‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 6 sur 37 · PÉRIODE ARABE ET BERBERE · texte numérisé non relu

PÉRIODE ARABE ET BERBERE

Ici va commencer une des périodes les plus importantes de l’histoire d’Afrique. Ce qui reste des divers éléments phénicien, romain ou vandale qui s’ étaient plus ou moins fondus avec la race indigène, va disparaître. Un peuple nouveau poussé par le fanatisme et l’ardeur du pillage va, sur ce sol bouleversé, substituer ses mœurs et ses lois à ces civilisations diverses dont les débris s’effaceront complètement devant l’impérieuse exigence d’une religion trop exclusive. A peine meme en restera-t-il quelques traces dans le passé et, grâce à une communauté d’origine des Maures et des Arabes, s’établira, après trois invasions successives, une domination qui a produit l’élément que nous avons à combattre aujourd’hui. Pour bien l’apprécier , il est indispensable de suivre à sa naissance ce flot arabe qui va envahir l’Asie, l’Afrique septentrionale, l’Europe orientale et une grande partie des côtes de la Méditerranée dans l’Europe occidentale.

ATers le vne siècle, du fond d’une bourgade d’Arabie, s’éleva une voix prêchant une doctrine à la fois civile, politique et religieuse. Ralliant à un seul cri les races auxquelles il manquait un symbole, les émeutant, les excitant jusqu’à l’exaltation, elle humilia tout ce qui avait vieilli dans l'ancien monde. En moins d’un siècle, elle retentit des rives du Danube aux monts Himmalaia, du désert africain aux steppes de l’Asie centrale. Résonnant partout où s’étaient développées les civilisations primitives ; inoculant l’enthousiasme et

le fanatisme au cœur des hordes insouciantes et presque sans culte ; en arrêtant d’autres dans leurs mouvements de migration et les transformant en nations; galvanisant jusqu’à des peuplades mortes; sur les ruines d’un passé mystérieux et solennel, jetant l’éclat d’une splendeur extraordinaire et accomplissant enfin, dans l’Orient, l’œuvre d’assimilation qui s’opérait en Occident, tel fut, à son début, le mahométisme.

De toutes les révolutions qui ont influé d’une manière durable sur l’histoire civile et morale du genre humain, aucune n’a été plus en dehors du cercle des prévisions humaines, que la révolution produite par la religion de l’Arabie. La seule explication satisfaisante des causes qui ont pu contribuer à son succès, c’est de considérer le mahométisme comme la dernière protestation de l’égoïsme et du sensualisme du monde antique, qui, se formulant en loi religieuse, put inspirer cette foi si sincère, si ardente, si forte, si durable, que treize siècles et l’idée chrétienne ont encore à peine pu l’ébranler.

Le spiritualisme chrétien, en opposition formelle avec les mœurs de l’Orient, n’avait pu s’y implanter que difficilement. Les mœurs romaines que les Arabes avaient connues par leurs échanges journaliers, dans les provinces asiatiques de l’Empire, avaient dû les captiver parce qu’elles n’étaient que l’exagération de leurs instincts élevés, sensuels, matériels et guerriers. Pour se faire écouter, admirer et suivre, Mahomet n’eut qu’à favoriser cette tendance dans certains cas et la régulariser dans d’autres.

Il le fit : cela décida du succès de sa doctrine.

Par les notions justes et élevées de la nature divine et des devoirs moraux, qu’il sema dans le Koran, il frappa les esprits d’un peuple fier, réfléchi, déjà dégoûté des superstitions de son ancienne idolâtrie, et dont la doctrine nouvelle relevait la dignité.

Par l’heureuse fusion dans le Koran, des rites et des traditions qui existaient en Arabie, il ne blessa aucune susceptibilité religieuse et les captiva toutes.

Par les nombreuses applications des préceptes du Koran à

toutes les transactions légales et les actions de la vie civile, il établit dans l’état social l’ordre et la régularité dont se montrait si jaloux dans sa famille l’Arabe, chez qui s’était perpétué le régime patriarcal.

Enfin, annonçant une religion où dominait l’esprit belliqueux, exterminateur et pillard d’une race à passions violentes, il flatta ses instincts brutaux ; puis faisant du meurtre et du pillage un titre aux jouissances de cette vie et de l’autre, il se concilia tous les instincts sensuels de cette même race à l’imagination si vive et si ardente.

Telle est la loi politique et religieuse des populations mahométanes ; telles furent les causes qui ont pu la motiver, et les effets qu’elle fut appelée à produire à son début. Ce développement sommaire était nécessaire pour nous faciliter dans la suite à expliquer des résistances qui, en apparence, sembleront complètement manquer de motif et de but.

Sans suivre Mahomet dans le développement de sa doctrine, sans constater les différences des lois chrétienne et musulmane qui procédaient F une paj* la persuasion, l’autre par fi extermination, il nous suffira d’établir ce qu’étaient les Arabes avant Mahomet, et ce qu’ils furent à sa mort. Enjambant ensuite un demi-siècle, nous suivrons ce peuple dans les détails de son invasion dans l’Afrique septentrionale.

L’Arabie forme une grande presqu’ile, enclavée entre le Golfe Persique à l’est, la mer des Indes au sud et la mer Rouge à l’ouest. Elle était divisée par les géographes anciens, en trois contrées: l’Arabie-Heureuse, l’Arabie-Pétréeet l’Arabie Déserte. L’Arabie-Heureuse, située entre le Golfe Arabique et le Golfe Persique, est l’Yemen des Arabes de nos jours. Là, est la Mecque où naquit Mahomet : là est Médine où il mourut. L’Arabie-Pétrée est située dans la partie occidentale du golfe arabique. Entre elle et F Arabie-Heureuse, s’étend une région immense et aride qui, au nord-est, est bornée aux plaines de de la Mésopotamie, c’est l’Arabie déserte. La race Arabe est divisée en trois grandes familles : les Arabes primitifs, les Arabes purs et les Mosarabes. Ces derniers sont les Arabes naturalisés ; les premiers sont les descendants directs des habi-

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tants primitifs de l’Arabie ; les autres soiit ceux qui sont restés purs de toute alliance étrangère. Cette différence de race est entre eux uné source continuelle de divisions et de guerres. Voici, selon l’auteur arabe Aboul-Féda, le portrait de ce peuple avant Mahomet. « L’Arabe est guerrier, sobre, robuste, ne « craignant ni les fatigues ni les privations. Son vêtement « c’est une courte saye de couleur; sa nourriture des fruits, « du laitage, des gâteaux de froment; son occupation la guerre « ou là garde des troupeaux. Il n’a pas d’habitation fixe; sa « tente c’est son foyer. Monté sur son coursier rapide ou sur « sa Tasaye (chameau), si agile que les voyageurs qui les mon- « tent n’ont pas le temps de se saluer lorsqu’ils se rencon- « trent , il erre ça et là à la recherche des pâturages ou des « expéditions aventureuses. Ils sont divisés en tribus. Le plus « ancien de certaines familles de la tribu en est le cheik « (ancien). C’est lui qui dirige les travaux de défense, le « choix des pâturages, tout ce qui se rapporte aux intérêts « communs, excepté la guerre qui se décide à la majorité des « voix des chefs de famille. Le conseil des cheiks prononce « souverainement sur les griefs entre les tribus. Ces griefs sont « nombreux et fréquents. La possession des sources et des « pâturages et surtout le divers genre des opinions religieuses « leur mettent, en tout temps, les armes à la main. Chaque « chef de famille s’arroge le droit de modifier à son gré le « culte; de là une confusion inextricable dans la foi et d’inces- « santés querelles intestines. Avant Mahomet, l’Arabe mante quait de symbole et n’avait de commun que l’origine et la « manière de vivre. Il n’existait en lui ni nationalité, ni foi « commune, ni direction unitaire. »

Comme nation, l’Arabe de nos jours a subi une modification capitale : il est rallié à un symbole commun ; comme individu il n’a pas varié : il est ce qu’il était à l’époque où le peint Aboul-Féda. A la mort de Mahomet cette modification avait déjà eu lieu. Animées d’un même esprit, une même loi religieuse et politique ne tarda pas à unir ces populations. Elles formèrent alors un grand corps, doté d’une force nouvelle, l’union, mu par un but unique, la propagation de l’Islam.

Aussi en peu de temps les successeurs de Mahomet, Abou- Bekr, son oncle, Ali, le premier de ses disciples, Omar, le plus vaillant de ses lieutenants, conquirent la Syrie, la Perse, la Judée et l’Égypte. Aux cris mille fois répétés de : La Allah ilt Allah , Mahommet rassoul Allah ! (il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète), toutes les tribus, depuis le Golfe Persique jusqu’à Suez, depuis l’Euphrate jusqu’au détroit de Bal-el-Mandel, rangées sous la bannière de la foi nouvelle, portèrent partout la terreur de leurs armes et la gloire de leur nom. Des dissensions intestines, des rivalités de jalousie, d’ambition , menacèrent de compromettre au début le développement de la puissance de ces formidables conquérants. Un schisme éclata. Omar fut le chef des Sonnites , musulmans orthodoxes; Ali, celui de la secte des Shictes : le premier mourut assassiné, le second en combattant. Mohaw iah -ben-0 mmyah fut nommé kalife et établit sa résidence à Damas.

Sous son règne, en 647, Abdallah, un de ses lieutenants, partit d’Égypte à la tête de quarante mille combattants, pour arracher l’Afrique occidentale à l’empire de Byzance. Il traversa le désert et d’autres régions brûlantes qui n’avaient jamais subi la domination romaine, battit sous les murs de Tripoli l’armée byzantine, que commandait le patrice Grégoire, et s’avança jusqu’à cent cinquante milles au sud de Carthage. Cette première invasion se borna là. Les fatigues et les maladies obligèrent l’armée musulmane à regagner l'Égypte. Six ans après, une nouvelle expédition battit encore les Byzantins et s’empara cette fois de l’antique Cyrène. Elle fut suivie d’une troisième qui, après avoir complètement battu en plusieurs rencontres les Byzantins et les Berbères, dirigea sa conquête le long du revers méridional de l’Atlas, resserra chaque jour davantage, entre la mer et le désert, les débris des anciennes populations grecque et carthaginoise, et fonda à huit jours de marche de Carthage, la ville de Kairouan. Le valeureux Oukbah commandait cette expédition, il fut tué dans une grande bataille et noblement vengé par son successeur Hassan leGassanide, qui prit Carthage, la livra au pillage

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et la détruisit de fond en comble. La puissance du kalife de Damas fut définitivement établie dans le Mahgreb. Byzance ne conserva en Afrique que la majeure partie du littoral depuis la frontière de Tunis jusqu’à l’Océan Atlantique. Cette possession elle-même fut de courte durée. Non-seulement ces terribles tribus de l’Yémen chassèrent les Bysantins de l’Afrique occidentale, mais encore elles envahirent l’Espagne, la soumirent, franchirent les Pyrénées, s’établirent à Narbonne, inondèrent les provinces du Languedoc et de l’Aquitaine, vinrent arborer leur drapeau victorieux jusque sur les murs de la capitale de la Touraine et n’arrêtèrent leur marche que dans les plaines de Poitiers où des milliers de cadavres de leurs soldats tombèrent sous la valeur des armées françaises. Leurs conquêtes en Asie furent aussi rapides qu’en Europe.

En contact immédiat avec les civilisations de l’Orient et de l’Occident, ces farouches propagateurs de l’Islamisme dédaignèrent bientôt la simplicité des premiers musulmans. Ce ne furent plus ces sauvages tribus de l’Yémen dont nous avons tracé la peinture. Les kalifes de Damas et de Bagdad rivalisèrent de pompe et de splendeur avec les empereurs de Byzance. La soie, l’or, les pierreries, brillaient sur leurs vêtements, dans leurs demeures : les raffinements du luxe le plus merveilleux, entrèrent comme éléments dans leurs créations artistiques et architecturales. L’industrie pour les choses utiles autant que pour les choses futiles fit des progrès rapides, et tout, jusqu’aux lettres et aux sciences, reçut une impulsion qui n’eût pas déparé les civilisations grecque et romaine,

L’Afrique 11e resta pas étrangère à cette rénovation, et sur cette terre qui semblait destinée à recevoir l’empreinte de tout les grands peuples qui se succédaient sur la scène du monde, les connaissances arabes s’y propagèrent comme leurs doctrines religieuses. Kairouan et Fex devinrent en peu de temps des foyers de lumière, de luxe et d’érudition.

Les annales arabes sont si confuses et si tronquées qu’on voit, dans l’Afrique occidentale, cette civilisation arabe pleinement développée et la religion musulmane établie sans qu’on puisse découvrir par quels moyens graduels les nou-

veaux conquérants avaient pu faire accepter leurs connaissances, leurs mœurs et leurs croyances. Cette lacune est déplorable. Il est un monument cependant qui pourra jeter quelque jour sur ce point qu’il eût été si important pour nous de pouvoir éclaircir.

L’islamisme ordonnait de combattre sans répit les infidèles jusqu’à la domination complète de la religion musulmane. C’est un précepte précis du Coran : Combattez les infidèles jusqu'à ce que la religion de Dieu domine seule sur la terre. Tant que les tribus de l’Yémen n’eurent à combattre que des populations peu nombreuses, la conversion ou l’extermination devint facile et l’application de ce précepte praticable. Mais il n’en fut plus de même lorsque cette double action dut s’exercer simultanément ou isolément sur de grandes aglomérations. Une transaction devint alors nécessaire, et c’est ce qui eut lieu en Afrique. Les villes ou les tribus conquises, chrétiennes, juives ou idolâtres eurent à choisir entre le libre exercice de leur culte et le payement d’un tribut, l’exclusion des fonctions publiques. Dans toutes les transactions civiles les récalcitrants étaient en outre dans une condition d’infériorité marquée avec les croyants. La population conquise se trouvait ainsi divisée en deux classes : les croyants, membres de la société musulmane et, à ce titre, aptes à toute place proportionnelle à leur rang, à leur courage ou à leurs talents, et les infidèles, réduits à une sorte d’ilotisme non-seulement dégradant mais encore onéreux. Il dépendait dès lors de chaque ilote d’entrer dans la classe privilégiée : une simple abjuration lui donnait droit à l’égalité, aux honneurs et le déchargeait du tribu. Cela seul peut non-seulement expliquer mais encore motiver comment presque toutes les populations africaines adoptèrent successivement le mahométisme.

Cette conversion dont l’intérêt de position ou de fortune était le seul mobile, ne put avoir, dès le début, rien de sincère. Cela explique encore le nombre infini de schismes et d’hérésies, qui, après avoir divisé les Berbères musulmans entre eux, amenèrent une scission avec leurs vainqueurs et finirent par détruire l’unité musulmane. L’empire des kalifes,

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à peine au début de son existence croulait déjà de son propre poids. N’ayant à classer dans cette grande et rapide décadence, que ce qui se rapporte à notre sujet, nous nous contenterons de mentionner les faits seuls qui nous paraîtront nécessaires pour faire comprendre Faction de la domination excentrique des kalifes sur les populations africaines.

La société islamique en Orient était divisée en trois sectes qui avaient eu, avaient ou allaient avoir chacune leur branche dynastique. Les Ommiades, descendants de Moaviah qui avait vaincu Ali ; les Abassides descendants d’Abbas, oncle de Mahomet et les Fatimites, descendants de Fathmé fille du prophète. Ces trois partis se haïssaient autant qu’ils haïssaient les chrétiens et se faisaient une guerre acharnée. Chacun d’eux avait des points de doctrine et de'rite différents ; chacun d’eux avait adopté une couleur particulière pour ses vêtements : la couleur blanche était celle des Ommiades; la couleur noire celle des Abassides; les Fatimites adoptèrent plus tard la couleur verte.

Après une grande défaite, un seul des membres de la dynastie des Ommiades, Abderrhaman, avait échappé au massacre de tous les siens. Après avoir longtemps erré en Egypte et dans le désert, il passa en Espagne et y fut proclamé kalife. Il devint la tige des Ommiades d’Occident, qui, pendant près de trois siècles, régnèrent sur l’Espagne. Le représentant des Abassides Saffah, fut proclamé kalife d’Orient. L’Arabie et la Perse reconnurent sa puissance, et quittant Damas, où les Ommiades avaient beaucoup de partisans, il transporta le siège du kalifat sur la rive orientale du Tigre, où il fonda Bagdad dont la population s’éleva bientôt à plus de huit cent mille âmes.

Cette grande scission du kalifat d’Orient avait eu son contrecoup en Afrique. Des sectaires de noms et de croyances diverses, avaient répandu les mêmes germes de dissension qui venaient de détruire la grande unité politique et religieuse que Mahomet avait léguée à ses successeurs. Les Jbadis, les Sofris , sectaires connus sous le nom commun de Koiiaridj , avaient envahi une grande partie «du Mahgreb et resserré les

Arabes orthodoxes dans Kairouan. A la suite d'une longue guerre intestine, suivie de succès et de revers réciproques et d’un état d’anarchie qui dura près d’un siècle, la puissance temporelle du kalife de Bagdad s’anéantit dans le Mahgreb. Il n’y eut plus d’émir titulaire : chaque chef de tribu victorieuse s’arrogeait ce titre à son tour, et enfin sur les débris de toutes ces fractions désunies, s’élevèrent deux forts partis dans lesquels tous les autres se fondirent : à l’ouest, les Edrissites commandés par Edris-ben-Edris descendant d’Ali, et à l’est, les Aghlabites de la tribu des Beni-Aghlab. Edris fonda en 808 la ville de Fex, dans le Maroc, et prit le titre de kalife de Fex. Presque à la même époque, Ibrahim, fils d’Aghlab, établit à Kairouan la dynastie des Aghlabites qui passa à ses successeurs.

A cette époque peut se rapporter, en Afrique, l’avènement de dynasties purement africaines. Les Edrissites et les Aghlabites ne restèrent étrangers à aucun des progrès de la civilisation de l’Orient, et Limitèrent aussi dans ses conquêtes. Pendant près d’un siècle ils saccagèrent les côtes de la Méditerranée où s’y établirent depuis les Pyrénées jusqu’aux Alpes. Mais d’autres tribus indigènes, les Zenètes, les Hawarah, qui peuplaient le versant oriental des montagnes de la Mauritanie qui bordent le détroit, les Maimoudes qui résidaient dans les plaines et les vallées de la partie occidentale et méridionale de l’Atlas qui s’étend vers les frontières de Maroc; les Gomerales, les Sanhadjah, dont les tribus nombreuses étaient répandues dans les montagnes de la Mauritanie et derrière les différentes chaînes de l’Atlas, d’autres tribus de l’est de l’Afrique septentrionale, toutes désignées sous la domination générale de Berbère, se soulevèrent à la fois contre les kalifes de Fex et de Kairouan. Les Beni-Mequineça de la tribu desZénètes battirent le premier, s’emparèrent de Tlemcen qui fut érigée en principauté indépendante et établirent le siège de leur domination à douze lieues de Fex, dans l’ancienne Sidda qui fut appelée Mequinez du nom de leur tribu. En même temps un célèbre marabout, descendant de Fatmé, fille du prophète, leva dans l’est l’étendard de la révolte et s’annonça comme

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l’iiiian régénérateur qui devait opérer la réunion de tous les Musulmans dans une même croyance. Il se nommait Obeid- Allah-Abou-Mohammet, plus connu sous le surnom de Mahadi, fondateur de la puissance de ces kalifes Fatimites, dont la domination s’étendit ensuite jusqu’en Egypte. Mahadi attaqua Kairouan, en chassa les Agblabites, se porta de là sur Fex, qu’il prit, ainsi que Ceuta et Tanger. Chassés de leur capitale, les kalifes de Kairouan et de Fex demandèrent du secours au kalife de Cordoue Àbderrhaman. Ce dernier fit passer une armée en Afrique qui refoula Mahadi dans la parlie orientale de la Barbarie, délivra les Edrissites, mais réunit leur kalifat à celui de Cordoue. Il se fit proclamer dans Fex prince des croyants. Se mettant ensuite à la poursuite desFatimites, il les assiégea dans Tunis dont il s’empara, les rejeta jusque dans Kairouan et rapporta d’immenses trésors de cette expédition. Toute la partie occidentale du Mahgreb passa dès lors sous la domination des kalifes Ommiades d’Espagne.

Pendant près d’un demi-siècle (de 925 à 972), tout le Mahgreb fut déchiré par cette lutte entre les Fatimites contre les Aghlabites et les Edrissites, et les Ommiades contre les Fatimites, jusqu’au moment où ces derniers, vaincus dans l’ouest de l’Afrique et pour réparer les cruels échecs faits à leur puissance, tournèrent leurs armes contre les kalifes d’Orient, les Abassides, et leur arrachèrent un des derniers fleurons de leur couronne, l’Espagne et la Syrie. Bagdad resta seule alors à cette puissante dynastie des Abassides, si célèbres dans les annales d’Orient.

Les Fatimites, vainqueurs des kalifes de Bagdad, transportèrent le siège de leur gouvernement au Kaire, et confièrent à un cheik Berbère l’administration de Kairouan, leur ancienne capitale. Dès ce moment (an 1000), la plus grande confusion régne dans les annales arabes comme dans celles de tous les peuples. Au milieu des déchirements continuels, de luttes incessantes, de factions qui se forment, se fractionnent, se multiplient, il est impossible non-seulement de suivre, mais même de classer les diverses dynasties plus ou moins puissantes qui, au milieu de l’anarchie la plus profonde, régnent,

dominent et se renversent mutuellement. Deux règnes seuls : ceux des Almoravides et des Almohades mériteraient de trouver place dans ce récit sommaire, si on pouvait découvrir dans leur domination un caractère qui jetât un jour nouveau suites mœurs ou le mobile des populations africaines à cette époque. Mais c’est toujours la même instabilité, la même ambition, le même enthousiasme religieux qui les poussent au pouvoir, les renversent, et sur leur débris en poussent d'autres qui sont renversés à leur tour.

Quelques grandes figures dont les poètes arabes ont chanté les exploits, et dont les contes populaires ont, plus que les annales nationales, perpétué le nom et la mémoire, méritent cependant d’être signalées. Tels sont FAlmohave Abdel-Moumem qui, après avoir arraché tout le Mahgreb aux Almoravides, depuis l’Océan jusqu’au désert de Barka, allait leur arracher l’Espagne, lorsqu’il mourut à l’âge de 65 ans : son petit fils Mohammed-Abou-Abd- Allah, dont la défaite en Espagne, au \ Naves de Tolosa, par les armées de la chrétienté entière, arrêta la marche incessante des peuples de l’Orient vers l’Occident ; Yahya, de la tribu des Beni-Mericin, qui, était la terreur de l’Afrique lors de la sixième croisade, commandée par Saint-Louis en 1270; le sultan Elkhal, roi de Mequinez et de Tlemcen, et surtout le célèbre Berhère Joussef-Ben-Taschefin qui, étayant de sa main puissante l’édifice chancelant de la domination musulmane en Afrique et en Espagne, en réunit les éléments dissidents et parvint pour un moment à les reconstituer. Son nom est resté populaire parmi les Arabes, et c’est le récit de ses exploits qui défraye encore les longues heures des haltes des tribus dans le désert. Voici, d’après une chronique arabe quelques-uns de ses faits.

L’an 414 de l’hégire (1026), vivait à Sux, parmi les Lamptunes, un saint et savant marabout, Abd-Alîah-ben-Yasim. 11 revivifia la foi chancelante ; les préceptes de l’islamisme qui prescrit le prosélytisme par la conquête étaient négligés, il en prêcha la pratique, sa voix réveilla F enthousiasme des populations guerrières qui habitaient les déserts de l’ancienne Gétulie au-delà de la chaîne atlantique. Leurs premières excur-

sions furent des conquêtes à la religion, et ils furent surnommés Al-morabith (les hommes de Dieu.) Abd-Allah les conduisit victorieux jusque dans le Sahel au milieu des plaines d’Agmat, où ils dressèrent leurs tentes. Là il mourut après leur avoir prophétisé la conquête de tous les pays du Mahgreb. Il nomma pour son successeur Abou-Beker-ben-Omar qui, après avoir solidement assis son pouvoir dans le pays par la force de ses armes, fut obligé de repasser l’Atlas pour aller secourir les Lamptunes qui étaient restés dans leur Dciras et choisit pour le remplacer Joussef-ben-Taschefin, de la tribu de Zanaga, dont les Lamptunes étaient une fraction.

Sous la conduite de ce nouveau chef, la prophétie de Abd- Allah s’accomplit, et le nombre des prosélytes s’accrut tellement que, se trouvant trop à l’étroit dans la plaine d’Agmat, Joussef résolut d'envahir le royaume de Fex, l’ancien héritage des Edris.

Joussef était appelé à de grandes destinées. Dans sa jeunesse un essaim d’abeilles était venu s’abattre sur lui, et le taleb le plus célèbre de la tribu avait dit, que, par ce signe, le ciel avait voulu déclarer que Joussef réunirait les parties divisées d’un vaste empire, comme étaient venues se rassembler, autour de lui, les abeilles, membres dispersés d’une grande famille.

En effet, Joussef envahit le royaume de Fex, s’empara de la capitale, chassa les Zénètes de Tlemcen, poussa sa conquête jusqu’à Beni-Mezegrenna (Alger), et retourna dans le pays d’Agmat, où il jeta les fondements de la grande ville de Meur-Quec (Maroc), dont il voulait faire sa capitale. Bientôt il poussa plus loin ses conquêtes; il s’empara de Bougie, de Tunis et conquit tout le pays, depuis les limites du désert jusqu’à la Méditerranée et l’Océan.

Peu après il passa en Espagne au secours des musulmans, qui, après la chute du kalifat de Cordoue, s’étaient fractionnés en petits états et avaient peine à lutter contre les chrétiens. Il joignit les armées d’Alphonse VI, roi de Castille, et de Sanche, roi de Navarre et d’Arragon, et les défit complètement à Zalacca. Ensuite, pour mettre fin à toutes les dissensions in-

cessantes des rois musulmans d'Andalousie, il s’empara de Grenade? de Cordoue, de Séville, de Valence et se fit proclamer souverain de l’Espagne musulmane. Il mourut en 1107, chargé d’ans et de gloire, léguant à son fils un empire colossal, et aux générations futures de l’Afrique septentrionale le récit des exploits fabuleux du plus grand des conquérants Berbères.

A sa mort son empire se démembra. Fractionnée en mille petits états, l’Afrique devint successivement la conquête de tribus plus ou moins puissantes, mais cependant les Berbères ne cessèrent d’y dominer. En Espagne, au contraire, les descendants des anciens conquérants arabes parvinrent à y assurer leur domination; mais refoulés peu à peu par les rois de Castille et d’Arragon, ils étaient réduits au seul royaume de Grenade, et enfin, en 1492, sous le règne de Ferdinand et Isabelle, ils furent définitivement expulsés de l’Espagne.

Un demi-siècle s’était écoulé depuis que Mahomet II, à la tête des Turcs-O ttomans, avait renversé les murs de la ville des Constantins, et, avec eux anéanti l’empire d’Orient, lorsque Ferdinand-le-Catholique balayait de l’Europe occidentale les derniers débris du Mahométisme et anéantissait cette civilisation mauresque qui fut un filon d’or dans ce monde tout granit et tout fer du moyen-âge. Sur les rives du Xénil et du Douro, ces tribus maures, fières et grandes dans leur malheur, vaincues, mais non avilies, jetèrent un dernier et triste regard sur l’Albaïzim, le Généraliffe, FAlhambra, les tours Vermeilles, la promenade Alameïa, le jardin des Myrthes où Abencerrage fut surpris avec la sultane Alfaïma, la porte d’Elvire, et lurent enfouir dans l’Afrique, d’où leurs aïeux étaient partis, huit siècles auparavant, leurs lauriers flétris et les quelques débris de science antique qu’ils purent sauver de ce grand naufrage.

Là, dépouillées par leurs co-religionnaires des derniers débris de leur fortune, la tribu des Zégris et des Gomètes se fixa dans le royaume de F ex, celle des Vanega et des Àlabis, depuis Cran jusqu’à Alger, celle des Àbencerrages dans les environs de Tunis près des ruines de Carthage.

À cette époque la conquête de F Amérique avait donné à l’Espagne une telle importance commerciale, que le détroit était infesté de pirates surveillant les arrivages dans les ports de Cadix ou de Carthagène. Ces pirates, la plupart africains, trouvaient un refuge assuré dans les ports de la côte occidentale de l’Afrique. Les proscrits maures qui avaient été doublement dépouillés par leurs vainqueurs en Espagne et par les Berbères et Arabes en Afrique, s’adonnèrent presqu’ exclusivement à la piraterie, autant pour se venger des Espagnols que pour refaire leur fortune. L’Espagne, pour mettre un terme à ces déprédations successives, adopta un système de répression des plus énergiques, ce fut de s’emparer de plusieurs points du littoral Africain : c’est en effet, de cette époque, de 1505 à 1515, que date son occupation d’Oran, de Mers-el- Kebir et de et penon d’Argel , petit fort armé de pièces de gros calibre , ayant deux cents hommes de garnison et bâti sur les îles Beni-Mezegrenna. là où s’élève aujourd’hui le phare d’Alger.

Parmi les pirates qui commençaient alors à être la terreur, non-seulement de l’Espagne, mais encore de toute la chrétienté , étaient les frères Àroudj et Khaïr-ed-Din , si célèbres sous le nom des deux Barberousse. Ils étaient nés dans une des îles de l’Archipel grec : leur père était patron de petit cabotage, musulman farouche, nourrissant contre les chrétiens une haine violente et invétérée qu’il inocula à ses enfants.

Jusqu’en 1 505, Aroudj et Khaïr-ed-Din ne furent que d’aventureux et d’audacieux pirates, n’ayant à leur disposition qu’un navire. Mais à cette époque ils en armèrent quatre et furent demander le droit de bourgeoisie au bev de Tunis. Les deux frères s’étaient déjà rendus si formidables aux chrétiens, que le bey leur accorda non-seulement leur demande , mais leur donna les îles Gelves, moyennant la dîme de leurs prises et le droit de suzeraineté. Les Barberousse s’y établirent, les fortifièrent, et, en peu de temps, furent en mesure d’armer une flottille de douze voiles. Leur réputation s’étendit au loin : on ne parlait que de leur audace et de leurs exploits : en peu de temps ils eurent à leur disposition une petite armée': leurs

navires toujours à la voile, non-seulement écumaient la mer, mais faisaient des descentes sur les côtes , depuis le golfe de Lyon jusqu’au détroit de Gibraltar, pillaient, capturaient et revenaient toujours chargés d’esclaves et de butin. Ilsdevinrent si redoutables, que les villes de la côte africaine, attaquées par les Espagnols les appelèrent successivement à leur secours. Tantôt ce fut Bougie, où Aroudj reçut une blessure au bras qui en nécessita l’amputation : d’autrefois ce fut Gigel, où les deux frères s’établirent : d’autrefois enfin, ce fut Alger qui, après la mort de Ferdinand, voulut attaquer la forteresse du Penon et les appela à son aide pour en chasser les Espagnols.

Aroudj conçut alors le projet de profiter de cette occasion pour s’emparer d’Alger. Il donna à un de ses lieutenants le commandement d’un corps de douze cents Turcs qui s’y dirigèrent par terre, et lui-même entra dans le port avec dix-huit voiles et plusieurs navires chargés d’artillerie. Selim-Utemi, scheik arabe qui commandait à Alger, le reçut comme un libérateur, mais après quelques jours d’occupation , Barberousse le fit étrangler et se déclara souverain à sa place. Il chassa les Arabes de leurs emplois , en investit ses officiers et s’occupa activement à instituer cette terrible Odjéac d’Alger qui, à quelques modifications près, s’est perpétuée pendant tout le temps de la domination turque , dont Barberousse venait de jeter les fondements. C’était en 1516.

Et c’est ici le cas de relever une grave erreur , concernant la piraterie des Barbaresques. Un fait acquis, dont tous les historiens semblent s’être rendus à F envi l’un de l’autre garants, c’est qu’à cette époque les Barbaresques se livraient exclusivement à la piraterie. Cette appréciation peu exacte fausse entièrement les idées sur la nature des relations des Arabes avec les chrétiens. Elles étaient, comme nous le verrons plus tard, bien différentes. Quant à la piraterie, elle était commune aux uns et aux autres. « En temps de guerre les hostilités, quelles qu’elles fussent, ne pouvaient être considérées comme actes de piraterie ; la course réciproque des navires, celle même des navires armés sur des vaisseaux marchands, n’avait rien que de naturel et, de nos jours encore, le droit international l’au-

torise pleinement. Ce n’est donc que durant la paix ou dans l’intervalle des trêves que la course est un brigandage : or, dans ce cas, les marchands chrétiens, les Génois et les Pisans surtout, les Grecs de l’Archipel, les Siciliens , les Vénitiens et les Catalans semblentavoir dépasséde beaucoup, non pas peutêtre la férocité , mais l’avidité des corsaires barbaresques sous Barberousse et ses successeurs. Ceux-ci attaquaient rarement les barques ou les navires appartenant aux musulmans : les Européens ne s’arrêtaient devant aucune considération.

Beaucoup d’armateurs chrétiens comptaient, dans les bénéfices éventuels de leur commune , le produit des courses. Dès le XIIe siècle les princes musulmans de Tunis et de Bougie se plaignaient à la république de Pise, avec laquelle ils étaient liés d’amitié, des pirateries des Pisans et des autres chrétiens sur les navires musulmans. Au XIIIe , des Génois pillèrent le vaisseau qui portait les présents envoyés au pape par l’empereur Baudouin. Les Chypriotes enlevèrent en pleine paix les députés qui se rendaient à Constantinople au nom de Bibars-Bondocdar : au XI Ve, la Catalogne devenue la troisième puissance maritime de la Méditerranée, fournit aussi son contingent aux écumeurs de mer. Ses navigateurs aussi entreprenants et aussi audacieux que les marins génois, exercèrent pendant un demisiècle les plus cruelles déprédations sur les côtes de l’île de Chypre, dernier bouievart delà chrétienté en Orient, et en vinrent souvent aux mains avec les galères des chevaliers de Rhodes qui veillaient à leur défense; en 1460, le vaisseau qui ramenait la reine de Chypre en Italie, fut dévalisé par un navire vénitien , etc. Ces exemples que l’on pourrait multiplier à l’infini suffisent pour montrer que, durant tout le moyen-âge, les corsaires chrétiens ne respectèrent ni le rang, ni la puissance, ni les Sarrazins, ni leurs compatriotes. Les Arabes de leur côté ne négligeaient pas l’occasion de se venger, quand ils se trouvaient assez forts pour tenter un coup de main sur un navire européen, et l’on comprend quels péril le commerce avait à braver sur la mer, qui était alors justement appelée le champ des Pirates .

Il est un autre point qu’il importe aussi de rectifier, On est

habitué à juger de l’état des contrées jbarbaresques, depuis la conquête arabe par les notions quel’on a de sa triste condition sous l’inepte et barbare despotisme des Turcs. On croit trop communément encore qu’il n’y a eu en Afrique , depuis le VIIe siècle, que des villes ruinées, des populations opprimées, toujours en armes pour défendre un reste de liberté, et partout les excès d’un fanatisme intolérant et féroce ; mais il faut reconnaître que la situation du pays était au moyen-âge tout autre qu’elle ne fut sous le règne des deys. Les relations des auteurs qui ont vécu dans ce temps, celles d’Edrisi, d’Ebn-Batouta, d’Aboulfeda montrent, comme les autres documents originaux, que l’Afrique musulmane a eu d’aussi longues périodes de calme et de prospérité qu’aucun des pays les plus florissants de l’Europe au moyen-âge. La puissance souveraine y maintenait l’ordre et la sécurité plus efficacement que dans la société féodale. Les voies de communications étaient sûres, l’industrie agricole et manufacturière encouragée ; il y avait dans toutes les villes importantes de F intérieur à Constantine, à Biskra, à Setif, à Milah, àMiliana, à Tlemcen, comme dans les ville de la côte, des foires, des magasins, des bazars fréquentés. On voyait partout l’activité d’un commerce lucratif qui, trouvant ses premiers éléments, dans les produits du sol, se développait à mesure que les établissements se multipliaient dans le pays (1). »

Au moment où nous allons entrer dans quelques détails sommaires sur la domination turque, dont l’inepte despotisme a annulé tous ses précieux éléments de richesse et d’activité, il nous a paru utile de consigner un fait intéressant sous le double rapport de l’esprit commercial des Arabes et de leur acti= vité, lorsque des causes accessoires ne le paralysent pas.

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