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tance, le gouverneur du fort, le brave doa Martin de Vargas, ' se présenta seul sur la brèche, l'épée à la mainy au pied du : drapeau de Gastille, flottant encore sur les remparts, et décidé à le défendre contre les flots d'assaillants qui envahissaient le fort. Kair-ed-Din, maître du Pênon , qu'il fit raser, et dont les matériaux servirentà former la digue qui lie encore aujourd'hui à la terre ferme les îlots de Beni-Mezegrenna, eut la cruauté de faire périr sous le bâton le vaillant don Martin de Yargas, parce qu'il refusa d'embrasser l'islamisme.
Les succès étonnants de Kaïr-ed-Din l'appelèrent bientôt sur un plus grand théâtre. Le sultan SoUman, alors régnant à Gonstantinople, battu à plusieurs reprises par les marines combinées de Charles-Quint et des Vénitiens, nomma Kair capitan-pach9, et lui confia le commandement des flottes ottomanes. Raïr se rendit à Constantinople avec sa flotte de quarante galères, ravagea tout ce qui se trouva sur sa route et y entra chargé d'esclaves et de butin. U prit alors le com« mandement de la flotte ottomane forte de quatre-vingts vais* seaux, reprit toutes les conquêtes que les Vénitiens avaient faites dans l'archipel, en Morée, la Dalmatie, fit des descentes en Italie, jeta l'épouvante jusque dans Rome, et eut l'audacieuse témérité de débarquer de nuit avec une faible escorte pour aller dans l'intérieur jusqu'à une petite ville de la Fouille, tâcher d'enlever une noble femme d'une grande beauté^ Julie de Gonzaguc, qu'il désirait offrir en présentau grand-seigneur* A son retour, pour se venger du bey de Tunis Moula-Mohammet qui, pendant les trois ans qu'il était resté absent d'Alger, avait, comme on a vu, fomenté des troubles dans TOdjeac, il enleva par surprise Biserte et la Goulette, s'empara de Tunis, en prit possession au nom du Grand-Seigneur, et s'eft fit nommer bey.
Ces succès si rapides, ces conquêtes si éclatantes, jetèrent la consternation sur toute la côte d'Italie. Charles-Quint craignit pour ses possessions italiennes et arma une flotte de quatre cents navires et de vingt-cinq miUe hommes pour aller reprendre Tunis. Il prit le commandement de cette expédition, s'empara de Tunis et remit sur le trône le bey dépossédé
^i le reconnut pour suzerain et s'engagea à renoncer à la piraterie. Une garnison espagnole occupa la Goulette.
Cette expédition n'avait eu qu'un demi-résultat. Kaïr-ed- Din n'ayant que des forces insuffisantes pour résister à l'armée de Charles-Quint, s'était replié avec ses troupes sur Alger d'où fl était sorti peu de temps après pour ravager les côtes de l'Espagne. Pendant près de deux ans il porta partout la terreur, détruisant les maisons, incendiant les récoltes, traînant des populations entières en esclavage. Rappelé alors, par ordre du sultan, à la tète de la flotte turque, il porta en Grèce, en Italie, la terreur qu'il venait de répandre en Espagne. Vingtcinq îles appartenant aux Vénitiens tombèrent en son pouvoir. Rencontrant à la hauteur de Corfou la flotte vénitienne, forte de cent soixa^nte navires et commandée par le célèbre André Doria, il livra bataille et resta maître de la mer. Il termina enfin cette brillante campagne par arracher à Venise un traité par lequel la république cédait au sultan quatre places fortes de l'archipel grec, toutes les îles dont Kaîr s'était emparé et payait trois cent mille ducats comme indemnité.
Avant de partir pour cette glorieuse campagne, le chef suprême de l'Odjeac d'Alger avait confié le commandement de la ville à un renégat sarde, Hassan-Aga, officier brave, entreprenant et dévoué. Kaïr-ed-Din l'avait élevé lui-même. Imitant l'exemple de son maître, Hassan-Aga, pendant son absence, se rendit tellement redoutable sur le Uttoral de la Méditerranée» depuis Fréjus jusqu'à Cadix, qu'on fut réduit à élever, de distance en distance, des tours de vigie, pour signaler l'apparition d'un pirate algérien. L'alarme se répandait aussitôt : les femmes et les enfants se retiraient dans les villes de l'intérieur, et les hommes prenaient les armes pour repousser ces formidables bandits traînant après eux le pillage,^ TesclavagCi l'incendie, la mort. L'humanité outi*agée réclamait un vengeur : l'aventureux Charles-Quint accepta encore une fois cette tâche.
l Un armement formidable fut résolu contre Alger. Majorquo j fut le lieu fixé pour le rendez-vous général. A la fin de septembre 1541, soixante-dix galères et quatre cent cinquantoj
navires de transport y furent réunis. L'armée expéditionnaire se composait de douze mille matelots, dix-sept mille hommes de troupes de pied allemands, italiens, espagnols ou siciliens; quinze cents cavaliers, trois mille volontaires, deux cents chevaliers de Malte, cent officiera nobles et deux cents gardes impériaux. Charles-Quint se mit en personne à la tête de l'expédition. L'amiral André Doria commanda la flotte.
Les moyens de défense d'Hassan-Aga, gouverneur d'Alger en l'absence deKaïr-ed-Din, étaient loin d'être proportionnés à une aussi formidable attaque. Un millier de Turcs de l'Odjeac, quatre mille Algériens, deux mille Maurcs-Aodaloux armés d'escopettes et d'arcs en fer, étaient ses seules troupes régulières pour défendre la ville. Les Arabes et les Kabiles devaient tenir la plaine. H éleva à la hâte de nouvelles fortifications, fit armer toutes les batteries, prit les précautions les plus minutieuses pour empêcher l'approche de la place et attendit tranquillement l'ennemi. Ses soldats étaient comme lui, remplis de confiance, et se représentaient l'ancienne prédiction d'un marabout célèbre annonçant qu'Alger ne serait pris que par des soldats habillés de rouge et que les Espagnols seraient détruits dans trois expéditions. Cette prédiction devait s'accomplir dans toutes ses parties.
La flotte Espagnole ne put approcher de Majorque que le i 5 octobre. L'époque étaitpeu favorable et mal choisie. Les vents d'équinoxe nord-ouest et nord dominent alors assez généralement sur la côte d'Afrique, y soufflent avec furie et y déterminent de terribles tempêtes qui pouvaient renouveler les grands désastres des premières expéditions.
Après une traversée des plus heureuses, l'armée navale se trouva ralUée dans la baie d'Alger et put, le 23 octobre, opérer son débarquement. Il eut lieu , sans opposition sérieuse, sur la plage de la rive gauche d'El-Harach. Avant de se porter en avant, Charles-Quint envoya à Hassan un parlementaire qui lui dit : « Au nom de l'empereur, mon maître, je suis a chargé de te sommer de te rendre pour t' éviter les mala heurs qui te menacent ainsi que tes soldats et ta ville : « j'ai dit, » — a Retourne k ton maître, répondit Hassan, et
c ya lui dire qu'Hassan ne rendra qu'avec sa vie la ville dont « le glorieux Kaïr-ed-Din lui a confié le commandement. Tu « ajouteras, qu'après s'être déjà illustrée par les défaites de € Francisco de Vero et de Hugues de Moncâde, Alger espère « acquérir une nouvelle gloire par celle de l'empereur lui- « même. »
Tout espoir de reddition étant perdu, l'armée espagnole se porta en avant sur trois colonnes. Ferdinand de Gonzague commandait l'avant-garde et formait la gauche qui tenait le haut de la plaine. Le corps de bataille, composé des troupe!» allemandes, formait le centre et était commandé par Charles- Quint, ayant pour lieutenant le duc d'Albe. L'arrière-garde, où étaient les chevaliers de Malte , suivait le bord de la mer aux ordres de Camille Colonna. L'armée , harcelée jour et nuit par la cavalerie arabe, s'avança dans cet ordre, parvint à gagner les hauteurs qui dominent Alger et s'assura, dès le dé« but, une position avantageuse qui isola les Arabes de la ville. Le centre s'établit sur la colline du Coudiab-el-Saboun , là même où fut bâti plus tard le fort de l'Empereur, qui a pris son nom de cette circonstance. La droite occupa le bord de la mer prolongeant sa ligne depuis le fort nommé aujourd'hui Bab-Azoun jusqu'au pied des montagnes. L'avant-garde, qui formait la gauche, s'établit auprès du ravin de 6ab-el-0ued, La flotte vint s'embosser aussi près que possible de la côte, et on procéda au débarquement de la grosse artillerie.
Le choix heureux du terrain, les forces formidables de l'expédition, la faiblesse des murs de la ville, de ses fortifications, de ses troupes, tout pouvait faire croire à un succès prompt et assuré. Mais dans la nuit du 25, à la suite d'une pluie diluvienne qui avait détrempé le sol et ruiné les chemins, ul grain violent assailUt la flotte : la nuit survint, nuit terrible, pendant laquelle les vaisseaux chassés sur leurs ancres s'entrechoquaient avec fracas, ne pouvaient ni s'éviter, ni se garantir des vagues d'une mer monstrueuse ; la plupart sombrèrent, d'autres furent jetés brisés à la côte, sans qu'au milieu de l'obscurité profonde qui régnait, il fût possible d'en secourit un seul.
Vers le matin, i eette affreuse tempêta a^ait auccèdë un brouillard épais et humide qui masquait la plage et la m«r,. Charles-Quint) les regards fixés sur la pleine mer, se flattait encore que sa flotte avait échappé à un grand désastre. Il es^ péralt que le brouillard en se dissipant la lui laisserait décou<P vrir. Il pressentait son malheur, mais il en doutait encore. Les Turcs étaient déjà mieux informés que lui. De noml^ux débris ramassés sur la plage, leur avaient révélé cette sorte d'intervention providentielle qui, pour la troisième fois, venait à leur aide contre un si formidable ennemi. Le moment leur parut favorable pour attaquer l'armée impériale. Ils se portèrent avec de grands cris jusque sur les retranchements de l'arrièregarde. Le corp9 d'Italiens qui la composait cédait déjà du terrain, lorsque les chevaliers dci^Malte se précipitent au milieu des rangs turcs, chargent les assaillants l'épée à la main, lea repoussent, les refoulent jusque aux portes de la ville où ils seraient entrés avec eux si Hassan n'en eût fait précipitamment fermer les portes. Il sacrifia ainsi une partie des siens^ mais il sauva la ville. Ce fut à ce moment qu'un chevalier de langua de France, Ponce deBalagner, porte-étendard de l'ordre, en* traîné par sa bouillante valeur, au milieu d'une grêle de traits et de balles, s'élança contre la porte qui, en se fermant, venait de leur ravir une si glorieuse proie et y enfonça son poignard.
Cependant la brume se dissipa et laissa voir cent cinquante navires brisés ou naufragés : tous les bateaux de transport qui portaient le matériel de siège avaient été engloutis; tout ce qui avait échappé aux flots : artillerie, munitions, équipage, était tombé au pouvoir des Bédouins. Ce désastre effroyable plongea l'armée dans la stupeur. Les soldats n'avaient ni vivres, ni tentes, et l'amiral Doria pressentant l'impossibilité de se maintenir dans ces parages, se dirigeaitvers le cap Matifoux avec la partie de la flotte qui avait échappé à la tempête. En même temps, il écrivit à Charlçs-Quint.
« Mon cher Empereur et fils, j'ai trop d'amour pour vous) a pour ne pas remplir un douloureux devoir, c'est de vous c annoncer que si vous ne profitez pour vous retirer, de l'iaq stant de calme que le ciel vous accorde, l'armée navale #t
a Cille detene, exposées à la fftim, à la soif^ et à ht ftireur a des ennemis, iOQt perdues sans ressources. Je tous donn* a cet avis parce que je le crois de la dernière importance, a Vous êtes mon ipaitre } continuez à me donner vos ordres, a et je perdrai ayea joie, en vous obéissant,, les restes d'une a vie consacrée au service de vos ancêtres et de votre per* a sonne. »
Les effroyables effets de la tempête donnaient tant d'autorité au conseil exprimé dans cette lettre, cpie Charles-Quint se décida immédiatement à lever le siège et à battre en retraite pendant que l'armée encore fraîche et peu démoralisée pour-rait opposer une résistance énergique aux attaques dont les Turcs et les Arabes allaient infailliblement l'assaillir. La retraite s'opéra simultanément sur toute la ligne : l'artillerie et les bagages furent abandonna ; les chevaux de trait tués pour servir de nourriture aux soldats, jusqu'au moment où la flotte pourrait fournir des vivres. Mais à peine l'armée fut**elle en marche que des nuées d'Arabes se précipitèrent sur ses der-rières et sur ses flancs. Profitant de tous les accidents du ter^ rain, des chemins défoncés, des torrents débordés, les Turcs ouïes Arabes ne cessèrent de harceler sa marche, de massacrer les fuyards, d'entamer parfois les colonnes, et l'armée deChar^ les-Quint n'arriva au lieu désigné pour l'embarquement, à Bfatifoux, qu'après avoir jalonné la route des cadavres de ses
\ soldats.
I Telle fut cette expédition de Charles^Quint dont la mal« heureuse issue cimenta, dans l'Afrique occidentale, la puis« sance barbaresque,^ et qu'il était réservé à la France d'abattre après trois siècles d'insultante domination.
Pendant que le Ueutenant de Kaïr-ed-Din, si puissamment secondé par l'inclémence de la saison, triomphait à Alger d'une armée formidable, le vaillant souverain de l'Odjeac s'apprêtait à cueillir de nouveaux lauriers. La France s'était . alliée au sultan de Constantinople pour agir de eonoert eon«tre l'Espagne. Kaïr-ed*Din commandait la flotte turque forte de cent cinquante navires, le comte d'Enghien, la flotte fran* çaise composée de vingt galères et de vingt bâtiments de
transport. Le terrible Gapitan-Pacha, en se rendant à Marseille, lieu fixé pour la réunion des deux flottes, prit, chemin faisant, Reggio qu'il livra aux flammes, occupa les embou* chures du Tibre et lança ses lieutenants sur Rome; il rallia ensuite la flotte française et se porta sur Nice dont il avait commencé le siège, lorsque des forces considérables qui arrivaient au secours de la ville assiégée, le forcèrent d'abandonner son camp. Cet échec Ait principalement dû à l'imprévoyance des Français qui étaient arrivés là presque sans munitions. Ce fait mérite d'être consigné comme un des traits caractéristiques de cette cour futile et galante de François P', ce mauvais roi parmi les plus mauvais qu'ait eu la France, qui savait, en pressurant son peuple, trouver de l'argent pour ses plaisirs, et ne songeait pas même à s'en procurer pour munir ses armées de poudre et de fer.
Kaïr-ed-Din ne cacha pas son mécontentement et traita fort cavalièrement ces galants seigneurs français qui avaient suivi le comte d'Enghien sans poudre et sans boulets. Pour l'apaiser, on lui compta à Toulon, où il se rendit avec sa flotte, une somme énorme pour l'époque. Voici ce qu'en dit Vielle- Ville : a Barberousse portait le titre de roi. Â Toulon, il se < montra en public, accompagné de deux bâchas et de douze a autres personnes vêtues de longues robes de drap d'or. Il « était en outre suivi d'une foule de gens et d'ofBciers qui lui a servaient de secrétaires et d'interprètes. Les sommes qu'il a reçut alors de la France dépassèrent huit cent mille écus. a U y avait à Toulon deux trésoriers qui, trois jours durant, « ne cessèrent de faire des sacs de mille, de deux mille, de « trois mille écus^ et passèrent à cet emploi des jours et des « nuits, p
Pour se venger de l'échec qu'il avait éprouvé devant Nice, Kalr-ed-Din saccagea successivement les côtes d'Espagne ^ celles de la Toscane, l'ile d'Elbe, et rentra à Constantinople, gorgé d'or, de butin, et avec une si grande quantité d'esclaves que, pendant la traversée, ils périssaient par centaine». Il y mourut peu de temps après ^ en 1547, à l'âge de quatrevingts ans.
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Tel fut ce fameux Kair-ed-Dîn, «urnommé Barb^ousse» qui, plus célèbre que sonlrère Âroudj, fit, pendant trente ans, trembler la chrétienté entière. Les écrivains européens de l'époque ont voué la mémoire des deux frères à l'exécration publique. Les Espagnols surtout les ont peints sous les couleurs les plus odieuses; et peut-être, pour leur rendre plus de justice, n'auraient-ils eu besoin que de mettre en regard les actes et les foits des Barberousse en Europe et les leurs en Amérique. Ils auraient compris alors qu'il y a eu plus de gloire à lutter contre leur grand empereur Charles-Quint et ses vaillants soldats que d'aHer en Amérique lancer, pour un peu d'or, contre de malheureuses populations désarmées, des chiens dressés à la chasse des Indiens. Ils auraient pu se convaincre qu'il ne suffit pas de traîner à sa suit$ des prêtres, ministres indignes d'une religion de charité, pour justifier les crimes les plus horribles qui aient jamais souillé }e martyrologe des peuples.
La souveraineté des Barberousse sur l'Odjeac offre un fait particulier qui mérite d'être signalé : c'est l'accroissement rapide de la marine algérienne.; A la mort de Raïr-ed-Din, Alger était une puissance maritime qui coopérait à toutes les expéditions dans lesquelles la Porte se trouvait engagée. Un mot sur cette marine. La population d'Alger ne vivait que de /| piraterie. Les navires croiseurs étaient ordinairement des ^i chebecs de diverses grandeurs, armés de rangs de longs avi- ' \ rons et dont le gréement en voiles latines et voiles carrées à la fois leur permettait de courir avec tous les vents sur les bâtiments qu'ils voulaient capturer. Ils étaient bien équipés, bien pourvus d'armes et de munitions, montés par des Turcs, des Maures ou des renégats; un raïs ou capitan les commandait : ce raïs ne sortait du port qu'avec la permission du divan et après l'accomplissement d'actes religieux, tels que la visite à quelque marabout renommé pour se recommander à ses prières ou le consulter sur le résultat de son voyage. De retour de la course, s'il y avait des prises, quatorze pour cent étaient d'abord prélevés, savoir : douze pour cent pour le bey, un pour cept pour les marabouts et un pour cent pour l'entretien
du môle. Le reste était divisé en deui parts, Tcine pour le ra!s et les armateurs, Tautre pour Téquipage.
Cette marine dont les janissaires pouvaient faire partie était à la fois force de mer et force de terre, et constituait cette redoutable milice algérienne, dans laquelle cependant It janissariat jouissait de grands privilèges, tels qu'un supplément de solde et la surveillance de la police; ses membres avaient en outre le droit de ne pouvoir être jugés que par leurs olficiers. ' Cette marine ainsi constituée fiit bientôt de quelque poids jdans la balance des intérêts maritimes de l'Europe. Sous ^ Henri II, elle agit avec le célèbre Dragut contre Tile de Corse, de concert avec la flottelfrançaise commandée par le baron de La Garde. Au fameux siège de Malte, en 1565, commandée par Kandelissu, khalifat du bcy Hassan, elle attaqua Téperon Saint-Michel par mer, et malgré l'héroïque résistance des chevaliers, parvint à planter sept étendards^sur le parapet. En 1571, à la célèbre bataille de Lèpante, la marine algérienne, commandée par le vaillant Ali Kilidj, pacha d'Alger, formait l'aile gauche de la flotte ottomane et disputa longtemps la victoire à l'aile droite de la flotte chrétienne , commandée par Doria. Ainsi, dans les luttes les plus mémorables de l'époque, la marine algérienne prenait une part assez grande pour que son importance alors soit un fait hors de doute.
Malheureusement la source de ce rapide accroissement de puissance maritime était la piraterie qui^ parmi la grande quantité d'esclaves amenés a Alger , recrutait et augmentait sans cesse le personnel de la marine par un grand nombre de renégats, toujours sûrs d'acquérir par l'abjuration une cer-^' taine existence sociale, bien préférable à l'esclavage. ^ effet, | la loi musulmane ordonne impérieusement la libération de. tout infidèle embrassant l'islamisme : aussi ce fanatisme dej propagande qui, après avoir menacé d'arracher les plus beauxj fleurons de la couronne du Christ, a étendu si loin sa domi**^ nation et ses conquêtes, n'est en définitive que la mise ea pratique du &meux Compelle intran de l'église catholique et peut se réduire à oeci : Fais-toi musulman, ou sois esclave et meurs. Cette atroce maxime a été généralisée par le mahomè-
tisme : elle TeAt été paf le càtholiciittiè tf, heureusement l^oui* la religion chrétienne, la force n'&vait pas manqué à Rome papale. Et c'est ici Toccasion d'entrer dant quelques détails sur resclavage des chrétiens à Alger.
La tille ou ses environs comptaient ordinairement de tingt* cinq à trente mille esclave^. Da étaient divisés par catégories. 'Le capitaine, les officiers de la prise, les passagers et leur fa--* mille, formaient une première classe qui, présumée tachertable, était généralement assez bien traitée. Les hommes serj talent comme domestiques à la tille, ou aux champs, ou bien (faisaient un petit négoce pour le compte du maître. Les fem-mes entraient au service des dames Maures ou dans les harems. Les enfants, nourris dans le palais du dey ou dans les maisons des premières familles, étaient traités avec assez de ménagement^ dans Vespoir de leur rachat ou de leur con-* version.
Les matelots et ceux ou celles qui étaient présumés trop pauvres pour être rachetés, étaient conduits dans le BaUstan, bazar particulier où se faisait la vente des esclaves. La valeur en était très variable et dépendait, si c'était un homme, de la force, de la santé, des dents, circonstance importante pour manger le biscuit sur les galères; si c'était une femme, la va« .leur vénale en augmentait considérablement suivant Fâge, la beauté ou l'embonpoint. Les uns et les autres étaient vendus aux enchères de la même manière que les chrétiens ont si longtemps vendu et vendent encore les nègres; on les faisait lever, marcher; on les tàtaitpour juger do la force de leurs muscles : on séparait le fils du père, la fille de la mère, malgré leurs cris et leurs lamentations, et on leur donnait dea coups de fouets quand elles devenaient trop ennuyeuses; les musulmans barbares n'avaient rien imaginé de plus que les chrétiens civilisés. Le sort de ces esclates était plus ou moins supportable^ «uivant les maîtres aux mains de qui ils tom« baient*
U y avait une troisième classe, la plus malheureuse de toutes, c'étaient les esclaves appartenant à l'État et qu'on ap» petadt iic/^ea de tnagasin. Ils étaient logés dans des bagnes,
fastes édifices distribués en cellules basses^ sombres et peu aérées : quinze à vingt de ces malheureux étaient amoncelés dans ces bouges infects, dévorés de vennine, n'ayant pour lit qu'une natte ou la terre ; pour nourriture, qu'un morceau' de pain grossier et un peu d'huile rance; pour vêtement, une tunique de laine et un manteau, et soumis à la cruelle surveillance d'un bachi (gardien) qui, sous les moindres prétextes, les accablait de mauvais traitements.
Le rachat des esclaves s'opérait de trois manières : d'abord par l'entremise des religieux de la Merci qui rachetaient avec le produit des quêtes destinées à cette œuvre ; parles parents des captifs; et enfin par l'Ëtat, auquel appartenaient les esclaves. La rançon était arbitraire et atteignait parfois des chiffres très élevés. Tel était l'esclavage algérien, effroyable tribut que les nations chrétiennes ont payé aux Barbaresques pendant près de quatre siècles.
C'était là la principale source des richesses d'Alger, et, en quelque sorte la base de ses relations commerciales et poli* tiques avec les divers Ëtats de la chrétienté. En effet, à cette époque ou plus tard, tous se résignèrent à lui payer un tribut d'argent pour se racheter du tribut de sang que ces audacieux pirates de l'Odjeac prélevaient indistinctement sur les amis et sur les ennemis.
La mort du dernier des Barberousse amena dans l'Odjeac un événement qui révéla les vues ambitieuses de cette puissante milice, les janis^ires, qui en avaient fait la force. Kaïred-Din laissait un fils nommé Hassan, qui était à Constantinople, auprès du sultan. Il reçut l'investiture du gouvernement de son père ; mais les janissaires avaient déjà nommé un successeuT à Kaïr-ed-Din : c'était un d'entre eux, nommé Agi, qui se hâta de résigner ses fonctions dès que Hassan parut pour prendre possession de son gouvernement, à la tète de douze galères que le sultan avait mises à sa disposition.
Quoique tout fut rentré dans l'ordre sans avoir eu besoin ae recourir à la force, c'était là un fâcheux précédent. Les janissaires venaient de faire un acte de pouvoir et d'insubordination qui dénotait assez leur tendance à s arroger le droit
d'investiture de leurs chefs et par conséquent à les déposer à volonté.
I Ce n'était pas là le seul vice de l'organisation de rOdjeac, D en était un autre radical qu'il était devenu urgent d'extirper ou tout au moins de comprimer : c'étaient les mauvaises dispositions des diverses races qui peuplaient l'Algérie et qui voyaient les Turcs maîtres des emplois, du commerce, c'est-àdire de la piraterie : riches, considérés, privilégiés, tandis que ^eux, les possesseurs primitifs du sol et du pays, n'avaient que ice que leurs rapaces vainqueurs ne pouvaient leur enlever, des parts modiques dans les partages des prises auxquelles ils coopérairat de leur fortune et de leur sang. Puis les mœurs, les coutumes, la religion même de ces nouveaux venus différaient avec les leurs ou dans ses dispositions radicales ou dans ses rites. En effet, les Berbères, les Maures, les Arabes étaient musulmans malekites; les Turcs au contraire suivaient la tradition hamelite; les Juifs et les Nègres professaient le mosaisme; l'idolâtrie dominait encore dans quelques tribus. Avec des populations aussi turbulentes que les populations africaines, belliqueuses, pleines d'ardeur et de courage, promptes à s'unir, dans un sentiment commun de défense et de pillage, malgré leur fractionnement et leurs divisions, il y avait là trop de germe de mécontentement et d'insoumission pour ne pas former tôt ou tard des nœuds de coalition contre la domination turque.
La souveraineté d'Hassan se trouvait ainsi, dès le début, menacée à Alger, par les janissaires, au dehors, par les indigènes. Heureusement pour lui les haines invétérées de tribu à tribu l'emportèrent sur celles qu'avait soulevées la domination des Turcs. Exploiter ces haines au profit de l'Odjeac était dèslors, à la foi;, un moyen certain d'affaiblir les tribus en les divisant et de contenir les janissaires par l'activité de la guerre et l'appât du pillage.
Deux puissantes tribus se disputaient Tlemcen : l'une rechercha l'amitié d'Hassan ; l'autre se plaça sous la protection du roi de Fex et du gouverneur d'Oran, appartenant encore alors aux Espagnols. Cette occasion servait si à propos les
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Tnesd'Hassâfi, qu'il se mit immédiatement en campagne. Son armée était de ^ingt mille hommes : quatre mille Turcs, six mille renégats et dix mille Arabes. Il rencontra l'armée espagnole, la battit, s'empara de Tlemcen, y abolit l'autorité des princes Maures, et annexa la ville et ses dépendances à la Ilégence d'Alger.
Ainsi, faire la guerre au moyen, en quelque sorte, des indigènes, combattre l'ennemi par l'ennemi lui-même, user au profit de la domination turque l'esprit d'indépendance, de révolte et de jalousie, qui caractérisait alors comme aujourd'hui les tribus, prévenir les révoltés par une terreur salutaire, frapper de grands coups pour tenir les mécontents dans la crainte, fomenter là rivalité des tribus, entretenir avec ijoin les relations de celles qui cherchaient un appui parmi eux, telle fut la politique des Turcs en Algérie.
Hassan resta fidèle à cette politique, mais il ne put en poursuivre avec fruit le développement. Son règne fut très accidenté, et le début de cette lutte constante, opiniâtre entre les janissaires et les représentants envoyés par la Porte, qui fut un des traits caractéristiques de cette partie'de l'histoiro de la Régence d'Alger.
Au moment où il méditait de nouveaux succès, une intrigue ourdie dans le divan de Constantinople, le renversa une première fois. U fut remplacé par un des plus vaillants compagnons d'armes de son père Kaïr-ed^Din, Salah'^Reiss, qui porta la guerre jusque sur les confins du Sahara, à Tricarte et à Huguela, prit Fex, en rendit le royaume tributaire du pachaUk d'Alger, ettendit ainsi peu à peu à abolir partout l'autorité des princes Maures. Il enleva aussi Bougie aux Espagnols après un long siège et borna leur domination en Afrique aux points extrêmes d'Oran et de Tunis. Il projetait même une expédition contre Oraui lorsqu'il mourut de la peste en 1556.
A sa mort, sans attendre la décision de la Porte, les janissaires lui nommèrent poiu: successeur un renégat corse nommé Hnssan-Kald, qui, livré peu après par les hoiçmes de la ma« rme au pacha tékelii envoyé de (constantinople, fut jeté sur
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des crochets de fer où il mourut après trois jours d'horribles souffrances. Tékeli à son tour fut massacré par les janissaires qui nommèrent à sa place leur aga (général). La Porte fit périr ce dernier et nomma pour la seconde fois Hassan, fils de KJaïr-ed-Din qui, déposé peu après par les janissaires, futre* nommé une troisième fois par la Porte et déposé encore par cette turbulente milice qui, à Alger comme à Constantinople, voulait définitivement se rendre maître du chef du gouvernement.
Nous ne suivrons pas plus longtemps les annales algériennés : c'est une série de révoltes, de dépositions de pachas, de crimes, d'assassinats ayant tous le même caractère et le même mobile. Au milieu de la surexcitation des passions mises en jeu par le peu de stabilité des pachas et les vicissitudes de ces petites révolutions périodiques, la politique des janissaires tend, sans dévier, vers trois buts principaux qui furent suivis avec une persévérance qui en assura le succès. Le premier était de rester seuls maîtres de cette partie de TAfrique en chassant les Espagnols des deux points qu'ils occupaient entre Oran et Tunis; en 1568, sous le commandement de leur pacha Ali, renégat corse surnommé Kilidj (homme d'épée), le même qui commandait Taile gauche de la flotte ottomane à la bataille de Lépante, ils s'emparèrent de Tunis; en 1708, pendant les discordes sanglantes qui suivirent la mort de Charles n, ils chassèrent les Espagnols d'Oran.
Le second but qu'ils poursuivaient était de s'arroger le pouvoir exécutif. Ils l'atteignirent en 1659 en se faisant sanctionner par la Porte le droit d'élire un second chef de la Régence, représentant spécial de leurs intérêts. Ce chef prit le titre de Manzoul-Aga et réunit avec le divan tout le pouvoir exécutif. Le pacha, réduit d'abord à sanctionner les décisions prises souvent sans sa coopération, fut ensuite supprimé et sa dignité réunie à celle du dey. En 1710 eut lieu le complément de cette révolution qui modifia dans ses bases essentielles le gouvernement de rOdjeac, et ne laissa à la Porte qu'un droit de contrôle et de suzeraineté purement illusoire.
U y avait çncore m troisième but qui peut résumer toute
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la politique de la domination turque dans la Régence : c'était de se substituer brutalement en tout et pour tout aux indigènes et d'écarter avec le plus grand soin toute influence locale. Le barbare massacre des Koulouglis en 1626 fut le terrible ré«* sultat de ce système (1).
Notre but, en relatant sommairement les faits principaux dont l'Afrique occidentale a été le théâtre depuis que les an» Etales des peuples nous ont permis de constater des faits à peu près certains, n'a été que de rechercher soit les moyens employés par les dominateurs divers pour s'y établir, soit les éléments qui ont pu leur survivre. Notre tâche ainsi restreinte a dû se borner alors à retracer les faits à grands traits et à n'en faire jaillir que le but et le résultat. C'est ainsi que nous sommes arrivés, dans la période turque, à constater une substitution brutale, en tout et pour tout, du vainqueur au vaincu. Les Arabes, les Vandales, les Romains, les Carthaginois avaient agi différemment. Tout en comprimant les sentiments hostiles des populations subjuguées, ils s'étaient les uns, les Arabes et les Vandales, retrempés. dans la civilisation supérieure qu'ils y avaient trouvée ; les autres, les Romains et les Carthaginois, y avaient exercé une grande puissance d'assimilation par les
(4) Dans rorganisation primitive de rOdjeac, ancnn indigène, Hanre oa Koulougli (Gis de Turc et de mère africaine), ne pouvait être janissaire. Il fut dans la suite dérogé à celte exclusion. Les Maures et les Koulouglis I riches et instruits acquirent bientôt de l'influence sur le divan et parvinrent ' aux premiersemplois. Les autres janissaires, renégats ou aventuriers, demandèrent la révision des anciens statuts de Tordre, et après avoir prononcé Fexclusion des Maures et des Koulouglis, en cousurent deux cents dans des sacs et les jetèrent à la mer. Trois ans après cette horrible exécution, ceux qui y avaient échappé ayant pratiqué des intelligences dans Alger y entrèrent déguisés et parvinrent à s'installer dans laKasbah au nombre environ de cinquante. Là, mal secondés par les Maures et par ceux des Koulouglis qui n'avaient pu pénétrer dans la ville, ils furent assaliFis par plusieurs compagnies de janissaires. Bientôt il ne leur resta aucun espoir de salut. Ils se retirent vers la poudrière, là ils demandent la réintégration de leurs droits : les janissaires refusent et les menacent d'une extermination complète s'ils ne se rendent à discrétion. Les Koulouglis ne répondent qu'en mettant le feu aux poudres. La Kasbah sauta en l'air et ne fut peu après qu'un monceau de ruines. Cinq cents maisons d'Alger furent renversées par l'explosion : plus de six mille personnes périrent.
instincts civilisateurs qu'ils y avaient développés. Cela explique comment, sous la domination turque, le despotisme stupide et brutal des janissaires n'a pu que favoriser le développement de ces instincts irritables et barbares, contre lesquels la France a pendant longtemps lutté avec plus de persévérance que de succès.
On a déjà vu comment, par suite de Talliance entre la France et la Porte-Ottomane, les deux marines française et algérienne avaient agi de concert dans des circonstances importantes. Ces relations que le gouvernement français payait fort cher en amenèrent d'autres : nous voulons parler de l'établissement d'un comptoir français à la Galle, qui fut l'origine de ceux qui s'étendirent ensuite depuis Tabarque jusqu'à Bone. Le premier établissement date de 1520. Ce furent deux armateurs de Marseille qui, après avoir traité avec les tribus de la Mazoule, obtinrent la concession de faire exclusivement la pèche du corail sur les côtes dépendantes de leur territoire. Plus tard, Charles IX obtint de Sélim II la concession du com* merce àColIo, Bone, Malfacaret, au cap Rose, et le bastion de France fut achevé en 1560. Quarante-quatre ans après, sous le règne d'Henri IV, la bonne harmonie qui existait entre la France et Alger fut rompue, et grâce à l'intervention de la Porte, le dey Heder, qui se refusait à reconnaître les concessions faites à la France, fut étranglé par ordre du sultan, et les capitulations furent renouvelées. On y ajouta même un article assez curieux qui stipulait : a qu'en cas de nouvelles a contraventions de la part des corsaires d'Alger, le roi de a France était autorisé à se faire justice lui-même. » Ce traité fut un acheminement à celui de 1628, par lequel Âmurat lY cédait à la France en toute propriété les places dites le Bastion de France, la Calle, le cap Rose, Bone et le cap Nègre. Les navires de la compagnie d'Afrique pouvaient en outre naviguer librement sur les côtes dépendantes de la Régence, vendre, négocier, acheter, à l'exclusion de tous autres navires. En faveur de ce^te concession, la compagnie s'engageait, sous la garantie de la France, à payer seize mille doubles pour la milice et dix mille pour le trésor de la Kasbah. Hussein*Pacha, qui
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s'intitulait le J?oî de la Mer et qui avait ligné ce traité, décréta; la peine de mort contre tout rais qui courrait sur des bâtiments^ français, mais la course n'en continua pas moins contre tous les pavillons, et en peu de temps^ non-seulement la Méditerranée, mais encore l'Océan fût infesté de pirates algériens* Plusieurs puissances armèrent contre eux : la Hollande envoya deux fois l'amiral Ruyter avec une escadre à Alger, mais sans résultat ; l'Angleterre souffrait que son consul enfermé dans les bagnes fût obligé de labourer la terre. Mais enfin la France prit glorieusement l'initiative, et Louis XIV arma une flotte destinée à agir contre les Algériens et dont il donna le commandement au duc de Beaufort. Cette expédition fut suivie d'un prompt succès. L'escadre algérienne, attaquée par la flotte française en vue du fort de la Goulette, fût acculée dans la baie, incendiée ou prise le 24 juin 166d. Ali, alors dey d'Alger, conclut un traité de paix avec la France , mais il ne put le mettre ft exécution. Assassiné comme ses prédécesseurs, il fut remplacé par Baba-Hassan, qui, plein de mauvais vouloir pour la France, dit au consul : a La paix avec ton pays est < rompue : malheur à ton maître ! va lui dire que dans quel-* « ques jours ce formidable armement que tu vois dans le port a aura anéanti sa marine et son commerce. »
La guerre entre la France et Alger fut déclarée. Ce fut à cette époque, en 1682, que, par haine contre la France, l'Angleterre conclut avec la Régence d'Alger un de ces traités bon* teux dont ses annales fourmillent. Par celui-ci elle livrait un fort matériel de guerre, se désistait de toute réclamation rela-, tive à près de quatre cents bâtiments de commerce anglais prisj par les Algériens, et enfin rendait sans rançon tous les Turcs prisonniers, sans réclamer un seul esclave anglais, pas mém6f[ son consul qui, comme on l'a vu, traînait la chaîne dans le&{ bagnesd'Alger.
Louis XIY qui, à défaut d'autre mérite, avait au moins le loufU)le orgueil de ne souffrir d'aucune puissance étrangère ni provocation ni insulte, arma immédiatement contre Alger une expédition dont le commandement fut confié à Duquesne. Ooze vaisseaux de guerre^ quinze galères, cinq galiotas à
ALGÉRIE. ill
bombes» deux brûlots et Tingt tartanes la composaient. Elle arriva devant Alger dans les derniers jours d'août et ouvrit son feu dans les premiers jours de septembre. Les mortiers à bombes dont on se servit alors pour la première fois sur mer firent un ravage épouvantable dans la ville ; mais le mauvais temps obligea Duquesne à suspendre le bombardement et à^ rentrer à Toulon. L'attaque fut renouvelée l'année suivante et marquée cette fois par un horrible épisode.
Après quelques jours de bombardement, les Algériens de-* mandèrent à traiter. Duquesne, avant d'entrer en négociation, 'demanda la remise sans rançon de tous les esclaves français et 'étrangers pris à bord de bâtiments français et pour otages l'amiral de la flotte algérienne Mezzomorte et le raïs de la marine Ali et en outre une indemnité de 1,500,000 francs. Les deux premières conditions furent remplies ; mais le dey Baba- Hassan se déclara dans l'impossibilité de remplir la troisième. Mezzomorte dit alors à Duquesne que, s'il voulait le laisser aller à terre, il ferait plus dans une heure que Baba-Hassan en quinze jours. Duquesne y consentit, et le premier soin de Mezzomorte fut de faire poignarder le dey, de se faire proclamer à sa place, de recommencer le feu des batteries contre la flotte française et d'envoyer dire à Duquesne que, s'il tirait encore des bombes, il ferait mettre des chrétiens à la bouche des canons.
U tint parole. Le bombardement ayant continué , vingtquatre esclaves chrétiens furent mis à la bouche des canons, et entre autres le vénérable père Levacher, vicaire apostolique, qui remplissait à Alger les fonctions de consul de France. Ce respectable vieillard, attaqué quelques années avant de la peste à Tunis, était demeuré perclus de tous ses membres. U fut traîné sur le môle et assis sur une chaise provenant du pillage du consulat, le dos tourné à la mer. Après l'avoir accablé do traitements et d'indignités, ces forcenés approchèrent la chaise isur laquelle ils l'avaient assis de la bouche d'un canon et I firent feu, envoyant aux Français un boulet chargé des débris ^ de leur compatriote.
La paix ne fut condue que Tannée suivante , mais ne fut
pas de longue durée. Elle fut rompue trois ans après, et le maréchal d'Estrées, chargé d'une nouvelle expédition contre Alger, écrivait à Mezzomorte en juin 1688*
ce Le maréchal d'Estrées, vice-amiral de France, vice-roî a d'Amérique, commandant l'armée navale de l'empereur de «• France, déclare aux puissances et milices du royaume d'Ala ger que si, dans le cours de cette guerre, on exerce les a mêmes cruautés qui ont été ci-devant pratiquées contre les « sujets de l'empereur, son maître, il en usera de même avec a ceux d'Alger, à commencer par les plus considérables qu'il a a entre les mains et qu'il a eu ordre d'amener à cet effet ' « avec lui. »
Cette menace fut suivie d'un nouveau bombardement qui fit dans Alger d'affreux ravages et qui amena des actes de cruauté de part et d'autre. Plus de quarante victimes, et entre autres le consul français PioUe, furent immolées à la bouche des canons, et les Français, par représailles, égorgèrent quelques Turcs qu'ils lancèrent sur un radeau vers le port. L'année d'après on traita de la paix qui fut ratifiée en 1690, après la supplique suivante d'un ambassadeur du dey, monument assez curïeux des rapports diplomatiques qui existaient alors entre la France et la Régence.
« Très puissant, très majestueux et très redoutable empereur. Dieu veuille conserver Votre Majesté avec les princes de son sang et augmenter de un à mille les jours de votre règne. Je suis envoyé, ô trèsmagnifique empereur toujours victorieux, de la part des seigneurs du divan d'Alger et du très illustre dey, pour me prosterner devant le trône impérial de Votre Majesté et pour lui témoigner l'extrême joie qu'ils ont ressentie de ce qu'elle a eu la bonté d'agréer la publication de la paix qui vient d'être conclue entre ses sujets et ceux du royaume d'Alger.
« Les généraux et les capitaines, tant de terre que de mer, m'ont choisi. Sire, d'un commun consentement, nonobstant mon insuffisance, pour avoir l'honneur d'entendre de la bouche sacrée de Votre Majesté la ratification de cette paix, ëtajBt persuadé que c'est de cette parole royale que dépend
son éclat et sa durée, qui sera, s'il plaît à Dieu, étemelle. Ils m'ont ordonné d'assurer Votre Majesté de leur très profond respect, et de lui dire qu'il n'y a rien au monde qu'ils ne fassent pour tâcher de se rendre dignes de sa bienveillance. Ils prient Dieu qu'il lui donne la victoire sur les ennemis de toutes sortes de nations qui se sont liguées contre elle et qui seront confondues par la vertu des miracles de Jésus et de Marie, pour le droit desquels nous savons que vous combattez. Je prendrai la liberté, Sire, de dire à Votre Majesté qu'ayant eu l'honneur de servir longtemps à la Porte Ottomane, à la vue de l'Empereur des Musulmans, il ne me restait pour rem« - plir mes désirs que de saluer un monarque qui, non-seulement par sa valeur héroïque, mais encore par sa prudence consommée, s'est rendu le plus grand et le plus puissant prince de la chrétienté, l'Alexandre et le Salomon de son siècle , et enfin l'admiration de tout l'univers.
« C'est donc pour m'acquitter de cette commission qu'après avoir demandé pardon à Votre Majesté avec les larmes aux yeux et avec une entière soumission, au nom de notre supérieur et de toute notre mihce, à cause des excès commis pendant la dernière guerre, et l'avoir priée de les honorer de la première bonté, j'ose lever les yeux en haut et lui présenter la lettre des chefs de notre divan en y joignant leurs très humbles requêtes dont je suis chargé, et comme ils espèrent qu'elle voudra bien leur accorder leurs prières, il n'y a point de doute qu'ils ne fassent éclater dans les climats les plus éloignés la gloire, la grandeur et la générosité de Votre Majesté, afin que les soldats et les peuples pénétrés de son incomparable puissance soient fermes et constants à observer jusqu'à la fin des siècles les conditions de la paix qu'elle leur a donnée.
a Je ne manquerai pas aussi, si Votre Majesté me le permet, de rendre compte, par une lettre, à l'Empereur ottoman mon maître, dont j'ai l'honneur d'être connu, des victoires que j'ai appris avoir été remportées par vos armées de terre et de mer sur tous vos ennemis, et de prier Dieu qu'il continue vos triomphes. Au reste, toute notre espérance dépend des ordres favorables de Votre Majesté. »
Louis XIV répondit:
« Je reçois agréablement tes assurances quttous me donnez des bonnes intentions de tos maîtres. Je suis bien aiso d'entendre ce que vous venex de me dire, et je confirme le traité de paix qui leur a été accordé en mon nom. J'oublie ce qui s*est passé, et pourvu qu'ils se comportent de la manière qu'ils doivent, ils peuvent être assurés que l'amitié et la bonne intelligence augmenteront de plus en plus, et qu'ils en verront les fruits. i>
Ces bonnes relations entre la France et la Régence durè^ rent peu. Elles furent interrompues dès le règne de Louis XV par des griefs réciproques, sans qu'il y eût néanmoins guerre ouverte. Cet état mixte de paix et d'hostilité se perpétua jusqu'en 1 792 et 03, où les anciens traités de paix furent renouvelés entre la République et l'Odjeac.
Cet intervalle de près d'un siècle fut marqué dans les ab<* nales algériennes par des accroissements de puissance ou des désastres de toute espèce. Des expéditions plus ou moins heureuses contre Maroc, Fex et Tunis, amènent la soumission définitive de ces royaumes à l'Algérie. En 1701, une horrible peste enlève quarante-cinq mille habitants à Alger. En 17O89 les Espagnols sont chassés d'Oran : ils reprennent cette ville en 1732, mais après le désastre d'une armée espagnole, commaiidée par O'reilly, en 1 775, et des alternatives de succès et de défaites, ils sont obligés d'abandonner définitivement Oran en 1792. Les Turcs restèrent seuls maîtres de l'Algérie. Pendant tout ce laps de temps, le gouvernement intérieur do rOdjeac n'avait été qu'une suite de révolutions sans portée, d'assassinats de deys, de révoltes des indigènes, d'exploits de piraterie, et d'extension de tributs imposés à toute puissance de l'Europe (1).
(t) LTvope entière était alors tributaire «TAIger. La France qnoiqQ'dle tftt la paissanoe la plas davoriiée, éUit tenue d'envoyer un présent lors de liastallatJond*un consul. L'Angleterre, même après rexpédilion de lord Exmouth en 4846, payait 600 livres sterling à chaque renouvellement de consul. L'Anliiche, la Hollande, l'Espagne, le Hanovre, les ËtaU de Brème avaient un arrangement à peu près semblable à celui de l'Angleterre. LaSakdeetleOaiie-
La conquête de l'Egypte, par lesFrançaii, altéra senaible* ' ment les bons rapports qui existaient entre la France et Alger. Cédant aux intrigues et aux obsessions de l'Angleterre, la Turquie avait déclaré la guerre à la France. Les établissements français en Afrique furent incendiés ou détruits, et les cor* saires algériens recommencèrent leurs déprédations sur les navires de la République. Cet état d'hostilité cessa lors de la signature des préliminaires entre la Porte et la France, en 1 800 ; et, dès 1 803, les rapports de bonne intelligence entre la France et Alger avaient été renoués plus intimes que jamais. Nous reproduisons à ce sujet les deux documents suivants, qui prouvent combien avaient rehaussé le nom Fran çais en Afrique, les victoires de la République, soit en £gypte, soit sur le continent européen.
«Bonaparte, premier consul, au très haut et très magnifique dey d'Alger; que Dieu le conserve en principe, en pros* périté et en gloire !
« Je vous écris cette lettre directement, parce que je sais qu'il y a de vos ministres qui vous trompent, qui vous portent à vous conduire d'une manière qui pourrait vous attirer de grands malheurs.
« Cette lettre vous sera remise en main propre par un adjudant de mon palais. Elle a pour but de vous demander réparation prompte, et telle que j'ai droit de l'attendre des I sentiments que vous avez toujours niontrés pour moi. I a Un officier français a été battu dans la rade de Tunis par .un de vos rais : l'agent de la République a demandé satis&ol tion et n'a pu l'obtenir.
a Deux bricks ont été pris par vos corsaires qa^ les ont me-* nés à Alger et les ont retardés dans leur voyage.
nordc payaient qd tribut aimnel de 4,000 piastres ên iminitiofis de guerre et 40,000 piastres fortes, de dii en dix ans. Le Portugal, les Deux-Sidlei, payaient un tribut annuel de 24,000 piastres fortes, et 20,000 en présent. U Toscane, la Sardaigne, les États de TÈglise par la médiation de la France ou de r Angleterre, étaient libres de tout tribut, mais soumis à des présents consulaires qui s'élevaient jus(itt'à 24,000 piastres.
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« Un bâtiment napolitain a été pris par vos corsaires dans la rade d'Hyères^ et par là a été violé le territoire français.
«Enfin y du vaisseau qui a échoué cet hiver sur vos côtes, il me manque encore 150 hommes qui sont entre les mains des Arabes.
a Je vous demande réparation pour tous ces griefs, et ne doutant pas que vous ne preniez toutes les mesures que je prendrais en pareille circonstance, j'envoie un bâtiment pour reconduire en France les 150 hommes qui me manquent.
tf Je vous prie de vous méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de la France : vous ne pouvez avoir de plus grands ennemis qu'eux, et si je désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins nécessaire de conserver cette bonne intelligence qui vient d'être rétablie et qui peut seule vous maintenir dans le rang et la position où vous êtes, car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes envers moi seraient punis.
« Que si vous voulez vivre en bonne amitié avec moi, il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance faible : il faut que vous fassiez respecter le pavillon français, celui de la République italienne qui m'a nommé son chef, et que vous me donniez réparation de tous les outrages qui m*ont été faits.
« Bonaparte, premier consul, d
A cette lettre, passablement hautaine, Moustapha-Pacha, alors dey d'Alger, fit la réponse suivante :
« A notre ami Bonaparte, premier consul de la République française, président de la République italienne. Je vous salue. La paix de Dieu soit avec vous.
• « Ci-après, notre ami, je vous avertis que j'ai reçu votre lettre datée du 20 messidor : je l'ai lue et j'y réponds article par article.
«Vous vous plaignez du raïs Ali-Tatas, Quoiqu'il soit un de mes joldaches, je l'ai arrêté pour le faire mourir; au moment de l'exécution, votre consul m'a demandé sa grâce en votre nom : et, pour vous, je la lui ai accordée.
a Vous me demandez la polacre njipolilaine prise, dites-
Toas, sous le canon de la France: les détails qui vous ont étô fournis à cet égard ne sont pas exacts ; mais sur votre désir j'ai délivré dix-huit chrétiens composant son équipage.
« Vous demandez un bâtiment napolitain qu'on dit être sorti de Corfou avec des expéditions françaises : on n'a trouvé aucun papier français; mais, selon vos désirs, j'ai donné la liberté à l'équipage.
a Vous demandez la punition du raïs qui a conduit ici deux bâtiments de la République française : selon votre désir je l'ai destitué; mais je vous avertis que mes raïs ne savent pas lire les caractères européens, ils ne connaissent que le passe-port d'usage, et pour ce motif il convient que les bâtiments de la République française fassent quelque signal pour être reconnus par mes corsaires.
a Vous me demandez 150 hommes que vous dites être dans mes États : il n'en existe pas un ; Dieu a voulu que ces gens là se soient perdus et cela me peine.
« Vous dites qu'il y a des hommes qui me donnent des conseils pour nous brouiller; notre amitié est solide et ancienne, et ceux qui chercheraient à nous brouiller n'y réussiront pas.
a Vous me demandez que je sois ami delà République italienne et de respecter son pavillon comme le vôtre ; si un autre m'eût fait une pareille proposition je ne l'aurais pas acceptée pour un million de piastres.
a Vous ne m'avez pas voulu donner les 200 mille piastres que je vous avais demandées pour me dédommager des pertes que j'ai essuyées pour vous; que vous me les donniez ou que vous ne me les donniez pas, nous serons toujours bons amis.
« J'ai terminé avec votre consul toutes les affaires de la Calle, et l'on pourra veiiir faire la pêche du corail : la compagnie d'Afrique jouira des mêmes prérogatives dont elle jouissait anciennement. J'ai ordonné au bey de Constantine ^de leur accorder tout genre de protection. Si à l'avenir il survient quelque discussion entre nous, écrivez-moi directement et tout s'arrangera à l'amiable.
« Mustapha, pacha d'Alger.p
Gomme on le voit Tinfluence de la France sur Alger éteit alors grande et puissante. Elle se maintint jusqu'au jour où la bataille de Trafalgar, anéantissant pour quelques années la prépondérance maritime de la France dans la Méditerranée, lui fit sinon des ennemis, du moins des neutres très douteux dans la guerre maritime contre F Angleterre, qui se prolongea depuis la rupture du traité d'Amiens jusqu'àla chute de rËnH
pire.
Dès 1807, l'Angleterre, moyennant une redevance de 270,000 francs avait été investie de nps possessions d'Afrique* Le gouvernement de l'Odjeac passait, comme toujours, d'une main à l'autre, successivement commandé par une série de deys assassinés presqu'aussitôt que promus, et ne se maintenant quelques uns au pouvoir pendant un ou deux ans, qu'en abattant des tètes parmi les janissaires, ou en portant le fer et le feu parmi les tribus indigènes, toujours prêtes à se révolter contre le joug des Turcs.
Tel était l'état des choses dans l'Algérie, lorsqu'à la réunion du congrès de Vienne les diverses puissances de l'Europe parurent décidées à se liguer pour s'afiranchir du tribut honteux qu'elles payaient aux Barbaresques. L'Angleterre s'y refusa* Cette philantropie anglaise que quelques bonnes gens prennent encore au sérieux, calcula, comme toujours, qu'une ligue européenne qui affranchirait la chrétienté du tribut d'or et de sang qu'elle payait aux Barbaresques, pourrait accroître en Afrique l'influence de la France. Sa jalousie et sa cupidité avaient tout à gagner au maintien de l'horrible abus existant, et cet abus fut maintenu. Il était donné à la jeune Amérique de venir faire rougir la vieille Europe de cette lâche condescendance, et vers ce même temps une escadre américaine, aux ordres du capitaine Décatus, se présenta devant Alger et demanda impérieusement que l'Union fut relevée du tribut honteux qu'elle payait au dey. U fut fait droit à sa demande, toutes ces légitimités caduques qui, après la chute de l'Empire, avaient repris possession de leurs États, n'avaient ni ce louable orgueil qui fait vivement sentir une injure, ni cette
noble magnanimité qui la fait repousser. Chacune d'entre
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elles paraissait devoir persister à payer le tribut dont venait de s'affranchir l'Amérique par une simple attitude énergique, lorsque l'Angleterre eut un intérêt majeuri non pas à faire cesser cet état de choses, mais à le modifier dans certaines parties.
Dans tout acte du cabinet anglais il fout toujours chercher le motif et le but. On est sûr d'arriver invariablement au même résultat : l'intérêt. L'expédition de lord Eimouth contre Alger, en 1816, n'eut pas d'autre motif. Les écrivains de la Restauration, dont le système était d'exalter avant tout l'Angleterre, l'ont présentée comme <:onçue dans un intérêt humanitaire, et d'autres, depuis lors, l'ont répété après eux. En politique, l'Angleterre ne fait jamais du sentiment, et, en cette circonstance, elle en fit moins que jamais. A la suite des guerres et de la chute de l'Empire, Malte, Gorfou, les îles Ioniennes, étaient tombées en son pouvoir, l'expédition de lord Exmouth n'eut d'autre but que d'obtenir de la Régence que ces possessions fussent traitées à l'égal des possessions britanniques. Si d'autres conditions telles que la délivrance des esclaves chrétiens et l'abolition de l'esclavage furent exigées, acceptées et surtout remplies avec plus ou moins de fidélité, c'est que l'Angleterre avait à faire accepter à l'Europe la prise de souveraineté de la Méditerranée qu'elle était parvenue à s'arroger.
Deux ans après cette expédition, Hussein-Khodja, le dernier dey d'Alger, fut promu à la souveraineté de la Régence. Pour éviter le poignard ou le lacet des janissaires sous lesquels avaient expirés, après quelques mois de règne, presque tous . ses prédécesseurs, Hussein s'enferma dans la Casbah où il se créa une garde de Maures. Il y resta treize ans gouvernant ses Etats avec assez de justice et d'habileté, et ne sortit de sa prison volontaire et à la fois forcée que lors de la prise d'Alger par les Français.
Avec lui finit la cbmination turque en Algérie.
.Si comme ces voyageurs qui, après une route longue et pénible, cherchent à classer leurs souvenirs, nous résumons ce que chacun des peuples divers qui se sont succédés dans
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l'Afrique occidentale, y a laissé d'éléments nouveaux; si nous recherchons s'il s'est opéré une fusion plus ou moins complète de ces populations transitoires avec les populations indigènes; si, encore, nous examinons les moyens divers employés par les peuples conquérants pour amener cette fusion;' si, enfin, nous parvenons à les classer, nous aurons atteint le seul but que nous nous sommes proposés en remuant, dans cette revue rétrospective, la cendre de la vieille Afrique.
Carthage nous apparaît d'abord luttant, avec plus de persévérance (pie de succès, contre l'aversion des tribus numides pour toute domination étrangère. Elle procède par occupa-^ tion pacifique : le trafic est son prétexte, la conquête son but. ' Elle ne pénètre dans l'intérieur du pays que progressivement et lentement, évitant avec soin tout ce qui peut froisser la nationalité numide, et principalement tout ce qui peut la réveiller. Elle crée des besoins aux indigènes ; se les attache en favorisant l'écoulement de leurs denrées ou de leurs produits. Elle se rend utile d'abord, ensuite nécessaire, et les indigènes deviennent ses meilleurs auxiliaires pour son commerce avec l'Afrique centrale.
Rome imite sa réserve à se substituer aux populations vaincues, mais elle adopte un système habilement conçu et qui, à deux mille ans d'intervalle, aurait pu servir de modèle aux Français. Ne remplaçant l'élément vaincu qu'à mesure que s'était fortifié l'élément vainqueur ; son pouvoir ne s'étendait qu'en rapport de la diminution graduelle de celui des indigènes. Exploitant la tendance prononcée qu'ont tous les peuples à subir l'influence du bien-être par le travail, toute sa politique se borna d'abord à leur faire comprendre, par l'exemple, que le travail amenait le bien-être; ensuite, elle lia si intimement les intérêts des indigènes aux siens, que la moindre atteinte portée aux uns rejaillissait sur les autres. Mettant ainsi en jeu le mobile qui agit le plus efficacement chez les Barbares, l'intérêt, elle laissa toute sa puissance d'action à ce prodigieux instinct d'assimilation qui la caractérisiit et dont la tendance apparente était, non pas tant de se faire accepter par les vaincus que de se les identifier par une po-»
ALGÉRIE. lit
lîtiquehabfle et ferme. A cet effet, elle commençait toujours par les habituer à recevoir de sa main leurs rois façonnés déjà à la civilisation romaine. La tendance alors des indigènes vers cette civilisation était d'autant plus prononcée, qu'en imitant des rois de leur race, ils s'imaginaien); ne pas imiter des étrangers. Puis, donnant à ces rois d'autres Ëlats lorsque le mouvement civilisateur était fortement imprimé dans celui dont ils avaient d'abord été pourvus, ils faisaient ainsi reculer la barbarie à mesure qu'avançait la civilisation. En somme, l'élément de possibilité d'occupation précédait toujours l'occupation même, à laquelle Rome se préparait en commençant par annuler les résistances et par absorber, sinon en totalité du moins en grande partie, l'élément indigène par l'élément romain. Si des accidents comme les guerres de Jugurtha ou de Tacfarinas venaient donner un point de ralliement à la nationalité indigène, Rome ne croyait sa possession assurée que lorsque le chef n'existait plus.
Par cette politique habile et surtout par la protection réciproque qu'elle accordait aux intérêts communs, elle parvint à opérer la fusion des races indigène et romaine. Les Vandales, qui supplantèrent Rome, ne surent au contraire contenir les populations africaines que par l'espoir du pillage et l'appât du butin. Il résulta de ce système différent que quand il n'y eut plus ni butin à faire, ni pillage à espérer, les tribus indigènes abandonnèrent les Vandales. Ces derniers cependant traînant avec eux la familie^ ce que n'avait fait ni Carthage, ni Rome, se mêlèrent plus aux indigènes que les Carthaginois et les Romains, et malgré leur courte occupation, ont laissé dans les populations atlantiques plus de traces qu'eux.
Abrutis bientôt dans les délices, les Vandales furent une proie facile pour les Bizantins dont l'histoire dans l'Afrique occidentale n'est que l'image de la dégradation où peut tomber l'homme civilisé.
Un peuple neuf les remplace. Le flot arabe inonde l'Afrique. Aux excès de fanatisme religieux et politique, qui furent d'abord le système exclusif des Arabes, succéda ensuite un état de transaction qui consista à exclure des emplois, àsou«
mettre an tribut, à tenir» en un mot, dans un état d'infériorité réelle, ceux qoi ne voulurent pas se ralliera la foi nouvelle.
Les Turcs qui leur succédèrent adoptèrent à leur égard la même politique, et le caractère ^distinctif de leur domination ne fut que la substitution brutale en tout et pour tout du vainqueur au vaincu. Cette politique dut repousser et repoussa toute assimilation.
Ainsi, si parmi ces conquérants qui ont précédé les Français en Afrique, les uns offrent çà et là des modèles à suivre^ les autres offrent dans la même proportion des écueils à éviter.
POPULATIOTVS DE L'AtCl^IlIE : LEUKS MOEOIS. BEltBÊnES
ET KABYLES, MAURES ARABES ET BEDOUIPfS, TURCS,
&OULOUGHIS, JUIFS* IfÊGRES, BISKRJS, BIOZABITES, ETC.
Avant d'entrer dans le détail des causes, des résultats de l'expédition française en Algérie, des moyens, des chances de succès de cette domination nouvelle, il nous a paru utile de constater ce qui subsiste de l'élément primitif indigène dans les populations actuellement existantes, et ce que les dominations antérieures y ont mêlé. Ce sera là autant de jalons pour arriver peu à peu à l'appréciation des rapports et des diffé* rences entre les indigènes et nous, c'est-à-dire à la connaisfiancé de ce qu'd faut rechercher et de ce qu'il faut éviter.
Une des erreurs de presque tous les géographes est d'avoir cru reconnaître en Algérie, le type d'une race spéciale, vierge d'altérations. A part les Nègres importés accidentellement dans cette partie de l'Afrique, les autres groupes désignés'sous ;des dénominations diverses'ne sont que des agrégations profondément mélangées par l'effet d'invasions successives, com-* posées elles-mêmes d'éléments qui se sont surajoutés l'un & l'autre. Ces groupes se sont différenciés ensuite par des
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mœurs, dés habitudes^ tied usages qui auraient pu fttre fraditionnels dans tous, et qui n'ont, dans quelques-uns, que subi des modifications de temp?, de lieu et de circonstance. Ce qui le prouverait, c'est que malgré ht si grande différence de ma* nière d'être et de vivre des Berbères, Kabyles, Maures, Arabes, Bédouins et même Juifs et Turcs, on retrouve dans tous ces groupes à la fois, le saillant contraste suivant : à côté de l'homme au teint olivâtre, à la figure ovale, au front étroit, se montre l'homme au teint blanc, à la figure carrée, au front large; à côté de celui aux traits arrondis, aux yeux foncés, aux cheveux noirs, l'homme) aux traits saillants, aux yeux bleus, à la chevelure blonde. Ainsi partout se révèle le noyau primitif : africain, gétule, libyen, numide, mais aussi partout la souche romaine, vandale, gothe ou asiatique, etc.
Berbèees, Kabyles. — * Les Berbères ou Kabyles sont les plus anciens possesseurs de l'Algérie. Ils occupent aujourd'hui les montagnes du Petit Atlas depuis la régence de Tunis jusqu'aux extrémités du désert d'Angad, sur la frontière du Maroc; les Romains les appelaient Barbari, Barbares. Quelques géographes anciens les font descendre des souches dites autochtomes, libyenne et gétulienne; sur l'autorité des livres puniques d'Hiempsal, Salluste attribue leur formation en corps de nation à des émigrations des Mèdes, des Arméniens, dos Perses, des Tyriens et des Palestins. Quoi qu'il en soit, ils sont divisés en tribus qui portent chacune le nom général de Béni (les enfants), nom auquel on ajoute la dénomination ou d'un ancêtre de la tribu ou de la localité qu'elle habite ; ainsi, par exemple, on dit les Beni-Abba (les enfants d'Abba).
Bien différent des Bédouins ou Arabes nomades, le Kabyle tient à son village, à ses montagnes, au toit qu'habitèrent ses aïeux. Il est actif, intelligent, laborieux, industrieux. Autour de son village, la terre est bien cultivée en beaux jardins, ver« gers, champs, prairies, arrosés en tout temps par un système d'irrigation fort ingénieux. Les travaux de menuiserie, de charpente, de maçonnerie, de poterie, ne lui sont pas étrangers : c'est lui dont les arts et métiers, quoique peu développés» fonnûssent «ux besoins des Arabes. Dans ses montagnes,
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riches en minerai, il fabrique les armes, les instruments d'agriculture; le fusil, le yatagan, le poignard, le soc de charrue, la faucille, etc., sortent de ses ateliers. Pour ses fabrications diverses, chaque village a sa spécialité. Ainsi, par exern* pie, pour les armes à feu, le canon est fabriqué à iii/A-e/« Arba, la batterie, chez les Beni-ÀùbaSj le bois est façonné à Katah, Tarme est ajustée chez les Zaouia^ et enfin la poudre à canon se fabrique à Ghêboula. C'est aux Kabyles qu'on doit des espèces de sabres nommés flissik^ d'une trempe excellente et dont les lames fort épaisses et larges dans leur partie inférieure, se terminent par une pointe de sept à huit pouces très effilée. Ces lames incrustées de cuivre sont ornées de ciselures très régulières.
Les arbres à fruits, orapgers, abricotiers, poiriers, pêchers, figuiers, abondent dans leurs jardins. L'olivier surtout est pour eux l'objet d'un soin particulier. Il leur fournit d'excellentes oUves qu'ils confisent dans l'huile même et qui servent à leur nourriture habituelle. L'huile leur sert à pétrir les galettes, cuites sous la cendre, qu'ils mangent en guise de pain; ils remploient aussi à composer du savon et à filer la laine.
Le Kabyle doit à son activité des produits variés qu'il vend dans les villes de la Régence. Les instruments, les ustensiles de fer et d'acier, l'huile, les fruits secs ou confits, la volaille, les bestiaux, les peaux de quelques bètes fauves qu'il prend à la chasse lui servent à acheter le peu d'objets dont il a besoin, tels que bijoux faux, nattes en jonc, verroteries pour ses femmes, pots de terre, etc.; le restant de l'argent de ses produits est secrètement enfoui dans la terre.
Le Kabyle est jaloux, au suprême degré, de son indépendance et de sa liberté. Dans tous les temps, à toutes les époques, il a opposé aux dominations diverses qui se sont succédées dans l'Afrique occidentale, une résistance opiniâtre, que nulle d'entre elles n'a jamais pu entièrement et pour toujours dompter. Mais le Kabyle est avare, il aime l'argent, non pour le dépenser, mais pour l'enfouir ; et cette avarice qui est une véritable passion chez lui, doit le livrer à discrétion à tout peuple qui saura exploiter habilement sa cupidité. Jusqu'à
nos jours, le Rahyle n'a été indomptable que parce qu'il a eu à se défendre contre des peuples oppresseurs et spoliateurs a^ant tout. Mais du moment où des administrateurs capables ne seront plus obligés de se conformer aux instructions routinières qui sortent habituellement des bureaux des ministères; du moment qu'ils s'attacheront principalement à faire comprendre aux Kabyles, non pas par des proclamations mais par des faits, que la domination française peut seule assurer protection, avantage et profit surtout à leur commerce et à leur industrie, dès ce jour on pourra compter sur la soumission de ce peuple. Les Romains ne trouvèrent en Afrique un Massinissa, un Micipsa, un Juba, que lorsqu'ils eurent puissamment intéressé les populations à leur domination.
L'habitation du Kabyle est une cabane formée de pieux fichés en terre, entrelacés de roseaux et de branches d'arbre, et enduits à l'extérieur d'une espèce de terre glaise. Quelquesunes sont construites en pierre, surmontées de deux pignons et d'un toit surbaissé en chaume. De petites lucarnes pratiquées dans le mur éclairent l'intérieur où l'on pénètre par une porte étroite et basse. Ces habitations sont rarement réunies en grand nombre : elles sont ou éparpillées sur le versant d'une montagne, ou dans le fond d'une vallée, ou bien groupées au nombre de trois à cinq; elles occupent alors un espace rectangulaire dont le milieu forme une cour. Ces habitations se nomment Gourbies ; réunies, elles forment un DocAeftra (hameau).
La plus grande simplicité règne dans ces habitations tenues du reste avec assez de propreté. Des trous coniques, assez grands, pratiqués au pieds des murs, servent [à enfermer les provisions : telles que les fruits secs, les légumes, l'huile et le beurre fondu dans des pots de terre cuite. Ces trous qu'on nomme Silos sont fermés de larges pierres, recouvertes de terre battue. Les grains sont enfermés dans de grands vases d'argile scellés dans le mur : des jarres d'argile ou de bois contiennent le lait, le miel, le beurre, les objets de consommation journalière. Deux pierres destinées à moudre le grain, des nattes de jonc, des peaux de mouton servant de lit, complètent Tameu^ blev«at (le la hutte du kabyle.
Leur vêtement est une chemise de laine £ manches courtes, fixée à la ceinture, au moyen d'une corde : Yhhaïk grande \ couverture de laine de six mètres de long sur trois de large, et le burnous manteau tout d'une pièce, lai^e dans le bas, étroit dans le haut et terminé par un capuchon qu'on relève dans les mauvais temps et qui recouvre une petite calotte blanche ou rouge que le Kabyle porte souvent sur sa tête, ordinairement nue. Vlihdik s'attache aussi quelquefois à la tète avec une corde en poil de chameau et sert d'habillement le jour, et, la nuit, de couverture ou de lit.
Les femmes kabyles se partagent entre les soins du ménage ei les travaux agricoles. L'hiver , elles fabriquent des lUiaiks, ou des tissus de poil de chèvre dont on se sert pour recouvrir les tentes. Leur costume est le même que celui des hommes, seulement elles ne portent point de burnous et attachent leur hhaîk au*dessus des épaulesau moyen d'une petite cheviUe en bois. Elles laissent flotter leurs cheveux et marchent nus pieds.Touteleur coquetterie consiste à s'attacheraux oreilles de grands anneaux de cuivre ou de fer, à se teindre en rouge les ongles, la paume de la main, la plante des pieds et un espèce de tatouage, formant des dessins parfois assez pittoresques sur les bras, les jambes et les [autres parties du corps. Elles ne se voilent pas la figure comme les femmes arabes et mauresques, et ont même plus de liberté qu'elles. Nubiles à douze ans, elles sont alors recherchées en mariage, et les jeunes gens sont admis à leur faire la cour. Le mariage est absolument , comme en Europe, un véritable marché ; seulement comme les peuples d'Europe plus civilisés ont, sur les peuplades à demi-barbares de la Kabylie, l'avantage de l'hypocrisie des moyens, ce qui, chez les plumiers, est recouvert de formes plus ou moins transparentes , se traite chez les autres avec franchise et bonhomie. Le prix est à peu près fixé à l'avance : il varie depuis 25 jusqu'à 100 houdjoux (43 jusqu'à 180 francs) valeur en argent ou en tètes de bétail. Le prix en est longtemps débattu, suivant la beauté de la jeune fille ou Tamour du prétendant. Le marché conclu, le marabout donne son adhésion au mariage moyennant quelques présents ^ le gendre remet au beau-père te j^ii
convenu et amène en échange , dans sa cabane» fia fiancée.
Le Kabyle peut avoir quatre femmes. Il peut les répudier. C'est le marabout qui prononce le divorce sur les griefs les plus légers : une femme qui resterait maigre par exemple. La femme répudiée rentre dans la maison paternelle. Le mari n'est remboursé de la somme qu'il a payée en l'épousant quo dans le cas où elle se remarie : c'est le second mari qui fait ce remboursement.
Âleur naissance, les enfants sont frottés de beurre et exposés à Taction d'un feu très violent. Dans ses courses, la mère le porte sur son dos, et témoigne en tout temps pour ses en« fants une sollicitude qui pourrait servir de modèle aux mères européennes. Dans les combats elles encouragent, exaltent souvent les hommes par leurs cris et portent des secours aux blessés.
Le prix du sang est usité dans toute la Kabylie; tout meurtrier peut racheter son crime moyennant 200 à 300 boudjeux (360 à 540 fr.). Si le meurtrier prend la fuite, cette somme est prélevée sur les biens qu'il laisse. S'il ne peut racheter le meurtre, les parents et amis de l'homicide peuvent le tuer, le meurtrier par représailles peut rentrer dans ses foyers.
Le Kabyle choisit le scheik (chef) de sa tribu (Qabilè) parmi les anciens de sa race. Il est d'une grande sobriété. Du laitage, des fruits, du miel, des galettes faites de froment écrasé, et cuites sous la cendre avec de l'huile rance, forment sa nour^ riture ordinaire. Le mets national favori, c'est le couscous^ soUf pâte de blé comme le macaroni, préparée avec des œufs durs, des légumes, et cuite dans une passoire de bois, à la vapeur de plantes aromatiques. Ce mets est très nourrissant et d'une saveur fort agréable. Us mangent aussi des viandes rôties ou bouillies, et surtout un espèce de ragoût composé de hachis,de tomates, d'oignons, de plantes aromatiques. L'usage des couteaux et des fourchettes leur étant inconnu, ils puisent avec leurs doigts dans le plat. Dès que l'appétit est satis* fait, une cruche d'eau passe à la ronde et chacun boit. Si la ûmiUe est nombreuse ou s'il y a des esdavesi celui qui a
mangé $e lève, se lave les mains et va s'accroupir dans un coin pour fumer et dormir. Un autre lui succède auprès de la natte étendue à terre qui sert de table.
Tel est le Kabyle sous son point de vue matériel. Morale* ment, il est ce qu'il était dans les temps antiques. C'est l'ancien habitant des montagnes africaines, que la loi musulmane n'a modifié dans presque aucune de ses parties. Intrépide, mais attaché à son foyer; turbulent, mais laborieux; perfide, mais léger; indépendant, mais cupide. 11 y a là plus de bonnes et de mauvaises qualités qu'il n'en faut pour en faire des tributaires sûrs d'abord et des sujets peut-être ensuite. On ne doit surtout jamais perdre de vue que, même sous la domination turque, dont les formes essentiellement spohatrices réveillèrent et durent réveiller toutes les antipathies d'une population laborieuse et cupide, la soif du gain poussait les Kabyles dans les villes pour y remplir les emplois les plus pénibles, ceux de jardiniers, d'hommes de peine, de journaliers, de cultivateurs. L'identité de religion n'avait aucune influence sur ce rapprochement, car les Turcs et les Kabyles n'appartiennent pas à la même secte islamique. La plupart même de ces derniers sont encore idolâtres.
Maures. — Ce qui surtout doit faire présumer que ce caraolere des Kabyles, prétendu indomptable, peut se dompter, c'est l'exemple des Maures qui pourraient bien n'être qu'une fraction de la famille Berbère. Cette fraction, fixée primitivement sur les côtes, se serait trouvée en contact immédiat et permanent avec les civilisations diverses qui se sont succédées en Afrique et s'y serait successivement modifiée; tandis que au contraire, dans les montagnes, se serait perpétué le caractère distinctif de la race primitive. Si cela était, le problême le . plus insoluble jusqu'à présent de l'occupation tranquille et paisible de l'Afrique occidentale par les dominateurs de tous les siècles serait bien près d'être résolu : il consisterait principalement à facihter, chez les Kabyles, les instincts industrieux et cupides qu'on a de tout temps plus alarmés que favorisés. Mais quelque probables que soient et Tanalogic d'origine entre lesMaures et les Kabyles, et les causes de cette
grande déviation qui, avec les siècles, a établi entre eux tant de différence, et enfin les motifs identiques qui, ayant dans le temps réagi sur les Maures, peuvent dans les mêmes conditions réagir sur les Kabyles; tout cela est trop naturel pour être admis et accepté. En fait de chronologie, on n'a foi, de nos jours que dans ce qui est obscur, improbable, hasardé et pédant : on n'est savant qu'à ce prix. Il en sera ainsi tant qu'on accordera un reste d'influence à ces sanctuaires de niaises puériUtés, de routines, de préjugés et d'intrigues qu'on appelle des Académies.
Quoi qu'il en soit, entre le Maure et le Kabyle il y a aujourd'hui toute la différence qui existe entre un peuple qui a emprunté à la civilisation ses formes les plus vicieuses et les plus abrutissantes, et celui qui a conservé toutes les formes rudes, farouches, actives mais positives de la vie à demi-barbare. Les Maures sont mous, efféminés, intolérants, fanatiques. Ils ont subi le joug de tous les conquérants qui se sont succédés sur les côtes septentrionales de l'Afrique. Dans les temps qu'entraînés par l'ardeur du prosélytisme, ils se firent les plus ardents propagateurs de l'Islam, ils eurent mille brillantes quaUtés : le désir, la passion et le courage les poussèrent vers la conquête et la civilisation; mais ces qualités disparurent avec la ferveur du zèle qui les avait développées. Il ne resta d'eux qu'une souche pourrie, composée d'éléments très hétérogènes et dont la pureté primitive s'était sensiblement altérée par un croisement continuel, soit avec les peuples qui les avaient vaincus, soit avec ceux qu'ils avaient subjugués. Tels ils sont encore aujourd'hui.
La demeure des Maures est élégante et riche à l'intérieur. C'est une grande cour quadrangulaire, souvent dallée de marbre et entourée d'un pérystile. Au premier étage, une colonnade, surmontée des voûtes ogivales, soutient une galerie circulaire. Les colonnes, ordinairement taillées en spirale dans leur moitié supérieure, sont d'un très gracieux effet. Les portes et les croisées des appartements s'ouvrent sur cette galerie. Une terrasse blanchie et bien cimentée surmonte la maison qui n'a qu'un étage au-des$us du rez-de-chaussée. T. I. 9
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On entre d'abord dans un vestibule meublé de deux rangée^ de bancs. Là le maître reçoit les visiteurs, expédie ses affaires et, sauf les cas extraordinaires, nul, pas même les parents, ne pénètre plus avant. Dans les cérémonies telles qu'un mariage, la circoncision d'un enfent, etc., les parents et les amis sont admis dans la cour, abritée alors par une tente et dont le sol est couvert de tapis ou de nattes. Les appartements intérieurs sont, chez les gens riches, luxueusement ornés. Le velours, le damas tapissent la partie inférieure du mur dont la partie supérieure est couverte d'ornements en plâtre ou en stuc. Le plafond boisé est divisé en compartiments : on y voit ordinairement des peintures assez belles; on y lit des passages du Coran tracés en lettres d'or et encadrés dans des moulures dorées. Le sol est carrelé de briques vernies, diversement coloriées et simulant une mosaïcpie; il est toujours recouvert de tapis dont la richesse de la matière et le fini du travail sont parfois remarquables. Au lieu de chaises sont rangés autour de l'appartement des carreaux de velours ou de damas. Les lits sont à l'extrémité de l'appartement, sur une estrade élevée d'un mètre environ et entourée d'une balustrade. Tous ces appartements ne prennent jour que de la cour : les maisons n'ont du côté de la rue qu'une petite fenêtre garnie de ja* lousies.
Le Maure est sensuel, fastueux et apathique. Sa table, d'un bois incrusté, haute de douze à dix-huit pouces, et devant laquelle il s'assied seul, les jambes croisées, sur un tapis ou sur an coussin, est assez bien servie : de la volaille, de la pâtisserie, du couscoussou, du mouton confit dans l'huile et des fruits frais ou secs la composent ordinairement. Le vin, qu'interdit la loi du Prophète, commence à remplacer l'eau. Le Maure peu riche mange peu de viande et s'abstient de vin. Il est peu industrieux, peu actif, peu entreprenant; mais, en général, hypocrite, intrigant et rusé, possédant amsi les talents des êtres faibles.
La loi religieuse permet aux Maures trois femmes légitimes et autant de concubines qu'il peut en nourrir. Il n'y a entre ces femmes qu'une sorte de degré hiérarchique^ mais les es*
fimts qui en provioBiient sont égaux en éroits. Void à peu près la détail de la journée d'une famille mauresque. Le matin, en sortant du gynécée, le chef fait sa prière. Pendant ce temps^ les femmes font leurs ablutions; après avoir bu le café, elles préparent le repas de midi. Quand le maître est rassasié, les plats sont passés aux femmes et aux enfants, et, après eux, aux esclaves. Après le dîner, la sieste; après la sieste, encore le café, les sorbets, réunion du maître et des femmes jusqu'à la collation du soir. Les femmes montent alors prendre le frais sur les terrasses. Le maître va s'asseoir dans un café à fumer, à jouer ou à boire du café.
Les femmes ne sortant en quelque sorte jamais, et ne sachant ni travailler même à l'aiguille, ni s'occuper, mènent une véntable existence de far niente. Elles n'ont aucune espèce de souci du ménage et ne s'occupent entièrement que de vivre et de se parer.
On se rend peu de compte, en France, de la situation des femmes mauresques. On les croit malheureuses, et si on les assujettissait, pour un jour seulement, aux transes, aux tracas, aux préoccupations de la vie matérielle des femmes d'Europe, elles échangeraient vite cette situation si vantée contre celle de la dernière de leurs négresses; aussi deviennent-elles généralement fort dodues et fort grasses, ce qui, du reste, constitue chez les Orientaux un des types de la beauté.
De temps à autre dans les gynécées, une danse qui est plutôt un violent exercice, rompt la monotonie d'une existence qu'on est convenu d'appeler fastidieuse ou malheureuse.
Le jour fixé, les femmes réunissent leurs amies et leurs voisines. La salle affectée à cette danse est ordinairement une chambre longue et obscure, au fond de laquelle se tiennent assises, les jambes croisées, cinq vieilles femmes. Une d'entre elles, réputée sorcière, brûle de l'encens dans une cassolette allumée : les quatre autres forment une eq)èee d'orchestre, en frappant en cadence sur des espèces de tambours. C'est l'accompagnement de la danse. Les femmes qui sont là pour danser ou pour v«ir danser, sont assises accroupies auteur de
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Une danseuse parait seule : se penchant au-dessus de la cassolette où fumerencens, elle en aspire des bouffées : sa figure s'anime, ses narines s'ouvrent, sa poitrine se gonfle : après quelques contorsions, elle aspire de nouveau la fumée aromatique ; puis au son des tambours, dont la mesure est d'abord lente, elle commence à agiter le torse, à remuer les bras : peu à peu la musique augmente de force et de vitesse, et la danseuse précipite ses mouvements. Bientôt la musique devient saccadée, furieuse, accompagnée des cris aigus, des longs hurlements des musiciennes. Ce chant infernal électrise la danseuse : ses traits s'animent, son œil brille : elle bondît, se convulsionne, toute son organisation s'agite et frémit, et, parvenue à ce fiévreux paroxisme, elle tourne sur elle-même avec une efiErayante rapidité jusqu'à ce qu'elle tombe presque inanimée sur le sol, où il est rare qu'elle ne se fasse pas quelque large et profonde tontusion. Sa peau est alors froide, son pouls impercet>tible, se perdant peu à peu : les battements du cœur peuvent à peine.ètre saisis. La figure, le corps, ont une apparence cadavéreuse. Les traits sont crispés et décolorés, 1^ mâchoires serrées, les lèvres blafardes : les yeux seuls restent ouverts, fixes, les paupières immobiles. Le torse est ràide et les articulations sont inflexibles.
Telle est cette danse pour laquelle les femmes mauresques ont une affection particulière. Lorsqu'une danseuse, après avoir passé par toutes ces phases d'agitation et de convulsion est tombée évanouie, une autre, plusieurs autres lui succèdent, et la convulsionnaire tombée revient peu à peu à elle après quelques aspersions d'eau parfumée sur le visage, et quelques frictions sèches sur la poitrine.
Le costume des Mauresques, hors de chez elles, n'est pas coquet, n se compose du seroual^t'zankay long et lai^e pantalon blanc fixé par le foutahj longue ceinture en soie rayée, se nouant par devant et dont les bouts retombent jusqu'à terre. Par dessus est jeté le hhaik el teihMiy ample tunique flottante, fixée par de longues épingles en métal à sa partie supérieure. Le tout est recouvert par le takhelilalij large pièce de C(^n blanc ou de soie qui couvre la tête, descend
jusqu'à mi-jambe et Fenveloppe de toutes parts. Le eûdjar^ mouchoir blanc déployé sur sa figure, jusqu'au dessus du nez» achève de cacher les traits et ne laisse de libre que les yeux. Ainsi habillée, la femme mauresque n'est qu'une masse blanche, informe, se mouvant avec lenteur, et ne laissant soupçonner la vie que par des yeux noirs brillants, qui scintillent dans l'espace laissé libre entre le takheKtah et Yeûdjar.
Mais auHlessous de cette enveloppe est le costume d'intérieur où la grâce le dispute à l'élégance : il y a le costume négligé et le costume d'apparat. Chez les femmes riches et même celles de la moyenne classe, l'un et l'autre sont d'une grande richesse. La coi£fure est surtout très gracieuse : elle se compose d'une petite calotte en velours de couleur vive, fixée à la partie supérieure de la tète par un foulard noir et rouge, roulé auHlessus de la naissance des cheveux, et dont les bouts tombent sur les épaules, enveloppent ou laissent échapper de longues boucles de cheveux noirs flottant avec grâce. Â cette coiffure les matrones ajoutent souvent le sarmah, sorte de tiare en or ou en argent, travaillée à jour, un corsage en soie, es* pèce de gilet court ouvert par devant, et fort étriqué : une riche et large ceinture en soie et or, un pantalon fort court et d'étoffe presque transparente, fixé à mi-jambe, complètent ce charmant négligé, relevé par une profusion de bijoux et de moyens accessoires qui jouent un rôle très important dans la toilette d'une Mauresque, tels que de se noircir les sourcib avec Yafsah, espèce de préparation de noix de galle, et l'intérieur des paupières avec du q'hhot, antimoine. Elles se peignent aussi les ongles, la paume des mains, k plante des pieds avec la couleur rouge du hmnah. Les signes, les tatouages sont en grande faveur aupiès d'elles : les uns, espèces de mouches ou signes, ne sont que passagers, ils s'appellent klianat\ les autres sont permanents, ce sont des fleurs, des croix grecques, des petites figures capricieuses, ils portent le nom d'oucham. Dans les occasions solennelles, elles mettent au-dessus du corsage et du pantalon, une riche tunique ouverte en soie rouge ou bleue et où For et l'argent se marient capricieusement en élégantes arabesques.
1S4 ALGËRffi.
Lfes Mauresques lont généralement asseï belles. Noncha- . tentes, eapricieuses^ voluptueuses, elles réunissent aux attraits d'une femme passionnée, les caprices d'un enfant et une in- MUciance^ une nonchalance qui n'est pas sans charmes, Presque teiiyoui^ renfermées, elles ne quittent la maison de leur père que pourcdle d'un époux. Mariées dès qu'elles sont nubiles, à en2se ou douze ans, elles sont assez souvent grandmères à Tàgede vingt-cinq ans. Les hommes et les femmes ne communiquant pas entre eux, les mariages se font par arrangement particulier entre les parents, sans même que les enfants se soient jamms vus. C'est ordinairement une matrone, espèce d'entremetteuse qui se charge de les négocier. Le prétendu l'engage, moyennant salaire, à s'introduire dans la maison de te jeune fille, et à s'assurer par elle-même de sa beauté et de ses qualités. Dans l'espoir d'un double profit, elle laisse percer la mission dont elle est chargée, et si le parti proposé est sortable, elle manque rarement d'obtenir des cadeaux des parents, pour l'engager à faire valoir la beauté de leur fille. Dans ces sortes de négociations, la messagère trompe souvent un des deux partis, et parfois tous les deux. Si les informations prises sont satisfaisantes, la demande en mariage se fait par le père du jeune homme ou un de ses parents. Les deux pèreS) une fois d'accord sur les préliminaires, se rendent chez le eadi qui, après avoir inscrit sur un registre la somme que le Itttur est contenu de donner à son épouse, se prosterne avec les oontracteurs et adresse à Dieu une prière particulière pour J^ir l'uÉîon qui vient d'êfre conclue.
Le jour convenu pour lemariagC) la jeune épouse, après avoir été conduite au bain, est parée de ses plus riches habits. Chacune de ses amies prend part à sa toilette. L'une, lui attache sa belle «seinture^ eûzame; l'autre lui passe sa riche tunique, TKliiah\ une troisième lui attache au haut du front un petit bandeau en brillants, ^sVre/* ou ses longues boucles d'o* teiUe menàgwche ou son collier de sequinsmcfi^a/iA, ou bien «aeorelesmMif et les khaMaly cercles d'or ou d'argent qui i^rîUent : les prenuers, à l'avant-bras, les seconds, à la cheville; d'autres enfin lui passent aux doigts les éreim. bagues
M kriHantB) wet \xn cachet; lili deatmentum fleur canne petite croix grecque au milieu du front ou a» bas du «MAitoiiy et lui teigpent en rouge, avec datfediMft) les ongles, la paume des mains et la {dante des pieck.
Cette toilette achevée, la fiancée s'asried wr on divan d'oft elle ne se lève qu'au couclmr du soleil pour aller trouver son mari. Ses parents et ses amies ouvrent la nftardie, précédés de nègres ou de négresses qui pwtent des lanternes allumées. Les femmes sontenvdoppées pardessus leur toilette, dans leur takelhUah : on dirait des fantômes. si le silence de la marche n'était fréquemment interrompu par des cris de joie. La fian« cée marche entre deux vieillards : arrivée à la maison de son futur, elle est introduite dans une chambre illuminée en verres de coulrar, décorée de riches teintures et de fleurs, et ou est dressée une table chargée de mets et de soii>ets; les hommes, parents et invités soupent sous la galerie : le mari est servi à part, seul dans une chambre, pour ne pas être excité à la débauche et pouvoir se présenter décemment devant sa jeune épouse. Â minuit, heure à laquelle les mosquées sont ouvertes, lorsque le muezzin du haut du minaret de la mos* quée annonce la première prière du jour par ces paroles so-lennelles : «D n'ya qu'un Dieu : Dieu est grand et Mahomet € est son prophète : hommes, salut au nouveau jour ! priez € Dieu là où vous étes) les prières »nt bonnes partout^ » A cette heure chacun se retire et les deux époux se réunissent*
Le Maure peut avoir trois femmes légitimés et des concubines en tel nombre qu'il faû pkit. Il peut divorcer avec les premières dans certains ces spécifiés : il peut vendre ou renvoyer lesautres selon qu'dles sont esclaves ou libres. La femme légitime ne peut divorcer que dans le cas d'une absence trop prolongéede la part du mari. Ellese présente devant lecadi, et si son grief est trouvé légitime die ert déclarée Ubre de se remarier. Si pradaat l'absence du mari, même en dehors du terme de gestation voulu, fat femme met au m6nde un enfant, le cadi^ mandé à cet efiet, se présente, et au moment de l'en" fantemeM, m fvésenee du bajâtâk (opérateur), il dit à fil tBmxBê un verset du Coran, ainsi conçu : € Ost enfant était
« couché dans votre sein et il s'est levé. » Dès que le mari est de retour, la fenune lui répète : « Un enfant était couché a dans mon sein et il s'est levé. » Cette simple formule ainsi 'Sanctionnée par une forme à la fois religieuse et civile, suffit parfois pour éviter toute autre explication.
Même après la répudiation, un Maure peut reprendre sa femme. Si elle est remariée, il engage celui qui Ta remplacé à la répudier : il paye dans ce cas une indemnité ; si la femme est restée libre, il ne peut la reprendre qu'après l'avoir faite épouser par un individu payé à cet effet, qui la répudie au bout de vingt-quatre heures et la lui rend sans avoir usé de ses droits de mari. Il y a même, parmi les Maures, des hommes cpécialement voués à ce genre de commerce.
Les cérémonies mortuaires, les naissances des enfants, leur circoncision, leur mariage, sont à peu près les seules circonstances oii l'intérieur d'une maison maure s'anime un peu ; en tout autre temps ce ne sont que des somptueux tombeaux où la vie s'écoule au milieu de toutes les sensualités raffinées do l'épicuréisme antique. Cela s'entend principalement des Maures riches; la vie des pauvres est comme partout, une vie de travail, de transes et de soucis.
Le Maure cultive peu la terre : le commerce est son occupation principale. Le tabac, le savon, le café, le sucre, les porcelaines, les fruits secs et frais, les outils, les bijoux, la quincaillerie forment la q)écialité du conmierce des uns; les autres vendent les toiles, les tissus de laine et de soie, les broderies, les maroquins, les parfums, et exercent principalement les professions de luxe indigène. Mais l'occupation française a singulièrement restreint les débouchés de leurs produits, et avant peu les annulera entièrement. En effet, d'une part le renchérissement progressif des denrées n'est déjà plus en rapport avec les bénéficiés du commerce des Maures ; de l'autre, rémigration successive des riches familles indigènes que nos mœurs, surtout en ce qui concerne les femmes, blessent et chassent, enlève à l'industrie mauresque ses uniques consommateurs : ce sont là deux faits malheureux auxquels il sera difficile de remédier. Aussi est-il à craindre que cette partie^de la
population africaine qui pourrait rendre de grands services si Ton savait agir à son égard avec pluâ de circonspection et de ménagement, ne sera bientôt plus qu'une source de paupérisme, de vagabondage et de prostitution.
Arabes, bédouins. — Les Arabes se composent de deux populations très distinctes : les Arabes sédentaires et les Arabes nomades ou Bédouins. Les premiers habitant les villes ou les villages, vivant bourgeoisement de leurs rentes ou se livrant au commerce ou à l'agriculture, ont une manière de vivre assez régulière et différant peu de celle des Maures avec qui, ils avaient en quelque sorte fini par se confondre sous la domination turque. La même politique qui attacherait les Maures à la domination française, y rattacherait probablement aussi cette classe d'Arabes , quoiqu'elle descende de ces fameuses tribus de l'Yemen que nous avons déjà vues, sous le règne des Kaliles conquénr cette partie de l'Afrique sur les Byzantins, les Maures et les Berbères. Leurs mœurs diffèrent peu de celles des Maures et nous aurons peu à nous en occuper. U n'en est pas de même des Bédouinsquine les regardent qu'avec mépris et ne les considèrent que comme des fils dégénérés du désert.
LesBédouins sont comme les Kabyles divisés en tribus indépendantes, souvent ennemies, mais qui cependant ne forment qu'un corps de nation. Les Bédouins habitent sous des tentes tissues de poil de chèvre ou de chameau, noires ou brunes, de forme oblongue et qu'ils appellent liimas. Ces tentes spacieuses et bien ventilées sont divisées en plusieurs compartiments, dont des rideaux mobiles marquent la séparation. Dans l'un qui est à l'entrée on reçoit les étrangers , on traite d'affaires ; l'autre est occupé par le chef de famille ; les femmes et les enfants sont dans le troisième : une autre tente sert à enfermer le bétail. Chacune de ces tentes contient une ou plusieurs familles dont le nombre se compose de six à quinze individus. Leur réunion a un nombre indéterminé de dix, et au dessus forme un douar : elles sont ordinairement rangées en cercle au milieu duquel sont souvent les troupeaux ; les chiens rôdent à l'entour et font une garde trèssc^^rc.
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L'ameublement décès tentes n'est pas luxueux. Trois sacs sont placés au milieu. Dans l'un est du blé, dans l'autre de l'orge ^ le troisième sert de coffre ou de bahut. Dans un coin sont un moulina bras, deux grandes jattes en bois pour préparer le coucoussou, des outres en peau de chèwe pour traire le lait et faire le beurre, deux grandes outres gondronnées Ser^ Tant à puiser l'eau, un seau de cuir, une poëllette à torréfia le café et quelques nattes de jonc. Si à ces ustensiles de première nécessité le Bédouin joint uii long ftisil de forme alba«naise, deux pistolets, une lance de huit à dix pieds nommée mezragy un coutelas, un yatagan, quelques chameaux mâles et femelles, des chèvres, des poules et surtout une jument har» nachée, il est riche.
Le douar s'établit autant que possible aux environs d'une source, sur le bord d'un ruisseau ou d'une rivière, à proximité de pâturages. Un ou plusieurs forment la tribu qui est ellemême composée d'une ou de plusieursfomilles principales dont les membres portent le titre de scheiks ou seigneurs ; ainsi par exemple, le général de brigade, Mustapha, au service de la France, s'appelait: Mustapha^Ouled-hmàël^^Ben^Kaddour^ Scheik-el-Mezaliri, ce qui veut dire : Mustapha, enfant de la tribu d'Ismaël, fik de Kaddour^ seigneur des (erres de Me* zahri.
 l'établissement du douar, la tente du scheik se dressé la première : les autres se dressent autour. Le gouvernement de la tribu est à la fois monarchique et démocratique. Pour tout ce qui se rapporte aux intérêts moraux le scheik est presque toujours juge suprême : quant aux intérêts matériels, il prend l'avis des autres chefs de familles et n'a, dans lesdécisions, que l'autorité de l'influence qu'il a su s'acquérir. En cas de guerre il commande. Si sa tribu est assez forte pour que d'autres trop fubles pour rester indépendantes viennent rechercher sa pnn tection et son alliance, les scheiks de ces petites tribus sont sous ces ordres immédiats. C'est en tout l'ancienne forme dil gouvernement patriarcal qui s'est perpétuée sans altération.. Ces scheiks eux*méme, la plupart avancés en ^e ont, dans la 'fJt^I#oooie^^i^I<Iuecbo8edebibU<|ue : leur parole est brève»
ALGËRIE. !à9
leur regard aamré) leur geste lent et digne, leur démarche grave et sévère. Avec leurs Tétements antiques et [leur longue liarbe blanche, quand ils parlent à latribu assemblée, écoutant avec respect et docilité, soit leur réprimande, soit leurs conseils, on croit voir des patriarches d'un autre âge.
Tant que le lieu où s'est fixé le douar peut suffiteàla nourriture des bestiaux, si une cause accidentelle coimme une guerre, une sécheresse, une inondation ne l'en chasse, la tribu y reste. Quand le pâturage ne suffît plus, on plie les tentes et on va les dresser ailleurs.
Le Bédouin est sobre; sa nourriture consiste en laitage, fruits, légumes et des petites galettes de pain azime cuites sur la braise ou dans des petites poêles. Dans les solennités ils ajoutent à cette frugale nourriture la viande et le couscoussou. La somme d'aliment que prend un Arabe ne dépasse guère huit onces par jour : cependant il aime la bonne chère, et quand on l'invite il mange gloutonnement ou la viande rôtie ou la viande cuite avec du nz;
Au premier aspect il paraîtrait difficile de civiliser un peuple qui a si peu de besoins et qui semble se contenter des produits de la terre et de l'abri du ciel ; mais les Bédouins ont de grandes passions et de grandes haines qui prennent toute leur source dans des inimitiées invétérées et dans un violent désir d'assurer la domination de leur race particulière. En général les tribus sont naturellement jalouses les unes des autres, et elles se haïssent plus entre elles qu'elles ne haïssent encore les étrangers, (hi peut espérer en exploitant avec circonspection ces passions et ces haines de les mettre souvent en contai avec une civilisation qui, peu à peu, leur créera tant de nouveaux besoins qu'ils finiront par être forcés de l'accepter. Ce moyen peut être long, mais ii est sAr . Quelque mauvais que aoit ainsi le service que nous leur rendrons, la France en retirmuetdelagloiseetduprofitr -'
L'industrie des Arabes est eà parfait rapport avec leurs be-- - «>ins : ces derniers étant bornés au «trict nécessaire, Tautra ne dépasse guère cette limite. La culture du blé, de Forge, 4u mf^e^ des poia^ des lentilles, du mais, forme toute leur in-
dustrie agricole; ils ne sèment et ne récoltent guère pour les besoins de leurs familles. Quand le douar est fixé près d*UQ pâturage qui peut suffire longtemps aux troupeaux delà tribu^ ils cultivent des citrouilles, des concombres, des melons, des tomates, des poivrelongs. Ils vendent l'excédant de ces productions, les jeunes tètes de leurs bestiaux, des fromages, du beurre, de la volaille, des peaux de bêtes ainsi que des plumes d'autruche. Ils achètent avec le produit de ces ventes ce dont ils ont besoin en ustensiles, étoffes, poudre, armes, et, comme les Berbères, enfouissent le reste de leur argent. C'est encore là un de leur principaux points vulnérables. Le mobile de l'intérêt fera plus pour la civilisation que la force des armes : avec le premier on s'attachera facilement les Bédouins; avec l'autre on ne pourra que les extermmer ou les refouler dans le désert.
Tout le temps que le Bédouin ne donne pas à l'agriculture, à sa garde du troupeau et à la guerre, il le passe dans la quiétude et l'oisiveté. Il reste des journées entières à la porte de sa tente, fumant ou prisant, et passant de longues heures à contempler son cheval, le compagnon de ses dangers, l'ami fidèle de sa vie accidentée. Le cheval c'est la moitié de son existence, le point où se concentre une de ses vives afiections : l'Arabe en effet n'aime que quatre choses : son cheval, son sabre, sa langue et le nom de son père.
Les chevaux sont divisés en deux castes bien distinctes : les Qâdiskisei les Qôctanis. Les uns et les autres sont delnoyenne taille, sans luxe de forme, mais vigoureux, rapides, infatigables et d'une grande sobriété : lorsqu'ils restent oisifs, l'Arabe leur laise brouter pour toute nourriture l'herbe des pâturages; il leur donne un peu d'orge et de la paille hachée quand ils doivent travailler. La nuit on leur met une entrave aux jambes de devant et on les attache par une longue longe à des piquets fichés en terre. Les Qâdiskis sont les.chevaux de race inconnue : ils sont peu prisés et employés aux travaux communs. Les Qôdanisy au contraire, sont ceux dont la généalogie remonte à des milliers d'années; cette race est presque l'objet d'un culte. On apporte le soin le pliii^ vigilant à empêcher
toute mésaiUance : pendant qu'aucun registre ne constate l'état ci^il de leurs enfants, plusieurs témoins sont toujours appelés à la naissance d'un poulain, et un acte de nativité en bonne et due forme est signé par eux. Aussi les Arabes qui ont perdu la généalogie de leurs rois, ont-ils précieusement conservé celle de leurs chevaux.
Le culte des ancêtres fut, avec la religion des tombeaux, commun à l'antiquité entière ; les Arabes n'ont pas répudié cette belle tradition qui suppose la liaison et la succession des familles. Avant Mahomet, à la pierre tumulaire d'un parent ou d'un ami, l'Arabe attachait un chameau et l'y laissait périr de faim, pour que le parent ou l'ami ne fût pas obligé d'aller à pied lors de la résurrection générale des êtres. Aujourd'hui cette coutume a disparu, mais le cadavre est lavé avec soin, savonné avec une décoction d'aromates, exposé à une fumigation de benjoin et d'encens et paré de vêtements neufs* Après un jour et une nuit, dès le lever du soleil, le corps placé sur un brancard est transporté à la tombe qui a été préparée pour lui: les parents et amis l'accompagnent chantant, pendant le trajet, une hymne funèbre. Arrivé au heu où il doit être enseveU, on le dépose sur le bord de la fosse et son plus proche parent s'écrie, en lui tendant la main : — « Frère, ré- « veille-toi, reviens au miUeu de ceux qui t'aiment ! » Puis se tournant vers les assistants : — a Hélas, dit-il, il n'a point « répondu.. •• il dort du sommeil des justes : que le prophète a lui ouvre les portes du ciel I qu'Allah le reçoive dans sein ! » Le corps est alors déposé dans la tombe qui reste vide et qu'on recouvre de larges pierres sur lesquelles on élève un petit mur d'un pied de hauteur environ. La famille y vient huit jours durant brûler de l'encens, prier et pleurer. Les enfants des veuves et les orphelins qui viennent y faire leurs dévotions y ont part, pendant un mois, si la famille est aisée, à une distribution de figues, de dattes et de raisins secs.
L'Arabe est plus religieux que le Kabyle, mais beaucoup moins que le Maure. Cependant il pratique plus religieusement que ce dernier certains préceptes du Coran , tels que celui de s'abstenir de vin et de boissons alcooliques; mais il
est d'autres préceptes, celui des ablutioiM mirtMt, qu'il négligs trop. Les femmes principaleinent auraient» sous ce rapport, bien besoin d'une réforme.
Les Bédouines sont mal propres et généralement laides. De douze à quinze ans cependant, elles ont une figure assez' ave^ nante, mais elles sont petites, rebondies, et les lignes ondu-* leuses de leur corps manquent totalement de grâces et d'harmonie. Ce Yice est dû à ce que, dans leur jeunesse, elles sont dressées à porter des fardeaux. Dès l'âge de cinq ans, les mères^ pour les habituer à porter des charges d'eau et de bois, les font tenir pendant une heure environ, par jour, courbées vers la terre avec une pierre de huit à dix livres sur les reina.
Leur habillement se compose d'une bngue chemise en laine blanche, grossière étoffe*qu'eÙes ont tissée elles-mêmes, une corde en crin noir ou une ceinture de ouir incrustée de plaques métalliques, ramasse les plis de la chemise et les maintient autour des hanches. Leurs cheveux, qu'elles ont fort longs et fort beaux, sont entourés d'un cordon rouge et roulés autour de la tête en plusieurs spirales, de manière à former un turban : quelques petites mèches, ménagées à dessein, entrelacées de rubans rouges auxquels sont suspendues des pièces de monnaie, flottent vaguement sur les épaules ou descendent assez coquettement sur le front et les tempes. Un grand collier, formé de clous de girofle, d'ambre brut, de morceaux de corail ou de cuivre ; de grandes boucles d'oreilles de cuivre fixées au nombre de quatre ou de cinq, non seulement au lobule, mais encore à l'hélix; de grands anneaux en cuivre aussi aux poignets et aux chevilles, et enfin des tatouages non seulement à la figure, mais encore sur la presque totalité du corps, complètent leur ajustement. Elles vont ordinairement à vi« sage découvert.
La vie de la Bédouine est pénible et n*a rien de l'insouciance, de la voluptueuse apathie de celle des Mauresques. La Bédouine n'est, en quelque sorte, qu'une béte de somme de plus dans le ménage. C'est elle qui trait le bétail, bat le beurre, fait le fromage, moud le blé, prépare la nourriture de la famille, va chercher parfois, à de grandes 4istanees, l'eau et la
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bds : c'est elle qui soi^e les bête» de ebarge, fait 1^ travail du labourage, lave les pieds de son mari quand il revient de course. Elle traverse le désert à sa suite portant quelquefois sur ^n dos un ou deux enfants, sur ses épaules ou ^ sa maip> des ustensiles de ménage, tandis que le Bédouin, à cheval ou étendu sur sa natte, fumé tranquillement sa pipe ou bien, pendant ses longs jours de repos, s'occupe à peine à fabriquer quelques objets nécessaires à la famille et à tresser, avec des branches d'osier et des fragments d'écorce d'agave, des nattes, des paniers et des ruches à miel fort habilement construites.
Le mariage, chez les Bédouins, se pratique comme chez les Kabyles et les Maures, selon le mode antique. Le gendre futur fait des présents au père ou à la mère, et obtient la fille : le cadi ou le chef de la tribu confirme l'union. Cet usage se pratiquait chez les anciens habitants de l'Inde, de la Grèce, de l'Espagne, de la Germanie, de la Thrace; les Gaulois n'en avaient pas d'autre. Il en était de même du temps des paMar* ches où, celui qui épousait une fille, l'achetait, soit par des services rendus au père, soit par des dons. Abraham charge Eliezer de présents en l'envoyant demander Bebecca pour Isaac. Jacob, pour épouser Rachel, sert Laban pendant sept ans. Sichem, demandant en mariage Dina, dit à Jacob : a Je vous donnerai tout ce que vous voudrez. » Cette coutume a été longtemps après générale, Homère fait dire à Agamemnon à Achille, qu'il lui donnera une de ses filles sans exiger le moindre présent. Pausanias rapporte que Danaûs ne trouvant pas à marier ses filles, à cause du crime horrible qu'elles avaient commis, fit publier qu'il ne demandait pas de présents à ceux qui voudraient les épouser.
Les femmes n'étant pas enfermées chez les Bédouins et les deux sexes étant libres de se voir, les mariages sont mieux assortis que chez les Maures, et la fidélité conjugale mieux observée. Aussi, malgré des tentatives assez communes de séduction, ne peut-il s'établir que très exceptionnellement une intimité entre les Français et les Bédouines. Cette sévérité da principes des femmes ressort évidemment d'un ordre social dour lequel on professe en France le mépris le plus outrecui-*
dant et qu'on jngerait avec plus de réserve si Ton voulait se donner la peine de rapprocher deux faits qui ne manquent pas d'analogie. Une occupation de quinze années n'a pu amener aucun changement dans cette sévérité de principes des femmes arabes : c'est plus que de l'antipathie, c'est une sorte d'horreur qu'elles éprouvent pour ceux qui sont maîtres chez elles. Cette exaltation de patriotisme a bien son mérite, surtout si on met en regard ce qui se passa en France lors de l'invasion de 1814 et 1815, où, après quelques jours d'occupation, les ennemis furent assez généralement traités par les femmes sur un pied d'égalité parfaite avec les Français.
Revenons aux mariages des Bédouines.
Lorsque les conditions ont été débattues et acceptées de part et d'autres, les époux sont fiancés par la simple déclaration du cadi ou du scheik. La cérémonie nuptiale n'a lieu qu'un an après les fiançailles. Dès le matin du jour fixé pour la noce, les parents et amis de la fiancée se rendent chez elle et la parent de ses plus beaux vêtements. Les amis et les parents du mari se présentent alors précédés de deux femmes dansant un pas lent au son d'une musique composée de cornemuses et de tambours de basques. Chaque homme fait un cadeau à une des danseuses, et la fiancée se prépare à quitter la tente de son père ; elle monte sur un chameau et s'assied dans un fauteuil d'osier recouvert de nattes ou de fourrures. Ses amies ou ses parentes suivent à pied le chameau ; le mari vient après au milieu du groupe des invités à pied ou à cheval , qui disposent leurs fusils et leurs pistolets po.ur une décharge générale. Le cortège se met en marche dans cet ordre pour la tente de l'époux. Pendant le trajet, ce dernier cherche à s'approcher de sa fiancée, mais les femmes qui entourent le chameau lui barrent le chemin en poussant le cri lou lou lou ! qui est à la fois un signe de réjouissance ou de tristesse suivant la modulation du ton sur lequel il est prononcé.
A cent pas de sa demeure, les femmes lui livrent le passage : il s'approche de sa fiancée, l'enlève malgré sa résistance et l'emporte dans sa tente où il reste seul avec elle. Le cortège s'arrête ; le marabout se tient sur le seuil de la tente debout,.
les mains levées au ciel ; quatre des amis ou parents des époux se placent aux angles de la tente, tenant leurs fusil en joue ; autant de jeunes filles prennent place à côté d'eux et brûlent des arômes et des parfums. On observe le plus profond silence, et au moment où un cri retentit sous la tente, les jeunes filles répètent trois fois le cri de Tépousée ; alors le marabout s'écrie : a Frères, le prophète a béni cette union, vous « comptez un enfant de plus dans la tribu. » Une salve gé« nérale accueille ces mots.
La cérémonie n'est pas terminée là. Auprès de la tente, dans un espace ombragé d'arbres et ménagé à ce sujet, est servi dans une partie le repas de noces sur des nattes étendues sur le sol. Tout auprès sont les nippes, les bijoux, les vêtements que le mari a donnés à sa femme; l'époux sort de la tente et se dirige vers ce lieu où les invités le suivent ; les femmes se séparent des hommes, formant ainsi deux groupes séparés. Un vieillard harangue rassemblée ; à un signal donné, les hommes courent vers la tente du mari et en ressortent en poussant de grands cris : un y rentre, et parait peu après, portant la mariée sur ses épaules qu'il va déposer en courant au milieu des femmes ; alors la nouvelle épouse étend les bras et tous les hommes tournent le dos aux femmes, qui la déshabillent complètement et lui passent la cheniise, la tunique, et les plus beaux des vêtements donnés par le mari. Cette opération terminée, les hommes se retournent, et une femme pose sur la
Aie qu'elle baisse aussitôt. Alors 3s et les chants, espèces d'épitillon assez curieux, îte! remercie Allah de t'avoir ïn perfections.
^au jour en desséchant le pis de
tin de noces le lait coule à grands
B odorant et les chevreaux rôtis
« y soient servis en abondance. Les frères de la tribu conser^
« veront ainsi longtemps le souvenir de ce beau jour.
€ n est blond, le visage de ta compagne, blond comme la c moisson soyeuse que l^s feux du soleil ont dorée.
c Et sur sa grasse poitrine regarde les mamenes aussi a pleines que celles de ta chèyre la plus féconde : bénis le c Prophète ! elles sont à toi !
a Oh! qu'avec délices tu enlaceras sa ceinture, plus large c que les vastes flancs d'une génisse !
« Ses doigts sont savants à préparer le couscoussou et plus c habiles à tisser les étoffes que Taraignée à ourdir sa toile.
c Tu tressailleras d'aise en la voyant se promener oi^eil^c leuse et fière comme une chenille sur la vette feuiUe du « palmier. •
« Heureux époux ! engraisse-la bien de dattes et de froment û pour qu'elle devienne épaisse et ronde.
« Dure et patiente copime la robuste chamelle, elle peut te « suivre aux courses lointaines du désert et partager tes &^ û tigues et tes dangers.
a Lorsqu'après le combat tu ramèneras au douar ton coui^ a sier harassé, elle essuiera la sueur de ce noble compagncm 0 dé ta gloire.
a Puis elle présentera à tes lèvres ardentes le lait aigre qui a rafraîchit et t'endormira sur son sein au bruit d'une chanson a guerrière.
« Le Gel fa enrichi d'un précieux trésor : remerde le û Prophète, jeune homme 1 Célèbre dignement ce beau jour « en desséchant le pis de tes troupeaux! Qu'à ton festin de a noces le lait coule à grands flots ! Que le miel, le beurre . « odorant et les chevreau ndance.
a Tes frères de la tribu a le sou-
a venir de ce beau jour.
Après ce chant, la mari festin et
aux danses et est restée a amenée
dans la tente de son mari [juittent
qu'en versant des torrents li a as-
sisté à la noce reçoit un présent; les invités font une demi^ décharge de leurs armes et tout rentre dans l'ordre accoutumé. Les marabouts exercent une grande influence sur la tribu ; ce sont des Arabes plus instruits que les autres, issus souvent des principales famiUes et sachant plus ou moins lire et explî*
qner le Coran. Leur vie est fort austère et méditative : Us Qpt toujours un chapelet à la main dont ils déroulent les ^insen marmottant quelque prière ou récitant des versets du Coran. Ils sont médiateurs dans les différends entre particulierç, souvent entre les tribus dans les discussions fréquentes auxquelles donnent lieu la possession d'ua puits, d'un pâturage, ou bien encore ces haines invétérées qui tiennent presque toutes les tribus divisées entre elles. Les marabouts sont réputés sauvants et saints; leur science et leur sainteté sont hériditaires si les enfants savent par une conduite régulière en maintenir Tinfluence. Abd-el-Kader est fils de marabout et marabout lui-même. Ils sont les médecins, les prophètes des tribus^ exercent une espèce de sacerdoce dans la plupart des actes civils, sont en grande vénération et vivent des cadeaux de toute nature qu'ils reçoivent en échange des services qu'ils rendent.
Depuis Toccupation française et l'état permanent de guerre où est l'Algérie, l'organisation civile des Arabes est souvent fort incomplète et les kadis surtout, ces juges vraiment populaires, manquent souvent. Les contestations sont alors portées devant le marabout qui les juge, et il est curieux de constater que le respect des Arabes pour la justice est tel, qu'une fois un juge accepté, son jugement quel qu'il soit est fidèlement exécuté par les parties. Nous pouvons rapporter à ce sujet une cause fort curieuse qui, à défaut de cadi, fut soumise à un marabout. Le jugement qui intervint, dont nous avons été témoin, n'eut pu, en France avec nos formes judiciaires et l'aide du Code civil, être ni si judicieux, ni si juste. Voici la cause.
Dans une village du centre, habité par des Arabes sédentai* res, généralement assez aisés, vivait un renégat français^ né à Saint-Tropez, ancien esclave de la Régence et qui avait dû sa liberté à l'expédition de lord Exmouth, en ISIÔ. Il s'était établi à l'intérieur et avait amassé une fortune asse? cpnsidéraUe à vendre de l'ambre brut et des coraux aux femmes héàçimesp et des perles fausses aux mauresques et aux femmes ambes^ D avait pris le nom d'Ali, et avait pour voisin un Arabe pur sang qui avait épousé la fiUe d'un scheik d'une tribu de l'AtJaf
148 ALGËRIE.
et qui passait pour une reiiie de beauté : elle se nommaitBreira, et FÂrabe Sidi-Hamet-Mustailah. Âli avait vu du haut de sa terrasse la belle Brerra et en était devenu amoureux : il avait même été assez heureux pour s'en faire remarquer.
Sûr d'être aimé de Brerra, il rêva aux moyens de s'assurer sa conquête, mais la jalousie et la garde sévère de Sidi-Hamet semblaient devoir les rendre tous impossibles. Sous aucun pré* texte, il ne put jamais parvenir à pénétrer dans la maison de l'Arabe.
Un jour, cependant, talonné par l'amour, il vit Sidi-Hamet à la mosquée, l'attendit à la sortie et lui demanda s'il ne pourrait pas l'obliger de lui garder en dépôt jusqu'à son retour d'un long voyage, un coffret rempli de perles orientales; il lui offrit de lui en donner une garniture de tète pour reconnaître son obligeance. Ébloui par l'offre et l'intérêt, Sidi-Hamet ac* cepta et prit heure avec Âli pour recevoir le coffret chez lui. Le renégat ne demandait pas autre chose, il ne voulait cette fois qu'entrer dans la maison de Sidi-Hamet et voir les obstacles qu'il aurait à surmonter pour enlever Brerra : à l'heure convenu il se rendit chez l'Arabe, lui remit la cassette, s'as^sura qu'un seul esclave était à son service et sortit remettant à son retour l'exécution de son projet.
Il feignit de partir, et au bout de quelques jours il revint chez Sidi-Hamet réclamer le dépôt. Il le reçut des mains de l'Arabe, et reconnut son obligeance par le don d'un écrin si magnifique que son jaloux rival émerveillé l'invita à une collation. Ali, au comble de la joie, se fit cependant prier et ne céda qu'aux pressantes sollicitations de l'Arabe, qui fit servir des fruits, des confitures, du laitage, du miel, etc. Après la collation, on prit, selon l'usage, le café. Quand le moka fut versé et les pipes garnies, Ali feignit de se rappeler qu'il avait oubUô chez lui une des pièces les plus belles de l'écrin et donna ordre à l'esdave de Sidi-Hamet d'aller la chercher, en lui indiquant l'endroit où il pourrait la trouver. L'esclave sortit, et peuaprès^ au moment où l'écrin absorbait toute l'attention de Sidi- Hamet, il jeta sur sa pipe allumée une pincée d'Àschischim^ mgèce de poudre d'un narcotisme foudroyant, qui pourrait
bien n'être que le daturastramonium. Â la première bouffée que tira l'Arabe de sa pipe, il tomba en syncope. Profitant de son étourdissement et de l'absence de l'esclave, Ali se leva, ouvrit les portes, arriva jusqu'à Brerra, l'enveloppa, sans qu'elle s*en défendit, dans un ample takelilah maure, la prit dansses bras et la confia à un esclave qui l'attendait avec un chameau près de là. n rentre ensuite auprès de Sidi-Hamet qui était encore plongé dans sa léthargie somnolente. Quand il se réveilla peu après, son esclave avait rapporté la pièce qui manquait à l'é- ! crin; Ali fumait tranquillement son chihouk, recevant hypo» critement les excuses de Sidi-Hamet but cette subite indisposition, ettout, dans la maison, était comme avant, moinsBrerra qui n'y était plus.
Après une heure de protestations et de confidences ami^ cales, Ali prit congé de Sidi-Hamet et rentra chez lui. Impatient de donner l'écrin à Brerra, l'Arabe vola auprès d'elle et ne la trouva pas. Ne sachant qui accuser de ce rapt, il se rendit chez Ali et le vit dans sa cour jouant tranquillement avec un jeune chien baléare : race admirable, peu connue en France, qui tient du lévrier et du chien d'arrêt et qui a toutes les quaUtés de l'un et de l'autre ; on les appelle dans le pays Mens de nuit. Si Sidi-Hamet eût eu des soupçons, cela seul aurait sufii pour les dissiper : Ali, qui avait prévu la visite » l'attendait dans cette puérile occupation. Sidi-Hamet lui conta son malheur : Ali s'indigna contre les ravisseurs et lui offrit des chevaux pour aller à leur poursuite. Il fit prendre à Sidi- Hamet une route où il savait que Brerra n'était pas, et lui prit, celle oii il savait qu'elle était. Peu de temps après et pendant que Sidi-Hamet suait sang et eau à la poursuite de sa belle, Ali était avec elle dans une de ses maisons de campagne oii on l'avait conduite par son ordre. Il lui fut facile de l'y tenir cachée, et un an après cette aventure, Brerra qui, par les minutieuses précautions d'Ali, avait échappé aux recherches de r Arabe, mit au monde un enfant mâle qui fut nommé AU* Ben-Ali.
Cinq ans après, en 1843, Ali mourut en instituant Ali-Ben-Ali pour son seul héritier, prélevant seulement sur
t50 ALGÉRIE.
h doittliofi une somme de 4,000 houdjou (7,000 fr.) pdVf iervir de douaire à Brerra.
Alors seulement r Arabe apprit Tinfemale fourberie du reniât, n réclama juridiquement la femme et l'enfant et mit d*autantplus d'acharnement dans ses poursuites, qu'il comptait s'approprier les biens dont avait hérité Ali«^Ben*-Ali.
Une pareille affaire portée devant nos tribunaux aurait peu embarrassé nos légistes. Expliquant rigoureusement la disposition légale, is pater est guem nuptiœ demonstrantf ils auraient rendu Ah-Ben-Ali à l'Arabe, auraient condamné Brerra eomme adultère et comme bigame, et, contre la dernière volonté du testateur, ils auraient, par le feit, investi Sidi-Hamet de la fortune de son rival. Des plaidoiries, des mémoires auraient obscurci la question ; des années entières se seraient écoulées avant sa solution, et un jugement fort bien motivé, mais fort ridicule, aurait consommé une grande injustice. Une aeure suffît au marabout pour entendre les parties et rendre le jugement suivant :
€ AUah seul est grand et Skihomet est son prophète I Oui « les parties.
« Sidi-Ben-'Hamet-Mustallah peut réclamer comme sien « l'enfant Ali*Ben-Ali qui était dans le sein de Brerra et c qui s'est levé.
« Brerra ayant été ravie par la violence, ne peut être con«« « sidérée comme adultère et rentre dans le droit commun des « épouses légitimes.
a Mais Ali-Ben-Ali n'ayant hérité d'Ali qu'en qualité de a son fils légitime, perd ses droits en perdant ce caractère, <r et Sidi-Hamet ne peut, en son nom, réclamer la succès- « sion. D'autre part, Brerra ayant droit au douaire que lui m avait assigné AU comme épouse de premier ou de second « rang, Sidi-Hamet ne pourra la reprendre qu'en lui en a*e signant un pareil comme indemnité légitime de celui « qu'eUe perd. »
L'Arabe préféra renoncer à la mère et à l'enfant.
A èè fidt dont nous pouvons garantir l'authenticité, nous pûurrioBs en joindre d'autres de la même espèce qui prouve*
ALGÉRIE^ ISl
nufint combien 3 faut de disceraement et de cireonspectioa quand on veut toucher aux institutions d'un peuple que, soit dit en passant, les administrateurs fransais ont la prétention de Touloir gouverner, avant même de s'être donné la peine do l'étudier et de le connaître. Nous verrons dans le cours de cette histoire combien une telle présomption a fait accumuler d&utes sur fautes. En les signalant, nous aurons moins en vue un but de critique que Tespoir qu'elle» serviront de leçon pour l'avenir.
Turcs. -* Avant Foccupation de l'Algérie par les Français, les Turcs, quoique en grande minorité, étaient les dominateurs du pays. Ils occupaient tous les emplois civils et militaires. Les janissaires, comme on Ta vu, ne se recrutaient que parmi eux. On comptait cependant dans cette milice un grand nombre de renégats maltais, albanais , corses, circassiens, grecs, etc. Après la prise d'Alger en 1830 , quelques Turcs se retirèrent dans diverses contrées de la Régence, la majeure partie quitta l'Algérie. Depuis lors, ceux qui y sont restés vivent dans l'isolement et ne forment corps nulle part. Nous n'aurons pas dès lors à nous en occuper.
RouLOUGUS. — * Issus, comme nous l'avons dit de pères turcs et de mères africaines, les Koulouglis étaient en dehors de la caste turque. Ils ont été plus ou moins intimement liés aux annales de la Régence, et quoiqu'ils n'y aient jamais joui d'une haute considération, c'était parmi eux que se recrutait le corps des Spahis. Généralement riches, ils n'exercent ni profession, ni industrie, ils passent leur vie dans les cafés ou leurs maisons de campagne avec toute l'apathique insouciance des Orientaux. Cette caste aura sous peu d'années disparu entièrement de l'Algérie ou se sera confondue avec lesHaures d'où elle sort par les femmes.
Joffs. —La population juive, très nombreuse en Algérie , vit dispersée sur tous les points de l'ancienne R^nceet principalement dans les viUes et villi^es du littoral. Malgré lei mauvais traitements qu'elle a euà subir de la part des indigène» cA l'iiïférioritA sodale à laquelle eUe avait été condamnée, elle s*| eitmiiiilraotet a accaparé les principales brandies d'iii*
«52 ALGËRIE.
dustrie. £Ile y a conservé, comme partout, son cachet physio* nomique et ses mœurs mercantiles.
Les juifs sont venus en Algérie par plusieurs immigrations successives. Il est hors de doute que dans la haute antiquité, ils n'aient habité une partie de l'Hedjax et de l'Yemen^ou encore aujourd'hui, un voyageur moderne, le docteur Volf,aretrouvé les juifs Beni-Beko puissante tribu de près de soixante mille âmes, dont Téxistence avait été déjà signalée il y a plusieurs siècles. C'est de-là, ou bien longtemps avant la grande migration arabe et la destruction de Jérusalem, qu'ils vinrent s'établir dans les régions atlantiques. Âboulfeda et d'autres historiens arabes disent positivement qu'au VII® et VIII® siècle, de nombreuses tribus berbères d'Afrique professaient le judaïsme. Or, il s'était écoulé trop peu de temps pour que les populations juives, chassées de Judée,par les expéditions de Vespasien et de Titus, aient pu convertir au mosaïsme des peuplades aussi peu sociables que les Berbères. L'époque du sac de Jérusalem fut une seconde immigration. La troisième et la principale eut lieu lors de la grande persécution [espagnole au XIV® siècle, qui chassa les juifs d'Espagne quelque temps après l'expulsion des Maures. Voici à ce sujet une légende juive, qui est un article de foi parmi les juifs de TAIgérie, et qui laisse ce fait hors de doute.
c Les musulmans d'Espagne avaient permis aux enfants d'Israël d'habiter avec eux, de se livrer au commerce et d'exercer librement letir religion sainte.
« Les chrétiens les chassèrent et reconquirent ce beau pays. Pendant quelque temps ils laissèrent les enfants d'Israël tranquilles; mais envieux des richesses qu'ils avaient amassées par leur travail, ils ne tardèrent pas à les tyranniser.
a C'était en 1390. Simon Ben-Smir était grand rabbin de Séville. Il fut chargé de fers et jeté en prison avec soixante des principaux chefs des familles juives. Cet acte arbitraire fut le signal de cruautés plus grandes encore que toutes celles qu^ils avaient éprouvées jusqu'alors. La mort du rabbin et de ses compagnons d'infortune fut ordonnée, et ils allaient être exé* cutés, lorsque le ciel les délivra par un de ces miracles dont
ALGÉRIE. ISS
les annales des enfants d'Israël offrent tant d*exemples.
< Tous ceux qui étaient avec Simon voyant approcher leur dernière heure, accablés de douleur, s'abandonnaient au désespoir ; mais ce grand homme restait calme et semblait se résigner avec courage à son malheureyx sort. Tout-à-coup ses yeux se remplirent de feu, sa figure s'anima et un rayon de lumière brilla autour de sa tête. Dans ce moment il prit un morceau de charbon, dessina un navire sur la muraille et se tournant ensuite versceux qui pleuraient, il leur dit d'une voix forte : « Que ceux qui croient à la puissance de Dieu et qui veulent sortir d'ici à l'instant même, mettent le doigt sur ce' vaisseau.
c Tous le firent, et aussitôt le navire dessiné devint un navire véritable qui se mit de lui-même en mouvement, traversa les rues de Séville, au grand étonnement des habitants, sans en écraser un seul, et se rendit droit à la mer après avoir recueilli tous nos frères gémissants.
« Le vaisseau miraculeux fut conduit par le vent dans la rade d'Alger, ville qui n'était alors habitée que par des mahométans. Sur la demande que leur firent les juife de s'établir parmi eux, les Algériens, après avoir écouté le récit de la manière dont les enfants d'Israël avaient échappé à la cruauté des chrétiens, consultèrent un marabout fameux qui vivait à Miliana. Sur sa réponse qu'il fallait accueillir les enfants dlsraêl, ils eurent la permission de débarquer, et les habi«tants, ayant à leur tête les chefs de la religion et de la loi, sortirent en foule pour les recevoir. »
En élaguantla partie miraculeuse de cette tradition, il reste le fait de cette grande immigration du quatorzième siècle qui explique la grande quantité de juifs habitant les divers Ëtats barbaresques. Sur quatre miUions de sectateurs que, d'après le géographe Balbi, compte le judaïsme , près de cent cinquante mille habitent l'Algérie, Tunis ou le Maroc. Ils forment près du quart de la population d'Alger et les quatre cinquièmes de celle d'Oran. Us s'occupent peu ou point d'agriculture, mais ils exploitent tous les genres de commerce ou d'industrie. La haute classe fait la banque et le haut commerce : elIt
1S4 ALGËHIE.
a des eompfoîMdans toutes les villes; la classe moyenne ex« celle dans les arts délicats : la brjouterie, l'horlogerie^ la broderie sur vêtements; le menu peuple exerce de Ipréférence les professions de tailleur, cordonnier, passementier, mercier, ferblantier : tous sont courtiers ou agents d'affaires. Avant l'abolition de la course, une de leurs spéculations les plus lu* cratives était d'acheter les prises des corsaires qui ne conve* naient pas au pays, telles que vins, eaux-de-vie, chair salée, poisson mariné, etc., qu'ils avaient à vil prix et renvoyaient sur les marchés d'Europe où ils réalisaient d'énormes bénéfices.
Les femmes juives sont généralement jolies et jouissent d'une grande liberté. Dans les classes les plus pauvres on trouve des figures délicieuses de grâce et de régularité. Mais par malheur la misère et la prostitution passent souvent par là. Il est juste de dire que les classes juives riches combattent de tout leur pouvoir, par des dons et des aumônes, ces deux fiéaux. a Demander, c'est le droit du pauvre; le devoir du riche c'est de donner, d dit le Talmud : et cette maxime est pratiquée par les juifs envers leurs coreligionnaires, avec un élan et une délicatesse de charité qui feraient honneur aux populations chrétiennes d'Europe si, parmi ces dernières, les classes riches songeaient à prélever pour leurs frères pauvres une faible partie de ce qu'elles prodiguent & leurs chiens et à leurs chevaux*
Depuis l'occupation française , les juifs de l'Algérie sont rentrés dans le droit commun et ne sont plus soumis aux mille avanies insultantes et odieuses, stygmate flétrissant que la domination turque leur avait imposé comme une condition de la tolérance. Bien plus, on leur a môme accordé certains privilèges dont nous aurons à nous occuper dans le cours de celte histoire : et en cela, la transition de Tétat social juif, quoique juste en principes et faite dans les meilleures intentions du monde, pourrait bien avoir été un peu trop brusque. Ce qui peut rassurer, c'est que les juifs ne sont guère disposés à en abuser et que prêts, partout et toujours, à accepter une domi« nation queloonque, Votpnl de révolte et d'ingubofdinatîon est
-celui qu'on a le moîtti à leur reprocher. Mais peut-être eût-il -été plus politique de les laisser pendant quelque temps encore dans un état d'infériorité pour ne pas heurter trop profondément les préjugés des Maures et des Arabes à leur égard et ménager des susceptibilités qui, pour être injustes, n'en ont pas moins amené des jalousies et des défiances qu'il eât été plus prudent de prévenir.
NiGHBs. — Les Nègres qui ont embrassé l'islamisme vivent en Algérie sous la loi commune. Leurs familles jouissent des mêmes droits que les Maures et les Arabes. La plupart étaient tirés de I4 Sénégambie, du Tafilet ou de Tombouctou ; d'autres étaient fournis par les Mozabites, habitants du Grand-Désert, qui les enlevaient pendant qu'ils venaient vendre ou échanger le sel que les lacs d'eau saumâtre de l'Afrique intérieure déposent sur leurs bords : ils les vendaient ensuite aux tribus berbères les plus méridionales, les Touaths ou autres, qui les achetaient en moyenne la valeur d'une charge de dattes de quatre chameaux, seize quintaux environ valant au moment de l'échange 25 houdjoux (46 fr.) Ces esclaves, vendus ensuite aux tribus marocaines qui font principalement ce genre de commerce, étaient livrés sur les marchés à des prix variant depuis 100 jusqu'à SOO houdjoux (180 à 900 fr.) Les femmes jeunes qui savaient coudre et diriger un ménage atteignaient seules ce dernier prix. Aujourd'hui les choses sont à peu près dans le même état : seulement les nègres qui ont pu se racheter ou à qui leurs maltresont donné leur liberté vivent, comme nous l'avons dit, en Algérie, sous la loi commune et forment une population qui a accaparé certaines professions, telles que celles de boucher et de badigeonneur à la chaux des n^rs et des terrasses des maisons.
Ils ont adopté les costumes et les sentiments religieux des Uaurcs. Les femmes aisées s'habillent aussi comme les Mauresques : seulement elles ont*beaucoup plus de liberté qu'elles et en abusent : il y en a d'une race entièrement noire, ayant des nez aquilins, des fronts découverts et des yeux de feu qui «Huplètent un ensemble fort agréable. Les femmes pauvres consenrrat leurs vêtements d'esclave, une4chemise, une culotte
AU ALGËFUE.
courte et tine pièce d'étoffe pour se couvrir la tète : elles entrent au service des dames turques ou mauresques et s'affectionnent assez généralement à leurs maîtresses. Les Nègres sont braves, courageux : dans l'occasion et les armes à la main, ils se conduisent sans reproche.
Hadjoutes, Biskris, MozÂBrrss, Agrouat&s, etc. — ^A l'ouest de la plaine de la Mitidja, est un groupe de montagnes dans lesquelles vivait une population de quatre à cinq mille habitats nommée Hadjoutes. C'était un ramassis de bandits qui, chassés des autres tribus comme fripons ou malfaiteurs, se réfugiaient là de toutes les parties de la Régence, et étaient parvenus à se rendre redoutables à leurs voisins. Toujours en guerre avec eux, ils avaient échappé à la domination turque. Depuis l'occupation française, quelques expéditions habilemenf'concertées les ont chassés de leur repaire et ont dispersé ces bandes indisciplinées dont l'état habituel était le pUlage et le crime.
Si ces contrées si souvent traversées par l'invasion étrangère offrent ainsi çà et là dans les gorges inaccessibles de l'Atlas, quelques rares populations dont le caractère exclusif est la soif du pillage et la férocité, c'est un fait exceptionnel. Ces altérations profondes sont toujours le résultat d'un état antérieur qu'il serait bon et utile de connaître. En les généralisant on s'expose à juger faussement une situation et à sanctionner des mesures dont les funestes effets pèsent ensuite de tout leur poids sur les déterminations ultérieures. C'est à la précipitation de bien de jugements de cette sorte, que l'administratien française a dû de grandes fautes que le temps n'a pu encore ij^parer qu'en partie.
Ainsi, par exemple, il existait à Alger, avant l'occupation française, une certaine classe de travailleurs, ayant même certains privilèges et appartenant à des tribus kabyles connues sous le nom de Biskris, Mozabites, Agrouaths etc. : c'était une sorte de population d'émigrants, qui, de l'intérieur du pays, re^ fluaient vers Alger ou d'autres villes considérables pour y amasser, par leur travail, un petit pécule destiné à améliorer leur condition dans la contrée natale. Ces hommes forts, robustes.
laborieux, probes et fidèles avaient le monopole des boulangeries, des moulins, des bains publics : ils étaient commissionnaires, employés par le gouvernement aux travaux publics ou occupaient des places de confiance dans la domesticité. La nuit, la garde de la ville leur était confiée. Ds couchaient dans la rue, sous les auvents des boutiques, sur un banc en pierre ou en bois qui servait pendant le jour à l'étalage. Ces boutiques étaient sous leur surveillance spéciale, et si par hasard, ce qui était très rare, il s'y commettait un vol, ils en répondaient. Ik étaient enrôlés dans trois corporations représentant les trois tribus diverses et présidées par un chef appelé amin. Espèce de gérant d'une association industrielle, magistrat même de cette petite société, Tamin était chargé de la police du corps. Responsable devant l'autorité de la conduite des individus confiés à sa surveillance, il payait au dey un tribut annuel qu'il répartissait ensuite sur chacun des membres de la corporation. Les privilèges de ces corporations étaient protégés par des contrats écrits consentis par le gouvernement : les membres ne reconnaissaient que la juridiction de leur amin, s'écartaient du mahométisme dans quelques articles de détail et ne vaquaient aux cérémonies de leur culte que dans une mosquée située hors la ville et appropriée à leurs croyances particulières. Leur langue était un dialecte corrompu de l'arabe.
Les Biskris sortaient du midi de la Régence au sud du grand lac salé appelé Choit ; les Mozabites du pays de Zab audelà du Grand-Atlas, assez avant dans le désert, à vingt jours de marche environ d'Alger.
Ces corporations subsistent encore sauf les monopoles e\ les privilèges. Bien plus, cette utile population est plus nombreuse qu'elle n'était à l'époque de la conquête : elle tend même à s'accroître. Et cependant cette population est de race kabyle, la seule laborieuse de l'Algérie, la seule qui n'appartient pas à la France, la seule enfin qu'on n'a jamais ou presque jamais cherché, par des moyens efficaces à s'attacher. Ces tribus du désert qui bravent les difficultés et les dangers d'un long voyage pour venir à Alger vendre leur travail, auraient
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avec bien moins de scrupule encore, échangé leurs produits contre notre argent.
L'établissement de relations pacifiques de commerce et d'industrie avec rintérieur du pays n'était pas plus difficile que la conquête. En' cette circonstance, comme bien souvent, le prestige d'une gloire réelle mais d'une utilité douteuse l'a emporté sur des considérations d'intérêt majeur. Nous aurons plus d'une fois occasion, dansle*coursde cet ouvrage, de constater de pareilles fautes.
En exposant sommairement quelques traits généraux des populations de l'Algérie, nou^ avons eu principalement en vue de rechercher les points de jonction par où la domination française pouvait plus facilement s'adapter avec une oi^anisation sociale qu'il est presque impossible de remplacer sans un emploi permanent de la force, et qu'on ne peut conserver sans remettre tout en question. Déjà nous en avons signalé quelques uns : à mesure que nous avancerons, la relation des faits nous servira à signaler les autres. Mais cet aperçu serait insuffisant si nous ne le complétions par une succinte analyse du système administratif qui régissait ces populations avant l'occupation française.
Organisation civile et poLmouE db la régence sous la DOMINATION TURQUE. — Après le Dcy dont nous avons déjà défini les attributions, étaient huit fonctionnaires principaux :
Le ministre de la marine {oukil-el-hardj);
Le commandant des troupes (a^Aa);
Le trésorier {khasnadji);
Le gouverneur de la cité {scheikh'-el''belad) ;
Le chef des notables [naid-el-aschraf);
L'inspecteur des haras {kodjareUdet) ;
Le chef des secrétaires {mecktoubdji) ;
Le curateur aux succesions {heit-el-maldji).
UoukU^el^iardj était chargé de la comptabilité du matériel de guerre, du contrôle des travaux de l'arsenal et des prisons.
Vagha régissait les affaires des districts de la plaine d'Alger {outltiins). Son autorité s'étendait sur toute la province. Il avait sous ses ordres les k(âds chargés de l'administration et des
affaires poliliques^ et toutes les milices régulières, spahis, ahids qui percevaient les impôts et faisaient la police.
Le khasnadji avait dans son département tous les services financiers; la levée, la rentrée des impôts, étaient spécialement sous sa surveillance.
Le sduikti-el-belad avait dans ses attributions la justice municipale, la police locale, la salubrité, les établissements publics, etc. Il avait sous ses ordres les commissaires {ncLibs) qui surveillaient la police, pourvoyaient aux dépenses locales et les chefs de corporation {amins) qui maintenaient Tordre dans les diverses classes industrielles.
Le naid-et-aschraf était une sorte de président de l'administration civile et municipale. Ses attributions consistaient, dans les circonstances importantes, à réunir le scheikli-el-* beladj les nàibs^ les amins, afin de déUbérer sur les mesures à prendre.
Le kodja^eUihiel régissait les biens ruraux appartenant au domaine {haouclis), toutes les locations, ventes, échanges, transactions ou mutations auxquelles cette régie pouvait donner lieu étaient dans ses attributions spéciales,
Le mecktoubdji était chargé de la correspondance politi^* que : c'était lui qiii tenait les registres de la comptabilité de l'état, des règlements militaires et des milices.
Enfin le beit-el-maldji était le représentant né de tous les héritiers absents. L'ouverture des testaments, les litiges aux* quels ils donnaient lieu, la revendication, au nom du domaine, soit de successions vaccantes, soit des parts revenant à l'état dans les cas prévus par la loi musulmane, étaient de son ressort.
La province d'Alger était divisée en outhans (districts), en tribus et en douars. Plusieurs tribus réunies formaient un outhan, plusieurs douars une tribu, plusieurs tentes un douar. Ces outhans étaient administrés par des kdids (préfets), tcheikhrcl-schion (espèces de maires), kadis (juges) et $cheikks (chefs). Tous ces fonctionnaires étaient sous la dépendance de Tagha qui sanctionnait toutes les affaires de Touthan. Pour ces fonctions diverses il désignait les candidats: le pacha donnait l'investiture.
160 ilLGËRIË.
Les autres provinces de la Régence, celles de Constantine, d'Oran et de Tittery avaient une organisation à peu près semblable. Seulement elles étaient souverainement administrées par des beys (gouverneurs) nommés par le Dey, révocables i volonté, répondant du recouvrement de$ impôts et pouvant nommer à tous les emplois, sauf l'approbation du chef de TOd* jeac. Ils percevaient les impôts pour le compte de l'Odjeac ; ett comme ils ne pouvaient se maintenir au pouvoir qu'en achetant par des présents, la protection du Dey et des grands officiers, leur perception n'était rien moins que régulière. Aussi, leurs exactions, dont chaque grand dignitaire retirait du profit, étaient un mérite gouvernemental. ^ La force militaire de la Régence consistait en troupes régulières ou irrégulières. Les janissaires, tous turcs ou francs renégats, composaient seuls la milice. Les Koulouglis, fils de Turcs ou de Mauresques, formant le corps des spahis ; les zouaves, douères, zenati corps spéciaux appartenant à certaines tribus ou à certaines classes; les abids. Nègres affranchis, et la cavalerie irrégulière que les beys amenaient de leur beyUk, et les kaîds de leur district, complétaient la force militaire effective. L'ensemble de ces troupes s'appelait asker-el-maghzen (troupes du gouvernement). Excepté les janissaires, les spahis et quelques corps spéciaux, les autres servaient sans indemnité - pendant un certain nombre de jours, après quoi elles avaient le droit de se retirer : c'était le même service qu'en Europe sous la féodalité.
L'organisation militaire des janissaires était à peu près celle des troupes d'Europe. Us se subdivisaient en compagnies [ar^ las), subdivisées elles-mêmes en chambrées ou tables {sofras)^ composées de vingt soldats, un chef de chambrée {oda^bachi)^ et un trésorier chargé de la comptabilité et de la dépense {cu^ kil-et-hardj). Un janissaire avait une ration de pain, de viande, d'huile, une part dans les produits de la course et une paye d'environ 1 franc par jour. Ils étaient tous fantassins : leur nombre ne dépassait guère 8,000. Les autres troupes régulières •^élevaient à peu près à ce. chiffre.
Les grands officiers de la Régence, le Dey lui-même, sor-
tant tous du corps de la milice, n'avaient pour traitement que leur paye de janissaire; mais chacun avait des parts déterminées, soit dans les prises, soit dans certains privilèges industriels ou commerciaux, mais surtout dans les licences (teske* ras) pour la vente ou l'exportation des produits monopolisés parle gouvernement, les marchés pour les fournitures, les amendes, les présents des consuls, des beys, et enfin les transactions de toutes sortes avec ceux qui espéraient quelque grâce ou redoutaient quelque châtiment.
Les impôts étaient répartis sur les personnes, les biens, les industries et les professions. Les impôts sur les personnes n'atteignaient que certains individus et n'existaient que dans les villes. Ceux sur les biens étaient principalement affectés aux campagnes. Les uns et les autres se payaient en nature ou en numéraire. Les répartitions en étaient arbitraires : comme il n'existait ni rôles ni états de produits, la cote partielle était réglée par l'usage, et le versement constaté par un simple enregistrement.
La perception des impôts était une espèce de fermage dont le montant et les époques de payement étaient fixés à l'avance.
La propriété foncière ou, pour être plus vrai, la propriété mise en valeur à titre individuel ou collectif, était grevée de quatre sortes d'impôts : l'acAour» le glirama, Yel4^ebchi, la tezma. Vachour était la dime des récoltes dont le payement est formellement prescrit par le Coran ; le glirama était une taxe par tente sur la culture du sol appartenant à l'Etat ; Te/kebclii était un autre impôt d'un mouton par habitant de tribu pour droit de pâturage. Ces impôts divers étaient compris sous le nom générique de lezma lorsqu'ils se percevaient sur les Arabes nomades ou Bédouins. La perception de cette Iczma ne s'opérait qu'avec de grandes difficultés. — Plusieurs compagnies de janissaires, formant environ un millier d'hommes, étaient réparties en camps-volants et envoyées chaque année à Tlemcen, Constantine et jusque au-delà du Grand-Atlas. Un agha commandait chacun de ces camps et parcourait le pays pour lever cotte lezma sur les douars. Les Bédouins, qui ne
payaient d'ordinaire que par force, quittaient parfois les lieux qu'ils occupaient aux époques qu'ils préjugeaient l'arrivée des janissaires. Si la moisson était faite, ils esquivaient l'impôt^ si-^ non ils étaient obligés bon gré mal gré de l'acquitter.
Quelques mots sur le caractère général de la propriété en Algérie sont indispensables pour bien faire comprendre ces diverses espèces d'impôts.
En droit musulman et en fait, le sol y était avant tout.propriété de Dieu. L'humanité ne le possédait et n'en jouissait que par inféodation. La disposition du sol appartenait dès-lors au Sultan qui représentait Dieu sur la terre,^ au Dey qui représentait le Sultan, aukaïd ou au scheik qui représentait le Dey. L'individu n'usait alors de la terre qu'à titre de concession, à condition de culture et à charge de redevance.
Ce droit universel et absolu avait été modifié dans les villes par la donation constitutive de Vhabous (1), la vente à ïana (2) et d'autres coutumes dont nous aurons peut-être occasion de parler plus tard ; mais dans les campagnes, il était resté le principe général de la propriété foncière. Nul ne possédait qu'à titre d'usufruitier : bien plus, la possession n'était presque jamais individuelle , mais toujours collective. Le Dey ou son re-
(4) Dans les villes on autoar, il existait, assez rarement cependant, qnelqnes propriétés libres dont rechange ou la transmission étaient, dans certains cas, auiorisés. Le droit universel da souverain suhsîstaît cependant loujoKirs, et pour avoir contre lui une garantie efficace, on avait imaginé ce habaus. C'était une donation, faite par un propriétaire, de son bien à une corporation religieuse, avec réserve de l'usufruit pour lui-même et pour sa postérité, jusqu'à certaine génération déterminée ou jusqu'à extiootion de sa race. La propriété recevait alors la seule garantie qui put efficacement la défendre contre Tautorité. Hais cette forme protectrice introduisait dans le régime de la propriété de grandes complications et de nombreuses difficultés, ce qui explique suffisamment la limite du habous:
(2) La succession de la propriété, qirès la donation éa habouê^ testait sotvent indivise. Si l'immeuble avait besoin de réparations majeures, les héritiers étaient parfois ou hors d'état ou peu disposés à les faire, on avait alors imaginé une transaction par laquelle Tacquéreur contractait Tobligation d*une rente annuelle perpétua, et s'engageait à faire les constructions convenues en s'en réservant la propriété. Cette transaction qui introduisait un nouveau droii sur la propriété s'aj^elait vente à ïam.
fréfienfant dam le beylik reconnaissait ou concédait iinç o^« laine partie de territoire à un scheik qui distribuait la terre aux chefs de famille, te principe de cette distribution était basé sur les iacuUés de chacun , c*est-à-dire sur le nombre de bestiaux, de charrues et de bras qu'il pouvait employer à la , ^lure. L'étendue de la terre dévolue était dès-lors la vraie mesure de l'importance sociale de l'individu dans la tribu. Dès qu'un Arabe avait pu acquérir une paire de bœufs, une charrue et des semences, il avait droit à cultiver la portion de terre qui lui était désigjxée par le scheik. La terre ne se vendait ni se louait. Elle n'était même pas transmissible par héritage, du moins en droit. Cependant les héritiers du chef de famille lui succédaient presque toujours dans la culture de la portion qui lui avait été octroyée. Mais la concession, dans lous les cas, contenait une clause résolutoire : c'était, si la terre restait inculte : il fallait ou cultiver ou faire paître: on ne pouvait ni transmettre, ni affermer, ni laisser reposer. La concession entraînait l'obligation de cultiver : sinon , elle était annulée de droit.
Telle était, sous le rapport delà propriété, toute Téconomie du régime des tribus. L'impôt était alors à la fois une redevance pour les dépenses publiques et pour le loyer de la terre, et comme la terre était censée appartenir à Dieu, il y avait tel de ces impôts qui était de droit divin et dont la constitution n'était pas essentiellement religieuse.
Malgré ses formes multipliées, l'impôt territorial ou fonder formait à peine la moitié des revenus de la Régence. Les documents à ce sujet sont fort incomplets. La plupart des registres n'ont pas été retrouvés; on peut cependant présenter avec quelque exactitude l'évaluation suivante comme le chiSSre le plus exact des revenus de l'Odjeac pendant les dernières années de la domination turque.
Impôts territoriaux, achouvytezma, etc. • 1,500,000 fr. Impôts divers, fermes, amendes, monopoles, etc 1,000,000 —
Tributs payés à l'Odjeac par le royaume de Kà^les^ la Suède, le Danemark, le Poriu-
gai, etc. S50,000 —
Prix^des concessions d'Afrique à la France. 200,000 -^
Total. . . 3,250,000 fr.
Dans cette somme n'est pas compris le produit des prises dont le gouvernement avait un huitième. Le blocus exercé par la France pendant trois ans avait réduit ce produit à rien, et aucun document antérieur n'a permis de rétablir même approximativement.
Il nous reste à indiquer sommairement la situation respective du culte et delà justice à l'époque de l'occupation française.
Un seul et même corps, le collège des Ulémas, réunit, chez les musulmans, les fonctions du sacerdoce et l'administration de la justice.
Le collège des Ulémas est divisé en trois classes : les imans (ministres du culte) , les muphlis (docteurs de la loi) les kadis (juges).
Les ministres du culte se divisent eux-mêmes en quatre classes : les scheiks, prêchant dans les mosquées ; les IchatebSy récitant la khosba pendant la prière solennelle du vendredi ; les imans présents aux cérémonies delà circoncision, du mariage, de la sépulture, assistant aux prières quotidiennes et faisant la lecture du Coran dans les mosquées, et enfin les muezzins^ appelant, du haut des minarets, les fidèles aux cinq prières du jour. Les muezzins sont aussi chargés de l'éducation des enfants.
Le muphtiest le premier parmi les ulémas : les kadis sont sous sa juridiction immédiate. Il prend le titre de^ scheikli-elislam (l'ancien de l'Islam).' Les revenus des biens immeubles appartenant aux mosquées, oratoires, corporations religieuses, soit à titre de propriété, soit par la donation constitutive du habous, sont affectés aux frais du culte et aux traitements des ministres. Les dons des fidèles pour les actes relatifs à l'état civil des familles, constituent le casuel.
Les marabouts {marabelhin dévoués) ne font pas partie de la hiérarchie sacerdotale des musulmans. Us sont à la fois er-» mites et religieux, n'ont d'autre caractère légal que celui que
leur prête Topinion, et exercent une grande influence sur les populations des campagnes où il n'y a ni mosquées ni imians.
Nul n'a pour la justice autant de vénération qu'un musulman. Les décrets rendus en son nom sont pour lui une émanation de la volonté divine, et tel est son respect pour elle, qu'une fois un juge librement accepté, le jugement, quel qu'il soit, est entendu avec résignation, exécuté avec bonne foi.
Chaque ville principale avait son kadi ; quelques-unes même en avaient deux dont la juridiction s'étendait exclusivement soit sur des intérêts particuliers, soit en général sur les fidèles des deux rites particuliers qui divisaient Jes Turcs et les Ara* bes (1). Chaque outhan (district) avait son kadi : le scheik était juge dans la tribu. Dans l'ordre hiérarchique les kadis n'étaient pas égaux entr'eux, quoiqu'ils ne relevassent pas les uns des autres. Dans les discussions importantes où leur sagacité naturelle et leur science d'interprétation de la loi étaient en défaut, ils recouraient aux lumières des kadis du degré plus élevé.
Le Coran qui, dans son ensemble, règle à la fois la vie domestique, civile et religieuse, est le seul code des Musulmans. Les traditions authentiques, les interprétations et les commentaires admis des passages du Coran, forment une législation simple , uniforme, où le droit est précisé avec clarté et ne dépend pas du plus ou moins d'astucieuse finesse d'un avoué, du plus ou moins de talent d'un avocat.
(0 Deux grandes sectes partagent llslamîsme : les Sonnites qni, ne recon Baissant à Aii d'autres droits que l'élection que firent de lui les compagnons de Mahomet, admettent l'autorité des trois premiers kalifes Abou-Becbr, Omar et Osman ; les Schrfytes qui n'admettent que l'autorité légitime d'Ali. La doctrine sonnite se divise elle-même en quatre rites tous orthodoxes : Vhana-tUe suivi en Egypte, le chafeiu dominant à Bagdad, et enfin Yhanifite et le malekU$ qui ont prévalu en Afrique. Les Turcs y suivaient le rite hanifite, les Arabes le rite malekit$. Ces divers rites ne diffèrent que sur des points peu importants : leurs différences portent sur des interprétations du Livre de la Loi el sur les gestes qui doivent accompagner la prière. Les uns, les Maie* kites, prient en portant leurs mains ouvertes aux deux côtés de la tète; les autres, les Hanifites, croisent, en priant, leurs mains sur leur poi(rin<>. Ces rites ont pris leurs noms des Imans qui leur ont donné naissance ; Uanabt ChaMiHaoifielMalek
166 âLGËBIE«
Ces deux fléaux delà civilisation européeune. Tes atoués et les avocats, sont inconnus à la civilisation musufanane. Les kadis dont la compétence s'étend sur toutes les matières civiles ou criminelles prononcent sur la simple audition des par^ ties« Le lieu où se rend la justice est à peine asses grand pour contenir le juge et les parties : les curieux et les plaideurs qui attendent leur tour restent à la porte. Deux espèces d'huis* sîersy armés de bâtons, se tiennent sur le seuil pour fiiire sortir ceux dont l'affaire est vidée et en introduire d'autres. Là, point de paperasses, point de subtilités, point de lois dont on torture le sens ou dont on fausse l'esprit, point de témoins surtout» mais le fait, le fait seul : les parties l'exposent elles-mêmes; le bon sens et l'équité du juge font le reste. Leurs jugements sont généralement plus équitables que les nôtres.
D'après les idées musulmanes, la justice étant rendue non pas au nom du prince, mais au nom de Dieu, la juridiction des kadis peut s'étendre au-delà du territoire pour lequel il a été institué. Des plaideurs peuvent soumettre leurs différends à un kadi de leur choix parce qu'il n'y a d'étranger, pour un musulman, que celui qui ne professe pas l'Islamisme, et que tout organe delà parole formulée dans le Coran a le droit do rendre la justice à tout croyant.
Les jugements des kadis étaient susceptibles d'appel, dans le cas seulement de sentence inique manifestement contraire à la loi. Il y avait deux recours, un tribunal supérieur nommé Medjelis et le Dey. Si le recours ou la plainte étaient accueillis, le jugement était annulé ; dans le cas contraire, l'appelant recevait presque toujours la bastonnade. Le juge, convaincu de prévarication, avait la tête tranchée. Un kadi pouvait prononcer la peine capitale pour meurtre, vol par effraction, et quelquefois même pour vol simple : mais l'exécution ne pouvait avoir lieu qu'avec l'approbation du Dey.
Au Culte, à la justice, dont le collège des Ulémas avait le monopole, il faut joindre encore l'éducation. Les premiers kalifes ayant été à la fois pontifes, juges et docteurs de k loi, n'a^ talent pu continuer i exercer ces prérogatives dans la vaste étendue d'un empiré qui s'accrut avec une prodigieuse rapî^
ÂLGÊBm, 167
dite. Ils nommèrent alors des délégués qui, à leur exemple, réunirent, le plu» qu'ils purent, le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Aux fonctions sacerdotales ils joignirent celles de la justice et de l'éducation.
Cette dernière, cependant, est généralement fort négligée. En Algérie comme dans presque tous les pays musulmans, c'était des muezzins qui tenaient ordinairement les écoles presque toujours contigùes aux mosquées. Le Coran renfermant, d'après eux, tout ce qu'un croyant doit connaître, était le seul livre mis entre les mains des élèves. Lire avec facilité dans le Coran, en transcrire les passages, en réciter les sentences par cœur, c'était le nec plus ultra de la science musulmane. Peu d'entre les élèves y atteignaient. Dans ces écoles ils étaient divisés par groupes, selon les divers degrés de savoir : chaque groupe avait son moniteur : chaque élève une tablette sur laquelle étaient écrits des lettres, des mots ou des sentences. Un des élèves récitait d'abord ce qui était écrit sur sa tablette, les autres répétaient ;,quand la leçon était sue, on l'effaçait sur les tablettes et on la remplaçait par une autre. Cette méthode est presque entièrement semblable, dans sa forme, à celle de l'enseignement mutuel. U est inutile de dire que ce n'est pas à nous que les Musulmans l'ont empruntée.
Dans ces écoles, il n'existait aucune espèce de distinction ; à côté du fils de l'artisan était le fils du kadi. Elles s'éloignaient peu de ce qui est usité dans les écoles d'Europe, excepté néanmoins pour les distributions des prix. Au lieu de livres et de couronnes, on donnait des habits neufs aux écoliers qui avaient fait preuve, pendant l'année, d'aptitude ou d'application. Ceux qui n'avaient pas eu part à cette gratification étaient tenus de porter leurs vêtements vieux pendant toute l'année suivante, traînant ainsi partout avec eux un diplôme de paresse ou d'incapacité. Disons en passant qu'il y a dans ce mode de récompense une pensée d'émulation et d'égalité dont ne s'accommoderait peut^tre pas notre gloriole vaniteuse, mais qui vaut mieux, à coup sûr, que ces couronnes de laurier dont on ceint, dans nos écoles, le front de nos marmots Cet usage généralement pratiqué dans toutes les grandes
ailles de la Turquie et de TEgypte, ne Tétait, à Alger, que dans une seule école assez riche pour pouvoir en faire les frais.
Telles étaient, en résumé, les institutions civiles et politi* ques de la Régence, lorsque l'expédition de 1830, en abattant la domination turque vint ouvrir à la civilisation et au commerce une de ces voies immenses fermée depuis des siècles, et où Tune et l'autre avaient pu se développer jadis avec autant de gloire que de splendeur. La France domina l'Afrique à son tour : elle planta son drapeau là où Garthage et Rome avaient planté le leur. Accepter un si noble héritage, c'était vouloir s'en rendre digne. La tâche de la France est grande, sans doute, mais sa puissance est grande aussi, et il est digne d'elle de mettre au service d'un peuple abruti, ces idées généreuses, ces grands principes d'humanité, cette activité intellectuelle et physique qu'elle avait mis, il y a un demi-siècle à peine, au service des peuples opprimés. Ge qu'elle a fait pour la délivrance des uns, elle peut et doit le faire pour la rénovation de l'autre. S'il y a de la gloire à. ouvrir aux peuples les voies de la liberté, il y en a aussi à les appeler aux bienfaits de la civilisation. Les drapeaux de la France ont porté des idées de liberté dans assez de contrées abruties sous le joug du despotisme pour qu'il soit permis d'espérer qu'ils laisseront des germes de régénération parmi les populations engourdies par un fana- 'isriîo inintelligent.
PÉRIODE FRAIÇAISE.
CIL\PiTRE r
indens établissements de la France en Algérie. » flussein-Vacba. — Canse des dissensions entre la France et le Dey. — Le consul Deval. — Ullîmatam de la France. — Blocus d'Alger. — Entrevue d'IIussein et de H. de la Breionnière. — Les forts d*Alger tirent sur le vaisseau parlementaire. — L'ex* pédition est résolue. — Motifs de cette résolution: — M. de Bourmont est nommé commandant en chef. — Effet de cette expédition dans les cours étrangères.— Préparatifs de l'expédition. — Embarquement des troupes. ^ Matériel de l'armée expéditionnaire. -— Les vents contraires retardent l'appareillage de la flotte.
Depuis plusieurs siècles, l'existence des puissances Barbaresques était, comme on a pu le voir, un motif de honte pour TEurope. Des nations qui se disaient grandes et qui l'étaient en effet, s'étaient abai^es jusqu*à acheter à prix d*ai^ent la liberté de naviguer dans la Méditerranée. L'insulte, le pillage, resdavage, étaient le lot des sujets de celles qui refusaient d'acquitter un tribu si honteux. L'humanité , la justice , auraient dû impérieusement commander de briser en commun cette monstrueuse association de forbans, qui maintenaient insolemment de si dures et de si ignominieuses conditions; mais dans le code des gouvernements, l'humanité et la justice ne passent qu'après la politique et l'intérêt. Ayssi , plutôt que de voir une puissance maîtresse de quelques lieues de côtes
de plus sur la Méditerranée, toutes souffraient que la plupart de leurs sujets expirassent d'angoisse et de misère dans les bagnes des États Barbaresques. Il* est vrai que, dans ce cas, ce n'était que du sang de peuple qui coulait, et c'est, de nos jours encore, si peu de choses aux yeux des gouvernants. Quoi qu'il en soit, la France fit seule ce que tor.tes auraient dû faire ; mais hâtons-nous de dire qu'il fallut pour cela un ensemble de circonstances, qui rend très contestable le mérite de l'entreprise : ce qui, du reste, n'ôte rien à la gloire.
Nous entrerons dans quelques détails sur les causes qui ont motivé cette expédition, d'abord parce qu'elles se lient entièrement à notre sujet, ensuite parce qu'elles nous fourniront l'occasion de faire saillir un point fort connu, mais trop rarement mis en relief, la morale de la politique.
On a vu comment, par des traités des années 1518, 1692 » 1694 et 1801 avec divers sultans, la France avait été en droit d'entretenir des établissements sur la côte septentrionale de l'Afrique. Ce droit avait été primitivement acheté des Arabes. Les compagnies qui avaient exploité les concessions d'Afrique avaient réalisé de grands bénéfices. Mais durant la longue lutte de la France contre l'Angleterre, ce commerce avait été languissant et presque nul. Après diverses alternatives, pendant lesquelles il ne put jamais atteindre un état florissant, les intrigues de l'Angleterre réussirent à l'annuler. En 1806 la pèche du corail, qui était un des produits principaux de cette partie de la côte d'Afrique, fut donnée exclusivement à l'Angleterre.
Le traité du 26 août 1817, en remit la France en possession, moyennant une redevance consentie de 60|000 franca par an, qui fut portée en 1820 à 200,000 fr.
Le payement annuel d'une somme aussi considérable dimi^ nuait déjà beaucoup les avantages que la France retirait de s^ç établissements sur la côte d'Afrique. Ne pouvant pourvoir à leur entretien par leurs propres ressources, ces établissements ne purent se relever, et il parait même qu'à cette époque, la Dey manifesta l'intention d'en exclure la Franca aussitôt qua lui circonstances le lui Dermattraieat*
Ces établissements étaient 'dans une situation déplorable : les forts en étaient ruinés, lesnuigasins et lesédiiices dégradés; les naturels du pays pénétraient librement dans les possessions françaises, y commettaient mille désordres et s'y étaient même rendus coupables de plusieurs assassinats. Il devenait urgent d'assurer une protection efficace aux sujets français et étrangers qui résidaient sur ces côtes, ou qui venaient y pécher et trafiquer. En 1 825, le gouvernement français ordonnaau viceconsul de Bone d'armer quelques corailleurs et de mettre des canons au poste du Moulin et à l'entrée de la Calie. Ces dispositions étaient formellement autorisées par les anciens traités en vigueur. Le Dey, sans refuser positivement le droit d'armer ces établissements comme par le passé , envoya deux inspecteurs examiner les faibles réparations qui y avaient été faites, et fit insinuer qu'il ne verrait pas avec plaisir poursuivre ces travaux.
Hussein-Pacha, était alors dey d'Alger. Ce n'était pas un homme ordinaire. Il s'était élevé à ce poste éminent après avoir passé par les emplois les plus subalternes , et avoir déployé partout une habileté et une capacité peu communes. Il était né dans une petite ville de r Asie-Mineure en 1770. Enrôlé d'abord dans le corps des Topjïs, ou canonniers du sultan à Cônstantinople, il parvint bientôt à un grade élevé dans celte Arme. Mais s'étant attiré un châtiment pour une violation de discipline militaire, il partit secrètement pour Alger, où il s'en-* tôla dans les janissaires, qui; par un privilège particulier à cette milice, étaient à l'abri de toute justice turque. Son activité, son aptitude ne tardèrent pas à se révéler dans cette noutelle situation, et il fut successivement appelé aux fonctions de secrétaire de la Régence, de grand écuyer (mir-akhor), de ministre des propriétés nationales {kodja-^l^eyjj de membre du divan, et enfin Ali-Pacha, dey d'Alger, le nomma à sa mort <on successeur, comme le seul homme de la Régence digne de lui succéder. Le divan ratifia les dernières volontés d'Ali. C'était en 1827. Hussein hésita d'abord, mais il accepta ensuite. V6ici lés motift de son acceptation qu'il racontait lui-même , après sa chute, à un personi^age éminent qui lui demandait à
i7i ALGÉRIE.
en acceptant le pachalick, il n'avait pas redouté le sort de ces prédécesseurs qui étaient presque tous morts assassinés par les janissaires. « Si j'avais refusé, disait-il, il y allait de ma vie : a d'une part, ceux des membres du divan dont le choix était a tombé sur moi, ne m'auraient jamais pardonné ce mépris a que je semblais faire de leur vote qui avait trompé de hautes et espérances, et avait dû leur donner pour ennemis tous les « prétendants sur lesquels je l'avais emporté. D'autre part, a Fun de ces prétendants arrivé au trône, aurait bien pu se « passer d'un homme désigné par le testament du pacha et a confirmé dey par le divan. Je pouvais donc devenir dange- « reux au dey ; j'étais ensuite la seule garantie de ceux qui « m'avaient choisi : force me fut d'accepter. »
Hussein déploya dans ce poste éminent de grandes qualités gouvernementales. II se distingua même par un caractère de justice peu commun parmi les deys d'Alger. Mais il eut peu de sympathie pour la France. II est juste de dire que son ressentiment fut principalement alimenté par une affaire particulière qui malheureusement ne présente pas, du côté de la France, toute la loyauté et la bonne foi dont le gouvernement d'une grande nation devrait toujours donner l'exemple. Voici les faits :
Deux négociants algériens, Bacri et Busnach, banquiers de la Régence, avalent fait des fournitures considérables au g uvernement français, de 1793 à 1798, pour nos armées en Italie et pour l'expédition d'Egypte. Des payements avaient été faits par le gouvernement au fur et à mesure des consignations ; mais plusieurs chargements de blé ayant été ensuite trouvés avariés, et d'autres fraudes reconnues, les payements furent suspendus et les demandes de ces fournisseurs contestées. Le dey d'Alger réclama longtemps pour ce même objet, en faisant connaître qu'il était propriétaire d'une partie de ces approvisionnements qui provenaient des magasins de la Régence et des impôts qu'on lui paye ainsi en nature. La créance en litige était de 14 millions.
Pendant près de vingt ans, ces réclamations furent con-' testées. Mais enfin, en 1815, dès l'arrivée du consul Deval à.
Alger, on pressa TÎTement le payement de cette dette. En 1816, ce consul promit de faire acquitter cette créance ; en 1819, le roi nomma un commissaire pour la liquider et Faoquitler définitivement. Contre l'ordinaire des commissions » celle-ci y mit un tel empressement qu'en quelques mois on termina une affaire en litige depuis vingt-cinq ans. Le 21 juin 1820, le ministre des affaires étrangères vint proposer aux Chambres, au nom du roi, un projet de loi pour accorder sept millions en numéraire applicables au payement de cette ancienne créance algérienne. Par une loi du 24 juillet de la même année, ce crédit fut alloué par les Chambres. Sur le rapport du ministre des affaires étrangères, deux conseillers d'état avaient été déjà nommés avec la mission de négocier et de conclure un arrangement définitif avec MAL Bacri et Bus- Bach. Un fondé de pouvoirs avait été délégué par ces derniers, et le 28 octobre 1819, il avait été conclu un arrangement à forfait qui, par une transaction, mettait un terme aux rccla* mations des négociants algériens.
L'intention probable des conseillers d'état avait sans doute été de terminer une affaire si ancienne et de garantir les intérêts des tiers de bonne foi ; mais ils écartèrent tout-à-fait la question politique qui était la principale, et ce fut là, pour ne pas dire plus, une faute grave qui devint la principale cause de la guerre.
Cette transaction était rédigée en huit articles. Dans les trois premiers et le dernier qui fixaient la somme à payer, le mode, le terme du payement et l'approbation exigée du roi de France et du Dey , était renfermée et remplie la mission spéciale des conseillers d'état. Mais par d'autres articles intermédiaires et en-dehors de leur mandat, ils prirent des mesures conservatoires pour garantir des créances cédées à divers par le procureur fondé de MM. Busnach et Bacri, pour réintégrer une somme prise à la chancellerie de France en 1810 et pour des indemnités allouées au comptoir des concessions d'Afrique à Toccasion de la guerre de 1798. Le ministre des affaires étrangères fit plus encore. Après avoir allégué aux Chambres pour obtenir ce sacrifice que son principal motif était l'exécution
iU ALGÉRIE.
d'uo traité ou plutôt d'uno mesure rdatiTe & ub frait^, il pro* ^oqua» sur le rapport des deux conseillers d'état, le séquestre de la somme allouée, en omettant de garantir, on premier lieu, les intérêts du Dey et de la Régence d'Alger qui, par toutes les pièces officielles dès Forigine, 1798, 1802, s'était fait reconnaître au gouvernement français comme créancier de AiM. Bacri et Busnach pour l'objet des approvisionnements, qui provenaient principalement de ses domaines.
Dans de telles circonstances, cette affaire commençait à prendre un de ces caractères frauduleux qu'on ne saurait trop énergiquement flétrir. Or voici ce qui arriva. Le Dey, igno* rant nos usages, nos lois, nos formes de liquidation, rajLifîa sans difficulté le projet de transaction qui lui fut envoyé. Plein de confiance dans les promesses qui lui avaient été faites et que le consul Deval renouvela pour obtenir cette ratification , il signa avec d'autant plus de bonne foi que cet acte ne pouvait plus être considéré comme un acte financier, puisque la créance ayant été réduite de moitié, il n'eût été qu'une injustice criante. Le Dey ne dut alors y voir qu'un acte politique, uniquement politique, présenté par le ministère politique et entièrement fait à sa considération.
Mais en vertu de l'article 4 qui avait ordonné au trésor de retenir les sommes dues aux créanciers cesstonnaires jusqu'à pleine satisfaction, ces créanciers plus ou moins sérieux firent valoir leurs droits et obtinrent des jugements pour deux millions cinq cent mille francs. Des créanciers personnels aux familles Bacri et Busnach absorbèrent le reste de la liquidation par le même moyen, et le Dey se trouva frustré de la part qui devait lui revenir de droitau partage des sept millions, somme à laquelle avait été arrêtée la créance algérienne. Ainsi cett^ transaction, qu'on n'avait faite que pour le Dey, présenta, eu résultat, la singularité que le seul créancier, en faveur 4u<piel on avait reconnu la créance, était le seul qui n'en reçàt aucune part.
Dès que le Dey apprit ce qui s'ëtsdt passé , son premier cri au ministère français fut que le consul Deval l'avait trompé et avait. gagné une somme considérable. Il priait le gouverne-
ALGÉRIE. i7B
ment de rappeler ce consul qu'il ne pouvait plus voir devant ses yeux, d'examiner sa conduite, ainsi que celle des procureurs fondés, et surtout de Bacri et Busnach, ses sujets, qui étaient à Paris. Il demandait en outre qu'on lui envoyât à Alger ces deux sujets coupables qui , d'accord avec Deval et d'autres personnes, s'étaient partagés les sept millions.
Cette réclamation était juste, et, ce qu'on aura peine à croire, c'est qu'il fût répondu par le ministère que la conduite du consul était régulière, qu'il n'avait agi que dans les termes de la transaction et que le gouvernement français en avait rempli fidèlement les conditions en payant les sept millions convenus. Quant au fondé de pouvoirs, il fut répondu au Dey qu'il était sujet français, que Busnach s'était retiré à Livourne et que Bacri s'était fait naturaliser Français. M. le baron de Damas était alors ministre des affaires étrangères.
A cette réponse le ressentiment du Dey fut à son comble ; mais l'œuvre était consommée et le ministère français avait nécessairement ou à le satisfaire, ou à le provoquer pour le mettre dans son tort, et d'une manière ou d'autre à étouffer cette ignoble et scandaleuse affaire.
On prit ce dernier parti. Les redevances des concessiouB d'Afrique qui, par les anciens traités, étaient fixées à dix-^sept mille francs et qui avaient été successivement élevéesà la somme de soixante mille francs, maintenues par le traité de 1817, furent portées à deux cent mille francs par un nouveau traité du 24 juillet 1820, On crut pari à. calmer le Dey en lui faisant assurer par la France une rente annuelle aussi considérable qui devait lui tenir lieu du capital dont on l'avait frustré.
Ainsi, jusque là, pour faciliter les dilapidations de quelques intrigants, on avait d'abord imposé à la France une somme de sept millions ; pour couvrir ces dilapidations on lui impondt ensuite un nouveau sacrifice de cent quarante mille francs par an : c'était de l'ancien régime tout pur ; la restauration se montrait fidèle à ses antécédents.
Cette incomplète satisfaction ne put calmer le Dey. On lui dit alors que le retard pendant près de quinze mois, de la con^ version des rentes au trésor, avait donné lieu à une indemniU
en faveur de Bacri, et qu'on lui destinait le million que c la devait produire. Une correspondance s'établit à ce sujet; mais elle n'eut et ne pouvait avoir aucun résultat, parce que les oppositions avaient empêché le trésor de se dessaisir.
N'ayant reçu à toutes ses plaintes que des réponses évasives, le Dey prit le parti d'écrire directement au roi de France, par Tintermédiaire du consul de Sardaigne. 11 eut la certitude que sa lettre avait été remise; cependant plus de trois mois se passèrent sans réponse, et c'est dans le moment où il ressentait le plus vivement ce dernier outrage, qu'eut lieu la scène qui amena sa chute. Voici à ce sujet les propres paroles d'Hussein, telles qu'elles ont été recueillies lors de son passage à Paris, en 1831. Un témoin digne de foi a bien voulu nous les communiquer :
a Deval, dit-il, s'était bien mis dans mon esprit ; il était
c adroit, insinuant, je ne me défiais point de lui : il était gai
« et me plaisait pour cela; je crus à la sincénté de son affec-
€ tion pour moi. Il devint très familier, parce que je le tiai-
c tais en ami ; et j'ai su depuis par quelques uns de mes offi-
c ciers, qu'on disait généralement au serai, qu'une pareille
a intimité avec un homme de son espèce ne pouvait manquer
a d'avoir une mauvaise conclusion. Vers la fin du Rhamadan ,
a Deval, que je ne pouvais plus voir alors devant mes yeux,
a par suite de sa conduite dans l'affaire des sept milUons*
a vint me faire la visite officielle d'usage avec les autres con-
« suis. C'était le 30 avril 1 827 : ses premiers mots furent pour
« intervenir et prendre sous sa protection un bâtiment romain
€ qui se trouvait alors dans le port. — Comment, lui dis-je,
« lu viens toujours me tourmenter pour des objets qui ne re-
« gardent pas la France, et ton roi ne daigne pas répondre à
« talettrequeje lui ai écritepour ce quime regarde?. .U me
« répondit, (le croiriez-vous?) — Le roi, mon maître, abieit
€ autre chose à faire que d'écrire à un homme comme toi.
« Cette réponse grossière me surprit; rien ne donne le droit
t d'être impoli : j'étais un vieillard qu'on devait respecter et
puis j'étais Dey ! Je fis observer à Deval qu'il s'oubliait éti an-
« gement; il continua à me tenir des propos dursetméséauts*
PJ
GoogIe
c Je tûulus lui imposer silence, il persista. -^ Sors , malheun € reuxt lui di&-je alors. Deval ne bougea pas ; il me brava en € restant, et ce fut aa point que, hors de moi, je lui donnai, fl en signe de mépris, de mon chasse-mouche au visage. Voilà € l'exacte vérité. Il existe beaucoup de téjtnoins.de cette scène, € qui pourront dire jusqu'à quel point je fus prôvo/pié, et ce « qu'il me fallut de patience pour supporter toutes les invec- « tives de ce consul qui déshonorait ainsi le pays qu'il repré- « sentait. »
Ce récit ne s'accorde pas entièrement, comme* on le pense bien, avec celui de la chancellerie, mais nous en. garantissons l'authenticité.
Quoi qu'il en soit, la France prit parti pour son représentant. Dans les premiers jours de juin, une division navale commandée par le capitaine Collet, partit de Toulon poui aller venger l'insulte faite à la nationalité française. La division se composait de treize bàtiinents : le vaisseau le .Dîac/eme, les frégates l'ilMrore, la Cybillé^ là Vestale, làMane-Thérise^ la Constance; les bricks le Faune, le Cuirassier., \ Adonis; les goélettes \ Étincelle, la Torche, Til/^actenne, et ënfîniagabarre le Volcan.
Le 11 juin 1827, toute la division fat en vue d'Alger. Le même jour la goélette h Torche parut dans la rade et remit des dépêches au consul Déval, qui se rendit aussitôt à bord et ne descendit plus à terre. En même temps, une proclamation enjoignit à tous les Français résidant à Alger, de quitter cette ville et de s'embarquer : ce qui fût exécuté malgré lés protestations du Dey, qui leur garantissait sécurité et protection, en déclarant que ses discussions avec M. Déval étaient purement personnelles et qu'il n'avait jamais eu l'intention d'insulter la France et de se mettre en guerre avec elle.'
Le commandant Collet, qui montait le vaisseau la Provence, fit alors connaître au Dey, par l'iûtermêâiaire du consul de Sardaigne, l'ultimatum de la France : il devait être accepté sous vingt-quatre heures : dans le cas contraire, le blocus et la guerre étaient déclarés. Voici les conditions de cet ultimatum.
Dès quM fut prévenu dé Tarrivée du parlementaire^ le Dey le fit introduire avec sa suite. Il le reçut assis sur son trône et entouré de ses grands officiers. La conférence dura trois heu-r res : on ne put parvenir à s'entendre; elle fut ajournée an surlendemain sans plus de succès, a — Vous êtes venu sous la foi du sauf conduit, vous pouvez vous retirer sous la même garantie, dit le Dey en congédiant M. de la Bretonnière : puisque nous ne pouvons nous entendre, ajouta^t^l, j'ai delà poudre et des canons. »
Rendu à bord, M. de la Bretonnière fit immédiatement ap-* pareiller pour sortir de la baie. La Provence portait le guidon du commandement au grand màt, le pavillon blanc à la corne et le pavillon parlementaire au mât de misaine. Ici, la France reçutun nouvel outrage qui eut bien certainement des motifs, mais qui n'ont pu encore être bien généralement connus. Quoi qu'il en soit, le brick V Alerte prit le large sans être inquiété; mais le vaisseau la Provence, forcé par le vent, à ce qu'il parait, de serrer les forts, les batteries les plus voisines firent feu sur lui et le continuèrent jusqu'à ce qu'il se trouv&t hors de la portée du canon. Dix boulets l'atteignirent, mais ne causèrent heureusement des dommages qu'à la voilure et au gréement. La Provence ne riposta pas.
Lorsque Hussein-pacha entendit cette canonnade, il accourut sur une terrasse d'où on découvrait le môle, et dès qu'il en eut reconnu la cause, il entra dans une grande fureur contre les officiers qui avaient agi sans ses ordres. D commanda à Sidi- Hamdam, un de ses affidés, de courir aux batteries pour faire cesser ce feu, et se frappant la tête de ses mains, il disait à ceux qui l'entouraient : a — Malheur sur nous! quelle infà- « miel tirer sur un bâtiment parlementaire! mais c'est de « quoi faire raser des villes! les malheureux! que le ciel les « protège contre ma colère ! d
Il paraît certain en effet qu'Hussein n'avait pas donné d'ordres. Pour témoigner la peine qu'il avait ressentie de la conduite du commandant des forts, il le destitua ainsi que le ministre de la marine; il fit donner la bastonnade aux canonniers qui avaient servi les pièces, et fit écrire à M. de la Bretonni^a
par lé drogmain de la Régence pour faire agréer ses excuses et Tinfonner du châtiment exemplaire dont il avait puni cette aufiadeuse violation du droit des gens. U protestait en même temps du désir qu'il avait de faire la paix avec la France.
Voici ce que disait à ce sujet le même Sidi-Hamdam, qui fiit
envoyé par Hussein pour faire cesser le feu. « — • Je puis certi-
« fier que ces malheureux coups de canon tirés sur le vaisseau
' « la Provence j Font été à l'insu d'Hussein-Dey. Mais nous di*
; « sons en arabe : le mdtre est responsable des fautes de son
; < servitmr. Ainsi, pour laver cette tache qui devait lui être
1 < imputée, il fallait que le pacha envoyât immédiatement
« un ambassadeur en France pour exposer les faits, avouer
a publiquement les torts et faire conbaitre la destitution du
c ministre et la disgrâce du chef des canonniers. Cet envoyé
a aurait dû déclarer que le Dey était persuadé que le gouver-
a nement serait satisfait des réparations qu'il était chargé de
« lui faire et qu'il espérait pouvoir s'entendre surl'afiEairema-
« jeure que M. Deval avait compliquée en compromettant son
a gouvernement par ses actes de corruption et en interceptant
« les dépêches du Dey. Ce conseil ne fut pas suivi. »
Sidi-Hamdam disait vrai. Â son passage à Paris, Hussein a répété à plusieurs personnes : a — De tous côtés j'ai été pressé « de m'accommoder avec la France ; on m'a souvent engagé à « envoyer un ambassadeur à Paris ; je n'ai pas voulu, et c'est a moi à la fin qui y suis venu. Dieu l'a voulu ! »
Du reste, eût-il suivi ce conseil, cela n'aurait rien changé à la détermination prise alors par le gouvernement français qui, dans l'ordre de certaines idées politiques qu'il tendait à faire prévaloir, considérait une expédition contre Alger, non plus comme un outrage ou des outrages nationaux à venger/ mais comme une nécessité de position.
En effet, M. de Polignac était chef du cabinet. Ce nom si tristement célèbre dans les annales de la France, pendant les quarante années antérieures à 1830, était la personnification de tout un système de réaction. La France l'avait accueilli avec effroi et avec une douloureuse prévision : la cour avec joie et des espérances coupables^
Des libertés qu'elle .'ne comprenait pas ou peut-être qu'elle ne comprenait que trop, pesaient àla dynastie encore régnante: ces libertés étaient la sauvegarde de tous les droits que, dans sa lutte des quarante dernières années, la France avait si légitimement et si noblement conquis. La cour de Charles X n'avait ni la franchise ni le courage de les attaquer et de les extorquer par la force, elle eut recours à la ruse. Sous le prestige de la gloire dont l'Empire l'avait dotée, la France s'était montrée un moment oublieuse et de ces droits et de ces libertés. La Restauration crut pouvoir arriver au même résultat par le même moyen, mais la gloire (de l'Empire n'était guère à sa taille.
Cependant, par un heureux hasard , la question d'Alger offrait dans son ensemble, la réunion de quelques unes de ces idées grandes et généreuses, que la France accueille toujours avec enthousiasme, et pour lesquelles elle s'exalte si facilement. En effet, aller à travers les mers venger sa nationalité outragée ; à la réparation de griefs particuliers, joindre pour but et pour ^f!t de ses efforts la destruction définitive de la piraterie, la cessation absolue de l'esclavage des chrétiens, l'abolition du tribut que les puissances payaient à des forbans, et enfin faire tourner sa victoire au profit de la chrétienté tout entière , c'était là plus qu'il n'en fallait pour enflammer toutes les imaginations, pour faire espérer à une cour haineuse qu'au prix d'un peu de gloire acquise pour une cause en quelque sorte humanitaire» la France ferait bon marché de ses droits et de ses libertés. C'était vouloir exploiter d'une manière bien perfide les sentiments les plus nobles et les plus généreux d'un peuple ; mais telle est la morale de la politique : ce que la Restauration n'aurait jamais fait pour le grand et digne motif qu'elle prenait pour prétexte, elle le fit pour satisfaire les rancunes d'un roi inepte et les passions d'avides courtisans.
Tel fut le motif qui décida l'expédition contre Alger.
LaFrance ne s'y méprit pas. Elle avait tant de défiance pour itous les actes de la Restauration, qu'elle ne pouvait croire à rien Ide grand de sa part. Aussi lorsqu'au commencement de 1 830 , les armements extraordinaires, qui se firent dans les différents
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port$, annoncèrent une grande entreprise maritime, et que tout tendit à faire penser qu'elle était destinée contre Alger , le public accilëillit cette nouvelle avec froideur. Rien cependant encore ne pouvait faire présager les vues coupables du gouvernement, qui reculant, en quelque sorte, dès le début, devant Facteaudacieux qu'il méditait, hésitait à donner à l'expédition une couleur politique prononcée, en nommant pour commandant supérieur un homme dont le nom fut, comme celui du chef du cabinet, la personnification d'un système. D restait indécis entre les lieutenants-généraux Qausel et Gérard et le ministre de la guerre Bourmont. Un moment même, ce dernier fut élagué, et le général Gérard se rendit chez le général Clausel et lui annonça cette nouvelle en lui disant: «Bourmont a est en dehors : nous restons seuls en présence. x> Cet espoir ne se réalisa pas : M. de Bourmont fut nommé commandant supérieur de l'expédition par une ordonnance du 20 avril.
Ce choix impopulaire laissa peu de doute sur le véritable motif de cette guerre. Des enfants perdus du parti réactionnaire, aveuglés déjà par le succès qu'ils se promettaient , se chargèrent de justifier les craintes de l'opinion. Ils firent entendre que cette campagne était moins destinée à venger une insulte, qu'à enivrer la nation d'un peu de gloire et que l'armée d'Afrique avait moins à vaincre les pirates que les électeurs qui recrutaient les rangs de l'opposition. A ces bruits qui prenaient chaque jour plus de consistance, se joignirent ceux de marchés scandaleux obtenusà l'aide de pots devin de plusieurs millions, de gaspillages effrontés , de dilapidations impudentes. La cour se croyait déjà revenue à ce bon temps, où gorgée sans pudeur des trésors de TÉtat, elle pouvait ne voir impunément dans le peuple, qu'une matière taillable et corvéable à merci. A la froideur qui avait accueilli l'expédition, succéda alors le mécontentement. Dans l'armée seule, les militaires ennuyés de leur inaction et de leur peu d'avancement, saisirent avec ardeur le moyen d'utiliser leur courageuse activité. Tous auraient voulu faire partie de l'expédition, noble et généreuse émulation d'une jeune et vaillante armée, qui brûlait de prouver qu'elle avait hérité de la valeur des héroïques pha-
langes de la Républi<iue et de TEmpire^ et qu^au besoiD ; elle saurait aussi hériter de leur gloire.
L'expédition d'Âlgerfut diversement acGueillieà'rextérieur. Tous lescabipets de FEuropes'y montrèrent très favorablement disposés; un seul très énergiquement opposé : il est inutile de dire que ce fut celui de Saint- James. En effet, pendant que la Prusse, l'Autriche, la Russie , la Hollande, tous les petits états d'Italie, donnaient à la France une adhésion franche et sin« cère, l'Angleterre essayait toutes les formes de la diplomatie I
pour empêcher cette expédition. Partout où Q y a quelque |
gloire à acquérir pour la France, on peut être toujours sûr de l'oppositicn de l'Angleterre* Dans cette circonstance, son am« bassadeur, lord Stuart, recourut successivement aux instances, aux plaintes, aux menaces même ; [mais le ministère français |
donna un exemple de fermeté qui n'a pas toujours été imité |
depuis. Il persista dans sa résolution.
Les préparatifs se firent même largement avec une sorte de prolusion, et il ne fut rien omis de tout ce qui pouvait concourir à la sécurité et au succès de l'entreprise.
Cent trois bâtiments de guerre de toute force et de toute grandeur devaient jeter quarante mille hommes sur la côte d'Afrique. La plus grande activité régnait dans les ports de Toulon, Brest, Rochefort, Cherbourg, Rayonne et l'Orient, Dès les premiers jours d'avril, les régiments destinés à l'expé* dition étaient successivement arrivés à Toulon et dans ses environs. Peu à peu, les bâtiments y arrivèrent aussi de tous côtés; le meilleur esprit militaire animait les troupes de terre ; les équipages des vaisseaux rivalisaient de zèle et d'activité pour concourir dignement à cette formidable expédition.
En attendant le départ, les troupes s'exerçaient aux manœuvres nouvelles que pouvait nécessiter l'espèce d'ennemis qu'elles allaient avoir en présence. La formation rapide des carrés qui, lors de l'expédition d'Egypte, avaient eu de si heureux résultats pour briser le choc de la cavalerie arabe, était l'objet d'un exercice tout particulier : il faut y ajouter, de la part de la compagnie des sapeurs du génie, les exercices de lances dont le double rang parut propre à opposer un obstacle prç§que
inTincible à la cavalerie. On essayait de nouvelles fusées à la CoDgrève; on avait préparé des appareils d'aréostats et de gymnastique; des fanaux à courant d'air et à réflecteur, té-* légraphes de jour et de nuit, destinés à établir de promptes et faciles communications entre les corps aussi bien qu'entre la
^ flotte et Tarmée.
t Le commandant en chef, de Bourmont, suivi de son état major et de trois de ses fils, arriva à Toulon dans la soirée du 27 avril. D avait reçu sur sa route un accueil glacial et avait pu lire partout les tristes prévisions des esprits, non pas qu'on doutât de la gloire qu'allait acquérir l'armée, mais parce qu'on savait déjà l'abus que le gouvernement se proposait d'en faire. Le 29, arriva le duc d'Àngoulème; dans les premiers jours de mai, il passa l'armée en revue, et fit simuler un débarquement tel qu'on avait le projet de (l'exécuter sur la côte d'Afrique.
Cinq bateaux plats s'approchèrent de la côte ; dans le premier étaient deux pièces de campagne sur leurs affûts avec leurs avant-trains et caissons, un obusier de montagne, des caisses de fusées de guerre, des fusils de rempart, tout le personnel d'artillerie nécessaire au service et à l'usage de ces rames. Quatre pièces d'artillerie de siège, avec leurs artilleurs étaient dans le deuxième. Les trois autres étaient montés par 450 hommes de troupes avec armes, bagages et chevaux de frise.
A un signal donné, les bateaux remorqués par des chaloupes se mirent en mouvement; ils parvinrent ainsi jusque près de la côte où la remorque du premier bateau ayant démasqué, celui-ci fit feu de son artillerie : les matelots se précipitèrent à la mer porlËint à terre les grapins destinés à hâler les bateaux qui abattirent leurs sabords, sortirent et mirent en place les tabUerft et rames du débarquement. Tout débarqua à la fois, soldats, armes, munitions. On se rangea en bataille sur la plage ; les troupes déployèrent leurs chevaux de frise, les canons en batterie continuèrent leur feu; les fusils de rempart furent placés sur leurs piquets, les fusées préparées à être lancées^ soit en projectant, soit horizontalement : dix
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minutes roffirent pour exécuter ces diverses manœuvres.
Cette célérité, cet ensemble d'exécution, furent d'un bon augure pour le succès de la campagne qui allait s'ouvrir. Le duc d'Ângoulême fit distribuer une gratification aux soldats et partit pour Paris.
Alors commença le grand mouvement de l'embarquement. Pendant plusieurs jours les rues de Toulon furent encombrées de chevaux, de voitures, de fourgons chargés de piques, lances, pioches, toutes sortes d'armes et d'outils, de boulets, d'obus, de ballots de médicaments, de tentes, de caisses, de fusils, et d'une foule d'objets de campement, d'équipement et de matériel.
Le même mouvement avait lieu dans l'arsenal; la plupart des ouvriers furent détournés de leurs travaux ordinaires, pour aider l'embarquement des objets qui s'entassaient sur les quais. Des bateaux à vapeur destinés à partir chaque jour de la mer et de la côte d'Afrique, assurèrent le service de la correspondance.
En même temps, une commission fut chargée d'examiner quelles étaient les précautions les plus propres à maintenir la santé des troupes et à paralyser les influences climatérales du pays où elles allaient combattre. Une instruction fut rédigée à ce sujet, et il fut enjoint aux chefs de corps d'en faire lecture aux troupes, une fois au moins par semaine. Voici cette instruction :
1^ Se laver deux fois par jour au moins.
2® Se baigner peu de temps après le lever ou avant le coucher du soleil et jamais pendant la grande chaleur du jour, en évitant de se baigner dans les eaux stagnantes ou dans les , mares et même dans la mer, parce que ces bains déterminent des éruptions à la peau.
3^ Éviter l'usage des liqueurs fortes, qui sont on ne peut plus pernicieuses dans les pays chauds.
4® Ne boire du vin et de î'eau-de-vie qu'avec modération et toujours étendus d'eau.
5^ Éviter de boire beaucoup d'eau à la fois, et avoir soin de la mélanger de vin ou d'eau-de-vie.