AL6£3UE
6^ Éviter de manger des fruits verts et même des fruits mûrs tels que les figues et les abricots.
7^ Ne pas boire d'eau de mare sans l'avoir passée dans uni mouchoir, pour éviter d'avaler des sangsues.
8* Ne manger de viande salée qu'après l'avoir fait dessaler pendant quelques heures.
9^ Ne jamais rester découvert la nuit, même pendant les plus fortes chaleurs.
10® Conserver le bonnet de police pour dormir, en rabaissant avec soin les abritants pour se couvrir les oreilles.
Chaque soldat reçut une ceinture de flanelle, un sac de campement, une coiffe blanche pour couvrir son shako, cinq rations de vivres composées de cinq livres de biscuit, deux li- •* vres de lard cuit, une ration de fromage, dix onces de riz, un litre de vin et un Utre d'eau mêlée d'un huitième d'eau-devie.
Le 10 mai toutes les dispositions étant prises pour l'cmtyarquement, les ordres furent donnés au commandant des navires, et le commandant en chef de l'armée pubUa Tordre du jour suivant :
a Soldats,
et L'insulte faite au pavillon français vous appelle au-delà € des mers; c'est pour le venger qu'au signal donné du haut « du trône, vous avez tous brûlé de courir aux armes, et que « beaucoup d'entre vous ont quitté avec ardeur le foyer pa- « ternel.
a  plusieurs époques les étendards français ont flotté sur « la plage africaine. La chaleur du climat, la fatigue des « marches, les privations du désert, rien n'a pu ébranler ceux a qui vous ont devancés. Leur courage tranquille a suffi « pour repousser les attaques tumultueuses d'une cavalerie « brave mais indisciplinée. Vous suivrez leur glorieux exemple.
a Les nations civiUsées des deux mondes ont les yeux fixé> a sur vous. Leurs vœux vous accompagnent. La cause de la « France est celle de l'humanité; montrez-vous dignes de € votre noble mission. Qu'aucun excès ne ternisse l'éclat de a vos exploits; terribles dans le combat^ soyez justes et hu-
«88 ALGËME.
« maifis après la victoire : votre intérêt le commande autant « que le devoir.
« Trop longtemps opprimé par une milice avide et cruelle, ^ a TÂrabe verra en nous des libérateurs, il implorera notre* «t alliance. Rassuré par votre bonne foi, il apportera dans nos a camps les produits de son sol. C'est ainsi que, rendant la « guerre moins longue et moins sanglante, vous remplirez les a vœux d'un souverain aussi avare du sang de ses sujets que « jaloux de l'honneur de la France.
a Soldats, un prince auguste vient de parcourir vos rangs; « il a voulu se convaincre lui-même que rien n'avait été né- « gligé pour assurer vos succès et pourvoir à vos besoins. Sa (c constante sollicitude vous suivra dans les contrées inhospi», « talièresoù vous allez combattre; vous vous en rendrez di- « gnes en observant cette discipline sévère qui valut à l'armée « qu'il conduisit à la gloire, l'estime de l'Espagne et celle de a TEurope entière. »
iue ^ 1 , l'embarquement des troupes commença à six heures' à\: matin» sous la surveillance de M. Mallet, major-général de la marine. Des bateaux lesteurs prenaient les troupes à terre el les portaient à bord des bâtiments en rade.
C'était un spectacle unique que ce mouvement des troupes vers les quais, au milieu d'une population nombreuse, par un de ces beaux jours si communs sous le ciel de la Provence. Les croisées de toutes les maisons étaient garnies de femmes : la plus grande gaité animait les soldats; les partants faisaient leurs adieux à leurs camarades et se donnaient rendez-vous en Mrique. Les embrassements, les toasts et les mots plaisants, quelques larmes, animaient et donnaient le plus grand ipté* rêt à cette première scène de la campagne.
Les bateaux désignés pour le transport des troupes jusqu'aux vaisseaux, étaient amarrés au quai, oii ils recevaient successivement les hommes qu'ils devaient prendre ; puis chacun d'eux donnait des remorques à une embarcation plus grande qui était remorquée elle-même par deux ou trois canots. Lesremorqueurstiraientdu port les bateaux-bœufs, les élevaient au vent, où ils larguaient leurs amarres ; cçs bateaux
mettaient alors à la voile pour se rendre dans la rade. A bord, on entendait le bruit du tambour et des clairons, les sons de la musique militaire et les cri8 joyeux des soldats.
Cependant surles2heures de l'après-midi le vent nord-ouest devintsi violent qu'on fiitobligé de suspendre l'embarquement.
Le lendemain celui des troupes continua et celui de la ca* Valérie .eut lieu à Castineau. Mais le temps changea, la pluie tombait par torrents : le soldat arrivait sur le port dans un piteux état, et cet embarquement fut aussi triste que te premier avait été joyeux. Les autres divisions s'embarquèrent par un temps nébuleux, mais sans pluie; enfin, le 18 l'armée était à bord. Toutes les forces destinées contre Alger se trouvaient réunies dans la rade de Toulon. L'armée navale se composait de 103 bâtiments de guerre, portant ensemble 2,968 bouches à feu et de plus de 600 navires de commerce, y compris les bateaux catalans et génois afi&rétés par le muni* tionnaire général.
L'expédition présentait ainsi un total de bâtiments de plus de 750, et un effectif d'hommes de plus de 70,000. Cette armée navale était disposée en trois escadres :
1^ L'escadre de bataille.
2^ L'escadre de débarquement;
3* L'escadre de réserve.
150 bateaux-bœufs, lesteurs, etc., étaient destinés au débarquement.
L'armée embarquée offrait un effectif de trente-sept mille six cent vingt-neuf hommes, et trois mille huit cent cinquante-trois chevaux ainsi divisés :
Infanterie 30,852 hommes. 133 chevaux.
Cavalerie 534 503
ArUUerie 2,327 1,309
Génie •. 1,310 133
Ouvriers d'administration. 828 10
Train des équipages 851 1,330
États-majors 830 400
Force publique 127 35
Totaux 37,639 hommes. 3,853 cbcvaut.
190 ALGÉRIB*
On avait embarqué trente pièces de canon de 24, mgt pièces de 16^ douze obusiers de 8 pouces, huit mortiers de 10 pouces, quatre-vingt-huit affûts, cent cinquante-six voi« tures d'artillerie, cinquante mille boulets, douze mille obus, six mille quatre cents bombes, etc.
Outre Farmement des soldats, on mit à bord 2,000 fusils d*infanterie et 3,846,000 cartouches.
Les caissons d'outils pour le service du génie, etc., les ob» jets nécessaires au traitement de 3,000 malades.
L'hôpital militaire de Toulon fournit à l'expédition r
8,000 sangsues.
3,000 litres de vinaigre.
2,000 kil. d'huile d'olive*
2,000 kU. d'huile à brûler.
2,000 kil. de pruneaux.
2,000 kil. de cassonnade^
1,500 kil. demieL
1,800 kil. de savon.
2,000 kil. de chandelle.
Tous ces objets furent embarquée sur te Marsouin. Les oh* ets de campement furent aussi largement disposés :
3,280 tentes pour les soldats.
1,175 marquises pour les officiers supérieurs.
330 canonnières pour les officiers,
40,000 couvertures de laine.
40,000 petits bidons et tonnelets individuels^.
5,000 fourneaux de campagne, . Le service des équipages avait ;
129 caissons (n** 2).
1 28 caissons à deux roues«j
9 forges de cavalerie.
1 37 harnachements de sousH)fficieni,
286 pour chevaux de trait.
600 bâts de mulets, etc.
L'approvisionnement des subsistances consistait en 2
5,000 quintaux métriques de biscuit.
7,110 quintaux de &rine.
1,500 de bœuf salé*
9,000 hectolitres de vin.
180 hectolitres d'eau-de-vie.
10,000 quintaux métriques de bois.
14,400 quintaux métriques de loin pressé.
7,200 d'avoine.
1,000 bœufs vivants.
Enfin une somme de 3,500,000 fr. fut répartie sur dix bâtiments de guerre (1).
L'embarquement des troupes ne fut complété que le 18. La première division fut embarquée sur l'escadre de débar-* quement, composée de vaisseaux armés en flûte ; la deuxième division sur l'escadre de bataille, dont tous les vaisseaux étaient armés en guerre. L'escadre de réservé porta six bataillons de la troisième division, et les bâtiments du convoi les cinq autres. Les troupes de l'artillerie et du génie et l'administration furent réparties sur les trois escadres et sur le convoi.
Pendant plusieurs jours les vents contraires s'opposèrent obstinément à l'appareillage de la flotte, et les soldats attendant avec anxiété le signal du départ, jetèrent plus d'un regard impatient sur le vaisseau la Provence j qui portait le paviUon du vice-amiral Duperré, commandant en chef la flotte expéditionnaire^
(1) Tous les détails relatifs à rembarquement sont empruntés à h Campa' fne d^Afriqw par A. Pessot \6o0.
CHAPlTKKll*
Naufrage des bricks YAi^enture et le Silène près da cap Bonga. — Départ de Tannée navale expéditionnaire de Toulon. — Mission de Tabir-Pacha. — Beiâcbe aux îles Baléares. — L'amiral Duperré y organise la flottille de débarquement.— Départ de Palma.— Baie de Sidi-Ferrucb. — Débarquement de Tannée expéditionnaire. — Premier combat contre les Bédouins. — Attaque et pnse du camp de Sidi-Kalef. — Marcbe de Tarmée sur Alger. — Prise et destrumion du fort de TEmpereur.— Capitulation d'Alger.— Entrée des français dans Alger^
Le retard que les vents contraires opposaient au départ de la flotte fut heureux pour elle. Pendant tout le mois de mai, les côtes d'Afrique furent à peine tenables. La division de blocus, que commandait M. Massieu de Glerval, avait été forcée de regagner le large, et, loin de pouvoir opérer un débarquement, l'escadre y aurait couru le plus grand danger. Le malheureux sort qu'éprouvèrent les bricks Y Aventure et le Silène eût peut-être été celui de beaucoup d'autres navires.
Ces deux bricks faisaient partie de la division du blocus ; M. d'Àssigny commandait l'un ; M. Bruat, nommé depuis au commandemant des îles Marquises, l'autre. Le 16 mai, par une grosse mer et un vent violent du nord-ouest, ils tâchaient de rallier la frégate la Belloney qu'un grain leur avait fait perdre de vue. Us couraient depuis quelques lieures sous leurs
huniers, V Aventure en tète, eile Silène tavmrdj par malheur, à peu de distance dans ses eaux. Une brume épaisse voilait l'horizon. Vers huit heures au soir, V Aventure donna un pre« mier coup da talon. M. d'Âssigny fît immédiatement mettre la harre à tr3)ord, l'orientant au plus près ; mais il était trop tard ; le brick venait de franchir l'accon d'un banc de sable, et la lame qui le soulageait Fayant abandonné en déferlant, il porta en entier sur le sable, présentant le travers à des vagues énormes qui, tombant en roulant sur lui, le portèrent de plus en plus vers le rivage. Il était alors près du cap Bonga, à trente-six milles environ du cap Gaxine. Le Silène éprouva le même sort. Le temps était si obscur, que les bâtiments étaient presque sur le rivage sans apercevoir la terre. La blancheur de l'écume que venaient y déposer les vagues, fut leur seul indice. Les deux commandants avaient cru un moment que les bricks, appuyant leur quille et leurs flancs sur le sable, pour« raient conserver leur position horizontale : cette espéraqce fut courte ; ils s'inclinèrent peu à peu vers tribord, et pré-» sentèrent leur pont à toute la fureur de la lame. Il fallut les évacuer. Cette opération difficile se fit avec ordre, et on n'eut à déplorer que la perte d'un homme qui fut enlevé par une vague.
La position des deux équipages était critique. Sur cette terre inhospitahère, ennemie, ils allaient se trouver à la merci des féroces Bédouins, exposés à leurs cruelles attaques. L'étatmajor tint conseil. Des deux moyens de salut qui s'offraient, l'un consistait à s'armer, à se tenir près des bricks jusqu'à ce qu'un bâtiment de guerre pût venir les sauver ; mais le ciel et la mer étaient loin de leur faire espérer ce secours, et leurs poudres mouillées ne leur permettaient plus de faire usage de leurs armes. Il fallut renoncer à ce moyen. L'autre consistait à se rendre sans résistance aux Bédouins, et à se laisser conduire par eux à Alger. Ce dernier avis fut adopté. Les deux commandants rassemblèrent tous leurs hommes, prirent quelques Vivres que la mer avait jetés sur le rivage, et se dirigèrent sur Alger en suivant la grève.
U était alors environ quatre heures du matin. Ils n'avaient T. I. 13
pas fait un quart de lieue sur le rivage, qu'une troupe de fiëdouins armés vint fondre sur eux, et, sans l'heureux stratagème d'un Maltais, qui parlait arabe et qui fit passer les naufragés pour Anglais, ils eussent tous été égoi^és sur place. Ce brayé marin soutint avec fermeté, le poignard sur la gorge, qu'il disait vrai, et son courageux mensonge sauva les équipages.
Mais, dès ce moment, commença pour eux une agonie longue et terrible. Sous prétexte de leur abréger la route d'Alger, les Bédouins leur firent prendre la route des montagnes. Au premier village où ils arrivèrent, on les pilla d'abord, et peu après on leur arracha jusqu'à leurs derniers vêtements. On les laissa ainsi exposés, dans un état de nudité complète, au vent violent et aux froides ondées du Nord. Des bandes d'Arabes se relayaient pour les escorter d'un village à l'autre, et chaque changement d'escorte était marqué par les démonstrations les plus menaçantes, les traitements les plus inhumains. Les poignards, les yatagans étaient incessamment levés sur leurs tètes, et, si le sang n'avait pas coulé encore, il semblait, d'un moment à l'autre, prêt à ruisseler.
Pour surcroit de malheur, on les sépara; ils furent logés dans des hameaux épars, repoussés dans un lieu, accueillis avec des cris de fureur dans un autre, menacés dans tous. Dès ce moment, l'histoire de leurs infortunes se compliqua. Chaque village, chaque maison, devint le théâtre de scènes douloureuses ou poignantes ; partout une barbare inhumanité leur refusa d'abord jusqu à un peu de feu pour ranimer leurs membres engourdis. Les femmes bédouines se montraient les plus acharnées après ces malheureux ; mais enfin, un peu de pitié entra dans leur âme, et on leur donna du feu et du pain en petite quantité.
Deux jours se passèrent ainsi ; mais le 18, vers le soir, les frégates de la division et quelques bricks s'ètant approchés des navires échoués, envoyèrent des embarcations pour les reconnaître. A ces apparences de débarquement, les Arabes couru^ reat aux armés, descendant des montagnes en poussant des kai'iemeots affreux* Les femmes chargèient leur6 eoliauits sur
leurs dos, prêtes à fuir dans le désert. Quant aux prisonniers, on les enferma dans lés caves les plus profondes, les accablant d'imprécations, d'inhumains traitements, et les menaçant de mort à la moindre tentative d'évasion.
Quelques-uns cependant parvinrent à s'échai^er, et ce fut un malheur pour les autres. Après avoir longtemps parcouru les campagnes voisines, assaillis par les populations qui les poursuivaient, ils blessèrent, en se défendant^ une des femmes dont l'acharnement contre eux était incroyable ; mais il furent arrêtés et quelques-uns égorgés. Deux d'entre eux se défendirent avec une héroïque exaspération : ce furent les nommés Duchamp, du brick YAventure^ et Poudroux, du brick le 5tlène. Le premier, saisissant une fourche, l'avait enfoncée dans le cou d'un des Arabes qui venaient pour l'égorger; l'autre s'était immédiatement armé d'une hache. Seuls, ils se défendirent longtemps contre une troupe nombreuse; mais accablés par le nombre toujours croissant des assaillants, ils prirent la fuite après en avoir grièvement blessé plusieurs. Pendant quelques jours ils errèrent dans les montagnes, ne se nourrissant que de racines. Ils parvinrent enfin à se constituer prisonniers entre les mains des officiei-s du Dey, qui les dirigèrent sur Alger.
Cet événement, jointe Tapparence de débarquement des frégates, exaspéra au plus haut point les Arabes et leurs femmes. Les malheureux prisonniers s'attendaient d'un moment à l'autre à être égorgés. Leur agonie dura ainsi plusieurs jours; mais enfin les frégates ayant rappelé leurs embarcations, la fureur des Arabes se calma un peu.
Cependant le Dey avait appris le naufrage des deux bricks, et avait envoyé sur les lieux des officiers pour protéger les prisonniers. M. Bruat, qui, avec vingt-trois hommes, avait été logé dans une mosquée ouverte d'un village des montagnes, fut le premier à être informé de cette disposition, qui, dans la position des naufragés, était une chance plus favorable qu'ils n'auraient osé l'espérer. Mais en même temps un jeune Koulougli, qui en avait apporté la nouvelle, dit aux Arabes qu'ils étaient bien sot» de prendre leurs prisonniers pour des An-
glais. Cette révélation faillit leur coûter cher. Heureusement la proximité des officiers du Dey paralysa tout mauvais vou*loir. M. Bruat fut conduit à la tente de l'effendi , où il reçut les protestations les plus sincères pour la sécurité de tous. Des officiers furent immédiatement expédiés aux divers dépôts des prisonniers pour leur donner les mêmes assurances. Conduit de là à Alger, M. Bruat y arriva le 20, et y fut rejoint peu après par quatre-vingt-cinq de ses compagnons d'infortune, seuls débris qui aient pu être réunis après ce naufrage. Avant d'être renfermés au bagne, les prisonniers, escortés de soldats turcs et suivis d'une populace nombreuse, furent conduits devant le palais du Dey. Là, le spectacle affreux du danger qu'ils venaient de courir frappa leurs yeux dans toute son horrible vérité. Vingt têtes de leurs camarades étaient accrochées à des crocs fixés à cet effet dans le mur. Une populace, avide de pa* reils tableaux, repaissait avec joie ses regards de ces sanglants trophées. Ce douloureux spectacle navra le cœur des malheu* reux naufragés; quelques-uns tombèrent évanouis. Après une courte pause, on les conduisit au bagne d'où ils ne sortirent qu'après la capitulation d'Alger.
Ce triste événement fut connu à Toulon le jour même où la flotte put appareiller. Il y fit unç sensation d'autant plus profonde, qu'il y apparut comme un funeste présage au début de la campagne. C'était le 25 mai.
Depuis près de quinze jours, les vents, obstinément contraires, s'étaient opposés à tout appareillage. Ce retard, joint à la modification ministérielle qui eut lieu à cette même époque, et qui consista à remplacer MM. Chabrol et Courvoisier par MM. Chantelauze et Peyronnet, donna lieu à une foule de conjectures qui se résumaient toutes, non pas dans la crainte du succès de l'expédition, mais dans celle de l'intention du parti que le gouvernement voulait en tirer et qu'il ne cherchait même plus à cacher. Le public les accueillit avec anxiété; l'armée expéditionnaire avec quelque mécontentement. Enfin le 25 mai, une légère pluie et le vent d'ouest annoncèrent dans la rade de Toulon le changement de temps si impatiemment attendu. L'ordre fut donné de se préparer à appareiller ie
lendemain, "et Tamiral Duperré publia [la proclamation sui vante :
« Officiers, sous-officiers et marins,
« Appelés avec vos frères d'armes de l'armée expédition-* a naire à prendre part aux chances d'une entreprise que Thona neur et l'humanité commandent, vous devez aussi en par* « tager la gloire. C'est de nos efforts communs et de notre « parfaite union que le roi et la France attendent la répara- « tion de l'insulte faite au pavillon français. Recueillons les a souvenirs qu'en pareille circonstance nous ont légués nos « pères I Imitons-les, et les succès sont assurés. Partons! »
Dès le lendemain, à une heure, le vaisseau amiral donna le signal du départ. Les bâtiments de guerre de la première division mirent à la voile. L^27, les deuxième et troisième divisions du grand convoi prirent le large, et avant la lia du jour, tous eurent dépassé le cap Sépet.
Des milliers de spectateurs, pressés sur les hauteurs qui dominent Toulon, accompagnaient de leurs regards et de leurs vœux cette magnifique fTotto voguant à pleines voiles vers les rivages d'Afrique. Cent trois bâtiments de guerre et sept cents bâtiments de commerce la composaient, ayant tous leui*s longues flammes, leurs brillantes banderoUes déployées. En mer, ils se formèrent sur trois colonnes parallèles, selon leurs divisions primitives : l'escadre de bataille, l'escadre de débarquement, l'escadre de réserve. Le vaisseau amiral ta Provence marchait en tête de l'escadre de bataille ; les vapeurs circulaient dans tous les sens, portant les ordres ou remorquant les traînards.
La flotte expéditionnaire faisait route dans cet ordre, lors* qu'on signala sous le vent deux frégates, l'une turque et l'autre française. C'était l'amiral de la flotte ottomane, Tahir-Pacha, qui, escorté par une frégate française, se rendait à Toulon pour propeser au roi de France la médiation de la Porte dans la guerre contre le Dey d'Alger.
Depuis le départ de Tahir-Pacha de Cionstantinople, la mission dont il était chargé avait subi, dans son esprit, dans son résultat^ une altération qu'il n'est pas sans intérêt de signaler.
La proposition de 1$ médiation de la Porte n'en était que la partie ostensible et apparente, La partie réelle était de se rendre à Alger, d'y saisir le Dey, de le faire étrangler, etd*offrir ensuite à la France toutes les satisfactions qu'elle aurait pu désirer.
Ce moyen extrême avait le double avantage de délivrer la Porte d'un vassal insoumis, dont la résistance pouvait compromettre l'intégrité de l'empire Ottorpan, et de prévenir une expédition que l'Angleterre voyait avec une défiance et une jalousie qu'elle se donnait peu, du reste, la peine de caqher. La Cabinet de Londres avait fait remettre au divan une notç très pressante, où le sultan était fermement engagé à user de son droit de suzeraineté envers le Dey. Il fiit répondu à cette puissante instigation par l'envoi de Tahir-Pacha à Alger, chargé d'aller exécuter un des actes ordinairement très dangereux de haute justice turque (1) Le ministère français avait été prévenu à temps, et les coupables projets que, comme on l'a déjà vu, cette expédition était destinée à favoriser, ne permettant aucune transaction sur ce point, M. Massieu de Clerval, commandant supérieur du blocus, reçut l'ordre d'interdire l'en* trée du port aux navires de toute nation et de toute espèce. Tahir-Pacha s'y présenta, en effet, monté sur une frégate anglaise ; mais l'enseigne Dubruel, commandant un petit bâtiment croiseur, la héla et déclai:a l'ordre dont il était porteur de ne laisser entrer aucun navire. Le capitaine de la frégate iaiâglaise voulut passer outre et essaya d'intimider Dubruel, qui ne lui répondit que ces mots : a Vous ne passerez qu'après m'avoir coulé bas. » Et, se posant énergiquement en travers de la frégate, il se disposa fièrement à se battre à outrance.
Tant de résolution intimida Tahir-Pacha qui, sachant l'enseigne soutenue par la division du blocus, engagea le commandant de la frégate anglaise aie transporter à Toulon, pour
(1) En effet, lorsqa'nn pacha tombé en disgrâce est condamné à périr, s'il est en mesure do pouvoir braver la Porte comme l'était Hussein, il arrive souvent que te cordon que loi envoie le Sultan sert à étrangler celui qui le porte.
formuler la partie ostensible de sa mission, puisque l'énergie du commandant d'un petit bâtiment de guerre lui avait ôté tout espoir de pouvoir en remplir la partie secrète. La diplomatie britannique en fut pour ses pressantes instigations.
Dans sa route , le plénipotentiaire ottoman rencontra , comme on l'a vu , l'armée navale d'expédition , dont l'aspect imposant ne fut pas de nature à le rassurer sur le sort de l'Âl* gérie. Il arriva à Toulon; mais la rapidité des événements qui se passèrent en Afrique et le parti pris du ministère d'acheter par un peu de fumée militaire les libertés nationales , ne permirent pas de donner suite à ses propositions.
La flotte française, bien ralliée, fit d'abord route vers sa destination en bon ordre et toutes voiles déployées. Mais dans la nuit du 27 au 28 un iort vent d'E. et d'Ë. S. E., l'assaillit à la hauteur des lies Baléares, et porta un peu de désordre dans les colonnes. L'amiral Duperré abrita sous le vent de ces îles, l'armée et le convoi qu'il ne put rallier entièrement que dans la journée du lendemain. Le vent était passé à l'E. un peu frais, mais favorable; l'amiral pourvut au départ de la flottille de débarquement qui était en relâche à la baie de Palma, et reprit le large.
Le 30 au matin, l'armée se trouva en vue des côtes de Barbarie, à cinq Ueues du capGaxine. Maisl'horizon était chargé» le vent fraîchissait et commençait à tourmenter les navires. Il devenait de plus en plus difficile de tenir ralliée et en bonne route, une masse de bâtiments de tant d'espèces et de quaUtés différentes. La réserve composée de bagarres et de bâtiments de qualité inférieure, ne tarda pas à être entraînée sous ie vent, et il fut bientôt reconnu à peu-près impossible de se maintenir sur le méridien d'Alger et de remordre sur la côte. Avant d'opérer le débarquement, il était cependant indispensable de rallier la flottille qui portait les dix premiers jours de vivres de l'armée, et des détachements de convois que la vio* lence du vent avait dispersés. Il eût été d'autantplusimpruden* de laisser tant de dioses k la merci du hasard, que le temps devenait de plus en plus menaçant. Dans cette fâcheuse extrémité. l'aoûraL fixa la baie de Palma comme point de ralliemen
général. Tout ce qui avait pu se maintenir en ligne 6*7 dirigea : les éclaireurs furent à la recherche des autres pour les y rallier.
ff J'ai trouvé, écrivait Tamiral Duperré, les éléments con- « traires;je n'ai pu leur opposer que des efforts humains. J'ai a puisé dans mon zèle et mon dévoûment au service du roi a ceux qui m'ont aidé à prévenir des malheurs, mais qui « n'ont pu mettre à l'abri d'un retard dans l'exécution de « l'opération projetée. » ;
Le 6 juin toute l'expédition était ralliée àPalma : les trans^ ports, les convois, les gabarres étaient mouillés dans la rade ; les vaisseaux de guerre louvoyaient sous le vent des lies en attendant le temps favorable. Ce ne fut que le 1 0 que l'armée put remettre à la voile. Le 12 elle découvrit la côte d'Afrique par un vent grand frais d'E. à l'E. S. E. qui l'obligea encore de reprendre le large ; la mer était belle, mais la brise était si forte que plusieurs bâtiments eurent des avaries : deux bateauxbœufe périrent avec une partie de leurs équipages. Enfin, le 13 au matin, la flotte ne fut qu'à deux ou trois lieues d'Alger. A cette vue, les soldats fatigués de la mer et ennuyés de leur long séjour à bord, firent éclater la joie la plus vive : un cri d'allégresse salua la ville arabe. Ces braves se pressaient sur les ponts pour voir la ville aux maisons blanches, rangées en amphithéâtre sur les bords de la mer, et dont la forme trian* gulaire se détachait de sombres massifs de verdure. Les pluS| érudits désignaient aux autres les points historiques du beau panorama qui se développait aux regards. Sur la hauteur qui dominait la ville, ils montraient le fort de FEmpereur {Sul'^ lffn-Ca/as5t),ainsi nommé, parce qu'il fut commencé par Charhs-Quint en 1541, au moment du siège. En face du môle, de l'autre côté de la baie à l'Est, ils indiquaient le cap Matifou où senties ruines d'une ville jadis plus grande qu'Alger, qui eut de la célébrité même après Carthage, Rusconia^ (1) vilie romaine, dont le nom même est presque inconnu aujourd'hui, ville aux débris rouges où l'on trouvei-ait peut- étie, avec .quel-
(1) Monta Auguêti Rmconim : Pline, Tingitmia frovineîa:
qoes fouiUes, de curieuses révélations sur Texistence de la colonie romaine dont les vents d'Afrique ont presque entièrement dispersé la poussière. Au de-là du Cap, ils montraient le Djorgera qui était le Mont-Ferratos des anciens, et dont la crête a six mille sept cent trente pieds d'élévation ; et plus près le mont Hammel , qui fut au XVIe siècle le refuge d'une partie des anciens Maures d'Espagne, et où leurs descendants ont conservé la tradition des belles armes damasquinées et in* crustées d'argent ou de fer poli : et partout les hautes chaînes de l'Atlas que la mythologie antique avait si poétiquement personnifiées.
Peu après l'armée navale changea de direction ; faisant voile parallèlement à la côte, elle défila majestueusement en vue des forts et des batteries, après avoir formé la ligne de bataille. La Syrène , suitie de la Bellone^ en prit la tête : le convoi, et la flottille se maintinrent au vent. A dix heures,les bâtiments armés en guerre se trouvèrent à la hauteur de Sidi-Ferruch. L'amiral fit signal à l'armée qu'il se dirigeait dans la baie, à l'ouest de Torre-Chica, et que chaque capitaine devait, pour Fattaque, se conformer au plan délivré à chacun d'eux.
L'armée ainsi en ligne, passa à une encablure de la pointe du Petit-Port, et se dirigea sur Torre-Chica. Elle arriva par son travers, et le Trident et la Guerrière qui avaient été châtiés de l'attaque extérieure, s'aperçurent alors que la tour n'était pas armée. Ils rentrèrent en ligue ; l'escadre de bataille doubla les roches saillantes de la presqu'île, et entra en défi* laat sous voile dans la baie ; mais l'ennemi avait abandonné toutes les batteries basses et s'était porté sur les hauteurs qui dominent la plage pour les défendre et s'opposer au débarquement. Toutes les dispositions d'attaque prise par l'amiral ayant été dès lors inutiles, la flotte qui avait pris son mouillage dans la baie, se borna à l'occuper ;la journée était avancée : le débarquement fut renvi)yé au lendemain.
Sidi-Ferruch (JEssd(/-J?/roMrf/) est une presqu'île, située à environ quatre lieues à l'ouest d'Alger, et au sud-ouest du cap Caxine : elle tire son nom d'un marabout, dont le tombeau est en ce lieu en grande vénération. Elle s'avance dans
la mer par un cap bordé de rochers calcaires, et présente de chaque Côté un enfoncement formant une petite baie : chacune des deux baies peut mettre à l'abri les navires suivant que le vent souffle de Test ou de Touest. Le fond de cette baie de sable qui est d'une pente douce, est un assez bon mouillage ; le terrain en est découvert jusqu'à quatre mille mètres de la mer et ne permet pas à l'ennemi de s'embusquer : il est sablonneux et couvert seulement de broussailles et de plantes rampantes. Ce mouillage était défendu par une tour carrée, nommée par les marins espagnols rorre-CAica,etne pouvant être défendue que par deux pièces d'artillerie. Depuis longtemps cette baie avait été signalée comme un excellent lieu de débarquement, et, sousl'Empire même. Napoléon avait fait faire sur ce point des travaux de reconnaissance, qui furent utilisés en 1830. Elle est cependant susceptible d'être protégée d'une manière très efficace et, avec tout autre peuple que des Turcs, un débarquement ne pourrait s'y opérer sans de très chanceuses éventualités.
Mais telle fut l'inconcevable apathie des chefs militaires de rOdjeac, ou leur vanité puérile, que la flotte française put faire tous ses préparatifs de débarquement sans être inquiétée. Cependant Hussein avait cru ne devoir rien négliger pour faire une vigoureuse résistance: il avait appelé à son aide les beys de Constantine, d'Oran, de Tittery, qui s'étaient rendus à son appel avec leurs contingents; il avait même ouvert des négociations avec les deys de Tunis, Maroc et Tripoli, pour contracter une alliance défensive ; mais il n'en avait reçu que des réponses dilatoires, des vœux stériles ou des encouragements fort curieux, tels que ceux dont il est fait mention dans la lettre suivante que lui adressa le dey de Tripoli à cette occasion, a Très excellent Seigneur, « Louanges à Dieu I puissent ces bénédictions s'étendre sur « la plus parfaite des créatures^ la lumière qui vivifie les té- « nèbres, le prophète après lequel il ne viendra plus de prophète, notre seigneur Mahomet^ sa famille et ses compaa gnons!
€ Que Dieu conserve le souverain fort, victorieux sur la
terre et sur les mers, dont la puissance est redoutée de toutes les nations au point de les remplir de terreur, le chef des guerriers qui combattent pour la foi ; celui qui retrace les vertus des kalifes, dont le génie est élevé et l'aspect glorieux, notre frère, Sidi-Hussein, pacha d'Alger, la bien gardée, et le séjour des ennemis, des infidèles I L'assistance de Dieu soit toujours avec lui ! que la victoire et la prospérité guident ses pas.
c Après vous avoir adressé nos salutations les plus sincères et les plus parfaites (que la miséricorde de Dieu et ses bé* dictions vous visitent soir et matin), nous avons l'honneur de vous exposer que nous sommes (et Dieu en soit louél) dans une situation satisfaisante, et que nous demeurons fidèle aux sentiments d'amitié et d'affection qui, depuis longtemps, ont uni d'une manière si étroite, en toutes circonstances, les deux souverains des deux Odjeacs d'Alger et de Tripoli; sentiments dont nous ne nous écarterons jamais.
a Votre lettre nous est arrivée : nous en avons rompu le cachet, et nous dirons à votre seigneurie, qu'en la lisant, nous avons été fort ennuyé et fort affligé que les Français (que Dieu fasse échouer leur entreprise 1) rassemblaient leurs troupes et allaient se diriger contre votre Odjeac. Nous n'avons cessé d'en avoir l'esprit en peine et l'âme triste, jusqu'à ce que, enfin, ayant eu un entretien avec un saint de ceux qui savent découvrir les choses les plus secrètes (et celui-là a fait en ce genre des miracles évidents qu'il serait inutile de manifester), je le consultai à votre sujet : il me donna une réponse favorable qui, je l'espère de la grâce de Dieu, sera plus vraie que ce que le ciseau grave sur la pierre. Sa réponse a été que les Français (que Dieu les extermine !) s'en retourneraient sans avoir obtenu aucun succès. Soyez donc libre d'inquiétude et de soucis, et ne craignez, avec l'assistance de Dieu, ni malheur, ni revers, ui souillure, ni violence. Gomment, d'ailleurs, craindriez*voust N'étes-vous pas de ceux que Dieu a <bstingués dea autres par les avantages qu'il leur a accordé&t
204e ALGERIE.
« vos légions sont nombreuses et n'ont point été rompues par « le choc des ennemis; vos guerriers portent des lances qui a portent des coups redoutables, et ils sont renommés dans <c les contrées de TOrient et de TOccident ; votre cause est, en «r même temps, toute sacrée ; vous ne combattez ni pour faire a des profits, ni dans la vue d'aucun avantage temporel, mais a uniquement pour faire régner la volontédeDieuetsa parole.
« Quant à nous, nous ne sommes pas assez puissant pour (c vous envoyer du secourS|$ nous ne pouvons vous aider que a par de bonnes prières, que nous et nos sujets adresserons à « Dieu, dans les mosquées. Nous nous recommandons aussi « aux vôtres dans tous les instants. Dieu les exaucera par a l'intercession du plus généreux des intercesseurs et du plus « grand des prophètes.
a Nous demandons à votre seigneurie de nous instruire de « tout ce qui arrivera. Nous en atttendons des nouveUes a avec la plus vive impatience ; elle nous obligera de nous faire « connaître tout ce qui l'intéressera. Qu'elle vive étemelle- « mont en dîen, santé et satisfaction.
a Le 24 d'elkaadi de l'an 1245 (1830).