‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 7 sur 37 · PÉRIODE TURQUE · texte numérisé non relu

PÉRIODE TURQUE

Ce que nous appelons aujourd’hui l’Algérie n’a joué jusqu'au seizième siècle qu’un rôle secondaire. Connu tour à tour

Il Tableau de la sit. des établissements français en Afrique-. 1843-1844.

sous le nom de Numidie, Mauritanie, le Mahgreb, ce pays a suivi le mouvement général de l’histoire de l’Afrique occidentale, mais n’en a imprimé aucun qui lui fût propre. L’importance d’Alger principalement, ne date que de l’occupation d’Aroudj. Ce chef de pirates était aussi habile politique que vaillant guerrier. A cette époque vivait à Alger un marabout célèbre et renommé, connu sous le nom de Sid-Abd-er-Rhaman. Aroudj sut se l’attacher. Exploitant au profit de sa politique, la popularité du marabout, il lui attribua l’idée de la forme de gouvernement qu’il méditait d’établir et qui fut appelé l’Odjeac d’Alger. Cette constitution et le nouveau pouvoir d’Aroudj, ainsi revêtu d’une sanction religieuse et appuyée par les cimeterres des satellites turcs, furent subis sans résistance par la population entière. L’Odjeac était une sorte de république militaire dans des conditions à peu près semblables à celle des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem à Rhodes. LesTurcs ou renégats qui étaient au service d’ Arou dj, formèrent une milice dont les membres eurent seuls le droit de concourir aux emplois publics. Les Arabes furent généralement exclus des emplois et de la milice. Pour avoir le droit défaire partie de l’Odjeac, il fallait être musulman originaire de la Turquie ou renégat ; les officiers de la milice composaient le divan ou conseil de régence ; le chef de l’armée était aussi le chef de l’administration ; les enfants des miliciens eux-mêmes, nés dans le pays, étaient exclus de T Ocljeac et formèrent dans la suite la classe connue sous le nom de Koulouglis.

Le pouvoir d’Aroudj fut bientôt consolidé à T intérieur. Les Arabes et les Maures cédèrent à la force et se soumirent, du moins en apparence. Mais l’usurpateur eut bientôt à lutter contre un ennemi redoutable, le roi d’Espagne, qui ne pouvait voir sans inquiétude les Barberousse se rapprocher ainsi des côtes de son royaume.

Sélim Eutémi, l’ancien possesseur d’Alger, qu’ Aroudj avait fait étrangler, avait un fils qui était parvenu à échapper au massacre des siens et à se réfugier en Espagne. Gharles-Quint y régnait alors. La circonstance était favorable pour intervenir dans les affaires d’Afrique et à la possession du Pénon

d’Alger, ajouter celle d’Alger même. 11 accueillit avec faveur le fils d’Eutémi, arma une flotte de quatre-vingts navires, portant dix mille hommes de débarquement et fit annoncer dans la Metidja et le Sahel, qu’il ne prenait les armes que pour faire rendre au fils d’Eutémi l’héritage de son père ; il croyait, par ce moyen, pouvoir compter sur le concours des indigènes ou du moins s’assurer leur neutralité.

Francisco deVero, grand-maître de l’artillerie, fut désigné pour commander cette expédition qui partit de Carthagène à la fin de septembre 1516. Le succès paraissait certain. Alger n’avait pas alors d’enceinte fortifiée, et Aroudj n’avait pas plus de deux mille Turcs ou renégats à opposer aux Espagnols. Heureusement que son frère Khaïr-ed-Din qui, tenant depuis plusieurs mois la mer avec sa flottille, ignorait la haute fortune d’ Aroudj, l’apprit sur les côtes de Sicile où il se trouvait alors, et vint mettre à sa disposition ses troupes et ses navires. Ce secours arriva à propos et augmenta les forces d’ Aroudj. Les Espagnols débarquèrent sur la côte d’Alger et s’avancèrent vers la ville divisés en quatre petits corps. Ce fut une faute. Aroudj les attaqua séparément avec toutes ses forces et les culbuta. Les cavaliers arabes et bédouins qui, dès le commencement de l’action étaient restés postés par masses compactes sur les hauteurs voisines, pour piller, selon leur usage, le vaincu, se précipitèrent comme un ouragan sur les Espagnols dès qu’ils les virent ébranlés. En peu d’instants la déroute devint complète : Francisco de Yero put à peine rallier sur ses vaisseaux la moitié de son armée, et au moment où la flotte allait mettre à la voile, une épouvantable tempête l’assaillit, brisa la majeure partie de ses vaisseaux et dispersa les autres ; il ne rentra pas même en Espagne un quart de l’armée expéditionnaire.

Cette défaite accrut en Afrique la puissance d’ Aroudj, et en Europe la terreur qu’il inspirait. Les Arabes delà Metidja voulurent venger le meurtre d’Eutémi et au nombre de six mille, s’avancèrent vers Alger. Le roi de Ténès, Hammed-el-Abid, les commandait. Aroudj marche à leur rencontre , les joint près de Blidah, les bat, s’empare deTénès, de Medéali, de Miliana

qu’il réunit à l’état d’Alger. Se portant de là surTlemcen,ilen chasse le sultan Bou-Hammoud et prend possession de la ville.

Cette dernière conquête menaçait les Espagnols dans leur possession d’Oran où ils étaient établis depuis 1509. Oran avec la quantité de pirates qui sillonnaient le détroit , ne pouvait être que difficilement approvisionné par mer, excepté par des navires de guerre. La ville tirait alors exclusivement ses approvisionnements de Tlemcen, et Aroudj, en occupant cette dernière place, ordonna expressément aux habitants de rompre toute relation commerciale avec Oran. La situation des Espagnols devenait précaire, et le marquis de Comarès, gouverneur d’Oran, mit une partie de sa garnison au service du sultan , dépossédé deTlemcen, pour l’aider à recouvrer son royaume, et ne pas se trouver réduit à une pénurie dont ses soldats commençaient à murmurer. Bou-Hammoud rallia un corps nombreux d’Arabes, et soutenu par les Espagnols, investit Tlemcen et en commença le siège régulier. Aroudj qui y était enfermé n’était pas en mesure de faire une longue résistance. Cependant le siège dura près d’un mois et les Turcs commençant à manquer de vivres et de munitions, Aroudj sort avec ses troupes, s’ouvre un passage à travers les lignes ennemies. Poursuivi à outrance par les Espagnols et les Arabes, il se battit toute la journée avec un courage indomptable. Placé toujours à l’arrière-garde, il protégea longtemps la retraite des siens. Quoique privé d’un bras, il se jetait au milieu de la mêlée avec une faible escorte de ses meilleurs soldats, et ses coups prompts et terribles suffisaient souvent pour arrêter des colonnes entières. D’autre fois, il ralentissait la marche des * troupes qui le poursuivaient en semant sur la route, la vaisselle, les monnaies d’or et d’argent, les bijoux, les riches étoffes, fruit du pillage des villes qu’il avait conquises. Mais enfin enveloppé de toute part, il engagea un combat décisif où, après s’être défendu longtemps contre des flots d’assaillants dont le nombre allait toujours croissant, il fut tué d’un coup de pique. Il avait alors quarante-cinq ans.

Telle fut la mort du fondateur de l’Odjeac d’Alger. Son frère

Khaïr-ei-Din lui succéda. Après la victoire que venaient de remporter les Espagnols , il s’attendit à être bientôt attaqué dans Alger . Il s’y prépara à se défendre par un acte de haute et bonne politique.

Depuis la fondation de l’Odjeac, Alger était en quelque sorte une propriété particulière des Barberousse, qui ne payait ni ne devait tribut à personne, mais qui aussi n’avait pour se défendre, que sa milice et les Arabes qui, parfois faisaient cause commune avec elle , mais qui étaient plus souvent ennemis qu’alliés. Cette milice quoique incessamment recrutée, était insuffisante pour tenir tête à un ennemi nombreux et discipliné comme l’étaient les Espagnols : les Arabes qui ne voyaient dans les Turcs que des oppresseurs, étaient des auxiliaires sur lesquels il eût été imprudent de trop compter. Kaïr-ed-Din jugea sainement cette situation, et reconnut que pour conserver F héritage de son frère, il devait en sacrifier une partie. Selim régnait alors à Constantinople; Khaïr-ed-Dinlui envoya une députation chargée de lui offrir de riches présents et l’hommage deFOdjéac d’Alger, comme tributaire de la Porte. Selim accepta l’offre, conféra à Kaïr-ed-Din le titre de dey, lui envoya un premier secours d’hommes pour résister à l’attaque projetée des Espagnols, et, par un firman spécial, il accorda le passage gratuit et le traitement des janissaires de Constantinople à tous ceux qui voudraient se rendre à Alger. C’est de cette époque, en l’an 1518, que date le droit de l’empire Ottoman sur Alger.

Comme l’avait prévu Kaïr-ed-Din, les Espagnols ne tardèrent pas à venir l’attaquer. La mort d’Aroudj et les succès de la garnison d’Oran sur les troupes turques firent présumer à Charles-Quint l’occasion favorable pour chasser définitivement les Turcs de la côte occidentale d’Afrique. Une nouvelle expédition, forte de huit mille hommes, partit des ports d’Espagne sous les ordres du marquis de Moncade, vice-roi de Sicile. Elle débarqua une partie de ses troupes dans la baie d’ Alger et commença les opérations du siège : mais une tempête comme celle qui, deux ans auparavant, avait assailli la flotte espagnole, engloutit dans une seule nuit vingt-huit na-

vires et tou tes les troupes restées à bord : elles étaient au nombre de quatre mille hommes. Ainsi réduite à la moitié de ses forces, l’armée expéditionnaire s’embarqua à la bâte, abandonnant sur la plage tout le matériel débarqué.

Ce second et terrible échec éprouvé par les Espagnols accrut l’audace et la confiance des Turcs de l’Odjeac. Ils se considérèrent comme spécialement protégés par Allah, et Alger prit le nom d 'Alger Ici bien gardée. Sous l’influence de l’ascendant moral que lui donnèrent ces évènements, Kaïr-ed-Din étendit rapidement ses conquêtes. Il prit successivement Tlemcen, Tenez, Mostaganem, Messouna. Mais les rapides accroissements de sa puissance lui suscitèrent de nombreux ennemis. Moula- Mohammet, souverain de Tunis, redoutant les entreprises audacieuses de ce formidable voisin, excita le mécontentement des tribus dépossédées de la Metidja et du Sahel, il parvint même à gagner quelques-uns des officiers de l’Odjeac et Kaïr-ed-Din fut pendant quelque temps menacé de conspirations sans cesse renaissantes. II se retira à Gigel où, pendant trois années consécutives, se livrant exclusivement à la piraterie, il jeta sur toutes les côtes de la Méditerranée l’épouvante et l’effroi, arrêtant le commerce, saccageant les villes, enlevant les habitants. Mais pendant ce temps des usurpations successives excitées par les Espagnols ou par l’ambition de ceux à qui il avait confié des gouvernements, avaient ruiné son pouvoir dans tout le territoire de l’Odjeac. Un cheik arabe, Hametben-el-Cadi, s’était emparé du gouvernement d’Alger ; Kara- Hassan s’était emparé de Cherchell; d’autres n’attendaient que le moment favorable pour lever l’étendard de la révolte. Kaïr-ed-Din, prévenu à temps, réunit toutes ses forces et parut devant Alger. Sa vue seul jeta l’épouvante parmi les rebelles qui, à Alger, comme à Cherchell, lui apportèrent la tête de leurs chefs. Pour se venger des Espagnols qui avaient fomenté toutes ces insurrections, il résolut de faire le siège du Pênon et de les chasser du voisinage d’Alger. Ce fut pendant cet assaut que, lorsqu’après dix jours de canonnade, la brèche se trouvant praticable, et la garnison, décimée par les maladies ou le feu de l’ennemi, hors d’état d’opposer toute résis-

tance, le gouverneur du fort, le brave don Martin de Vargas, se présenta seul sur la brèche, l'épée à la main, au pied du drapeau de Castille, flottant encore sur les remparts, et décidé à le défendre contre les flots d’assaillants qui envahissaient le fort. Kaïr-ed-Din, maître du Pênon, qu’il fit raser, et dont les matériaux servirentà former la digue qui lie encore aujourd’hui à la terre ferme les îlots de Beni-Mezegrenna, eut la cruauté de faire périr sous le bâton le vaillant don Martin de Yargas, parce qu’il refusa d’embrasser l’islamisme.

Les succès étonnants de Kaïr-ed-Din l’appelèrent bientôt sur un plus grand théâtre. Le sultan Soliman, alors régnant à Constantinople, battu à plusieurs reprises par les marines combinées de Charles-Quint et des Vénitiens, nomma Kaïr capitan-pacha, et lui confia le commandement des flottes ottomanes. Kaïr se rendit à Constantinople avec sa flotte de quarante galères , ravagea tout ce qui se trouva sur sa route et y entra chargé d’esclaves et de butin. 11 prit alors le commandement de la flotte ottomane forte de quatre-vingts vaisseaux, reprit toutes les conquêtes que les Vénitiens avaient faites dans l’archipel, en Morée, la Dalmatie, fît des descentes en Italie, jeta l’épouvante jusque dans Rome, et eut l’audacieuse témérité de débarquer de nuit avec une faible escorte pour aller dans l’intérieur jusqu’à une petite ville de la Fouille, tâcher d’enlever une noble femme d’une grande beauté, Julie de Gonzague, qu’il désirait offrir en présent au grand-seigneur. A son retour, pour se venger du bey de Tunis Moula-Mohammet qui, pendant les trois ans qu’il était resté absent d’Alger, avait, comme on a vu, fomenté des troubles dans l’Odjeac, il enleva par surprise Diserte et la Goulette, s’empara de Tunis, en prit possession au nom du Grand -Seigneur, et s’en fît nommer bey.

Ces succès si rapides, ces conquêtes si éclatantes, jetèrent la consternation sur toute la côte d'Italie. Charles-Quint craignit pour ses possessions italiennes et arma une flotte de quatre cents navires et de vingt-cinq mille hommes pour aller reprendre Tunis. Il prit le commandement de cette expédition, s’empara de Tunis et remit sur le trône le bey dépossédé

qui le reconnut pour suzerain et s’engagea à renoncer à la piraterie. Une garnison espagnole occupa la Goule tte.

Cette expédition n’avait eu qu’un demi-résultat. Kaïr-ed- Din n’ayant que des forces insuffisantes pour résister à l’armée de Charles-Quint, s’était replié avec ses troupes sur Alger d’où il était sorti peu de temps après pour ravager les côtes de l’Espagne. Pendant près de deux ans il porta partout la terreur, détruisant les maisons, incendiant les récoltes, traînant des populations entières en esclavage. Rappelé alors, par ordre du sultan, à la tête de la flotte turque, il porta en Grèce, en Italie, la terreur qu’il venait de répandre en Espagne. Vingtcinq îles appartenant aux Vénitiens tombèrent en son pouvoir. Rencontrant à la hauteur de Corfou la flotte vénitienne, forte de cent soixante navires et commandée par le célèbre André Doria, il livra bataille et resta maître de la mer. Il termina enfin cette brillante campagne par arracher à Venise un traité par lequel la république cédait au sultan quatre places fortes de l’archipel grec, toutes les îles dont Kaïr s’était emparé et payait trois cent mille ducats comme indemnité.

Avant de partir pour cette glorieuse campagne, le chef suprême de l’Odjeac d’Alger avait confié le commandement de la ville à un renégat sarde, Hassan-Aga, officier brave, entreprenant et dévoué. Kaïr-ed-Din l’avait élevé lui-même. Imitant l’exemple de son maître, Hassan-Aga, pendant son absence, se rendit tellement redoutable sur le littoral de la Méditerranée, depuis Fréjus jusqu’à Cadix, qu’on fut réduit à élever, de distance en distance, des tours de vigie, pour signaler l’apparition d’un pirate algérien. L’alarme se répandait aussitôt : les femmes et les enfants se retiraient dans les villes de l’intérieur, et les hommes prenaient les armes pour repousser ces formidables bandits traînant après eux le pillage, l’esclavage, l’incendie, la mort. L’humanité outragée réclamait un vengeur : l’aventureux Charles-Quint accepta encore une fois cette tâche.

Un armement formidable fut résolu contre Alger. Majorque fut le lieu fixé pour le rendez-vous général. A la fin de septembre 1541, soixante-dix galères et quatre cent cinquante

navires de transport y furent réunis. L’armée expéditionnaire se composait de douze mille matelots, dix-sept mille hommes de troupes de pied allemands, italiens, espagnols ou siciliens; quinze cents cavaliers, trois mille volontaires, deux cents chevaliers de Malte, cent officiers nobles et deux cents gardes impériaux. Charles-Quint se mit en personne à la tête de l’expédition. L’amiral André Doria commanda la flotte.

Les moyens de défense d’Hassan-Àga, gouverneur d’Alger en l’absence deKaïr-ed-Din, étaient loin d’être proportionnés à une aussi formidable attaque. Un millier de Turcs de l’Odjeac, quatre mille Algériens, deux mille Maures-Andaloux armés d’escopettes et d’arcs en fer, étaient ses seules troupes régulières pour défendre la ville. Les Arabes et les Kabiles devaient tenir la plaine. Il éleva à la hâte de nouvelles fortifications, fît armer toutes les batteries, prit les précautions les plus minutieuses pour empêcher l’approche de la place et attendit tranquillement l’ennemi. Ses soldats étaient comme lui, remplis de confiance, et se représentaient l’ancienne prédiction d’un marabout célèbre annonçant qu’ Alger ne serait pris que par des soldats habillés de rouge et que les Espagnols seraient détruits dans trois expéditions. Cette prédiction devait s’accomplir dans toutes ses parties.

La flotte Espagnole ne put approcher de Majorque que le 1 5 octobre. L’époque était peu favorable et mal choisie. Les vents d’équinoxe nord-ouest et nord dominent alors assez généralement sur la côte d’Afrique, y soufflent avec furie et y déterminent de terribles tempêtes qui pouvaient renouveler les grands désastres des premières expéditions.

Après une traversée des plus heureuses, l’armée navale se trouva ralliée dans la baie d’Alger et put, le 23 octobre, opérer son débarquement. Il eut lieu , sans opposition sérieuse, sur la plage de la rive gauche d’El-Harach. Avant de se porter en avant, Charles-Quint envoya à Hassan un parlementaire qui lui dit : « Au nom de l’empereur, mon maître, je suis « chargé de te sommer de te rendre pour t’éviter les mal- « heurs qui te menacent ainsi que tes soldats et ta ville : « j’ai dit. » — « Retourne à ton maître, répondit Hassan, et

« va lui dire qu’Hassan ne rendra qu’avec sa vie la ville dont « le glorieux Kaïr-ed-Din lui a confié le commandement. Tu « ajouteras, qu’ après s’être déjà illustrée par les défaites de « Francisco de Yero et de Hugues de Moncade, Alger espère « acquérir une nouvelle gloire par celle de F empereur luia même. »

Tout espoir de reddition étant perdu, l’armée espagnole se porta en avant sur trois colonnes. Ferdinand de Gonzague commandait l’avant-garde et formait la gauche qui tenait le haut de la plaine. Le corps de bataille, composé des troupes allemandes, formait le centre et était commandé par Charles- Quint, ayant pour lieutenant le duc d’Àlbe. L’arrière-garde, où étaient les chevaliers de Malte, suivait le bord de la mer aux ordres de Camille Colonna. L’armée, harcelée jour et nuit par la cavalerie arabe, s’avança dans cet ordre, parvint à gagner les hauteurs qui dominent Alger et s’assura, dès le début, une position avantageuse qui isola les Arabes de la ville. Le centre s’établit sur la colline du Coudiab-el-Saboun , là même où fut bâti plus tard le fort de l’Empereur, qui a pris son nom de cette circonstance. La droite occupa le bord de la mer prolongeant sa ligne depuis le fort nommé aujourd’hui Bab-Azoun jusqu’au pied des montagnes. L’avant-garde, qui formait la gauche, s’établit auprès du ravin de Bab-el-Oued. La flotte vint s’embosser aussi près que possible de la côte, et on procéda au débarquement de la grosse artillerie.

Le choix heureux du terrain, les forces formidables de l’expédition, la faiblesse des murs de la ville, de ses fortifications, de ses troupes, tout pouvait faire croire à un succès prompt et assuré. Mais dans la nuit du 25, à la suite d’une pluie diluvienne qui avait détrempé le sol et ruiné les chemins, un grain violent assaillit la flotte : la nuit survint, nuit terrible, pendant laquelle les vaisseaux chassés sur leurs ancres s’entrechoquaient avec fracas, ne pouvaient ni s’éviter, ni se garantir des vagues d’une mer monstrueuse ; la plupart sombrèrent, d’autres furent jetés brisés à la côte, sans qu’au milieu de l’obscurité profonde qui régnait, il fût possible d’en secourir un seul.

Yers le matin, à cette affreuse tempête avait succédé un brouillard épais et humide qui masquait la plage et la mer. Charles-Quint, les regards fixés sur la pleine mer, se flattait encore que sa flotte avait échappé à un grand désastre. Il espérait que le brouillard en se dissipant la lui laisserait découvrir. Il pressentait son malheur, mais il en doutait encore. Les Turcs étaient déjà mieux informés que lui. De nombreux débris ramassés sur la plage, leur avaient révélé cette sorte d’intervention providentielle qui, pour la troisième fois, venait à leur aide contre un si formidable ennemi. Le moment leur parut favorable pour attaquer l’armée impériale. Ils se portèrent avec de grands cris jusque sur les retranchements de l’arrièregarde. Le corps d’Italiens qui la composait cédait déjà du terrain, lorsque les chevaliers de Malte se précipitent au milieu des rangs turcs, chargent les assaillants l’épée à la main, les repoussent, les refoulent jusque aux portes de la ville où ils seraient entrés avec eux si Hassan n’en eût fait précipitamment fermer les portes. Il sacrifia ainsi une partie des siens, mais il sauva la ville. Ce fut à ce moment qu’un chevalier de langue de France, Ponce deBalagner, porte-étendard de l’ordre, entraîné par sa bouillante valeur, au milieu d’une grêle de traits et de balles, s’élança contre la porte qui, en se fermant, venait de leur ravir une si glorieuse proie et y enfonça son poignard.

Cependant la brume se dissipa et laissa voir cent cinquante navires brisés ou naufragés : tous les bateaux de transport qui portaient le matériel de siège avaient été engloutis; tout ce qui avait échappé aux flots : artillerie, munitions, équipage, était tombé au pouvoir des Bédouins. Ce désastre effroyable plongea l’armée dans la stupeur. Les soldats n’avaient ni vivres, ni tentes, et l’amiral Doria pressentant l’impossibilité de se maintenir dans ces parages, se dirigeait vers le cap Matifoux avec la partie de la Hotte qui avait échappé à la tempête. En même temps, il écrivit à Charles-Quint.

« Mon cher Empereur et fils, j’ai trop d’amour pour vous, « pour ne pas remplir un douloureux devoir, c’est de vous « annoncer que si vous ne profitez pour vous retirer, de l’in- « stant de calme que le ciel vous accorde, l’armée navale et

« colle de terre, exposées à la faim, à la soif, et à la fureur « des ennemis, sont perdues sans ressources. Je vous donne « cet avis parce que je le crois de la dernière importance.

« Vous êtes mon maitre ; continuez à me donner vos ordres,

« et je perdrai avec joie, en vous obéissant, les restes d’une a vie consacrée au service de vos ancêtres et de votre perce sonne. »

Les effroyables effets de la tempête donnaient tant d’autorité au conseil exprimé dans cette lettre, que Charles-Quint se décida immédiatement à lever le siège et à battre en retraite pendant que l’armée encore fraîche et peu démoralisée pourrait opposer une résistance énergique aux attaques dont les Turcs et les Arabes allaient infailliblement l’assaillir. La retraite s’opéra simultanément sur toute la ligne : l’artillerie et les bagages furent abandonnés ; les chevaux de trait tués pour servir de nourriture aux soldats, jusqu’au moment où la flotte pourrait fournir des vivres. Mais h peine l’armée fut-elle en marche que des nuées d’Arabes se précipitèrent sur ses derrières et sur ses flancs. Profitant de tous les accidents du terrain, des chemins défoncés, des torrents débordés, les Turcs ouïes Arabesne cessèrent de harceler sa marche, de massacrer les fuyards, d’entamer parfois les colonnes, et Formée de Charles-Quint n’arriva au heu désigné pour l’embarquement, à Matifoux, qu’ après avoir jalonné la route des cadavres de ses soldats.

Telle fut cette expédition de Charles-Quint dont la malheureuse issue cimenta, dans l’Afrique occidentale, la puissance barharesque, et qu’il était réservé à la France d’abattre après trois siècles d’insultante domination.

Pendant que le lieutenant de Kaïr-ed-Din, si puissamment secondé par l’inclémence de la saison, triomphait à Alger d’une armée formidable, le vaillant souverain de l’Odjeac s’apprêtait à cueillir de nouveaux lauriers. La France s’était alliée au sultan de Constantinople pour agir de concert contre l’Espagne. Kaïr-ed-Din commandait la flotte turque forte de cent cinquante navires, le comte d’Enghien, la flotte française composée de vingt galères et de vingt bâtiments de

iOO ALGÉRIE.

transport. Le terrible Capitan-Pacha , en se rendant à Marseille, lieu fixé pour la réunion des deux flottes, prit, chemin faisant, Reggio qu’il livra aux flammes, occupa les embouchures du Tibre et lança ses lieutenants sur Rome; il rallia ensuite la flotte française et se porta sur Nice dont il avait commencé le siège, lorsque des forces considérables qui arrivaient au secours de la ville assiégée, le forcèrent d’abandonner son camp. Cet échec fut principalement dû à l’imprévoyance des Français qui étaient arrivés là presque sans munitions. Ce fait mérite d’être consigné comme un des traits caractéristiques de cette cour futile et galante de François Ier, ce mauvais roi parmi les plus mauvais qu’ait eu la France, qui savait, en pressurant son peuple, trouver de l’argent pour ses plaisirs, et ne songeait pas même à s’en procurer pour munir ses armées de poudre et de fer.

Kaïr-ed-Din ne cacha pas son mécontentement et traita fort cavalièrement ces galants seigneurs français qui avaient suivi le comte d’Enghien sans poudre et sans boulets. Pour l’apaiser, on lui compta à Toulon , où il se rendit avec sa flotte, une somme énorme pour l’époque. Voici ce qu’en dit Vielle- Ville : « Rarberousse portait le titre de roi. A Toulon, il se « montra en public, accompagné de deux bachas et de douze « autres personnes vêtues de longues robes de drap d’or. Il « était en outre suivi d’une foule de gens et d’officiers qui lui « servaient de secrétaires et d’interprètes. Les sommes qu’il « reçut alors de la France dépassèrent huit cent mille écus. « Il y avait à Toulon deux trésoriers qui, trois jours durant, « ne cessèrent de faire des sacs de mille, de deux mille, de « trois mille écus, et passèrent à cet emploi des jours et des « nuits. »

Pour se venger de l’échec qu’il avait éprouvé devant Nice, Kaïr-ed-Din saccagea successivement les côtes d’Espagne, celles de la Toscane, file d’Elbe, et rentra à Constantinople, gorgé d’or, de butin, et avec une si grande quantité d’esclaves que, pendant la traversée, ils périssaient par centaines. Il y mourut peu de temps après, en 1547, à l’àge de quatrevingts ans.

Tel fut ce fameux Kaïr-ed-Din , surnommé Barberousse , qui, plus célèbre que son frère Aroudj, fit, pendant trente ans, trembler la chrétienté entière. Les écrivains européens de l’époque ont voué la mémoire des deux frères à l’exécration publique. Les Espagnols surtout les ont peints sous les couleurs les plus odieuses; et peut-être, pour leur rendre plus de justice, n’auraient-ils eu besoin que de mettre en regard les actes et les faits des Barberousse en Europe et les leurs en Amérique. Ils auraient compris alors qu’il y a eu plus de gloire à lutter contre leur grand empereur Charles-Quint et ses vaillants soldats que d’aller en Amérique lancer, pour un peu d’or, contre de malheureuses populations désarmées, des chiens dressés à la chasse des Indiens. Ils auraient pu se convaincre qu’il ne suffit pas de traîner à sa suite des prêtres, ministres indignes d’une religion de charité, pour justifier les crimes les plus horribles qui aient jamais souillé le martyrologe des peuples.

La souveraineté des Barberousse sur l’Odjeac offre un fait particulier qui mérite d’être signalé : c’est l’accroissement rapide de la marine algérienne. A la mort de Kaïr-ed-Din, Alger était une puissance maritime qui coopérait à toutes les expéditions dans lesquelles la Porte se trouvait engagée. Un mot sur cette marine. La population d’Alger ne vivait que de piraterie. Les navires croiseurs étaient ordinairement des chebecs de diverses grandeurs, armés de rangs de longs avirons et dont le gréement en voiles latines et voiles carrées à la fois leur permettait de courir avec tous les vents sur les bâtiments qu’ils voulaient capturer. Ils étaient bien équipés, bien pourvus d’armes et de munitions, montés par des Turcs, des Maures ou des rénégats : un raïs ou capitan les commandait : ce raïs ne sortait du port qu’avec la permission du divan et après l’accomplissement d’actes religieux, tels que la visite à quelque marabout renommé pour se recommander à ses prières ou le consulter sur le résultât de son voyage. De retour de la course, s’il y avait des prises, quatorze pour cent étaient d’abord prélevés, savoir : douze pour cent pour le bev, un pour cent pour les marabouts et un pour cent pour l’entretien

du môle. Le reste était divisé en deux parts, l’une pour le raïs et les armateurs, F autre pour l’équipage.

Cette marine dont les janissaires pouvaient faire partie était à la fois force de mer et force de terre, et constituait cette redoutable milice algérienne, danslaquelle cependant le janissariat jouissait de grands privilèges, tels qu’un supplément de solde et la surveillance de la police ; ses membres avaient en outre le droit de ne pouvoir être jugés que par leurs officiers.

Cette marine ainsi constituée fut bientôt de quelque poids dans la balance des intérêts maritimes de l’Europe. Sous Henri II, elle agit avec le célèbre Bragut contre l’îie de Corse, de concert avec la flotte française commandée par le baron de La Garde. Au fameux siège de Malte, en 1565, commandée par Kandelissu, khalifaf du bcy Hassan, elle attaqua l’éperon Saint-Michel par met, et malgré l’héroïque résistance des chevaliers, parvint à planter sept étendards sur le parapet. En 1571, à la célèbre bataille de Lépante, la marine algérienne, commandée par le vaillant Ali Kilidj, pacha d’Alger, formait l’aile gauche de la flotte ottomane et disputa longtemps la victoire à l’aile droite de la flotte chrétienne , commandée par Boria. Ainsi, dans les luttes les plus mémorables de l’époque, la marine algérienne prenait une part assez grande pour que son importance alors soit un fait hors de doute.

Malheureusement la source de ce rapide accroissement de puissance maritime était la piraterie qui , parmi la grande quantité d’esclaves amenés à Alger, recrutait et augmentait sans cesse le personnel de la marine par un grand nombre de renégats, toujours sûrs d’acquérir par l’abjuration une certaine existence sociale, bien préférable à l’esclavage. En effet, la loi musulmane ordonne impérieusement la libération de tout infidèle embrassant l’islamisme : aussi ce fanatisme de propagande qui, après avoir menacé d’arracher les plus beaux fleurons de la couronne du Christ, a étendu si loin sa domination et ses conquêtes, n’est en définitive que la mise en pratique du fameux Compelle intrare de l’église catholique et peut se réduire à ceci : Fais-toi musulman, ou sois esclave et meurs. Cette atroce maxime a été généralisée par le mahomé-

tisme : elle l’eût été par le catholicisme si, heureusement pour la religion chrétienne, la force n’avait pas manqué à Rome papale. Et c’est ici l’occasion d’entrer dans quelques détails sur l’esclavage des chrétiens à Alger.

La ville ou ses environs comptaient ordinairement de vingtcinq à trente mille esclaves. Ils étaient divisés par catégories. Le capitaine, les officiers de la prise, les passagers et leur famille, formaient une première classe qui, présumée rachetable, était généralement assez bien traitée. Les hommes servaient comme domestiques à la ville ou aux champs, ou bien faisaient un petit négoce pour le compte du maître. Les femmes entraient au service des dames Maures ou dans les harems. Les enfants, nourris dans le palais du dey ou dans les maisons des premières familles, étaient traités avec assez de ménagement, dans F espoir de leur rachat ou de leur conversion.

Les matelots et ceux ou celles qui étaient présumés trop pauvres pour être rachetés, étaient conduits dans le Batistan, bazar particulier où se faisait la vente des esclaves. La valeur en était très variable et dépendait, si c’était un homme, de la force, de la santé, des dents, circonstance importante pour manger le biscuit sur les galères; si c’était une femme, la valeur vénale en augmentait considérablement suivant Fàge, la beauté ou l’embonpoint. Les uns et les autres étaient vendus aux enchères de la même manière que les chrétiens ont si longtemps vendu et vendent encore les nègres ; on les faisait lever, marcher; on les tâtait pour juger de la force de leurs muscles : on séparait le fils du père, la fille de la mère, malgré leurs cris et leurs lamentations, et on leur donnait des coups de fouets quand elles devenaient trop ennuyeuses ; les musulmans barbares n’avaient rien imaginé de plus que les chrétiens civilisés. Le sort de ces esclaves éfait plus ou moins supportable, suivant les maîtres aux mains de qui ils tombaient.

11 y avait une troisième classe, la plus malheureuse de toutes, c’étaient les esclaves appartenant à l’État et qu’on appelait esclaves de magasin. Ils étaient logés dans des bagnes,

vastes édifices distribués en cellules basses, sombres et peu aérées : quinze à vingt de ces malheureux étaient amoncelés dans ces bouges infects, dévorés de vermine, n’ayant pour lit qu’une natte ou la terre ; pour nourriture, qu’un morceau de pain grossier et un peu d’huile rance; pour vêtement, une tunique de laine et un manteau, et soumis à la cruelle surveillance d’un bachi (gardien) qui, sous les moindres prétextes, les accablait de mauvais traitements.

Le rachat des esclaves s’opérait de trois manières : d’abord par l’entremise des religieux de la Merci qui rachetaient avec le produit des quêtes destinées à cette œuvre ; par les parents des captifs ; et enfin par l’État, auquel appartenaient les esclaves. La rançon était arbitraire et atteignait parfois des chiffres très élevés. Tel était l’esclavage algérien, effroyable tribut que les nations chrétiennes ont payé aux Barbaresques pendant près de quatre siècles.

C’était là la principale source des richesses d’Alger, et, en quelque sorte la base de ses relations commerciales et politiques avec les divers États de la chrétienté. En effet, à cette époque ou plus tard, tous se résignèrent à lui payer un tribut d'argent pour se racheter du tribut de sang que ces audacieux pirates de l’Odjeac prélevaient indistinctement sur les amis et sur les ennemis.

La mort du dernier des Barberousse amena dans l’Odjeac un évènement qui révéla les vues ambitieuses de cette puissante milice, les janissaires, qui en avaient fait la force. Kaïred-Din laissait un fils nommé Hassan, qui était à Constantinople, auprès du sultan. Il reçut F investiture du gouvernement de son père ; mais les janissaires avaient déjà nommé un successeur* à Kaïr-ed-Din : c’était un d’entre eux, nommé Agi, qui se hâta de résigner ses fonctions dès que Hassan parut pour prendre possession de son gouvernement, à la tête de douze galères que le sultan avait mises à sa disposition.

Quoique tout fut rentré dans l’ordre sans avoir eu besoin de recourir à la force, c’était là un fâcheux précédent. Les janissaires venaient de faire un acte de pouvoir et d’insubordination qui dénotait assez leur tendance à s’arroger le droit

d’investiture de leurs chefs et par conséquent à les déposer à volonté.

Ce n’était pas là le seul vice de l’organisation de l’Odjeac. Il en était un autre radical qu’il était devenu urgent d’extirper ou tout au moins de comprimer : c’étaient les mauvaises dispositions des diverses races qui peuplaient l’Algérie et qui voyaient les Turcs maîtres des emplois, du commerce, c’est-àdire de la piraterie : riches, considérés, privilégiés, tandis que eux, les possesseurs primitifs du sol et du pays, n’avaient que ce que leurs rapaces vainqueurs ne pouvaient leur enlever, des parts modiques dans les partages des prises auxquelles ils coopéraient de leur fortune et de leur sang. Puis les mœurs, les coutumes, la religion même de ces nouveaux venus différaient avec les leurs ou dans ses dispositions radicales ou dans ses rites. En effet, les Berbères, les Maures, les Arabes étaient musulmans malekites; les Turcs au contraire suivaient la tradition hamelite ; les Juifs et les Nègres professaient le mosaïsme ; l’idolâtrie dominait encore dans quelques tribus. Avec des populations aussi turbulentes que les populations africaines, belliqueuses, pleines d’ardeur et de courage, promptes à s’unir, dans un sentiment commun de défense et de pillage, malgré leur fractionnement et leurs divisions, il yavait là trop de germe de mécontentement et d’insoumission pour ne pas former tôt ou tard des nœuds de coalition contre la domination turque.

La souveraineté d’Hassan se trouvait ainsi, dès le début, menacée à Alger, par les janissaires, au dehors, par les indigènes. Heureusement pour lui les haines invétérées de tribu à tribu l’emportèrent sur celles qu’avait soulevées la domination des Turcs. Exploiter ces haines au profit de l’Odjeac était dèslors, à la fois, un moyen certain d’affaiblir les tribus en les divisant et de contenir les janissaires par l’activité de la guerre et l’appàt du pillage.

Deux puissantes tribus se disputaient Tiemcen : l’une rechercha l’amitié d’Hassan ; l’autre se plaça sous la protection du roi de Fex et du gouverneur d’Oran, appartenant encore alors aux Espagnols. Cette occasion servait si à propos les

vues (T Hassan, qu’il se mit immédiatement en campagne. Son armée était de vingt mille hommes : quatre mille Turcs, six mille renégats et dix mille Arabes. Il rencontra l’armée espagnole, la battit, s’empara de Tiemcen, y abolit l’autorité des princes Maures, et annexa la ville et ses dépendances à la Régence d’Alger.

Ainsi, faire la guerre au moyen, en quelque sorte, des indigènes, combattre l’ennemi par l’ennemi lui-même, user au profit de la domination turque l’esprit d’indépendance, de révolte et de jalousie, qui caractérisait alors comme aujourd’hui les tribus, prévenir les révoltés par une terreur salutaire, frapper de grands coups pour tenir les mécontents dans la crainte, fomenter la rivalité des tribus, entretenir avec soin les relations de celles qui cherchaient un appui parmi eux, telle fut la politique des Turcs en Algérie.

Hassan resta fidèle à cette politique, mais il ne put en poursuivre avec fruit le développement. Son règne fut très accidenté, et le début de cette lutte constante, opiniâtre entre les janissaires et les représentants envoyés par la Porte, qui fut un des traits caractéristiques de cette partie de l’histoire de la Régence d’Alger.

Au moment où il méditait de nouveaux succès, une intrigue ourdie dans le divan de Constantinople, le renversa une première fois. Il fut remplacé par un des plus vaillants compagnons d’armes de son père Kaïr-ed-Bin, Salah-Reïss, qui porta la guerre jusque sur les confins du Sahara, à Tricarte et à Huguela, prit F ex, en rendit le royaume tributaire du pachalik d’Alger, et tendit ainsi peu à peu à abolir partout l’autorité des princes Maures. Il enleva aussi Bougie aux Espagnols après un long siège et borna leur domination en Afrique aux points extrêmes d’Oran et de Tunis. Il projetait même une expédition contre Cran, lorsqu’il mourut de la peste en 1556.

A sa mort, sans attendre la décision de la Porte, les janissaires lui nommèrent pour successeur un renégat corse nommé Hassan-Kaïd, qui, livré peu après par les hommes de la marine au pacha Tékeli, envoyé de Constantinople, fut jeté sur

des crochets de fer où il mourut après trois jours d’horribles souffrances. Tékeli à son tour fut massacré par les janissaires qui nommèrent à sa place leur aga (général). La Porte fît périr ce dernier et nomma pour la seconde fois Hassan , fils de Kaïr-ed-Din qui, déposé peu après par les janissaires, fut renommé une troisième fois par la Porte et déposé encore par cette turbulente milice qui, à Alger comme à Constantinople, voulait définitivement se rendre maître du chef du gouvernement.

Nous ne suivrons pas plus longtemps les annales algériennes : c’est une série de révoltes, de dépositions de pachas, de crimes, d’assassinats ayant tous le même caractère et le même mobile. Au milieu de la surexcitation des passions mises en jeu par le peu de stabilité des pachas et les vicissitudes de ces petites révolutions périodiques , la politique des janissaires tend, sans dévier, vers trois buts principaux qui furent suivis avec une persévérance qui en assura le succès. Le premier était de rester seuls maîtres de cette partie de l’Afrique en chassant les Espagnols des deux points qu’ils occupaient entre Oran et Tunis; en 1568, sous le commandement de leur pacha Ali, renégat corse surnommé Kilidj (homme d’épée), le même qui commandait l’aîle gauche de la flotte ottomane à la bataille de Lépante, ils s’emparèrent de Tunis; en 1708, pendant les discordes sanglantes qui suivirent la mort de Charles II, ils chassèrent les Espagnols d’Oran.

Le second but qu’ils poursuivaient était de s’arroger le pouvoir exécutif. Ils l’atteignirent en 1059 en se faisant sanctionner par la Porte le droit d’élire un second chef de la Régence, représentant spécial de leurs intérêts. Ce chef prit le titre de Manzoul-Aga et réunit avec le divan tout le pouvoir exécutif. Le pacha, réduit d’abord à sanctionner les décisions prises souvent sans sa coopération, fut ensuite supprimé et sa dignité réunie à celle du dey. En 1710 eut lieu le complément de cette révolution qui modifia dans ses bases essentielles le gouvernement de l’Odjeac, et ne laissa à la Porte qu’un droit de contrôle et de suzeraineté purement illusoire.

Il y avait encore un troisième but qui peut résumer toute

la politique de la domination turque dans la Régence : c’était de se substituer brutalement en tout et pour tout aux indigènes et d’écarter avec le plus grand soin toute influence locale. Le barbare massacre des Koulouglis en 1626 fut le terrible résultat de ce système (1).

Notre but, en relatant sommairement les faits principaux dont l’Afrique occidentale a été le théâtre depuis que les annales des peuples nous ont permis de constater des faits à peu près certains, n’a été que de rechercher soit les moyens employés par les dominateurs divers pour s’y établir, soit les éléments qui ont pu leur survivre. Notre tâche ainsi restreinte a dû se borner alors à retracer les faits à grands traits et à n’en faire jaillir que le but et le résultat. C’est ainsi que nous sommes arrivés, dans la période turque, à constater une substitution brutale, en tout et pour tout, du vainqueur au vaincu. Les Arabes, les Vandales, les Romains, les Carthaginois avaient agi différemment. Tout en comprimant les sentiments hostiles des populations subjuguées, ils s’étaient les uns, les Arabes et les Vandales, retrempés dans la civilisation supérieure qu’ils y avaient trouvée ; les autres, les Romains et les Carthaginois, y avaient exercé une grande puissance d’assimilation par les

(1 ) Dans l’organisation primitive de l’Odjeac, aucun indigène, Maure ou Koulougli (fils de Turc et de mère africaine) , ne pouvait être janissaire. Il fut dans la suite dérogé à cette exclusion. Les Maures et les Koulouglis riches et instruits acquirent bientôt de l’influence sur le divan et parvinrent aux premiers emplois. Les autres janissaires, renégats ou aventuriers, demandèrent la révision des anciens statuts de l’ordre, et après avoir prononcé l’exclusion des Maures et des Koulouglis, en cousurent deux cents dans des sacs et les jetèrent à la mer. Trois ans après cette horrible exécution, ceux qui y avaient échappé ayant pratiqué des intelligences dans Alger y entrèrent déguisés et parvinrent à s’installer dans la Kasbah au nombre environ de cinquante. Là, mal secondés par les Maures et par ceux des Koulouglis qui n’avaient pu pénétrer dans la ville, ils furent assaillis par plusieurs compagnies de janissaires. Bientôt il ne leur resta aucun espoir de salut. Ils se retirent vers la poudrière, là ils demandent la réintégration de leurs droits : les janissaires refusent et les menacent d’une extermination complète s’ils ne se rendent à discrétion. Les Koulouglis ne répondent qu’en mettant le feu aux poudres. La Kasbah sauta en l’air et ne fut peu après qu’un monceau de ruines. Cinq cents maisons d’Alger furent renversées par l’explosion plus de six mille personnes périrent.

instincts civilisateurs qu’ils y avaient développés. Cela explique comment, sous la domination turque, le despotisme stupide et brutal des janissaires n’a pu que favoriser le développement de ces instincts irritables et barbares, contre lesquels la France a pendant longtemps lutté avec plus de persévérance que de succès.

On a déjà vu comment, par suite de l’alliance entre la France et la Porte-Ottomane, les deux marines française et algérienne avaient agi de concert dans des circonstances importantes. Ces relations que le gouvernement français payait fort cher en amenèrent d’autres : nous voulons parler de l’établissement d’un comptoir français à la Caile, qui fut l’origine de ceux qui s’étendirent ensuite depuis Tabarque jusqu’à Bone. Le premier établissement date de 1520. Ce furent deux armateurs de Marseille qui, après avoir traité avec les tribus de la Mazoule, obtinrent la concession de faire exclusivement la pêche du corail sur les côtes dépendantes de leur territoire. Plus tard, Charles IX obtint de Sélim II la concession du commerce àCollo, Bone, Malfacaret, au cap Rose, et le bastion de France fut achevé en 1560. Quarante-quatre ans après, sous le règne d’Henri IV, la bonne harmonie qui existait entre la France et Alger fut rompue, et grâce à l’intervention de la Porte, le dey Heder, qui se refusait à reconnaître les concessions faites à la France, fut étranglé par ordre du sultan, et les capitulations furent renouvelées. On y ajouta même un article assez curieux qui stipulait : « qu’en cas de nouvelles « contraventions de la part des corsaires d’Alger, le roi de « France était autorisé à se faire justice lui-même. » Ce traité fut un acheminement à celui de 1628, par lequel Amurat IV cédait à la France en toute propriété les places dites le Bastion de France, la Calle, le cap Rose, Bone et le cap Nègre. Les navires de la compagnie d’Afrique pouvaient en outre naviguer librement sur les côtes dépendantes de la Régence, vendre, négocier, acheter, à l’exclusion de tous autres navires. En faveur de cette concession, la compagnie s’engageait, sous la garantie de la France, à payer seize mille doubles pour la milice et dix mille pour le trésor de la Kasbah. Hussein-Pacha, qui

i 10 ALGÉRIE.

s’intitulait le Roi de la Mer et qui avait signé ce traité, décréta la peine de mort contre tout raïs qui courrait sur des batiments français, mais la course n’en continua pas moins contre tous les pavillons, et en peu de temps, non-seulement la Méditerranée, mais encore l’Océan fut infesté de pirates algériens. Plusieurs puissances armèrent contre eux : la Hollande envoya deux fois l’amiral Ruyter avec une escadre à Alger, mais sans résultat ; l’Angleterre souffrait que son consul enfermé dans les bagnes fût obligé de labourer la terre. Mais enfin la France prit glorieusement l’initiative, et Louis XÏY arma une flotte destinée à agir contre les Algériens et dont il donna le commandement au duc de Beaufort. Cette expédition fut suivie d’un prompt succès. L’escadre algérienne, attaquée par la flotte française en vue du fort de la Goulette, fut acculée dans la baie, incendiée ou prise le 24 juin 1665. Ali, alors dey d’Alger, conclut un traité de paix avec la France, mais il ne put le mettre à exécution. Assassiné comme ses prédécesseurs, il fut remplacé par Baba-Hassan, qui, plein de mauvais vouloir pour la France, dit au consul : «La paix avec ton pays est « rompue : malheur à ton maître ! va lui dire que dans quel- « ques jours ce formidable armement que tu vois dans le port « aura anéanti sa marine et son commerce. »

La guerre entre la France et Alger fut déclarée. Ce fut à cette époque, en 1682, que, par haine contre la France, l’Angleterre conclut avec la Régence d’Alger un de ces traités honteux dont ses annales fourmillent. Par celui-ci elle livrait un fort matériel de guerre, se désistait de toute réclamation relative à près de quatre cents bâtiments de commerce anglais pris par les Algériens, et enfin rendait sans rançon tous les Turcs prisonniers, sans réclamer un seul esclave anglais, pas même son consul qui, comme on l’a vu, traînait la chaîne dans les bagnes d’Alger.

Louis XIY qui, à défaut d’autre mérite, avait au moins le louable orgueil de ne souffrir d’aucune puissance étrangère ni provocation ni insulte, arma immédiatement contre Alger une expédition dont le commandement fut confié à Duquesne. Onze vaisseaux de guerre, quinze galères, cinq galiotes à

bombes, deux brûlots et vingt tartanes la composaient. Elle arriva devant Alger dans les derniers jours d’août et ouvrit son feu dans les premiers jours de septembre. Les mortiers à bombes dont on se servit alors pour la première fois sur mer firent un ravage épouvantable dans la ville ; mais le mauvais temps obligea Duquesne à suspendre le bombardement et à rentrer à Toulon. L’attaque fut renouvelée l’année suivante et marquée cette fois par un horrible épisode.

Après quelques jours de bombardement, les Algériens demandèrent à traiter. Duquesne, avant d’entrer en négociation, demanda la remise sans rançon de tous les esclaves français et étrangers pris à bord de bâtiments français et pour otages l’amiral de la flotte algérienne Mezzomorte et le raïs de la marine Ali et en outre une indemnité de 1,500,000 francs. Les deux premières conditions furent remplies; mais le dey Baba- Hassan se déclara dans l’impossibilité de remplir la troisième. Mezzomorte dit alors à Duquesne que, s’il voulait le laisser aller à terre, il ferait plus dans une heure que Baba-Hassan en quinze jours. Duquesne y consentit, et le premier soin de Mezzomorte fut de faire poignarder le dey, de se faire proclamer à sa place, de recommencer le feu des batteries contre la flotte française et d’envoyer dire à Duquesne que, s’il tirait encore des bombes, il ferait mettre des chrétiens à la bouche des canons.

Il tint parole. Le bombardement ayant continué, vingtquatre esclaves chrétiens furent mis à la bouche des canons, et entre autres le vénérable père Levacher, vicaire apostolique, qui remplissait à Alger les fonctions de consul de France. Ce respectable vieillard, attaqué quelques années avant de la peste à Tunis, était demeuré perclus de tous ses membres. Il fut traîné sur le môle et assis sur une chaise provenant du pillage du consulat, le dos tourné à la mer. Après l’avoir accablé de traitements et d’indignités, ces forcenés approchèrent la chaise sur laquelle ils l’avaient assis de la bouche d’un canon et firent feu, envoyant aux Français un boulet chargé des débris de leur compatriote.

La paix ne fut conclue que Tannée suivante, mais ne fut

pas de longue durée. Elle fut rompue trois ans après, et le maréchal d’Estrées, chargé d’une nouvelle expédition contre Alger, écrivait à Mezzomorte en juin 1688.

« Le maréchal d’Estrées, vice-amiral de France, vice-roi « d’Amérique, commandant l’armée navale de l’empereur de « France, déclare aux puissances et milices du royaume d’Al- « ger que si, dans le cours de cette guerre, on exerce les « mêmes cruautés qui ont été ci-devant pratiquées contre les « sujets de l’empereur, son maître, il en usera de même avec « ceux d’Alger, à commencer par les plus considérables qu’il « a entre les mains et qu’il a eu ordre d’amener à cet effet « avec lui. »

Cette menace fut suivie d’un nouveau bombardement qui fit dans Alger d’affreux ravages et qui amena des actes de cruauté de part et d’autre. Plus de quarante victimes, et entre autres le consul français Piolle, furent immolées à la bouche des canons, et les Français, par représailles, égorgèrent quelques Turcs qu’ils lancèrent sur un radeau vers le port. L’année d’après on traita de la paix qui fut ratifiée en 1690, après la supplique suivante d’un ambassadeur du dey, monument assez curieux des rapports diplomatiques qui existaient alors entre la France et la Régence.

« Très puissant, très majestueux et très redoutable empereur, Dieu veuille conserver Votre Majesté avec les princes de son sang et augmenter de un à mille les jours de votre règne. Je suis envoyé, ô très magnifique empereur toujours victorieux, de la part des seigneurs du divan d’Alger et du très illustre dey, pour me prosterner devant le trône impérial de Votre Majesté et pour lui témoigner l’extrême joie qu’ils ont ressentie de ce qu’elle a eu la bonté d’agréer la publication de la paix qui vient d’être conclue entre ses sujets et ceux du royaume d’Alger.

« Les généraux et les capitaines, tant de terre que de mer, m’ont choisi, Sire, d’un commun consentement, nonobstant mon insuffisance, pour avoir l’honneur d’entendre de la bouche sacrée de Votre Majesté la ratification de cette paix, étant persuadé que c’est de cette parole royale que dépend

JFEHHMIE ' JUIVE.

son éclat et sa durée, qui sera, s’il plaît à Dieu, éternelle, iis m’ont ordonné d'assurer Votre Majesté de leur très profond respect, et de lui dire quil n’y a rien au monde qu’ils ne fassent pour tâcher de se rendre dignes de sa bienveillance. Ils prient Dieu qu’il lui donne la victoire sur les ennemis de toutes sortes de nations qui se sont liguées contre elle et qui seront confondues par la vertu des miracles de Jésus et de Marie, pour le droit desquels nous savons que vous combattez. Je prendrai la liberté, Sire, de dire à Votre Majesté qu’ayant eu l’honneur de servir longtemps à la Porte Ottomane, à la vue de l’Empereur des Musulmans, il ne me restait pour remplir mes désirs que de saluer un monarque qui, non-seulement par sa valeur héroïque, mais encore par sa prudence consommée, s’est rendu le plus grand et le plus puissant prince de la chrétienté, l’Alexandre et le Salomon de son siècle , et enfin l’admiration de tout l’univers.

« C'est donc pour m’acquitter de cette commission qu’après avoir demandé pardon à Votre Majesté avec les larmes aux yeux et avec une entière soumission, au nom de notre supérieur et de toute notre milice, à cause des excès commis pendant la dernière guerre, et l’avoir priée de les honorer de la première bonté, j’ose lever les yeux en haut et lui présenter la lettre des chefs de notre divan en y joignant leurs très humbles requêtes dont je suis chargé, et comme ils espèrent qu’elle voudra bien leur accorder leurs prières, il n’y a point de doute qu’ils ne fassent éclater dans les climats les plus éloignés la gloire, la grandeur et la générosité de Votre Majesté, afin que les soldats et les peuples pénétrés de son incomparable puissance soient fermes et constants à observer jusqu’à la fin des siècles les conditions de la paix qu’elle leur a donnée.

« Je ne manquerai pas aussi, si Votre Majesté me le permet, de rendre compte, par une lettre, à l’Empereur ottoman mon maître, dont j’ai l’honneur d’être connu, des victoires que j’ai appris avoir été remportées par vos armées de terre et de mer sur tous vos ennemis, et de prier Dieu qu’il continue vos triomphes. Au reste, toute notre espérance dépend des ordres favorables de Votre Majesté. »

Louis XIV répondit :

« Je reçois agréablement les assurances que vous me donnez des bonnes intentions de vos maîtres. Je suis bien aise d’entendre ce que vous venez de me dire, et je confirme le traité de paix qui leur à été accordé en mon nom. J’oublie cê qui s’est passé, et pourvu qu’ils se comportent de la manière qu’ils doivent, ils peuvent être assurés que l’amitié et la bonne intelligence augmenteront de plus en plus, et qu’ils en verront lès fruits. »

Ces bonnes relations entre la France et la Régence durèrent peu. Elles furent interrompues dès le règne de Louis XV pâr dès griefs réciproques, sans qu’il y eût néanmoins guerre ouverte. Cét état mixte de paix et d’hostilité se perpétua jusqu’en \ 792 et 93. où les anciens traités de paix furent renouvelés entre la République et l’Odjeac.

Cet intervalle de près d’un siècle fut marqué dans les annales algériennes par des accroissements de puissance ou des désastres dé toute espèce. Des expéditions plus ou moins heureuses contre Maroc, Fex et Tunis, amènent la soumission définitive de ces royaumes à l’Algérie. En 1701, une horrible peste enlève quarante-cinq mille habitants à Alger. En 1708, les Espagnols sont chassés d’Oran : ils reprennent cette ville en 1732, mais après le désastre d’une armée espagnole, commandée par O’reilly, en 1775, et des alternatives de succès et de défaites, ils sont obligés d’abandonner définitivement Oran en 1792. Les Turcs restèrent seuls maîtres de l’Algérie. Pendant tout ce laps de temps, le gouvernement intérieur de rOdjeàc réavait été qu’une suite de révolutions sans portée, d'âssüssinàis dé deys, de révoltes des indigènes, d’exploits de piraterie, et d’extension de tributs imposés à toute puissance de l’Europe (1).

(1) L’Europe entière était alors tributaire d’Alger. La France quoiqu’elle fût la puissance la plus favorisée, était tenue d'envoyer un présent lors de l’installation d’un consul. L’Angleterre, même après l’expédition de lord Exmouth en 1816, payait 600 livres sterling à chaque renouvellement de consul. L’Autriche, la Hollande. l’Espagne, le Hanovre, les États de Brème avaient un arrangement à peu près semblable à celui de l’Angleterre. La Suède et le Dane-

La conquête de l’Égypte, par les Français, altéra sensiblement les bons rapports qui existaient entre la France et Alger. Cédant aux intrigues et aux obsessions de T Angleterre, la Turquie avait déclaré la guerre à la France. Les établissements français en Afrique furent incendiés ou détruits, et les corsaires algériens recommencèrent leurs déprédations sur les navires de la République. Cet état d’hostilité cessa lors de la signature des préliminaires entre la Porte et la France, en 1800; et, dès 1803, les rapports de bonne intelligence entre la France et Alger avaient été renoués plus intimes que jamais. Nous reproduisons à ce sujet les deux documents suivants, qui prouvent combien avaient rehaussé le nom Fran çais en Afrique, les victoires de la République, soit en Égypte, soit sur le continent européen.

« Bonaparte, premier consul, au très haut et très magnifique dey d’Alger; que Dieu le conserve en principe, en prospérité et en gloire !

« Je vous écris cette lettre directement, parce que je sais qu’il y a de vos ministres qui vous trompent, qui vous portent à vous conduire d’une manière qui pourrait vous attirer de grands malheurs.

« Cette lettre vous sera remise en main propre par un adjudant de mon palais. Elle a pour but de vous demander réparation prompte, et telle que j'ai droit de l’attendre des sentiments que vous avez toujours montrés pour moi.

« Un officier français a été battu dans la rade de Tunis par un de vos raïs : l’agent de la République a demandé satisfaction et n’a pu l’obtenir.

« Deux bricks ont été pris par vos corsaires qui les ont menés à Alger et les ont retardés dans leur voyage.

marck payaient un tribut annuel de 4,000 piastres en munitions de guerre et 10,000 piastres fortes, de dix en dix ans. Le Portugal, les Deux-Siciles, payaient un tribut annuel de 24,000 piastres fortes, et 20,000 en présent. La Toscane, la Sardaigne, les États de l’Église par la médiation de la France ou de l’Angleterre, étaient libres de tout tribut, mais soumis à des présents consulaires qui s’élevaient jusqu’à 24,000 piastres.

«Un bâtiment napolitain a été pris par vos corsaires dans la rade d’Hyères, et par là a été violé le territoire français. >

«Enfin, du vaisseau qui a échoué cet hiver sur vos côtes, il me manque encore 1 50 hommes qui sont entre les mains des Arabes.

« Je vous demande réparation pour tous ces griefs, et ne doutant pas que vous ne preniez toutes les mesures que je prendrais en pareille circonstance, j’envoie un bâtiment pour reconduire en France les 150 hommes qui me manquent.

« Je vous prie de vous méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de la France : vous ne pouvez avoir de plus grands ennemis qu’eux, et si je désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins nécessaire de conserver cette bonne intelligence qui vient d’être rétablie et qui peut seule vous maintenir dans le rang et la position où vous êtes, car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes envers moi seraient punis.

« Que si vous voulez vivre en bonne amitié avec moi, il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance faible : il faut que vous fassiez respecter le pavillon français, celui de la République italienne qui m’a nommé son chef, et que vous me donniez réparation de tous les outrages qui m’ont été faits.

« Bonaparte, premier consul. »

A cette lettre, passablement hautaine, Moustapha-Pacha, alors dey d’Alger, fit la réponse suivante :

« A notre ami Bonaparte, premier consul de la République française, président de la République italienne. Je vous salue. La paix de Dieu soif avec vous.

« Ci-après, notre ami, je vous avertis que j’ai reçu votre lettre datée du 20 messidor : je l’ai lue et j’y réponds article par article.

« Vous vous plaignez du raïs Ali-Tatas. Quoiqu’il soit un de mes joldaches, je l’ai arrêté pour le faire mourir; au moment de l’exécution, votre consul m'a demandé sa grâce en votre nom : et, pour vous, je la lui ai accordée.

« Vous me demandez la polacre napolitaine prise, dites-

vous, sous le canon de la France: les détails qui vous ont été fournis à cet égard ne sont pas exacts ; mais sur votre désir j’ai délivré dix-huit chrétiens composant son équipage.

« Vous demandez un bâtiment napolitain qu’on dit être sorti de Corfou avec des expéditions françaises : on n’a trouvé aucun papier français; mais, selon vos désirs, j’ai donné la liberté à l’équipage.

« Vous demandez la punition du raïs qui a conduit ici deux bâtiments de la République française : selon votre désir je l’ai destitué; mais je vous avertis que mes raïs ne savent pas lire les caractères européens, ils ne connaissent que le passe-port d’usage, et pour ce motif il convient que les bâtiments de la République française fassent quelque signal pour être reconnus par mes corsaires.

« Vous me demandez 150 hommes que vous dites être dans mes États : il n’en existe pas un ; Dieu a voulu que ces gens là se soient perdus et cela me peine.

« Vous dites qu’il y a des hommes qui me donnent des conseils pour nous brouiller; notre amitié est solide et ancienne, et ceux qui chercheraient à nous brouiller n’y réussiront pas.

« Yous me demandez que je sois ami delà République italienne et de respecter son pavillon comme le vôtre ; si un autre m’eût fait une pareille proposition je ne l’aurais pas acceptée pour un million de piastres.

«Yous ne m’avez pas voulu donner les 200 mille piastres que je vous avais demandées pour me dédommager des pertes que j’ai essuyées pour vous ; que vous me les donniez ou que vous ne me les donniez pas, nous serons toujours bons amis.

« J’ai terminé avec votre consul toutes les affaires de la Calle, et l’on pourra venir faire la pêche du corail : la compagnie d’Afrique jouira des mêmes prérogatives dont elle jouissait anciennement. J’ai ordonné au bey de Constantine de leur accorder tout genre de protection. Si à l’avenir il survient quelque discussion entre nous, écrivez-moi directement et tout s’arrangera à Tamia ble.

« Mustapha, pacha d'Alger .»

Comme on le voit l’influence de la France sur Alger était alors grande et puissante. Elle se maintint jusqu’au jour où la bataille de Trafalgar, anéantissant pour quelques aimées la prépondérance maritime de la France dans la Méditerranée, lui fît sinon des ennemis, du moins des neutres très douteux dans la guerre maritime contre l’Angleterre, qui se prolongea depuis la rupture du traité d’Amiens jusqu’à la chute de l’Empire.

Dès 1807, l’Angleterre, moyennant une redevance de 270,000 francs avait été investie de nos possessions d’Afrique. Le gouvernement de l’Odjeac passait, comme toujours, d’une main à l’autre, successivement commandé par une série de deys assassinés presqu’aussitôt que promus, et ne se maintenant quelques uns au pouvoir pendant un ou deux ans, qu’en abattant des têtes parmi les janissaires, ou en portant le fer et le feu parmi les tribus indigènes, toujours prêtes à se révolter contre le joug des Turcs.

Tel était l’état des choses dans l’Algérie, lorsqu’à la réunion du congrès de Vienne les diverses puissances de l’Europe parurent décidées à se liguer pour s’affranchir du tribut honteux qu’elles payaient aux Barbaresques. L’Angleterre s’y refusa. Cette philantropie anglaise que quelques bonnes gens prennent encore au sérieux, calcula, comme toujours, qu’une ligue européenne qui affranchirait la chrétienté du tribut d’or et de sang qu’elle payait aux Barbaresques, pourrait accroître en Afrique l’influence de la France. Sa jalousie et sa cupidité avaient tout à gagner au maintien de l’horrible abus existant, et cet abus fut maintenu. Il était donné à la jeune Amérique de venir faire rougir la vieille Europe de cette lâche condescendance, et vers ce même temps une escadre américaine, aux ordres du capitaine Décatus, se présenta devant Alger et demanda impérieusement que l’Union fut relevée du tribut honteux qu’elle payait au dey. Il fut fait droit à sa demande.

Toutes ces légitimités caduques qui, après la chute de l’Empire, avaient repris possession de leurs États, n’avaient ni ce louable orgueil qui fait vivement sentir une injure, ni cette noble magnanimité qui la fait repousser. Chacune d’entre

elles paraissait devoir persister à payer le tribut dont venait de s’affranchir l’Amérique par une simple attitude énergique, lorsque l’Angleterre eut un intérêt majeur, non pas à faire cesser cet état de choses, mais à le modifier dans certaines parties.

Dans tout acte du cabinet anglais il faut toujours chercher le motif et le but. On est sûr d’arriver invariablement au même résultat : l’intérêt. L’expédition de lord Exmouth contre Alger, en 1816, n’eut pas d’autre motif. Les écrivains de la Restauration, dont le système était d’exalter avant tout l’Angleterre, l’ont présentée comme conçue dans un intérêt humanitaire, et d’autres, depuis lors, l’ont répété après eux. En politique, l’Angleterre ne fait jamais du sentiment, et, en cette circonstance, elle en fit moins que jamais. A la suite des guerres et de la chute de l’Empire, Malte, Corfou, les îles Ioniennes, étaient tombées en son pouvoir, l’expédition de lord Exmouth n’eut d’autre but que d’obtenir de la Régence que ces possessions fussent traitées à l’égal des possessions britanniques. Si d’autres conditions telles que la délivrance des esclaves chrétiens et l’abolition de l’esclavage furent exigées, acceptées et surtout remplies avec plus ou moins de fidélité, c’est que l’Angleterre avait à faire accepter à l’Europe la prise de souveraineté de la Méditerranée qu’elle était parvenue à s’arroger.

Deux ans après cette expédition, Hussein-Khodja, le dernier dey d’Alger, fut promu à la souveraineté de la Régence. Pour éviter le poignard ou le lacet des janissaires sous lesquels avaient expirés, après quelques mois de règne, presque tous ses prédécesseurs, Hussein s’enferma dans la Casbah où il se créa une garde de Maures. 11 y resta treize ans gouvernant ses États avec assez de justice et d’habileté, et ne sortit de sa prison volontaire et à la fois forcée que lors de la prise d’Alger parles Français.

Avec lui finit la domination turque en Algérie.

Si comme ces voyageurs qui, après une route longue et pénible, cherchent à classer leurs souvenirs, nous résumons ce que chacun des peuples divers qui se sont succédés dans

l’Afrique occidentale, y a laissé d’éléments nouveaux ; si nous recherchons s’il s’est opéré une fusion plus ou moins complète de ces populations transitoires avec les populations indigènes; si, encore, nous examinons les moyens divers employés par les peuples conquérants pour amener cette fusion ; si, enfin, nous parvenons à les classer, nous aurons atteint le seul but que nous nous sommes proposés en remuant, dans cette revue rétrospective, la cendre de la vieille Afrique.

Carthage nous apparaît d’abord luttant, avec plus de persévérance que de succès, contre l’aversion des tribus numides pour toute domination étrangère. Elle procède par occupation pacifique : le trafic est son prétexte, la conquête son but. Elle ne pénètre dans l’intérieur du pays que progressivement et lentement, évitant avec soin tout ce qui peut froisser la nationalité numide, et principalement tout ce qui peut la réveiller. Elle crée des besoins aux indigènes; se les attache en favorisant l’écoulement de leurs denrées ou de leurs produits. Elle se rend utile d’abord, ensuite nécessaire, et les indigènes deviennent ses meilleurs auxiliaires pour son commerce avec l’Afrique centrale.

Rome imite sa réserve à se substituer aux populations vaincues, mais elle adopte un système habilement conçu et qui, à deux mille ans d’intervalle, aurait pu servir de modèle aux Français. Ne remplaçant l’élément vaincu qu’à mesure que s’était fortifié l’élément vainqueur ; son pouvoir ne s’étendait qu’en rapport de la diminution graduelle de celui des indigènes. Exploitant la tendance prononcée qu’ont tous les peuples à subir F influence du bien-être par le travail, toute sa politique se borna d’abord à leur faire comprendre, par l’exemple, que le travail amenait le bien-être; ensuite, elle lia si intimement les intérêts des indigènes aux siens, que la moindre atteinte portée aux uns rejaillissait sur les autres. Mettant ainsi en jeu le mobile qui agit le plus efficacement chez les Barbares, l’intérêt, elle laissa toute sa puissance d’action à ce prodigieux instinct d’assimilation qui la caractérisait et dont la tendance apparente était, non pas tant de se faire accepter par les vaincus que de se les identifier par une po-

litique habile et ferme. A cet effet, elle commençait toujours par les habituer à recevoir de sa main leurs rois façonnés déjà à la civilisation romaine. La tendance alors des indigènes vers cette civilisation était d’autant plus prononcée, qu’en imitant des rois de leur race, ils s’imaginaient ne pas imiter des étrangers. Puis, donnant aces rois d’autres États lorsque le mouvement civilisateur était fortement imprimé dans celui dont ils avaient d’abord été pourvus, ils faisaient ainsi reculer la barbarie à mesure qu’avançait la civilisation. En somme, l’élément de possibilité d’occupation précédait toujours l’occupation même, à laquelle Rome se préparait en commençant par annuler les résistances et par absorber, sinon en totalité du moins en grande partie, l’élément indigène par l’élément romain. Si des accidents comme les guerres de Jugurtha ou de Tacfarinas venaient donner un point de ralliement à la nationalité indigène. Rome ne croyait sa possession assurée que lorsque le chef n’existait plus.

Par cette politique habile et surtout par la protection réciproque qu’elle accordait aux intérêts communs, elle parvint à opérer la fusion des races indigène et romaine. Les Vandales, qui supplantèrent Rome, ne surent au contraire contenir les populations africaines que par l’espoir du pillage et l’appàt du butin. Il résulta de ce système différent que quand il n’y eut plus ni butin à faire, ni pillage à espérer, les tribus indigènes abandonnèrent les Vandales. Ces derniers cependant traînant avec eux la famille , ce que n’avait fait ni Carthage, ni Rome, se mêlèrent plus aux indigènes que les Carthaginois et les Romains, et malgré leur courte occupation, ont laissé dans les populations atlantiques plus de traces qu’eux.

Abrutis bientôt dans les délices, les Vandales furent une proie facile pour les Bizantins dont l’histoire dans l’Afrique occidentale n’est que l’image de la dégradation où peut tomber l’homme civilisé.

Un peuple neuf les remplace. Le flot arabe inonde l’Afrique. Aux excès de fanatisme religieux et politique, qui furent d’abord le système exclusif des Arabes, succéda ensuite un état de transaction qui consista à exclure des emplois, à sou-

mettre au tribut, à tenir, en un mot, dans un état d’infériorité réelle, ceux qui ne voulurent pas se rallier à la foi nouvelle.

Les Turcs qui leur succédèrent adoptèrent à leur égard la même politique, et le caractère distinctif de leur domination ne fut que la substitution brutale en tout et pour tout du vainqueur au vaincu. Cette politique dut repousser et repoussa toute assimilation.

Ainsi, si parmi ces conquérants qui ont précédé les Français en Afrique, les uns offrent çà et là des modèles à suivre, les autres offrent dans la même proportion des écueils à éviter.

POPULATIONS DE L’ALGÉRIE: LEURS MOEURS. BERBÈRES ET KABYLES, MAURES ARABES ET BÉDOUINS, TURCS, KOULOUGHIS, JUIFS, NÈGRES, B1SRRIS, MOZ ABITES, etc.

Avant d’entrer dans le détail des causes, des résultats de l’expédition française en Algérie, des moyens, des chances de succès de cette domination nouvelle, il nous a paru utile de constater ce qui subsiste de l’élément primitif indigène dans les populations actuellement existantes, et ce que les dominations antérieures y ont mêlé. Ce sera là autant de jalons pour arriver peu à peu à l’appréciation des rapports et des différences entre les indigènes et nous, c’est-à-dire à la connaissance de ce qu’d faut rechercher et de ce qu’il faut éviter.

Une des erreurs de presque tous les géographes est d’avoir cru reconnaître en Algérie, le type d’une race spéciale, vierge d’altérations. A part les Nègres importés accidentellement dans cette partie de l’Afrique, les autres groupes désignés sous des dénominations diverses ne sont que des agrégations profondément mélangées par l’effet d’invasions successives, composées elles-mêmes d’éléments qui se sont surajoutés l’un à l’autre. Ces groupes se sont différenciés ensuite par des

mœurs, des habitudes, des usages qui auraient pu être traditionnels dans tous, et qui n’ont, dans quelques-uns, que subi des modifications de temps, de lieu et de circonstance. Ce qui le prouverait, c’est que malgré la si grande différence de manière d’être et de vivre des Berbères, Kabyles, Maures, Arabes, Bédouins et même Juifs et Turcs, on retrouve dans tous ces groupes à la fois, le saillant contraste suivant : à côté de l’homme au teint olivâtre, à la figure ovale, au front étroit, se montre l’homme au teint blanc, à la figure carrée, au front large; à côté de celui aux traits arrondis, aux yeux foncés, aux cheveux noirs, l’homme aux traits saillants, aux yeux bleus, à la chevelure blonde. Ainsi partout se révèle le noyau primitif : africain, gétule, libyen, numide, mais aussi partout la souche romaine, vandale, gotbe ou asiatique, etc.

Berbères, Kabyles. — Les Berbères ou Kabyles sont les plus anciens possesseurs de l’Algérie. Ils occupent aujourd’hui les montagnes du Petit Atlas depuis la régence de Tunis jusqu’aux extrémités du désert d’Angad, sur la frontière du Maroc ; les Romains les appelaient Barbari , Barbares. Quelques géographes anciens les font descendre des souches dites autochtomes, libyenne et gétulienne; sur l’autorité des livres puniques d’Hiempsal, Salluste attribue leur formation en corps de nation à des émigrations des Mèdes, des Arméniens, des Pçrses, des Tyriens et des Palestins. Quoi qu’il en soit, ils sont divisés en tribus qui portent chacune le nom général de Béni (les enfants), nom auquel on ajoute la dénomination ou d’un ancêtre de la tribu ou de la localité qu’elle habite ; ainsi, par exemple, on dit les Beni-Abba (les enfants d’Abba).

Bien différent des Bédouins ou Arabes nomades, le Kabyle tient à son village, à ses montagnes, au toit qu’habitèrent ses aïeux. Il est actif, intelligent, laborieux, industrieux. Autour de son village, la terre est bien cultivée en beaux jardins, vergers, champs, prairies, arrosés en toid temps par un système d’irrigation fort ingénieux. Les travaux de menuiserie, de charpente, de maçonnerie, de poterie, ne lui sont pas étrangers : c’est lui dont les arts et métiers, quoique peu développés, fournissent aux besoins des Arabes. Dans ses montagnes,

riches en minerai, il fabrique les armes, les instruments d’agriculture; le fusil, le yatagan, le poignard, le soc de charrue, la faucille, etc., sortent de ses ateliers. Pour ses fabrications diverses, chaque village a sa spécialité. Ainsi, par exemple, pour les armes à feu, le canon est fabriqué à Àitli-el - Arba, la batterie, chez les Beni-Abbas , le bois est façonné à K al ah, l’arme est ajustée chez les Zaouia, et enfin la poudre à canon se fabrique à Ghêboula. C’est aux Kabyles qu’on doit des espèces de sabres nommés flissih , d’une trempe excellente et dont les lames fort épaisses et larges dans leur partie inférieure, se terminent par une pointe de sept à huit pouces très effilée. Ces lames incrustées de cuivre sont ornées de ciselures très régulières.

Les arbres à fruits, orangers, abricotiers, poiriers, pêchers, figuiers, abondent dans leurs jardins. L’olivier surtout est pour eux l’objet d’un soin particulier. Il leur fournit d’excellentes olives qu’ils confisent dans l’huile même et qui servent à leur nourriture habituelle. L’huile leur sert à pétrir les galettes, cuites sous la cendre, qu’ils mangent en guise de pain; ils l’emploient aussi à composer du savon et à filer la laine.

Le Kabyle doit à son activité des produits variés qu’il vend dans les villes de la Régence. Les instruments, les ustensiles de fer et d’acier, l’huile, les fruits secs ou confits, la volaille, les bestiaux, les peaux de quelques bêtes fauves qu’il prend à la chasse lui servent à acheter le peu d’objets dont il a besoin, tels que bijoux faux, nattes en jonc, verroteries pour ses femmes, pots de terre, etc.; le restant de l’argent de ses produits est secrètement enfoui dans la terre.

Le Kabyle est jaloux, au suprême degré, de son indépendance et de sa liberté. Dans tous les temps, à toutes les époques, il a opposé aux dominations diverses qui se sont succédées dans l’Afrique occidentale, une résistance opiniâtre, que nulle d’entre elles n’a jamais pu entièrement et pour toujours dompter. Mais le Kabyle est avare, il aime l’argent, non pour le dépenser, mais pour l’enfouir ; et cette avarice qui est une véritable passion chez lui, doit le livrer à discrétion à tout peuple qui saura exploiter habilement sa cupidité. Jusqu’à

nos jours, le Kabyle n’a été indomptable que parce qu'il a eu à se défendre contre des peuples oppresseurs et spoliateurs avant tout. Mais du moment où des administrateurs capables ne seront plus obligés de se conformer aux instructions routinières qui sortent habituellement des bureaux des ministères; du moment qu’ils s’attacheront principalement à faire comprendre aux Kabyles, non pas par des proclamations mais par des faits, que la domination française peut seule assurer protection, avantage et profit surtout à leur commerce et à leur industrie, dès ce jour on pourra compter sur la soumission de ce peuple. Les Romains ne trouvèrent en Afrique un Massinissa, un Micipsa, un Juba, que lorsqu’ils eurent puissamment intéressé les populations à leur domination.

L’habitation du Kabyle est une cabane formée de pieux fichés en terre, entrelacés de roseaux et de branches d’arbre, et enduits à l’extérieur d’une espèce de terre glaise. Quelquesunes sont construites en pierre, surmontées ’de deux pignons et d’un toit surbaissé en chaume. De petites lucarnes pratiquées dans le mur éclairent l’intérieur où l’on pénètre par une porte étroite et basse. Ces habitations sont rarement réunies en grand nombre : elles sont ou éparpillées sur le versaut d’une montagne, ou dans le fond d’une vallée, ou bien groupées au nombre de trois à cinq; elles occupent alors un espace rectangulaire dont le milieu forme une cour. Ces habitations se nomment Gourbies ; réunies, elles forment un Dachekra (hameau) .

La plus grande simplicité règne dans ces habitations tenues du reste avec assez de propreté. Des trous coniques, assez grands, pratiqués au pieds des murs, servent 'à enfermer les provisions : telles que les fruits secs, les légumes, l’huile et le beurre fondu dans des pots de terre cuite. Ces trous qu’on nomme Silos sont fermés de larges pierres, recouvertes de terre battue. Les grains sont enfermés dans de grands vases d’argile scellés dans le mur : desjarres d’argile ou de bois contiennent le lait, le miel, le beurre, les objets de consommation journalière. Deux pierres destinées à moudre le grain, des nattes de jonc, des peaux de mouton servant de lit. complètent l’ameublement de la hutte du kabyle.

ïU ALGERIE.

Leur vêtement est une chemise de taine à manches courtes, fixée à la ceinture, au moyen d'une corde : Yhhaïk grande couverture de laine de six mètres de long sur trois de large, et le burnous manteau tout d’une pièce, large dans le bas, étroit dans le haut et terminé par un capuchon qu’on relève dans les mauvais temps et qui recouvre une petite calotte blanche ou rouge que le Kabyle porte souvent sur sa tête, ordinairement nue. L'Iihaik s’attache aussi quelquefois à la tête avec une corde en poil de chameau et sert d’habillement le jour, et, la nuit, de couverture ou de lit.

Les femmes kabyles se partagent entre les soins du ménage et les travaux agricoles. L’hiver , elles fabriquent des hhdiks , ou des tissus de poil de chèvre dont on se sert pour recouvrir les tentes. Leur costume est le même que celui des hommes, seulement elles ne portent point de burnous et attachent leur hhaïk au-dessus des épaules au moyen d’une petite cheville en bois. Elles laissent flotter leurs cheveux et marchent nus pieds. Toute leur coquetterie consiste à s’attacher aux oreilles de grands anneaux de cuivre ou de fer, à se teindre en rouge les ongles, la paume de la main, la plante des pieds et un espèce de tatouage, formant des dessins parfois assez pittoresques sur les bras, les jambes et les autres parties du corps. Elles ne se voilent pas la figure comme les femmes arabes et mauresques , et ont même plus de liberté qu’elles. Nubiles à douze ans, elles sont alors recherchées en mariage, et les jeunes gens sont admis à leur faire la cour. Le mariage est absolument , comme en Europe, un véritable marché ; seulement comme les peuples d’Europe plus civilisés ont. sur les peuplades à demi-barbares de laKabylie, l’ avantage de l’hypocrisie des moyens, ce qui, chez les premiers, est recouvert de formes plus ou moins transparentes , se traite chez les autres avec franchise et bonhomie. Le prix est à peu près fixé à l’avance : il varie depuis 25 jusqu’à 100 houdjoux (43 jusqu’à 180 francs) valeur en argent ou en tètes de bétail. Le prix en est longtemps débattu, suivant la beautéde la jeune fille ou l’amour du prétendant. Le marché conclu, le marabout donne son adhésion au mariage moyennant quelques présents, le gendre remet au beau-père le prix

contenu et amène en échange, dans sa cabane, sa fiancée.

Le Kabyle petit avoir quatre femmes. Il peut les répudier. C’est le marabout qui prononce le divorce sur les griefs les plus légers : une femme qui resterait maigre par exemple. La femme répudiée rentre dans la maison paternelle. Le mari n’est remboursé de la somme qu’il a payée en l’épousant que dans le cas où elle së remarie : c’est le second mari qui fait ce remboursement.

A leur naissance, les enfants sont frottés de beurre et exposés à l’action d’un feu très violent. Dans ses courses , la mère le porte sur son dos, et témoigne en tout temps pour ses enfants une sollicitude qui pourrait servir de modèle aux mères européennes. Dans les combats elles encouragent, exaltent souvent les hommes par leurs cris et portent des secours aux blessés.

Le prix du sang est usité dans toute la Kabylie ; tout meurtrier peut racheter son crime moyennant 200 à 300 boudjoux (360 à 540 fr.). Si le meurtrier prend la fuite, cette somme est prélevée sur les biens qu’il laisse. S’il ne peut racheter le meurtre, les parents et amis de l’homicidé peuvent le tuer, le meurtrier par représailles peut rentrer dans ses foyers.

Le Kabyle choisit le scheik (chef) de sa tribu (Qabilè) parmi les anciens de sa race. Il est d’une grande sobriété. Du laitage, des fruits, du miel, des galettes faites de froment écrasé, et cuites sous là cendre avec de l’huile rance, forment sa nourriture ordinaire. Le mets national favori, c’est le couscous sou , pâte de blé comme le macaroni, préparée avec des œufs durs, des légumes, et cuite dans une passoire de bois, à la vapeur de plantes aromatiques. Ce mets est très nourrissant et d’une saveur fort agréable. Ils mangent aussi des viandes rôties ou bouillies, et surtout un espèce de ragoût composé dé hachis,de tomates, d’oignons, de plantes aromatiques. L’usage des couteaux et des fourchettes leur étant inconnu, ils puisent avec leurs doigts dans le plat. Dès que l’appétit est satisfait, une cruche d’eau passe à la ronde et chacun boit. Si la famille est nombreuse ou s'il y a des esclaves, celui qui a

mangé se lève, se lave les mains et va s’accroupir dans un coin pour fumer et dormir. Un autre lui succède auprès de la natte étendue à terre qui sert de table.

Tel est le Kabyle sous son point de vue matériel. Moralement, il est ce qu’il était dans les temps antiques. C’est l’ancien habitant des montagnes africaines, que la loi musulmane n’a modifié dans presque aucune de ses parties. Intrépide, mais attaché à son foyer ; turbulent, mais laborieux ; perfide, mais léger; indépendant, mais cupide. Il y a là plus de bonnes et de mauvaises qualités qu’il n’en faut pour en faire des tributaires sûrs d’abord et des sujets peut-être ensuite. On ne doit surtout jamais perdre de vue que, même sous la domination turque, dont les formes essentiellement spoliatrices réveillèrent et durent réveiller toutes les antipathies d’une population laborieuse et cupide, la soif du gain poussait les Kabyles dans les villes pour y remplir les emplois les plus pénibles, ceux de jardiniers, d’hommes de peine, de journaliers, de cultivateurs. L’identité de religion n’avait aucune influence sur ce rapprochement, car les Turcs et les Kabyles n’ appartiennent pas à la même secte islamique. La plupart même de ces derniers sont encore idolâtres.

Maures. — Ce qui surtout doit faire présumer que ce caractère des Kabyles, prétendu indomptable, peut se dompter, c’est 1* exemple des Maures qui pourraient bien n’être qu’une fraction de la famille Berbère. Cette fraction, fixée primitivement sur les côtes, se serait trouvée en contact immédiat et permanent avec les civilisations diverses qui se sont succédées en Afrique et s’y serait successivement modifiée ; tandis que au contraire, dans les montagnes, se serait perpétué le caractère distinctif de la race primitive. Si cela était, le problème le plus insoluble jusqu’à présent de l’occupation tranquille et paisible de l’Afrique occidentale par les dominateurs de tous les siècles serait bien près d’être résolu : il consisterait principalement à faciliter, chez les Kabyles, les instincts industrieux et cupides qu’on a de tout temps plus alarmés que favorisés. Mais quelque probables que soient et l’analogie d’origine entre les Maures et les Kabyles, elles causes de cette

grande déviation qui, avec les siècles, a établi entre eux tant de différence, et enfin les motifs identiques qui, ayant dans le temps réagi sur les Maures, peuvent dans les mêmes conditions réagir sur les Kabyles; tout cela est trop naturel pour être admis et accepté. En fait de chronologie, on n’a foi, de nos jours que dans ce qui est obscur, improbable, hasardé et pédant : on n’est savant qu’à ce prix. Il en sera ainsi tant qu’on accordera un reste d’influence à ces sanctuaires de niaises puérilités, de routines, de préjugés et d’intrigues qu’on appelle des Académies.

Quoi qu’il en soit, entre le Maure et le Kabyle il y a aujourd’hui toute la différence qui existe entre un peuple qui a emprunté à la civilisation ses formes les plus vicieuses et les plus abrutissantes, et celui qui a conservé toutes les formes rudes, farouches, actives mais positives de la vie à demi-barbare. Les Maures sont mous, efféminés, intolérants, fanatiques. Ils ont subi le joug de tous les conquérants qui se sont succédés sur les côtes septentrionales de l’Afrique. Dans les temps qu’entraînés par l’ardeur du prosélytisme, ils se firent les plus ardents propagateurs de l’Islam, ils eurent mille brillantes qualités : le désir, la passion et le courage les poussèrent vers la conquête et la civilisation ; mais ces qualités disparurent avec la ferveur du zèle qui les avait développées. Il ne resta d’eux qu’une souche pourrie, composée d’éléments très hétérogènes et dont la pureté primitive s’était sensiblement altérée par un croisement continuel, soit avec les peuples qui les avaient vaincus, soit avec ceux qu’ils avaient subjugués. Tels ils sont encore aujourd’hui.

La demeure des Maures est élégante et riche à l’intérieur. C’est une grande cour quadrangulaire, souvent dallée de marbre et entourée d’un pérystile. Au premier étage, une colonnade, surmontée des voûtes ogivales, soutient une gaie» rie circulaire. Les colonnes, ordinairement taillées en spirale dans leur moitié supérieure, sont d’un très gracieux effet. Les portes et les croisées des appartements s’ouvrent sur cette galerie. Une terrasse blanchie et bien cimentée surmonte la maison qui n’a qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée. t. i, 9

On entre d’abord dans un vestibule meublé de deux rangées de bancs. Là le maître reçoit les visiteurs, expédie ses affaires et, sauf les cas extraordinaires, nul, pas même les parents, 11e pénètre plus avant. Dans les cérémonies telles qu’un mariage, la circoncision d’un enfant, etc., les parents et les amis sont admis dans la cour, abritée alors par une tente et dont le sol est couvert de tapis ou de nattes. Les appartements intérieurs sont, chez les gens riches, luxueusement ornés. Le velours, le damas tapissent la partie inférieure du mur dont la partie supérieure est couverte d’ornements en plâtre ou en stuc. Le plafond boisé est divisé en compartiments : on y voit ordinairement des peintures assez belles; on y lit des passages du Coran tracés en lettres d’or et encadrés dans des moulures dorées. Le sol est carrelé de briques vernies, diversement coloriées et simulant une mosaïque; il est toujours recouvert de tapis dont la richesse de la matière et le fini du travail sont parfois remarquables. Au lieu de chaises sont rangés autour de l’appartement des carreaux de velours ou de damas. Les lits sont à l’extrémité de l’appartement, sur une estrade élevée d’un mètre environ et entourée d’une balustrade. Tous ces appartements ne prennènt jour que de la cour : les maisons n’ont du côté de la rue qu’une petite fenêtre garnie de jalousies.

Le Maure est sensuel, fastueux et apathique. Sa table, d’un bois incrusté, haute de douze à dix-huit pouces, et devant laquelle il s’assied seul, les jambes croisées, sur un tapis ou sur un coussin, est assez bien servie : de la volaille, de la pâtisserie, du couscoussou, du mouton confit dans l’huile et des fruits frais ou secs la composent ordinairement. Le vin, qu’interdit la loi du Prophète, commence à remplacer l’eau. Le Maure peu riche mange peu de viande et s’abstient de vin. Il est peu industrieux, peu actif, peu entreprenant; mais, en général, hypocrite, intrigant et rusé, possédant ainsi les talents des êtres faibles.

La loi religieuse permet aux Maures trois femmes légitimes et autant de concubines qu’il peut en nourrir. 11 n’y a entre ces femmes qu’une sorte de degré hiérarchique; mais les en-

ALGÉRIE. m

fants qui en proviennent sont égaux en droits. Voici à peu près le détail de la journée d’une famille mauresque. Le matin, en sortant du gynécée, le chef fait sa prière. Pendant ce temps, les femmes font leurs ablutions; après avoir bu le café, elles préparent le repas de midi. Quand le maître est rassasié, les plats sont passés aux femmes et aux enfants, et, après eux, aux esclaves. Après le dîner, la sieste; après la sieste, encore le café, les sorbets, réunion du maître et des femmes jusqu’à la collation du soir. Les femmes montent alors prendre le frais sur les terrasses. Le maître va s’asseoir dans un café à fumer, à jouer ou à boire du café.

Les femmes ne sortant en quelque sorte jamais, et ne sachant ni travailler même à l’aiguille, ni s’occuper, mènent une véritable existence de far niente. Elles n’ont aucune espèce de souci du ménage et ne s’occupent entièrement que de vivre et de se parer.

On se rend peu de compte, en France, de la situation des femmes mauresques. On les croit malheureuses, et si on les assujettissait, pour un jour seulement, aux transes, aux tracas, aux préoccupations de la vie matérielle des femmes d’Europe, elles échangeraient vite cette situation si vantée contre celle de la dernière de leurs négresses ; aussi deviennent-elles généralement fort dodues et fort grasses, ce qui, du reste, constitue chez les Orientaux un des types de la beauté.

De temps à autre dans les gynécées, une danse qui est plutôt un violent exercice, rompt la monotonie d’une existence qu’on est convenu d’appeler fastidieuse ou malheureuse.

Le jour fixé, les femmes réunissent leurs amies et leurs voisines. La salle affectée à cette danse est ordinairement une chambre longue et obscure, au fond de laquelle se tiennent assises, les jambes croisées, cinq vieilles femmes. Une d’entre elles, réputée sorcière, brûle de l’encens dans une cassolette allumée : les quatre autres forment une espèce d’orchestre, en frappant en cadence sur des espèces de tambours. C’est l’accompagnement de la danse. Les femmes qui sont là pour danser ou pour voir danser, sont assises accroupies autour de la salle *

Une danseuse paraît seule : se penchant au-dessus de la cassolette où fume l’encens, elle en aspire des bouffées : sa figure s’anime, ses narines s’ouvrent, sa poitrine se gonfle : après quelques contorsions, elle aspire de nouveau la fumée aromatique ; puis au son des tambours, dont la mesure est d’abord lente, elle commence à agiter le torse, à remuer les bras : peu à peu la musique augmente de force et de vitesse, et la danseuse précipite ses mouvements. Bientôt la musique devient saccadée, furieuse, accompagnée des cris aigus, des longs hurlements des musiciennes. Ce chant infernal électrise la danseuse : ses traits s’animent, son œil brille : elle bondit, se convulsionne, toute son organisation s’agite et frémit, et, parvenue à ce fiévreux paroxisme, elle tourne sur elle-même avec une effrayante rapidité jusqu’à ce qu’elle tombe presque inanimée sur le sol, où il est rare qu’elle ne se fasse pas quelque large et profonde contusion. Sa peau est alors froide, son pouls imperceptible, se perdant peu à peu : les battements du cœur peuvent à peine être saisis. La figure, le corps, ont une apparence cadavéreuse. Les traits sont crispés et décolorés, les mâchoires serrées, les lèvres blafardes : les yeux seuls restent ouverts, fixes, les paupières immobiles. Le torse est raide et les articulations sont inflexibles.

Telle est cette danse pour laquelle les femmes mauresques ont une affection particulière. Lorsqu’une danseuse, après avoir passé par toutes ces phases d’agitation et de convulsion est tombée évanouie, une autre, plusieurs autres lui succèdent, et la convulsionnaire tombée revient peu à peu à elle après quelques aspersions d’eau parfumée sur le visage, et quelques frictions sèches sur la poitrine.

Le costume des Mauresques, hors de chez elles, n’est pas coquet. ïl se compose du seroiial-el-zanka , long et large pantalon blanc fixé par le foutah , longue ceinture en soie rayée, se nouant par devant et dont les bouts retombent jusqu’à terre. Par dessus est jeté le lihaïfc el telhliil , ample tunique flottante, fixée par de longues épingles en métal à sa partie supérieure. Le tout est recouvert par le takheiilah , large pièce de coton blanc ou de soie qui couvre la tête, descend

jusqu’à mi-jambe et l’enveloppe de toutes parts. Le eudjar r mouchoir blanc déployé sur sa figure, jusqu’au dessus du nez, achève de cacher les traits et ne laisse de libre que les yeux. Ainsi habillée, la femme mauresque n’est qu’une masse blanche, informe, se mouvant avec lenteur, et ne laissant soupçonner la vie que par des yeux noirs brillants, qui scintillent dans l’espace laissé libre entre le takhelilah et l 'eudjar.

Mais au-dessous de cette enveloppe est le costume d’intérieur où la grâce le dispute à l’élégance : il y a le costume négligé et le costume d’apparat. Chez les femmes riches et même celles de la moyenne classe, l’un et l’autre sont d’une grande richesse. La coiffure est surtout très gracieuse : elle se compose d’une petite calotte en velours de couleur vive, fixée à la partie supérieure de la tête par un foulard noir et rouge, roulé au-dessus de la naissance des cheveux, et dont les bouts tombent sur les épaules, enveloppent ou laissent échapper de longues boucles de cheveux noirs flottant avec grâce. À cette coiffure les matrones ajoutent souvent 1 esarmah, sorte de tiare en or ou en argent, travaillée à jour, un corsage en soie, espèce de gilet court ouvert par devant, et fort étriqué : une riche et large ceinture en soie et or, un pantalon fort court et d’étoffe presque transparente, fixé à mi-jambe, complètent ce charmant négligé, relevé par une profusion de bijoux et de moyens accessoires qui jouent un rôle très important dans la toilette d’une Mauresque, tels que de se noircir les sourcils avec Yafscth, espèce de préparation de noix de galle, et Fintérieur des paupières avec du q’Uhol, antimoine. Elles se peignent aussi les ongles, la paume des mains, la plante des pieds avec la couleur rouge du hennah . Les signes, les tatouages sont en grande faveur aupiès d’elles : les uns, espèces de mouches ou signes, ne sont que passagers, ils s’appellent khanat ; les autres sont permanents, ce sont des fleurs, des croix grecques, des petites figures capricieuses, ils portent le nom d’oucham. Dans les occasions solennelles, elles mettent au-dessus du corsage et du pantalon, une riche tunique ouverte en soie rouge ou bleue et où For et l’argent se marient capricieuse-* ment en élégantes arabesques.

Les Mauresques sont généralement assez belles. Nonchalantes, capricieuses, voluptueuses, elles réunissent aux attraits d’une femme passionnée, les caprices d’un enfant et une insouciance, une nonchalance qui n’est pas sans charmes. Presque toujours renfermées, elles ne quittent la maison de leur père que pour celle d’un époux. Mariées dès qu’elles sont nubiles, à onze ou douze ans, elles sont assez souvent grandmères à l’âge de vingt-cinq ans. Les hommes et les femmes ne communiquant pas entre eux, les mariages se font par arrangement particulier entre les parents, sans même que les enfants se soient jamais vus. C’est ordinairement une matrone, espèce d’entremetteuse qui se charge de les négocier. Le prétendu l’engage, moyennant salaire, à s’introduire dans la maison de la jeune fille, et à s’assurer par elle-même de sa beauté et de ses qualités. Dans l’espoir d’un double profit, elle laisse percer la mission dont elle est chargée, et si le parti proposé est sortable, elle manque rarement d’obtenir des cadeaux des parents, pour l’engager à faire valoir la beauté de leur fille. Dans ces sortes de négociations, la messagère trompe souvent un des deux partis, et parfois tous les deux. Si les informations prises sont satisfaisantes, la demande en mariage se fait par le père du jeune homme ou un de ses parents. Les deux pères, une fois d’accord sur les préliminaires, se rendent chez le cadi qui, après avoir inscrit sur un registre la somme que le futur est convenu de donner à son épouse, se prosterne avec les contracteurs et adresse à Dieu une prière particulière pour bénir F union qui vient d’être conclue.

Le jour convenu pour le mariage, la jeune épouse, après avoir été conduite au bain, est parée de ses plus riches habits. Chacune de ses amies prend part à sa toilette. L’une, lui attache sa belle ceinture, cûzame ; l’autre lui passe sa riche tunique, rlïlilah\ une troisième lui attache au haut du front un petit bandeau en brillants, z’iref ou ses longues boucles d’oreille menctguèche ou son collier de sequins mdibahh, ou bien encore les msaïs et les khalkhal , cercles d’or ou d’argent qui brillent : les premiers, à l’avant-bras, les seconds, à la cheville; d’autres enfin lui passent aux doigts les braïm . bagues

en brillants, avec un cachet; lui dessinent une fleur ou une petite croix grecque au milieu du front ou au bas du menton, et lui teignent en rouge, avec du licnnah , les ongles, la paume des mains et la plante des pieds.

Cette toilette achevée, la fiancée s’assied sur un divan d’oü elle ne se lève qu’au coucher du soleil pour aller trouver son mari. Ses parents et ses amies ouvrent la marche, précédés de nègres ou de négresses qui portent des lanternes allumées. Les femmes sont enveloppées pardessus leur toilette, dans leur takelhilah : on dirait des fantômes si le silence de la marche n’était fréquemment interrompu par des cris de joie. La fiancée marche entre deux vieillards : arrivée à la maison de son futur, elle est introduite dans une chambre illuminée en verres de couleur, décorée de riches teintures et de fleurs, et où est dressée une table chargée de mets et de sorbets ; les hommes, parents et invités soupent sous la galerie : le mari est servi à part, seul dans une chambre, pour ne pas être excité à la débauche et pouvoir se présenter décemment devant sa jeune épouse. A minuit, heure à laquelle les mosquées sont ouvertes, lorsque le muezzin du haut du minaret de la mosquée annonce la première prière du jour par ces paroles solennelles : «Il n’v a qu'un Dieu : Dieu est grand et Mahomet « est son prophète : hommes, salut au nouveau jour ! priez « Dieu là où vous êtes ; les prières sont bonnes partout. » A cette heure chacun se retire et les deux époux se réunissent.

Le Maure peut avoir trois femmes légitimes et des concubines en tel nombre qu’il lui plaît. Il peut divorcer avec les premières dans certains cas spécifiés : il peut vendre ou renvoyer les autres selon qu’elles sont esclaves ou libres. La femme légitime ne peut divorcer que dans le cas d'une absence trop prolongée de la part du mari. Elle se présente devant lecadi, et si son grief est trouvé légitime elle est déclarée libre de se remarier. Si pendant l’absence du mari, même en dehors du terme de gestation voulu, la femme met au monde un enfant, le cadi, mandé à cet effet, se présente, et au moment de l’enfantement, en présence du bajarah (opérateur), il dit à la femme un verset du Coran, ainsi conçu : « Cet enfant était

« couché dans votre sein et il s’est levé. » Dès que ie mari est de retour, la femme lui répète : « Un enfant était couché « dans mon sein et il s’est levé. » Cette simple formule ainsi sanctionnée par une forme à la fois religieuse et civile, suffit parfois pour éviter toute autre explication.

Même après la répudiation, un Maure peut reprendre sa femme. Si elle est remariée, il engage celui qui l’a remplacé à la répudier : il paye dans ce cas une indemnité ; si la femme est restée libre, il ne peut la reprendre qu’ après l’avoir faite épouser par un individu payé à cet effet, qui la répudie au bout de vingt-quatre heures et la lui rend sans avoir usé de ses droits de mari. Il y a même, parmi les Maures, des hommes spécialement voués à ce genre de commerce.

Les cérémonies mortuaires, les naissances des enfants, leur circoncision, leur mariage, sont à peu près les seules circonstances où l’intérieur d’une maison maure s’anime un peu ; en tout autre temps ce ne sont que des somptueux tombeaux où la vie s’écoule au milieu de toutes les sensualités raffinées de l’épicuréisme antique. Cela s’entend principalement des Maures riches ; la vie des pauvres est comme partout, une vie de travail, de transes et de soucis.

Le Maure cultive peu la terre : le commerce est son occupation principale. Le tabac, le savon, le café, le sucre, les porcelaines, les fruits secs et frais, les outils, les bijoux, la quincaillerie foraient la spécialité du commerce des uns; les autres vendent les toiles, les tissus de laine et de soie, les broderies, les maroquins, les parfums, et exercent principalement les professions de luxe indigène. Mais l’occupation française a singulièrement restreint les débouchés de leurs produits, et avant peu les annulera entièrement. En effet, d’une part Le renchérissement progressif des denrées n’est déjà plus en rapport avec les bénéfices du commerce des Maures ; de l’autre, l’émigration successive des riches familles indigènes que nos mœurs, surtout en ce qui concerne les femmes, blessent et chassent, enlève à l’industrie mauresque scs uniques consommateurs : ce sont là deux faits malheureux auxquels il sera difficile de remédier. Aussi est-il à craindre que cette partie de la

population africaine qui pourrait rendre de grands services si Ton savait agir à son égard avec plus de circonspection et de ménagement, ne sera bientôt plus qu’une source de paupérisme, de vagabondage et de prostitution.

Arabes, bédouins. — Les Arabes se composent de deux populations très distinctes : les Arabes sédentaires et les Arabes nomades ou Bédouins. Les premiers habitant les villes ou les villages, vivant bourgeoisement de leurs rentes ou se livrant au commerce ou à l’agriculture, ont une manière de vivre assez régulière et différant peu de celle des Maures avec qui, ils avaient en quelque sorte fini par se confondre sous la domination turque. La même politique qui attacherait les Maures à la domination française, y rattacherait probablement aussi cette classe d’Arabes , quoiqu’elle descende de ces fameuses tribus de FYemen que nous avons déjà vues, sous le règne des Kaliles conquérir cette partie de l’Afrique sur les Byzantins, les Maures et les Berbères. Leurs mœurs diffèrent peu de celles des Maures et nous aurons peu à nous en occuper. Ï1 n’en est pas de même des Bédouinsqui ne les regardent qu’avec mépris et ne les considèrent que comme des fils dégénérés du désert.

Les Bédouins sont comme les Kabyles divisés en tribus indépendantes, souvent ennemies, mais qui cependant ne forment qu’un corps de nation. Les Bédouins habitent sous des tentes tissues de poil de chèvre ou de chameau, noires ou brunes, de forme oblongue et qu’ils appellent himas. Ces tentes spacieuses et bien ventilées sont divisées en plusieurs compartiments, dont des rideaux mobiles marquent la séparation. Bans l’un qui est à l’entrée on reçoit les étrangers , on traite d’affaires ; l’autre est occupé par le chef de famille ; les femmes et les enfants sont dans le troisième : une autre tente sert à enfermer le bétail. Chacune de ces tentes contient une ou plusieurs familles dont le nombre se compose de six à quinze individus. Leur réunion a un nombre indéterminé de dix, et au dessus forme un douar : elles sont ordinairement rangées en cercle au milieu duquel sont souvent les troupeaux ; les chiens rôdent à l’entour et font une garde très sévère.

m ALGÉRIE.

L’ameublement de ces Rentes n’est pas luxueux. Trois sacs sont placés au milieu. Dans l’un est du blé, dans l’autre de l’orge : le troisième sert de coffre ou de bahut. Dans un coin sont un moulin à bras, deux grandes jattes en bois pour préparer le coucoussou, des outres en peau de chèvre pour traire le lait et faire le beurre, deux grandes outres goudronnées servant à puiser l’eau, un seau de cuir, une poëllette à torréfier le café et quelques nattes de jonc. Si à ces ustensiles de première nécessité le Bédouin joint un long fusil de forme albanaise, deux pistolets, une lance de huit à dix pieds nommée mezray , un coutelas, un yatagan, quelques chameaux mâles et femelles, des chèvres, des poules et surtout une jument harnachée, il est riche.

Le douar s’établit autant que possible aux environs d’une source , sur le bord d’un ruisseau ou d’une rivière, à proximité de pâturages. Un ou plusieurs forment la tribu qui est ellemême composée d’une ou de plusieurs familles principales dont les membres portent le titre de scheiks ou seigneurs ; ainsi par exemple, le général de brigade , Mustapha , au service de la France, s’appelait: Mustaplia-Ouled-ismaël-Ben-Kaddour - Scheili-el-Mezahri , ce qui veut dire : Mustapha, enfant de la tribu d’Ismaël , fils de Kaddour, seigneur des terres de Mezahri.

A l’établissement du douar, la tente du scheik se dresse la première : les autres se dressent autour. Le gouvernement de la tribu est à la fois monarchique et démocratique. Pour tout ce qui se rapporte aux intérêts moraux le scheik est presque toujours juge suprême : quant aux intérêts matériels , il prend l’avis des autres chefs de familles et n’a, dans lesdécisions, que l’autorité de l’influence qu’il a su s’acquérir. En cas de guerre il commande. Si sa tribu est assez forte pour que d’autres trop faibles pour rester indépendantes viennent rechercher sa protection et son alliance, les scheiks de ces petites tribus sont sous ces ordres immédiats. C’est en tout l’ancienne forme du gouvernement patriarcal qui s’est perpétuée sans altération. Ces scheiks eux-même, la plupart avancés ep âge ont, dans la physionomie q' •Moue chose de biblique : leur parole est brève.

AkGÉftpî. 139

leur regard assuré, leur geste lent et digne, leur démarche grave et sévère. Avec leurs vêtements antiques et leur longue barbe blanche, quand ils parlent à latribu assemblée, écoutant avec respect et docilité, soit leur réprimande, soit leurs conseils, on croit voir des patriarches d’un autre âge.

Tant que le lieu où s’est fixé le douar peut suffire à la nourriture des bestiaux, si une cause accidentelle comme une guerre, une sécheresse, une inondation ne l’en chasse, la tribu y reste. Quand le pâturage ne suffit plus, on plie les teptes et on va les dresser ailleurs.

Le Bédouin est sobre; sa nourriture consiste en laitage, fruits, légumes et des petites galettes de pain azime cuites sur la braise ou dans des petites poêles. Dans les solennités ils ajoutent à cette frugale nourriture la viande et le couscoussou. La somme d’aliment que prend un Arabe ne dépasse guère huit onces par jour : cependant il aime la bonne chère, et quand on l’invite il mange gloutonnement ou la viande rôtie ou la viande cuite avec du riz.

Au premier aspect il paraîtrait difficile de civiliser un peuple qui a si peu de besoins et qui semble se contenter des produits de la terre et de l’abri du ciel ; mais les Bédouins ont de grandes passions et de grandes haines qui prennent toute leur source dans des inimitiées invétérées et dans un violent désir d’assurer la domination de leur race particulière. En général les tribus sont naturellement jalouses les unes des autres, et elles se haïssent plus entre elles qu’elles ne haïssent encore les étrangers. On peut espérer en exploitant avec circonspection ces passions et ces haines de les mettre souvent en contact avec une civilisation qui, peu à peu, leur créera tant de nouveaux besoins qu’ils finiront par être forcés de l’accepter. Ce moyen peut être long, mais il est sûr. Quelque mauvais que soit ainsi le service que nous leur rendrons, la France en retirera et de la gloire et du profit.

L’industrie des Arabes est en parfait rapport avec leurs besoins : ces derniers étant bornés au strict nécessaire, l’autrô ne dépasse guère cette limite. La culture du blé, de l’orge, du seigle, des pois, des lentilles, du mais, forme toute leur in-

dustrie agricole ; ils ne sèment et ne récoltent guère pour les besoins de leurs familles. Quand le douar est fixé près d’un pâturage qui peut suffire longtemps aux troupeaux delà tribu, ils cultivent des citrouilles, des concombres, des melons, des tomates, des poivrelongs. Ils vendent l’excédant de ces productions, les jeunes têtes de leurs bestiaux, des fromages, du beurre, de la volaille, des peaux de bêtes ainsi que des plumes d’autruche. Ils achètent avec le produit de ces ventes ce dont ils ont besoin en ustensiles, étoffes, poudre, armes, et, comme les Berbères, enfouissent le reste de leur argent. C’est encore là un de leur principaux points vulnérables. Le mobile de l’intérêt fera plus pour la civilisation que la force des armes : avec le premier on s’attachera facilement les Bédouins ; avec l’autre on ne pourra que les exterminer ou les refouler dans le désert.

Tout le temps que le Bédouin ne donne pas à l’agriculture, à sa garde du troupeau et à la guerre, il le passe dans la quiétude et l’oisiveté. Il reste des journées entières à la porte de sa tente, fumant ou prisant, et passant de longues heures à contempler son cheval, le compagnon de ses dangers, l’ami fidèle de sa vie accidentée. Le cheval c’est la moitié de son existence, le point où se concentre une de ses vives affections : l’Arabe en effet n’aime que quatre choses : son cheval, son sabre, sa langue et le nom de son père.

Les chevaux sont divisés en deux castes bien distinctes : les Qâdiskis et les Qôclanis. Les uns et les autres sont de moyenne taille, sans luxe de forme, mais vigoureux, rapides, infatigables et d’une grande sobriété : lorsqu’ils restent oisifs, l’Arabe leur laise brouter pour toute nourriture l’herbe des pâturages; il leur donne un peu d’orge et de la paille hachée quand ils doivent travailler. La nuit on leur met une entrave aux jambes de devant et on les attache par une longue longe à des piquets fichés en terre. Les Qâdislds sont les chevaux de race inconnue : ils sont peu prisés et employés aux travaux communs. Les Qôclanis , au contraire, sont ceux dont la généalogie remonte à des milliers d’années; cette race est presque l’objet d’un culte. On apporte le soin le plus vigilant à empêcher

toute mésalliance : pendant qu'aucun registre ne constate l’état civil de leurs enfants, plusieurs témoins sont toujours appelés à la naissance d’un poulain, et un acte de nativité en bonne et due forme est signé par eux. Aussi les Arabes qui ont perdu la généalogie de leurs rois, ont-ils précieusement conservé celle de leurs chevaux.

Le culte des ancêtres fut, avec la religion des tombeaux, commun à l’antiquité entière ; les Arabes n’ont pas répudié cette belle tradition qui suppose la liaison et la succession des familles. Avant Mahomet, à la pierre tumulaire d’un parent ou d’un ami, l’Arabe attachait un chameau et l’y laissait périr de faim, pour que le parent ou l’ami ne fût pas obligé d’aller à pied lors de la résurrection générale des êtres. Aujourd’hui cette coutume a disparu, mais le cadavre est lavé avec soin, savonné avec une décoction d’aromates, exposé à une fumigation de benjoin et d’encens et paré de vêtements neufs. Après un jour et une nuit, dès le lever du soleil, le corps placé sur un brancard est transporté à la tombe qui a été préparée pour lui : les parents et amis l’accompagnent chantant, pendant le trajet, une hymne funèbre. Arrivé au lieu où il doit être enseveli, on le dépose sur le bord de la fosse et son plus proche parent s’écrie, en lui tendant la main : — « Frère, ré- « veille-toi, reviens au milieu de ceux qui t’aiment! » Puis se tournant vers les assistants : — « Hélas, dit-il, il n’a point « répondu.... il dort du sommeil des justes : que le prophète « lui ouvre les portes du ciel ! qu’ Allah le reçoive dans sein ! » Le corps est alors déposé dans la tombe qui reste vide et qu’on recouvre de larges pierres sur lesquelles on élève un petit mur d’un pied de hauteur environ. La famille y vient huit jours durant brûler de l’encens, prier et pleurer. Les enfants des veuves et les orphelins qui viennent y faire leurs dévotions y ont part, pendant un mois, si la famille est aisée, à une distribution de figues, de dattes et de raisins secs.

L’Arabe est plus religieux que le Kabyle, mais beaucoup moins que le Maure. Cependant il pratique plus religieusement que ce dernier certains préceptes du Coran , tels que celui de s’abstenir de vin et de boissons alcooliques ; mais il

est d’autres préceptes, celui des ablutions surtout, qu‘il néglige trop. Les femmes principalement auraient, sous ce rapport, bien besoin d’une réforme.

Les Bédouines sont mal propres et généralement laides. De douze à quinze ans cependant, elles ont une figure assez amenante, mais elles sont petites, rebondies, et les lignes onduleuses de leur corps manquent totalement de grâces et d’harmonie. Ce vice est dû à ce que, dans leur jeunesse, elles sont dressées à porter des fardeaux. Dès l’âge de cinq ans, les mères, pour les habituer à porter des charges d’eau et de bois, les font tenir pendant une heure environ , par jour, courbées vers la terre avec une pierre de huit à dix livres sur les reins.

Leur habillement se compose d’une longue chemise en laine blanche, grossière étofiecpi’ elles ont tissée elles-mêmes, une corde en crin noir ou une ceinture de cuir incrustée de plaques métalliques, ramasse les plis de la chemise et les maintient autour des hanches. Leurs cheveux, qu’elles ont fort longs et fort beaux, sont entourés d’un cordon rouge et roulés autour de la tête en plusieurs spirales, de manière à former un turban : quelques petites mèches, ménagées à dessein, entrelacées de rubans rouges auxquels sont suspendues des pièces de monnaie, flottent vaguement sur les épaules ou descendent assez coquettement sur le front et les tempes. Un grand collier, formé de clous de girofle, d’ambre brut, de morceaux de corail ou de cuivre ; de grandes boucles d’oreilles de cuivre fixées au nombre de quatre ou de cinq, non seulement au lobule, mais encore à l’hélix; de grands anneaux en cuivre aussi aux poignets et aux chevilles, et enfin des tatouages non seulement à la figure, mais encore sur la presque totalité du corps, complètent leur ajustement. Elles vont ordinairement à visage découvert.

La vie de la Bédouine est pénible et n’a rien de l’insouciance, de la voluptueuse apathie de celle des Mauresques. La Bédouine n’est, en quelque sorte, qu’une bête de somme de plus dans le ménage. C’est elle qui trait le bétail, bat le beurre, fait le fromage, moud le blé, prépare la nourriture de la famille, va chercher parfois, à de grandes distances, l’eau et le

bois : c’est elle qui sûigiïè les bêtes de charge, fait les travaux du labourage, lave les pieds de son mari quand il revient de course. Elle traversé le désert à sa suite portant quelquefois sur son dos un ou deux enfants, sur ses épaules ou à sa main, des ustensiles de ménage, tandis que lè Bédouin, à cheval ou étendu sur sa natte, fume tranquillement sa pipe ou bien, pendant ses longs jours de repos, s’occupe à peine à fabriquer quelques objets nécessaires à la famille et à tresser, avec des branches d’osier et des fragments d’écorce d’agave, des nattes, des paniers et des ruches à miel fort habilement construites.

Le mariage, chez lés Bédouins, se pratique comme chez les Kabyles et les Maures, selon le mode antique. Le gendre futur fait des présents au père ou à la inère, et obtient la fille : le cadi ou le chef de la tribu confirme l’union. Cet usage se pratiquait chez les anciens habitants de l’Inde, de la Grèce, de l’Espagne, de la Germanie, de la Thrace; les Gaulois n’en avaient pas d’autre. Il en était de même du temps des patriarches où, celui qui épousait une fille, l’achetait, soit par des services rendus au père, soit par des dons. Abraham charge Eliezer de présents en l’envoyant demander Rebecca pour Isaac. Jacob, pour épouser Rachel, sert Laban pendant sept ans. Sichem, demandant en mariage Dina, dit à Jacob : « Je vous donnerai tout ce que vous voudrez. » Cette coutume a été longtemps après générale. Homère fait dire à Agamemnon à Achille, qu’il lui donnera une de ses filles sans exiger le moindre présent. Pausanias rapporte que Danaüs ne trouvant pas à marier ses filles, à cause du crime horrible qu’elles avaient commis, Fit publier qu’il ne demandait pas de présents à ceux qui voudraient les épouser.

Les femmes n’étant pas enfermées chez les Bédouins et les deux sexes étant libres de se voir, les mariages sont mieux assortis que chez les Maures, et la fidélité conjugale mieux observée. Aussi, malgré des tentatives assez communes de séduction, ne peut-il s’établir que très exceptionnellement une intimité entre les Français et les Bédouines. Cette sévérité de principes des femmes ressort évidemment d’un ordre social dour lequel on professe en France le mépris le plus outreeui-

Ul ALGÉRIE,

dant et qu’on jugerait avec plus de réserve si l’on voulait se donner la peine de rapprocher deux faits qui ne manquent pas d’analogie. Une occupation de quinze années n’a pu amener aucun changement dans cette sévérité de principes des femmes arabes : c’est plus que de l’antipathie, c’est une sorte d’horreur qu’elles éprouvent pour ceux qui sont maîtres chez elles. Cette exaltation de patriotisme a bien son mérite, surtout si on met en regard ce qui se passa en France lors de l’invasion de 1814 et 1815, où, après quelques jours 'd’occupation, les ennemis furent assez généralement traités par les femmes sur un pied d’égalité parfaite avec les Français.

Revenons aux mariages des Bédouines.

Lorsque les conditions ont été débattues et acceptées de part et d’autres, les époux sont fiancés par la simple déclaration du cadi ou du scheik. La cérémonie nuptiale n’a lieu qu’un an après les fiançailles. Dès le matin du jour fixé pour la noce, les parents et amis de la fiancée se rendent chez elle et la parent de ses plus beaux vêtements. Les amis et les parents du mari se présentent alors précédés de deux femmes dansant un pas lent au son d’une musique composée de cornemuses et de tambours de basques. Chaque homme fait un cadeau à une des danseuses, et la fiancée se prépare à quitter la tente de son père ; elle monte sur un chameau et s’assied dans un fauteuil d’osier recouvert de nattes ou de fourrures. Ses amies ou ses parentes suivent à pied le chameau ; le mari vient après au milieu du groupe des invités à pied ou à cheval , qui disposent leurs fusils et leurs pistolets pour une décharge générale. Le cortège se met en marche dans cet ordre pour la tente de l’époux. Pendant le trajet, ce dernier cherche à s’approcher de sa fiancée, mais les femmes qui entourent le chameau lui barrent le chemin en poussant le cri lou fou lou! qui est à la fois un signe de réjouissance ou de tristesse suivant la modulation du ton sur lequel il est prononcé.

A cent pas de sa demeure, les femmes lui livrent le passage : il s’approche de sa fiancée, l’enlève malgré sa résistance et l’emporte dans sa tente où il reste seul avec elle. Le cortège s’arrête ; le marabout se tient sur le seuil de la tente debout,

les mains levées au ciel; quatre des amis ou parents des époux se placent aux angles de la tente, tenant leurs fusil en joue ; autant de jeunes filles prennent place à côté d’eux et brûlent des arômes et des parfums. On observe le plus profond silence, et au moment où un cri retentit sous la tente, les jeunes filles répètent trois fois le cri de l’épousée; alors le marabout s’écrie : « Frères, le prophète a béni cette union, vous « comptez un enfant de plus dans la tribu. » Une salve générale accueille ces mots.

La cérémonie n’est pas terminée là. Auprès de la tente, dans un espace ombragé d’arbres et ménagé à ce sujet, est servi dans une partie le repas de noces sur des nattes étendues sur le sol. Tout auprès sont les nippes, les bijoux, les vêtements que le mari a donnés à sa femme ; l’époux sort de la tente et se dirige vers ce lieu où les invités le suivent; les femmes se séparent des hommes, formant ainsi deux groupes séparés. Un vieillard harangue l’assemblée ; à un signal donné, les hommes courent vers la tente du mari et en ressortent en poussant de grands cris : un y rentre, et paraît peu après, portant la mariée sur ses épaules qu’il va déposer en courant au milieu des femmes ; alors la nouvelle épouse étend les bras et tous les hommes tournent le dos aux femmes, qui la déshabillent complètement et lui passent la chemise, la tunique, et les plus beaux des vêtements donnés par le mari. Cette opération terminée, les hommes se retournent, et une femme pose sur la tête de la mariée un grand voile qu’elle baisse aussitôt. Alors commencent la fête, les danses et les chants, espèces d’épiihalames dont voici un échantillon assez curieux.

« Heureux fils du Prophète! remercie Allah de t’avoir « choisi une épouse si riche en perfections.

« Célèbre dignement ce beau jour en desséchant le pis de « tes troupeaux : qu’à ton festin de noces le lait coule à grands « flots ! que le miel, le beurre odorant et les chevreaux rôtis « y soient servis en abondance. Les frères de la tribu conser- « veront ainsi longtemps le souvenir de ce beau jour.

« 11 est blond, le visage de ta compagne, blond comme la « moisson soyeuse que les feux du soleil ont dorée.

« Et sur sa grasse poitrine regarde les mamelles aussi fi pleines que celles de ta chèvre la plus féconde : bénis le « Prophète ! elles sont à toi !

« Oh! qu’avec délices tu enlaceras sa ceinture, plus large <l que les vastes flancs d’une génisse !

« Ses doigts sont savants à préparer le couscoussou et plus a habiles à tisser les étoffes que l’araignée à ourdir sa toile.

« Tu tressailleras d’aise en la voyant se promener orgueila leuse et fière comme une chenille sur la verte feuille du « palmier.

« Heureux époux ! engraisse-la bien de dattes et de froment a pour qu’elle devienne épaisse et ronde.

« Dure et patiente comme la robuste chamelle, elle peut te a suivre aux courses lointaines du désert et partager tes fac( tigues et tes dangers.

« Lorsqu’après le combat tu ramèneras au douar ton cour- « sier harassé, elle essuiera la sueur de ce noble compagnon a de ta gloire.

« Puis elle présentera à tes lèvres ardentes le lait aigre qui a rafraîchit et t’endormira sur son sein au bruit d’une chanson « guerrière.

« Le Ciel fa enrichi d’un précieux trésor : remercie le a Prophète, jeune homme ! Célèbre dignement ce beau jour a en desséchant le pis de tes troupeaux ! Qu’à ton festin de « noces le lait coule à grands flots ! Que le miel, le beurre a odorant et les chevreaux rôtis y soient servis avec abondance. <c Tes frères de la tribu conserveront ainsi longtemps le sou- € venir de ce beau jour. »

Après ce chant, la mariée qui n’a pas pris part au festin et aux danses et est restée assise seule sur un tapis, est amenée dans la tente de son mari par les femmes qui ne la quittent qu’en versant des torrents de larmes. Le marabout qui a assisté à la noce reçoit un présent; les invités font une dernière décharge de leurs armes et tout rentre dans l’ordre accoutumé.

Les marabouts exercent une grande influence sur la tribu ; ce sont des Arabes plus instruits que les autres, issus souvent des principales familles et sachant plus ou moins lire et expli-

quer le Coran. Leur vie est fort austère et méditative : ils ont toujours un chapelet à la main dont ils déroulent les grainsen marmottant quelque prière ou récitant des versets du Coran. Ils sont médiateurs dans les différends entre particuliers, souvent entre les tribus dans les discussions fréquentes auxquelles donnent lieu la possession d’un puits, d’un pâturage, ou bien encore ces haines invétérées qui tiennent presque toutes les tribus divisées entre elles. Les marabouts sont réputés savants et saints ; leur science et leur sainteté sont hériditaires si les enfants savent par une conduite régulière en maintenir l’influence. Abd-el-Kader est fils de marabout et marabout lui-même. Ils sont les médecins, les prophètes des tribus, exercent une espèce de sacerdoce dans la plupart des actes civils, sont en grande vénération et vivent des cadeaux de toute nature qu’ils reçoivent en échange des services qu’ils rendent.

Depuis l’occupation française et l'état permanent de guerre où est l’Algérie, l’organisation civile des Arabes est souvent fort incomplète et les kadis surtout, ces juges vraiment populaires, manquent souvent. Les contestations sont alors portées devant le marabout qui les juge, et il est curieux de constater que le respect des Arabes pour la justice est tel, qu’une fois un juge accepté, son jugement quel qu’il soit est fidèlement exécuté par les parties. Nous pouvons rapporter à ce sujet une cause fort curieuse qui, à défaut de cadi, fut soumise à un marabout. Le jugement qui intervint, dont nous avons été témoin, n’eut pu, en France avec nos formes judiciaires et l’aide du Code civil, être ni si judicieux, ni si juste. Voici ta cause.

Dans une village du centre, habité par des Arabes sédentaires, généralement assez aisés, vivait un renegat français, né à Saint-Tropez, ancien esclave de la Régence et qui avait dû sa liberté à l’expédition de lord Exmouth, en 1816. Il s’était établi à l’intérieur et avait amassé une fortune assez considérable à vendre de l’ambre brut et des coraux aux femmes bédouines, et des perles fausses aux mauresques et aux femmes arabes. Il avait pris le nom cl’ Ali, et avait pour voisin un Arabe pur sang qui avait épousé la fille d’un scheik d'une tribu de l’Atlas

et qui passait pour une reine de beauté : elle se nommait Brerra, et F Arabe Sidi-Hamet-Mustallah. Aîi avait vu du haut de sa terrasse la belle Brerra et en était devenu amoureux : il avait même été assez heureux pour s’en faire remarquer.

Sûr d’être aimé de Brerra, il rêva aux moyens de s’assurer sa conquête, mais la jalousie et la garde sévère de Sidi-ÏÏamet semblaient devoir les rendre tous impossibles. Sous aucun prétexte, il ne put jamais parvenir à pénétrer dans la maison de l’Arabe.

Un jour, cependant, talonné par l’amour, il vit Sidi-Hamet à la mosquée, l’attendit à la sortie et lui demanda s’il ne pourrait pas l’obliger de lui garder en dépôt jusqu’à son retour d’un long voyage, un coffret rempli de perles orientales ; il lui offrit de lui en donner une garniture de tête pour reconnaître son obligeance. Ébloui par l’offre et l’intérêt, Sidi-ÏÏamet accepta et prit heure avec Ali pour recevoir le coffret chez lui. Le renégat ne demandait pas autre chose, il ne voulait cette fois qu’entrer dans la maison de Sidi-ÏÏamet et voir les obstacles qu’il aurait à surmonter pour enlever Brerra : à l’heure convenu il se rendit chez l’Arabe, lui remit la cassette, s’assura qu’un seul esclave était à son service et sortit remettant à son retour l’exécution de son projet.

Il feignit de partir, et au bout de quelques jours il revint chez Sidi-ïïamet réclamer le dépôt. 11 le reçut des mains de l’Arabe, et reconnut son obligeance par le don d’un écrin si magnifique que son jaloux rival émerveillé l’invita à une collation. Ali, au comble de la joie, se fit cependant prier et ne céda qu’aux pressantes sollicitations de l’Arabe, qui fit servir des fruits, des confitures, du laitage, du miel, etc. Après la collation, on prit, selon l’usage, le café. Quand le moka fut versé et les pipes garnies, Ali feignit de se rappeler qu’il avait oublié chez lui une des pièces les plus belles de l’écrin et donna ordre à l’esclave de Sidi-Hamet d’aller la chercher, en lui indiquant l’endroit où il pourrait la trouver. L’esclave sortit, et peu après, au moment où l’écrin absorbait toute l’attention de Sidi- Hamet, il jeta sur sa pipe allumée une pincée d? Âscliischim, espèce de poudre d’un narcotisme foudroyant, qui pourrait

bien n’être que le datur a stramonium. Â la première bouffée que tira l’Arabe de sa pipe, il tomba en syncope. Profitant de son étourdissement et de l’absence de l’esclave, Ali se leva, ouvrit les portes, arriva jusqu’à Brerra, l’enveloppa, sans quelle s’en défendît, dans un ample takelilah maure, la prit dans ses bras et la confia à un esclave qui l’attendait avec un chameau près de là. Il rentre ensuite auprès de Sidi-Hamet qui était encore plongé dans sa léthargie somnolente. Quand il se réveilla peu après, son esclave avait rapporté la pièce qui manquait à récrin; Ali fumait tranquillement son chihouk, recevant hypocritement les excuses de Sidi-Hamet sur cette subite indisposition, et tout, dans la maison, était comme avant, moins Brerra qui n’y était plus.

Après une heure de protestations et de confidences amicales, Ali prit congé de Sidi-Hamet et rentra chez lui. Impatient de donner l’écrin à Brerra, l’Arabe vola auprès d’elle et ne la trouva pas. Ne sachant qui accuser de ce rapt , il se rendit chez Ali et le vit dans sa cour jouant tranquillement avec un jeune chien baléare : race admirable, peu connue en France, qui tient du levrier et du chien d’arrêt et qui a toutes les qualités de l’un et de l’autre ; on les appelle dans le pays chiens de nuit. Si Sidi-Hamet eût eu des soupçons, cela seul aurait suffi pour les dissiper : Ali , qui avait prévu la visite , l’attendait dans cette puérile occupation. Sidi-Hamet lui conla son malheur : Ali s’indigna contre les ravisseurs et lui offrit des chevaux pour aller à leur poursuite. Il fit prendre à Sidi- Hamet une route où il savait que Brerra n’était pas, et lui prit celle où il savait qu’elle était. Peu de temps après et pendant que Sidi-Hamet suait sang et eau à la poursuite de sa belle, Ali était avec elle dans une de ses maisons de campagne où on l’avait conduite par son ordre. 11 lui fut facile de i’y tenir cachée, et un an après cette aventure, Brerra qui, par les minutieuses précautions d’Àli, avait échappé aux recherches de l'Arabe, mit au monde un enfant mâle qui fut nommé Ali- Ben-Ali.

Cinq ans après, en 1843. Ali mourut en instituant Ali-Ben-Ali pour son seul héritier, prélevant seulement sur

la donation une somme de 4,000 houdjoux (7,000 fr.) pour servir de douaire à Brerra.

Alors seulement l’Arabe apprit l’infernale fourberie du renégat. Il réclama juridiquement la femme et l’enfant et mit d’autant plus d’acharnem&nt dans ses poursuites, qu’il comptait s’approprier les biens dont avait hérité Ali-Ben-Ali.

Une pareille affaire portée devant nos tribunaux aurait peu embarrassé nos légistes. Expliquant rigoureusement la disposition légale, is pater est quem nuptice demonstrant , ils auraient rendu Ali-Ben-Ali à l’Arabe, auraient condamné Brerra comme adultère et comme bigame, et, contre la dernière volonté du testateur, ils auraient, par le fait, investi Sidi-Hamet de la fortune de son rival. Des plaidoiries, des mémoires auraient obscurci la question ; des années entières se seraient écoulées avant sa solution, et un jugement fort bien motivé, mais fort ridicule, aurait consommé une grande injustice. Une neure suffit au marabout pour entendre les parties et rendre le jugement suivant :

« Allah seul est grand et Mahomet est son prophète ! Ouï « les parties.

« Sidi-Ben-Hamet-Mustaliah peut réclamer comme sien « l’enfant Ali-Ben-Ali qui était dans le sein de Brerra et « qui s’est levé.

« Brerra ayant été ravie par la violence, ne peut être con- « sidérée comme adultère et rentre dans le droit commun des « épouses légitimes.

« Mais Ali-Ben-Ali n’ayant hérité d’Ali qu’en qualité de « son fils légitime , perd ses droits en perdant ce caractère, « et Sidi-Hamet ne peut, en son nom, réclamer la succes- « sion. D’autre part, Brerra ayant droit au douaire que lui « avait assigné Ali comme épouse de premier ou de second « rang, Sidi-Hamet ne pourra la reprendre qu’en lui eh as- « signant un pareil comme indemnité légitime de celui « quelle perd. »

L’Arabe préféra renoncer à la mère et à l’enfant.

A ce fait dont nous pouvons garantir l’authenticité, nous pourrions en joindre d’autres de la même espèce qui prouve-

raient combien il faut de discernement et de circonspection quand on veut toucher aux institutions d’un peuple que, soit dit en passant, les administrateurs français ont la prétention de vouloir gouverner, avant même de s’être donné la peine de l’étudier et de le connaître. Nous verrons dans le cours de cette histoire combien une telle présomption a fait accumuler fautes sur fautes. En les signalant, nous aurons moins en vue un but de critique que l’espoir qu’elles serviront de leçon pour l’avenir.

Turcs. — Avant l’occupation de l’Algérie par les Français, les Turcs, quoique en grande minorité, étaient les dominateurs du pays, Ils occupaient tous les emplois civils et militaires. Les janissaires, comme on l’a vu , ne se recrutaient que parmi eux. On comptait cependant dans cette milice un grand nombre de renégats maltais, albanais, corses, circassiens, grecs, etc. Après la prise d’Alger en 1830, quelques Turcs se retirèrent dans diverses contrées de laRégence, la majeure partie quitta l’Algérie. Depuis lors, ceux qui y sont restés vivent dans l’isolement et ne forment corps nulle part. Nous n’aurons pas dès lors à nous en occuper.

Koulouglis. — Issus, comme nous l’avons dit de pères turcs et de mères africaines, les Koulouglis étaient en dehors de la caste turque. Ils ont été plus ou moins intimement liés aux annales de la Régence, et quoiqu’ils n’v aient jamais joui d’une haute considération, c’était parmi eux que se recrutait le corps des Spahis. Généralement riches, ils n’exercent ni profession, ni industrie, ils passent leur vie dans les cafés ou leurs maisons de campagne avec toute l’apathique insouciance des Orientaux. Cette caste aura sous peu d’années disparu entièrement de l’Algérie ou se sera confondue avec les Maures d’où elle sort par les femmes.

Juifs. — La population juive, très nombreuse en Algérie, vit dispersée sur tous les points de l’ancienne Régence et principalement dans les villes et villages du littoral. Malgré les mauvais traitements qu’elle a eu à subir de la part des indigènes et l’infériorité sociale à laquelle elle avait été condamnée, elle s’y est maintenue et a accaparé les principales branches d’m-

ciustrie. Elle y a conservé, comme partout, son cachet physionomique et ses mœurs mercantiles.

Les juifs sont venus en Algérie par plusieurs immigrations successives. Il est hors de doute que dans la haute antiquité, ils n’aient habité une partie de l’Hedjax et de l’Yemen, ou encore aujourd’hui, un voyageur moderne, le docteur Yolf, a retrouvé les juifs Beni-Beko puissante tribu de près de soixante mille âmes, dont l’existence avait été déjà signalée il y a plusieurs siècles. C’est de-là, ou bien longtemps avant la grande migration arabe et la destruction de Jérusalem, qu’ils vinrent s’établir dans les régions atlantiques. Aboulfeda et d’autres historiens arabes disent positivement qu’au VIIe et VIIIe siècle , de nombreuses tribus berbères d’Afrique professaient le judaïsme. Or, il s’était écoulé trop peu de temps pour que les populations juives, chassées de Judée, par les expéditions deVespasien et de Titus, aient pu convertir au mosaïsme des peuplades aussi peu sociables que les Berbères. L’époque du sac de Jérusalem fui une seconde immigration. La troisième et la principale eui lieu lors de la grande persécution espagnole au XI Ve siècle, qui chassa les juifs d’Espagne quelque temps après l’expulsion des Maures. Voici à ce sujet une légende juive, qui est un article de foi parmi les juifs de l’Algérie, et qui laisse ce fait hors de doute.

« Les musulmans d’Espagne avaient permis aux enfants d’Israël d’habiter avec eux, de se livrer au commerce et d'exercer librement leur religion sainte.

« Les chrétiens les chassèrent et reconquirent ce beau pays. Pendant quelque temps ils laissèrent les enfants d’Israël tranquilles; mais envieux des richesses qu’ils avaient amassées par leur travail, ils ne tardèrent pas à les tyranniser.

« C’était en 1390. Simon Ben-Smir était grand rabbin de Séville. Il fut chargé de fers et jeté en prison avec soixante des principaux chefs des familles juives. Cet acte arbitraire fut le signal de cruautés plus grandes encore que toutes celles qu’ils avaient éprouvées jusqu’alors. La mort du rabbin et de ses compagnons d’infortune fut ordonnée, et ils allaient être exécutés, lorsque le ciel les délivra par un de ces miracles dont

les annales des enfants d’Israël offrent tant d’exemples.

« Tous ceux qui étaient avec Simon voyant approcher leur dernière heure, accablés de douleur, s’abandonnaient au désespoir ; mais ce grand homme restait calme et semblait se résigner avec courage à son malheureux sort. Tout-à-coup ses yeux se remplirent de feu, sa figure s’anima et un rayon de lumière brilla autour de sa tête. Dans ce moment il prit un morceau de charbon, dessina un navire sur la muraille et se tournant ensuite vers ceux qui pleuraient, il leur dit d’une voix forte : « Que ceux qui croient à la puissance de Dieu et qui veulent sortir d’ici à l’instant même, mettent le doigt sur ce vaisseau.

« Tous le firent, et aussitôt le navire dessiné devint un navire véritable qui se mit de lui-même en mouvement, traversa les rues de Séville, au grand étonnement des habitants, sans en écraser un seul, et se rendit droit à la mer après avoir recueilli tous nos frères gémissants.

« Le vaisseau miraculeux fut conduit par le vent dans la rade d’Alger, ville qui n’était alors habitée que par des mahométans. Sur la demande que leur firent les juifs de s’établir parmi eux, les Algériens, après avoir écouté le récit de la manière dont les enfants d’Israël avaient échappé à la cruauté des chrétiens, consultèrent un marabout fameux qui vivait à Miliana. Sur sa réponse qu’il fallait accueillir les enfants d’Israël, ils eurent la permission de débarquer, et les habitants, ayant à leur tête les chefs de la religion et de la loi, sortirent en foule pour les recevoir. »

En élaguantla partie miraculeuse de cette tradition, il reste le fait de cette grande immigration du quatorzième siècle qui explique la grande quantité de juifs habitant les divers États barbaresques. Sur quatre millions de sectateurs que, d’après le géographe Balbi, compte le judaïsme, près de cent cinquante mille habitent l’Algérie, Tunis ou le Maroc. Ils forment près du quart de la population d’Alger et les quatre cinquièmes de celle d’Qran. Ils s’occupent peu ou point d’agriculture, mais ils exploitent tous les genres de commerce ou d'industrie. La haute classe fait la banque et le haut commerce : elle

a des comptoirs dans toutes les villes ; la classe moyenne e&? celle dans les arts délicats : la bijouterie, l’horlogerie, la broderie sur vêtements ; le menu peuple exerce de [préférence les professions de tailleur, cordonnier, passementier, mercier, ferblantier : tous sont courtiers ou agents d’affaires. Avant l’abolition de la course, une de leurs spéculations les plus lucratives était d’acheter les prises des corsaires qui ne convenaient pas au pays, telles que vins, eaux-de-vie, chair salée, poisson mariné, etc., qu’ils avaient à vil prix et renvoyaient sur les marchés d’Europe où ils réalisaient d’énormes bénéfices.

Les femmes juives sont généralement jolies et jouissent d’une grande liberté. Dans les classes les plus pauvres on trouve des figures délicieuses de grâce et de régularité. Mais par malheur la misère et la prostitution passent souvent par là. 11 est juste de dire que les classes juives riches combattent de tout leur pouvoir, par des dons et des aumônes, ces deux fléaux, a Demander, c'est le droit du pauvre; le devoir du riche c’est de donner , » dit le Talmiid : et cette maxime est pratiquée par les juifs envers leurs coreligionnaires, avec un élan et une délicatesse de charité qui feraient honneur aux populations chrétiennes d’Europe si, parmi ces dernières, les classes riches songeaient à prélever pour leurs frères pauvres une faible partie de ce qu’elles prodiguent à leurs chiens et à leurs chevaux.

Depuis l’occupation française, les juifs de l’Algérie sont rentrés dans le droit commun et ne sont plus soumis aux mille avanies insultantes et odieuses, stygmate flétrissant que la domination turque leur avait imposé comme une condition de la tolérance. Bien plus, on leur a même accordé certains privilèges dont nous aurons à nous occuper dans le cours de cette histoire : et en cela, la transition de l’état social juif, quoique juste en principes et faite dans les meilleures intentions du monde, pourrait bien avoir été un pen trop brusque. Ce qui peut rassurer, c’est que les juifs ne sont guère disposés à en abuser et que prêts, partout et toujours, à accepter une domination quelconque, l’esprit de révolte et d’insubordination est

celui qu’on a le moins à leur reprocher. Mais peut-être eût-il été plus politique de les laisser pendant quelque temps encore dans un état d’infériorité pour ne pas heurter trop profondément les préjugés des Maures et des Arabes à leur égard et ménager des susceptibilités qui, pour être injustes, n’en ont pas moins amené des jalousies et des défiances qu’il eût été plus prudent de prévenir.

Nègres. — Les Nègres qui ont embrassé l’islamisme vivent en Algérie sous la loi commune. Leurs familles jouissent des mêmes droits que les Maures et les Arabes. La plupart étaient tirés de la Sénégambie, du Tafilet ou de Tombouctou ; d’autres étaient fournis par les Mozabites, habitants du Grand-Désert, qui les enlevaient pendant qu’ils venaient vendre ou échanger le sel que les lacs d’eau saumâtre de l’Afrique intérieure déposent sur leurs bords : ils les vendaient ensuite aux tribus berbères les plus méridionales, les Touaths ou autres, qui les achetaient en moyenne la valeur d’une charge de dattes de quatre chameaux, seize quintaux environ valant au moment de l’échange 25 houdjoux (46 fr.) Ces esclaves, vendus ensuite aux tribus marocaines qui font principalement ce genre de commerce, étaient livrés sur les marchés à des prix variant depuis 100 jusqu’à 500 houdjoux (180 à 900 fr.) Les femmes jeunes qui savaient coudre et diriger un ménage atteignaient seules ce dernier prix. Aujourd’hui les choses sont à peu près dans le même état : seulement les nègres qui ont pu se racheter ou à qui leurs maîtres ont donné leur liberté vivent, comme nous l’avons dit, en Algérie, sous la loi commune et forment une population qui a accaparé certaines professions, telles que celles de boucher et de badigeonneur à la chaux des murs et des terrasses des maisons.

Ils ont adopté les costumes et les sentiments religieux des Maures. Les femmes aisées s’habillent aussi comme les Mauresques : seulement elles ont beaucoup plus de liberté qu’elles et en abusent : il y en a d’une race entièrement noire, ayant des nez aquilins, des fronts découverts et des yeux de feu qui complètent un ensemble fort agréable. Les femmes pauvres conservent leurs vêtements d’esc'ave, une chemise, une culotte

courte et une pièce d’étoffe pour se couvrir la tête : elles entrent au service des dames turques ou mauresques et s’affectionnent assez généralement à leurs maîtresses. Les Nègres sont braves, courageux : dans l’occasion et les armes à la main, ils se conduisent sans reproche.

Hadjoutes, Biskris, Mozabites, Agrouaths, etc. — A l’ouest de la plaine de la Mitidja, est un groupe de montagnes dans lesquelles vivait une population de quatre à cinq mille habitants nommée Hadjoutes. C’était un ramassis de bandits qui, chassés des autres tribus comme fripons ou malfaiteurs, se réfugiaient là de toutes les parties de la Régence, et étaient parvenus à se rendre redoutables à leurs voisins. Toujours en guerre avec eux, ils avaient échappé à la domination turque. Depuis l’occupation française, quelques expéditions habilement concertées les ont chassés de leur repaire et ont dispersé ces bandes indisciplinées dont l’état habituel était le pillage et le crime.

Si ces contrées si souvent traversées par l’invasion étrangère offrent ainsi çà et là dans les gorges inaccessibles de l’Atlas, quelques rares populations dont le caractère exclusif est la soif du pillage et la férocité, c’est un fait exceptionnel. Ces altérations profondes sont toujours le résultat d’un état antérieur qu’il serait bon et utile de connaître. En les généralisant on s’expose à juger faussement une situation et à sanctionner des mesures dont les funestes effets pèsent ensuite de tout leur poids sur les déterminations ultérieures. C’est à la précipitation de bien de jugements de cette sorte, que l’administratien française a dû de grandes fautes que le temps n’a pu encore réparer qu’en partie.

Ainsi, par exemple, il existait à Alger, avant l’occupation française, une certaine classe de travailleurs, ayant même certains privilèges et appartenant à des tribus kabyles connues sous le nom de Biskris, Mozabites, Agrouaths etc. : c’était une sorte de population d’émigrants, qui, de l’intérieur du pays, ré-' fluaient vers Alger ou d’autres villes considérables pour y amasser, par leur travail, un petit pécule destiné à améliorer leur condition dans la contrée natale. Ces hommes forts, robustes,

laborieux, probes et fidèles avaient le monopole des boulangeries, des moulins, des bains publics : ils étaient commissionnaires, employés par le gouvernement aux travaux publics ou occupaient des places de confiance dans la domesticité. La nuit, la garde de la ville leur était confiée. Ils couchaient dans la rue, sous les auvents des boutiques, sur un banc en pierre ou en bois qui servait pendant le jour à l’étalage. Ces boutiques étaient sous leur surveillance spéciale, et si par hasard, ce qui était très rare, il s’y commettait un vol, ils en répondaient. Ils étaient enrôlés dans trois corporations représentant les trois tribus diverses et présidées par un chef appelé amin. Espèce de gérant d’une association industrielle, magistrat même de cette petite société, l’amin était chargé de la police du corps. Responsable devant l’autorité de la conduite des individus confiés à sa surveillance, il payait au dey un tribut annuel qu’il répartissait ensuite sur chacun des membres de la corporation. Les privilèges de ces corporations étaient protégés par des contrats écrits consentis par le gouvernement : les membres ne reconnaissaient que la juridiction de leur amin, s’écartaient du mahométisme dans quelques articles de détail et ne vaquaient aux cérémonies de leur culte que dans une mosquée située hors la ville et appropriée à leurs croyances particulières. Leur langue était un dialecte corrompu de l’arabe.

Les Biskris sortaient du midi de la Régence au sud du grand lac salé appelé Choit; les Mozabitesdu pays de Zab audelà du Grand-Atlas, assez avant dans le désert, à vingt jours de marche environ d’Alger.

Ces corporations subsistent encore sauf les monopoles et les privilèges. Bien plus, cette utile population est plus nombreuse qu’elle n’était à l’époque de la conquête : elle tend même à s’accroître. Et cependant cette population est de race kabyle, la seule laborieuse de l’Algérie, la seule qui n’appartient pas à la France, la seule enfin qu’on n’a jamais ou presque jamais cherché, par des moyens efficaces à s’attacher. Ces tribus du désert qui bravent les difficultés et les dangers d’un long voyage pour venir à Alger vendre leur travail* auraient*

avec bien moins de scrupule encore, échangé leurs produits contre notre argent.

L’établissement de relations pacifiques de commerce et d’industrie avec l’intérieur du pays n’était pas plus difficile que la conquête. En cette circonstance, comme bien souvent, le prestige d’une gloire réelle mais d’une utilité douteuse Fa emporté sur des considérations d’intérêt majeur. Nous aurons plus d’une fois occasion, dans le cours de cet ouvrage, de constater de pareilles fautes.

En exposant sommairement quelques traits généraux des populations de F Algérie, nous avons eu principalement en vue de rechercher les points de jonction par où la domination française pouvait plus facilement s’adapter avec une organisation sociale qu’il est presque impossible de remplacer sans un emploi permanent delà force, et qu’on ne peut conserver sans remettre tout en question. Déjà nous en avons signalé quelques uns : à mesure que nous avancerons, la relation des faits nous servira à signaler les autres. Mais cet aperçu serait insuffisant si nous ne le complétions par une succinte analyse du système administratif qui régissait ces populations avant F occupation française.

Organisation civile et politique de la régence sous la domination turque. — Après le Dey dont nous avons déjà défini les attributions, étaient huit fonctionnaires principaux :

Le ministre de la marine ( oiikil-el-kardj ) ;

Le commandant des troupes ( agha );

Le trésorier (Ichasnadji) ;

Le gouverneur de la cité {scheikh-el-belad) ;

Le chef des notables (naid-el-ctschraf) ;

L’inspecteur des haras ( kodja-el-kiel ) ;

Le chef des secrétaires (niecktoubdji);

Le curateur aux succesions (heit-cl-maldji).

L ’ oulcil-el-hardj était chargé de la comptabilité du matériel de guerre, du contrôle des travaux de l’arsenal et des prisons.

L 'agita régissait les affaires des districts de la plaine d’Alger [oulhans). Son autorité s’étendait sur toute la province. Il avait sous ses ordres les kaïds chargés de l’administration et des

affaires poliliques, et toutes les milices régulières, spahis, ahicls qui percevaient les impôts et faisaient la police.

Le khasnadji avait dans son département tous les services financiers; la levée, la rentrée des impôts, étaient spécialement sous sa surveillance.

Le sckdkh-el-betad avait dans ses attributions la justice municipale, la police locale, la salubrité, les établissements publics, etc. Il avait sous ses ordres les commissaires ( naïbs ) qui surveillaient la police, pourvoyaient aux dépenses locales et les chefs de corporation ( amins ) qui maintenaient l’ordre dans les diverses classes industrielles.

Le naid-el-aschraf était une sorte de président de l’administration civile et municipale. Ses attributions consistaient, dans les circonstances importantes, à réunir le scheikh-elbelad , les naïbs , les amins , afin de délibérer sur les mesures à prendre.

Le kodja-el-khid régissait les biens ruraux appartenant au domaine ( haouchs ), toutes les locations, ventes, échanges, transactions ou mutations auxquelles cette régie pouvait donner lieu étaient dans ses attributions spéciales,

Le mecktoubdji était chargé de la correspondance politique : c’était lui qui tenait les registres de la comptabilité de l’état, des réglements militaires et des milices.

Enfin le beit-el-maldji était le représentant né de tous les héritiers absents. L’ouverture des testaments, les litiges auxquels ils donnaient lieu, la revendication, au nom du domaine, soit de successions vaccantes, soit des parts revenant à l’état dans les cas prévus par la loi musulmane, étaient de son ressort.

La province d’Alger était divisée en oulhans (districts), en tribus et en douars. Plusieurs tribus réunies formaient un outhan, plusieurs douars une tribu, plusieurs tentes un douar. Ces outhans étaient administrés par des kdids (préfets), scheikh-cl-sdiion (espèces de maires), kadis (juges) et scheikhs (chefs). Tous ces fonctionnaires étaient sous la dépendance de l’agha qui sanctionnait toutes les affaires de l’outhan. Pour ces fonctions diverses il désignait les candidats : le pacha donnait l’investiture.

Les autres provinces de la Régence, celles de Constantine, d’Oran et de Tittery avaient une organisation à peu près semblable. Seulement elles étaient souverainement administrées par des beys (gouverneurs) nommés par le Dey, révocables à volonté, répondant du recouvrement des impôts et pouvant nommer à tous les emplois, sauf l’approbation du chef de l’Odjeac. Ils percevaient les impôts pour le compte de l’Odjeac ; et, comme ils ne pouvaient se maintenir au pouvoir qu’en achetant par des présents, la protection du Dey et des grands officiers, leur perception n’était rien moins que régulière. Aussi, leurs exactions , dont chaque grand dignitaire retirait du profit, étaient un mérite gouvernemental.

La force militaire de la Régence consistait en troupes régulières ou irrégulières. Les janissaires, tous turcs ou francs renégats, composaient seuls la milice. Les Iioulouglis, fils de Turcs ou de Mauresques, forman t le corps des spahis ; les zouaves, douères , zenati corps spéciaux appartenant à certaines tribus ou à certaines classes; les afiids, Nègres affranchis, et la cavalerie irrégulière que les beys amenaient de leur beylik, et les kaïds de leur district, complétaient la force militaire effective. L’ensemble de ces troupes s’appelait asker-el-maghzen (troupes du gouvernement). Excepté les janissaires, les spahis et quelques corps spéciaux, les autres servaient sans indemnité pendant un certain nombre de jours, après quoi elles avaient le droit de se retirer ; c’était le même service qu’en Europe sous la féodalité.

L’organisation militaire des janissaires était à peu près celle des troupes d’Europe. lisse subdivisaient en ■ compagnies (artas), subdivisées elles-mêmes en chambrées ou tables ( sofras ), composées de vingt soldats, un chef de chambrée ( oda-bachi ), et un trésorier chargé de la comptabilité et de la dépense (cukil-el-hardj). Un janissaire avait une ration de pain, de viande, d’huile, une part dans les produits de la course et une paye d’environ 1 franc par jour. Ils étaient tous fantassins : leur nombre ne dépassait guère 8,000. Les autres troupes régulières s'élevaient à peu près à ce chiffre.

Les grands officiers de la Régence, le Dey lui-mênté, Gor*

tant tous du corps de la milice, Savaient pour traitement que leur paye de janissaire ; mais chacun avait des parts déterminées, soit dans les prises, soit dans certains privilèges industriels ou commerciaux, mais surtout dans les licences (testeras) pour la vente ou l’exportation des produits monopolisés parle gouvernement, les marchés pour les fournitures, les amendes, les présents des consuls, des beys, et enfin les transactions de toutes sortes avec ceux qui espéraient quelque grâce ou redoutaient quelque châtiment.

Les impôts étaient répartis sur les personnes, les biens, les industries et les professions. Les impôts sur les personnes n’atteignaient que certains individus et n’existaient que dans les villes. Ceux sur les biens étaient principalement affectés aux campagnes. Les uns et les autres se payaient en nature ou en numéraire. Les répartitions en étaient arbitraires : comme il n’existait ni rôles ni états de produits, la cote partielle était réglée par l’usage, et le versement constaté par un simple enregistrement.

La perception des impôts était une espèce de fermage dont le montant et les époques de payement étaient fixés à l’avance.

La propriété foncière ou, pour être plus vrai, la propriété mise en valeur à titre individuel ou collectif, était grevée de quatre sortes d’impôts : Yachour, le ghrama, Yel-kebchi , la lezma. L ’achour était la dîme des récoltes dont le payement est formellement prescrit par le Coran ; le ghrama était une taxe par tente sur la culture du sol appartenant à l’Etat; Yelkebchi était un autre impôt d’un mouton par habitant de tribu pour droit de pâturage. Ces impôts divers étaient compris sous le nom générique de lezma lorsqu’ils se percevaient sur les Arabes nomades ou Bédouins. La perception de cette lezma ne s’opérait qu’avec de grandes difficultés. — Plusieurs compagnies de janissaires, formant environ un millier d’hommes, étaient réparties en camps-volants et envoyées chaque année à Tlemcen, Constantine et jusque au-delà du Grand-Atlas. Un agha commandait chacun de ces camps et parcourait le pays ipour lever cette lezma sur les douars. Les Bédouins, qui ne t, v il

payaient d’ordinaire que par force, quittaient parfois les lieux qu’ils occupaient aux époques qu’ils préjugeaient l’arrivée des janissaires. Si la moisson était faite, ils esquivaient l’impôt, sinon ils étaient obligés bon gré mal gré de l’acquitter.

Quelques mots sur le caractère général de la propriété en Algérie sont indispensables pour bien faire comprendre ces diverses espèces d’impôts.

En droit musulman et en fait, le sol y était avant tout propriété de Dieu. L’humanité ne le possédait et n’en jouissait que par inféodation. La disposition du sol appartenait dès-lors au Sultan qui représentait Dieu sur la terre,' au Dey qui représentait le Sultan, aukaïd ou au scheik qui représentait le Dey. L’individu n’usait alors de la terre qu’à titre de concession, à condition de culture et à charge de redevance.

Ce droit universel et absolu avait été modifié dans les villes par la donation constitutive de Y habous (1), la vente à l’ana (2) et d’autres coutumes dont nous aurons peut-être occasion de parler plus tard ; mais dans les campagnes, il était resté le principe général de la propriété foncière. Nul ne possédait qu’à titre d’usufruitier : bien plus, la possession n’était presque jamais individuelle , mais toujours collective. Le Dey ou son re-

(1) Dans les villes ou autour, il existait, assez rarement cependant, quelques propriétés libres dont l’échange ou la transmission étaient, dans certains cas, autorisés. Le droit universel du souverain subsistait cependant toujours, et pour avoir contre lui une garantie efficace, on avait imaginé ce habous. C’était une donation, faite par un propriétaire, de son bien à une corporation religieuse, avec réserve de l’usufruit pour lui-même et pour sa postérité, jusqu’à certaine génération déterminée ou jusqu’à extinction de sa race. La propriété recevait alors la seule garantie qui pût efficacement la défendre contre l’autorité. Mais cette forme protectrice introduisait dans le régime de la propriété de grandes complications et de nombreuses difficultés, ce qui explique suffisamment la limite du habous :

(2) La succession de la propriété, après la donation du habous , restait souvent indivise. Si l’immeuble avait besoin de réparations majeures, les héritiers étaient parfois ou hors d’état ou peu disposés à les faire, on avait alors imaginé une transaction par laquelle l’acquéreur contractait l’obligation d’une rente annuelle perpétuelle, et s’engageait à faire les constructions convenues en s’en réservant la propriété. Cette transaction qui introduisait un nouveau droit sur la propriété s’appelait vente à Xam.

présentant dans le beylik reconnaissait ou concédait une certaine partie de territoire à un scheik qui distribuait la terre aux chefs de famille. Le principe de cette distribution était basé sur les facultés de chacun, c’est-à-dire sur le nombre de bestiaux' de charrues et de bras qu’il pouvait employer à la culture. L’étendue de la terre dévolue était dès-lors la vraie mesure de l’importance sociale de l’individu dans la tribu. Dès qu’un Arabe avait pu acquérir une paire de bœufs, une charrue et des semences, il avait droit à cultiver la portion de terre qui lui était désignée par le scheik. La terre ne se vendait ni se louait. Elle n’était même pas transmissible par héritage, du moins en droit. Cependant les héritiers du chef de famille lui succédaient presque toujours dans la culture de la portion qui lui avait été octroyée. Mais la concession, dans tous les cas, contenait une clause résolutoire : c’était, si la terre restait inculte : il fallait ou cultiver ou faire paître : on ne pouvait ni transmettre, ni affermer, ni laisser reposer. La concession entraînait l’obligation de cultiver: sinon, elle était annulée de droit.

Telle était, sous le rapport delà propriété, toute l’économie du régime des tribus. L’impôt était alors à la fois une redevance pour les dépenses publiques et pour le loyer de la terre, et comme la terre était censée appartenir à Dieu, il y avait tel de ces impôts qui était de droit divin et dont la constitution n’était pas essentiellement religieuse.

Malgré ses formes multipliées, l’impôt territorial ou foncier formait à peine la moitié des revenus de la Régence. Les documents à ce sujet sont fort incomplets. La plupart des registres n’ont pas été retrouvés; on peut cependant présenter avec quelque exactitude l’évaluation suivante comme le chiffre le plus exact des revenus de l’Odjeac pendant les dernières années de la domination turque.

Impôts territoriaux, achour, tezma, etc. . 1,500,000 fr.

Impôts divers, fermes, amendes, monopoles, etc. . . . . 1,000,000 —

Tributs payés à l’Odjeac par le royaume de Naples, ta Suède, le Danemark, le Porlu-

gai, etc: . 550,000 —

Prix des concessions d’Afrique à la France. 200,000 —

Total. . . 3,250,000 îv.

Dans cette somme n’est pas compris le produit des prises dont le gouvernement avait un huitième. Le blocus exercé par la France pendant trois ans avait réduit ce produit à rien, et aucun document antérieur n’a permis de l’établir même approximativement.

Il nous reste à indiquer sommairement la situation respective du culte et delà justice à l’époque de l’occupation française.

Un seul et même corps, le collège des Ulémas, réunit, chez les musulmans, les fonctions du sacerdoce et l’administration de la justice.

Le collège des Ulémas est divisé en trois classes : les imans (ministres du culte) , les muphtis (docteurs de la loi) les kadis

(juges)-

Les ministres du culte se divisent eux-mêmes en quatre classes : les scheiks , prêchant dans les mosquées ; les khatebs , récitant la khosba pendant la prière solennelle du vendredi ; les imans présents aux cérémonies delà circoncision, du mariage, de la sépulture, assistant aux prières quotidiennes et faisant la lecture du Coran dans les mosquées, et enfin les muezzins , appelant, du haut des minarets, les fidèles aux cinq prières du jour. Les muezzins sont aussi chargés de l’éducation des enfants.

Le muphti est le premier parmi les ulémas : les kadis sont sous sa juridiction immédiate. Il prend le titre de scheikh- élis fam (l’ancien de l’Islam). Les revenus des biens immeubles appartenant aux mosquées, oratoires, corporations religieuses, soit à titre de propriété, soit par la donation constitutive du habous, sont affectés aux frais du culte et aux traitements des ministres. Les dons des fidèles pour les actes relatifs à l’état civil des familles, constituent le casuel.

Les marabouts ( marabelhin dévoués) ne font pas partie de la hiérarchie sacerdotale des musulmans. Us sont à la fois ermites et religieux, n’ont d’autre caractère légal que celui que

leur prête l'opinion, et exercent une grande influence sur les populations des campagnes où il n'y a ni mosquées ni imans.

Nul n’a pour la justice autant de vénération qu’un musulman. Les décrets rendus en son nom sont pour lui une émanation de la volonté divine, et tel est son respect pour elle, qu’une fois un juge librement accepté, le jugement, quel qu’il soit, est entendu avec résignation, exécuté avec bonne foi.

Chaque ville principale avait son kadi ; quelques-unes même en avaient deux dont la juridiction s’étendait exclusivement soit sur des intérêts particuliers, soit en général sur les fidèles des deux rites particuliers qui divisaient les Turcs et les Arabes (1). Chaque outhan (district) avait son kadi : le scheik était juge dans la tribu. Dans l’ordre hiérarchique les kadis n’étaient pas égaux entr’eux, quoiqu’ils ne relevassent pas les uns des autres. Dans les discussions importantes où leur sagacité naturelle et leur science d’interprétation de la loi étaient en défaut, ils recouraient aux lumières des kadis du degré plus élevé.

Le Coran qui, dans son ensemble, jègle à la fois la vie domestique, civile et religieuse, est le seul code des Musulmans. Les traditions authentiques, les interprétations etles commentaires admis des passages du Coran, forment une législation simple , uniforme, où le droit est précisé avec clarté et ne dépend pas du plus ou moins d’astucieuse finesse d’un avoué, du plus ou moins de talent d’un avocat.

(1) Deux grandes sectes partagent l’Islamisme : les Sonnites qui, ne recon naissant à Ali d’autres droits que l’élection que firent de lui les compagnons de Mahomet, admettent l’autorité des trois premiers kalifes Abou-Bechr, Omar et Osman ; les Schyytes qui n’admetlent que l’autorité légitime d’Ali. La doctrine sonnite se divise elle-même en quatre rites tous orthodoxes : Xhana bite suivi en Egypte, le chafeite dominant à Bagdad, et enfin Yhanifite et le malekite qui ont prévalu en Afrique. Les Turcs y suivaient le rite hanifite. les Arabes le rite malekite. Ces divers rites ne diffèrent que sur des points peu importants : leurs différences portent sur des interprétations du Livre de la Loi et sur les gestes qui doivent accompagner la prière. Les uns, les Ma!ekites, prient en portant leurs mains ouvertes aux deux côtés de la tête ; les autres, les Hanifites, croisent, en priant, leurs mains sur leur poitrine Ces rites ont pris leurs noms des imans qui leur ont donne naissance : Hanab, Chafei, Hanifi et Malek

Ces deux fléaux de la civilisation européenne, ïes avoués et les avocats, sont inconnus à la civilisation musulmane. Les kadis dont la compétence s’étend sur toutes les matières civiles ou criminelles prononcent sur la simple audition des parties. Le lieu où se rend la justice est à peine assez grand pour contenir le juge et les parties : les curieux et les plaideurs qui attendent leur tour restent à la porte. Deux espèces d’huissiers, armés de bâtons, se tiennent sur le seuil pour faire sortir ceux dont l’affaire est vidée et en introduire d’autres. Là, point de paperasses, point de subtilités, point de lois dont on torture le sens ou dont on fausse l’esprit, point de témoins surtout, mais le fait, le fait seul : les parties l’exposent elles-mêmes; le bon sens et l’équité du juge font le reste. Leurs jugements sont généralement plus équitables que les nôtres.

D’après les idées musulmanes, la justice étant rendue non pas au nom du prince, mais au nom de Dieu, la juridiction des kadis peut s’étendre au-delà du territoire pour lequel il a été institué. Des plaideurs peuvent soumettre leurs différends à un kadi de leur choix parce qu’il n’y a d’étranger, pour un musulman, que celui qui ne professe pas l’Islamisme, et que tout organe delà parole formulée dans le Coran a le droit de rendre la justice à tout croyant.

Les jugements des kadis étaient susceptibles d’appel, dans le cas seulement de sentence inique manifestement contraire à la loi. Il y avait deux recours, un tribunal supérieur nommé Medjelis et le Dey. Si le recours ou la plainte étaient accueillis, le jugement était annulé : dans le cas contraire, l’appelant recevait presque toujours la bastonnade. Le juge, convaincu de prévarication, avait la tête tranchée. Un kadi pouvait prononcer la peine capitale pour meurtre, vol par effraction, et quelquefois même pour vol simple : mais l’exécution ne pouvait avoir lieu qu’avec l’approbation du Dey.

Au culte, à la justice, dont le collège des Ulémas avait le monopole, il faut joindre encore l’éducation. Les premiers kalifes ayant été à la fois pontifes, juges et docteurs de la loi, n’avaient pu continuer à exercer ces prérogatives dans la vaste étendue d’un empire qui s’accrut avec une prodigieuse rapi-

dité. Ils nommèrent alors des délégués qui, à leur exemple, réunirent, le plus qu’ils purent, le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Aux fonctions sacerdotales ils joignirent celles de la justice et de l’éducation.

Cette dernière, cependant, est généralement fort négligée. En Algérie comme dans presque tous les pays musulmans, c’était des muezzins qui tenaient ordinairement les écoles presque toujours contigiïes aux mosquées. Le Coran renfermant, d’après eux, tout ce qu’un croyant doit connaître, était le seul livre mis entre les mains des élèves. Lire avec facilité dans le Coran, en transcrire les passages, en réciter les sentences par cœur, c’était le nec plus ultra de la science musulmane. Peu d’entre les élèves y atteignaient. Dans ces écoles ils étaient divisés par groupes, selon les divers degrés de savoir : chaque groupe avait son moniteur : chaque élève une tablette sur laquelle étaient écrits des lettres, des mots ou des sentences. Un des élèves récitait d’abord ce qui était écrit sur sa tablette, les autres répétaient ; quand la leçon était sue, on l’effaçait sur les tablettes et on la remplaçait par une autre. Cette méthode est presque entièrement semblable, dans sa forme, à celle de l’enseignement mutuel. Il est inutile de dire que ce n’est pas à nous que les Musulmans l’ont empruntée.

Dans ces écoles, il n’existait aucune espèce de distinction ; à côté du fils de l’artisan était le fils du kadi. Elles s’éloignaient peu de ce qui est usité dans les écoles d’Europe, excepté néanmoins pour les distributions des prix. Au lieu de livres et de couronnes, on donnait des habits neufs aux écoliers qui avaient fait preuve, pendant l’année, d’aptitude ou d’application. Ceux qui n’avaient pas eu part à cette gratification étaient tenus de porter leurs vêtements vieux pendant toute l’année suivante, traînant ainsi partout avec eux un diplôme de paresse ou d’incapacité. Disons en passant qu’il y a dans ce mode de récompense une pensée d’émulation et d’égalité dont ne s’accommoderait peut-être pas notre gloriole vaniteuse, mais qui vaut mieux, à coup sûr, que ces couronnes de laurier dont on ceint, dans nos écoles, le front de nos marmots Cet usage généralement pratiqué dans toutes les grandes

villes de la Turquie et de l’Egypte, ne l’était, à Alger, que dans une seule école assez riche pour pouvoir en faire les frais.

Telles étaient, en résumé, les institutions civiles et politiques de la Régence, lorsque l’expédition de 1830, en abattant la domination turque vint ouvrir à la civilisation et au commerce une de ces voies immenses fermée depuis des siècles, et où l’une et l’autre avaient pu se développer jadis avec autant de gloire que de splendeur. La France domina l’Afrique à son tour : elle planta son drapeau là où Carthage et Rome avaient planté le leur. Accepter un si noble héritage, c’était vouloir s’en rendre digne. La tâche de la France est grande, sans doute, mais sa puissance est grande aussi, et il est digne d’elle de mettre au service d’un peuple* abruti, ces idées généreuses, ces grands principes d’humanité, cette activité intellectuelle et physique qu’elle avait mis, il y a un demi-siècle à peine, au service des peuples opprimés. Ce qu’elle a fait pour la délivrance des uns, elle peut et doit le faire pour la rénovation de l’autre. S’il y a de la gloire à ouvrir aux peuples les voies de la liberté, il y en a aussi à les appeler aux bienfaits de la civilisation. Les drapeaux de la France ont porté des idées de liberté dans assez de contrées abruties sous le joug du despotisme pour qu’il soit permis d’espérer qu’ils laisseront des germes de régénération parmi les populations engourdies par un fana- *isme inintelligent.

Page 1