qui subsiste encore dans tout l’Orient, et usitée
dans l’Algérie sous Je nom d’aman. L’Afrique entière avait dès ce moment échappé aux Vandales qui n’étaient plijs maîtres que des lieux qu’ils occupaient. Ils livrèrent une dernière bataille et la perdirent. Tout leur camp tomba au pouvoir des Greco-Byzantins : des richesses immenses, fruit de leurs expéditions ou de leurs spoliations, devinrent la proie du vainqueur. Peu de temps après, Gélimer lui-même qui avait trouvé asile chez une tribu Maure des montagnes de Pappua (Djehel-Edough, près des sources de la Seybouse), fut obligé de se rendre. La puissance vandale fut anéantie en Afrique. C’était l’an 534, cinq mois après, environ, le débarquement des Greco-Byzantins. Gélimer, conduit par Bélisaire, prisonnier à Constantinople, y mourut en homme privé, dans un domaine que lui assigna l’Empereur, en Galatie.
La domination vandale en Afrique dura un siècle. Ce peuple y a laissé peu de monuments de son passage. L’état de guerre incessant où il fut pendant tout cet espace de temps, et le peu de durée de son occupation, expliquent ce fait. Il serait injuste cependant de le juger trop sévèrement. Les Vandales n’ont pas eu d’historiens à eux : ils étaient Ariens et ont fait trembler l’empire d Orient. Tels sont les crimes que n’ont pu leur pardonner les écrivains ecclésiastiques ou les auteurs byzantins qui nous ont transmis leurs faits. Les uns les ont jugés avec cette haine que les chrétiens orthodoxes du temps avaient vouée aux propagateurs de l’arianisme ; les autres avec cette animosité dont les petites passions nationales accablent un ennemi vaincu. Un fait incontestable c’est que les Vandales ne sont restés étrangers en Afrique à aucune des occupations des Romains, soit pour l’exploitation des terres, soit pour celle de diverses industries. S’ils n’ont pas laissé comme eux de grands monuments d’art, ils ont ajouté une branche d’industrie inconnue avant leur conquête et qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, celle de la fabrication de sabres et d’épées d’une trempe inimitable ; ils ont laissé, comme on l’a vu, dans quelques tribus indigènes, des traces évidentes de leur race, ce qui dénote une fusion à peu près complète. Ensuite, arrivés en Afrique avec toute la rudesse primitive des
hordes du Nord, ils se sont, en moins d’un siècle, polis au contact d# la civilisation romaine, et ne sont restés étrangers à aucun de ses arts. Après cela qu’on persiste à nous les représenter comme les plus farouches des peuples d’alors, on ne doit voir là qu’un de ces préjugés routiniers que, par pur esprit de corps, les Académies se font un devoir de croire et de propager par cela seul qu’ils sont vieux.
PÉRIODE G RECO- BV Z ATS T UN E.
La domination Greco-Byzantine fut pour l’Afrique occidentale un fléau plus terrible encore que la domination Vandale. Elle ne fut qu’une guerre intérieure incessante qui, dans le court espace des vingt années qui suivirent l’invasion de Bélisaire, dépeupla l’Afrique de cinq millions d’habitants: c’est Procope qui l’assure. Les Vandales avaient su soumettre les tribus indigènes : les Greco-Byzantins purent à peine se défendre contre elles. Les premiers traînant avec eux la famille et ayant, de commun avec les tribus de l’Atlas, quelques-unes de ces vertus rudes et farouches qui dérivent des instincts naturels, avaient pu exercer sur elles une certaine puissance d’assimilation ; les seconds n’y apportèrent que les vils et ignobles vices de leur prétendue civilisation et, après avoir été un objet de mépris pour elles, devinrent celui de leur exécration.
Pour bien comprendre l’occupation des Greco-Byzantins en Afrique, il faut jeter un rapide coup d’œil sur la société de l’empire d’Orient à cette époque.
En regard de ces rudes éléments de force et de liberté qui caractérisaient ces races du Nord qui, étendant partout leurs conquêtes, devaient peu à peu rajeunir la souche pourrie de la société romaine, le peuple grec n’apparaît que comme un troupeau d’esclaves, corrompu par les vices, dégradé par la débauche, énervé par une incroyable apathie pour tout, excepté pour les plaisirs, les futilités, les disputes théologiques et d’incessantes révolutions domestiques sans but. sans portée et sou-
vent sans utilité. Ce peuple était devenu si abruti, qu’au milieu de ses vices, de ses crimes, de ses révolutions, il n’avait pas même l’énergie de la guerre civile. Le gouvernement n’était jamais démembré'par elle ; mais une sédition dans l’armée, une émeute au théâtre, une conspiration de palais renversaient un souverain. Constantinople transportait son obéissance à son successeur : les provinces l’imitaient et tout était dit. Les chants, les symphonies, les danses recommençaient, les théâtres se remplissaient de spectateurs, les tables de jeu s’encombraient , les orgies reprenaient leur cours : la mollesse , la paresse, la pompe des équipages, l’ostentation des richesses continuaient d’afficher leur prééminence sur le mérite réel , et au milieu de ce cloaque de débauche et de vices, se nouaient toutes les intrigues de la corruption , se combinaient toutes les manœuvres de l’ambition et de l’avarice , se débattait le prix des services les plus honteux, s’ébattait l’ignoble ivrognerie de la populace, et planait sur le tout une fièvre incessante de disputes théologiques si frivoles, si niaises, qu’on a peine à comprendre qu’elles aient pu captiver un instant l’esprit humain.
Tel était cet empire d’Orient qui , n’ayant pas même conservé une seule étincelle d’énergie physique ou morale, allait achever de s’user dans les ebats d’une activité tout extérieure, sans but et sans utilité , et se trouvait momentanément en contact avec les tribus énergiques et indomptables des régions de l’Atlas.
Les peuples à demi-barbares ont un instinct merveilleux pour reconnaître, parmi leurs oppresseurs, ceux en qui réside la force et ceux qui n’ont que la faiblesse en partage. Peu de temps après l’invasion des Vandales, les principales tribus indigènes avaient reconnu la domination de ces hommes, dont tout révélait la volonté qui exige et la force qui exécute. Dès les premiers jours d’occupation des Greco-Byzantins, toutes se réunirent contre ces vainqueurs qui traînaient après eux la mollesse de leur civilisation et la corruption de leurs mœurs. Aussi la domination des Greco-Byzantins en Afrique ne fut qu’une longue lutte suivie de quelques succès et de beaucoup de revers. Cette période n'offre aucun intérêt réel pour fins-
foire qui nous occupe. C’est une série d’intrigues, de corruptions, d’exactions, de révoltes, d’assassinats, de tous les vices ries Gréco-Byzantins transportés de Constantinopleà Carthage. L’ennuque Salomon que Bélisaire se choisit pour successeur, battit deux fois les Maures-Gétules ; mais une sédition de son armée, composée en grande partie d’indigènes, le força de se réfugier en Sicile, accompagné seulement de l’historien Procope et de quatre autres personnes. L’armée rebelle pilla Carthage , massacra une partie des habitants et se choisit pour chef un nommé Stoza, guerrier audacieux, actif, énergique, homme à vues profondes, dont le premier soin fut de proclamer la liberté des esclaves. Son armée, composée de Vandales, de Maures, de Numides, de Gétules, se grossit alors d’une multitude d’esclaves et de vagabonds. Un seul point unissait tous ces éléments hétérogènes, c’était celui de piller et de tuer tout ce qui restait en Afrique de Romains et de Gréco-Romains. Cette armée marcha sur Carthage et, sans l’arrivée de Bélisaire, dont le nom seul mit ces hordes indisciplinées en déroute, c’en était fait dès ce moment de la prépondérance des Byzantins en Afrique.
Mais ce ne fut là qu’un répit de peu de durée. En 534 , quatre ans après la défaite des Vandales, Stoza était maître de la Numidie et delà Bizacène. L’arrivée en Afrique d’un neveu de Justinien, Germanus, y rétablit plus parla politique que par les armes, un peu d’ordre et de paix ; mais rappelé par les intrigues d’une ancienne courtisane , Théodora alors épouse de Justinien, il y fut remplacé peu après par un nommé Sergius, homme aussi nul que féroce qui, à Leptis, fît massacrer, sans motif, quatre-vingts députés de la tribu des Leucathes, qui étaient venus renouveler l’all iance. Ce crime horrible souleva d’indignation toutes les tribus des vallées de l’Atlas. Depuis les Syrthes jusqu’à l’Océan, retentit un cri de guerre et de vengeance. L’armée Byzantine fut écrasée deux fois, dans les champs de Seheste et à Siccavénéria, à trois journées de Carthage. L’ignoble Sergius fut enfin fappelé, et le gouvernement de F Afrique fut confie ail sénateur Aérobiude, mari de Préjecte, nièce de Justinien. Ce nouveau gouverneur, d’une là-
cheté peu commune, restait enfermé dans son palais, vivant avec des femmes, au sein des voluptés, pendant que les ennemis étaient aux portes de Carthage. L’armée indignée ledéposa et nomma à sa place un de ses chets, nommé Gontharix, qui fit assassiner Aérobinde et qui fut assassiné à son tour , après un mois de pouvoir usurpé.
Quelques exploits assez continus marquèrent la domination Byzantine pendant le gouvernement de Jean Troglita, qui se prolongea jusqu’en 548. Mais, dès ce moment, chaque jour fut marqué par de nouveaux envahissements des tribus Libyennes. Dans les contrées naguère si fertiles, et si peuplées alors, depuis tant d’années, saccagées sans répit, on marchait des journées entières sans rencontrer personne : partout la désolation ; partout la solitude. Des tribus en armes parcouraient seules ces villes et ces campagnes désertes et ruinées. La civilisation Byzantine qui, excepté lors de l’expédition de Bélisaire, ne s’était généralement révélée que par l’incapacité de ses généraux, l’insoumission de ses troupes, la rapacité du fisc impérial et tous les vices de ses esclaves corrompus, que l’histoire désigne sous le nom de Gréco-Byzantins, dévasta plus l’Afrique en vingt ans que les Vandales en cent. Aussi Justinien put voir, avant de mourir, le territoire de la province d’Afrique, réduit au tiers de ce qu’il était sous les Romains. La possession de ce tiers lui-même était chaque jour remise en question et continuellement disputée par ces vaillantes tribus indigènes qui, dans leur langue sauvage, s’appellent aujourd’hui Jmazigh (le peuple libre), que les esclaves abrutis du Bas-Empire appelaient Barbares et qui avaient au moins l’énergie de reconquérir ce qu’eux, hommes civilisés, ne savaient plus défendre.
Pendant le siècle qui suivit la mort de Justinien, l’Afrique offrit le même déplorable spectacle, la lutte du courage et de I indépendance contre des maîtres lâches et corrompus. Un moment unies dans un intérêt commun, les tribus se livraient ensuite à leurs haines intestines, et les Byzantins ne devaient qu’à ces divisions la conservat ion du débris de cette conquête qu’ils étaient incapables alors de s’assurer par les armes. La domination Byzantine dans l’Afrique occidentale fut le plus
grand fléau qui ait affligé cette contrée. Par plus d’un siècle de guerres intestines qn’elle ne sut ni prévenir, ni faire cesser, elle en décima tellement les habitants, que le flot arabe n’y trouva, lois de son invasion, qu’une population réduite de plus des deux tiers et qui, cependant, offrit une résistance plus longue et plus énergique que ces descendants dégénérés des Romains.