YOUSEF
« Ffls d*Âli , Pacha de Tripoli. »
Hussein se trouva ainsi réduit aux seules forces de son pachalick. Cependant , telles qu'elles étaient , Sidi-Ibrahim , son gendre, qu'il en avait investi du commandement en chef, aurait pu faire éprouver de grands désastres à Tarmée^rançaise, s'il avait été général aussi habile qu'il était vain et rodomont. Aussi, au heu de faire occuper les batteries basses de la baie et d'y en élever de nouvelles, il se contenta d'en dresser sur les hauteurs, laissant en quelque sorte la plage ouverte, et écrivant au pacha cette fanfaronnade. « Les infidèles veulent nous a attaquer par terre. Je les laisse débarquer afin que pas un a seul d'entre eux ne retourne dans sa patrie. »
Cependant l'amiral Duperré avait activement employé la fin de la journée et la nuit du 13, pour tout disposer afin que le débarquement pût commencer<lès la pointe du jour.
Le 14 juin, dès quatre heures du matin, l'escadre de débar*
quement, ayant à bord la première division de Tarmée, était en ligne parallèlement au rivage. Derrière elle était Tescadro de bataille et celle de réserve. Dans les interstices étaient groupés la flottille et le convoi. Au signal du débarquement, toutes les chaloupes furent mises à l'eau : chaque bateau eut son remorqueur, et bientôt vingt mille hommes voguèrent vers le rivage précédés par des chalands sur lesquels étaient installées huit pièces de campagne et une batterie de montagne toute prête à être mise en batterie. Â quatre heures et demie la première division atteignit les brisants : on lança contre tous les mouvQinents de terrain qui pouvaient cacher une embuscade des fusées à la Congrève et des obus, et dès que les marins purent prendre pied, le hallage commença. En peu d'instants] toute cette division fut à terre avec ses pièces de campagne, sous le feu des batteries de l'ennemi qui, du reste, eurent peu d'effet. Âsix heures, la deuxième division et toute l'artillerie de campagne étaient à terre. Â six heures et demie, le général en chef était débarqué. Le premier drapeau français qui plana sur la teiTe de l'Odjeac, y fut arboré par les nommés Sion, chef de la grande hune de la frégate le TliétiSj et François Brunou, matelot de première classe de la Surveillante. Ces deux braves sautèrent à terre les premiers, s'élancèrent ensemble dans la tour de Torre-Chica, et y plantèrent le drapeau de la FrancCt
Les Arabes occupaient les hauteurs au nombre de huit à dix mille environ. Leur plus forte position était en dehors de la presqu'île, formée de trois batteries échelonnées qui faisaient un feu plongeant mal dirigé, il est vrai, mais qui ne laissait pas que d'être inquiétant. Le général Berthezène, qui . commandait la première division, reçut Tordre de se porter en avant avec huit pièces de campagne, et de débusquer l'ennemi pendant que cinq bâtiments de guerre, mouillés dans la rade orientale, prenaient d'écharpe les batteries arabes et éteignaient peu à peu leur feu. La première division s'élança par bataillons en masse, au pas accéléré, de manière à tourner par la gauche, les batteries ennemies. Les divisions Loverdo et d'Escars suivirent le mouvement de la première. M&lgré la
rapidité de la marche à travers un terrain peu accidenté, il est vrai, mais couvert de broussailles, l'ardeur des soldats français ne se ralentit pas un instant. Attaqués par des masses de cavalerie, ils montrèrent un admirable sang-froid. Us arrivèrent ainsi aux pieds des redoutes, les tournèrent, et, s'y élançant à la baïonnette, s'en rendirent maîtres en peu d'instants. Trjeize pièces de canon de 1 6 et deux mortiers tombèrent en leur pou* voir. A midi, l'armée, entièrement débarquée, occupait les hauteurs en avant de la presqu'île, et le quartier-général était établi à Torre-Chica.
Mais en arrière de ces hauteurs, la cavalerie des Bédouins occupait encore des positions avantageuses.d'où elle continuait la fusillade sur les troupes françaises. Les trois divisions de l'armée se mirent en marche sur divers points pour la débusquer. Elles suivaient une Ugne directe à partir de leur point de départ. Le combat devint alors acharné. Les Bédouins défendirent le terrain pied à pied, et se battirent vaillamment. Tirant leur coup de fusil, ils se repliaient au galop, pour avoir, selon leur usage, le temps de charger et revenir faire feu de nouveau. Les soldats français, accablés sous le pokts de leurs sacs et de cinq jours de vivres, morts de soif, se battaient partout avec ardeur et partout faisaient plier les Bédouins. A quatre heures, les Français occupaient toutes les positions de l'ennemi à deux Ueues en avant du point de débarquement.
En même temps le génie s'occupait de tracer des retranchements pour couvrir l'isthme et y établir un dépôt d'approvisionnements. Le général Valazé en fit immédiatement commencer les travaux. Bs furent poussés avec activité : une ligne de fortifications, garnie d'artillerie, s'éleva de la haie de l'est à celle de l'ouest. Des puits furent creusés où l'on trouva de l'eau en abondance. Des fours furent construits, et, deux jours après le débarquement, Tarmée put manger du pain frais. Des tentes se dressèrent; des cabanes de feuillage s'improvisèrent sur tous les points ; les ateliers de forgerons et de charpentiers s'établirent; des restaurants, des cantines s'ouvrirent dans tous les quartiers du camp. Une transformation miraculeuse peupla, anima cette plage naguère si déserte et si manae.
Un peuple nouveau prit place et rang sur cette plage africaine, et se prépara à fonder une civilisation nouvelle sur les débris de tant de civilisations dont des siècles de barbarie avaient étouffé jusqu'aux moindres vestiges.
Le débarquement des vivres et des munitions commença aussi à s'opérer avec activité. Mais le 16, le mauvais temps fit suspendre cette importante opération. Dès le matin, le tonnerre gronda avec violence ; jusqu'à onze heures, des grains successifs assaillirent la flotte à l'ancre; la mer devint monstrueuse ; les lames creusaient à tel point que , des navires tirant treize pieds d'eau et mouillés par vingt, talonnèrent et démontèrent leur gouvernaU. Mais heureusement la tempête dura peu et le mal se borna à des accidents très remédiables.
La troupe eut peu à souffrir de l'orage du 16. Le bois abondait sur la plage : on y fit de nombreux bivouacs. Mais la masse des bâtiments qui encombrait la baie avait rendu leur position très dangereuse , et si l'orage avait régné quelques heures de plus, le grand désastre de 1541 eût pu être renouvelé. Pour prévenir un tel malheur, l'amiral Duperré dirigea sur Toulon les transports du personnel, les galères et tous les bâtiments inutiles.
Pendant plusieurs jours, l'armée occupa les positions dont , elle s'était emparée; l'ennemi s'était établi depuis le 15 au camp de Sidi-Kalef, et envoyait, jusqu'à une petite distance des bivouacs français, des tirailleurs dont le feu, quoique mal assuré, tua ou blessa une centaine d'hommes. Les contingents de Constantine, d'Oran, deTittery, et une grande partie de la milice turque s'y trouvèrent réunis, le 18, au nombre de 40,000 hommes environ. Sidi-Ibrahim, gendre du pacha, les commandait. Le général en chef de l'armée française ayant attendu, pour donner Tordre de marcher en avant, le débarquement du transport des subsistances et du matériel de siège, cette inaction avait d'autant plus accru la confiance des hordes algériennes, que, dans leurs idées, ne pas agir c'est avoir peur. Aussi se répétaient-elles ce dicton populaire : « Allah et « Tsâalebi sauveront toujours Alger la bien gardée. » Dans cette persuasion^ Sidi-^Ibrabîoif replia use attaque ^ésérale.
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Des batteries construites la veille, entre Staouêlî et les positions françaises, révélèrent son projet. Dans le camp français tout fut disposé pour bien le recevoir; les deux premières divisions furent échelonnées sur les terrains accidentés des collines qui^ en avant de la plaine de Staouëli, s'abaissent jusqu'aux dunes de Sidi-Ferruch. Deux batteries abandonnées par l'ennemi, I
dès le 14, les protégeaient. En seconde ligne, sur le terrain j
d'un ancien cimetière, était placée la troisième division. Cette I
disposition était peu avantageuse ; les ailes présentaient des vi« des : le front de bataille était trop éloigné de la réserve, et offrait à un ennemi qui aurait su tirer parti de cette faute, la facilité de manœuvrer sur son derrière et de déplacer toute la ligne de bataille.
Le 19, dès la pointe du jour, l'armée ennemie s'avança sur une ligne beaucoup plus étendue que le front de nos positions* Son plan était d'entamer le centre de notre ligne avec le canon de ses redoutes, de manœuvrer sur les derrières de la gauche pour les séparer de la presqu'île, et de faire attaquer en mémo temps la droite. Ce plan, quoique habilement conçu par suite de la position désavantageuse de l'armée française, était dû entièrement au hasard. En effet, il est, en quelque sorte, le résumé de la stratégie arabe, dont toute la tactique militaire consiste à développer autant que possible le front de bataille, croyant la victoire assurée lorsqu'ils sont parvenus ainsi à envelopper l'ennemi. Nous verrons, dans le cours de cette histoire, ce même plan invariablement mis en pratique en toute circonstance.
Los plus grands efforts de l'ennemi se dirigèrent i l'extrême gauche, contre les brigades Qouet et Âchard : là se trouvait la milice turque, commandée par Sidi-Ibrahim en personne. L'attaque s'y fît avec une grande résolution, à deux reprises ; les janissaires après avoir, selon leur usage, tiré leur coup de fusil, s'élancèrent sur le front de nos lignes, le yatagan au poing, et Turent repoussés. A la troisième, ils pénétrèrent jusque dans les retranchements qui couvraient le front de nos bataillons, Bt beaucoup d'entre eux y trouvèrent la mort. D'autre part, les nuées de cavaliçrs arabes fondaient, la lance baissép, et«o
poussant des cris sauvages sur les retranchements^ et venaient se briser contre les bayonnettes de nos soldats. Les contingents des beys d'Oran et de Constantine attaquèrent avec autant de résolution^ mais avec aussi peu de succès, les divisions Berthezène et Loverdo. Ce dernier avait laissé avancer l'ennemi jusq[u'au fond du ravin qui couvrait sa position et, par une charge à la baïonnette bien exécutée, Tavait repoussé stprès lui avoir fait éprouver des pertes sensibles.
Repoussé à la droite, l'ennemi redoublait d'efforts à la gau* che. Entraînée à sa poursuite, la brigade Qouet avait pris position sur une hauteur en dehors du camp et n'était plus en ligne. Le 20°*« de hgne et le T' bataillon du 28* qui composaient cette brigade, avaient épuisé leurs munitions et restaient exposés à un feu assez vif de l'ennemi. Ils reçurent l'ordre de s'établir en arrière ; et pendant que ce mouvement s'opérait, ils furent chargés avec tant d'impétuosité, que le l^^ bataillon du 28% coupé et en désordre, eut son drapeau engagé au milieu des Arabes. Le colonel Mounier qui voit ce péril, s'écrie : « Mes enfants, au drapeau ! » Â cette voix le bataillon se rallie, entoure le drap'^au, s'y presse pour le défendre contre des assaillants, dont le nombre croissait à chaque instant, étonne Tennemi par tant de courage et de fermeté, et le maintient assez longtemps pour que les brigades Âchard etPoretde Morvan, pussent s'avancer pour le dégager et repousser les Arabes. L'ennemi ne tenait plus nulle part : le moment était décisif ; le général en chef ordonna l'attaque des batteries et du camp de Sidi-Kalef. Les généraux Damremont et d'Uzer marchè-rent en avant avec les premières brigades de la division Loverdo ; le général d'Arcine, avec la troisième brigade détachée sur la gauche, suivit le mouvement de la brigade Clouet ; trois régiments de la division d'Escars s'avancèrent pour former la réserve. Dans Test de la presqu'île, les bâtiments de guerre le Griffon , VAlertey le Ducouëdic et Xlphigenie devaient appuyer ce mouvement.
Le plus vif enthousiasme éclata parmi les troupes lorsqu'on donna le signal d'attaquer le camp ennemi. Les troupes s'élancèrent au pas de charge. L'^illerie, toute de nouveau T. I. 14
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modèle, était constamment en première ligne, malgré les difficultés du terrain. Son extrême mobilité contribuait puissamment à TépouTante des Bédouins qui » attaqués sur tous les points à la bayonnnette, criblés d'obus et de mitraille, sont successivement débusqués de toutes leurs positions, tourbillon* nent, chancellent et prennent enfin la fuite dans le plus grand désordre. Le feu des batteries ennemies, construites en avant du camp de Sidi-Kalef , n'arrêtèrent pas un moment nos troupes. Le 20^ de ligne enleva les huit pièces de bronze qui les armaient. Les Turcs, les Arabes fiiyant de toutes parts, abandonnèrent leur camp qui tomba au pouvoir du vainqueur avec tous ses approvisionnements. Quatre centstentes y étaient dressées. Celles d'Ibrahim, des beys de Constantine et de Tittery, étaient d'une grande magnificence, tendues à l'intérieur de velours cramoisi, de riches draperies relevées de glands et de franges d'or. On y trouva de la poudre et des projectiles en quantité, des magasins de subsistances, des troupeaux démontons, plus de cent chameaux, et dans les tentes des chefs des repas copieux qui n'avaient certainement pas été préparés pour ceux qui les consommèrent. L'armée française avait eu six cents hommes tués ou blessés. Les 20^ 28^ et 37* régiments furent ceux qui souffrirent le plus.
Cette brillante affaire porta l'épouvante dans l'armée ennemie. La terreur Ait si grande que les fuyards se jetèrent pêlemêle dans Alger. Dans une salle de la Casbah, le Dey qui, au début de la campagne, avait promis cinq piastres pour chaque tête de Français qui lui serait apportée, déplorait amèrement alors de s'être attiré la colère d'un si terrible ennemi. Il avait vu, du haut d'une terrasse dominant la baie, ses troupes fuyant de toutes parts. Q entendait, au-dessous, les cris de ceux des soldats qui ayant pu arracher quelques têtes de la mêlée, demandaient le prix de leurs trophées sanglants, les hurlements de la populace que ce désastre épouvantable remplissait d'angoisse et de terreur. Des mouvements de colère se succédaient rapides sur ses traits, mais aucune parole ne les révélait au-dehors. Il attendait pour éclater celui qu'il rendait respoBsable de ce malheur, $idi-lbrabi»9 cet aga à
ALGÉRIE. îlt
qui fl atait donné sa fiOe la plus chérie, Hala-Aïché, et qui l'avait si vaniteusement bercé d'une espérance de victoire. Ibrahim parut enfin. Au premier regard qu'il jeta sur son beau*père et souverain, il vit les éclats de cette grande colère jusque alors suspendue, prêts à fondre sur lui. Il avait préparé quelques mots de justification, il ne put que baisser les yeux et se taire. Hussein prit la parole. Sa voix tremblait d'irritation; son regard vif encwe, malgré son âge, lançait des flammes.
« — Salut, invincible aga! dit-il. Salut vainqueur des in- « fidèles! Ils sont tous probablement précipités à la mer, « comme tu nous l'avais promis? Il faudra sans doute agranct dir la Casbah pour contenir leurs dépouilles, créer de nou- « veaux bagnes pour enfermer tant d'esclaves? Qu'en pense « notre invincible aga?»
U 7 eut un moment de terrible silence.
a — Est-il vrai, reprit le pacha d'une voix vibrante de co- « 1ère, que toi, notre aga, notre gendre, le généralisshne des « milices de notre Odjeac, est-il vrai que tu as fui lâchea ment devant les Français?
a — Je me suis précipité trois fois avec rage contre ces c maudits infidèles : trois fois j'ai été repoussé; les murs de « la Casbah sont moins inébranlables qu'eux. D faut, par « c Mahomet! qu'on les ait ferrés les uns aux autres. »
Ibrahim disait vrai. Trois fois il avait chargé avec vigueur à la tète des janissaires, les lignes françaises, trois fois il avait été repoussé avec de grandes pertes. Â la vue de ces lignes compactes que la cavalerie, ni l'infanterie ne pouvaient entamer, il croyait de bonne foi, et ses soldats avec lui, que les Français étaient enchaînés les uns aux autres. Lors de l'expédition d'Egypte, à la vue des bataillons français recevant, sans s'ébranler, le choc d'une innombrable cavalerie, les Arabes avaient été dans la même persuasion. Cette excuse n'apaisa cependant pas la fureur du Dey qui éclata alors véhémente, terrible :
« — Chien I poltron! esclave! s'écria-t-il, sors de ma pré- «sence; va-t-en, misérable, va-t-en , et bénis Allah d'être
« l'époux de ma fiUe, sans cela je t'aurais fait à Tinstant < précipiter sur lesganches (1).»
Pendant ce temps, maîtres du camp ennemi, les soldats français qui, dans cette journée, avaient rivalisé de coun^ et d'ardeur, se reposèrent dans les tentes des Arabes et* se restaurèrent avec les viandes fraîches qu'ils y avaient trouvées préparées. L'administration militaire fit immédiatement construire des hangars en toiles imperméables, pour servir d'hôpitaux mobiles, et y mettre à couvert les malades et les blessés. On s'occupa aussi de fortifier cette position pour y concentrer tout le matériel de siège. Une route protégée par des blockaux et des redoutes élevés à courte distance, fut ouverte pour rallier le nouveau camp à l'ancien.
Staouêli et Sidi-Kalef, points marqués sur les cartes, et qui se trouvent entre Torre-Ghica et Alger, n'étaient pas de$ lieux habités : c'étaient des endroits couverts d'une végétation active, et arrosés par un ruisseau qu'alimentaient des sources abondantes qui y jaillissent en assez grand nombre. C'était un lieu de prédilection pour les Arabes qui y venaient souvent planter leurs tentes et faire paître leurs troupeaux. On y voit peu de broussailles mais quelques figuiers, mûriers, oliviers et des palmiers en assez grand nombre.
Après le combat du 19, toutes les forces de terre s'étaient concentrées dans ce nouveau camp. L'ancien camp de Torre- Ghica fut confié à la garde de trois mille marins que l'amiral Duperré mit à la disposition du général en chef, sous le commandement du capitaine de vaisseau Hugon. Mais l'ennemi ne se montra que par détachements épars. La plupart des Arabes s'étaient éloignés, etles Turcs s' étaient renfermés dans les murs d'Alger où régnaitla plus vive agitation. Les Français n'étaient pas encore en mesure de poursuivre leurs avantages et de marcher sur la ville. Les chevaux de l'artillerie de siège, ceux de l'administration, n'étaient pas entièrement débar-
(1) Les gaoches étaient des crochets en fer fixés anx mors extâneors de la Casbah à des distances très rapprodiées. Ces crochets étaient destinés à recevoir les tètes des suppliciés. Dans des cas exceptionnels, un grand criminel était jeté vivant sur ces crochets oii on le laissait jusqu'à ce qu'il fat mort.
qués, et il eût été peu prudent de commencer TinTestissement de la place sans avoir la certitude que les subsistances seraient assurées pour vingt ou trente jours au moins, et que le manque de munitions n'exposerait pas les travaux de siège à êtce interrompus.
En attendant, les travaux des camps furent poussés avec activité, sous la direction du général Valazé, et la route entré le camp de Sidi-Ferruch et celui de Sidi-Kalef, fut tracée sur un développement de plus de huit milles. Elle avait une largeur de dix mètres et allait rejoindre une ancienne voie romaine qui conduit de Sidi-Kalef à Alger.
Malgré les coups de fusils qui s'échangeaient aux avantpostes, quelques Arabes vinrent visiter le camp français ; la plupart étaient curieux de voir de près ces terribles vainqueurs : un de leurs parlementaires venait chaque jour voir son fils blessé qui se trouvait dans une ambulance. Ce malheureux vieillard fut la cause innocente de la mort de son fils qui, recueilli par les Français sur le champ de bataille, avait été transporté aux ambulances, très grièvement blessé aune jambe, dont l'amputation était devenue indispensable.
« — Par Allah ! s'écria le père, je le défends, je ne veux a pas qu'il en soit ainsi. C'est Allah qui nous a donné le <r corps, c'est Allah qui nous a donné la vie. L'un ne nous « appartient pas plus que l'autre. Nous n'y avons aucun « droit. Couper une partie du corps c'est un sacrilège : la a vie ne peut dépendre d'un sacrilège. Les hommes n'ont « ni le droit de l'abréger, ni le pouvoir de la prolonger. « Dieu seul a l'un et l'autre. »
Ce déplorable fatalisme causa la mort de son fils, qui mourut de sa blessure. — « Dieu est grand, dit-il alors. Dieu Ta « voulu : que sa volonté soit faite. » Il demanda à être conduit en présence du général en chef. — « Quoique vêtu de ces «t simples habits, dit-il à M» de Bourmont, je suis scheik d'une a tribu nombreuse. Mon fils, en se battant contre les tiens, a « été blessé, recueilli par toi et soigné comme aurait pu le « faire sa propre mère : je l'ai vu. Il est mort de sa blessure, a mais c'e$t Dieu qui l'a voulu. Alors j'ai demandé à vemr
c Ters toi de ma propre volonté pour te remercier de la gé« « nérettse hospitalité que tu as accordée à mon fils. En même o temps j'ai voulu voir le chef des étrangers qui envahissent « mon pays, et connaître ses sentiments à l'égard des Arabes. « Puis, je demande à retourner parmi les miens, parce que je « suis venu ici de mon plein gré, et que je ne suisjpas ton « prisonnier. »
Le général lui fit répondre par l'interprète que son roi ne Tavait envoyé que pour délivrer les Arabes du' joug desTurcs. — « Si tu d^ vrai, dit le scheik, j'espère bientôt déterminer ma à tribu à traiter avec toi. Je sais bien que cette mission ne sera « pas sans danger 4 mais je suis vieux : ma vie n'a pas d'im- « portance, et je n'ai que ce moyen de te prouver ma recon- « naissance pour l'hospitalité que tu as accordée à mon fils. » Il sortit du camp emportant des proclamations en arabe qu'oïl le chargea de répandre ; mais il ne tarda pas à expier la généreuse résolution que lui avait inspirée la piété paternelle. Des Arabes à qui il se confia le trahirent, et Hussein lui fit trancher la tête.
Le 23 juin, le débarquement du matériel était fort avancé : l'artillerie de siège , toutes les munitions embarquées sur les deux premières sections du convoi, les trois escadrons de cavalerie étaient rassemblés dans le camp. Mais les deux dernières divisions du convoi, parties de Palma le 18, étaient depuis huit jours en vue de la côte, luttant en vain contre les vents d'ouest et les courants violents qui les empêchaient d'ap* prêcher. La division du contre-amiral Rosamel, de concert avec la division du blocus du port d'Alger, était obligée de former à quelques lieues au large, une Ugne de croiseurs, protégeant les transports et les empêchant de s'affaler à la côte.
Cette circonstance enhardit les Turcs et les Arabes qui, le 24, dès le matin, se présentèrent en assez mauvais ordre, mais en embrassant un front considérable. Sidi-Ibrajhim, qui, à l'intercession de sa femme Lala-Aîché, avait trouvé grâce auprès du pacha, commandait encore en personne ces troupes. Dix à douase mille cavaliers Bédouins se précipitèrent d'abord
dans la plaine en poussant d'horribles hurlements. L*année française se forma en carrés, Tun défendant l'autre, et soutint avec fermeté des charges Tigoureusement conduites. Peu à peu on Tit se couronner d'ennemis les collines qui terminent à Test la plaine de StaouêU. Leur ligne était peu profonde mais fort étendue. La division Berthezène et la première brigade de la division Loverdo marchèrent à leur rencontre avec une batterie d'artillerie de campagne. A la vue des nouveaux ba<» taiUons français qui se disposaient en colonnes, l'ennemi céda sur tous les points. Quelques groupes, aux ailes, essayèrent seulement de faire une pointe dans nos Ugn^, mais désespérant, peu après, de les entamer, ils se repUèrent après quelques charges sans résultat.
Les troupes françaises traversèrent la plaine avec rapidité. Elles atteignirent un terrain dont les accidents étaient plus prononcés, et se trouvèrent sur le groupe des hauteurs qu'occupent Alger et ses jardins. On y voyait de nombreuses habitations. Les vignes, les arbres fruitiers, les haies couvi*aient le sol : partout la terre étalait les produits de la culture la plus variée.
Les Arabes s'étaient portés derrière ces massifs : ils faisaient de là un feu très vif sur nos troupes, mais étaient facilement délogés par nos bataillons qui, les abordant partout résolument à la baïonnette, les poussaient devant eux battus et découragés. Ils s'y défendirent cependant avec acharne* ment, et leur feu de tirailleurs fut très meurtrier.
Vers le soir, l'armée algérienne qui, dans l'attaque comme dans la défense, paraissait avoir agi sans ensemble, se rallia sur la crête des hauteurs situées du côté opposé à celui qu'occupait l'armée française» Cette dernière prit position et développa son front en face de l'ennemi. Un ravin appelé Baekschédéré séparait les deux armées. La première division reçut l'ordre de se porter en avant. L'artillerie qui, avec sa rapidité ordinaire, avait surmonté toutes les difficultés du terrain, appuya ce mouvement. Des obus lancés à propos dispersèrent les groupes qui paraissaient les plus acharnés: la baïonnette de nos soldats fit le reste. Nos troupes avaient
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atteint la limite du pays couvert : elle» n'étaient séparées d'Alger que par un intervalle de cinq à six mille mètres. A ce moment, une violente détonation se fit entendre. Les Arabes venaient de faire sauter un magasin à poudre établi i sur la pente des hauteurs dont ils avaient occupé la crête/' Des nuages d'une épaisse fumée s'élevèrent en tourbillonnant à plus de cent mètres de hauteur, réfléchissant les hautes teintes du soleil d'Afrique. 1
Dès ce jour, les Arabes, plus disséminés que les jours précédents, ne reparurent sur divers points qu'en tirailleurs : leur but parut être moins de combattre que d'attaquer des hommes isolés et de piller des équipages. Quant au nouveau succès qu'elle venait d'obtenir, l'armée française avait eu peu de pertes à déplorer. Un seul des officiers avait reçu une blessure dont il succomba le lendemain : c'était un des quatre fils du général Bourmont; dans l'afiaire du 19, un de ses frères était entré le premier dans une batterie ennemie. Dans le sentiment qui jetait ainsi ces jeunes officiers au plus fort du danger pour tâcher de conjurer l'influence de l'impopularité du nom de leur père, il y avait à la fois quelque chose de touchant et d'honorable qu'il est du devoir de l'histoire de consigner.
Dans la situation où était l'armée de terre, sans matériel nécessaire pour attaquer Alger ou les forts qui l'environnent, les succès qu'elle avait obtenus jusqu'alors étaient tous ceux qu'on pouvait attendre d'elle. La marine travaillait sans relâche au débarquement des vivres, des machines et munitions de siège ; mais les vents d'ouest, qui régnaient constamment contre saison, contrariaient souvent cette opération. Cependant, dans la soirée du 26 , un dernier convoi mit à terre tout ce qui restait à bord, de chevaux et de matériel de l'artillerie et du génie. Ce fut heureux; car, pendant la nuit, le vent, quoi* que frais de la partie de l'est, sauta soudainement à l'ouest et soufla avec tant de force, qu'en peu d'instants la mer devint monstrueuse. Les bâtiments du convoi qui ^ient à peine amarrés eurent beaucoup à souffrir et éprouvèrent d'assez fortes avaries ; plusieurs vaisseaux ch^èrent, cassèrent leurs
chaînes et leurs cigales d'ancres. A cette même date; un rap« port de l'amiral Duperré causa quelque sensation en France.
a J'ai livré à l'armée, y était-il dit, 60,000 kilogrammes « de biscuit^ que le général en chef m'a demandés : nous « éprouTerons bientôt le besoin de vivres. L'armée expédi-» a tionnaire a séjourné un mois à bord des bâtiments; la con- « sommation par le grand nombre de passagers a été plus a que double. J'ai demandé au préfet de Toulon de faire a préparer deux mois de vivres qui seront expédiés par les
a divers bâtiments que je détache sur Toulon La sûreté
a de l'armée navale a faiUi, à plusieurs reprises, être corn:* « promise. Les coups de vent se renouvellent fréquemment, « bien que nous soyons dans la belle saison. La mer devient a aussitôt monstrueuse. Je reconnais bien aujourd'hui que la « baie n'est pas tenable. Cependant, sans la présence d'une a partie de la flotte, point de débarquement, et par consé- « quent point de vivres pour l'armée de terre. La position «t est des plus difficiles. Je demande à Toulon des remplacea ments en ancres et amarres. » En même temps M. de Bourmont faisait évacuer par des corvettes de charge sur l'hôpital de Mahon les malades et blessés de l'armée au nombre d'environ dix-sept cents, et demandait le transport en Afrique d'une brigade de la division de réserve. Les événements ultérieurs rendirent ce renfort inutile , mais l'opinion publique s'alarma ; le rapport et la d^ande avaient fait naître des conjectures fâcheuses sur la situation de l'armée qui, électrisée par ses premiers succès, se préparait à les couronner par un éclatant triomphe.
Jusqu'au 28, il n'y eut, sur le développement de tout le front de la ligne française que des engagements partiels dans lesquels quelques bataillons, entraînés trop loin par leur ardeur et assaillis, à l'improviste, par les forcessupérieuresd'un ennemi qui profitait habilement de tous les accidents de terrain, eurent beaucoup à souffrir : un bataillon du 2*°^ léger perdit soixante hommes; un du SG^^^en eut quatre-vingt mis hors de combat; les 17°^* et 30"* de Ugne éprouvèrent aussi des pertes sensibles. Mais après l'entier débarquement du ma^
SIS âlgëme.
tériel d6 siège, le général en ehef donaa Tordre de prendre l'offensive sur toute la ligne.
Un bataillon de la division Loverdo et trois équipages tem* poraires formant une masse de 2,200 hommes environ, sous les ordres du colonel Lerident du 48®, formèrent la garnison de la presqu'île. Toutes les forces de terre réunies s'ébranlèrent le 29^ à la pointe du jour et marchèrent à l'ennemi en avant d'Alger. Les 2™* et 3"** brigades de la division Berthe-zène furent chargées de l'attaque de la droite; Les !"• et 5"* brigades de la division Loverdo de celles du centre ; le duo d'Escars, avec les deux premières brigades de sa division, reçut Tordre d'attaquer la gauche et de suivre la ligne de partage des ravins qui versent à Test et à Touest d'Alger. L'armée al* gérienne avait concentré ses forces sur un des contreforts du Boudjaréah : ses lignes étaient appuyées par plusieurs bouches à feu de gros calibre; c'est de là qu'elle n'avait cessé de harceler nos troupes pendant cette guerre d'avant-postes de plusieurs jours.
Pendant cette marche, sans guides, sans cartes stratégiques à travers un pays prodigieusement accidenté, coupé de ravins, hérissé de monticules dominant parfois des vallées sans issues, Tannée courut de graves dangers. Les divers corps s'égaraient, se mêlaient, se retrouvant souvent hors de ligne ; la chaleur était excessive ; Teau manquait partout. Le» soldats tombaient de besoin et de fatigue ; les corps marchaient sans ordre, et il était presqu'impossible qu'il en fût autrement au miUev de ces fausses marches qui les jetaient souvent dans des directions contraires à celles qu'ils devaient tenir. Avec on ennemi plus habile ou plus actif que des Turcs, elle eût été ou exterminée ou réduite à composer. Le courage et la patience des soldats français surmontèrent enfin des obstacles qu'il eût été beaucoup plus prudent de ne pas braver.
Les divisions, après des fatignes infinies, parvinrent enfin à se rallier aux. pieds des hauteurs qu'occupait Tannée algé-* rienne qui avait réuni le plus de forces sur sa gauche. Les brigades Berthier et Hurel attaquèrent ce point avec tant de vigueur que Tennemi n'attendit pas le choc sur les autres. La
division Bêrthêzène occupa la crête des collines dominant tout le pays environnant et qui s'élevaient entre la mer et le point d'attaque de la division d'Escars. Le général Loverdo put établir, presque sans coup férir, deux bataillons sur un des ver- Mnts du plateau qui commandait le fort de l'Empereur. Le duc d'Escars put aussi assez se rapprocher pour que les deux brigades fussent à portée de concourir, dès la nuit suivante, à Touverture de la tranchée dont le général Valazé traça immédiatement les premiers ouvrages à 250^ mètres environ du diàteau.
Le fort ou château de l'Empereur avait pris son nom de Charles-Quint qui, en i541, campa sur l'emplacement où il iiit construit plus tard par Alleu-Pacha. Sa forme était un carré long : du côté de la mer, il était inattaquable et avait été bâti plutôt contre la ville que pour défendre la campagne. Du haut du plateau de Boudjaréah dont l'armée française couronna le sommet après en avoir débusqué les Arabes, le regard découvrait le Sahel, la plaine de la Mitidja, et les flancs de l'Atlas. Alger et son port, la mer qui la borde, les jardins qui l'environnent , le massif qui la domine , la chaîne gigantesque de l'Atlas qui l'entoure au loin sur trois de ses revers, présentaient un panorama magnifique. Sur la pente septentrionale du massif qui s'avance dans l'intérieur de la mer et dont les dernières ramifications s'étendant à l'est jusqu'à i'Aratch , à l'ouest jusqu'au Mazafran et venant se perdre î au midi dans la plaine de la Mitidja , était bâti Alger. Son en- ' ceinte était triangulaire, consistant en un mur flanqué de tours en assez bon état sur un développement de trois milles mettres environ et percé de cinq portes dont deux, Bab-Azoun et Bab-el-Oued étaient aux extrémités intérieurs des fronds de terre. Le masssif sur lequel se trouve Alger est couvert ac vergers et de maisons de campagne, délicieuses villas mauresques, dans lesquelles les habitants de la ville passaient les trois quarts de l'année. Elles sont toutes au milieu de beaux jardins, clos de haies, plantés d'arbres fruitiers et d'arbustes odoriférants. On arrivait à ces jardins par des chemins pratiquables seulement à cheval, à moins qu'ib ne fussent près
de la mer où on pouvait aller en voi^l^e. On y cultivait quelques légumes et beaucoup de fleurs. L'oranger, le citronnier» l'abricotier, le pêcher, le cerisier, le grenadier, Famandier» le poirier, le pommier y étaient plantés en assez grande abondance. Il y avait aussi plusieurs plantations de bananiers. Danâ les environs, parmi les espèces forestières, on trouvait fréquemment le chêne vert, le frêne, l'orme, le tremble aux feuilles argentées, le cyprès et Folivier sauvage qui atteint dans ce climat une grosseur étonnante, et qui, par la couleur verte et foncée de ses feuilles, diffère totalement des oliviers à feuilles grisâtres qu'on trouve dans le midi de la France. Tous ces jardins pouvaient être facilement arrosés, et, dans la plupart des maisons de campagne, il y avait de beaux jets d'eau au milieu de bassins en marbre blanc.
L'active végétation de ces lieux leur donnait de loin l'aspect d'un tapis de verdure à l'une des extrémités duquel s'élevait /^Iger, dont la blancheur éclatante contrastait avec les teintes sombres des environs. Au milieu de ce labyrinthe inextricable des jardins et des villas, coupés en tous sens de routes resserrées entre de forteshaies de buissons, de cactus, d'agaves, etimpraticables pour une armée, Alger semblait d'autant plus inabordable par terre, qu'outre les facilités que ces lieux offraient pour s'embusquer , ils étaient battus en tous sens par les canons de quelques forts ou batteries échelonnées sur la plage, et surtout par ceux de la Casbah , qui s'élevait à l'extrémité de l'angle formé par les deux fronts du rempart des deux côtés de la terre. Ce fut dans ces étroits défilés, au milieu de ce réseau de chemins et de jardins, qu'en 1775, les troupes espagnoles d^Oreilly eurent à subir un épouvantable désastre. Le fort de FEmpereur était bâti en avant de la Casbah , sur une élévation dépendante d'une diaîne de monticules, qui s'élevaient graduellement à mesure qu'il s'éloignaient de la place ; mais le plateau supérieur de Boudjaréah dominait à la fois la Casbah et le fort de l'Empereur. Après des efforts inouis de travail et de courage, l'armée française était parvenue à s'y établir. Le quartier-général était à deux mille mètres du fort. Malgré les fatigues de la journée, la tranchée avait été immë-
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diafemetit ouverte, et les soldats y avaient travaillé avec tant d'ardeur, que le 30 au matin une première parallèle était tracée à une distance moyenne de cinq cents mètres du fort, et que mille mètres de tranchée étaient ouverts. Pendant les jours et les nuits suivantes, les travaux furent poussés avec activité. L'artillerie ennemie tira peu : la garnison du fort ne fît qu'une seule sortie qui fut repoussée avec avantage. Cette garnison se composait cependant de quinze cents janissaire s et huit cents topjis, canonniers choisis parmi les plus exercés du Dey. Les uns et les autres, dirigés par de plus habiles chefs^ auraient pu faire éprouver de grandes pertes à l'armée française; mais les travaux du siège en furent à peine partiellement interrompus. Seulement, pendant le jour, les tirailleurs turcs et arabes se glissaient à la faveur des buissons ou des hautes berges des ravins qui étaient à la gauche des attaques et vouaient tirer à courte portée sur les travailleurs. Us parvinrent ainsi à blesser un fort grand nombre de soldats qui ne purent se mettre à l'abri de leurs atteintes, qu'en élevant des épaulements de terre. Une nuit cependant, des miliciens suivis de bandes d'Arabes se précipitèrent sur une des batteries qui étaient encore masquée, et assaillirent nos soldats occupés à travailler avec tant d'impétuosité qu'ils n'eurent pas le temps de prendre leurs armes, et ne purent se défendre qu'avec leurs instruments de travail. Heureusement, deux bataillons d'infanterie, se formèrent immédiatement en bataille et] ouvrirent un feu de deux rangs si nourri, que les ennemis furent forcés de battre en retraite, emportant malheureusement pour tro* phée plus d'une tête de nos malheureux soldats.
Cette alerte eut un autre inconvénient : ce fut de révéler aux Turcs l'importance des travaux qui s'exécutaient à portée de leurs canons. Jusqu'alors, dans la persuasion où ilsiétaient, que le château de l'Empereur ne pourrait être pris et ruiné que par une citadelle de force supérieure, ils avaient peu le sentiment du danger de ces longues et faibles lignes decirconvallation qui s'étendaient autour d'eux. Mais quand ils eurent vu de près ces batteries que leur avaient masqué jusqu'alors des arbres ou des haies, et qui dominaient de plusieurs pieds les
222 ÂLGËRIE.
parapets du château, leur opinion se modifia étrangement, et à la confiance succéda une triste précision. Dès ce moment, les forts de la Casbah et dé l'Empereur firent un feu roulant sur tout le front de la ligne française, tandis que les tirailleurs arabes avec leurs longs fusils prenaient les travailleurs à revers et causaient à l'armée des pertes sensibles. Dans cette fôcheuse circonstance, une fausse attaque sur les batteries de mer de l'ennemi fut jugée indispensable pour attirer son attention sur plusieurs points à la fois, et donner un peu de répit à l'armée de terre. L'amiral Duperré reçut ordre de l'exécuter.
Le 1er juillet, une brise maniable de l'est à l'ouest permit ce mouvement. L'amiral Rosamel défilait à grande portée de canon, avec sa division sous les batteries ennemies , depuis la pointe Pescade jusqu'au Môle ; mais il reconnut que les forts étaient démunis de leurs canonniers. Leur feu, en effet , ne commença que sur les vaisseaux du centre, après l'arrivée des artilleurs rappelés à leurs pièces des forts de fa Casbah et de l'Empereur. Cette diversion utile ne put cependant être reprise que le surlendemain. Le calme parfait qui régna la veille la rendit impossible. Mais le S, dix vaisseaux et frégates parvinrent à se rallier en ordre de bataille, en se formant sur le vaisseau amiral qui avait la tète. Ds défilèrent ainsi sur toutes les batteries de mer, en commençant par la pointe de Pesc&de. Quatre d'entre elles avaient été évacuées par l'ennemi, dans l'intention de réunir tous les canonniers sur les forts et batteries plus rapprochées de la ville. A deux heures, la frégate la Belloneen avant de l'armée, commandée par le capitaine de vaisseau Gallois, ouvrit à petite portée de ses canons de 18, un feu vif et soutenu sur le fort des Anglais. Tous les autres bâtiments commencèrent le leur successivement, et défilèrent ainsi à demi-portée de canon,sous le feu tonnant de trois cents pièces d'arsillerie, depuis celles du fort des An^/ots jusqu'à celles du Môle inclusivement. Les bombardes défilant en seconde ligne, ripostèrent sous voiles aux bombes inombreuses, lancées par l'ennemi, dont le feu était épouvantable» mais mal dirigé. La plupart des bombes éclataient en l'air : les boulets dépassaient les bâtiments sans les atteindre. Le feu des Français
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mieux dirigé, éteignit celui de beaucoup de pièces des forts. Cette diversion avait permis de hâter les travaux de siège devant le fort de l'Empereur. Le 4 juillet, avant le jour, tout fut prêt. Six batteries furent démasquées. Trois armées, Tune de six pièces de 24 , l'autre de quatre pièces du même calibre , la troisième de deux obusiers de 8 pouces et de deux mortiers de 10, devaient faire converger leurs feux sur la face sud-ouest du château qui avait paru offrir le plus d'avantages pour rendre une brèche praticable. La quatrième était armée de deux mortiers de 10 pouces et de six pièces de 16 qui enfilaient la courtine du front sud-ouest du château et battaient de plein fouet le front nord-ouest. Les deux autres devaient répondre aux feux de la Casbah. En même temps, l'armée avait rectifié ses positions, et les divers régiments avaient été postés de manière à pouvoir profiter avec avantage de toutes les éventualités possibles. Une fusée donna le signal de l'attaque : le feu coQimença. Pendant trois heures, l'ennemi y répondit vivement. Malgré le feu des batteries françaises qui les battaient de front et d'écharpe, malgré l'élargissement des embrasures qui les mettaient presque à découvert, les canonniers turcs restaient bravement à leur poste. Mais la justesse du feu des batteries assaillantes, que dirigeait le général Lahitte, fit bientôt taire celui des batteries assaillies. À neuf \ heures, le feu du fort était éteint : on commença à battre en 1 brèche.
Ce commencement d'un succès si rapide et si éclatant électrisa les troupes de toutes armes. Les officiers et soldats d'at* tillerie et du génie avaient vaillamment soutenu la vieille renommée de leurs corps. Les officiers et les soldats des auti^es corps brûlaient d'impatience que la brèche fût praticable pour monter à l'assaut. Mais après l'extinction des feux du fort, les canonniers turcs découragés étaient rentrés dans Alger en fs'écriant que le fort allait être ruiné en moins d'une heure Vt qu'on les sacrifiait inutilement. Le Dey alors avait donné Tordre de mettre le feu aux poudres, et au moment où l'on commençait à battre en brèche, une épouvantable explosion M fit entendre. En même temps, dçs nuages de pou^^ère et
de fiiméd, des jets de flamme^ s'élevaient à Qtie hauteur prodigieuse : des quartiers de maçonnerie, des débris de canons et d'affûts furent lancés dans toutes les directions; Tair en était obscurci. L'armée entière fut un instant ébranlée et craintive.
Mais lorsque les débris qui obscurcissaient l'air furent retombés en pluie bruyante sur le sol, lorsque le vent eut dissipé la fumée épaisse et blanchâtre qui couvrait le fort, et qu'on put reconnaître que toute la face ouest du château n'offrait qu'une immense brèche, les troupes de tranchée demandèrent à grands cris à marcher en avant ; le général Hurel qui les commandait donna le signal. En quelques instants, les troupes franchirent l'espace qui les séparait du fort et en escaladèrent sans résistance les ruines. Le drapeau français fut planté sur §cs décombres encore fumants.
La prise du fort de l'Empereur dont les feux plongeants pouvaient canonner la ville, la Casbah et tous les forts de la marine, décidait en quelque sorte du sort d'Alger. Cependant, malgré les vents peu favorables, pour ne laisser aucun répit 2( l'ennemi, en attendant que Tarmée de terre eût pu ouvrir une nouvelle tranchée devant la ville, l'amiral Duperré se préparait à renouveler une attaque sur les batteries de mer, lorsque l'amiral de la flotte algérienne se présenta à son bord et réclama la paix, au nom du Dey, en le suppliant de cesser les hostilités. L'amiral consentit à suspendre sa nouvelle attaque, après avoir répondu que les dispositions de l'armée sous ses ordres étaient subordonnées à celles de l'armée de terre dont il devait, avant tout, s'assurer auprès du général en chef.
Sidi-Mustapha, premier secrétaire d'Hussein, fut alors envoyé directement à M. de Bourmont qui s'était établi au fort de l'Empereur et lui parla en ces termes :
« 0 invincible tête des armées du plus grand sultai^ de « notre siècle I Dieu est pour toi et pour tes drapeaux ; mais a la clémence de Dieu commande la modération après la vioF « toire. La prudence humaine la conseille comme le n;ioyen a le plus sûr de désarmer tout-à-fait l'ennemi vaincu. Husa sein-Pacha baiso Isl poussière de tes pieds et se repent d'afoir
c rompu ses anciennes relations avec le grand ef puissant « Melek-Charal (le roi Charles X). II reconnaît aujourd'hui c que , quand les Algériens sont en guerre avec le roi de « France , ils ne doivent pas faire la prière du soir ayant c d'avoir ^ obtenu la paix. Il fait amende honorable pour « rinsulte commise sur la personne de son consul ; il renonce, « malgré la pauvreté de son trésor, à ses anciennes créances « sur la France; bien plus, il payera tous les frais de la a guerre. Moyennant ces satisfactions, notre maître espère a que tu lui laisseras la vie sauve, le trône d'Alger, et que, <K de plus, tu retireras ton armée de la terre d'Afrique et tes « vaisseaux de ses côtes. »
Ces satisfactions ne parurent pas suffisantes au général en chef qui^chargea le parlementaire de remettre au Dey la note suivante comme ultimatum.
a Le sort de la ville d'Alger, et de la Casbah est dans mes a mains, car je suis maître du fort de l'Empereur et de toutes
< les positions voisines. En quelques heures , les cent pièces « de canons de l'armée française et celles que j'ai enlevées c aux Algériens auront fait de la Casbah et de la ville un a monceau de ruines ; et alors Hussein-Pacha et les Algé* a riens auront le sort des populations et des troupes qui se
< trouvent dans les villes prises d'assaut. Si Hussein veut âyoir « la vie sauve pour lui, les Turcs et les habitants de la ville, a qu'ils se rendent tous à merci et remettent sur-le-champ
< aux troupes françaises la Casbah, tous les forts de la ville « et les forts extérieurs, d
Le Dey, en apprenant ces dures conditions, resta quelques instants, la tète cachée dans sa main, gardant un morne et douloureux silence. Sa situation, en effet, était critique : toute résistance était d'abord impossible en ce que, après l'explosion du fort de l'Empereur, les Arabes, qui n'avaient jusqu'alors cessé de harceler les lignes françaises, s'étaient enfuis vers Ia plaine, entraînant avec eux la majeure partie des contingents de Constantine et deTittery. D'autre part, l'esprit d'insubor* dination et de révolte des janissaires commençait à éclater ; la pbtf grande fermentation réggait parmi eux ; ils s'étaient
même réutiis m divan extraordinaire et avaient adoj>té la résolution suivante qu'ils envoyèrent par ma de leurs parle*, mentaires communiquer à M. dé Bourmont et qui caractérise si luen Tesprit de cette turbulente milice» Voici cette curieuse ] communication.
e Salut et gloire au grand sultan et Padsicha-Charal, le glo- « rieux, le sublime, le secouru de Dieu, et à son sélictar « (général) redoutable, illustre et fidèle contidil
a Les grands rois qui ont d'immenses domaines ne font I pas la guerre pour y ajouter des provinces pauvres et éloî* X gnées. Les rois possesseurs d'immenses trésors dédaignent s de les grossir d'un peu d'or ; mais fiers et implacables,[ils ne « posent les armes que quand le sang de leur ennemi a coulé, « que quand ils ont lavé l'insulte qui fut la première cause « de la guerre. Apprends donc, ô vaillant général, que l'in- « suite faite au grand Helek Gharal est l'insulte personnelle «|de Hussein-Pacha. L'argent qu'il réclamait de lui et de son « consul, au lieu d'être la propriété du beylic et celle de ses « frères et enfants, les miliciens Turcs, était sa propriété unique « et celle de quelques chiens de juifs, qui lui avaient prêté a leurs ruses et leurs noms dans cette affaire. Le glorieux « Melek Gharal a eu raison de refuser de payer, et il doit a vouloir la mort de l'insolent qui osa insulter son ambassa- « deur. Plusieurs fois, déjà nos frères ont essayé de se révol- « ter à cause de cette affaire, contre Hussein, qui, en la coin- « mettant, s'est montré traître à ses devoirs et à son pays : « nous avons enfin réussi, nous le tenons prisonnier dans son « palais. Que ta bouche laisse tomber une seule parole et « nous allons t'envoyer sa tête en réparation de ses méfaits.^ « Nous espérons que cette satisfaction fera cesser la guerre.
< et que ton arméese retirera; nous nous empresserons d'âe-^ « ver au pouvoir suprême un autre pacha, qui rechercherai
< et cultivera par tous les moyens possibles, l'amitié et les, « bonnes grâces de Melek Ghai^, et protégera les consuls,
< les marchands et les vaisseaux dans nos ports. » Comme on le voit, le dey Hussein n'avait guère le choix
des moyeq»; l» troupes des beylics de la Régence l'avaient
ALGÉRIE, Ut
abandonné, et celle qui lui restaient offraient sa tête pour prit de la paix. Le général en chef reçut ayec indignation la pro* position des janissaires, et leur fit dire que si la milice algérienne ne cessait à l'instant même ses délibérations et que si elle tentait la moindre attaque contre la Casbah, la \ille ou le Dey, les membres du divan extraordinaire en répondraient sur leur tête.
Dans raprès-midi, le secrétaire du Dey revint en parlementaire auprès du général en chef. Il était accompagné du consul, du vice-consul d'Angleterre et de deux négociants maures, les plus riches de la ville. Le but de ces envoyés était d'obtenir des conditions meilleures et surtout de demander Texpli-* cation de ce qu'on entendait] par ces mots : « Se rendre à c merci, ^ que les Algériens n'épargnant jamais un ennemi vaincu, n'avaient pu s'expUquer que d'après leurs barbares usages. Cette clause mal interprétée avait excité une fermentation qui, exaspérant les esprits, pouvaient les porter à une défense désespérée dont les suites auraient incontestablement été très graves, non pas pour l'armée française, mais pour les habitants d'Alger. M. de Bourmont modifia en conséquence les clauses de la capitulation, et en fit un traité officiel qu'il signa et qu'U remit au secrétaire du Dey : il lui adjoignit M. Braschewitz, ancien premier interprête de l'armée d'Egypte, pour expliquer au Dey et au Divan les conditions exigées. Voici en quels termes M. Braschewitz rapporte cette conférence.
« Sur les cinq heures environ j'arrivai à la Porte-Neuve; qui ne fut ouverte qu'après beaucoup de difficultés. Je me trouvai au milieu d'une troupe de janissaires en fureur; ceux qui me précédaient avaient peine à faire écarter devant moi la foule de Maures, de Juifs et d'Arabes qui se pressaient à nos côtés. Pendant que je montais la rampe étroite qui conduit à la Casbah, je n'entendis que des cris d'effroi, de menace et d'imprécation qui retentissaient au loin, et qui augmentaient à mesure que nous approchions de la place. Ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes aux remparts de la ci« tadêUe» Sidi*ttustap]^ qui marchait devant moi, s'en fit ou-
vrir les portes, et elles furent, après notre entrée, aussitôt refermées sur les flots de populace qui les assiégeait. La cour du divan où je fus conduit était remplie de Janisaires : Hus-^ sein était assis à sa place accoutumée. U avait debout, autour de lui, ses ministres et quelques consuls étrangers; l'irritation était violente : le Dey seul me parut calme, mais triste. D imposa silence de la main, et tout aussitôt me fit signe d'approcher avec une expression très prononcée d'anxiété et d'impatience ; il avait à la main les conditions écrites sous la dictée de M. de Bourmont. Après avoir salué le Dey et lui avoir adressé quelques mots respectueux sur la mission dont j'étais chargé, je lus, en arabe, les articles suivants avec un ton de voix que je m'efforçai de rendre le plus assuré possible :
a i^ U armée française prendra possession de la ville d'AU ger, de la Casbah et de tous les forts qui en dépendent, ainsi que de toutes lespropriétés publiques, demain, bjuiUet 1830, à dix heures du matin, heure française. Les premiers mots de cet article excitèrent une rumeur sourde qui augmenta quand je prononçai les mots : à dix heures du matin. Le Dey réprima ce mouvement : je continuai.
a 2o la religion et les coutumes des Algériens seront res^ pectées : aucun militaire de P armée ne pourra entrer dans Us mosquées. Cet article excita une satisfaction générale. Le Dey regarda toutes les personnes qui l'entouraient comme pour jouir de leur approbation et me fit signe de continuer.
« 3** Le Dey et les Turcs devront quitter Alger dans le plus bref délai. Â ces mots, un cri de rage retentit de toutes parts : le Dey pâlit, se leva et jeta autour de lui des regards inquiets. On n'entendait que ces mots répétés avec fureur par les jajnissaires: elmoutl elmoutï (la morti la mort!) Je me retournai au bruit des yatagans et des poignards qu'on tirait des fourreaux, et je vis leurs lames briller au-dessus de ma tète. Je m'efforçai de conserver une contenance ferme, et je regardai fixement le Dey. D comprit l'expression de mon regard, et prévoyant les malheurs qui allaient en résulter, il descendit de son divan , s'avança d'un air furieux vers cette multitude «fiçénée^ ordonina le sUesce dlune voix forte et me
fit signe de continuer. Ce ne fut pas sans peine que je fis entendre la suite de l'article qui ramena un peu de calme : On leur garantit la conservation de leurs richesses personnelles : ils seront tiôres de choisir le lieu de leur retraite.
a: Des groupes se formèrent à l'instant dans la cour du divan. Des discussions vives et animées avaient lieu entre le€ officiers turcs; les plus jeunes demandaient à défendre la ville. Ce ne fut pas sans peine que l'ordre fiit rétabli et que l'aga, les membres les plus influents du divan> le Dey lui-même, ! leur persuadèrent que la défense était impossible et qu'elle ' ne pourrait amener que la destruction totale d'Alger et le massacre de la population. Le Dey donna Tordre de faire évacuer les galeries de la Casbah, et je restai seul avec lui et ses ministres. L'altération de ses traits était visible. Sidi-Mustapha lui montra alors la minute de la convention que le général en chef nous avait remise et dont presque tous les articles lui étaient personnels et réglaient ses affaires particulières.' Elle devait être échangée et ratifiée le lendemain matin avant dix heures. Cette convention fut l'objet d'un long débat entre le Dey et ses ministres : ils montrèrent dans la discussion des articles et dans le choix des mots toute la défiance et la finesse qui caractérisent les Turcs dans leurs transactions : on peut apercevoir, en la lisant, toutes les précautions qu'ils prirent pour s'assurer toutes les garanties désirables. Les mots et les choses y sont répétés à dessein avec affectation : et toutes ces répétitions, qui ne changeaient rien au sens, étaient deman«> I dées, exigées ou sollicitées avec les plus vives instances de la I part des membres du divan. Sidi-Mustapha la copia en langue arabe et la remit au Dey avec le double en langue française que j'avais apporté. Comme je n'avais pas mission de traiter, mais de traduire et d'expliquer, je demandai à retourner vers le général en chef pour lui rendre compte de l'adhésion du Dey et de la promesse que l'échange des ratifications serait fait le lendemain de grand matin» Hussein me parut satisfait de cette conclusion. Tandis que les ministres s'entretenaient entre eux sur les moyens à prendre pour l'exécution de la capitulation, le Dey se fit apporter par un esclave noir un grand
bol en cristal rempli de limonade à la glace. Après en avoir bu, . il me le présenta, et je bus après lui. Je pris congé. Il m'adressa quelques paroles affectueuses et me fit reconduire jusqu'aux portes de la Casbah par le bachi^iaoud et par Sidi- Mustapha , son secrétaire. Ce dernier m'accompagna avec quelques janissaires jusqu'à peu de distance de nos avant* postes. »
Quoique les hostilités eussent été suspendues, l'armée française n'en pressait pas moins les travaux du siège, dans le cas où la convention ne serait pas exécutée. Pendant la nuit du 4 au 5, ils avaient été poussés avec vigueur et à la pointe du jour une communication de huit cents mètres liait le château de l'Empereur à l'emplacement qui devait recevoir la batterie de brèche à établir contre la Casbah. Le Dey, de son côté, aurait désiré une prolongation d'armistice, et jès cinq heures du matin l'amiral de la flotte algérienne se rendit de nouveau, de sa part, auprès de M. Duperré, pour renouveler ses sollicitations. Mais il n'en obtint que la note suivante :
« Vaisseau la Prooence, devant Alger le 5 juillet 4830.
« L'amiral soussigné, commandant en chef l'armée navale de S. M. très chrétienne, en réponse aux communications qui lui ont été faites au nom du dey d* Alger, et qui n'ont que trop longtemps suspendu le cours des hostilités, déclare que tant que le pavillon de la Régence flottera sur les forts et sur la ville d'Alger, il ne peut plus recevoir aucune communication, et la considère toujours comme en état de guerre. »
Une copie de cette note fut remise ausd pour le général, en chef de l'armée de terre, auprès de qui le Dey avait tenté une démarche semblable, en &isant demanda que l'occupation fût différée de vingt-quatre heures. M. de Bourmont exigea que la convention fût immédiatement ratifiée, et que les forts, le port et la ville fussent remis aux troupes françaises, à onze heures du matin. Le Dey y consentit, et en confirma l'engagement en apposant son sceau sur la convention suivante :
COKVENTION SNTBB LB GÉNÉRAL EN CHEF DE l'âBMËB FRANÇAISE ET S. A. LE DET d' ALGER.
« Le fort de la Casbah, tous les autres forts qui dépendent d'Alger et le port de cette ville, seront remis aux trou-« pes françaises, ce matin à dix heures.
a Le général en chef de l'armée française s'engage envers S. A. le dey d'Alger, à lui laisser la liberté et la possession de ce qui lui appartient personnellement.
a Le Dey sera libre de se retirer, avec sa famille et ce qui lui appartient, dans le lieu qu'il fixera; et tant qu'il restera à Alger il sera, lui et toute sa famille, sous la protection du général en chef de l'armée française ; une garde garantira la sûreté de sa personne et de sa famille.
a Le général en chef assure à tous les soldats de la miUce les mêmes avantages et la même protection.
« L'exercice de la reUgion mahométane restera libre ; la liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte ; leurs femmes seront respectées, le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur.
a L'échange de cette convention sera fait avant dix heures du matin, et les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casbah, et successivement dans tous les autres forts de la ville et de la marine.
m Aa camp devant Alger, le 5 juillet 4830.
Dès dix heures du matin, l'armée, aux termes de la convention, se mit en mouvement vers la ville. Les trois divisions y entrèrent par la Porte-Neuve, précédées par une batterie de campagne. A leur approche le Dey avec ses femmes, ses domestiques et ses esclaves, évacua la Casbah. Le pavillon français remplaça sur la citadelle algérienne, le pavillon d'Alger, et fut arboré successivement sur tous les forts et batteries. L'année navale le salua par vingt-un coups de canon. Le lei> demain 6, le vaisseau-amiral ta Provence mouilla sous les murs d'Alger. Le contre-amiral Rosamel et le capitaine de vaisseau Porée, reçurent ordre de croiser avec deux divisions à L'outtt des baies d'Alger et de Sidi-Ferruch. L'armée Iran-
çaise trouva à Alger douze bâtiments de guerre; quinze cents pièces de canons en bronze et les arsenaux de la guerre et de la marine bien approvisionnés d'armes et de munitions. Un Te Deum fut solennellement chanté pour cette rapide conquête, et le général en chef adressa à l'armée l'ordre du jour suivant :
« Soldats, la prise d'Alger était le but de la* campagne; le dévouement de l'armée a devancé l'époque où il semblait devoir être atteint. Vingt jours ont suffi pour la destruction de cet État dont l'existence fatiguait l'Europe depuis tant de siècles. La reconnaissance de toutes les nations civilisées sera pour Tannée d'expédition le fruit le plus précieux de sa victoire. L'éclat qui doit en rejaillir sur le nom français aurait laidement compensé les frais de la guerre, mais ces frais même seront payés par la conquête. Un trésor considérable existe dans la Casbah ; une commission composée de M. l'Intendant en chef de l'armée , de M. le général Tholosé et de M. le payeur-général, est chargée par le général en chef d'en faire l'inventaire : dès aujourd'hui elle s'occupera de ce travail sans relâche, et bientôt le trésor conquis sur la Régence ira enrichir le trésor français. »
Peu de jours après l'ex-dey rentra, non plus en maître, mais en solliciteur dans cette Casbah, d'où il n'était sorti qu'une seule fois en treize années, pour ne pas tomber sous le coup des poignards de ses janissaires. Il avait demandé une entrevue à M. de Bourmont, pour régler avec lui quelques points relatifs à son départ et à celui de sa famille, et réclamer une caisse contenant trente mille sequins d'or (260 mille francs) qu'on avait dû trouver dans ses appartements, et qui étaient sa propriété particulière. Il se rendit à la Casbah accompagné d'une faible escorte. Il était vêtu très simplement. Il portait un caftan de couleur tendre sansbroderies, et un simple burnous blanc et un turban en cachemire rouge. Son cheval était magnifiquement harnaché. Son attitude était celle d'une noble et fière résignation. Rien sur ses traits ne révélait l'émotion intérieure de ce vénérable vieillard |qui venait d'être précipité du trône en expiation d'un mouvement de vivacité dont une
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Ignoble et yile intrigue avait motivé, sinon ettoièè Tempor* tement. M. de Bourmont le reçut avec distinction et lui fit les honneurs du palais où, la veille encore, il trônait en maf« tre. Hussein, cependant, ne put se défendre d'un moment d'émotion quand il se vit entouré de Tétat-major français dont la tenue respectueuse était un simple hommage au mal-» heur et non plus à la puissance, a Excusez cette émotion, a dit-il à M. de Bourmont en souriant tristement : je suis c peu fait à de telles réunions, mais je m'y ferai, d U demanda à visiter une dernière fois son ancienne demeure : quand il entra dans le salon d'audience, dans celui-là même où il avait frappé le consul Deval de son chasse-mouche, son émotion devint plus visible; cependant il se remit bientôt, et dès ce moment ne laissa plus percer un seul de ces senti* ments intérieurs. Il causa avec calme' et sérénité, soit de ses affaires personnelles, soit des affaires générales, révéla l'existence des créances particulières sur lesquelles il pria le général en chef de faire quelques gratifications à des personnes qui n'étaient pas de sa suite , et dont il avait reçu des services ou des soins, régla tout ce qui était relatif à son départ et à celui de sa famille, et enfin donna sur l'administration de l'Âlgérie^des détails qu'on ne sut malheureusement pas apprécier, et des conseils qu'on négligea plus malheureusement encore de suivre. U en est parmi ces derniers qui pourraient encore servir à l'instrution des administrateurs de nos jours, nous les reproduisons en en garantissant l'exacti^ tude et l'authenticité. — <x Les janissaires turcs, dit Hussein, «t habitués à commander, ne pourrontjaihais consentir à être a subaltemisés ; n'attendez d'eux ni ordre, ni soumission : « votre intérêt est de vous en débarrasser le plus tôt possible. « Défiez-vous de l'astuce des Maures : ils ne sont à redou- « ter que par là. Généralement timides et peu entreprenants, i
« ils sont facifes à gouverner; mais leurs discours sont plus « dangereux que des pointes acérées : ne leur accordez ja«* n mais une entière confiance.
« Les Arabes nomades sont peu à craindre ; mais gardezc vous de persécutions à leur égard : vous vous les aliène»
€ riez sans retour; ils fuiraient avec leurs troupeaux dans les € états de Tunis et dans le désert, et tous perdriez une popu- € lation nombreuse qui peut plus facilement qu'aucune autre, € faciliter les transactions commerciales avec les tribus de « l'intérieur de TÂfrique. Ces Arabes même se prêteront voc lontiers à ce commerce, mais n'ayez avec eux que de bons c traitements : cela seul et l'intérêt peut les attacher^les ren- € dre dévoués et dociles.
« Les Kabyles sont une population guerrière et nombreuse, a contre qui une guerre générale serait sans profit et sans utic lité. Évitez la même avec soin, parce que vous n'en pourriez a tirer aucun avantage. Cependant comptez [sur la bainc de a cette population qui n'a jamais aimé les étrangers. Mais heu- « reusement, les Kabyles détestent moins les étrangers qu*ils c ne se détestent entre eux. Alors, en les divisant, on profite < de leurs querelles et on les maintient dans la soumission. a Les deys d'Alger n'ont jamais suivi à leur égard d'autre a plan.
« Quant aux juifs, ils ne sont nullement à craindre : ils sont a ici, comme dans tout l'Orient, très corrompus, mais fort in- « teliigents en affaires : employez-les en sous-ordre, mais sans a les perdre jamais de vue : ils pourront vous rendre {d'utiles c services. »
Il ajouta encore sur les gouverneurs des beylics d'Oran , de Constantine et deTitlery, des détails très judicieux dont on ne tint aucun compte, et que l'avenir se chargea de justifier. Il prit ensuite congé de H. de Bourmont, apr^une entrevue de plus de quatre heures.
Son embarquement avait été fixé au 10 juillet. Ce jour, au coucher du soleil, Hussein se rendit de sa maison au pont. Sa suite se composait de cent personnes : cinquante femmes , dont quatre légitimes ; Sidi-Ibrahim, son gendre et sa famille, et trente esclaves ou serviteurs. 'Les femmes étaient portées dans des palanquins fermés entre deux rangs d'esclaves : Hussein précédait le cortège à pied. Pendant tout ce trajet, soa attitude fut noble et digne. Il n'eut pas àrecueillir cesbruyan* tes démonstrations qui sontaiUeursl'expressiondessentimenttf
publics, mais qui, en Algérie comme dans touslesËtatsmahométans, ne sont ni dans le caractère, ni dans les mœurs des populations. Là, on tient compte au souverain moins du bien qu'il eût pu faire, que du mal qu'il n'a pas fait ; et sous ce rap-^ port, l'administration d'Hussein a\ait été plus que celles d'aucun de ces prédécesseurs, débonnaire et juste. Aussi, sur les traits et dans la contenance silencieuse de tous ceux des indigènes qui se rencontrèrent sur son passage, il put lire à la fois une pitié profonde pour son infortune présente, et un respectueux hommage pour sa souveraineté passée.
Arrivé au port, Hussein s'embarqua sur la frégate la Jeanne^ d*Arc, qui avait été mise à sa disposition, et qui appareilla sur l'heure. Hussein jeta un dernier regard sur cette Casbah d'où il avait régné pendant treize ans en maître absolu , et qu'il ne devait plus revoir : ses yeux s'humectèrent de quel* ques larmes ; les élevant alors vers le ciel, il murmura tout bas : c'était écrit! Et dans cette pensée fondamentale du fatalisme oriental, il trouva une consolation à l'immensité de sa chute.
La frégate le transporta à Naples , qu'il avait désigné pour lieu de sa retraite. Après y avoir résidé quelque temps, il fut habiter Livourne; il se rendit de-là à Paris en 1831, et plus tard à Alexandrie, où il mourut en 1838.
Avec sa souveraineté, s'était éteinte en Algérie cette terrible Odjeac qui, depuis Aroudj, le premier des Barberousse en 1516, avait pesé pendant plus de trois siècles sur la chrétienté entière.»
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nnAPiTits m.
Les Français à Alger. — Ëtat social et moral des populations algériennes. — Trésor de la Casbah.— Commencement d'organisation.— Imprévoyance do ministère : son incdrie.— Expédition de Blidah. — Conspiraûpnf contre les Français, déjouée.— Occupation de Bône. — Le détachement IDrançais y est attaqué.— Abandon de Bône. — Expédition d'Oran. — Abandon d'Oran.— Funestes effets de ces irrésolutions.— Effet de la conquête d* Alger en France. — Embarras du ministère à ce sujet.— Protestation de TAngleterre.— Projet de transaction. |— Révolution de Juillet. — Effet de cette révolution sur rarmée d* Afrique. — M. de Bourmont est remplacé par le général Ciausel.
L'entrée des Français à Alger n'avait été suivie de près* qu'aucun de ces désordres inséparables d'une occupation par droit de conquéte.^Les soldats furent en général cléments et humains, et si, dans les premiers moments, on eut à déplo* rer quelques acteâ d'une inhumanité révoltante, ce ne furent que des faits isolés et heureusement très rares.
D est plus facile d'imaginer que de peindre Tëtonnement des soldats français dans cette ville, où rien de Ce qu'ils voyaient ne ressemblait à ce qui avait jusqu'alors frappé leurs regards. Tout y était nouveau pour eux. Ces rues étroites et tortueuses bordées de maisons uniformes n'ayant pour toute ouverture extérieure qu'une petite porte basse et une lucarne garnie de barreaux de fer ; ces boutiques, espèces d'échopes où le Maure ou le Juif^ assis les jambes croisées, les r^rdaient
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fl^matiquement passer en fumant tranquillement leurs pw pes ; parfois, au détour d'une rue, une Mauresque qui, enveloppée dans son long takelilah, leur apparaissait comme un blanc fantôme, ou une belle juive revenant de la fontaine dans le costume et l'attitude des anciennes filles des patriarches, ou bien encore une jeune négresse coquettement drapée dans l'ample pièce de toile de Guinée à carreaux bleus et blancs qui lui sert de vêtement ; puis des dromadaires qui s'avançaient gravement, portant haute et fière leur tête stupide : tout cela était si étrange, si nouveau, que les soldats jetaient partout avec étonnement leurs regards avides et curieux.
Ce qui surtout les étonnait, c'était de voir rimperturt)able sang-froid des populations indigènes, qui semblaient n'être ni étonnées ni émues de tout l'appareil militaire de l'armée conquérante d'un peuple d'occident, dont tout devait au moins avoir à leurs yeux le mérite de l'étrangeté et de la nouveauté. Les soldats ne comprenaient rien à cette indifférence des habitants d'une ville où tout faisait naître leur étonnement et où leur présence seule semblait n'étonner personne. Les écrivains qui se sont occupés de l'Algérie ont consigné le fait, mais n'ont pas cherché à l'expliquer ou ont attribué à des causes du moment ce qui était tout simplement un des traits caractéristiques des populations musulmanes, c'est-à-df re une manière différente d'apprécier et de sentir.
Quelques mots à ce sujet ne seront pas hors de propos. j En France, nous avons une singulière manière de juger les choses. Nous commençons par nous poser conune le type de la perfection en tout, et, sans nous inquiéter de ce que peut avoir d'exagéré une telle prétention, nous déversons le sarcasme ou le ridicule sur tout ce qui la heurte ou la scinde. Cette méthode économise sans doute le temps, les études et la réflexion, mais elle conduit à de bien graves erreurs.
C'est ainsi par exemple que jugeaient les populations musulmanes sur la foi de'quelques voyageurs qui ne se sont doninés la peine de rien approfondir; on a crié anathème sur eDes et, avec cette philantropie de paroles dont les peuples modâmes «ont essentiellement prodigues, chacim a appela de tous
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068 vœuK le prétendu flambeau de la eiYÎlÎBatioQ sur ce qu'oo q>peUe assez grotescfuement la barbarie.
Selon nous, un musulman est un homme apathique, paresseux, jouissant de sa fortune à huis dos, fumant du tabacy humant du café, mâchant parfois de l'opium, et ayant pluâeuis femmes qu'il tient à garder pour lui seul. Ce dernier point est un grand crime sans doute dans un pays aussi civilisé que le nôtre, où la communauté des passions et des lices a presque amené, sous ce rapport, la communauté des biens; mais hàtons-nous de dire que c'est le seul point sur lequel la charité chrétienne l'emporte sur la charité musulmane.
Ces pauvres musulmans i on a calomnié jusqu'à leurs vertus. Et, cependant, la paresse chez eux , n'est qu'une plus juste appréciation de la valeur du temps que nous gaspillons : ils vivent pour jouir et non pour travailler, et, chose singulière, l'ardeur immodérée du travail des peuples d'Occident, n'a d'autre but que celu^ d'arriver au far niente si stygmatisé des peuples d'Orient. L'apathie de ces peuples est le résultat d'une civiUsation bien entendue, qui ne consiste pas à se créer des besoins, mais à satisfaire ceux qu'on éprouve. Leur jalousie enfin est l'exquise sensuaUté d'un louable amour-propre non encore vicié par la passion ardente d'une sociabihté corrompue. Tout ainsi chez eux est la mise en pratique de ce matérialisme de la vie positive , que si peu d'hommes comprennent, et qui place le bonheur dans la jouissance et le contentement de soi-même, et non dans l'opinion des autres. IfPar la loi religieuse musulmane, qui réglemente et prévoit jusqu'au plus minutieux détails des usages de la vie privée, on eût dit que Mahomet avait voulu créer pour ses soldats conque* rants, une vie toute de repos et d'intérieur. Il fut compris, laissant aux Francs leur civilisation tracassière et vaniteuse qui se borne à ramasser de l'or pour en faire parade, eux, rassem* blèrent en secret dans leur harem tout ce que peut inventer le sybaritisme le plus raffiné. Marchant à pieds nus dans les rues, tû chaussèrent chez eux des babouches étincelantes d'or et de perles orientales; s'agenouillant en pubUc, sur les dalles du** res de leurs mo^quéçs» ils foulèrent en particulier les tapis lei
pliid soryetix, assis sur des tapis de broôard et passant leur m dans un déKcieux far niente^ dont tout ce qui peut enivrer les senS) rompait seul la monotonie.
Cétaitde la barbarie si Ton veut, mais c'était de la barbarie bien entendue. '
Si ensuite on compare la vie de mouvement et de privation des hommes d'Occident à la vie paresseuse et sensuelle de ceux d'Orient, les besoins impérieux des uns et les besoins bornés des autres, les désirs insatiables des premiers et les désirs toujours satisfaits des seconds, il en résulterait cette triste vérité : c'est que les uns sacrifient tout à l'opinion d'autrui, dont les autres ignorent la tyrannique influence, et que la ci-» vilisation vraiment philosophique des peuples musulmans fait consister le bonheur à être heureux et le nôtre à le paraître.
Tout ainsi est extérieur chez nous : chez eux c'est tout le contraire. Cela explique leur calme et leur indifférence appa* rente dans des circonstances comme celles qui ont donné lieu à cette digression , et où les peuples 'd'Occident ne sauraient traduire leurs sensations que par desdémonstrationsbruyantes. Qiezles musufanans tout est interne :1a joie, les plaisirs, la peine, les revers, et jusqu'à l'étonnement et la curiosité. Puis le dogme oriental du fatalisme, dont notre gloriole vaniteuse s'accommoderait peu , contribue puissamment à cette espèce de torpeur des sensations extérieures, dans les accidents les plus graves de leur vie. Ainsi, par exemple, en 1830, lorsque les Algériens surent quela,ville avait capitulé, et que des étrangers allaient y entrer en maîtres, la plupart couchés ou accroupis sous l'auvent des échopes qui bordent quelques rues, ne se retournèrent même pas pourles voir passer. En France, dans une circonstance pareille, on eût agi différemment : on se fût pressé sur leur passage pour satisfaire sa curiosité d'abord, et son amour-propre ensuite , en racontant à d'autres ce qu'on avait vu. En 1 81 4 et 1 81 5, lors de l'entrée des prétendus alliés à Paris, on fit plus encore : on cria vivent les alliés ! les peuples que nous qualifions de barbares n'ont pas de tels travers.
n est cependant deux pointssur lesquels ces populations ont Blttsdepeîiieàserésigner ; «'e»t surtout ce qitioQncsraeles fem«
mes et ta religion. Sotts le premier de ces rapports, les Français les mirent, au début de leur occupation àùne rude épreuve. Les habitations des musulmans sont généralement surmontées d'une terrasse blanchie à la chaux, et sur lesquelles au coucher du soleil, les femmes montent pour y respirer la brise fraîche du soir. Par une convention tacite généralement acceptée, et qu'expliquent parfaitement les mœurs musulmanes, à ces heures, les hommes s'abstiennent entièrement de monter sur les terrasses, dont la jouissance exclusive est abandonnée aux femmes qui peuvent y caqueter entre elles ou même s'entretenir avec leurs voisines. La proximité des terrasses rend ces relations de voisinage faciles. Sûres de ne pas avoir à redouter les regards indiscrets des hommes, les femmes .montent sur les terrasses non-seulement sans voile, mais encore souvent dans un costume fort peu compliqué et que, du reste, la tiède haleine de l'air motive et excuse suffisamment. Ainsi beaucoup d'entre elles ne portent pour tout vêtement qu'une chemise de laine fine ou de percale fort transparente, fendue et entr'ouverte du haut à la base de la poitrine.
Après l'entrée des Français à Alger, les préjugés des musulmans s'opposaient trop à ce qu'on logeât les troupes dans les maisons particulières pour ne pas exécuter sous ce rapport la capitulation. Celles qui ne furent pas établies dans les forts, bivouaquèrent soit sur les places, soit principalement dans les jardins des environs d'Alger. Quelques maisons cependant furent affectées aux administrations publiques et servirent d'habitation aux généraux, officiers d'état-major ou autres. Ces officiers, qui n'avaient pas les mêmes motifs que les musulmans pour ne pas aller prendre le frais sur les terrasses à l'heure où la jouissance exclusive en est dévolue aux femmes, choisissaient de préférence cette heure-là, d'abord, parce que la chaleur étouffante du jour faisait de la brise du soir un besoin et ensuite parce qu'ils y trouvaient un vif attrait de cunosite. Toutes les lorgnettes, toutes les longues vues étaient en réquisition , braquées aux quatre points cardinaux, partout où apparaissait une blanche forme de femme, et pour mettre leurs pjidiqu^ mûtresses à Viifd de Uint d'ii^discrétions^ 1^
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Négresses n'avaient pas souvent assez de Tattiple piSce de toilo qui leur servait de vêtement et qu'elles étendaient en guise de paravent devant les jeunes odalisques dont le costume était toujours plus diaphane que celui des autres.
Cet acte blessait trop directement les mœurs musulmanes pour ne pas soulever de vives réclamations. L'irritation des indigènes fut même portée à tel point que le général en chef fat obligé d'intervenir. Nous rappeleronsà'ce sujet, comme un fait qui doit être pris en considération , ce- que dit Montesquieu dans son Esprit des lois liv. X ch. XI : Les Français ont été chassés neuf fois deTItalie^ à cause^ disent les historiens, de leur insolence à l'égard des femmes et des filles. La sus^ ceptibilité du musulman est, à ce sujet|, moins encore, accommodante que celle des Italiens.
Maintenant que nous sommes arrivés à l'époque où, pour la -^première fois, les Français sont dans l'ordre social et administratif en contact avec les habitants de l'Algérie, ce que nous venons de dh^e nous amène naturellement à compléter ce que nous avons déjà ébauché au sujet des populations indigènes.
On a déjà vu que, parmi les éléments divers de populations que contient la Régence, il y a les Bédouins ou Arabes, les Berbères ou Kabyles et les Maures. Nous ne comptons pas les Koulouglis, les Juifs et les Nègres, parce que ce ne sont que des populations accessoires ; la première doit finir par s'éteindre, parce que, depuis l'expulsion des Turcs, elle ne se renouvelle plus : les deux autres sont forcément attachés, par intérêt de situation sociale, à tout dominateur quel qu'il soit.
Les Arabes et les Kabyles forment les 29/30"^* de la population : les Maures composent le dernier 30"^'. Les premiers habitent généralement la campagne ou les petits villages de l'intérieur; le Maure habite les villes.
Sans être intellectuellement beaucoup au-dessus de TArabe; le Maure possède une civilisation matérielle dont nous avons essayé déjà de donner une idée précise. L'Arabe repousse cette civilisation; il la dédaigne et ne la considère que comme une chaîne qui le priverait du premier et du plus cher de ses biens : Tindépendance.
Dan$ une somptueuse habitation où les riches teintures, le marbre et l'or sont quelquefois prodigués, habite le Maure^ promenant ses loisirs dans un riant jardin, vêtu avec richesse, savourant le repos de corps et d'esprit au milieu de parfums, d'esclaves tremblants qui préviennent ses volontés, de jeunes et belles femmes qui se disputent ses désirs, réunissant dans un étroit espace toutes les jouissances auxquelles sa fortune lui permet d'atteindre.
A côté de lui, dans une plaine aride qu'il ne se donne même pas la peine de cultiver, où il n'a d'ombre que celle des arbres qui y croissent naturellement, exposé aux rayons d'un soleil brûlant qui pénètre à fond les entrailles de la terre, couvrant à peine sa nudité de quelques haillons, habitant uqe misérable cabane ou une sale tente en poil de chameau, vit l'Arabe péle-méle avec ses femmes, ses enfants, ses bestiaux et sa vermine. Cet homme, par le produit de ses denrées, de ses bestiaux est aussi riche, parfois plus riche que le Maure : son or, il l'enfouit. La jouissance pour lui est dans la possession, mais non pas dans l'emploi. Il n'ignore pas qu'avec de l'or, il pourrait se procurer l'existence somptueuse du Maure, mais pour cela il faudrait qu'il renonçât à être ce qu'il est, ce qu'ont été ses pères; à ce prix il n'en veut pas. Ce qu'il veut, c'est être libre, et il sait qu'avec des besoins il ne le serait plus. Ainsi son intelligence naturelle lui a révélé ce que les lumières de la civilisation n'ont pu encore apprendre aux peuples modernes.
Tel était TArabe avant les patriarches, tel il fut sous eux, tel il est encore : au miUeu des flots changeants d'une mer de peuples, le Créateur l'a jeté comme un rocher.
L'Arabe n'a pas oublié cependant qu'il fut, lui aussi, un peuple conquérant. Il sait que son établissement dans l'Afrique occidentale est la conséquence de sa conquête, et son orgueil national s'en exalte. Il sait que quelques-unes de ses tribus descendent en ligne directe de ces guerriers fameux qui, par la force du sabre, implantèrent leur culte en Orient, et même en Occident. Aussi étalant au soleil avec orgueil son luxe de gaeniUeSi il regarde avec mépris le Aiaure tout doi^é» «tavec
ALGÉRIE. Ud
horreur le Franc, les considérant l'un et Fautre coDime de beaucoup inférieurs à lui.
Les principaux traits caractéristiques des tribus arabes sont communs aux tribus kabyles. La constitution politique de ces deux populations ne diffère que dans des dispositions accessoires : leur constitution sociale varie en ce que les unes sont généralement sédentaires et les autres généralement nomades. Malgré cette différence, il existe entre elles une très grande analogie de religion, de mœurs, d'usages, de passions, dégoûts et de haines. Il existe cependant une différence dans leur langage : la langue des Kabyles, riche, abondante, originale et assez précise, se nomme le Chillah. Elle est répandue, parlée ou comprise sur une ligne immense, depuis l'Atlas jusque dans l'oasis de Syouhah, mais divisée en une infinité de dialectes particuliers, dérivant évidemment d'une origine commune, et qu'il serait bien difficile peut-être de ramener à un type spécial.
La langue arabe est généralement celle de tous les Arabes, Maures ou Juifs. Sur les confins du Désert, il existe cependant des juifs convertis à l'islamisme qui, dans leurs relations intérieures, ont conservé l'usage de l'idiome hébraïque : mais ce n'est qu'une exception. L'arabe vulgaire a beaucoup de variantes, mais il y a la langue mère ou savante, l'idiome de Modhar, dont Mahomet se servit pour écrire le Coran : comme tout musulman instruit le connaît plus ou moins bien , cet idiome fonde l'unité de langage qui existe peu dans la vie ordinaire : chacun employant le dialecte propre à la partie du monde mahométan qu'il habite. Quant à la langue turque qui servait pour les actes officiels, elle n'était guère usitée en Algérie que parmi les janissaires et les Koulouglis. Les Turcs, du reste, n'ont jamais cherché à imposer leur langue aux Arabes et aux Kabyles : bien plus, ils n'ont pu les dominer qu*en exploitant l'Arabe par l'Arabe. Les haines privées des tribus diverses ont même fait leur seule force à cet égard, et toute leur tactique a consisté à faire tourner au profit de leur politique les divisions intestines de la grande famille arabe. Ce système, comme on Va déjà vu, était en partie celui des Cartbagiaois
et des Romains. Seulement les Turcs créèrent entre leurs alliés ou auxiliaires et les récalcitrants une espèce de hiérarchie qui subsistait lors de la conquête de l'Algérie par les Français, qui a été détruite par cette conquête et qui n*a encore été remplacée par rien d'aussi efficace. Comme c'est une des causes qui n'ont pas peu contribué à accroître les difficultés de la domination française, il n'est pas sans intérêt de s'y arrêter un moment.
Le premier soin des Turcs, après avoir conquis l'Algérie, j fut d'écraser quelques tribus puissantes ou remuantes et de
I prendre les autres sous leur protection. Ces dernières devin*
! rent naturellement les auxiliaires des dominateurs, soit pour
la levée des impôts, soit pour les expéditions de guerre. Les tribus alors formèrent deux classes : l'une, connue sous le nom , générique de margzetif affranchie de tout impôt, excepté des
impôts religieux : l'autre, appelée rayas, est soumise à toutes les espèces de tributs dont nous avons déjà donné la nomenclature. De cette manière, toutes les fois qu'une expédition devenait nécessaire pour la levée d'un impôt ou toute autre cause, les tnar^^en appuyées d'un faible corps de troupes suffisaient : la part de butin qui leur était allouée dans ces cir- I constances était un assez puissant stimulant pour elles. Ainsi,
I les Turcs, ces hommes si incapables, comme on ne cesse de le
dire, avaient eu le bon esprit de tirer parti de la force partout où elle était sans prodiguer leur or et le sang de leurs soldats. L'habileté française n'a pas toujours obtenu d'aussi heureux résultats, et ce n'a été qu'après beaucoup de tâtonnements qu'on s'est décidé à instituer quelque chose d'à peu près sem* blable.
Cette courte digression sur l'état social et moral des populations arabes et kabyles, et le système politique des Turcs à leur égard, était nécessaire pour bien faire comprendre combien il était urgent, immédiatement après la conquête, de chercher à tirer parti de ces éléments pour faire acte de force administrative et ne pas laisser tomber l'organisation sociale de l'Algérie dans un état de désordre d'où on n'a pu encore la retirer. Il est juste de dire que le général en chef de l'armée
expéditionnaire n'avait pu avoir de plan arrêté, et que Timpr^ voyance du ministère avait été telle, qu'il n'avait ni demandé ni donné aucune instruction à ce sujet. La situation ensuite était exceptionnelle.
En effet, dans les guerres d'invasion dont la France a donné de mémorables exemples, on a vu parfois des souverains dé^ serter leur capitale; le cours des affaires était nécessairement troublé, mais il n'étaitpas interrompu; avec ses seuls rouages secondaires, la machine administrative marchait encore. A Alger, il n'en put être ainsi : le pouvoir personnifié dans un seul homme se résumait en lui; toutes les forces motrices résidaient dans sa volonté : cette volonté manquant, tout manqua. Dans cette circonstance, il n'était possible de prévenir le désordre et l'anarchie, qu'en substituant purement et simplement quelque chose ou quelqu'un à la place du Dey. Loin de là M. de Bourmont se contenta d'instituer, sous le titre de commission de gouvernement, une commission que nous ne mentionnerons que par mémoire et qui était si vicieuse dans sa constitution primitive, qu'elle s'éteignit d'elle-même après quelques essais infructueux de moyens de gouvernement. Mais cette insignifiante création s'explique par les vues du ministère français, qui n'avait ni l'intention, ni la volonté de garder Alger; la valeur des soldats français n'avait été mise à une si glorieuse épreuve, que pour favoriser des projets liberticides. Peu lui importait ensuite ce que deviendrait la conquête.
La prise d'Alger cependant, en dehors des coupables machinations qu'il méditait, avait éveillé sa sollicitude en un point spécial : le trésor de la Casbah que l'on portait à plusieurs centaines de millions. Aussi, soit que M. de Bourmont eût reçu au sujet de cet objet secondaire des instructions qu'on n'avait pas daigné lui donner pour l'objet principal, soit qu'il ait cru agir plus logiquement, son premier soin en entrant dans la Casbah, fut de nommer une commission chargée de faire l'inventaire du trésor : cette opération donna même lieu à des bruits si étranges, que nous entrerons dans quelques détails au sujet d'un fait qui est encore un mystère^ mais qui sera, nous en avons la conviction, éclairci plus tard.
La Cftftbah doht Hussein n'était sorti qu'une seule fois pen«* dftnt un règne de treize années, était une enceinte irrégulière^ entourée de hautes niurailles crénelées à la mauresques et armées de canons. Ali-Pacha, prédécesseur d'Hussein, homme cruel et sanguinaire, que les Algériens avaient surnommé le fou, parce qu'ils imputaient à la folie sa cruauté , s'y était enfermé le premier en disant : « Maintenant^ seulement je suh wmùttre* » Hussein fît comme lui. Cette résidence cependant était une habitation assez mesquine; cinq petites pièces ou Ton arrivait par un escaher tournant, composaient les appartements du Dey. Tout le mobilier, selon l'usage turc, ne consistait qu'en coussins et divans, rangés autour de l'appartement et recouverts de riehes tentures ; des glaces de Venise, de belles porcelaines, de coffres à essence en bois précieux, de pendules à cadrans arabes.
A l'extrémité d'une galerie éclairée par une rotonde vitrée, étaitle harem, ou appartement de femmes qui ne recevait le jour que par une cour intérieure plantée de citronniers, de platanes, de jasmins, de quelques arbustes, ornée d'un petit kiosque revêtu de faïence jaune et noire, et d'un cabinet décoré de jolies poteries de couleur claire, lieux de repos pour les promenades du Dey ou de ses femmes dans le jardin. Les appartements des odalisques communiquaient extérieurement par une grande salle pavée en marbre; ils étaient meublés comme ceux du Dey et n'avaient de plus que quelques riches lits à colonnes, garnis encore de leurs moustiquaires lorsque les Français y entrèrent. Dans tous ces appartements on remarquait, selon l'usage des riches Turcs, le revêtement de fkiencô peinte et dorée garnissant la muraille à hauteur d'appui, des tentures aux vives couleurs, des tapis aux fleurs brillantes, des cintres moresques, des rosaces d'un goût charmant qui n'auraient pas déparé nos plus élégants salons.
Près de l'appartement des femmes était la volière* recouverte d'un grillage vert : près de là et à l'extrémité d'une galerie où l'on parvenait par une des cours du rez-de-chaussée, étaient les salles renfermant le trésor. Chaque jour, & midi, le trésor se fermait et l'on en apportait la clef au Pacha
qui n^en étaît que le dépositaire et qtii n'avait pas le droit d*en ouvrir les portes. Il ne pouvait même y pénétrer qu'accompagné du kasnadji (trésorier de rOdjeac). Deux jours par semaine, la caisse publique n'ouvrait pas. Ces jours-là, le Dey payait de ses deniers, le kasnadji le remboursait le lendemain. Avant Hussein, les finances, comme presque toutes ies parties àe l'administration, étaient en désordre : il y mit une grande régularité ; cependant il n'existait pas de registre constatant les recettes et les dépenses. La responsabilité du trésor n'appartenait pas au Dey; elle se partageait entre tous les agents du service des finances : aucun acte n'indiquait l'objet ou l'importance des versements qui se bornaient à entasser, dans leurs cases ou caisses respectives, les monnaies d'or ou d'argent, quels que fût du reste leur origine, leur titre ou leur valeur. Les sorties de fonds étaient plus régularisées : elles ne pouvaient s'opérer que par une décision du divan, et le Dey lui-même ne pouvait emprunter une piastre à l'État sans son autorisation.
Sept pièces renfermaient le trésor. La première de vingtcinq pieds de longueur sur dix de largeur, coupée au tiers de sa largeur par une cloison de trois pieds de hauteur, contenait des boudjoux-réal. Dans la seconde de vingt-deux pieds sur huit, étaient, sur trois de ses parois, trois coffres formant banquettes et contenant des lingots d'argent, des boud«joux et de la monnaie de billon. Les trois autres étaient trois grands cabinets noirs coupés par le milieu par une cloison en bois et renfermant, deux, de la monnaie d'argent et le troisième des monnaies d'or entassées pêle-mêle depuis le roboa soltani jusqu'à la double quadruple mexicaine. Dans les deux derniers étaient des piastres de Portugal et des piastres fortes d'Espagne. La commission chargée d'inventorier ce trésor, procéda à l'inventaire. La valeur estimative en fut, à vue-d'œil, diversement appréciée par deux de ses membres. M. Firino, payeur-général, ne l'évalua qu'à cinquante millions; M. Denniée, intendant de l'armée à plus de quatrevingts. L*opinion générale des consuls, du kasnadji et de quelques personnes en relation active avec la Régence, fut qu'il
dépassait de beaucoup cette dernière somme. Quoi qu*il eu soit, après avoir procédé au tri des pièces et des lingots et à leur pesage, on trouva pour résultat :
7,212 kil d'or à 3,434 fr.leka. . . . 24,768,000 108,704 kil. d'argent à 220 fr. le lui. . 23,915,000
115,916 kiL représentant ensemble une valeur de 48,683,000
Les dépenses pour l'expédition, marine et guerre, s'étaient élevées à 48, 500 mille francs. Restait donc sur le produit du trésor de la Casbah un excédant de 183 mille francs, auquel il faut joindre sept millions environ tant de la valeur des lai*nes et denrées diverses trouvées dans les magasins de la Ré* gence, que des pièces d'artillerie en bronze.
Les recettes ayant #insi assez largement compensé les dé« penses, on^ s'imagina que l'opinion publique devait se montrer satisfaite : elle ne le fut pas. Des bruits s'accréditèrent fondés sur des déclarations officieuses des consuls et principalement du consul anglais, du trésorier du Dey, du juif Ben- Durand en relations financières avec Hussein, de Maures en grand crédit et même d'un des membres de la commission, l'intendant Denniée. On parlait non pas seulement de gas* pillages privés, de dilapidations particulières, mais] d'un grand détournement de fon(te fait au profit du roi régnant, alors Charles X. On citait même le port d'Italie où s'était opéré le déchargement. Ces bruits même prirent une telle consistance et l'opinion publique se prononça si ouvertement, qu'après la chute de ChaiiesX, le gouvernement de juillet crut devoir intervenir pour faire constater le fait ou en montrer le peu de fondement.
Pour ne pas scinder la relation de tout ce qui se rapporte à ce sujet, nous allons le compléter en anticipant sur la narration des faits relatifs à l'administration de M. de Bourmon que nous reprendrons plus tard.
Après la révolution de juillet, le ministère fut convaincu qu'un grand détournement de fonds avait eu lieu : par qui, comment, au profit de qui avait-il été fait? c'est ce qu'il igno-
fait. Comme tout le monde, il était à cet égard dans une si complète ignorance, qu'une des instructions secrètes données au général Clausel, nommé en remplacement de M. de Bour* mont, fut relative à ce sujet. Dans la conviction oii il était quo le trésor de la Casbah avait contenu plus qu'il n'en avait été accusé, le ministère cherchait de bonne foi à découvrir les auteurs de ce détournement; aussi la mission du général Clausel en Afrique fut, dès le début, moins militaire que politique et financière (1).
Les bruits étranges qui avaient couru en France, au sujet de ce trésor, étaient plus encore accrédités en Algérie où ils .avaient pris naissance. Mais là, comme en France, il était impossible de constater, à cet égard, un fait qui fût plus qu'une présomption basée sur des présomptions.
Cependant, au nombre des personnes partageant la conviction de ceux qui croyaient au détournement, était l'intendantgénéral Denniée, membre de la commission primitive, et dont l'évaluation estimative du trésor avait été, comme on l'a vu, portée presque au double de celle du payeur-général Firino. A l'arrivée du général Clausel, il s'adressa à un officier de sa suite (le capitaine du génie À. Guy, promu depuis au grade de chef de bataillon), et lui demanda si l'argent monnoyé ayant laissé une empreinte sur les murs des caveaux de la Casbah, la science n'offrirait pas un moyen d'arriver à la connaissance de la valeur contenue. Il lui fut répondu que, si une soustrac* tion avait eu lieu, elle avait dû ne s'effectuer que sur Tor plus portatif et plus facile à cacher, et qu'en prenant toutes les hauteurs des traces qu'avait laissées .l'or sur les murs du caveau où il était entassé et en cubant toutes ces hauteurs, on pourrait arriver à une évaluation très approximative du con-^ tenu primitif. Le général Clausel, informé de cette circonstance, nomma une commission d'enquête , spécialement
(f ) A une d^ premières haltes ihi général Qausel, à son départ de Paris pour l'Algérie, un des officiers de sa saite lui ayant parlé d*un plan d'expédition contre les Arabes : « Nous discuterons plus tard votre plan, lai dit le gé* « néral, pour le moment notre mission est plus politique et iiiianeiére que « militaire. » Nous pouvons garantir faulhenticité de ce fait.
25a ALGÉRIE,
chargée d'éfudier quelle avait pu être Timportance primitive du trésor. M. Guy fit partie de cette commission et fut chargé du travail de cubage du caveau de la Casbah où avait été entassé l'or. Il détermina les traces qu'avait laissées l'or sur le mur, en prit toutes les hauteurs, les cuba et constata que l'or avait pu occuper quatre mètres quatre-cent soixante-quatre millimètres cubes. Comme dans toute réunion de pièces dé« tachées, de corps multiples, il existe des interstices, et qu'il était important de les défalquer pour constater la différence du plein au vide, le capitaine d'artillerie Lugan, que M. Guy chargea des supputations, parvint, après de longs calculs géométriques, à établir qu'en déduisant quarante pour cent pour la différence du plein au vide, il restait, toute compensation faite, un nombre de mètres cubes d'espèces monnoyées d'or, représentant une valeur de cent cinquante millions : « Ce « chiffre, dit le mémoire qui fut publié par la commission « d'enquête, est en parfait accord avec les déclarations du « consul d'Angleterre, sur l'importance du trésor d'Alger, a reçues par M. de Bourmontlejour de la capitulation, avec « le document historique publié par M. Schœler, consul- « général d'Amérique près la Régence d'Alger, avec le rap- « port que M. Devàl, consul de France près ladite Régence, « avait envoyé au gouvernement le 26 février 1828, et enfin « avec la déclaration du premier ministre du Dey de Tunis, « reçue par M. le chef de bataillon du génie Guy , le même « qui a procédé à l'opération matérielle du cubage. »
11 résulta de ce cubage qu'en admettant que les années du blocus du port d'Alger et la guerre à soutenir contre la France eussent occasionné au Dey une dépense de cinquante millions, on aurait dû trouver dans la Casbah cent millions au lieu de quarante-huit.
/ Dès qu'on avait su â Alger que , par Topération du cubage dans les caveaux de la Casbah, on pouvait arriver à des indications à peu près positives sur les valeurs qu'ils avaient contenues, quelques personnes, plus ou moins compromises ■dans les bruits qui avaient été accrédités, se montrèrent assez impatiemment inquiètes de connaître le résultat de l'opéra-
ALGÊWE; 251
tion. Mais quoiqu'il fût généralement admis que le détournement, s'il y en avait eu un, n'avait pas eu lieu pour leur compte, cette impatience était d'autant plus naturelle qu'elles devaient avoir hâte de se laver d'une inculpation qui, sous le rapport des preuves matérielles , manquait entièrement do fondement. Quoi qu'il en soit, le ministère, qui avait d'abord montré tant d'empressement à vouloir découvrir la vérité, ordonna tout-à-coup la cessation de toute investigation à ce sujet, et la commission d'enquête fut dissoute. On pouvait, pour détruire tout soupçon, produire quelques documents positifs, tels qu'une certification des douanes d'Italie, où l'argent, disait-on, avait été débarqué, ou bien encore une déclaration du Dey, lors de son passage à Paris : on ne fît rien de tout cela.
Ainsi se termina cette mystérieuse affaire, sur laquelle l'avenir pourïa peut-être donner quelques éclaircissements nouveaux.
Reprenons notre narration au point où nous l'avons laissée.
Nous avons vu M. de Bourmont instituer, après la prise d'Alger, une commission gouvernementale, chargée de pourvoir aux premiçrs besoins du service. Cette commission, sous l'autorité immédiate du général en chef, était composée du maréchal-de-camp Tholosé, du payeur-général Firino, de l'intendant de l'armée Denniée, du consul Deval et d'un secrétaire : un capitaine d'état-major faisait fonction de lieutenant de police. Pour remplacer l'ancienne organisation urbaine turque et les divers titulaires dont nous avons déjà défini ailleurs les attributions, cette commission nomma un conseil municipal, composé d'indigènes maures : les corporations avec leurs aminSy la communauté juive avec son rabbin pour chef furent maintenues. En même temps, on procéda à l'expulsion des janissaires ; ils furent désarmés d'abord, et puis embarqués pour Smyrne, au nombre de deux mille cinq cents ; les autres, au nombre d'environ deux mille, mariés, ayant une famille et des propriétés particulières, furent autorisés à rester dans la Régence, après avoir été préalablement dépouillés de leurs emplois.
Ce fut là la seule mesure rationnelle qui fut prise en cetto
circonstance. Tout le reste ne fut qu'une série d'actes d'impr^ voyance et d'inhabiletés II était sans doute difficile, avec un manque total d'études préalables sur le pays, de substituer immédiatement la puissance de la France à celle qu'on yenait de détruire ; mais on pouvait faire beaucoup mieux que de confier l'administration à la classe des indigènes la moins nombreuse et la moins à craindre. L'élévation des Maures au pouvoir devait immanquablement aliéner sans retour les Arabes qui les méprisent trop, pour qu'une partie de ce dédain ne rejaillit pas sur ceux qui semblaient les appeler à leur aide pour gouverner. C'était presçpi'un acte d'hostilité à l'égard de ce peuple conquérant du pays sur les Maures et qui avait le droit de penser que les Français s'appuyeraient d'autant plus sur lui qu'il était le seul capable de leur disputer sérieusement leur conquête. Cette faute grave, en blessant si brutalement la susceptibilité nationale arabe, fut une des principales causes qui créèrent dans la suite tant d'embarras à l'administration française. La jalousie fit naître la défiance, la défiance l'irritation, et toute transaction devint impossible entre le vain-queur et le vaincu : les Maures trompèrent les Français, et les Arabes les combattirent. Si, dès le début, on se fût appuyé sur ces derniers, on eût eu des embarras sans doute; mais aussi on eût pu avoir à sa portée une voie de transaction toujours ouverte. Cette faute, du reste, doit être moins imputée au général en chef qu'à l'inepte ministère, qui avait envoyé une armée en Afrique, sans avoir prévu autre chose de la conquête que l'inique moyen qu'il se proposait d'en tirer.
Réduit ainsi à lui-même dans cette inqualifiable incurie du ministère français, M. de Bourmont administra comme il put.! Userait injuste cependant, de ne pas lui tenir compte de ses efforts pour substituer une sorte d'ordre et d'organisation à l'anarchie qui naquit forcément de la perturbation générale, apportée dans tous les rapports administratifs, par le brusque déplacement et le renvoi immédiat de tout ce qui, dans l'ordre civil et politique, constituait, avant la conquête , non-seule» ment l'administration centrale, mais encore ses plus simples rouages. Ce qu'il fit fut vicieux sans doute; mais on ne sait
comment qualifier ces actes du ministèfé (JUî, dafts une sî importante circonstance, se contenta* de lui demander une col-* lection de plantes et d'insectes pour le cabinet d'histoire na-» turelle, et cent chameaux pour les acclimater dans les landes de Bordeaux. Tels furent les incroyables motifs des deux seules dépêches que reçut le général Bourmont du [ministère Polignac. Il est de ces faits que l'histoire n'a besoin que de consigner pour les stigmatiser comme ils le méritent.
 l'organisation du conseil municipal dont il a été parlé, on en joignit d'autres : on créa une garde urbaine chargée de la police de la ville et du port ; aux kadis turcs, on substitua des kadis maures. Les rabbins juifs curent la juridiction de leurs coreligionnaires : rautbrilé française se réserva seulement texeguatuvy pour les décisions principales de ces divers tribunaux. On pourvut ensuite à quelques charges , telles que la nomination d'un agha des Arabes, d'un inspecteur du marché au blé {codjia) , d'un intendant des inhumations (p^tri meldji)^ réorganisations judicieuses dans une contrée où l'habitude exerce tant et de si puissantes influences. Mais ce n'étaient là que des étais bien impuissants pour soutenir une machine dont la force et la volonté absolue d'un homme étaient auparavant les éléments constitutifs.
Ce qu'il en advint était facile à prévoir. Le désordre s'introduisit dans toute l'organisation sociale , et le premier bienfait que les populations algériennes eurent à recueillir de nous fut une anarchie complète dont il fut difficile de prévoir le terme.
A ces fautes que le général en chef avait essayé de prévenir par quelques efforts louables, s'enjoignit bientôt d'autres qui sont moins excusables. Ainsi, par exemple, en parlant des beys d'Oran et de Tittery, Hussein avait dit à M. de Bourmont dans l'entrevue qu'il avait eue avec lui : « Le bey d'Oran est un « honnête homme : sa parole est sacrée : mais mahométan « rigide, il ne consentira pas à vous servir; il est aimé dans « sa province : il est de votre intérêt de l'éloigner du pays.
Quant à Mustapha-Hou-Mezray, bey de Tiltery, je vous re- « commande de vous tenir en garde contre lui ; j'avais résolu € depuis quelque temps de lui foire trancher la tête : votre ar-
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« rivée seule Ta saUTé de ma colère; cet homrae est xm traîne tre : ii vous promettra d'être fidèle ; mais d la première a occasion il vous trahira, d
Ces recommandations étaient assez précises pour qu*on en tînt compte. Cependant, ce même bey de Tittery parvint à entraîner M. de Bourmont dans une démarche imprudente , qui ouvrit la voix à cette série de désastres partiels, qui signalèrent la fin de son administration et qui, sans être d'une grande importance sous le rapport matériel, en ont eu une immense sous le point de vue moral.
Le bey de Tittery avait demandé à M. de Bourmont le commandement de la petite ville de Blidah ! M. de Bourmont avait refusé ; mais le bey, sans paraître blessé de ce refus , avait généreusement envoyé à l'armée française un grand troupeau de bœufs qu'il avait eu soin de faire enlever par une bande armée dans la plaine de Mitidja. En même temps il fît menacer les habitants de Blidah par les Kabyles , qui demandèrent de bonne foi la protection du général français. À la même époque, le bey d'Oran demanda à se reconnaître vassal du roi de France. M. de Bourmont envoya son fils aîné àOran, à bord du brick feiîrajfon, pour remettre au bey le firman d'investiture et recevoir son serment, et se détermina à se porter eu personne sur Blidah.
La ville de Blidah est située au pied du versant septentrional du Petit-Atlas, à l'entrée d'une gorge d'où s'échappe un desj affluents du Mazafran : elle est bâtie au pied d'une colline à 50 kilomètres d'Alger. Entourée d'orangers, de citronniers, dc^ grenadiers, elle comptait autrefois quinze mille habitants. - C'était la Sybaris de la Régence. La fraîcheur de ses jardins, qu'arrosaient des eaux abondantes et limpides ; ses femmes aux yeux noirs y attiraient les Maures et les riches Arabes ^ dont elle était un des séjours préférés. Un affreux tremblement de terre la renversa de fond en comble en 1825 : elle ne s'est pas encore entièrement relevée de ses ruines. Ses rues sont bien alignées et coupées en angles droits, à chaque carrefour est une fontaine , les dehors en sont délicieux : partout tèffi^ uae fr^çlievr agrée^^le, et l'œil est frappé de la
beauté d'une végétation active. Les jardins sont plantés d'un grand nombre d'orangers, tellement rapprochés les uns des autres, que le voyageur qui arrive à Alger ne soupçonnerait pas Texistence d'une ville derrière cet épais rideau de verdure. Les terres en sont d'une excellente nature, faciles à travailler et à arroser.
C'est vers cette ville que, le 22 juillet, se dirigea une colonne expéditionnaire, forte de mille hommes d'infanterie, d'un escadron de chasseurs , d*une compagnie de sapeurs , do deux pièces de 8 et de deux obusiers de montagne. M. de Bourmont commandait en personne ; il était accompagné des généraux d'Escars, Desprès, Lahitte, de quelques volontaires étrangers de marque, et d'un grand nombre d'officiers d'étatmajor. Le général Hurel commandait l'infanterie.
La marche de la colonne éprouva d'abord peu de difficultés : elle s'avança par la voie romaine tracée sur une longueur de quelques lieues ; mais dès qu'elle eut atteint la berge gauche de rOued-Kerma, des obstacles presque insurmontables arrêtèrent nos voitures, l'ardeur de nos soldats parvint cependant à les surmonter; mais au milieu des ravines profondes où ils se trouvaient, ils eurent à éprouver des perles cruelles, qu'ils ne purent ni prévenir ni venger. Des ennemis invisibles^ cachés derrière des buissons ou des acccident de terrain, attaquaient les traînards et leurs tranchaient la tête , selon l'usage barbare des tribus kabyles et arabes. Quelques pelotons furent ainsi massacrés : d'autres ne s'échappèrent que mutilés et pillés. Cette guerre de guet-à-pens était encore toute nouvelle pour les soldats français, et elle fit une vive impression sur leur esprit. Chacun d'eux eût vaillamment tenu tête à deux et quatre ennemis ; mais un ennemi qui ne se montrait nulle part et ne se révélait que par ses coups, étonnait leur courage.
En effet, pendant que les détachements isolés étaient partout assaillis, la colonne principale du général Hurel avait atteint Bouflarick sans avoir vu un seul ennemi : elle fut là rejointe par M, de Bourmont et son escorte qui, d'après les i«pports reçii», fit faire, halte pour rallier ses traînards^ et
2Se ALGÉRIE.
recommftnda aux soldats de ne pas perdre de Tue la colonne pour ne pas être exposés à tomber sous le yatagan des Kabyles.
Les habitants de Blidah euToyèrent une députation au devant de la colonne, protestant de leur dévouement, de leur satisfaction; et, joignant Teffet aux paroles, ils ne tardèrent pas à offrir aux soldats arrivés sous les murs de leur ville , des fruits, des boissons, des vivres en quantité.
Le lendemain on eut à déplorer plusieurs graves accidents. Les habitants de Blidah étaient fortjpréoccupés de l'approche des Kabyles, qui, disaient-ils, avaient été excités par le bey de Tittery qui avait fait répandre le bruit que l'expédition du général français n'était pas de venir visiter Blidah, mais de saccager le pays et d'emmener les habitants en esclavage. M. deBourmont eut peine à croire à tant de duphcité de la part du bey ; il voulut s'en assurer. Dès le matin du 24, il poussa une reconnais sance vers l'ouest, et son arrière-garde fut attaquée au retour par des Kabyles : dans le courant du jour on vit errer çà et là des hommes armés qui épiaient les mouvements de tous ceux qui s'isolaient. Bientôt après en entendit des cout)s de feu adroite et à gauche et on ne voyait pas d'ennemi; des soldats furent atteints dans les jardins, d'autres à l'abreuvoir sous les murs de Blidah; d'autres enfin sur les portes même de la ville : ce qu'avaient dit les habitants de BUdah se trouvait fondé. Les Kabyles sortis des montagnes voisines étaient prêts àattaquer la colonne. Il était peu prudent avec des forces si minimes de rester dans une position où chaque haie, chaque buisson, cachait une embuscade : M. de Bourmont ordonna de se replier sur Alger.
Sérieusement menacée d'être attaquée dans sa marche à son départ de Blidah, la colonne ne tarda pas à l'être. Une multitude d'Arabes et de Kabyles à pied et à cheval, se présenta sur ses flancs, la prit entête et en queue et commença delahar^ celer. M. de Bourmont établit une ligne de tirailleurs pour tenir l'ennemi à distance; mais ce moyen ne tarda pas à être insuffisant : il fallut recourir à des charges de cavalerie qui bientôt ne suffirent plus elles-mêmes : l'ennemi devenait de plus en pjus audacieux: il se porta en mas^e sur la colonne prineir
pale. Pendant un instant, on se battit corps corps; H. de Bour* mont lui-même fut obligé de mettre l'épéeà la main, il forma sa petite troupe en carré, et quelques coups de canon à mitraille portant en plein sur la masse des assaillants les mirent en désordre : des charges à fond de la cavalerie achevèrent de les disperser. La colonne n'arriva à Alger qu'après avoir perdu plus de cent hommes; mais l'effet moral de ce premier échec Alt incalculable.
Les suites en furent presque immédiates ; les chefs de tribus voisines qui avaient paru disposés à se soumettre, repoussèrent toutes les avances. Les Turcs qui étaient restés dans la Régence leur fournirent secrètement des armes et de la poudre, et ourdirent une conspiration dans le but d'attaquer simultanément les Français au dehors de la ville et au dedans. Heureusement le général en chef prévenu à temps, fit faire, un jour de mar* ché, aux portes de la ville, une visite générale à tous les Arabes et Kabyles sortant, et on en trouva beaucoup emportant, sous leurs burnous, des armes et des munitions. Quelques uns avouèrent que des Turcs, sans autre désignation, leur remet-* taient ces objets. Ces Arabes furent traduits devant une commission militaire, et tous les Turcs influents et riches, mariés ou non, et qui avaient été autorisés à ne pas quitter la ville, furent embarqués pour Smyrne. Cette conspiration découverte au berceau, rendit l'administration plus circonspecte et un peu moins confiante dans les habitants d'Alger. L'expédition de Blida et ces machinations ténébreuses qui s'étaient tramées presque sous les yeux du nouveau pouvoir, détruisirent quelques illusions, et la sécurité qu'avait tellement partagé jusqu'alors le général en chef, que, quelques jours avant l'expédition de Blidah, il écrivait au ministère : a La prise d'Alger « parait devoir amener la soumission de toute la partie de la « Régence ; plus la milice turque était redoutée, plus sa sou- « mission a révélé dans l'esprit des Africains la force de l'ar- « mée française : la confiance commence à s'établir et tout « porte à croire que la tâche de l'armée est remplie. »
Cependant on tenta une expédition nouvelle : un corps d« troupes fut dirigé sur Bone pour y faire reconnaître l'autorité
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de la France et 7 releter les andens ëtabUssements français de la Galle pour la pèche du corail. Ces établissements connus sous le nom de concessions d'Afrique^ sont situés au bord dû la mer dans la partie la plus voisine liu royaume de Tunis ; la terrain en est couTert de marais et assez mal sain. Dans la di* rection de l'ouest en suivant les bords de la mer, on trouve le golfe et le port de Bone : ce port est peu sur, le mouillage 7 est chanceux; mais, près du fort Génois, les vaisseaux peuvent relâcher sans danger. La plaine arrosée par la Seybouse est très fertile et traversée par plusieurs routes ; la ville est bâtie en amphithéâtre et n'offre rien de remarquable. Comme celles de toutes les villes barbaresques, ses rues sont étroites, tortueuses et peu aérées : elle possède une Casbah assez biea fortifiée et un mur d'enceinte en assez mauvais état.
A peu de distance de Bone, au pied de deux mamelons, entre la Seybouse et laBoudJimah, sont les ruines d'Uippone (Hippo-Regius) oit vécut saint Augustin. La Seybouse dont le fond régulier, aujourd'hui en arrière seulement d'une barre de sable mouvant alternativement, ouverte ou fermée suivant les courants, ne peut recevoir que des barques d'un petit tirant d'eau, formait alors à Hippone même une excellente position maritime. Là stationna, l'an de Rome 707, la flotte du lieutenant de Cœsar, P. Sitius. Il ne reste à Hyppone d'autres débris de monumentsque quelques vestigesde la grande voie ro-. maine, qui contournait la côte depuis Carthage jusqu'au détroit de Gibraltar, et des piles encore debout d'un aqueduc qui, du pied du mont Edougfa, amenait les eaux à la ville. Tout le reste, tel que les ruines du prétendu couvent de Saint*- Augustin, de la cathédrale, etc., sont des faits si hypothétiques que la foi seule peut leur donner un degré quelconque de probabilité.
A l'ouest de Bone, on trouve encore l'ancien port de Stora, situé dans une position très favorable, et offirant aux vaisseaux un excellent mouillage. Onn'y voit aujourd'huiquedesniines; mais Stora à quinze heures de marche de Constantine, où l'on peut se rendre par une ancienne voie romaine pavée et en bon état, peut devenir le siège d'un établissement trèsiloriâsaot^
ALG£ai& m$
Cétaitsur cette côte, depuis Stomjusqu'àlaCaHe» qu'toMal situés les anciens établissements français en Afnque^Lapêcb* du Corail, garantie seulement par la France à son indostrie aif XYIe siècle, y avait été dès le XII® dans uogrand état de pro«« périté. Elle était exploitée alors par les Ptsans et les Catalanf qui s'étaient établis dans l'flede Tabarque et une petite viU« voisine, nommée alors Mers-eKDjoum, etdontlescôtes ont été de tout temps extrêmement Certiles en corail. L'exploitation annuelle des gisements de Tabarque était faite par cinquante barques montées par mille hommes d'équipage, c'est-à-dire par un nombre de Maures presque double de celui qu'employait l'ancienne compagnie française delà Calle. La vente des co« Taux qu'ils en retiraient étaient effectués dans File même, où se rendaient à cet effet les marchands des pays les plus éloi« gnés. Cette vente s'élevait à des sommes très considérables* Les produits des bancs sous-marins de Mers*-el-Djoum et de Tabarque étaient, dès ce moment, renommés comme d'une qualité supérieure à tous les coraux de la Méditerranée et notam-* ment à ceux des gisements de Geuta et delà Sicile.
Les établissements français, qui avaient succédé à mux des Pisans et des Catalans, avaient été, comme on l'a vu, détruits par Hussein lors de la déclaration du blocus de la Régence en
L'expédition chargée d'aller faire reconnaître sur ces cétes Tautorité de la Franco, partit vers les derniers jours de juillet. La première brigade de la deuxième division, une batterie de campagne et une compagnie de sapeurs s'embarquèrent sur le vaisseau \e Trident, les frégates ta Surveillantef la Guerrière, et un brick. Le général Damremont commandait les troupes de terre : le contre-amiral Rosamel l'escadre qui arriva le 2 aoùtà Bone. La ville fut occupée le lendemain.
Quelques jours auparavant, un des lieutenants du bej de Constantine s'était présenté pour prendre le commandement de la place : les habitants, prévenus de l'arrivée des FrançaLî^ par un acien agent de nos concessions, avaient repoussé la {urétention du lieutenant du bey, qui était parti fort irrité et avait annanfié des hostilités prochaines, La brigade trmçwe flut
s'attendre à être attaquée* Le général Damremont fit jréparer quelques fortifications, construire deux redoutes près d'une des portes de la Tille où aboutit le chemin de Gonstantinei et at* tendit Fennemi. Dès le 4 il parut : dans toutes les directions les Arabes se montrèrent en grand nombre, mais ne tentèrent rien de sérieux. Us se concentrèrent sur les mamelons qui dominent les ruines d'Hyppone. Le général Damremont dirigea sur ce point une demi-brigade d'infanterie appuyée de deux obusiers et les en délogea sans peine. Le même jour 6, une action assez vive s'était engagée aux portes même de Bone, et les Arabes avaient été repoussés avec perte. Le lendemain l'attaque fut plus vive encore, et la perte des Arabes plus sensible. Mais l'ennemi se recrutait journellement de troupes fraîches^ et se promettait de prendre une éclatante revanche. Dans la nuit du 1 1 au 1 2, U dirigea une attaquegénérale contre les deux routes : malgré le feu de la mousqueterie française, les Arabes parvinrent à franchir les fossés, et à pénétrer jusque dans l'intérieur des retranchements; mais une charge à la baïonnette vivement dirigée par le général Damremont lui-même, qui s'était établi dans une des redoutes, les refoula au-dehors avec de grandes pertes. L'ennemi laissa sur le champ de bataille plus de quatre-vingts cadavres. L'usage où sont les Arabes d'enlever leurs morts, rend probable une perte beaucoup plus grande.
Découragé par ces révers successifs, l'ennemi n'attaqua plus : seulement se montrant en force au loin, il semblait vouloir protester» par sa présence seule, contre l'occupation française. Quelques pourparlers , néanmoins, avaient eu lieu avec des scheiksde quelques tribus voisines, et rendaient un rapprochement probable, lorsque le général Damremont reçut l'ordre de ramener le corps expéditionnaire à Alger.
Le résultat de celte expédition, ainsi abandonnée au moment où il était permis d'espérer qu'on allait en recueillir quelque fruit, fut de compromettre, vis à vis des Arabes, les habitants de Bone qui s'étaient montrés fort dévoués ^et de compromettre les Français vis à vis d'eux.
L'expédition d'Oran eut un résultat encore plus triste.
Oraa occupe, sur les bords de la mer entre le 5S* 54' delatn
ixïiê nota, et le 2^ 5S* de longitude ouest, le fond d^une large baie formée par les caps Ferrât et Falcon. Elle est bâtie sur le Hersant de trois^coUines, dont la plits haute s'élève au N. N.-O. et est couronnée par deux châteaux qui commandent la place. La ville est fortifiée; au bord de la mer, à quelques centaines de toises, est Mers-el-Seigher, ou Petit-Port, et à Textrémitè N.-N,Mers-el-Kebir, Grand-Port : Mers-cl-^eigher n'est qu'un fort mauvais mouillage où viennent seulement des barques communiquant avec Mers-el-Kebir abrité des vents d'O., de N. et de S., et le meilleur de toute la côte delà Régence. Un fort bâti par les Espagnols et auquel ce port a donné son nom» le protège et rend ce mouillage d'autant plus précieux que des circonstances particulières pourrraient lui donner une grande importance (1). Le port de Mers-el-Kebir peut contenir dix vaisseaux ou frégates, et trente bricks ou corvettes environ.
A peu de distance de la colline dont nous avons parlé en est une autre fort élevée, appelée Mazetta ; une vallée la sépare de la première : leurs deux sommets sont totalement isolés et servent de points de direction aux navires. Au niveau de la partie inférieure de la ville, S. et S.-E., sont deux châteaux entre lesquels serpente une vallée profonde, formant comme un fossé naturel dans la partie méridionale de la place. Uno source d'eau excellente de plus d'un pied de diamètre jaillit au haut de la vallée et alimente les fontaines de la ville. Près de la source est un autre château qui défend la ville et les silos servant â conserver le blé des Arabes : cette vallée dont un ruisseau suit toutes les sinuosités est d'un effet des plus pil* toresques.
(1) En temps de gaerre, des croisières établies entre Oran et Csribagène, intercepteraient mieux qne Gibraltar le passage de la Méditerranée à TOcéan. Les ooorants dn littoral, secondés par les vents d*ouest, régnent dans ces parages les denx tiers de Tannée, et poussent vers la rade de Mers-el-Kebir les navires qui vienn^t dn détroit, tandis qu*ib arrêtent la marche de ceux qui marchent à débouquer dans l'Océan. Les vents, toujours parallèles au canal, sont également largues pour se rendre en Espagne comme pour en revenir, si poussent indîiféremment les navires, en moins de quinze heures, d'Oran à CarthaflèsA ou de Carthagène à Oran.