‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 8 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Anciens établissements de la France en Algérie. — Hussein-Pacha. — Cause des dissensions entre la France et le Dey. — Le consul Deval. — Ultimatum de la France. — Blocus d’Alger. — Entrevue d’Hussein et de M. de la Bretonnière. — Les forts d’Alger tirent sur le vaisseau parlementaire. — L’expédition est résolue. — Motifs de cette résolution; — M. de Bourmont est nommé commandant en chef. — Effet de cette expédition dans les cours étrangères.— Préparatifs de l’expédition. — Embarquement des troupes. — Matériel de l’armée expéditionnaire. — Les vents contraires retardent l’appareillage de la flotte.

Depuis plusieurs siècles, l’existence des puissances Barbaresques était, comme on a pu le voir, un motif de honte pour l’Europe. Des nations qui se disaient grandes et qui l’étaient en effet, s’étaient abaissées jusqu’à acheter à prix d’argent la liberté de naviguer dans la Méditerranée. L’insulte, le pillage, T esclavage, étaient le lot des sujets de celles qui refusaient d’acquitter un tribu si honteux. L’humanité , la justice , auraient dû impérieusement commander de briser en commun cette monstrueuse association de forbans, qui maintenaient insolemment de si dures et de si ignominieuses conditions; mais dans le code des gouvernements, l’humanité et la justice ne passent qu’après la politique et l’intérêt. Aussi, plutôt que de voir une puissance maîtresse de quelques lieues de côtes

de plus sur la Méditerranée, toutes souffraient que la plupart de leurs sujets expirassent d’angoisse et de misère dans les bagnes des États Barbaresques. Il est vrai que , dans ce cas , ce n’était que du sang de peuple qui coulait, et c’est, de nos jours encore, si peu de choses aux yeux des gouvernants. Quoi qu’il en soit, la France fit seule ce que toutes auraient dû faire; mais hâtons-nous de dire qu’il fallut pour cela un ensemble de circonstances, qui rend très contestable le mérite de l’entreprise : ce qui, du reste, n’ôte rien à la gloire.

Nous entrerons dans quelques détails sur les causes qui ont motivé cette expédition, d’abord parce qu’elles se lient entièrement à notre sujet, ensuite parce qu’elles nous fourniront l’occasion de faire saillir un point fort connu, mais trop rarement mis en relief, la morale de la politique.

On a vu comment, par des traités des années 1518, 1692 , 1694 et 1801 avec divers sultans, la France avait été en droit d’entretenir des établissements sur la côte septentrionale de l’Afrique. Ce droit avait été primitivement acheté des Arabes. Les compagnies qui avaient exploité les concessions d’Afrique avaient réalisé de grands bénéfices. Mais durant la longue lutte de la France contre l’Angleterre, ce commerce avait été languissant et presque nul. Après diverses alternatives, pendant lesquelles il ne put jamais atteindre un état florissant, les intrigues de l’Angleterre réussirent à l’annuler. En 1806 la pêche du corail, qui était un des produits principaux de cette partie de la côte d’Afrique, fut donnée exclusivement à l’Angleterre.

Le traité du 26 août 1817, en remit la France en possession, moyennant une redevance consentie de 60,000 francs par an, qui fut portée en 1820 à 200,000 fr.

Le payement annuel d’une somme aussi considérable diminuait déjà beaucoup les avantages que la France retirait de ses établissements sur la côte d’Afrique. Ne pouvant pourvoir à leur entretien par leurs propres ressources, ces établissements ne purent se relever, et il paraît même qu’à cette époque, le Dey manifesta l’intention d’en exclure la France aussitôt que les circonstances le lui nermettraient.

Ces établissements étaient 'dans une situation déplorable : les forts en étaient ruinés, les magasins et les édifices dégradés; les naturels du pays pénétraient librement dans les possessions françaises, y commettaient mille désordres et s’y étaient même rendus coupables de plusieurs assassinats. Il devenait urgent d’assurer une protection efficace aux sujets français et étrangers qui résidaient sur ces côtes, ou qui venaient y pêcher et trafiquer. En 1825, le gouvernement français ordonna au viceconsul de Bone d’armer quelques corailleurs et de mettre des canons au poste du Moulin et à l’entrée de la Caüe. Ces dispositions étaient formellement autorisées par les anciens traités en vigueur. Le Dey, sans refuser positivement le droit d’armer ces établissements comme par le passé, envoya deux inspecteurs examiner les faibles réparations qui y avaient été faites, et fit insinuer qu’il ne verrait pas avec plaisir poursuivre ces travaux.

Hussein-Pacha, était alors dey d’Alger. Ce n’était pas un homme ordinaire. Il s’élait élevé à ce poste éminent après avoir passé par les emplois les plus subalternes , et avoir déployé partout une habileté et une capacité peu communes.il était né dans une petite villedel’Asie-Mineureen 1770. Enrôlé d’abord dans le corps des Top jïs, ou canonniers du sultan à Constantinople, il parvint bientôt à un grade élevé dans cette arme. Mais s’étant attiré un châtiment pour une violation de discipline militaire, il partit secrètement pour Alger, où il s’enrôla dans les janissaires , qui, par un privilège particulier à cette milice, étaient à l’abri de toute justice turque. Son activité, son aptitude ne tardèrent pasà se révéler dans cette nouvelle situation, et il fut successivement appelé aux fonctions de secrétaire de la Régence, de grand écuyer ( mir-akhor ), de ministre des propriétés nationales ( kodja-el-kei) j, de membre du divan, et enfin Ali-Pacha, dey d’Alger, le nomma à sa mort son successeur, comme le seul homme de la Régence digne de lui succéder. Le divan ratifia les dernières volontés d’Ali. C’était en 1827. Hussein hésita d’abord, mais il accepta ensuite. Voici les motifs de son acceptation qu’il racontait lui-même , après sa chute, à un oersoniiage éminent qui lui demandait si

m ALGÉRIE.

en acceptant ïe pachalick, il n’avait pas redouté le sort de ces prédécesseurs qui étaient presque tous morts assassinés par les janissaires. « Si j’avais refusé, disait-il, il y allait de ma vie : « d’une part, ceux des membres du divan dont le choix était « tombé sur moi, ne m’auraient jamais pardonné ce mépris « que je semblais faire de leur vote qui avait trompé de hautes « espérances, et avait dû leur donner pour ennemis tous les « prétendants sur lesquels je l’avais emporté. D’autre part, « l’un de ces prétendants arrivé au trône, aurait bien pu se « passer d’un homme désigné par le testament du pacha et « confirmé dey par le divan. Je pouvais donc devenir dange- « reux au dey ; j’étais ensuite la seule garantie de ceux qui « m’avaient choisi : force me fut d’accepter. »

Hussein déploya dans ce poste éminent de grandes qualités gouvernementales. ïl se distingua même par un caractère de justice peu commun parmi les deys d’Alger. Mais il eut peu de sympathie pour la France. Il est juste de dire que son ressentiment fut principalement alimenté par une affaire particulière qui malheureusement ne présente pas, du côté de la France, toute la loyauté et la bonne foi dont le gouvernemenl d’une grande nation devrait toujours donner l’exemple. Voici les faits :

Deux négociants algériens, Bacri et Busnach, banquiers de la Régence, avaient fait des fournitures considérables au g uvernement français, de 1793 à 1798, pour nos armées en Italie et pour l’expédition d’Égypte. Des payements avaient été faits par le gouvernement au fur et à mesure des consignations; mais plusieurs chargements de blé ayant été ensuite trouvés avariés, et d’autres fraudes reconnues, les payements furent suspendus et les demandes de ces fournisseurs contestées. Le dey d’Alger réclama longtemps pour ce même objet, en faisant connaître qu’il était propriétaire d’une partie cle ces approvisionnements qui provenaient des magasins de la Régence et des impôts qu’on lui paye ainsi en nature. La créance en litige était de 14 millions.

Pendant près de vingt ans, ces réclamations furent contestées. Mais enfin, en 1815, dès l’arrivée du consul Deval à

Alger, on pressa vivement le payement de cette dette. En 1816, ce consul promit de faire acquitter cette créance ; en 1819, le roi nomma un commissaire pour la liquider et l’acquitter définitivement. Contre l’ordinaire des commissions, celle-ci y mit un tel empressement qu’en quelques mois on termina une affaire en litige depuis vingt-cinq ans. Le 21 juin 1820, le ministre des affaires étrangères vint proposer aux Chambres, au nom du roi, un projet de loi pour accorder sept millions en numéraire applicables au payement de cette ancienne créance algérienne. Par une loi du 24 juillet de la même année, ce crédit fut alloué par les Chambres. Sur le rapport du ministre des affaires étrangères, deux conseillers d’état avaient été déjà nommés avec la mission de négocier et de conclure un arrangement définitif avec MM. Bacri et Busnacli. Un fondé de pouvoirs avait été délégué par ces derniers, et le 28 octobre 1819, il avait été conclu un arrangement à forfait qui, par une transaction, mettait un terme aux réclamations des négociants algériens.

L’intention probable des conseillers d’état avait sans doute été de terminer une affaire si ancienne et de garantir les intérêts des tiers de bonne foi ; mais ils écartèrent tout-à-fait la question politique qui était la principale, et ce fut là, pour ne pas dire plus, une faute grave qui devint la principale cause de la guerre.

Cette transaction était rédigée en huit articles. Dans les trois premiers et le dernier qui fixaient la somme à payer, le mode, le terme du payement et l’approbation exigée du roi de France et du Dey , était renfermée et remplie la mission spéciale des conseillers d’état. Mais par d’autres articles intermédiaires et en-dehors de leur mandat, ils prirent des mesures conservatoires pour garantir des créances cédées à divers par le procureur fondé de MM. Busnach et Bacri, pour réintégrer une somme prise à la chancellerie de France en 1810 et pour des indemnités allouées au comptoir des concessions d’Afrique à l’occasion de la guerre de 1798. Le ministre des affaires étrangères fit plus encore. Après avoir allégué aux Chambres pour obtenir ce sacrifice que son principal motif était l’exécution

m ALGÉRIE.

d’un traité ou plutôt d’une mesure relative à un traité, il provoqua, sur le rapport des deux conseillers d’état, le séquestre de la somme allouée, en omettant de garantir, en premier lieu, les intérêts du Dey et de la Régence d’Alger qui, par toutes les pièces officielles dès l’origine, 1798, 1802, s’étaiti fait reconnaître au gouvernement français comme créancier de MM. Bacri et Busnach pour l’objet des approvisionnements, qui provenaient principalement de ses domaines.

Dans de telles circonstances, cette affaire commençait à prendre un de ces caractères frauduleux qu’on ne saurait trop énergiquement flétrir. Or voici ce qui arriva. Le Dey, ignorant nos usages, nos lois, nos formes de liquidation, ratifia sans difficulté le projet de transaction qui lui fut envoyé. Plein de confiance dans les promesses qui lui avaient été faites et que le consul Deval renouvela pour obtenir cette ratification , il signa avec d’autant plus de bonne foi que cet acte ne pouvait plus être considéré comme un acte financier, puisque la créance ayant été réduite de moitié, il n’eût été qu’une injustice criante. Le Dey ne dut alors y voir qu’un acte politique, uniquement politique, présenté par le ministère politique et entièrement fait à sa considération.

Mais en vertu de l’article 4 qui avait ordonné au trésor de retenir les sommes dues aux créanciers cessionnaires jusqu’à pleine satisfaction, ces créanciers plus ou moins sérieux firent valoir leurs droits et obtinrent des jugements pour deux millions cinq cent mille francs. Des créanciers personnels aux familles Bacri et Busnach absorbèrent le reste de la liquidation par le même moyen, et le Dey se trouva frustré de la part qui devait lui revenir de droit au partage des sept millions, somme à laquelle avait été arrêtée la créance algérienne. Ainsi cette transaction, qu’on n’avait faite que pour le Dey, présenta, en résultat, la singularité que le seul créancier, en faveur duquel on avait reconnu la créance, était le seul qui n’en reçût aucune part.

Dès que le Dey apprit ce qui s’était passé , son premier cri au ministère français fut que le consul Deval l’avait trompé et avait gagné une somme considérable. Il priait le gouverne-

ment de rappeler ce consul qu’il ne pouvait plus voir devant ses yeux, d’examiner sa conduite, ainsi que celle des procureurs fondés, et surtout de Bacri et Busnach, ses sujets, qui étaient à Paris. Il demandait en outre qu’on lui envoyât à Alger ces deux sujets coupables qui , d’accord avec Deval et d’autres personnes, s’étaient partagés les sept millions.

Cette réclamation était juste, et, ce qu’on aura peine à croire, c’est qu’il fût répondu par le ministère que la conduite du consul était régulière, qu’il n’avait agi que dans les termes de la transaction et que le gouvernement français en avait rempli fidèlement les conditions en payant les sept millions convenus. Quant au fondé de pouvoirs, il fut répondu au Dey qu’il était sujet français, que Busnach s’était retiré à Livourne et que Bacri s’était fait naturaliser Français. M. le baron de Damas était alors ministre des affaires étrangères.

À cette réponse le ressentiment du Dey fut à son comble ; mais l’œuvre était consommée et le ministère français avait nécessairement ou à le satisfaire, ou à le provoquer pour le mettre dans son tort, et d’une manière ou d’autre à étouffer cette ignoble et scandaleuse affaire.

On prit ce dernier parti. Les redevances des concessions d’Afrique qui, par les anciens traités, étaient fixées à dix-sept mille francs et qui avaient été successivement élevées à la somme de soixante mille francs, maintenues par le traité de 1817, furent portées à deux cent mille francs par un nouveau traité du 24 juillet 1820, On crut pari à calmer le Dey en lui faisan! assurer par la France une rente annuelle aussi considérable qui devait lui tenir lieu du capital dont on l’avait frustré.

Ainsi, jusque là, pour faciliter les dilapidations de quelques intrigants, on avait d’abord impose à la France une somme de sept millions ; pour couvrir ces dilapidations on lui imposait ensuite un nouveau sacrifice de cent quarante mille francs par an : c’était de l’ancien régime tout pur ; la restauration se montrait fidèle à ses antécédents.

Cette incomplète satisfaction ne put calmer le Dey. On lui dit alors que le retard pendant près de quinze mois, de la con version des rentes au trésor, avait donné lieu à une indemnité

en faveur de Bacrî, et qu’on lui destinait le million que c la devait produire. Une correspondance s’établit à ce sujet; mais elle n’eut et ne pouvait avoir aucun résultat, parce que les oppositions avaient empêché le trésor de se dessaisir.

N’ayant reçu à toutes ses plaintes que des réponses évasives, le Dey prit le parti d’écrire directement au roi de France, par l’intermédiaire du consul de Sardaigne. Il eut la certitude que sa lettre avait été remise ; cependant plus de trois mois se passèrent sans réponse, et c’est dans le moment où il ressentait le plus vivement ce dernier outrage, qu’eut lieu la scène qui amena sa chute. Voici à ce sujet les propres paroles d’Hussein, telles qu’elles ont été recueillies lors de son passage à Paris, en 1831. Un témoin digne de foi a bien voulu nous les communiquer :

« Deval, dit-il, s’était bien mis dans mon esprit ; il était « adroit, insinuant, je ne me défiais point de lui : il était gai « et me plaisait pour cela; je crus à la sincérité de son affec- « tion pour moi. Il devint très familier, parce que je le II ai— « tais en ami ; et j’ai su depuis par quelques uns de mes office ciers, qu’on disait généralement au serai, qu’une pareille « intimité avec un homme de son espèce ne pouvait manquer « d’avoir une mauvaise conclusion. Vers la fin du Rhamadan , « Deval, que je ne pouvais plus voir alors devant mes yeux, « par suite de sa conduite dans l’affaire des sept millions, « vint me faire la visite officielle d’usage avec les autres cônes suis. C’était le 30 avril 1827 : ses premiers mots furent pour « intervenir et prendre sous sa protection un bâtiment romain « qui se trouvait alors dans le port. — Comment , lui dis-je, cc tu viens toujours me tourmenter pour des objets qui ne re~ es gardent pas la France , et ton roi ne daigne pas répondre à es la lettre que je lui ai écrite pour ce qui me regarde?.. Il me 'es répondit, (le croiriez-vous?) — Le roi, mon maître, abieti es autre chose à faire que d'écrire à un homme comme toi .

« Cette réponse grossière me surprit; rien ne donne le droit « d’être impoli : j’étais un vieillard qu’on devait respecter et « puis j’étais Dey ! Je fis observer à Deval qu’il s’oubliait éti a n- « gement; il continua à me tenir des propos durs et méséants.

a Je voulus lui imposer silence, il persista. — Sors , malheu- « veux ! lui dis-je alors. Deval ne bougea pas ; il me brava en « restant, et ce fut au point que, hors de moi, je lui donnai, a en signe de mépris, de mon chasse-mouche au visage. Voilà « l’exacte vérité. Il existe beaucoup de témoins de cette scène, a qui pourront dire jusqu’à quel point je fus provoqué, et ce « qu’il me fallut de patience pour supporter toutes les invec- « tives de ce consul qui déshonorait ainsi le pays qu’il repré- « sentait. »

Ce récit ne s’accorde pas entièrement, comme on le pense bien, avec celui de la chancellerie, mais nous en garantissons l’authenticité.

Quoi qu’il en soit, la France prit parti pour son représentant. Dans les premiers jours de juin, une division navale commandée par le capitaine Collet, partit de Toulon poui aller venger l’insulte faite à la nationalité française. La division se composait de treize bâtiments : le vaisseau le Diadème , les frégates Y Aurore, la Cijbille, la Vestale , la Marie-Thérèse , la Constance ; les bricks le Faune , le Cuirassier , Y Adonis; les goélettes Y Étincelle, la Torche , Y Alsacienne, et enfin lagabarre le Volcan .

Le 11 juin 1827, toute la division fut en vue d’Alger. Le même jour la goélette la Torche parut dans la rade et remit des dépêches au consul Deval, qui se rendit aussitôt à bord et ne descendit plus à terre. En même temps, une proclamation enjoignit à tous les Français résidant à Alger, de quitter cette ville et de s’embarquer : ce qui fut exécuté malgré les protestations du Dey, qui leur garantissait sécurité et protection, en déclarant que ses discussions avec M. Deval étaient purement personnelles et qu’il n’avait jamais eu l’intention d’insulter la France et de se mettre en guerre avec elle.

Le commandant Collet, qui montait le vaisseau la Provence , fit alors connaître au Dey, par l’intermédiaire du consul de Sardaigne, l’ultimatum de la France : il devait être accepte sous vingt-quatre heures : dans le cas contraire, le blocus et la guerre étaient déclarés. Voici les conditions de cet ultimatum.

1° Tous les grands du royaume, à l'exception du Dey, se rendront à bord du commandant pour faire, au nom de ce prince, des excuses au consul de France.

2° A un signal convenu, le palais du Dey et tous les forts devront arborer le pavillon français, pour le saluer de cent un coups de canon.

3° Tous les objets de toute nature, propriété française, et embarqués sur les navires ennemis de la Régence, ne pourront être saisis.

4° Les bâtiments portant pavillon français ne pourront plus être visités par les corsaires d’Alger.

5° Le Dey, par un article spécial, ordonnera, dans le royaume d’Alger, l’exécution des capitulations entre la France et la Porte-Ottomane.

6° Les sujets et les navires des états de la Toscane, de Lucques, de Piombino et du Saint-Siège, seront regardés et traités comme les propres sujets du roi de France.

Ces conditions étaient d’autant plus dures et humiliantes, qu’elles accordaient en apparence, une satisfaction éclatante à l’homme, qu’à tort ou à raison, le Dey considérait comme le principal instigateur de la frauduleuse spoliation dont il avait été victime. Hussein, dans cette circonstance, préoccupé avant tout de l’affaire des sept millions qui était la cause unique de ces dissensions et du rôle qu’il y attribuait au consul, ne saisissait pas la corrélation qui existait entre un consul, quelqu’indigne qu’il puisse être, en thèse générale, de ce caractère, et la nationalité du pays qu’il représente ; il rejeta les conditions imposées. Le blocus du port d’Alger et des côtes de la Régence fut déclaré. Le Dey, de son côté, ordonna la destruction immédiate de tous les établissements français sur la côte d’Afrique, et, le 1 8 juin, le fort de la Calie fut incendié et ruiné de fond en comble.

Deux années de blocus ne produisirent qu’un résultat très contestable. Malgré l’intrépidité des marins français qui supportaient avec courage les souffrances d’une croisière très pénible, qui avaient à redouter les rescifs de la côte, à lutter contre les tempêtes et les maladies, les Algériens souffraient

peu d’un blocus qui coûtait à la France sept millions par an. On ne tarda pas à reconnaître l’inefficacité de ce système de répression.

L’année 1828 et les premiers mois de 1829 se passèrent en conférences entre le Dey et des négociateurs français. L’état de choses existant était préjudiciable aux deux partis et ne paraissait pas devoir amener de solution. Le commandant Collet, promu au grade de contre-amiral, avait été remplacé par le capitaine de vaisseau de la Bretonnière, qui avait, en outre, j été chargé de faire une dernière démarche vis-à-vis du Dey. Il lui fit demander une entrevue, et le 30 juillet 1829, il 1 mouilla en parlementaire dans la rade d’Alger avec le vaisseau ■la Provence , qu’il commandait, et le brick Y Alerte. L’entrevue fut fixée au lendemain.

En attendant d’être introduit devant le Dey, M. de la Bretonnière se reposa dans la salle de la cour du divan avec sa suite, composée du capitaine de frégate Andréa de Narciat, d’une garde d’honneur, de son secrétaire et d’un interprète : le consul de Sardaigne et le drogman du Dey étaient présents. La salle où ils se trouvaient était d’une architecture fort remarquable : c’était une grande pièce entourée d’une galerie supportée par de colonnes cannelées ou à hélices. Dans une travée du bas, derrière une balustrade, siégeaient ordinairement les officiers du Dey, chargés de rendre la justice. Le Dey ne présidait pas cette cour; mais invisible et présent, suivant une coutume que les vices-rois des Régences tenaient des sultans, il assistait aux discussions et aux délibérations dans une tribune placée au premier étage et masquée par des rideaux de damas. Toutes les colonnes étaient en marbre d’Italie, mais leur destinée était de devenir de jeunes ruines. En effet, cette salle avait été décorée par le prédécesseur d’Hussein-Dey, et le duc de Rovigo, sous son gouvernement, engagea toutes les colonnes dans un mur qui remplissait tous les cintres. Pour la plus grande propreté du travaille mortier combla les cannelures droites ou tournantes et tout ce qui dépassait le mur dans les rinceaux des chapiteaux fut mutilé, aplati ou nivelé. Cette cour était le seul morceau d’art de Ja Casbah.

m Algérie.

Dès qu’il fut prévenu de l'arrivée du parlementaire, le Dey le fit introduire avec sa suite. 11 le reçut assis sur son trône et entouré de ses grands officiers. La conférence dura trois heures : on ne put parvenir à s'entendre; elle fut ajournée au surlendemain sans plus de succès. « — Vous êtes venu sous la foi du sauf conduit, vous pouvez vous retirer sous la même garantie, dit le Dey en congédiant M. de la Bretonnière : puisque nous ne pouvons nous entendre, ajouta-t-il, j'ai delà poudre et des canons. »

Rendu à bord, M. de la Bretonnière fit immédiatement appareiller pour sortir de la baie. La Provence portait le guidon du commandement au grand mât, le pavillon blanc à la corne et le pavillon parlementaire au mât de misaine. Ici, la France reçut un nouvel outrage qui eut bien certainement des motifs, mais qui n’ont pu encore être bien généralement connus. Quoi qu’il en soit, le brick Y Alerte prit le large sans être inquiété ; mais le vaisseau la Provence , forcé par le vent, à ce qu'il paraît, de serrer les forts, les batteries les plus voisines firent feu sur lui et le continuèrent jusqu’à ce qu’il se trouvât hors de la portée du canon. Dix boulets l’atteignirent, mais ne causèrent heureusement des dommages qu’à la voilure et au gréement. La Provence ne riposta pas.

Lorsque Hussein-pacha entendit cette canonnade, il accourut sur une terrasse d’où on découvrait le môle, et dès qu’il en eut reconnu la cause, il entra dans une grande fureur contre les officiers qui avaient agi sans ses ordres. Il commanda à Sidi- Ilamdam, un de ses affidés, de courir aux batteries pour faire cesser ce feu, et se frappant la tête de ses mains, il disait à ceux qui l’entouraient : « — Malheur sur nous! quelle infà- « mie ! tirer sur un bâtiment parlementaire ! mais c’est de « quoi faire raser des villes ! les malheureux! que le ciel les « protège contre ma colère ! »

11 paraît certain en effet qu’Hussein n’avait pas donné d’ordres. Pour témoigner la peine qu’il avait ressentie de la conduite du commandant des forts, il le destitua ainsi que le ministre de la marine; il fit donner la bastonnade aux canonniers qui avaient servi les pièces, et fit écrire à M. de la Bretonnière

parle drogman de la Régence pour faire agréer scs excuses et l’informer du châtiment exemplaire dont il avait puni cette audacieuse violation du droit des gens. Il protestait en même temps du désir qu’il avait de faire la paix avec la France.

Voici ce que disait à ce sujet le même Sidi-Hamdam, qui fut envoyé par Hussein pour faire cesser le feu. « — Je puis certi- « fier que ces malheureux coups de canon tirés sur le vaisseau « la Provence , l’ont été à l’insu d’Hussein-Dey. Mais nous di- « sons en arabe : le maître est responsable des fautes de son « serviteur. Ainsi, pour laver cette tache qui devait lui être * « imputée, il fallait que le pacha envoyât immédiatement « un ambassadeur en France pour exposer les faits, avouer « publiquement les torts et faire connaître la destitution du « ministre et la disgrâce du chef des canonniers. Cet envoyé « aurait dû déclarer que le Dey était persuadé que le gouver- « nement serait satisfait des réparations qu’il était chargé de « lui faire et qu’il espérait pouvoir s’entendre sur Y affaire ma- « jeure que M. Deval avait compliquée en compromettant son « gouvernement par ses actes de corruption et en interceptant « les dépêches du Dey. Ce conseil ne fut pas suivi. »

Sidi-Hamdam disait vrai. A son passage à Paris, Hussein a répété à plusieurs personnes : « — De tous côtésj’ai été pressé « de m’accommoder avec la France ; on m’a souvent engagé à « envoyer un ambassadeur à Paris ; je n’ai pas voulu, et c'est a moi à la fin qui y suis venu . Dieu l’a voulu ! »

Du reste, eût-il suivi ce conseil, cela n’aurait rien changé à la détermination prise alors par le gouvernement français qui, dans l’ordre de certaines idées politiques qu’il tendait à faire prévaloir, considérait une expédition contre Alger , non plus comme un outrage ou des outrages nationaux à venger, mais comme une nécessité de position.

En effet, M. de Polignac était chef du cabinet. Ce nom si tristement célèbre dans les annales de la France, pendant les quarante années antérieures à 1830, était la personnification de tout un système de réaction. La France l’avait accueilli avec effroi et avec une douloureuse prévision : la cour avec joie et des espérances coupables.

Des libertés qu’elle ne comprenait pas ou peut-être qu’elle ne comprenait que trop, pesaient à la dynastie encore régnante: ces libertés étaient la sauvegarde de tous les droits que, dans sa lutte des quarante dernières années, la France avait si légitimement et si noblement conquis. La cour de Charles X n’avait ni la franchise ni le courage de les attaquer et de les extorquer par la force, elle eut recours à la ruse. Sous le prestige de la gloire dont l’Empire l’avait dotée, la France s’était montrée un moment oublieuse et de ces droits et de ces libertés. La Restauration crut pouvoir arriver au même résultat par le même moyen, mais la gloire [de l’Empire n’était guère à sa taille.

Cependant , par un heureux hasard , la question d’Alger offrait dans son ensemble, la réunion de quelques unes de ces idées grandes et généreuses, que la France accueille toujours avec enthousiasme, et pour lesquelles elle s’exalte si facilement. En effet, aller à travers les mers venger sa nationalité outragée ; à la réparation de griefs particuliers, joindre pour but et pour pfTx de ses efforts la destruction définitive de la piraterie, la cessation absolue de l’esclavage des chrétiens, l’abolition du tribut que les puissances payaient à des forbans, et enfin faire tourner sa victoire au profit de la chrétienté tout entière, c’était là plus qu’il n’en fallait pour enflammer toutes les imaginations, pour faire espérer à une cour haineuse qu’au prix d’un peu de gloire acquise pour une cause en quelque sorte humanitaire, la France ferait bon marché de ses droits et de ses libertés. C’était vouloir exploiter d’une manière bien perfide les sentiments les plus nobles et les plus généreux d’un peuple ; mais telle est la morale de la politique : ce que la Restauration n’aurait jamais fait pour le grand et digne motif qu’elle prenait pour prétexte, elle le fit pour satisfaire les rancunes d’un roi inepte et les passions d’avides courtisans.

Tel fut le motif qui décida l’expédition contre Alger.

La France ne s’y méprit pas. Elle avait tant de défiance pour tous les actes de la Restauration, qu’elle ne pouvait croire à rien i de grand de sa part. Aussi lorsqu’au commencement de 1 830 , les armements extraordinaires, qui se firent clans les différents

ports, annoncèrent une grande entreprise maritime, et que tout tendit à faire penser qu’elle était destinée contre Alger , le public accueillit cette nouvelle avec froideur. Rien cependant encore ne pouvait faire présager les vues coupables du gouvernement, qui reculant, en quelque sorte , dès le début, devant l’acte audacieux qu’il méditait, hésitait à donner à l’expédition une couleur politique prononcée, en nommant pour commandant supérieur un homme dont le nom fut, comme celui du chef du cabinet, la personnification d’un système. Il restait indécis entre les lieutenants-généraux Clausel et Gérard et le ministre de la guerre Bourmont. Un moment même , ce dernier fut élagué, et le général Gérard se rendit chez le général Clausel et lui annonça cette nouvelle en lui disant: «Bourmont « est en dehors : nous restons seuls en présence. » Cet espoir ne se réalisa pas : M. de Bourmont fut nommé commandant supérieur de l'expédition par une ordonnance du 20 avril.

Ce choix impopulaire laissa peu de doute sur le véritable motif de cette guerre. Des enfants perdus du parti réactionnaire, aveuglés déjà par le succès qu’ils se promettaient, se chargèrent de justifier les craintes de l’opinion. Ils firent entendre que cette campagne était moins destinée à venger une insulte, qu’à enivrer la nation d’un peu de gloire et que l’armée d’Afrique avait moins à vaincre les pirates que les électeurs qui recrutaient les rangs de l’opposition. A ces bruits qui prenaient chaque jour plus de consistance, se joignirent ceux de marchés scandaleux obtenus à l’aide de pots devin de plusieurs millions, de gaspillages effrontés , de dilapidations impudentes. La cour se croyait déjà revenue à ce bon temps, où gorgée sans pudeur des trésors de l’État, elle pouvait ne voir impunément dans le peuple, qu’une matière taillable et corvéable à merci. A la froideur qui avait accueilli l’expédition, succéda alors le mécontentement. Dans l’armée seule, les militaires ennuyés de leur inaction et de leur peu d’avancement , saisirent avec ardeur le moyen d’utiliser leur courageuse activité. Tous auraient voulu faire partie de l’expédition, noble et généreuse émulation d’une jeune et vaillante armée, qui brûlait de prouver qu’elle avait hérité de la valeur des héroïaues pha-

m ALGERIE.

langes de la République et de l’Empire, et qu’au besoin, elle saurait aussi hériter de leur gloire.

L’expédition d’Alger fut diversement accueiliieà l’extérieur. Tous les cabinets de l’Europe s’y montrèrent très favorablement disposés ; un seul très énergiquement opposé : il est inutile de dire que ce fut celui de Saint-James. En effet, pendant que la Prusse, l’Autriche, la Russie , la Hollande, tous les petits états d’Italie, donnaient à la France une adhésion franche et sincère, l’Angleterre essayait toutes les formes de la diplomatie pour empêcher cette expédition. Partout où il y a quelque gloire à acquérir pour la France, on peut être toujours sûr de l'opposition de l’Angleterre. Dans cette circonstance, son ambassadeur, lord Stuart, recourut successivement aux instances, aux plaintes, aux menaces même ; mais le ministère français donna un exemple de fermeté qui n’a pas toujours été imité depuis. 11 persista dans sa résolution.

Les préparatifs se firent même largement avec une sorte de proiusion, et il ne fut rien omis de tout ce qui pouvait concourir à la sécurité et au succès de l’entreprise.

Cent trois bâtiments de guerre de toute force et de toute grandeur devaient jeter quarante mille hommes sur la côte d’Afrique. La plus grande activité régnait dans les ports de Toulon, Brest, Rochefort, Cherbourg, Bayonne et l’Orient. Dès les premiers jours d’avril, les régiments destinés à l’expédition étaient successivement arrivés à Toulon et dans ses environs. Peu à peu, les bâtiments y arrivèrent aussi de tous côtés ; le meilleur esprit militaire animait les troupes de terre ; les équipages des vaisseaux rivalisaient de zèle et d’activité pour concourir dignement à cette formidable expédition.

En attendant le départ, les troupes s’exercaient aux manœuvres nouvelles que pouvait nécessiter l’espèce d’ennemis qu’elles allaient avoir en présence. La formation rapide des carrés qui, lors de l’expédition d’Égypte, avaient eu de si heureux résultats pour briser le choc de la cavalerie arabe, était l’objet d’un exercice tout particulier : il faut y ajouter, de la part de la compagnie des sapeurs du génie, les exercices de lances dontle double rang parut propre à opposer un obstacle presque

invincible à la cavalerie. On essayait de nouvelles fusées à la Congrève; on avait préparé des appareils d’aréostats et de gymnastique; des fanaux à courant d’air et à réflecteur, télégraphes de jour et de nuit, destinés à établir de promptes et faciles communications entre les corps aussi bien qu’entre la flotte et l’armée.

Le commandant en chef, de Bourmont, suivi de son état major et de trois de ses fils, arriva à Toulon dans la soirée du 27 avril. Il avait reçu sur sa route un accueil glacial et avait pu lire partout les tristes prévisions des esprits, non pas qu’on doutât de la gloire qu’allait acquérir l’armée, mais parce qu’on savait déjà l’abus que le gouvernement se proposait d’en faire. Le 29, arriva le duc d’Angoulêmc; dans les premiers jours de mai, il passa l’armée en revue, et fit simuler un débarquement tel qu’on avait le projet de [l’exécuter sur la côte d’Afrique.

Cinq bateaux plats s’approchèrent de la côte; dans le premier étaient deux pièces de campagne sur leurs affûts avec leurs avant-trains et caissons, un obusier de montagne, des caisses de fusées de guerre, des fusils de rempart, tout le personnel d’artillerie nécessaire au service et à l’usage de ces rames. Quatre pièces d’artillerie de siège, avec leurs artilleurs étaient dans le deuxième. Les trois autres étaient montés par 450 hommes de troupes avec armes, bagages et chevaux de frise.

A un signal donné, les bateaux remorqués par des chaloupes se mirent en mouvement; ils parvinrent ainsi jusque près de la côte où la remorque du premier bateau ayant démasqué, celui-ci fit feu de son artillerie : les matelots se précipitèrent à la mer porfant à terre les grapins destinés à hàler les bateaux qui abattirent leurs sabords, sortirent et mirent en place les tabliers et rames du débarquement. Tout débarqua à la fois, soldats, armes, munitions. On se rangea en bataille sur la plage ; les troupes déployèrent leurs chevaux de frise, les canons en batterie continuèrent leur feu; les fusils de rempart furent placés sur leurs piquets, les fusées préparées à être lancées, soit en projectarù, soit horizontalement ; dix

minutes suffirent pour exécuter ces diverses manœuvres.

Cette célérité, cet ensemble d’exécution, furent d’un bon augure pour le succès de la campagne qui allait s’ouvrir. Le duc d’Angoulême fit distribuer une gratification aux soldats et partit pour Paris.

Alors commença le grand mouvement de l’embarquement. Pendant plusieurs jours les rues de Toulon furent encombrées de chevaux, de voitures, de fourgons chargés de piques, lances, pioches, toutes sortes d’armes et d’outils, de boulets, d'obus, de ballots de médicaments, de tentes, de caisses, de fusils, et d’une foule d’objets de campement, d’équipement et de matériel.

Le même mouvement avait lieu dans l’arsenal ; la plupart des ouvriers furent détournés de leurs travaux ordinaires, pour aider l’embarquement des objets qui s’entassaient sur les quais. Des bateaux à vapeur destinés à partir chaque jour de la mer et de la côte d’Afrique, assurèrent le service de la correspondance.

En même temps, une commission fut chargée d’examiner quelles étaient les précautions les plus propres à maintenir la santé des troupes et à paralyser les influences climatérales du pays où elles allaient combattre. Une instruction fut rédigée à ce sujet, et il fut enjoint aux chefs de corps d’en faire lecture aux troupes, une fois au moins par semaine. Voici cette instruction :

1° Se laver deux fois par jour au moins.

2° Se baigner peu de temps après le lever ou avant le coucher du soleil et jamais pendant la grande chaleur du jour, en évitant de se baigner dans les eaux stagnantes ou dans les mares et même dans la mer, parce que ces bains déterminent des éruptions à la peau.

3° Éviter l’usage des liqueurs fortes, qui sont on ne peut plus pernicieuses dans les pays chauds.

4° Ne boire du vin et de l’eau-de-vie qu’avec modération et toujours étendus d’eau.

5° Éviter de boire beaucoup d’eau à la fois, et avoir soin de la mélanger de vin ou d’eau-de-vie’.

6° Éviter de manger des fruits verts et même des fruits mûrs tels que les figues et les abricots.

7° Ne pas boire d’eau de mare sans l’avoir passée dans un mouchoir, pour éviter d’avaler des sangsues.

8® Ne manger de viande salée qu’après l’avoir fait dessaler pendant quelques heures.

9° Ne jamais rester découvert la nuit, même pendant les plus fortes chaleurs.

1 0° Conserver le bonnet de police pour dormir, en rabaissant avec soin les abritants pour se couvrir les oreilles.

Chaque soldat reçut une ceinture de flanelle, un sac de campement, une coiffe blanche pour couvrir son shako, cinq rations de vivres composées de cinq livres de biscuit, deux livres de lard cuit, une ration de fromage, dix onces de riz, un litre de vin et un litre d’eau mêlée d’un huitième d’eau-devie.

Le 10 mai toutes les dispositions étant prises pour l’embarquement, les ordres furent donnés au commandant des navires, et le commandant en chef de l’armée publia l’ordre du jour suivant :

« Soldats,

« L’insulte faite au pavillon français vous appelle au-delà « des mers ; c’est pour le venger qu’au signal donné du haut « du trône, vous avez tous brûlé de courir aux armes, et que « beaucoup d’entre vous ont quitté avec ardeur le foyer pa- « ternel.

« A plusieurs époques les étendards français ont flotté sur « la plage africaine. La chaleur du climat, la fatigue des « marches, les privations du désert, rien n’a pu ébranler ceux « qui vous ont devancés. Leur courage tranquille a suffi « pour repousser les attaques tumultueuses d’une cavalerie « brave mais indisciplinée. Vous suivrez leur glorieux exemple.

« Les nations civilisées des deux mondes ont les yeux fixés « sur vous. Leurs vœux vous accompagnent. La cause de la « France est celle de l’humanité; montrez-vous dignes de « votre noble mission. Qu’aucun excès ne ternisse l’éclat de « vos exploits; terribles dans le combat, soyez justes et hu-

« mains après la victoire : votre intérêt le commande autant « que le devoir.

« Trop longtemps opprimé par une milice avide et cruelle,

« l’Arabe verra en nous des libérateurs, il implorera notre1 « alliance. Rassuré par votre bonne foi, il apportera dans nos « camps les produits de son sol. C’est ainsi que, rendant la « guerre moins longue et moins sanglante, vous remplirez les « vœux d’un souverain aussi avare du sang de ses sujets que « jaloux de l’honneur delà France.

« Soldats, un prince auguste vient de parcourir vos rangs ; « il a voulu se convaincre lui-même que rien n’avait été né- « gligé pour assurer vos succès et pourvoir à vos besoins. Sa c< constante sollicitude vous suivra dans les contrées inhospi- « laüèresoù vous allez combattre; vous vous en rendrez di- « gnes en observant cette discipline sévère qui valut à l’armée « qu’il conduisit à la gloire, l’estime de l’Espagne et celle de « l’Europe entière. »

Le il, l’embarquement des troupes commença à six heures d , ; matin, sous la surveillance de M. Mallet, major-général de la marine. Des bateaux lesteurs prenaient les troupes à terre et les portaient à bord des bâtiments en rade.

C’était un spectacle unique que ce mouvement des troupes vers les quais, au milieu d’une population nombreuse, par un de ces beaux jours si communs sous le ciel de la Provence. Les croisées de toutes les maisons étaient garnies de femmes : la plus grande gaîté animait les soldats; les partants faisaient leurs adieux à leurs camarades et se donnaient rendez-vous en Afrique. Les embrassements, les toasts et les mots plaisants, quelques larmes, animaient et donnaient le plus grand intérêt à cette première scène de la campagne.

Les bateaux désignés pour le transport des troupes jusqu’aux vaisseaux, étaient amarrés au quai, où ils recevaient successivement les hommes qu’ils devaient prendre ; puis chacun d’eux donnait des remorques à une embarcation plus grande qui était remorquée elle-même par deux ou trois canots. Les remorqueurs tiraient du port les bateaux-bœufs, les élevaient au vent, où ils larguaient leurs amarres ; cçs bateaux

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mettaient alors à la voile pour se rendre dans la rade. A bord, on entendait le bruit du tambour et des clairons, les sons de la musique militaire et les cris joyeux des soldats.

Cependant sur les 2 heures de l’après-midi le vent nord-ouest devintsi violent qu’on fut obligé de suspendre rembarquement.

Le lendemain celui des troupes continua et celui de la cavalerie eut lieu à Castineau. Mais le temps changea, la pluie tombait par torrents : le soldat arrivait sur le port dans un piteux état, et cet embarquement fut aussi triste que le premier avait été joyeux. Les autres divisions s’embarquèrent par un temps nébuleux, mais sans pluie; enfin, le 18 l’armée était à bord. Toutes les forces destinées contre Alger se trouvaient réunies dans la rade de Toulon. L’armée navale se composait de 103 bâtiments de guerre, portant ensemble 2.968 bouches à feu et de plus de 600 navires de commerce, y compris les bateaux catalans et génois affrétés par le munilionnaire général.

L’expédition présentait ainsi un total de bâtiments de plus de 750, et un effectif d’hommes de plus de 70,000. Cette armée navale était disposée en trois escadres :

1° L’escadre de bataille.

2° L’escadre de débarquement

3° L’escadre de réserve.

150 bateaux-bœufs, lesteurs, etc., étaient destinés au débarquement.

L’armée embarquée offrait un effectif de trente-sept mille six cent vingt-neuf hommes, et trois mille huit cent cinquante-trois chevaux ainsi divisés :

Infanterie . 30,852 hommes. 133 chevaux»

Cavalerie . 534 503

Artillerie . 2,327 1,309

Génie . 1,310 133

Ouvriers d’administration. 828 . 10

Train des équipages . 851 1,330

Ëtats-majors . 830 400

Force publique . 127 35

Totaux . 37,639 hommes. 3,853 chevaux.

On avait embarqué trente pièces de canon de 24, vingt pièces de 16, douze obusiers de 8 pouces, huit mortiers de 10 pouces, quatre-vingt-huit affûts, cent cinquante-six voitures d’artillerie, cinquante mille boulets, douze mille obus, six mille quatre cents bombes, etc.

Outre Farmement des soldats, on mit à bord 2,000 fusils d’infanterie et 3,846,000 cartouches.

Les caissons d’outils pour le service du génie, etc., les objets nécessaires au traitement de 3,000 malades.

L’hôpital militaire de Toulon fournit à l’expédition ;

8,000 sangsues.

3,000 litres de vinaigre *

2,000 kil. d’huile d’olive.

2,000 kil. d’huile à brûler.

2,000 kil. de pruneaux.

2,000 kil. de cassonnads.j 1,500 kil. de miel.

1,800 kil. de savon.

2,000 kil. de chandelle.

Tous ces objets furent embarqués sur le Marsouin . Les obets de campement furent aussi largement disposés :

3,280 tentes pour les soldats.

1,175 marquises pour les officiers supérieurs.

330 canonnières pour les officiers.

40,000 couvertures de laine.

40,000 petits bidons et tonnelets individuels.

5,000 fourneaux de campagne.

Le service des équipages avait :

129 caissons (n° 2).

128 caissons à deux roues.;

9 forges de cavalerie.

137 harnachements de sous-officiers»,

286 pour chevaux de trait.

600 bâts de mulets, etc.

L’approvisionnement des subsistances consistait en :

5,000 quintaux métriques de biscuit.

7,110 quintaux de fariner

1,500 de bœuf saïê.

9,000 hectolitres de vin.

180 hectolitres d’eau-de-vie.

10,000 quintaux métriques de bois.

14,400 quintaux métriques de loin pressé.

7,200 d’avoine.

1,000 bœufs vivants.

Enfin une somme -de 3,500,000 fr. fut répartie sur dix bâtiments de guerre (1).

L’embarquement des troupes ne fut complété que le 18. La première division fut embarquée sur l’escadre de débarquement, composée de vaisseaux armés en flûte ; la deuxième division sur l’escadre de bataille, dont tous les vaisseaux étaient armés en guerre. L’escadre de réserve porta six bataillons de la troisième division, et les bâtiments du convoi les cinq autres. Les troupes de l’artillerie et du génie et l’administration furent réparties sur les trois escadres et sur le convoi.

Pendant plusieurs jours les vents contraires s’opposèrent obstinément à l’appareillage de la flotte, et les soldats attendant avec anxiété le signal du départ, jetèrent plus d’un regard impatient sur le vaisseau la Provence , qui portait le pavillon du vice-amiral Duperré, commandant en chef la flotte expéditionnaire*

(1) Tous les détails relatifs à rembarquement sont empruntés à la Campagne d’Afrique par A. Pessol lc>o0*

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