‹ Histoire de l'Algérie française (volume 3)Chapitre 5 sur 17 · L. Galibert, Mg. anc. $1 mod · texte numérisé non relu

L. Galibert, Mg. anc. $1 mod

tes ALGÉRIE.

Oran ft deux porté», défendues Tune et Tautre par Ah Mh Trages fortifiés; dans la partie la plus élevée de la place est la Casbah ou citadelle ; un bastion r^ulier défend le côté opposé. On ne trouve dans Oran aucune trace de monuments antiques, mais beaucoup de traces du séjour des Espagnols ; la ville qui a sept à huit mille habitants est divisée en trois parties dis» tinctes, dont deux situées à gauchtd de la vallée qui la coupe : Tune d'elle cependant détruite par le tremblement de terre de 1790 ne présente que des ruines; un autre ravin également très profond sépare la troisième qui est à droite. Le territoire d'Oran a toujours passé pour fertile, et abondant en blé. Les beys entretenaient une race d'excellents chevaux qui jouissaient d'une grande ûtveur sur tous les marchés de la R^ence. Le dernier bey, Hassan, était un vieillard qui, se voyant menacé par les Arabes, avait demandé à se mettre sous la protection de la France. C'est dans ces circonstances que M. de Bourmont lui avait envoyé son fils pour recevoir son serment et lui porter le diplôme d'investiture.

L'escadrille française y arriva le 24 juillet; le bey occupait enewe Oran avec huit cents Turcs, et parut disposé à remettre Oran et les forts aux troupes françaises, sans autre condition |ue d'être transportés lui et les siens dans TÂsie Mineure. Le capitaine Louis de Bourmont, n'ayant pas assez de troupes pour occuper la ville et les forts, crut devoir se rendre à Alger pour prendre de nouveaux ordres, en laissant cependant cent dix hommes dans le fort de Mers-el-Kebir, dont le capitaine Leblanc, commandant le iDra^o», s'était emparé, pendant que négociaient les envoyés du bey.

D'après l'exposé du capitaine Bourmont, le général en chef fit embarquer pour Oran le 21« de ligne, cinquante sapeurs et deux obusiers de montagne sous les ordres du colonel Gou« tefrey; mais à peine ces troupes forent-elles arrivées à leur destination, qu'elles reçurent contre-ordre et durent retour-ner à Alger. D'après les nouvelles que M. Bourmont avait reçues de France, il crut devoir y concentrer toutes ^es troupes. Le fort de Hers-el-Kebir fot abandonné, et l'o^i e du bey Hassan considérée comm' pon avenue.

ALGËRIE. 263

Un dutre essai d^occupation à Bougie n'eutpas plus desuc* ces. Ces irrésolutions portèrent un coup funeste à rautoritô française. Tout l'ascendant moral dont la rapide conquête d'Alger avait frappé les esprits, fut détruit. Les Arabes attribuèrent à la terreur qu'ils inspiraient des irrésolutions déplo<* râbles, des circonspections inconcevables qu'il est difficile de motiver et plus encore d'excuser ; et cette utile conquête où la valeur des soldats français s'était si brillamment déployée, fut frappée, dès son début, d'une de ces fatales atteintes dont elle ne devait se relever qu'au prix des plus grands sacrifices.

Pendant ce temps de grands événements s'étaient accomplis en France. La nouvelle de la prise d'Alger était arrivée à Paris le 9 juillet, quelques jours après la dissolution de la Chambre des Députés. La France entière était dans un état d'agitation que motivaient du reste suffisamment la cause de la dissolution de la Chambre et les projets sinistres que le ministère Polignac était en voie d'exécuter. L'opinion publique (ut unanime dans son élan pour célébrer la victoire de cette valeureuse armée française qui, en vingt jours, avait abattu l'ignoble despotisme sous lequel l'Europe s'était courbée du«rant plusieurs siècles. Mais plus elle se glorifiait de cette brillante conquête, plus le ministère se hâtait de vouloir en recueillir les tristes fruits pour lesquels il l'avait entreprise. Déjà même ses séides ne gardaient plus de mesure et le poussaient à sa perte avec une impudence sans exemple dans l'histoire* Un journal ministériel appelait les 221 les alliés du Dey et ajoutait qu'il était plus facile de se débarrasser d'eux que de$ pirates. Le syndic de la corporation des charbonniers félicitant Charles X au sujet de la conquête d'Alger, et faisant allusion à l'opposition des 22<, commençait sa harangue par ces mots: a SirCf te charbonnier est maître chez lui >, et cette allusion coupable était accueillie par un de ces niais sourires si familiers au dernier représentant couronné de la branche aînée des Bourbons. Dans cette croisade delà sottise et des haines ' contre-révolutionnaires contre les libertés publiques, le clergé ne pouvait rester en arrière : sa place était au premier rang ; Il sut la prendre. Lorsque Charles X. à la suite d'un cortège

qui afficha toutes les pompes caduques de laTieille monarchie, se rendit au Te Deum de Notre-Dame au milieu des flots pressés d'une population silencieuses et morne, M. deQuelen, archcTèque de Paris, introduisit dans son discours de félicitation et de réception la phrase suivante : « Sire, que votre « grande âme s'afifermisse : votre confiance dans le divin se* c cours de Marie, mère de Dieu, ne sera pas vaine. Puisse a Votre Majesté en recevoir bientôt une preuve nouveile. c Puisse-t-elle bientôt venir encore remercier le Seigneur « d'autres merveilles non moins douces, non moins éctar^ c tantes l »

L'opinion publique ne se méprenait pas sur le sens de ces coupables insinuations : elle appréciait à leur véritable valeur le roi, le premier ministre, ineptes mannequins d'une cour plus inepte encore, à qui vingt-cinq ans de malheur et d'exil n'avaient rien pu apprendre. Mais sûre de sa force et de soa bon droit, elle attendait.

Quant au roi et à son ministre, ils n'avaient pas besoin des encouragements qu'ils recevaient de toutes parts. Us étaient mémo d'autant plus pressés d'exploiter cette conquête d'Alger, qu'elle commençait à être pour eux un sérieux embarras.

En effet l'Angleterre, qui n'avait consenti qu'avec beaucoup' de peine à l'expédition d'Alger, avait fini par céder dans l'espoir que quelque grand désastre comme ceux qui avaient marqué la plupart des expéditions antérieures contre la Régence, afiEaiblirait d'autant la France. C'était là un de ces buts qu'elle ne perd jamais de vue. Hais le succès avait trompé son attente : l'armée, la flotte avaient rivalisé de zèle et d'ardeur, et uno éclatante victoire avait couronné leurs efforts. L'Angleterre alors protesta contre l'occupation d'Alger, et porta même la hautaine arrogance jusqu'à défier la France de garder cette conquête. La Restauration lui devait trop pour ne pas céder à tant d'exigence : elle avait pu braver l'Angleterre en entrepre* nant l'expédition malgré elle, quand il s'était agi de son inté-* rêt seul ; mais du moment |où celui de la France se trouva en jeu, elle se montra plus traitable. Le ministre Polignac s'aN

tétSL ail projet de transaction suivant qui caractérise trop bien ses vues politiques pour ne pas être signalé. Il fut promis à TÀngleterre que la France occuperait momentanément Alger pour ne pas trop irriter l!opinion publique par un abandon immédiat, et qu'ensuite le port d'Alger serait comblé et qu'on livrerait à la Porte tous les districts occidentaux de la Régence et une grande partie de beyiic de Constantine. Biais trop vivement pressé par TÀngleterre de s'exécuter, il fut obligé de faire le coup d'État du 25 juillet avant d'avoir pu appeler à son aide les bataillons d'Afrique sur lesquels il avait l'intention de s'appuyer. Les ordonnances parurent. On sait ce qui arriva.

Ainsi, si la France a conservé la possession de l'Algérie, c'est à la révolution de Juillet qu'elle le doit. Quant à l'Angleterre, en en exigeant l'abandon du ministère Polignac, elle l'accula dans l'alternative d'un acte odieux ou la nécessite de mettre à exécution ses projets liberticides sans la coopération de l'armée d'Afrique qu'il avait eu l'injurieuse idée de vouloir se ménager pour complice. En cette circonstance^ la jalousie haineuse de l'Angleterre fut une fois du moins utile à la France.

L'armée d'Afrique était loin cependant d'être disposée à seconder les vues du ministère. Elle était dans ce moment violemment froissée par une sorte de déni de justice dont elle ressentait vivement l'injure. Le général en chef avait promis une gratification sur le trésor de la Casbah, et cette gratificatioiL n'avait pas été allouée : il avait adressé au ministère une liste de promotions et de récompenses ; il avait demandé en outre près de quatre cents décorations de la Légion«-d'Honneur ou de la croix de Saint-Louis pour récompenser dignement les officiers et soldats qui s'étaient distingués dans la campagne, et le ministère avait trouvé sa demande exorbitante, n s'était contenté d'envoyer le bâton de maréchal au général en chef, et deux croix de Saint-Louis pour deux oifitiers, Louis de Bourmont et de Bessières, qui étaient entrés \cs premiers dans une redoute à Staouêli. Cette partiaUté avait paru si récoltante que ces deux officiers a^faient déclaré ne

2fi6 ALtMSE.

vouloir porter Icms décorations que lorsqu'il aurai| été re&dtt justice à leurs camarades.

Ce fut au moment où le mécontentement était le plut excité par tant d'indifférence et d'ingratitude envers elle, que l'armée apprit à la fois la publication des fameuses ordonnances, le soulèvement de Paris et la victoire du peuple. Ces troupes sur lesquelles le ministère Polignac avait osé compter pour appuyer ses projets, reçurent ces nouvelles extraordi-* naires avec enthousiasme. Quant au général en chef, il se con« tenta de dire : « Les imbéciles !Ms a sont trop hâtés / » M. de Bourmont ignorait alors que la France n'était redevable de 'celte heureuse précipitation qu'à la jalousie de l'Angleterre.

L'opinion des soldats avait été à peu près unanime sur les événements de juillet : enfants du peuple comme ceux-là même qui avaient vaincu aux barricades, ils devaient partagei leurs sentiments : il n'y eut en eux ni hésitation, ni embarras^ ni regrets. Il n'en fut pas de même parmi les officiers supé* rieurs: quelques-uns, royalistes par calcul, d'autres, ultras par conviction, essayèrent de remuer l'année et parlèrent hautement de venir mettre Paris à la raison. Mais ils trouvèrent peu de sympathie et moins encore d'appui. Le drapeau tricolore parti de Toulon le 6 août, sur la corvette la Cornélie^ futarboré le 17 sur les bâtiments de guerre et de commerce, les forts et les batteries d'Alger. Quelques officiers généraux ou colonek ne crurent pas devoir se soumettre a«i nouvel ordre de choses et quittèrent l'armée : les uns passèrent en Espagne, d'autres en Angleterre, d'autres enfin en France.

Ce départ nécessita une nouvelle réorganisation de l'armée : il s'en suivit un grand relâchement dans la discipline, beaucoup de découragement et d*ennui dans les^troupes. Les Arabes, au contraire, redevinrent plus entreprenants : ils vinrent jusque sur le front des positions françaises tirer sur les soldats qui s'en Écartaient. Pour prévenir ces attaques qui se renouvelaient chaque jour de plus en plus, l'armée fut concentrée \ Alger et dans un rayon de deux lieues. Mais ce système purement défensif ne fit qtt*accrottreraudace«des Arabes. Bientôt, hors du rayon, tous les convois furent enlevés, ies hommes forgés» Ëmbus-

KLGÈSIE. SA7

quéf & portie de fusil ded avant-postes français, les Arabes tuaient en détail tous ceux qui s'éloignaient de leurs quartiers. Le colonel du 2® régiment d'infanterie légère, M. FregcyiUe, fut ainsi assassiné pour s'être hasardé hors du camp. Les Français, en un mot, seulement maîtres des points qu'ib occupaient, n'étaient en sûreté que dans leurs quartiers.

L'esprit d'insurrection ne bornait pas là ses atteintes. À dé^ faut de pouvoirs forts et acceptés, les influences locales et les prépondérances de race commençaient partout à dominer. Le pays tout entier tendait à se constituer d'après elles. Des che& ambitieux affichaient hautement leur espoir de se partage l'ancienne Régence. Chacun d'eux travaillait ainsi à s'assurer une complète indépendance. En attendant, des bandes irrè* gulières venaient jusque sous les murs d'Alger piller les jardins, démolir les fermes et tuer un à un les soldats de l'armée française : le désordre, l'anarchie étaient au comble.

Tel était l'état de la conquête et la situation de l'armée, lorsque le général Clausel, à qui en avait été confié le commandement en remplacement du maréchal Bourmont, arriva à Alger le 2 septembre sur le vaisseau VAlgérisas. Son étatmajor se composait des lieutenants-généraux Delort et Boyer, des maréchaux-de-camp Cassan et Froment, du colonel d'infanterie Marion, du chef de bataillon Brisson, du chef d'escadron Damaud, du capitaine du génie À. Guy et de plusieurs autres officiers de diverses armes.

Le jour même , M. de Bourmont publia l'ordre du joursuivant :

« Officiers, sous-officîers et soldats,

« M. le heutenant-général Clausel vient prendre le coma mandement en chef de l'armée. En s'éloignant des troupes « dont la direction lui a été confiée dans une campagne qui « n'est pas sans gloire, le maréchal éprouve des regrets qu'il « a besoin de leur exprimer. La confiance dont elles lui ont « donné tant de preuves l'a pénétré d'une vive reconnais- « sauce. Il eût été heureux pour lui qu'avant son départ, 8 ceux dont il a signalé le dévoûment en eussent reçu le prix; « mais cette dette ne tardera pas à être acquittée : le maréchal

c en trooye la garantie dans le choix de son snèéêsfeillr. Lès « titres qu'ont acquis les militaires de l'année d'Afrique aa*- « ront désormais un défenseur de plus. »

Tel fut le dernier acte officiel de M. de Bourmont. Promu au commandement de l'armée d'Afrique, quoique moralement flétri d'un de ces tristes antécédents que l'opinion publique ne pardonne jamais, il s'y conduisit en homme qui aspire à se réhabiliter : ses fils le secondèrent dignement. Comme général, sa conduite fut digne d'éloges; comme administrateur, il compromit la conquête, mais c'est à l'impré- Toyance du ministère seul qu'il faut attribuer cette faute capitale. Ce dernier ayait nommé un homme pour conquérir^ cet homme remplit avec honneur sa t&che. C'était au ministère à aviser au reste*

GHAPITRSIY.

Arrivée du général Clanfiel à Alger. «- Création d'un comité administratif. — Vues du ministère français à l'égard d'Alger.» Tittery et son beyiicJt.-* Expédition de TAtlas.» Passage du Téniah de Houzaïa.» Occupation de Hédéah.— - Betour à Alger.— Complément d'organisation intérieure.— Convention entre le général Clausel et le bey de Tunis, relative à la nomination de deux princes tunisiens aux beylicks de Constantine et d'Oran. — Susceptibilité du ministre SébasUani. — Le bey de Tunis refuse d'adhérer à la convention nouvelle.— Violation du territoire d*Oran par Huley-Ali, neveu df l'Empereur de Uaroc. -'- Mesures énergiques du général Clausel, désapprouvées par le ministère. — Embarras du gouvernement français pooi l'occupation de l'Algérie.— Réclamations de l'Angleterre.— Résultat de la fausse politique du ministère français.— Discours du général Clause] sur ht colonisation de l'Algérie. — Le général Clauselest remplacé par k générel Berthezène.,

Le général Clausel, dont la mission n'était pas limitée par des instructions, pensait qu'elle se bornerait à faire connaitre à l'armée les changements survenus dans le gouvernement et à prendre quelques mesures de détail relatives, soit à la conquête, soit à l'occupation militaire de quelques points de la côte. La première partie de sa mission ne souffrit pas de difficultés : Tamour de la patrie et les plus nobles sentiments rem* plissaient les cœurs des soldats, et à peine furent-ils instruits des événements, de leur cause ; à peine eurent-ils la conviction que la patrie rendait justice à leurs nobles travaux et comptait sur eux comme »ur ses autres enfants, que tous^ offi«

ciers et soldats, prêtèrent avec enthousiasme le serment de fidélité à la dynastie nouvelle.

Voici la proclamation que leur adressa le général Clausel :

a Soldats, je viens me mettre à votre tête et vous apprendre les événements qui ont eu lieu à Paris et en France dans les derniers jours du mois de juillet.

<i Charles X ne règne plus ! un attentat des plus coupables, essayé par son gouvernement contre le droit public des Français, Ta fait descendre du trône, après avoir vu périr dans les rues de Paris quelques régiments étrangers, repoussés depuis longtemps de notre territoire par l'opinion des Français et quelques hommes séduits de la garde royale.

« Le pacte qui liait le roi avec la nation a été détruit par les ordonnances du 25 juillet. Le trône est devenu vacant en fait et en droit, et il a été offert par les Chambres au chef de la branche cadette de la maison de Bourbon. La manifestation du vœu de la France ne s'est pas fait attendre, et le duc d'Orléans, déjà lieutenant-général du royaume, règne, comme roi des Français, sous le nom de Louis-Philippe P'.

« Le roi des Français réunit à la légitimité du droit, la légitimité du choix et de la nécessité; tous les partis politiques se sont empressés de faire à la patrie le sacrifice de leurs affections particulières.

a La Charte, lien d'union qu'un sage et auguste législateur avait donnée à la France, cesse d'être une déception, et devient une vérité sous un prince patriote.

« Sous lui, l'armée verra ses droits respectés, la faveur impuissante, la loi sur l'avancement exécutée, la considération et les moyens d'existence assurés aux militaires de tous les grades, après de longs services.

a Soldats, je connais toutes mes obligations envers vous; je les remplirai avec zèle, empressement, et surtout avec l'attachement que je vous porte; mais je connais aussi voS de-v voirs envers j la patrie, et je suis bien convaincu qu'elle vous avouera toujours pour ses fidèles enfants. »

En même temps il a4rQ9sa aux habitants d'Alger la procla*-» goatioawivute;

M ITabifants du royaume d'Alger

u Le puissant roi des Français, Loiiis-Phîlippe P', m^a confié le commandement de Tarmée qui occupe ce royaume et le gouTcrnement des provinces dont il se compose. L'intention du roi des Français est d'assurer pour toujours le bonheur des peuples que nos armes ont soustrait à un joug humiliant, en faisant régner la justice et les lois, en protégeant tous les bons, en sévissant sévèrement contre les méchants, à quelque dasse qu'ils appartiennent.

« Des malveillants ont répandu des bruits injurieux au caractère français, en nous accusant d'une injuste préférence pour certaine classe d'habitants. Ne prêtez point l'oreille à ces insinuations perfides; je promets à tous sûreté et protection, mais j'attends de vous une entière confiance et tout Tappui que vous pourrez me prêter pour faire régner l'ordre et la paix.

a Habitants du royaume d'Alger, votre religion, vos mœurs^ vos usages seront respectés : je ferai droit à toutes vos récla-« mations, je compte que je n'aurai qu'à me louer de votre conduite,* et que vous ne me mettrez jamais dans le cas de vous prouver que ce ne serait pas envain qu'on essayerait de susciter des troubles, soit dans l'intérieur de la capitale, soit au dehors. J'ai déjà ordonné la punition exemplaire de quelques hommes perfides qui ont fait circuler des bruits coupables pour alanner, et qui nous accusaient d'avoir dessein de vous abandonner à la vengeance des oppresseurs dont nous vous avons délivrés. »

Le premier soin du nouveau général fut ensuite de réorga- ,niser l'armée, l'administration, et de former deux bataillons d'indigènes qui prirent le nom de zouaves, et dont le but spécial fut d'être jeté en avant de nos positions comme éclaîreuTS, et d'établir des relations entre l'armée et les tribus de l'intérieur. Les capitaines Maumel et Duvivier en prirent Id commandement. Cette création importante dont tous les conquérants de l'Afrique septentrionale avaient tiré le plus grand parti, devait plus tard servir de jalon à celle de Mackzen^ dont nott» aurons occasion de parler*

%n ALGËRIE.

Dans les gouvernements sans relations extérieures, et qui, comme était alors la Régence d'Alger, n'ont ni années, ni marine, l'administration publique se divise en trois grandes sections principales, embrassant tous les intérêts publics et privés : Tintérieur, la justice et les finances. Trois membres correspondant à ces trois sections composèrent le comité do gouvernement. Ce comité devait s'assembler sous la prési* dence de l'intendant du royaume, qui, sous l'autorité du gè^ néral en chef, décidait des affaires mises en délibération au comité. Un secrétaire-général rédigeant et enregistrant les délibérations, notifiait les arrêtés du général en chef, par ampliation à chacun des membres du comité, et était dépositaire des archives. Tous les arrêtés préparés par les membres du comité, chacun dans leurs attributions respectives, discutés et déUbérés en conseil, étaient pris par le général en chef, sur la proposition et d'après l'exposé de l'intendant qui était chargé d'en suivre l'exécution. Cette centralisation de pouvoirs dans les mains d'un seul, se rapprochait du pouvoir renversé, autant du moins que les mœurs et les lois françaises pouvaient le tolérer. En la consolidant, l'usage eût pu assurer son succès.

Cette administration remplaça avantageusement toutes ces commissions vicieuses dans leur constitution, créées au fur et à mesure des besoins, et dont les attributions mal définies s'étaient réciproquement entravées et avaient amené cette anarchie sociale qui avait caractérisé l'administration de M. de Bourmont.

Peu de jours suffirent pour fixer les idées du général Qausel sur le parti que Ijst France pouvait tirer de sa conquête. Il vit sans peine que le règne des Turcs sur ce pays était à jamais fini, et il resta persuadé que le territoire d'Alger pouvait devenir entre les mains des Français, non seulement la plus importante de leurs colonies, mais encore celle qui pouvait, au besoin, remplacer toutes les autres et avait l'immense avantage de n'être qu'à quelques heures de leurs ports de la Méditerranée. Ses premières dépêches au gouvernement furent icrites dans ce sens, et à la date du 30 octobre, il reçut du

Googfe

ALGERIE. 27a

marêclial Gérard, ministre de la guerre, une note officielle qui lui donnait Tassurance que le gouvernement était déj^ déterminé, à cette époque, à coloniser Alger et à profiter do tous les avantages de la conquête. Cette dépêche est d'autant plus curieuse à consigner, qu« plus tard, sur les jalouses ré-« clamations de l'Angleterre, le général Qausel fut désavoué comme ayant outrepassé ses instructions. En voici quelques passages :

« Général, le gouvernement; déjà déterminé à conserver ta possession d* Alger, a'vuayec'satisfaction par les rapports que vous m'avez adressés qu'il était possible de pourvoira l'occupation de cette ville; eid[es principaux points du littoral de la Régence avec un corps de dix miiié \tommes et des dépenses peu considérables* Ces consideraïimsC ont confirmé dans f intention de fonder, stir ie territoire d'Alger, une inipor^ tante colonie.

«itJne semblable détermination doit être suivie d'un exa« mén attentif de tous les moyens d'améliorer l'état du pays et dé tirer parti de ses ressources, dans l'intérêt de la France combiné avec celui des indigènes. . '. *

« Le gouvernement approuve sans réserve ce que vous avez fait jusqu'ici... Il est également disposé à seconder toutes les mesures qui auront pour but de consolider à Alger la domi-^ nation de la France, en la faisant aimer par ses habitants; mais tout en s'efforçant d'améliorer leur sort,, la France doit chercher dans Alger un débouché pour le superflu de sa po« pulation, des ressources pour son commerce et pour son industrie... nul doute que des combinaisons, auxquelles on aurait soin d'associer l'intérêt des indigènes, pourraient, avec le teinpsy transformer en une vaste colonie la plaine de la Metidja, en refoulant vers le petit Atlas les tribus insoumises* La France trouverait là peut-être la plupart des produits qu'elle tire maintenant de l'Amérique et de l'Inde; elle y trouverait encore un précieux débouché pour ses manufactures. La colonisation du territoire d'Alger sous un régimo libéral est une noble et vaste entreprise dont le succès repose principalement sur vos lumières et sur votre patriotisme, etc.» T. u <8

S74 ALGÉRK,

Cette dépêche bonorait le ministère qui récrivaU : eUe était digne de la politique de la France et de sa fermeté; malheureusementi de funestes influences, qui faillirent porter aux possessions africaines un coup aussi mortel que Tadministration de M. de Bourmont, la firent démentir et désaYouer. C'est ce que nous verrons plus tard.

Les termes de cette dépèche étaient, comme on le voit, si positifs que le général Gausel crut devoir préjuger la question de l'occupation définitive. Pour cela, il était important d'abord de faire une démQnstration qui fût de nature à relever l'honneur de la France auprès des populations algériennes, assurer l'ascendant de ses armes et la sécurité de son armée. Une vigoureuse expédition dans l'intérieur des terres pouvait seule amener ce résultat : elle fut résolue.

La Régence d'Alger se divise, comme on sait, en trois beylicks. Au centre se trouve le beyUck de Tittery , à l'est celui de Constantine, à l'ouest celui d'Oran. Le bey de Tittery, Bou-Mezrag, après avoir, comme on a vu, soulevé les les populations contre les Français, lors de l'expédition de Blidah, avait écrit au maréchal de Bourmont une insolente épitre, dans laquelle il répondait à une invitation de venir à Alger rendre compte de sa conduite par cette bravade : « Atc tendez-moi sous peu de jours : je serai sous les murs d'Alger « avec deux cent mille hommes, et c'est sur la plage orientale « que j'attaquerai votre armée, si vous osez m^attendre. » Le maréchal lui répondit qu'on l'attendrait impatiemment et que, s'il tardait à se présenter, on irait le chercher. Depuis lors, Bou-Mezrag n'avait cessé de commettre les hostilités les plus flagrantes. Le général Clausel avait dès-lors en lui une injure, un parjure et de nombreux griefs à venger. Ce fut sur lui qu'il résolut de porter ses premiers coups.

Sous le nom de province de Tittery, les Turcs désignaient le pays soumis à l'administration du bey résidant à Médéah. Le territoire de cette province, plus large vers l'ouest que vers l'est, n'est pas très étendu. Par sa proximité d'Alger, elle avait subi sans ménagement le régime d'apanages et de juridictions exceptionnelles que les grands dignitaires du pays faisttieot

créer à leur profit dans toutes les parties du pays. Aussi ce beylick était devenu plus compacte, et Tautorité y exerçait une action plus directe sur les tribus qui le composaient ; il y avait, en outre, plus d'esprit d'unité, plus de solidarité et même plus d'habitudes de centralisation que dans les autres provinces de la Régence. Il en est encore de même aujourd'hui.

Cette province réunit toiis les différents aspects de la vie et de la richesse des populations indigènes de l'Algérie, a La partie septentrionale est montagneuse, abondamment arrosée, pourvue de beaux bois. La plupart des montagnes possèdent des carrières à plâtre qui sont exploitées avec avantage, de ^ riches bancs d'ardoises que l'avenir utilisera sans doute, des mines de cuivre dont les Romains tirèrent un grand parti. Une exploration attentive de l'Atlas a déjà révélé d'autres ressources minéralogiques d'une belle espérance ; enfin on y trouve des eaux thermales dont les propriétés médicinales sont si puis* santés, que les Arabes eux-mêmes en ont été frappés et en ont porté au loin la renommée. Dans la partie méridionale, le terrain est moins accidenté, plus découvert, mais il reste de la plus admirable fécondité : de vastes plaines fournissent chaque année d'abondantes moissons qui foiH-nissent des grains aux tribus les plus éloignées du Sahara; auprès des eaux se forment des prairies naturelles qui permettent aux habitants d'élever de nombreux troupeaux. Ainsi l'eau, le bois, la fécondité du sol, richesses si rares et si précieuses en Afrique, surtout lorsqu'elles sont réunies, rien ne manque à la province de Tittery. La population est répartie sur ce territoire d'après les habitudes propres de chaque race. Dans la contrée montagneuse, on rencontre les Kabyles en majorité, mais en rapports plus fréquents avec les autres races ; ils ont, dans cette province, allié à leurs goûts sédentaires quelques-unes des habitudes de la population agricole. A côté des vergers d'oliviers et de figuiers, on voit des champs de blé et d'orge. Dans la partie du pays qui est plus ouverte, se sont fixés les Arabes laboureurs, se livrant principalement à la grande culture et à l'éducation des bestiaux. Mais pour eux aussi le voisinage des Arabes nomades a donné à leurs mœwr& un nouveau caractère :

ils sont plus hardis, plus portés aux échanges et au commerce que dans les autres provinces. Enfin, si on sort du Tell, la population nomade du Sahara offre à l'observateur attentif des mœurs nouvelles à étudier. Ces tribus de pasteurs qui cherchent dans le mouvement une garantie à leur indépendance, n'ayant pas, la plupart, de territoire déterminé, parcourent annuellement des distances considérables pour venir chercher leurs approvisionnements chez les tribus agricoles et vendre leurs denrées dans des marchés hebdomadaires qui sont affectés soit aux tribus d'un même outhan ou de divers. Ces marchés, où on ne venait d'abord que pour vendre et échanger les produits, sont devenus, avec le temps, une sorte d'assemblée publique et ont pris un caractère politique très important. Dans un pays privé de voies de communication, habité* par des populations mobiles et disséminé par petits groupes sur de grands espaces, l'autorité sut tirer parti de ces marchés, où le besoin d'abord, l'habitude ensuite, amenaient chaque semaine des représentants des plus petites fractions des tribus pour se mettre en rapport avec l'ensemble des administrés et surveiller l'état général des esprits ; car c'est le jour de marché que les Arabes recherchent les nouvelles et les propagent : c'est là que se forme, ce qu'on appelle dans les villes européennes l'opinion pubhque. Lorsqu'un derkaoui (révolté) voulait organiser une insurrection, lorsque la guerre sainte était déclarée, c'était sur le marché qu'on venait établir la tribune pour s'adresser aux passions de la multitude. Pour le kaîd, la présidence et l'active surveillance de ces assemblée^; était un des principaux attributs de sa charge. C'est là qu'il pouvait se faire reconnaître par sa tribu, qu'il faisait publier les ordres généraux émanés du bey, qu'il faisait connaître l'époque de la perception des impôts et le mode de répartition , qu'il annonçait les expéditions pour lesquelles les goums étaient convoqués. Dès qu'une tribu refusait obéissance et se mettait en rébellion ouverte contre le gouvernement, une proclamation publiée danstouslesmarchésde la province déclarait les coupables hors la loi et leur interdisait la fréquentation des marchés. Les membres de la tribu proscrite qui se présentaient

étaient saisis et emprisonnés ; leurs biens étaient confisqués. Cette mesure, appliquée avec sévérité , ne manquait jamais d'amener les coupables à composition après quelques semai-nés ; car la fréquentation des marchés n'est pas seulement pour les Arabes une nécessité pour écouler leurs produits, mais c'est aussi un besoin impérieux, une habitude irrésistible. C'est sur le marché qu'ils rencontrent leurs parents, leurs amis; c'est là que se discutent les alliances et les hostilités, et que se forment ces relations qui établissent quelque solidarité entre les tribus voisines. On comprendra dès lors la police rigoureuse établie par les kaïds pour ne rien ignorer de ce qui s'y passait, pour connaître exactement ceux qui venaient et ceux qui étaient absents, ce qu'on vendait et ce qu'on achetait. Ce Jour-là, du reste, tous les chefs moraux et politiques des tribus se rencontraient : le kaid, le kadhi, les scheicks, les tolbas (qui récitent le Coran et apprennent aux enfants à lire et à prier), les marabouts, qui vendent des talismans pour la guérison des maladies et font des conjurations pour favoriser ou trouver des entreprises.

L'emplacement de ces marchés constituait pour le gouvernement une des plus hautes combinaisons administratives. Les Kabyles des montagnes et les Arabes nomades du désert n'étaient presque toujours contenus que par la nécessité qui les amenait sur les marchés de l'intérieur pour écouler leurs huiles, leurs savons, leurs fruits secs, etc. ; les autres pour échanger leurs laines et leurs bestiaux contre des grains. Toutes ces tribus qui, par les difficultés de leurs montagnes, l'éloignement de leur territoire, leurs habitudes nomades, croyaient échapper à l'action de l'autorité centrale et vivre indépendantes, étaient cependant obligées de payer des droits de marché comme une sorte de compensation des autres impôtsauxquels elles n'étaient pas soumises. Combien de fois, après avoir bravé et même après avoir vaincu les troupes des beys, ces populations forcément tributaires des marchés de l'intérieur, ont été obligées de demander grâce et d'acepter les plus dures conditions. Cet état de choses fait bien comprendre pourquoi le principal effort des Turcs a toujours été d'arriver à uae rigoureuse or-

278 ALGÊWE.

ganisatîon des tribus agricoles et â rétablissement intelligent du makhzen auprès des grands marchés et des principales routes (1). »

Sous la domination turque, la province de Tittery obéissait à un bey nommé par le Dey d'Alger, sans autre règle que son intérêt, son affection ou son caprice. Selon l'usage, son choix tombait ordinairement sur le candidat qui offrait les plus riches présents aux membres influents du Divan , aux dignitaires de rOdjeac ou au Dey. Le bey résidait à Médéah, qui n'était cependant pas la capitale de la province et que peuplaient quatre ou cinq mille Turcs, Hadars ou Koulougtis retirés du service. La ville était administrée par un hakem turc relevant directement de l'agha d'Alger et choisi par lui. Le bey n'avait d'autorité ni sur le hakem ni sur les habitants de Médéah ; il n'avait pas même le droit de rendre la justice dans l'intérieur de la ville ; il donnait ses audiences chaque venidredi dans les environs. Puis, la plupart des habitants de la ville. inscrits parmi les spahis, dont les fonctions étaient héréditaires, constituant une espèce de caste militaire à laquelle les Arabes étaient très fiers d'appartenir, et qui, ne reconnaissant d'autre autorité que celle de leur agha, formaient une sorte de troisième pouvoir qui ajoutait parfois par sa turbulence de nouveaux conflits d'autorité à ceux qui s'élevaient souvent entre le chef de la ville et celui de la province.

Quant à l'organisation de l'administration des tribus, elle était dans la province de Tittery la même qu'ailleurs. Au-dessous du bey commandant la province, était lekaïd commandant la tribu, puis le scheick, chef de la ferka, et enfin le chef des douars. Les tribus formaient vingt-un outhans. Les ordres pour la perception des impôts émanaient du bey : les kaicb et les scheiks les répartissaient et les percevaient. Les cava*

(I) Tableau de la sitUiUion des établissements français en Algérie, 48i3-ii. !9ous avons cru devoir donner avec, détail ces curieuses énondations sur rim«* portaneedes marchés de la province de Tittery, qui, du reste, peuveul M rapporter à tous les marchés^de lintérieur, d'abord parce que c'est un bon m^ dèie à imiter, ensuite parce que c'était uu des plus puissants moyens d'acUoa de la dofflinaUon turque.

lien des Âbid et des douar constituaient le makhzen , le$ mekahlia du bey ; les spahis des kaïds composaient la force publique permanente de la province* Dans les occasions graves le bey convoquait les goums des tribus.

Telle était l'organisation de la province que Tannée fran-* çaise allait envahir.

Huit mille hommes composés de douze bataillons pris dans les divers régiments de l'armée, deux escadrons de chasseurs, un bataillon de zouaves, deux compagnies de sapeurs, une batterie de campagne et six pièces d'artillerie de montagnes formaient le corps expéditionnaire placé sous le commandement immédiat du lieutenant-général Borey, divisé en trois brigades sous les ordres des généraux Âchard, Hurel et Monckd'Uzer. Les opérations étaient dirigées en personne par le gé« néral Clausel. Le 17 novembre, l'armée se mit en marche. Avant de partir pour cette expédition, le général Clausel avait proclamé la déchéance du bey deTittery et avait nommé pour son successeur un Maure, qui s'était montré dévoué aux Français, Moustapha-ben-Amar.

Le corps expéditionnaire arriva jusqu'à Bouffarick sans avoir été inquiété. Les éclaireurs français n'avaimt pas même découvert au loin ces groupes isolés d'Arabes qui sont un indice toujours certain d'hostilités prochaines. Mais dès que la colonne fut arrivée en vue de Blidah, on vit se déployer sur un front d'une demi-lieue une ligne d'Arabes à cheval et en armes. Le motif de cette dânonstration ne pouvait être douteux. Le général Qausel fit déployer ses colonnes sur un front aussi étendu que celui des Arabes et se préparait à marcher sur eux, l'artillerie en avant, lorsqu'on annonça un parlementaire. « — Je viens te dire, dit-il au général, que nous som- € mes décidés à te refuser l'entrée de notre ville; ce n'est pas € à nous que tuas affaire, c'est au bey de Tïttery : ainsi porte- € toi sur Médéah et laisse-nous tranquilles si tu veux éviter « notre colère. » Il lui fut répondu que, puisqu'ils se montraient en ennemis, les Français n'avaient pas Tliabitude de laisser des ennemis derrière eux et que leur ville ^rait occtt« pée le jour méme«

En effet la brigade Monck-d'Uzer reçut immédiatement Tordre de s'avancer directement par la route d'Alger, tandis que la brigade Achard, tournant la ville par la droite^ devait l'attaquer pair le point qui se trouve entre le chemin de Go^ léah et de Médéah. L'ennemi, dont la droite était appuyée à l'Atlas et la gauche au chemin de Coléah, se dissémina alors sur plusieurs points et une partie s'embusqua dans les jardins d'où elle ne cessait de tirailler de derrière les murs et les haies. Le terrain était en outre couvert d'épaisses broussailles, d'accidents nombreux qui rendaient la marche des colonnes diCBcile et dangereuse. Mais le hardi mouvement ordonné par le général en chef avait d'abord un peu déconcerté les Arabes, et ensuite avait été exécuté avec tant de résolution par les troupes françaises, malgré le feu de tirailleurs si meurtrier de ' l'ennemi, que les deux brigades étaient arrivées presqu'en même temps au mur d'enceinte de la ville. Une compagnie de voltigeurs, commandée par le lieutenant Hugues, l'escalada sans même qu'il eût été besoin de faire brèche, mit en fuite les Arabes qui le défendaient et ouvrit aux deux brigades les portes de la ville que les habitants avaient évacuée.

C'était pour la seconde fois que les jardins deBlidah avaient servi aux Arabes pour faciUter ces embuscades de tirailleurs •cachés derrière un mur ou une haie, tuant à bout portant les soldats français et échappant sans peine à toute poursuite par la connaissance parfaite qu'ils avaient des accidents du terrain et des localités. Le général Clausel ayant jugé prudent d'occuper Biidah', ordonna d'abattre immédiatement ces jardins qui, plantés de figuiers séculaires, d'orangers, de citronniers, d'oliviers, de légumes de toute sorte, étaient la principale richesse du pays, mais par leur voisinage de la ville en rendaient prèsc]ue la défense impossible.

Lorsque les habitants, qui s'étaient silencieusement assit» sur les collines des environs, attendant avec anxiété ce qui alla il se passer, virent la hache des sapeurs français abattre impitoyablement ces riants jardins qui étaient leur seule richesse, ih poussèrent des cris lamentables et envoyèrent une députalion au général pour le supplier de respecter ces arbres plan-*

ALGERIE. 2Si

(espar leurs pères. Mais leur demande était inadmissible : avec un ennemi comme les Arabes et des lieux d'embuscade si rapprochés des murs de la ville, Blidah n'eût pas été tenable pour les Français.

Parmi les tribus qui avaient non seulement pris la plus grande part aux démonstrations hostiles de la ville, mais qui encore avaient forcé les habitants de Blidah à s'y associer, était la tribu kabyle des Beni-Salah. Une razzia fut dirigée contre elle. Deux bataillons furent chargés de cette operation. Les soldats français, qui avaient à venger la mort de tant de leurs camarades tués à bout portant par des ennemis invisibles qui, à l'arrivée du corps expéditionnaire à Blidah, avaient pu échapper à toute atteinte à -la faveur des haies, des arbres, des murs derrière lesquels ils s'étaient tenus embusqués, exercèrent d'affreuses et terribles représailles. Toift ce qui se présenta en armes fut tué sans pitié ; les cabanes, les tentes furent pillées ou incendiées, les silos vidés, les troupeaux dispersés ou pris, les champs ravagés, les plantalions arrachées. Soixante prisonniers qu'on avait surpris détournant de son lit le torrent qui arrose Bhdah ou tirant sur des soldats du train, furent amenés au quartier-général et condamnés à être fusillés par groupes de quatre ou cinq. Pendant le cours de cette exécution, ceux qui attendaient leur tour, regardaient flegmatiquement tomber leurs camarades et, accroupis sur leurs talons, priaient ou fumaient sans paraître se douter que le même sort leur était réservé. Parmi eux était le muphti de Blidah : c'était un homme de cinquante ans environ ; sur sa physionomie expressive et mobile perçait un sentiment d'ironie amère très caractérisé. En marchant froidement au suppUce, il laissa tomber ces mots : « Celui qui fait du bien ne devrait pas recueiUir du mal ; je « m'étaissacrifié pour les chrétiens! à ma voix les tribus des « environs allaient se rallier à eux et ils me fusillent! que la « volonté d'Allah s'accomplisse! »

Ces paroles rapportées au général Clausel par un interprète firent suspendre l'exécution. Le muphti fut amené devant luii et il déclara, qu^en ^fRpt, il était sur le point de ral-

lier aux Français quelques tribus kabyles lorsqu'il avait été pris. Mis en liberté sur parole, il prouva la vérité, de ce qu'il avait avancé : il revint quelques heures après avec quatre chefs kabyles qui promirent de ne plus porter les armes contre les Français. Le résultat de ces promesses fut de faciliter pour le moment la marche de Tarmée.

Le 2O9 Tarmée se dirigea sur Médéah. Deux bataillons et deux pièces de canon, sous les ordres du colonel Rulhières, furent laissés à Blidah pour assurer les communications du corps expéditionnaire avec Alger. Intimidés par l'attaque vigoureuse de la veille, les Kabyles accouraient au-devant de Tarmée et lui fournissaient des vivres en abondance. Ils se montraient même fort peu favorablement disposés à l'égard du bey de Tittery, et donnaient les renseignements les plus précieux sur ses forces et les positions de son armée. Ce fut par eux, en effet, que le général Clausel apprit que Bou- Mezrag attendait l'armée française, avec six mille hommes et deux pièces de canon, au Ténia de Mouzàia, formidable gorge de la première chaîne de l'Atlas qu'il fallait nécessairement franchir pour arriver à Médéah. La colonne arriva en vue des défilés le 21.

Le col ou Ténia de Uouzaia est une coupure de cinq pieds de large environ et où deux hommes à peine peuvent passer de front. La route qui y conduit est un étroit sentier, suivant par une pente rapide la rive droite d'un torrent profondément encaissé. Des ravins profonds, dont les eaux viennent se déverser dans le torrent, coupent en maints endroits cette route et ont pour berges des plateaux qui la dominent au loin. Bou- Mezrag avait assez habilement échelonné ses troupes jusqu'à une distance de trois kilomètres dans les gorges et sur ces plateaux. Un corps de trois mille hommes, placé à droite et à gauche du col, gardait la position principale : des Arabes armés occupaient toutes les hauteurs. Le bey avait pris en personne le commandement de toutes ces troupes ; son agha et son fils commandaient sous ses ordres.

Ce formidable passage paraissait infranchissable; mais la vue de ces obstacles même ne fit qu'irriter l'impatience des

soldats français. Ils demandaient le signal de l'attaque à grands cris. Avant de le donner, le général Clausel leur adressa l'al^ locution suivante :

a Soldats y « Nous allons franchir la première chaîne de TAtlas, plan- « ter le drapeau tricolore dans l'intérieur de TAfrique et « frayer un passage à la civilisation, au commerce et à Tin-a dustrie. Vous êtes dignes, soldats, d'une si noble entreprise ; « le monde civilisé vous accompagnera de ses vœux.

a Conservez le même bon ordre qui existe dans l'armée. « Ayez le respect le plus grand et le plus soutenu pour les a populations, partout où elles seront paisibles et soumises: « c'est ce que je vous recommande.

« Ici j'emprunte la pensée et les expressions d'un grand a homme, et je vous dirai aussi que quarante siècles vous a contemplent! »

Vingt-cinq coups de canon que tira l'artillerie servirent de signal et de célébration du passage par une armée française de cette chaîne de l'Atlas qu'avaient franchie avant elle les armées de Carthage et de Rome. La brigade Achard, immédiatement suivie par l'artillerie de montagne, marchait en tête. La brigade Monck-d'Uzer avec la cavalerie était en seconde ligne; venaient ensuite les bagages et la brigade Hure) qui formait l'arrière-garde. En peu d'instants, les soldats ^ disséminés sur les pentes les plus abruptes des montagnes, poussèrent devant eux, comme un troupeau, ces flots d'Arabes disséminés sur tous les mamelons. Us prirent possession de l'Atlas, tantôt en tiraillant, tantôt à la baïonnette, toujours en chantant victoire. Mais la position principale, celle du Ténia de Mouzaïa, était toujours au pouvoir de l'ennemi, et il était physiquement impossible de l'attaquer de front. Les bataillons des 14% 20^ et 28* reçurent ordre de tourner le col ea gagnant les crêtes de gauche et de prendre l'ennemi à revers. Cette manœuvre était hardie, mais d'un résultat certain, si' elle pouvait s'exécuter. En effet, les soldats qui, depuis près de trois heures, n'avaient cessé de combattre en gravissant des monts» mourant de ssif, accablés par la chaleur, avaient alors

à gravir des crêtes des plus abruptes, au milieu d'une gîèle de balles et de pierres. Rien ne ralentit leur ardeur : ils marchent en droite ligne sur les crêtes et parviennent à en débusquer les Arabes. De là, faisant un feu plongeant sur les troupes (jui gardaient le col, ils jettent dans leurs rangs un peu de désor* dre et d'effroi. Saisissant ce moment avec habileté, le général Achard, arrivé à l'entrée du col avec un bataillon du 37*^ fait déposer les sacs et battre la charge. Ces braves s'élancent par ce sentier tortueux et étroit sur le feu roulant de l'ennemi. Arrivés à la gorge, une décharge de mitraille porte un peu d'hésitation et de trouble dans leurs rangs; mais vigoureuse* ment soutenus par quelques compagnies du 14% ils s'élancent en avant avec une nouvelle ardeur et franchissent le col. Dès ce moment, la déroute de l'ennemi devint complète , et les soldats français n'eurent qu'à poursuivre et à frapper. Au coucher du soleil, le drapeau de France flottait sur toutes les hauteurs.

Tel fut ce passage du Ténia de Mouzaia, un des plus beaux laits d'armes de l'armée d'Afrique, exécuté contre un ennemi supérieur en nombre et ayant l'avantage de toutes les positions. Cette journée fut cependant meurtrière : les Français perdirent plus de deux cent cinquante hommes tués ou mis hors de combat; mais elle frappa de terreur les Arabes et les Kabyles, qui considéraient ce passage comme impossible, défendu comme il l'était. Plusieurs chefe kabyles se présentèrent le même jour au général Clausel, et en lui renouvelant leur promesse de ne pas se battre confiée les Français, ils lui dirent : « Dieu est avec toi. ^

De là jusqu'à Médéah, les tribus démoralisées ne firent aucune résistance. La brigade Monck^'Uzer avait été laissée à la garde du Ténia de Mouzaïa où l'on avait dressé une grande ambulance pour les blessés. Le général en chef arriva à Médéah, le 22, au soir, avec les brigades Achard et Hurel. Le bey Bou-Mezrag s'était réfugié, à quatre lieues de Médéah, dans un marabout, espèce de lieu d'asile, d'où il n'osait sortir par crainte des Kabyles, toujours assez disposés à tomber sur le vaincu, quel qu'il soit, et à le pillen I^es chefs du hakem do

Bfédéah firent leur soumission au général ea chef qui possession de la Yille. La plupart des habitants, qui en étaieu eortis et s'étaient retirés sur les hauteurs environnantes où ils attendaient révènement, tranquillement assis sur Therbe par groupes ou par familles, ne firent aucune difficulté de rentrer dans leurs demeures, dès qu'ils eurent reçu l'assurance que les propriétés et les femmes seraient respectées. Us parurent même au fond plus portés* à se réjouir du désastre du bey qu'à le déplorer.

On a déjà vu quelle était l'organisation de la province de Tittery, et celle de Médéah en particulier. La ville est située sur un des affluents du Mazafran, au centre d'une chaîne de montagnes dont les nombreuses ondulations offrent l'aspect d'une mer houleuse qui se serait tout-à-coup pétrifiée. Elle est bâtie en moellons; les toits des maisons sont recouverts en tuiles; sa population est de six à sept mille âmes. Un mur d'enceinte, construit en pierres, entoure la ville alimentée par un bel aqueduc. En approchant de Médéah, l'œil est trompé par la disposition des Ueux, l'aspect du terrain, la vue d'arbres de la même espèce, du même port, de vignes plantées et cultivées de la même manière que dans les contrées méridionales de la France. On se croirait transporté dans un village du Languedoc. Médéah est à onze cents mètres au-dessus de la mer et à seize Ueues environ d'Alger.

Le premier soin du général Clausel fut d'installer le nouveau bey Moustapha-Ben-Omar, fort dévoué aux Français, mais malheureusement Maure, et par cela seul blessant trop directement les susceptibilités nationales des Arabes et des Kabyles qui ne reconnaissent sincèrement d'autre aristocratie que celle de leurs scheicks. Cependant le nouveau bey fut félicité et reçut les présents d'usage ; les boutiques de la ville se rouvrirent; les travaux ordinaires reprirent leur cours accoutumé, comme si la ville n'avait pas changé de maître.

Pendant ce temps, l'ancien bey Bou-Mezrag, toujours enfermé dans son marabout avec ses mekaliah, n'osait en sortir i par crainte des Kabyles, qui n'aimaient pas plus les Turcs que les Français^ Il connaissait assez ces farouches montagnards

286 ALGËRIE.

pour savoir qu'il ii'aTsdt à attendre d'eux ni pîtié, ni merei: il avait été bey ; il était Turc, vaincu, probablement chaîné de riches dépouilles : c'était plus qu'il n'en fallait pour éveiller la haine et la cupidité des Kabyles. Cerné de tous côtés par ses anciens administrés et ne doutant nullement de leurs in« tentions, quoique aucune démonstration hostile n'ait eu lieu de leur part, il fit demander au général Glausel s'il voulait le recevoir comme prisonnier de guerre lui, sa famille et sa suite. Le général y consentit, lui envoya un sauf-conduit et le reçut prisonnier dans la maison même où quelques jours au* paravant il régnait en maître. Bou«Mezrag lui prit la main qu'il porta trois fois à ses lèvres avec le plus grand respect, en lui disant: a Pardonne-moi, pardonne-moi, pardonne-moi!» — a Un homme qui a trahi ses serments mérite-t-il le par* « don? lui demanda sévèrement le général, p — « J'ai commis a une grande faute, reprit Bou-Mezrag, sans répondre à la A question, mais sans elle tu n'aurais pas eu la gloire de me a vaincre sur l'Atlas et de planter tes drapeaux triomphants a sur les cimes les plus élevées de nos montagnes, b Cette flatterie était adroite, elle lui valut son pardon« Le 26, la colonne expéditionnaire partit de Médéah, après avoir avoir laissé au nouveau bey Mustapha douze cents hommes de troupes françaises sous les ordres du colonel Manon, queU ques canons et une milice locale qui paraissait assez dévouée» Elle reprit la route d'Alger, rallia au col de Mouzaïa la brigade Monck-d'Uzer et arriva près de Blidah sans avoir rencontré un seul ennemi. Les tribus qui étaient sur la route avaient au contraire arboré sur les hauteurs, en signe de paix, de petits drapeaux blancs que gardaient quatre hommes. Mais il n'en était pas de même à BUdah. Pendant l'absence du corps expé« ditionnaire, le colonel Rulhières avait été attaqué par huit à dix mille Kabyles commandés par Ben-Zamoun. La garnison, forte à peine de huit cents hommes, avait failli être sérieuse* ment compromise. Les Kabyles, après avoir attaqué sur plusieurs points à la fois, étaient parvenus à pénétrer dans quel*^ ques quartiers et à planter leurs drapeaux sur le mur d'enceinte.» VnQhaf<U« uwœuvredu colonel Ruihières sauva lagarnisoa«^

Pendant quM tenait tête au gros des assaillants, il détacha deux compagnies de grenadiers pour les prendre en queue. Ces brayes les chargèrent intrépidement à la baïonnette, les refoulèrent sur les troupes du colonel Rulhières qui les reçu« rent àbout portant par un feu nourri de deux rangs : surpris de cette attaque imprévue, assaillis en tète et en queue, et croyant avoir affaire à toute l'armée française, les Kabyles s'enfuirent en désordre vers la Mitidja. Malheureusement un détachement de cinquante artilleurs qui venaient d'Alger chercher des munitions, traversait la plaine en ce moment et tomba au milieu du corps des Kabyles. Enveloppés de toutes parts et trop faibles pour se défendre avec avantage, ils furent tous massacrés après une héroïque résistance.

Le corps du général Gausel arriva à Blidah sur ces entrefaites : la ville était dans cet état de désordre qui suit une vive attaque : les rues étaient jonchées de cadavres; les mis* seaux teints de sang; des maisons incendiées brûlaient encore. Les habitants de Blidah s'étaient , dans cette circon-* stance, montrés fort dévoués aux Français; ils avaient combattu dans leurs rangs et beaucoup d'entre eux avaient trouvé la mort en défendant leur ville.

Cette attaque des Kabyles était un fait très significatif ; elle servit à prouver au général en chef que ce serait inutilement compromettre un corps de troupes que de l'isoler sans ur-> gente nécessité ; telle eût été le sort d'un corps laissé à Blidab dont l'occupation n'offrait aucun avantage immédiat. Il résolut en conséquence de faire évacuer la ville ; mais les habitants, souvent pillés par les Kabyles et qui avaient alor» d'autant plus de raison de les craindre qu'ils avaient gêné-* ralement fait cause commune avec les Français, demandèrent avec instance à suivre l'armée et à se mettre sous sa protection. Cette demande fut accueillie avec d'autajit plus d'empressement, qu'elle établissait un précédent qui pouvait avoir une grande influence sur l'avenir de la domination française: Celle de lui rallier les populations faibles.

Le 30, le corps expéditionnaire rentra à Alger, tratnant à sa ïmte la population de Blidah qui a'était mise M>uft m proteo

tion, et Tex-bey de Tittery» vêtu avec magnificence, placé au milieu d'un détachement de gendannerie et suivi de sa famille et de ses janissaires désarmés. Peu après Bou-Mezrag fut envoyé 6n France où, après avoir résidé quelque temps, il obtint de se rendre à Smyrne.

Avant de marcher sur Médéah, le général en chef ne pouvait compter que sur l'obéissance et la soumission de la ville d'Alger et de quelques tribus voisines. L'expédition de l'Atlas, sagement conçue et conduite avec habileté, assura la domination de la France sur kt totalité des tribus de l'arrondissement d'Alger et en grande partie sur le beylick de Tittery. Les avant-postes français perdirent alors de vue les murailles d'Alger autour desquelles ilsétaient restés groupés jusqu'alors. Elle fut suivie de deux faits d'une haute importance, de la création d'une garde nationale à Alger et d'un commencement de colonisation qui, pour n'avoir pas été heureux, a ouvert la voie à des entreprises de même sorte suivies avec un peu plus de persévérance et plus favorisées par les circonstances.

Au retour de l'expédition, le général Clausel s'occupa activement d'organiser l'administration du pays. En cela il fit preuve d'un tact et d'une habileté qui n'ont pas été imités depuis; il sut se défendre de cette manie si déplorable et si fatale d'administrer tout à la française, d'appliquer à tous pays, sans égard à aucune différence , des idées, des formes administratives modelées sur celles de la métropole et qui a fait de la France, la nation la plus inhabUe de toutes à coloniser. Nous aurons l'occasion d'exposer plus tard les effets désastreux de cette incurable manie.

Le conseil municipal, composé de notables du pays, fut pris indistinctivement dans la nation maure et la nation juive. D fut purement consultatif et le pouvoir dirigeant résida dans un commissaire du roi. Cette machine administrative, composée d'éléments aussi hétérogènes que le Maure et le Juif, n'était pas sans reproche, mais elle suffit pour remé«dier à l'anarchie du moment.

Uojrgaiûsatioa judiciaire offrait plus de difficultés. Par la

chute du gouTernement turc], le cours de la justice s'était trouvé forcément interrompu. Cette population indigène ac-courue de toute part, depuis l'expédition de l'Atlas, pour se placer sous la protection des armes françaises, réclamait une juridiction spéciale. Une situation nouvelle avait rendu nécessaire de nouveaux moyens de répression. Sans repousser entièrement tout précédent, ces moyens devaient être combinés de manière à substituer le frein de l'équité à un régime de terreur. Il était indispensable surtout de pourvoir à l'exercice da la justice en évitant d'altérer le fond des jurisprudences musulmanes et hébraïques. Il s'agissait, en un mot, d'avoir un tribunal qui pût décider entre les Maures et les Juifs récemment émancipés, et les Européens dont la situation nouvelle rendait insuffisante la coutume de faire ju« ger toutes les causes entre chrétiens par les consuls de chaque nation.

Cette opération n'était pas facile et fut marquée, dès son début, par une de ces tentatives ridicules qu'on aurait peine à croire si elle ne s'était passée de nos jours. Un homme de loi, venu de France, dûment commissionné parle ministère, profondément imbu des formes de procédure française, voulut l'établir en Algérie, accompagnée de tout son cortège d'huissiers, d'avoués et d'avocats. Cet homme était loin de se douter que cette forme, qui emporte presque toujours le fond, est la plaie la plus hideuse de laciviUsation européenne; il ne soupçonnait pas que dix-huit siècles avant, Yarus ayant voulu introduire dans la Gaule cette même forme, qui était aussi une des plaies de la civilisation romaine. Tacite l'a stygmatisé, pour ce fait, d'un de ces mots que nous ne reproduirons pas, tentés que nous sommes de nous demander à quoi sert l'histoire? Quoi qu'il en soit, cet essai fut tenté : toute l'économie judiciaire fut bouleversée de fond en comble, et, après quelques jours d'expérience, l'homme de loi recula luimême devant le ridicule et l'impossibilité de sa tentative. Cétait là un des premiers effets de cette fatale manie si juste* ment reprochée aux Français et dont nous avons déjà parlé. I#e général Clausel, l'intendant baron Volant n'avaient épar* T. I. 19

gné ni les obsenrafiom ni même les sarcasmes pour détourner rhomme de loi de son malhem^eux essai, dont le résultat immédiat fiit d'ajouter un grand désordre à ceux auxquds on atait eu à peine le temps de remédier jusqu'alors, et de faire croire aux indigènes que les Français étaient plus inhalnles à administrer que les Turcs. Cette idée, toute naturelle chez des populations qui ont pour la justice une sorte de vénération, a eu une grande part d'influence sur les difficultés qui ont surgi par la suite.

Pour réparer les désastres de cette malencontreuse tentative, il fallut revenir aux précédents, et surtout ne pas perdre de \ue que les lois musulmane et hébraïque, puttant toutes leurs dispositions et souvent leur texte les unes dans le Coran, les autres dans TÂncien-Testament, cette jurisprudence, que Ton peut appeler dogmatique, ne connaît que la lettre de la loi. Les musulmans furent rendus à leurs juges naturels, le kadi maure assisté des muphtis : on étendit sa compétence au criminel comme au civil; ses jugements furent sans appel et en dernier ressort. Les Juifs furent renvoyés par devant leurs rabbins jugeant sans appel au criminel comme au civil. Les causes entre les musulmans et les juifs furent portées en pre« mière instance par devant le kadi maure ; et cependant, pour ne pas les laisser à la merci de leur ancien maître, la faculté de l'appel leur (ut ouverte, et ces appels portés par devait la cour de justice composée de Français. Cette cour connaissait en outre de toutes les causes entre Français mais avec faculté d'appel en France, entre les indigènes et les étrangers de tou« tes les nations qui ne seraient pas sous la juridiction de leur consul. Enfin l'instruction fut orale, les parties appelées à se défendre elles-mêmes, et, en cas d'absence, par un fondé de pouvoirs ; mais le ministère des avoués et des avocats fut for-^ mellement interdit.

Quant aux délits de simple police et ceux de police œrrec<tionnelle, le commissaire-général fut rendu juge des premiers comme le sont en France les maires et les juges de paix, et des seconds, comme le sont les tribunaux de première instance* Une juridiction exceptionnelle réglait les cas où il serait porté

atteinte aux penonnes et aux propriétés des Français par les indigènes.

Cet ordre de juridiction mixte concilia habilement tant d'in« téréts étrangers entre eux. Tout rentra dans Tordre: l'action de la justice passa inaperçue et les causes se aidèrent sans qu'il s'élevât une seule plainte. Il eût été politique d'en con^ server l'économie, de se tenir rigoureusement en garde con« tre les suggestions qui tendraient à l'altérer ; mais, en France, les préjugés et les routines sont plus forts que tout. Cet ordre assez heureusement modifié dans quelques*unes de ses parties accessoires, a été malheureusement dénaturé dans ses parties principales. On n'y a pas encore exclusivement introduit la forme dé procédure française, mais on y marche à grands pas. Bientôt, comme en France, le talent d'un avocat ou d'un avoué y sera plus une garantie de justice que de bon droit, et les habitants de l'Algérie, à qui on a tant de h&te d'inoculer laièpre la plus hideuse du vieux monde, (1) pourront dire comme cet Athénien dont parle Diodore : <x Si le jour des jeux olympiques j'étais accusé d'avoir arrêté le lever du soleil pour empêcher le peuple de s'ébahir, je fuirais jusqu'au fond de la Thrace, si je ne trouvais un avocat assez habile pour me tirer d'afiTaire. »

Les autres branches de l'administration : police, octrois, domaines, tributs des provinces, impôts, furent également organisées et régularisées avec sagacité.

Pendant que, dans la province d'Alger, au désordre et à l'anarchie succédaient l'ordre et la régularité, il n'en était pas de même dans celles d'Oran et de Constantine. Le bey de Constantine avait refusé de se soumettre, et le bey d'Oran, quoiqu'il eût reconnu la domination française, n'avait pas assez de forces pour maintenir la tranquillité dans la province qu'il gouvernait. Il était à la fois attaqué par les Arabes de la province et par le neveu de lempereur de Maroc qui s'était

(<) Par des arrêtés du 26 novembre 1841 , du 30 décembre 1849, etc., l'exer dce des professions des avocats, avoués, huissiers, etc., a été légalemeal régie.

emparé de Mascara et menaçait Tlemcen. Le général Qausel ayant renyoyé une partie des régiments en France, ne pouvait intervenir, avec les forces qui lui restaient, d'une manière assez décisive, soit à Oran, soit à Constantine. Un heureux hasard vint lui offrir l'occasion d'étendre la domination de la . France sur toute l'étendue de la Régence, et de satisfaire à l'honneur national en soulageant le gouvernement d'une partie du fardeau de l'occupation. Il la saisit avec habileté.

Comme nous sommes en mesure de donner des notions précises et peu connues sur cet acte le plus politique de tous ceux qui ont signalé l'administration française en Algérie, nous entrerons dans quelques détails à ce sujet.

La loi musulmane règle les successions et l'hérédité d'une manière différente que les lois d'Europe. Dans certains cas spécifiés, le frère peut hériter du frère, même au détriment des enfants. Ainsi, par exemple, si deux frères n'ont qu'un fils chacun, l'héritage du frère aine passe au second, de là au fils du premier, puis à celui du second, ainsi de suite. Cela explique ces assassinats si communs dans les annales royales des princes Musulmans qui ne peuvent assurer la couronne à leur fils, qu'après s'être défait de leurs frères. Cette courte digression était nécessaire pour bien faire comprendre, non seule* ment l'importance de la négociation du général Ciausel, mais encore la garantie de stabiUté qu'elle offrait.

Le bey de Tunis avait un fils d'un caractère doux et timide et qu'il aimait avec passion. Il avait en même temps un frère audacieux, entreprenant, qui avait lui-même un fils du même caractère que son père. Aux termes de la loi musulmane, le fils du bey ne pouvait hériter du trône qu'après son oncle, dont le fils n'héritait ensuite lui-même qu'après son cousin. Le caractère bien connu de ces trois princes rendait le règne du plus timide fort peu probable. Aussi le bey pressentant le sort qui attendait son fils, avait dit à plusieurs reprises, en parlant de son frère et de son neveu : « Us ne me l'épargne*t ront pas, j'en suis sûr; il tombera sous leurs coups. »

Depuis la conquête d'Alger, le bey de Gonstantine, comme !Qa Ta vu, n'avait pas fait sa soumission, et cette province était

dans un état complet d'anarchie. Les principales tribus du district de Constantine avaient fait secrètement offrir au bey de Tunis, de se soumettre à sa domination. Le bey avait re*fusé, pour ne passe mettre en hostilité avec la France ; mais il était à craindre qu'il ne s'élevât à Constantine une souveraineté indépendante qui serait devenue le refuge des Turcs échappés d'Alger après la conquête, et de tous les mécontents des autres provinces.

Ce fut sur ces entrefaites que des envoyés du bey de Tunis qui venaient féliciter le général en chef sur son arrivée en Afrique, et lui renouveler les assurances d'amitié qui liaient leur maître à la France depuis si longtemps, arrivèrent à Alger. Ces envoyés étaient porteurs de communications extraofllcielles de M. de Lesseps, consul-général de France à Tunis. Le consul faisait part au général Clausel, de l'embarras dans lequel les troubles de Constantine plaçaient le bey de Tunis, et de quelques informations relatives au bey, à sa famille, et à l'avantage qu'il y aurait pour la France, de faire reconnaître son autorité dans le beyiick de Constantine, sans recourir à une expédition dispendieuse. En même temps, l'un des envoyés lui fît des ouvertures tendant à faciliter la nomination d'un des princes de la maison régnante de Tunis, en remplacement du bey rebelle de Constantine. Le bey de Tunis devait fournir les moyens d'installer à Constantine le prince de sa maison, et payer une contribution annuelle au trésor français.

Le général Clausel accueillit ces ouvertures avec d'autant plus d'empressement que la maison régnante àTunis était d'originearabe,cequi rendait cette nomination agréableauxpeuples appelés à être gouvernés sous l'autorité de la France et aux mêmes titres et conditions que les beys nommés par le souve-rain d'Alger, et révocables à volonté. Ce choix avait encore d'autres avantages : il était d'abord une garantie de plus contre le retour des Turcs, mortellement haïs par les habitants maures et arabes de la Régence; puis, comme les indigènes supposaient les Français imbus des idées de prosélytisme des Espagnols, dont l'invasion de 1777 avait des témoins encore vivants, la nomination d'un prince musulman témoignait de

294 ÀLGÉRIEr

la tolérance religieuse des nouveaux concpiérants; puis, eufio, ce moyen était absolument le même que celui dont s'étaient servis les Romains, et ayant eux les Carthaginois, pour pré-*, parer la fusion du peuple vaincu avec le peuple vainqueur.

Ces considérations, d'une haute importance, frappèrent vi« vement l'esprit du général Clausel, qui autorisa formellement H. de Lesseps à convenir avec le bey de Tunis, des principales bases de l'arrangement» et à lui faire envoyer, s'il y avait lieu, un plénipotentiaire ad hoc. Peu de jours après, le frère du bey de Tunis, Sidi*Mustapha, désigné pour recevoir la commission de bey deConstantine, arrivaàÂlger, muni de pleins pouvoirs, et le 16 décembre 1830 la convention fut signée. Sidi-Mustapha s'engageait, sous la garantie de Sidi-Âsshein son frère, à payer à la France une redevance annuelle d'un million de francs, et recevait en échange la commission de bey de Constantine. Pour les ports de cette province ainsi que pour l'intérieur, le général Clausel avait eu soin de stipuler tous les avantages désirables pour la France.

Ce qu'il avait fait pour Constantine, il le fit plus tard pour Oran. U nomma pour bey un prince tunisien, aux mêmes conditions, ce qui porta le tribut annuel de ces deux provinces à deux millions, le double de ce qu'il était sous les Turcs. Le bey de Tunis accueillit ces projets avec d'autant plus de faveur, qu'en plaçant à la tête de ces deux beylicks, son frère et son neveu, il éloignait deux compétiteurs dangereux pour son fils.

D'après la convention, le bey de Tunis devait pourvoir aux moyens d'installation de son frère. Pour le faciliter, le général Qausel lui envoya le chef de bataillon du génie, Guy, qui devait seconder les opérations du prince de Tunis, l'accompagner dans sa marche sur Constantine, et tenir le général en chef étu courant des opérations du prince, bey de Constantine» Trois capitaines d'artillerie avaient été adjoints à H. Guy.

Mais déjà une influence fatale avait cherché à paralyser une combinaison qui était d'un avantage si immédiat pour la France. Le cabinet de Londres, qui suivait d'un œil d'envie tout ce qui pouvait assurer la domination de la France en

Algérie, avait été insfaruit de cette convention, et son consul h Tunis avait reçu Tordre de faire de vives représentations au bey à ce sujet, en lui déclaiant que TAngleterre ne reconnaîttrait jamais un arrangement fait avec la France, au sujet d'une des provinces de TAlgérie, et dans lequel la Porte ne serait pas intervenue d'une manière directe. C'était à la fois compromettre le bey vis*-à-vis du sultan et de l'Angleterre s'il donnait suite à la convention projetée. Cette mesure changea les dispositions du bey et de son £rère, qui accueillirent les envoyés du général Qausel avec quelque froideur.

Cependant» à l'arrivée du premier ministre, Sidi-Schekir, mamelouck d'une grande capacité, d'une énergie peu commune et qui jouissait de toute la confiance du prince dont il avait rétabli les affaires, l'aspect des choses changea. Il fut convenu que, malgré les représentations de l'Angleterre, on passerait outre, qu'on organiserait immédiatement un corps de troupes destinées à agir contre Constantine. Les officiers français se mirebt à l'œuvre trois jours après. Il fallut dres-

. ser tout le monde, officiers et soldats, à l'exercice du fusil d'abord, au maniement du canon ensuite. Les officiers furent pris parmi les mameloucks du Bardo, caste privilégiée ^u pays; les plus intelligents parmi les Zouaves, les Turcs, ies Maures, les Bédouins, devinrent sous-oifiders et instructeurs. Cette organisation marcha bientôt d'une manière satis&isante. Les troupes d'artillerie et du génie furent dressées à la manœuvre du canon comme aux travaux des sapeurs; et là où tout était à créer, en peu de temps il fut formé des bataillons d'infiuiterie qui manœuvraient avec beaucoup de précision. Dans la Casauba de Tunis, six cents ouvriers travaillaient nuit et jour pour fabriquer tout le matériel d'une

^ année destinée à opérer à l'européenne. Au bout de quatre mois, le bey de Tunis qui avait suivi ces travaux avec intérêt, put disposer, pour installer son frère bey de Constantine, à'nae Bxmée composée de deux compagnies d'artillerie et du génie, d'une compagnie du train et de sapeurs, de quatre batteries, une d'avan(«garde, une de position, une d'artille* rie de montagne et une d'artillerie de siège, d'un régunent

de troupes régulières de i,000 hommes, d^une partie dispo^ nible de la milice turque 2,000 hommes au moins, de 1,500 Zouaves, d'autant de Spahis, de 40,000 hommes des contingents des tribus de la Régence et des tribus de la province de Constantine, qui avaient promis d'aller joindre l'armée au Keff. Ces forces étaient plus que suffisantes pour : assurer l'installation de Sidi-Mustapha; aussi le premier ministre du bey de Tunis (le sabtabajy dit un jour au chef de bataillon Guy : Toi et moi, et je suis sûr du succès.

Le départ avait été fixé aussitôt après le Rhamadan (carême ^ . des musulmans), mais soit que lesmèmes influences qui avaient cherché à agir sur le bey de Tunis, eussent plus efficacement agi sur le ministère des affaires étrangères de France, soit toute autre cause, les arrangements du général Clausel ne furent pas ratifiés. Ce qu'on aura de la peine à croire, c'est que, par le refus de ratification, l'opportunité de la mesure et l'intérêt qui en rejaillissait pour la France ne furent pas même mis en question. Le général Sébastiani, alors ministre des affaires étrangères, allégua seulement que le général Clausel avait empiété sur les droits de la diplomatie en signant cette convention. Ainsi des susceptibilités méticuleuses de bureau faisaient avorter une entreprise dont on ne jcontîstait aucun des avantages. Pour l'honneur du général Sébastiani et de son 'ministère, croyons que ce fut là le seul motif.

Quoi qu'il en soit, le projet fut repris en sousHBUvre; quelques changements dans les parties accessoires furent faits à la convention primitive ; le traité avec quelques insignifiantes modifications fut présenté de nouveau, au nom du général Sébastiani, au bey Sidi-Âsshein. Mais une cour aussi politique que celle de Tunis fut frappée de ces contradictions officielles, le sabtaba même parla du peu de stabilité des résolutions de la France et du peu de fonds qu'on pouvait faire sur elle, et déclara que c'était s'exposer à trop d'embarras et de tracasseries en traitant avec un gouvernement si peu stable dans ses vues. D'après ces considérations, le bey, malgré les mtérêts de famille que cette convention favorisait, rehisa de signer. L'honneur de la diplomatie française fut ainsi sauf;

mais les intérêts de la France furent sacrifiés. La malencon* trense intervention des affaires étrangères fît avorter un arran^ gement qui laissait toutes les voies ouvertes aux améliorations, avait pour résultat immédiat d'assurer l'occupation française dans la province d'Alger, d'y avancer l'œuvre de la colonisation, de faire reconnaître l'autorité de la France sur une province où elle était méconnue, d'assurer un tribut dont le chiffre est plus élevé qu'aucun de ceux qu'on est encore parvenu à percevoir après quinze ans de guerre, et enfin d'épargner à la France bien des millions et bien du sang.

Comme garantie de leur bonne foi, les chefs tunisiens s'engageaient à laisser mettre des garnisons françaises dans les villes maritimes qui sont comme les clefs de leurs provinces respectives. Dans la province de Constantine, la France eût occupé Stora, Bone et Bougie; dans celle d'Oran, le fort Mers-el-Kebir. Au lieu d'éparpiller ses forces, la France eût pu alors les concentrer sur le seul point de la province d'Al^ ger, et après avoir tiré tout le parti possible de ce territoire ainsi restreint, il lui restait la belle perspective d'utiliser également, plus tard et avec plus de chances de succès, ceux de Constantine et d'Oran.

Cette conception si politique et si vaste en résultats fut sacrifiée à la vanité puérile et futile d'un ministre.

Ce projet, du reste, avait, dans les annales les plus glorieuses de la France, un précédent que ce même ministre n'aurait pas dû oublier. C'était lors de l'occupation française en Egypte. Bonaparte, maître de la Haute et de la Basse- Egypte, se contenta d'occuper la Basse-Egypte et confia le gouvernement de la Haute-Egypte, en s'en réservant la suzeraineté, au brav^ Mourad-Bey, un des chefe des Mameloucks. Jusqu'à la fin de l'occupation française et malgré d'éclatants déss^tres, la France n'eut pas d'allié plus soumis et plus fidèle.

Pendant que se traitait cette afiGûre de Constantine, un arrangement semblable s'était préparé pour la province d'Oran. Hassan, bey d'Oran, était un faible vieillard dont le caractère n'était pas à la hauteur des circonstances produites

par la eonquête. Dès le débat, il avait senti les embarras de sa position et avait renouvelé avec instance, auprès du général Qausel, la proposition qu'il avait déjà faite à M. de Bourmont^ de se démettre de sa place, sous la seule condition d'être reconduit à Smyrne avec ceux des Turcs qui voudraient le suivre.

Le principal motif de ses instances était l'agression de Mu«ley-Âli, neveu de l'empereur de Maroc. Ce dernier avait, comme on Ta déjà vu, non seulement violé le territoire d'Oran en s'emparant de plusieurs villes , mais encore il avait répandu partout des émissaires, annonçant qu'il agissait au nom et par ordre de son souverain, d'accord avec le roi des Français. Q ajoutait à cela les menaces et les promesses et accusait hautement le bey d'avoir trahi son maître et sa religion. Hassan abandonné alors de la plupart des siens, était réduit à six ou sept cents Turcs dont la fidélité même commençait à être douteuse. L'invasion de Muley-Ali faisait chaque jour des pn^rès alarmants, et il occupait déjà une grande partie de l'intérieur de la province.

Chargé du commandement en chef de l'armée française et de tout le pays, le général Clausel ne pouvait, sans manquer  l'honneur, se dispenser de maintenir l'intégrité du territoire \de la Régence d'Alger. Il recourut à la fois aux moyens énergiques et aux voies de conciliation. Une brigade fut envoyée à Oran, sous les ordres du général Damremont, pour protéger et défendre la conquête contre toute attaque, de quelque côté qu'elle vint. En même temps, le colonel Âuvray fut chaigé d'aller représenter à l'empereur de Maroc combien l'attaque de Muley*Âli était contraire au droit des gens, et lui en de-mander réparation. Cette double résolution était conforme aux exigences de la dignité nationale , de l'honneur des armes françaises. Elle fot blâmée. Jaloux de ses prérogatives, le ministre des affaires étrangères Sébastiâni déclara que le mouvement offensif de Muley-Ali devait être levé par voie diplomatique, et s'il obtint plus tard un résultat avantageux, il ne la dut qu'à un heureux hasard qui,* ayant fait éclater une révolte dans le Maroc, obligea l'empereur à rappeler ses troupes»

ALGÉRIE. t99

Amsi la susceptibilité de ce ministre faillit encore faciliter rétablissement d'un nouvel ennemi au cœur de l'Algérie.

L'administration du général Clausel n'était exempte, comme on le voit, ni de dégoûts, ni même de calomnies que nous passons sous silence : en France, on ne fait pas impunément mieux que les autres. Les difficultés qu'il éprouvait cependant ne provenaient pas toutes de la susceptibilité méticuleuse du ministère des affiedres étrangères ou du mauvais vouloir de ses bureaux. U en était qui naissaient des circonstances et dont l'exposé trouve ici naturellement sa place.

Le gouvernement de juillet était fort embarrassé du legs de la restauration en ce qui concernait l'Algérie. Le ministère Polignac avait formellement promis à l'Angleterre d'abandonner Alger. Après la chute de la dynastie de la branche aînée des Bourbons, l'Angleterre rédama avec une certaine hauteur du gouvernement nouveau l'exécution de cette promesse. Mais, dans l'intervalle, l'opinion publique s'était si énei^iquement déclarée contre l'abandon d'une conquête que le sang de tant de braves avait si légitimement acquise, qu'on ne pouvait y souscrire sans s'exposer à toute sa colère, et elle venait de prouver qu'elle n'était pas un vain mot. Le gouvernement se trouvait ainsi en présence d'un engagement positif d'abandon pris par son prédécesseur et de l'opinion pubUque disposée à considérer cet abandon comme un impardonnable grief. Cela explique en partie toutes ses incertitudes, toutes ses transes dans les mesures du général Clausel qui avaient généralement pour but de préjuger l'occupation ] définitive.

L'alternative où se trouvait acculé le gouvernement dans cette question importante , était dès lors critique. L'Angle- ; terre paraissait résolument décidée à n'en tenir aucun compte, ; et l'opinion pubUque moins disposée que jamais à transiger ' wt ce point. De deux maux le gouvenement choisit le moin» dre : il résista aux prétentions de l'Angleterre qui, dans cette circonstance, fit comme elle fait toujours quand on ose lui résister; elle céda et se borna, comme elle s'est bornée depuis, à de vaines et ridicules protestations qu'elle renouvelera

jusqu'au jour oïi elle pourra déclarer la guerre à la France en ayant toute TËurope derrière elle. Mais comme depuis les guerres de coalition contre la République et l'Empire, les cabinets de l'Europe se sont aperçus du singulier rôle que TAngleterre leur avait fait jouer, il est permi d'espérer que de telles ligues ne se renouvelleront pas de longtemps.

Cependant la résistance du gouvernement français aux exigences de l'Angleterre fut plus passive qu'active. Il ne dit pas oui, mais il ne dit pas non; il se contenta de louvoyer sans s'enchaîner par aucun engagement relatif à l'abandon ou à l'occupation. En attendant, le premier résultat de cette politique, en ce qui concerne lesbeylicks deConstantine etd'Oran, fut que le gouvernement se priva annuellement de deux millions de francs et augmenta ses dépenses de plus de trois millions pour le seul beylick d'Oran, où on envoya un bey qu'on fut forcé de payer au lieu d'y en accepter un qui devait payer un tribut. Quant au beylick de Constantine, l'auto* nté de la France y resta pendant plusieurs années méconnue, le gouvernement ne put de longtemps, sur les côtes de celte province, assurer une protection efficace à la navigation et au commerce ; et enfin, la pèche du corail, au lieu d'être exploitée par des Français, le fut entièrement par des étrangers. Il en eût été tout autrement au moyen de l'arrangement pris avec le bey de Tunis, et son annuUation est d'autant plus regrettable, qu'à la date du 7 mars 1831, le ministre des affaires étrangères, Sébastiani, qui l'avait provoquée, écrivait au gé« néral Clausel : « Quant au traité considéré en lui-même, j'ai a reconnu. Général, que l'idée qui en a fait la base, je veux « dire celle de placer à la tète du beylick de Constantine, un « prince appartenant à la maison de Tunis, pouvait nous a offrir des avantages réels : je le reconnais encore : c^est a donc la forme plus qtie le fond du traité que je me suis 0 cru dans ta nécessité de combattre (1). » Ainsi, pour une question de forme on sacrifiait les intérêts les plus évidents

(^}DépedieoffiGMle

delà France, son or, le sang de ses enfants. Dans une certaine sphère on appelle cela gouverner !

Voici à ce sujet ce qu'écriyait le général Clausel en 1 83 1 (1) : € Je ne puis me résoudre à faire connaître la source d'où sont « partis les renseignements que les bureaux du ministère des 0 affaires étrangères ont préféré à mes informations officielles. « J'ai en mon pouvoir les originaux de certains rapports o/*- « ficieux dont j'ai communiqué des passages à M. le ministre a de la guerre. U a dû en être surpris; mais je le suis bien a davantage, qu'ayant été mis sur la trace de ces ignobles ina trigues, il n'en ait pas arrêté les effets (2). »

Tout en luttant avec persévérance pour faire prévaloir des vues politiques d'une haute portée, le général Clausel ne négligea pas la question de colonisation. Une première tentative fut suivie de peu de succès par suite de circonstances indé* pendantes de sa combinaison. Mais ses idées générales, à ce sujet, étaient arrêtées, mûries. Elles ont été même, dans la suite, la base du système de colonisation adopté par le gouvernement lorsque le gouvernement se décida à avoir un système. Le général Oausel les développa à la Chambre des Députés dans la séance du 21 mars 1832, et on ne saurait mieux compléter l'historique de sa première administration qu'en citant quelques fragments de son discours.

« La question d'Alger est grave, dit-il, plus grave qu'aucune de celles qui ont été traitées jusqu'à présent. En effet, il ne s'agit pas ici d'une dépense annuelle plus ou moins bien appliquée, d'une économie heureuse ou maladroite, de l'un de ces actes sur lesquels on peut revenir à .chaque session, enfin d'un mal qu'on peut réparer quelques mois après, ou d'un bien qi/on peut fiedre un an plus tard ; la question d'Alger demande à être

0) ObservaUoDs da général Claosel sar qaelqaes actes de son goavernement. Paris, 1834.

(2) Nous serons moins discrets que le général Clause), et nous dirons que rauteor de ces rapports officieux était un consul qui s'était d'abord activement mêlé de cette affaire des beylida, et qui ensuite s'y montra fort hostile, sans 9»^'<m aitpuprédsément savoir la cause d'une conduite si étrangement oonkadictoire.

résolue pTOcbaitiêmênt^ et cette solution ambrasse tout un avenir et touche non seulement aux intérêts matériels et iw>^ raux de la France, mais encore à ceux de l'Europe.

« Conserverez-vous ou non la conquête d'Alger? L'êlaa national, le vôtre, en présence d'une conquête si hardiment conçue, si habilement exécutée, répondra afiSrmativement» j'en suis sûr....

« Une fois ce principe posé, arrive la question de savoir â laFrance peut conserver Alger avec avantage et par conséquent si elle le doit. Il n'a pas manqué, il ne manquera pas d'objections contre cette colonisation : les terres ne produisent pas ce que vous leur demandez ; les Arabes détruiront ce que vous aurez produit. Voilà, je CTois, à quoi l'on peut réduire toutes les objections. ...

« Les terres peuvent être comparées pour la qualité à celle de toutes nos autres colonies. Veuillez vous rappeler, Messieurs^ que ce que j'av&nce ici n'est pas l'opinion d'un utopiste, mais d'un propriétaire qui a interrogé les terres de Saint-Domingue, de la Mobile, de la Nouvelle-Orléans, d'Alger, et qui ne craint pas de donner la préférence aux terres d'Alger. J'avancerai donc hautement que tous les genres de culture qui enrichissent nos colonies peuvent être abordés et continués avec succès à Alger.

« La canne, le coton y prospèrent d'eux-mêmes : on y obtiendra aisément le cacao ; et l'indigo, cultivé avec soin, s'y acclimaterait en peu de temps.

o Voyons maintenant quels sont les produit» de vos colonies.

Superficie des cultures en hectares des trois colonies françaises.

CANNES. CAFÉ. GOTON. CACAO. ÉPICI8. TOTAt»

hect. hect. hect bect bect

Martinique 4897 17,620 3,881 691 719 » 22,691

Guadeloupe 1829 22,318 7,050 1,845 86 » 31,309

Bourbon 1827 11,805 8,845 > 49 3,401 84,100

hectaîM oo 31 lieues un quart carrées» la lieue ayant S^OOQ mètres débogueur.

« Soixante-dh-huit mille cent hectares, e'e&t-à-dire trentenne lieues un quart carrées, suffisent donc à la production de vos produits coloniaux, y compris les terrains occupés par les habitants, les cases, les jardins de luxe, etc«

« La plaine de la Metidja seule présente une superficie de cent lieues carrées, et le côté de la lieue étant de cinq mille mètres, elle donne une étendue de 250,000 hectares propres à la culture.

« A supposer qu^on remplaçât tous les produits coloniaux par ceux d'Alger, il resterait dans cette seule plaine de la Metidja 171,900 hectares libres.

Après avoir établi que la quantité de coton que la France achète à l'étranger pour sa consommation industrielle pourrait être produite et au-delà dans les 171,900 hectares libres, et que tous les produits coloniaux de la France ne sont dus qu'à une population de 331,264 individus, le général Clausel ajoute :

a Doutez-vous qu'en moins de trois ans, la population d'Alger ne dépassât ce chifire de 331,000, si on excitait par une éclatante protection les agriculteurs à s'expatrier? N'oublions pas qu'il y a vingt-six ans les États-Unis d'Amérique comptaient à peine une population de trois millions d'habi* tants, et qu'aujourd'hui cette population est de plus de treize millions. J'sij fait moi-même partie des colons qui ont formé l'état reconnu sous le nom d'État Alabama. Eh bieni Mes* sieurs, avec des terres inférieures à celles d'Alger, avec une population inférieure à la population actuelle de la Régence et avec treize ans d'existence seulement, elle livre au com- ^ merce une plus grande quantité de produits que ceux que je viens de vous détailler.

« Pour éviter le titre d'utopiste, je me renferme dans une étroite possibilité, dans la colonisation seule de la plaine de la Metidja, dans une culture faite pour ainsi dire sous le canon d'Alger.

« Sans doute, si Ton voulait embrasser tout d'un coup la colonisation de la Régence depuis Bone jusqu'à Oran, et disperser ainn dans une immense étendue de pays des habitar

304 ÀL€3SRIE.

tions isolées, sans appui et sans correspondance entre elles, l'entreprise serait impossible; mais en partant d'un centre puissant, comme Test Alger, en marchant graduellement de ce centre à une circonférence chaque jour plus étendue, en faisant protéger cette circonférence par des moyens militaires qu'il serait fa*ès facile d'établir, vous obtiendrez rapidement des résultats heureux.

« Une ligne de fortins, à la manière des Romains, à l'entrée des gorges de l'Atlas, des marches militaires constantes et bien dirigées, une correspondance bien établie d'un poste à l'autre, couvriraient plus que suffisamment les travaux des colons qui, eux mêmes organisés militairement, participeraient à la défense de leurs villages. Une portion de la plaine de la Metidja acquise à la culture, il serait facile de s'étendre peu à peu, à condition que les hfd)itations resteraient Uées entre elles par leur proximité.

o On dira peut-être que ces moyens sont insuffisants et que les Arabes n'en feront pas moins une guerre perpétuelle aux colons extrêmes qui borderont l'étendue des terres cultivées. Je répondrai que l'on connaît mal l'esprit des Arabes, que je crois l'avoir profondément étudié, que j'y ai vu, comme dans la plupart des hommes, une obéissance prompte et facile à ce qu'ils croient une volonté ferme et invariable ; mais qu'en même temps, lorsqu'ils voient de l'incertitude dans les projets qui leur sont contraires, ils ne sont ni moins empressés ni moins habiles que d'autres à combattre ce qu'ils espèrent détruire et ce qu'ils voient surtout mal défendu. Que le gouvernement se persuade bien de cette vérité. Qu'il fasse que les Arabes ne doutent pas de son intention de conserver et de coloniser Alger, et bientôt toute cette inquiétude cessera.

« La colonisation d'Alger me parait un de ces événements qui datent, comme les découvertes dans l'histoire des peuples, et je ne fais aucun doute qu'Alger bien administré pourrait, en peu de temps, non seulement remplacer toutes nos autres colonies, mais encore nous affranchir du tribut que nous payons auxindes. Dans peu d'années, Alger suffiraitauxiraisde son occupation, de sa défense, de son administration ; Algerj»

en un mot, pourrait être la gloire d'un gouvernement el une source de richesses pour la France. »

Telles étaient, en fait de colonisation, les vues du généraladministrateur qu'on semblait entraver avec préméditation. L'avenir s'est chargé de les justifier : on a fini par les adopter toutes, mais après dix ans de tâtonnements, de fautes, d'incroyables aberrations dont on ne trouverait d'exemple dans les annales colonisatrices d^aueun peuple. La France a dû payer de son or et de son sang l'ignare routine des bureaux. En février 1831, le général €lausel fut sacrifié à des ré-^ pugnances sans raison et de vaniteuses puérilités de pouvoir. Le général Berthezène le remplaça.

Soldat de la République et de l'Empire, le général Qausel avait gs^é tous ses grades au chainp de bataille. Enrôlé comme volontaire en ITdl^^il étaitideyènu aidenlé-camp du génial Pérignoadans l'arméedeslPyrénéiBS-Orientales. Il fit la campagne d'Italie soiï? Bonaparte, et, de 1796 à 1799, s'.éleva au grade de général de brigade. Après l'expédition de Saint«*Domitague dont il fit partie,;de 1800 à 1804, il fut promu'au grade de général' de divisidn. De 1805 à 1815, il dirigea divers corps d'armée, eh Autriche, en Prusse, en Pologne; en Espagne, en Russie, en-Saxe, en Franbe; Exilé upcès les cent jours, il ne rentra en France qu'en 1821, fdt appelé à siéger à la Chambre des Députés en 1-827,. et promu,- en 1830; au commandement de l'armée d'Afrique, où, comme général et comme administrateur^ il donna des preuves d'une incontestable capacité.

CHAPini V

Le général Berthesène.^ Effet de la réduction de rmnée (fàittEiû&, — ta gnene sainte.— Situation critique du bey de Médeah.— Arrivée des toIodlaires Parisiens en Afrique.» Fâcheuses préventions contre eux.— Seonnde expédition de Médeah.— Désastres an retour.— Nouveau soulèvement des tribus.— Nouveau plan d*administration : ses résultats, —te général Berthezëne est rappelé.— Le doc de Rovigo est nmnmé au oommandeûient supérieur de Tannée d'Afrique : sages mesures administratives. — L'intendant civil, baron Pichon. — Soulèvement des tribus de la plaine. — Le capitaine Youssouf à Bone. — Le général Boyer à Oran. — Abd-d-Kadder : sa naissance : son éducation : son élévation au pouvoir. — Le duc de Bovigo est lem^^acé, par intérim, par le générai Aviurd.— Création da bnrean arabe.

Comme hofmme de guerre^ le général Berthezène pouvait avoir d'éminentes qualités; mais s'il eût été à sa place à la tête d'une année, il ne l'était réellement pas à la tête d'une colonie naissante. Comme il faut créer sans cesse là où tout est à créer, un administrateur a besoin d'une foule de connaissances et surtout des connaissances locales ; il lui faut une grande activité d'esprit, et principalement un tact, une rapidité de coup-d'œil et des talents d'observation qui manquaient totalement au général Berthezène. Aussi, dès son début, se laissa-t-il prendre au piège grossier de l'adulation et de la bonhomie de quelques intrigants indigènes. Minutieux et susceptible à l'excès, il voulait savoir tout ce qui se disait sur son compte : une sorte de police inquisitoriale favorisait ce pen-» ch«Bt et| pv des rapports r*ais ou l^uxr aigrissait son irascî-

bilité naturelle pour des puérilités qm n'auraient souvent mérité que du mépris. Son goût exdusif pour la profession militaire, le portait à se montrer peu juste envers les autres professions ; les commerçants surtout étaient peu en faveur auprès de lui et il les désignait ordinairement sous une dénomination peu flatteuse. De pareilles idées étaient fort étranges dans ]un chef de colonie, qui doit savoir au moins que si un soldat y est utile, un commerçant ne l'y est pas moins : l'un assure la conquête, mais l'autre la fructilise, et c'est quelque ch#se» Le général Berthezène, en un mot, était un général fort capable, fort intègre, ayant peut-être toutes les qualités nécessaires pour régir une colonie établie, mais aucune de celles qu'il faut pour en établir une. Il résulta de là une série de fautes d'autant plus prévues, du reste, du ministère français^ que le général Bertbezène n'avait dû sa nomination qu'à ses qualités négatives. Le général Glausel avait fait trop, on voulait quelqu'un qui fit moins.

Lorsque le général Bertbezène arriva en Afrique ( 20 février 1831), la situation était fort compliquée; les cabinets de l'Europe n'avaient accepté le gouvernements de juillet que de fort mauvaise grâce. L'Angleterre l'avait reconnu sans trop de difficultés; mais quelques gouvernements du nord avaient longtemps marchandé leur reconnaissance officielle. La révolution belge qui s'était opérée presque immédiatement^ les révolutions polonaise, italienne et espagnole qui étaient imminentes, avaient compliqué pour le gouvernement français une situation qui n'était ni la paix, ni la guerre, mais plus près de la guerre que de la paix. Dans une intention louable de patriotisme et par une abnégation plus louable encore, le général Glausel, alors général en chef de l'armée d'Afrique, n'avait pas voulu priver la mère-patrie d'un surcroît de forces qui, dans cette critique conjoncture, pouvaient lui être d'une grande utilité. Ses arrangements avec le bey de Tunis relativement aux beylicks de Gonstantine et d'Oran, devant en outre borner l'occupation française à la province d'Alger et à quelques ports de la côte, il avait cru pouvoir mettre ft la disposition du ministre de la guerre^ douze r^-

mentssur dix-huit de ceux qui formaient l'expédition d^Afrique. Cette offre avait été acceptée avec reconnaissance, et à la fin de janvier ISSl, Teffectif de Tannée expéditionnaire, s'était trouvé réduit à neuf mille hommes environ.

Mais les arrangements du général Glausel avec le bey de Tunis, n'ayant pas été ratifiés, et le nouveau projet que la vanité puérile du ministre Sébastiani crut devoir substituer, ayant été refusé par le bey, les provinces de Gonstantine et d'Oran restèrent, Tune dans un état d'hostilité ouverte, l'autre dans un état de révolte permanente.

La réduction du corps expéditionnaire permettait peu de remédier à un état de choses si fâcheux. Aussi empirait-il chaque jour. En effet, déjà Moustapha-ben-Omar, le bey que le générsd Glausel avait installé à Médéah, réduit à ses seules forces par suite du rappel de la garnison française, était attaqué à la fois par des tribus kabyles et par le fils de l'ancien bey, Bou-Mezrag, qui s'était mis à la tête d'une troupe de Turcs et de Roulouglis : le nombre des assaillants augmentait chaque jour et, chaque jour, Bou-Mezrag voyait diminuer le nombre de ses partisans. D'autre part, Finsurrection avait gagné jusqu'au massif d'Alger; l'occupation française se bornait à quelques lieues autour de la ville et paraissait devoir bientôt se rétrécir d'autant plus que les marabouts prêchaient le Djehad (la guerre sainte) dans toutes les tribus du Sahel. '

La guerre sainte fut déclarée par le Goran, obligatoire pour tout musulman. D y a l'appel restreint et l'appel général. Dans le premier cas, ceux qui ne se sont pas rendus à l'appel de l'iman, sont dégagés de l'obligation si un nombre suffisant de fidèles a répondu. Dans le second cas, il n'y a d'exception que pour les femmes, les enfants, les esclaves et les infirmes. L'esclave cependant peut combattre avec l'autorisation de son maître, et la femme avec celle de son mari. Tels sont du reste les instincts guerroyants de ces races que nul ne manque à l'appel ou ne se fait attendre. G'est ordinairement les jours de marché, lorsque les membres des diverses trî-> bus sont réunis pour se pourvoir de produits ou échanger les leur»» que se proche U djehad^ exaltant à la fQU un double

sentiment religieux et humain. Le sentiment religieux, c'est la promesse du paradis avec toutes ses joies matérielles, de belles houris toujours jeunes, des désirs sans cesse renaissants, des voluptés ineffables pour ceux qui combattront pour la foi et mourront en combattant. Le sentiment humain c'est l'ardeur du butin dont le Djehad règle les parts dévolues à chacun de ceux qui ont concouru à l'entreprise. Ce dernier point du reste est commun à toutes les prescriptions du Go« ran qui réglemente non seulement la vie religieuse mais encore tous les actes de la vie civile.

A la voix des marabouts et des imans, l'ardeur belliqueuse ' des Arabes s'était réveillée. Cette politique singulière d'un vainqueur qui semblait jusqu'alors n'avoir gagné des victoires que pour en abandonner ou en laisser perdre les fruits, leur inspirait pour les Français une sorte de mépris qui, combinée avec la rage de leur défaite et leur horreur pour toute domination, avaient exalté leur fanatisme jusqu'à les pousser 3ur le front même de nos lignes oii les plus fanatisés venaient isolément se faire tuer en criant : a Mort! mort aux Français !» Ce cri retentissait dans tout le sahel.

Pour faire face à ces difficultés déjà grandes et à toutes les éventualités qui pouvaient en résulter, le général Berthezène avait demandé au ministère des renforts qui arrivèrent dans les i»*emiers jours de juin. Us se composaient des bataillons de dépôt et de près de trois mille volontaires parisiens.

Ce corps de volontaires était composé d'éléments fort divers: beaucoup d'entre eux avaient coopéré aux journées de juillet, n y avait parmi eux des jeunes gens instruits appartenant à des familles aisées qui, dans le premier mouvement d'exaltation patriotique ou par les suites d'une folie de jeunesse, s'étaient faits soldats : les autres étaient quelques artistes sans ouvrage, de braves ouvriers sans travail, et enfin l'écume de la population de Paris et des autres tilles. Ce corps, formé d'éléments si hétérogènes, s'était organisé de lui-même sous la dénomination de compagnies de la Charte, après les joui nées de juillet. Il avait d'abord demandé à aller au secours des Belges, des constitutionnels d*£spagne, des Grecs de Morée,

partout où, pendant cette année de fermentation eurûpéennCy résonna le mot de liberté. Ce cosmopolitisme belliqueux contrariait fort la politique pacifique du gouvernement qui se croyait encore obligé à quelques égards envers ceux qui l'avaient fait ce qu'il était. Ce n'était cependant pas sans peine qu'il parvenait à contenir leur impatience, et, dès qu'il en trouva Toccasion, il se h&ta de se débarrasser d'eux en les envoyant guerroyer en Algérie. Ces volontaires firent de très bons soldats mais très indisciplinés. L'armée les vit sans peine. Il n'en fut pas de même du général Berthezène. Après les avoir incorporés dans les zouaves, il les réunit ensuite en deux bataillons d'infanterie et deux compagnies de travailleurs et, en dernier lieu, ces bataillons, dits auxiliaires, formèrent le 67* régiment de ligne.

La conduite de ces volontaires ne fut pas d'abord très régulière sous le rapport de la discipline. Soit que cette irrégularité fût la cause de la défaveur doutais furent l'objet, soit, ce qui est plus probable, que leurs opinions un peu trop ardentes en fussent le seul motif, ils furent traités avec rigueur et même avec injustice. Pendant que l'armée était bien habillée, bien équipée, on les laissa plus d'une année entière couverts en quelque sorte de haillons et manquant même de souliers. Aussi s'attacha-t-il à eux une telle déconsidération que les indigènes ne les connaissaient que sous les noms de Bédouins de France. Lorsque l'occasion se présenta cependant ils ne furent pas les derniers aii feu, et les bulletins de l'armée mentionnèrent honorablement à plusieurs reprises leur courage.

Pendant ce temps, Tinsurrection des indigènes s'était propagée et le bey de Médeah, pressé de plus en plus, demandait instamment du secours. Depuis l'arrivée des renforts, (e général Berthezène n'avait plus de motifs pour assister impassible à la ruine d'un allié fidèle et d'une ville qui se montrait fort dévouée. Après bien des lenteurs, il organisa une seconde expédition qui partit d'Alger le 25 juin, deux brigades formées des 15% 20«, 28« et 30« régiments de ligne, un bataillon de zouaves mi-partie volontaires , deux escadrons de chasseurs

ALGÉRIE; 3tl

<r AfHque et qiiel(iues pièces de campagne la composaient. Le tout se montait à quatre mille cinq cents hommes dont le général Berthezène prit le commandement.

Le corps expéditionnaire arriva jusqu'à Médeah sans avoir été sérieusement inquiété. Quelques fusillades insignifiantes s'engagèrent avec les Montagnards de l'Atlas; le fils de Bou- Mezrag tenta de faire une démonstration sur le front de la ligne française avec quelques centaines de cavaliers; mais une I charge à fond vigoureusement exécutée par les chasseurs d'Afrique dispersa l'ennemi qui ne reparut plus. Ainsi^ telle était encore l'impression de la première expédition dirigée par le général Qausel contre Médeah. que le général Berthezène put traverser la première chaîne de l' Aflas sans qu^on lui en disputât les passages si fkdles à défendre. Ce secours arriva à temps pour dégager Mustapha-ben-Omar : les habitants de Médeah reçurent les Français en libérateurs.

La marche seule de Varmée française avait pu suffire pour disperser les Kabyles, mais non pas les soumettre. Le général en chef les avait fait sommer de faire leur soumission sous peine de voir ravager leurs habitations, mais peu d'entre eux avaient répondu à cet appel. Le plus grand nombre s'était retiré sur le vaste plateau d'Haoura et s'y était retrandié se déclarant en hostilité ouverte. D Mut aller les attaquer.

La plateau d'Haoura oh s'étaient concentrées les tribus msoumises est l'ancien emplacement de deux tours romaines dont les vestiges subsistent encore : on ne peut y arriver, par deux de ces côtés seulement, que par une pente rapide coupée de ravins et très accidentée. A l'abri des ruines des tours romaines ou des exhaussements naturels du terrain, les Kabyles étaient comme derrière un camp retranché ne pouvant être attaqués que par front. L'artillerie était d'un faible secours et le feux de peloton fort désavantageux avec un ennemi qui, parfaitement abrité, pouvait faire un feu plongeant très meurtrier. On ne pouvait emporter la position qu'à la baïonnette. Les colonnes françaises s'élancent au pas de course à travers les ravins et les pi'écipices, arrivent jusqu'à la base du

plateau et s'avancent résolumeut malgré une grile de fiaDeset de pierres. Repoussées à plusieurs reprises elles remrent à la charge avec un nouvel acharnement, et, après quatre heures d'un combat très meurtrier, parvinrent à déloger les Kabyles du plateau et à s'y installer au milieu des cadavres des ennemis qui s'étaient vaiUamment défendus. Dans cet engagement, les volontaires Parisiens firent preuve d'un grand courage et se réhabilitèrent entièrement aux yeux de l'armée*

Ce succès, quoique glorieux pour les armes françaises, n'a« vait de l'importance que sous le rapport de l'ascendant moral qu'il pouvait leur assurer. Il était dès-lors politique et rationnel d'en tirer tout le parti possible en réorganisant de nouveau le parti français à Médeah, en y ralliantles tribus environnantes. Malheureusement ce ne fut pas là le parti qu'adopta le général en chef. Vainqueur, il agit absolument comme s'il eût été vaincu. Il se replia sur Alger, emmenant avec lui le bey Mustapha installé par le général Gausel et abandonnant à toute la fureur des Kabyles les habitants de Médeah qui s'étaient gra« vement compromis pour les Français. Lies Arabes considérè- ' rent cette retraite comme unefuite : ils agirent en conséquence. Dès le premier jour de marche, l'armée put voir toutes les hauteurs couronnées d'ennemis. Quarante tribus avaient pris les armes : le nombre des combattants s'accroissait d'heure en heure ; il atteignit bientôt le chiffre de plus de quinze mille, harcelant l'armée française, se portant sur ses flancs, sur sa tête de ligne, sur ses derrières. Du sommet de toutes les hau« teurs couronnant les gorges où les Français étaient obligés de s'engager ils faisaient un feu meurtrier et continu : au détour de chaque rocher, ils se présentaient en masses compactes, évitant tout engagement général mais attaquant partiellement partout. Ce fut surtout vers l'arrière-garde qu'ils dirigèrent leurs principaux efforts : un moment ils parvinrent à l'enta* mer : elle se rallia cependant et fit bonne contenance. Mais l'officier qui la commandait ayant été tué, le désordre se mit dans les rangs; les Kabyles, redoublant d'audace, firent une trouée : on se battit corps à corps : les Français se défendaient vaillamment, mais le nombre des assaillants croissant toujoursi

ik se jetèrent eh désordre sur le corps du centre qui se trouva tout-à-coup à découvert. L'armée expéditionnaire fut un mo-» ment compromise ; heureusement, le commandant Duvivier, par une charge habilement conduite et vigoureusement exé« cutée, parvint à maintenir d'abord l'ennemi et à le refouler ensuite. Les volontaires Parisiens incorporés dans les Zouaves, firent encore, en cette circonstance, preuve du plus grand courage. L'armée atteignit peu après la plaine et cessa dès ce moment d'être inquiétée ; elle avait eu> dans ses divers enga* gements, plus de trois cents hommes hors de combat.

Le désastre de cette seconde expédition ne tarda pas à porter ses fruits. Les Arabes comme toutes les populations à demibarbares ne voient que le côté positif des choses. Dans cette expédition de Médeah qui semblait en quelque sorte n'avoir été entreprise que pour aller chercher Mustapha-ben-Omar et défaire ce qu'on avait eu tant de peine à faire, ils virent un ennemi qui reculait devant son œuvre, et la conséquence naturelle qu'ils en tirèrent fut qu'il n'était pas assez fort pour la défendre.

n est un fait dont la plupart des généraux qui ont commandé en Afrique n'ont pas tenu assez compte : c'est que le moyen le plus sûr de contenir les Arabes est de ne jamais leur laisser croire qu'on les redoute, et surtout soupçonner qu'un peuple qui se présente comme dominateur puisse se laisser intimider un seul instant par le nombre ou par la force. Les Romains qui se sont montrés plus entendus que les peuples modernes pour bien des choses et qui, sans contredit, ont déployé plus d'habileté que la France à coloniser la plage africaine, avaient à ce sujet un système invariable : c'était de ne jamais laisser impunie aucune infraction aux traités de la part des Barbares, de ne jamais revenir sur une œuvre faite et d'en poursuivre Texécution, coûte que coûte ; les Anglais ont adopté ce système et s'en sont bien trouvés. En France, on fait tout le contraire : chaque nouvel arrivant au pouvoir apporte en tout et pour tout ses sympathies, ses exclusions, son système, fruit, non pas de l'expérience et de la réflexion, mais de la vanité et de régoïsmc* Il se met immédiatement à

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l'œuvre, défait ce c[u*a iSetit son prédécesseur etse b&te de b&tb 6ur nouveaux frais, pressé qu'il est de s'admirer dans son ou-* vrage; son amour-propre y trouve son compte; la France f trouve le sien, si elle le peut; ce n'est là que l'intérêt secondaire. Puis comme, par suite de fréquents changements, les ministres s'y succèdent assez rapidement, tout reste en germe, et l'ensemble des améliorations administratives n'y est, en définitive, que le tonneau des Danaides. Aussi la vanité mesquine des hommes d'État, la vanité tracassière qui s'attache à des futilités, la vanité de petits hommes qui remplissent de hautes fonctions, c'est là ce qui a toujours tout perdu en France.

Le général Borthezène ne crut pas devoir déroger à cette loi générale, passée en quelque sorte en principe, et qui, quoique subie avec humeur par la nation, est acceptée assez généra* lement par la presse, plus exclusivement oi^ne d'intérêts privés que d'intérêts publics. L'abandon de Médéah fut suivi d'une réaction complète dans les mesures administratives. L9 général en chef commença par adopter un système de terreur, non pas à l'égard des Arabes, mais à l'égard des Français. Il fit afficher un ordre du jour, par lequel tout individu français ou étranger, s'entretenant dans un café ou autre lieu public des dernières affaires, devait être chassé de la colonie, et, en cas de retour à Alger, livré à un conseil de guerre. Il s'occupa ensuite activement d'une espèce de restauration nmsulmane, conçue au profit de quelques Maures intrigants, qui, par leurs flatteries et leurs obsessions, étaient parvenus à fiodre de lui un instrument passif de leur cupidité et de leur ambition.

Us étaient puissamment secondés au-dehors par les projets insurrectionnels d'un de leurs co-religionnaires, nommé Sidi- Sadi, qui, en revenant de la Mecque, avait euàLivourneuno entrevue avec l'ex-dey Hussdn et avait concerté avec lui un plan de soulèvement général pour expulser les Français de l'Algérie. Dans l'état d'excitation où les désastres du corps expéditionnaire de Médéah avaient plongé les Arabes et les Kabyles, il ne fut pas difficile à Sidi-Sadi de les faire entrer dans ses vues. Plusieurs chefs principaux des tribus de l'est •e liguèrent avec lui et s'occupèrent de rallier leurs contin->

gents. De ce nombre étaient les scheidcs Ben-Zaœonn et Ben- Âissa. Les contingents reçurent l'ordre de se réunir, du 17 au 20 juillet, à Sidi-Jederzin, marabout situé sur la rive droite de î'Harash. Impatient d'en venir aux mains, Ben-Zamoun attaqua, le 17, la Fenne-Modèle, mais le général Berthezène s'étant porté à sa rencontre avec une division de trois mille cinq cents hommes, l'ennemi opéra précipitamment sa retraite après une insignifiante démonstration. Ce facile succès amena, non pas la soumission des tribus, mais leur dispersion momentanée. Le plan de soulèvement de Sidi-Sadi n'eut pas d'autre suite; seulement en rentrant à Alger, le général Berthezène crut devoir en prévenir le retour en investissant des fonctions | d'aga de la plaine un marabout de Coléali qui, dès le principe ' de l'occupation française, s'était montré un des chefs les plus hostiles. On le nommait Sidi-Ben-Em'Barak. C'était, d'après les suggestions des Maures dont le général Berthezène subissait l'influence, que Sidi-Ben-Ëm'Barak avait été promu à ces hautes et importantes fonctions dont les appointements se montaient à soixante-dix mille francs par an.

Ainsi peu à peu le mode d'administration établi par le général Clausel était disloqué, et le rayon d'occupation de l'armée française rétréci.

En abandonnant ainsi sans compensation tous les projets d'extension et d'amélioration de la conquête, le général Berttezène ne devait pas se montrer plus favorable aux prq'ets de colonisation européenne. En effet, ils furent décriés d'abord et abandonnés ensuite. La plaine de laMetidja fut présentée comme insalubre et improductive, et les colons qui y avaient ou projeté ou formé des établissements agricoles durent se ré- j signer à ne plus compter sur la protection française qui parais-! sait ne pas pouvoir s'étendre au-delà du massif d'Alger. Alors il ne resta plus rien de tout de ce qu'avait institué ou fondé le | général Clausel. j

On ne sait trop où se serait arrêtée cette ardeur d'abandon et de restriction si l'opinion publique ne s'était soulevée d'indignation contre cette administration désastreuse, à qui tes succès comme les revers servaient de texte pour augmeo»'

ter h prépondérance des populations vaincues, pour dimi^ nuer celle du peuple vainqueur. La France demandait à grands cris qu'on jetât en Algérie des racines fortes et puissantes, et chaque jour on s'occupait à déraciner le peu qui y en avait été jeté. Que pouvait-elle faire? protester, s'indigner. Depuis l'occupation d'Alger elle ne faisait pas autre chose.

Ce qui se passait sur les autres points de l'Algérie n'était pas de nature à la calmer.

La dissolution de l'ancien établissement politique avait amené la rupture de tous les liens qui garantissaient autrefois la dépendance des tribus. Il n'avait survécu que cet esprit d'insoumission et d'indépendance dont l'exaltation avait été si fatale à quelques conquérants. Ces populations turbu-* lentes, abandonnées à elles-mêmes, étaient dans un état d'hostilité permanente, non seulement contre les Français, mais encore entre elles. Les Maures, les Roulouglis, les Arabes, les Kabyles, partout en armes, se disputaient partout où se partageaient des gouvernements locaux. Aucune influence directe ne dominait avec sécurité nulle part, et toutes tendaient partout à dominer. Dans ce conflit anarchique, rad-> ministration française d'Afrique jouait le singulier rôle d'assister impassible à ces tiraillements, et au partage d'une conquête assez chèrement achetée. Cette situation était intolérable ; le général Berthezène fut rappelé, a II ne laissa en a Afrique, dit le commandant Pelissier, qu'une réputation <c d'honnête homme, dans l'acception la plus vulgaire du <i mot, mais d'un homme qui n'était point né pour la posi- « tion qu'il avait eu l'imprudence d'accepter. »

À cette époque fut adoptée pour l'Algérie un nouveau système d'administration : l'autorité civile fut séparée de l'autorité militaire. Un intendant civil, placé sous les ordre? immédiats du' président du conseil et indépendant du général en chef, devait être chargé de la direction de tous les services civils, financiers et judiciaires. Rien ne motivait cette division des pouvoirs : tout, au contraire, semblait l'exclure dans un pays où, tout récemment encore, la volonté d'w

ALGERIE^ Mil

seul fiomine éfait la loi suprême, et où les attributions de8 diverses autorités étaient si mal définies, que la concentratien des pouvoirs était une indispensable nécessité. Ce grave inconvénient n'échappa pas à la sagacité du ministère fran-> çais; mais comme cette division flattait l'amour-propre du ministre de l'intérieur, Casimir Périer, alors président du conseil, et qu'en France on n'hésite jamais à sacrifier les intérêts généraux à des mesquines satisfactions d'amour-propre ou d'orgueil, on passa outre. Le lieutenant-général duc de Rovigo fut nommé au commandement en chef des troupes; l'intendance civile fut confiée à M. le baron Pichon.

Savary, duc de Rovigo, avait dû son élévation et sa fortune à la mort d'un des plus illustres généraux de la Répubhque. Aide-de-camp du général Desaix, il se trouvait à Marengo lorsque ce dernier fut frappé à mort. Pour honorer la mé« moire de son brave et valeureux ami, Ronaparte, alors pre«> mier consul, attacha son aide-de-camp à sa personne. Ëlevé successivement au grade de général de brigade, de général de division, Savary fut nommé ministre de la police en 1 810^ et conserva ce poste jusqu'à la chute de l'Empire. Proscrit sous la Restauration, le gouvernement de Juillet l'indemnisa en lui confiant le commandement de l'armée d'Afrique. C'était un homme d'exécution, d'une grande énergie morale^ doué de vues administratives assez profondes, connaissant les populations musulmanes qu'il avait étudiées en Egypte sous Desaix, et qui aurait pu faire quelque bien en Algérie s'il eût été libre d'agir. Quant au baron Pichon, c'était un homme méticuleux, incapable, sans vues, sans profondeur, sans idées, apportant en Algérie toutes les plus mesquines tracasseries bureaucvatiques, et n'ayant une incontestable aptitude que pour censurer; ses qualités négatives faillirent porter un coup mortel à la domination française en Algérie.

Cette domination avait perdu sous l'administration du général Rerthezène tout le prestige qui s'était, dès le début, attaché à elle. Après la première expédition de Médéah comme à la suite de la prise d'Alger, le nom français était craint et respecté* On pçuivût «U«r nos crainte à plusîQun lieues daiif

k§ (errM. I>iu b tilfe comiBe duftb campagne les 1^ ne manqiiaient jamaît de céda le pas an taiaquems et de leur adresser la bientenue* Mais i la snte d'ime série d'îiH» croyables inoonséquencesy de tus sans unité, d'administration et d'administrateufstansfixitéy demesnres empreinlesdefiâblesK et de pusillanimité , les indigènes s'aperçurent qoe ks terribles vainqueurs de Statouëli et du Teniah de Mouaia^ n'étaient à redouter que sur un champ de bataille. Dès qu'ils eurent appris à ne plû lescraindresur un points il les mépris sèrent sur tous.

Les choses en étaient là, lorsque le duc de Rovigo prit le commandement de Tannée d'Afrique. Ses premières mesures furent sages et bien conçues. A l'imitation des Romains qui» en Afrique principalement, n'ayaient procédé à l'occupation totale du territoire, qu'en élevant des fortins échelonnés aux limites du territoire occupé , il fit construire une ligne de blockhauz et de camps retranchés depuis la pointe Pescade jusqu'à l'embouchure de l'Harash en passant par le Boudja^ reah, Dely-Ibrahim, Cadour, Oued-el-Kerma et la Fermer Modèle. Dans cet espace de six lieues carrées environ , il dis* sémina la majeure partie de ses troupes : il fit relier ces postes entre*eux et avec Alger par des routes stratégiques qui devinrent le jalon de ce réseau de chemins qui siUonnent aujourd'hui le Sahel et le Fash. La sécurité la plus parfaite régna alors dans tout le Massif. Dans cet espace si bien coupé et si bien gardé, beaucoup de propriétés appartenant au domaine public étaient restées abandonnées sans culture. Il les fit cultiver par des émigrants alsaciens, pauvres malheureux que des spé-* culateurs avaient attirés à Alger, et que l'incurie du général Berthezène , avait laissé sans ressource et sans travail à la charge de la ville. Le duc de Rovigo prit encore d'autres mesures de détail utiles au bien-être de la colonie; mais il eut en tout et pour tout à lutter contre l'intendant civil Pichon qui, plus occupé de la maison Bacri dont il avait fait son hôtel, que des intérêts de la colonie confiée àjses soins, croyait créer une colonisation en censurant ou en entravant toutes les me* im Ftttt PV te ^do Rovigo.

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Roug ne citerons qu'un fait : car le eœur saisie quand on iroit les intérêts d'un grand peuple confiés à de tels hommes.

Aucun système de casernement régulier n'avait encore été établi en Afrique. Pour toute fourniture, les soldats n'avaient que des sacs de campement remplis de paille hachée : la plu* part même en manquaient. Un tel état de choses réclamait impérieusement une amélioration; et dans un pays qui pro^ dttit des laines en abondance, le duc de Rovigo voulut au moins que chaque soldat eût son matelas. Il frappa extraordinairement la population indq;ène d'une taxe de quatre mille quintaux métriques de laine.

Les Maures et les Juifs qui, sous le Dey, auraient payé en silence , jetèrent les haut cris à un acte de vigueur dont la molle administration du général Berthezéne les avait désha* bitués. N'ignorant pas que l'intendant Pichon était toujours prêt à battre en brèche les actes du général en chef , ils lui adressèrent leurs réclamations. L'intendant civil les accueil* litavectransport, manda près de lui les principaux d'entre les Maures, leur dit que le général en chef avait outre-passé ses pouvoirs en cette* circonstance et les autorisa à ne pas payer h taxe.

Le duc de Rovigo avait sans contredit dépassé ses pouvoirs en frappant une contribution extraordinaire. Le motif même, quoique louable en ce qu'il était un acte d'humanité envers les soldats français et une tardive réparation de l'impré* voyance du ministère ne l'excuse pas. Mais quelle chose peut excuser l'intendant dvil d'avoir discrédité l'autorité française en mettant à nu le peu d'unité qui existait entre les deux pouvoirs? Devant une population toujours disposée à trouver des torts au pouvoir dominateur , il devait approuver en ap* parence l'acte du général en chef, quitte ensuite à concéder comme un acte de bonté de gouvernement un palliatif de la mesure ou une restitution de la taxe si on le jugeait convenable.

Telle eût été, dans une pareille circonstance , la ligne de conduite d'un homme doué du bon sens le plus vulgaire : AtU» M fiit pas celle de l'inteo^APi Pichon* U en le^éra «a

ministère qui, aussi inconséquent que lui, cassa rordonnance du duc de RoYigo. Ainsi un peuple habitué à l'idée que le dernier des janissaires turcs ne pouvait avoir tort même lorsqu'il l'avait réellement, eutril la satisfoction de voir l'homme qui était pour lui ce qu'était jadis le Dey , avouer ses torts par la restitution de ce qu'il avait reçu. Le chef suprême de la colonie donna l'exemple que n'avait jamais donné le dernier des soldats turcs. Cet acte, juste peut-être au point de vue administratif, et dont ceux qui le provoquèrent ne comprirent pas toute la portée, fut considéré par les indigènes comme un acte de bassesse tel que, dès ce moment, l'autorité française tomba dans un état de discrédit, dont on a pu à peine la relever depuis. Le gouvernement oublia dans cette circonstance ce qu'il s'était jusque là peu donné la peine d'apprendre : c'est que pour maintenir dans le devoir une population comme celle de l'Algérie , il faut toujours avoir raison.

L'intendant civil Pichon fut enfin rappelé ; mais le mal que sa censure méticuleuse et tracassière avait fait à cette colonie naissante ne put être réparé sitôt.

Le duc de Rovigo eut aussi un reproche à se faire, reproche grave qui, dans une autre sphère, souleva, parmi les populations de l'Algérie, des indignations légitimes.

Au dessus de la Maison Carrée habitait la tribu des Ouled- Ouffîa. Cette tribu avait, à diverses époques, assassiné plusieurs Français bourgeois ou militaires avec des circonstances atroces comme elles se présentaient fréquemment dans ces genres d'assassinats. Dans les premiers jours d'avril 1832, le scheick Farhat-ben-Said chef de quelques grandes tribus du Sahara, avait envoyé des députés au général en chef de l'armée française pour lui offrir sa coopération contre le bey de Constantine. Le duc de Rovigo les reçut avec égard et leur distribua quelques présents. A leur retour d'Alger , ces en* voyés, en traversant la tribu des Ouled-Ouffia, furent assaillis, pillés et quelques-uns même tués* Ce nouveau crime, ajouté aux nombreux griefs dont les Ouled-Ouffia s'étaient jiéjà rendu coupables, méritait un cbfttiment d'autant plu9

exemplaire qu'il devait servir de précédent pour prouvei comment les Français sauraient faire respecter leurs alliés. Une expédition fut organisée et une razzia des plus terribles fut exercée contre les Ouled-Ouffia*

C'était là une nécessité malheureuse , mais en quelque sorte indispensable. Si les Français avaient laissé piller et assassiner, à quatre lieues du siège de leur domination et sans en tirer vengeance, les envoyés des tribus du désert, qui venaient leur offrir leur coopération , c'était se déclarer à la fois faibles et impuissants : or, parmi ces tribus, la faiblesse est crime.

Cet acte de vigueur eut malheureusement lieu trop tard pour prévenir les funestes effets de la faiblesse systématique^ dont le prédécesseur du duc de Rovigo avait fait la base de son administration. On se rappelle que le général Berthezène avait créé Âgha de la plaine, le marabout Sidi-Ern'Barak aux appointements de soixante-douze mille francs par an. Gq marabout, avait d'abord un peu rétabU l'ordre et contenu quelques tribus toujours en armes, qui ne cessaient d'inquié* ter les lignes françaises; mais il s'était peu à peu relâché de sa surveiUance et paraissait vouloir faire cause commune avec ce même Sidi-Saadi, investigateur des troubles de 1831 , et agent de l'ex-Dey Hussein. La guerre sainte fut préchée de nouveau dans le Sahel, lea patrouilles françaises furent isolement attaquées, massacrées; Blidah, Coleah, Milianah devinrent le centre de l'insurrection qui eut, cette fois, un caractère alarmant de généraUté.

Sidi-Em'Barak qui, en sa quaUté d'agha de la plaine^ était en quelque sorte responsable de sa tranquiUité , en prit nonseulement aucune mesure pour prévenir ce soulèvement, mais encore mandé auprès du général en chef, il refusa de s'y rendre et se réfugia dans les montagnes. Les insurgés purent s'avancer sans obstacle jusqu'à Bouffarick. Une telle provoca* tion rendait toute hésitation impoUtique. Le duc de Rovigo envoya deux colonnes sous les ordres des généraux Faudoas et Brossard qui dispersèrent l'ennemi sans peine. Les villes qui avaient favorisé l'insurrection, furent frappées d*une T. I. 21

contributien extraordinaire : quelques unes furent saccagées et pillées, et les tribus apprirent encore une fois à ne pas braver impunément l'autorité française.

, Jusque là, tous les accidents de cette courte campagne s'étaient bornés à des droits de représailles parfaitement légitimes; mais par malheur , deux kaïds , Meçaoud et El-Ârbi, avaient été désignés au duc de Rovigo, comme principaux instigateurs de cette insurrection ; il les attira à Alger sous la promesse du pardon et la foi d'un sauf-conduit , et les fit exécuter. Ce fut une grande faute , un de ces délits moraux qui font courir aux armes des populations entières. Les peu* pies d'Europe, habitués à se jouer de la parole et des serments, ont peine à comprendre tant de susceptibilité; mais c'est là un de ces degrés de civilisation auquel les Arabes ne sont pas encore parvenus. Pour eux, les noms de ces deux kalds sont ceux de deux martyrs populaires : et les noms de ces sortes de martyrs ne se prononcent jamais en Algérie plus encore qu'ailleurs, sans réveiller des sentiments souvent funestes et toujours irritants.

Les autres points de TAlgérie occupés par les troupes françaises, étaient dans une situation aussi peu favorable encore que celle de la province d'Alger. A Bone, qu'occupait depuis plusieurs mois un détachement de zouaves, commandé par des officiers Français, les habitants en général avaient accepté cette occupation sans peine. Le souvenir de leurs anciennes, relations avec les Français, avait puissamment contribué à ce favorable accueil. Mais un ancien beyde Gonstantine, nommé Ibrahim qui habitait Bone, s'était Ugué en secret avec quel* ques Maures pour expulser les Français. Désespérant d'y parvenir par la force, ils usèrentde corruption. Les zouaves étaient casernes dans la Casbah : les officiers aUaient prendre leurs repas en ville : ils gagnèrent les soldats, et un jour que les offîciersétaient absents, ilss'emparèrentdela citadelle. Ibrahim ne resta paspaisible possesseur de sa conquête. Un lieutenant d'Ahmet, bey de Gonstantine, vint l'y serrer de près et les ha« bitants eurent alors à se défendre contre Ibrahim et contre le lieuteoaftt d'Ahmet. Os demandèrent mstaouDeint du mttan

au commandant d'Alger, qui^ en attendantla saison favor^le, envoya un faible détachement plutôt pour encourager les habitants à la résistance, que pour les délivrer des ennemis qui les menaçaient.

Les quelques troupes envoyées au secours de Bone, étaient commandées par le capitaine d'artillerie d'Àrmendy et par le capitaine de chasseurs algériens Youssouf , dont la carrière militaire devait avoir plus tard une part glorieuse dans la guerre d'Afrique. Sa conduite à Bone mérite d'être rapportée avec quelque détail.

Mamelouck avant 1830 au service du bey de Tunis, Youssouf s'était vu obligé de quitter la Régence à la suite d'une intrigue amoureuse avec une des femmes du palais. Lorsque l'armée française débarqua à Sidi-Ferruch, Youssouf vint offrir ses services au général Bourmont qui remploya. Sa bravoure et son courage ne tardèrent pas à le faire distinguer et le général Clausel le nomma officier dans les chasseurs d'Afrique. U se consacra dès lors tout entier au service de la France. Envoyé, comme on l'a vu, à Bone avec un faible détachement, il ne put prévenir la prise de la ville qui fut pillée et dévastée par le bey de Constantine le 5 mars. Ibrahim cependant était parvenu à se maintenir dans la citadelle qu'il évacua furtivement le 26 au soir. Le capitaine d'Armendy et Youssouf formèrent le courageux projet de s'y introduire avant que les assiégeants fussent instruits de l'évacuation. En effet, le 27 au matin, le pavillon français y fut arboré. Furieux à cette vue, Ben-Aïssa, lieutenant du bey de Constantine, voulut les attaquer, mais il fut repoussé avec perte. U eut recours alors à la corruption : il parvint à gagner quelques zouaves de la garnison qui formèrent le complot de tuer leurs deux officiers. D'Armendy et Youssouf furent prévenus de cette conjuration; mais serrés de près par Ben-Aissa, ils étaient à la merci destrsutres qui méditaient leur mort. Le sang-froid et le courage de Youssouf les sauva. Ayant fait rassembler les principaux meneurs, il fait abaisser le pont-levis et annonce une sortie contre les troupes de Ben-Aissa. D les conduit ainsi jusqu au-delà des glacis et fait faire halte. Se retournant

alors vers eux : « Vous avez résolu, dit-il, de tuer yob officiers « et de livrer la Casbah à rennemi I vous êtes des traîtres et a des lâches I »

A cette foudroyante apostrophe, les conjurés restant stupéfaits : Youssouf reprend en s'adressant aux deux principaux conjurés : a — Quoi ! Jaccoub ! quoi I Mouna, vous restez a impassibles! voici le moment propice de mettre une partie « de votre projet^ exécution : frappez, je vous attends. Vous « ne donnez pas le signal de l'attaque, alors moi je com^ et mence. »

Et de deux coups de pistolets, il leur fracassa le crâne. — c filaintenant, s'écria-t-il en se tournant vers les autres, à « l'ennemi! »

Et les entraînant â sa suite, il rentra quelques heures après dans la Casbah, après avoir fait essuyer à Ben-Aîssa de cruelles pertes.

Sur ces entrefaites, trois mille hommes commandés par le général Monck-d'Uzer arrivèrent de Toulon au secours de Bone; mais la ville était déjà toute dévastée, et à rapproche du corps français, Ben-Aissa acheva de la détruire et se retira. Pendant que les Français s'occupaient de déblayer la ville pour tâcher de s'y installer, Ibrahim, le même qui s'était déjà emparé de la Casbah, crut pouvoir renouveler son attaque et se porta sur Bone avec deux mille hommes environ; mais rudement refoulé à l'intérieur par le général d'Uzer, il fut assailli et pillé par les indigènes, disposés, selon leur usage, à toujoui^ se ranger du côté du plus fort.

Cet état d'anarchie qui» encourageant des ambitions et des espérances, mettait à Bone divers intérêts en présence, était encore plus tranché à Oran. Là, par suite des arrangements pris en 1831, entre le général Clausel et le bey de Tunis, les troupes tunisiennes avaient occupé Oran,mais ces arrangements n'ayant pas été ratifiés, deux bataillons, sous les ordres du général Faudoas, avaient occupé cette place après l'évacuation des troupes tunisiennes: le gouvemenement en avait été confié au Marocain Bilemri. Après quelques alternatives de calme .Gt d'agitation, le commandement des troupes et de la province

ALGËRIË* 325

ëtoit éfihue au général Boyer, ancien aide-de-camp du gêné-» rai Kéllerman , ayant suivi Bonaparte en Egypte et en Syrie en qualité d'adjudant-général et, après avoir fait sous lui toutes les campagnes de Prusse et d'Allemagne^ promu au grade de général de division en 1810.

En arrivant à Oran, le général Boyer trouva les principales villes de la province, Mostaganem, Tlemcen, Mascara occupées par les débris des milices turques et koulouglies et vivement attaquées par les tribus arabes des environs[qui tendaient à reconstituer leur nationalité. Les Arabes ne tardèrent pas à s'emparer de Mascara, qui devint alors leur centre d'action. Les autres villes étaient menacées du même sort, lorsque les Turcs et les Roulouglis ayant consenti à se mettre à la solde de la France, reçurent quelques secours de munitions, devi* vres et d'argent. Il y eut un instant de répit; quelques tribus arabes se prêtèrent même à des négociations, mais la rigueur systématique et souvent peu réfléchie du général Boyer acheva de les aliéner complètement. La mort des deux kaids exécutés à Alger, au mépris de la foi jurée, accrut l'irritation, et l'empereur de Maroc, qui n'avait pas abandonné ses projets sur le beyhck d'Oran, jugea le moment propice pour favoriser la restauration d'une monarchie arabe avec l'intention secrète de l'absorber plus tard.

 cette époque un jeune marabout de la tribu des Hakem- Cheraga, prêchant la guerre sainte, avait réuni sous sa bannière d'assez nombreuses tribus du territoire de Mascara et des bords du Chélif. L'empereur de Maroc crut voir dans ce jeune Arabe un instrument utile à ses projets, se mit en rela* tiens avec lui et lui promit des secours d'armes et de munitions. Ce marabout c'était Abd*el-Kader. Comme la longue lutte qu'il soutint contre les armées françaises forme une des parties principales de cette histoire, quelques détails au sujet de son origine, de sa famille, de sa vie privée, seront lus avec intérêt (1)^

(<) La majeur partie des détails biographiques qui suivent sont empruntés à laL Biographie d'Aèd-el-Kadder, par A. Dcbay.

La famille d'Abd*-eI-Kader fort ancienne au pays des Ha-* kem-Gheraga fait remonter sa filiation aux kalifesFathimites, et de ceux-ci à la ligne du prophète par sa fille Fathmé. Cette' généalogie est fort contestée par les chefs Arabes qui, la plupart, ont toujours dédaigné d'obéir à celui qu'ils appelaient un pâtre fils de paire. Son père se nommait SicU-Mohi-ed- Din*Hadji. L'épithète de Hadji (pèlerin) ne fut ajoutée à son nom qu'à son retour d'un premier voyage qu'il fit à la Mecque. Des quatre épouses qu'il avait, il eut cinq fils et une fille.

Abd-el-Kader naquit en 1 806, dans la Kethnak (réunion de tentes fixes), à dix milles environ à l'ouest de Mascara, sur la rive gauche de l'Oued-^l-Hamman , au pied des Gibel-el- Scerfah. Sa mère Zora, troisième épouse de Mohi<-ed-Din, est une des rares femmes lettrées de l'Arabie.

Selon les bruits vulgaires, de nombreux prodiges marquèrent la naissance d'Abd-el-Rader, et sa mère Zora, à la vue d'une auréole de flamme azurée qui entoura pendant quelques instants sa tête, s'écria : — « Voilà l'enfant que les devins u ont annoncé 1 Hakem-Gheraga ^ voilà celui que vous at-* « tendiez. »

La famille d'Abd-el-Kader propagea cette croyance en toute occasion, et présenta le nouveau-né comme l'enfant envoyé par le prophète pour reconstituer la nationalité arabe. Mohhied-Din, ambitieux et rusé, l'accrédita parmi les tribus, et comme il jouissait, ainsi que son père Mustapha-ben-Moktas, d'une grande réputation de sainteté, il eut peu de peine à la faire accepter. Depuis longtemps il nourrissait en secret l'espoir de secouer le joug des Turcs et de se faire déclarer kebir (grand) parmi les tribus de l'Ouest. Il avait désigné son fils Âbd-el-Kader comme continuateur de son œuvre s'il ne pouvait raccompUr lui-même ; aussi ne négligea-t-il rien pour en faire une homme versé dans toutes les sciences physiques et morales que peut comporter l'éducation arabe. Il fut puissamment secondé dans cette œuvre par son frère Achmct- Bilhar, le plus savant marabout de l'Ouest. Abd-el-Rader pro* fita de ces leçons ; à douze ans, il savait le Coran par cœur et le commentait sf. savanmient, que des marabouts venaient

de loin pour l'écouter. D fut alors envoyé & Oran chez un Maure fin et adroit, Sidi-Âchmet-ben-Kodja, pour compléter son éducation politique. Il y resta jusqu'à l'âge de quatorze ans, recherchant la société des hommes mûrs plutôt que celle des jeunes gens, et frappant tout le monde par son esprit posé et enclin à la méditation.

Peu d'années après, Hassan, qui commandait dans le beylick d'Oran, eut quelques soupçons des projets ambitieux de Mohhi*ed-Din. Il le fit surveiller, lorsque le vieux marabout, prévenu à temps, jugea prudent d'échapper à l'orage qui le menaçait. Il fit publiquement annoncer qu'un vœu religieux l'obligeait à faire un second voyage à la Mecque, amenant avec lui son troisième fils et son neveu. 11 s'y prépara en e£fet. Mais le jour de son départ une foule de cavaliers de tribus diverses s'étant présentés pour l'escorter jusqu'au port où il devait s'embarquer, Hassan-Bey lui enjoignit de renvoyer son escorte et de venir à Oran se disculper des griefs accumulés contre lui. Ses parents, ses amis voulurent le dissuader de se rendre aux ordres du bey, défiant, soupçonneux et qui, depuis longtemps cherchait l'occasion de se défaire de lui. Mais Mohhi* ed'Din résista à toutes ces sollicitations et se rendit devant le bey, accompagné seulement d'Âbd-el-Kader qui, quoique jeune encore, plaida la cause de son père. Après avoir établi l'innocence et la pureté de ses intentions : « Bey Hassan, a dit-il, par Allah et Mahomet, je t'adjure de me rendre mon « père I Au nom des quatre plus puissantes tribus de l'Ouest, « je te somme de remettre en liberté le marabout Mohhi-eda Din, chef des Hakem-Cheraga, dont tu as reconnu l'innoa cence. »

Soit que le bey cédât à un sentiment de justice, soit qu'il craignit d'irriter les tribus de l'ouest par un acte de rigueur, il renvoya Mohhi-ed-din libre, à la seule condition d'évacuer b pays. Le marabout partit pour la Mecque Uvec son fils, son neveu et quelques scheicks, qui profitèrent de cette occasicm pour faire le saint pèlerinage en compagnie d'un homme qui avait déjà assez de considération pour éveiller les défiances du bev.

La petite troupe se rendit ainsi à Alexandrie, où eUe sé-^ jouma quelque temps en attendant le départ de la caravanei! Le séjour d'Abd-el-Rader dans cette capitale, activa le développement des idées d'orgueil et d'ambition que sa famille avait fait germer dans sa tête. Les changements opérés par Mehemet-Ali, soit dans l'administration, soit dans l'armée, le frappèrent moins par leur importance que par leur coïncidence avec le but personnel qu'il se proposait ; Mehemet-Ali lui parut un modèle à imiter dans cette grande organisation des populations arabes du Maghreb, qui commençait alors à être le rêve de cette ambition naissante. Son père, à qui il déroulait ses brillants projets, embrasait encore sa tète par tout ce qui pouvait caresser son ardente imagination.

Le pèlerinage de la Mecque terminé, Mohhi-ed-din , son fils et son neveu se séparèrent de leurs compagnons, et prirent la route de Bagdad pour aller visiter le tombeau d'un de leurs aïeux; illustre marabout dont les chroniques arabes rapportent l'histoire, et qui vivait au dou2^ième siècle, sous le nom de Mulêi Abd-el-Rader.

Ce marabout est regardé comme un des plus célèbres des temps anciens ; l'austérité de ses jeûnes, les tortures corporelles qu'il s'infligea, en ont fait un de ces saints privilégiés dont les légendes populaires ont transmis à la postérité le nom et les actes. Mulêi Abd-el-Kader vécut jusqu'à cent ans; les dernières cinquante années de sa vie il les passa au sommet d'une haute montagne, ayant resté pendant tout ce laps de temps debout, suMa pointe d'un seul pied, sans prendre d'autre nourriture que Feau du ciel ou la rosée qui humectaient ses lèvres, et une oUve qui, chaque année, le dernier jour du Rhamadan, un étourneau laissait, en volant, tomber dans sa bouche.

Le soir, du dernier jour de la cinquantième année, ce même étourneau vint s'abattre sous le pied fatigue du pieux marabout, et reprenant immédiatement son vol, fendit, l'air avec son fardeau etrenlevaauxcieux,oii dix mille témoins de cette ascension le perdirent de vue. Depuis lors cette montagne est couverte de marabouts (chapelles) d'une blan«

eheuf éblôukfiftnte; et où les fidèles viennent prier des contrées les plus lointaines.

Au retour de ce second pèlerinage, Mohhi-ed-din et Abdel-Rader répandirent dans leur tribu toutes les circonstances merveilleuses que la tradition avait pu leur apprendre au su* jet du célèbre Mulèi. [Mobbi-edHlin fît plus encore, il raconta ce qui suit : « Un jour, dit*il, pendant qu'agenouillé dans l'un des marabouts élevés à la mémoire de mon aïeul, j'étais absorbé dans la prière, Mulêi-Âbd-^l-Kader m'apparut, debout, sur un rayon lumineux, et me dit d'une voix douce et suave en me présentant une pomme :

— «Prends cette pomme, mon fils, elle a été cueillie dans le jardin d'Allah : tu la donneras au sultan du Gharb (ouest).

— « Ami du prophète, le Gharb ne connaît de sultan que telui qui commande à Stamboul, et nous sommes ses esclaves.

Mulei reprit :

-—a Notre famille est sainte, mon fils, avant peu elle sera plus puissante que celle des rois d'Orient : avant peu ton fils Abd-el-Kader sera nommé sultan par les populations arabes; alors finira sur le Gharb le règne des tyrans, alors la nationalité arabe surgira, brillante de gloire et de splendeur, comme aux premiers temps de l'hégire.

— «Seigneur et saint, ta divine parole me transporte; je m'incline devant elle. Mais malheur à moi et à ma famille, si jamais les autorités turques apprenaient ce que tu viens de me prédire.

— a L'arbre exposé à la tempête peut tomber abattu par elle ; mais à son tronc vigoureux sont déjeunes tiges qui poussent et grandissent. Mohhi-ed-Din, toi, tu dois mourir... Mais donne à Abd-el-Kader, ton fils, la pomme que j'ai mise en tes mains, et il sera désormais invulnérable ; Il est sur la terre du Gharb pour exécuter les volontés du Dieu puissant, et les fureurs des hommes prévaudront contre lui. Va, retourne dans le Gharb et rapporte à tes frères les paroles que tu as entendues.

«c A ces mots, Mulëi disparut : il m'avait laissé cette pomme divine qui devait rendre mon fils invulnérable et le remplir de

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la volonté du Dieu tout^puissant. Il était alors au p&turage : à son retour de la plaine, les chameaux le sumient, inclinant dans leur marche leurtëtealtière, comme pour lui rendre hom<mage. Je lui donnai la pomme ; il la mangea. Le fruit divin avait à peine touché ses lèvres, qu'un saint enthousiasme i\hx< lumina ses traits; sur sa tète brilla une aigrette de feu qui se convertit peu à peu en auréole, comme celle qui avait marqué l'instant de sa naissance. Dès ce moment, je compris la volonté du Très-Haut, et moi, le père, je m'inclinai devant mon fils, lui rendant hommage avant tous et demandant à être désormais son serviteur. x>

Tel fut le récit par lequel Mohhi-ed-Din augmenta la vénération dont sa famille jouissait déjà et étendit son influeoce sur un grand nombre de tribus. Superstitieux et crédules, les Arabes ajoutèrent foi à cette fable , et Abd-el-Kader fut, pour la plupart d'entre eux, l'homme prédestiné à restaurer la nationalité arabe.

Le nom du futur sultan du Gharb fiit bientôt sur toutes les lèvres. Les Arabes arrivaient en foule au kethna des Hakem pour connaître l'envoyé du prophète. Ce Uey devint bientôt le but d'une espèce de pèlerinage, où chacun, venant rendre hommage à l'élu du Seigneur, déposait en offrande des armes, des chevaux, du bétail, de l'argent, des grains, et s'en retournait, heureux d'avoir pu toucher le bout du burnous du privilégié d'Allah. La fortune du marabout s'augmentait, et avec elle son influence.

Hohhi-ed-Din et Abd-el-Kader, pour ne pas éveiller les soupçons des Turcs, semblaient plutôt subir ces hommages que les encourager. Us étaient toujours en prières ou en méditations, étrangers en apparence aux choses extérieures. Sur ces entrefaites eut lieu la prise d'Alger par les Français. Les Turcs d'Oran s'étant révoltés contre leur bey Hassan qui demanda un asile aux Arabes et s'adressa au chef des Hakem, un conseil de famille fut réuni pour délibérer sur ce sujet. Mohhi-ed-Din et son frère Achmet-Bilhar opinèrent pour accorder asile à Hassan, mais Abd-el-Kader combattit cette opinion en ces termes ; -*- c Le bey Hassan ne peut être reçu

ALGËRIV^ 331

€ au kéthna des Hakêm pour un motif grave et sans réplique. û L'asile que nous avons jusqu'à présent accordé aux pros- € cHts a été respecté; mais Hassan s'est rendu odieux aux € Arabes par ses exactions, par les maux dont il les a acca- € blés, et cet asile serait impuissant à le soustraire à leur 8 colère* Ses ennemis, et ils sont nombreux, attroupés aua tour de nos tentes par le désir de la vengeance, nous demana deraient sa tête; accéder à cette demande, serait de la « honte ; la refuser, serait s'exposer à voir violer l'asile et « méconnattt'e notre autorité. Père, si la victoire excuse ceux a qui violent un asile, ceux qui ne meurent point en s'oppo- « sant à cette violation sont entachés d'opprobre et d'infamie a jusque dans leur postérité. »

Cet avis prévalut : le bey Hassan se rendit aux Français.

L'anarchie qui suivit la conquête française ouvrit largement la voie aux vues ambitieuses de Mohhi-ed«Din et d'Âbd-el- Kader. Ils se mêlèrent alors au mouvement extérieur d'une manière en quelque sorte purement passive, mais qui devait les mettre forcément en relief. Quand partout ailleurs les notions d'ordre et de justice étaient méconnues et oubliées, leur kcthna Ait Tasile où elles se conservèrent intactes, et tous ceux dont l'état anarchique froissait les convictions ou les intérêts s'y rallièrent comme à un foyer dont les rayonnements pouvaient exercer autour de lui une salutaire influence. Ce fut dans ce moment que Tintervention de l'empereur du Maroc étendit le cercle de l'action immédiate de Mohhi-ed-Din et d'Abd-el-Kader.

Les tribus arabes manquaient d'unité, et pour résister aux armes françaises , l'union était une indispensable nécessité. Une assemblée solennelle futindiquée dans la plaine d'Eghris. Les diefs des tribus voisines de Mascara, les Hakem, les Garabas, les Beni-Amers, les Boi^hias, etc., s'y rendirent. Chaque gourbie dressa séparément ses tentes dans la plaine. Les chefs se réunirent près d'un puits d'Ersebia. Ils s'assirent en rond à Tombre d'un palmier séculaire, sur des nattes étendues sur le sol. La délibération s'ouvrit sous la présidence de Sidi-el- Arach, le plu» vieux et le plus saint des marabouts de l'ouest.

Après lin débat court mais animé, la majorité tomba d'accord pour proclamer chef suprême Mohhi-ed-Din ou Abd-el-Kader sonfik. L'un et Tautre refusèrent, aUéguant pour excuse que Sidi-el-Arach était plus digne qu'eux par sa sainteté et sa no* blesse d'un si grand honneur* Ce jour-là on ne décida rien.

Le lendemain, le conseil se réunit de nouveau. Sidi-el- Arach prit la parole : sa voix était émue: son regard animé : sa pose solennelle : — « Frères, dit-il, malheur à l'homme qui, par orgueil, ou par ambition, hésiterait à dire la vérité, malheur à l'homme qui , pour l'éclat d'un commandement suprême, sacrifierait les biens et le sort des familles de ses frères ! Sidi-el-Arach ne sera jamais cet homme. Écoutez-* moi. Pénétré de l'importance du choix que nous allons faire, hier,'àrissue du conseil, je me mis à .prier, deman<« dant à Allah et au Prophète de m'édairer dans un mo^ ment aussi critique : je passai la nuit en prières. L'aube naissait à peine que du milieu d'un nuage que la brise chassait des gorges de l'ouest, j'ai vu apparaître Mulêi-Abd-el->Kader. Pendant que partout régnait encore une obscurité crépusculaire, ce nuage était brillant et lumineux : la pose de Bfulëi était la même que celle qu'il avait gardé cinquante ans sur la montagne de Ghebouah : Muléi s'est arrêté devant moi : — « Sidi- « Hadji-el-Arach, m'a-t-ildit, le bonheur des Arabes dépend € de l'accomplissement des paroles que tu vas entendre : « qu'elles se gravent dans ta mémoire comme sur la pierre ou « l'airain : car celui qui oublie les paroles d'Allah et du Pro- € phète est oublié par eux. Dans la situation critique où sont € les peuples du Gharb, il faut, pour les commander, un « homme qui réunisse la sainteté à l'intelligence et la valeur a à la sainteté. Je n'en connais qu'un seul qui réimisse ces « qualités à un degré assez éminent pour être digne d'être « obéi de tous : c'est Abd-el-Kader, troisième fils de Mohhi- « ed-Din. Le Prophète s'intéresse à la cause des enfants du « Gharb et t'ordonne, par ma voix, de répéter demain en plein m conseil ce que tu viens d'entendre. »

A peine le vieux marabout eut-il achevé de parler, que nolihi*ed*Dia raconta une vision pareille. Entraînés par la

parole solennelle de ces deux vieillards, tous les chefs se le« vèrent, s'inclinèrent aux pieds d'Ab-el-Kader et le proclamé*rentEmir-el-Moumenin (prince des Croyants). Le même jour il lui fut porté le burnous violet, insigne de la haute dignité dont il venait d'être revêtu. C'était le 28 septembre jl 832. Le lendemain, la ville de Mascara qui, depuis l'expulsion des Turcs, s'était gouvernée républicainement, se donna à lui.

Le premier soin d'Âbd-el-Kader, après son élection, fut de prêcher la guerre sainte. Autour de sa tente stationnait toujours, aux heures de la prière, une foule de guerriers, nonseulement de la tribu de Hakem, mais encore d'autres tribus. Abd-el~Kader sortait alors et prenant pour texte des versets du Koran, prêchait la guerre et la haine des infidèles.

Abd-el-Kader est loin d'avoir, comme on l'a spuvent représenté en France, cette allure bravache et militante d'un guerrier à la pose académique. C'est au contraire un homme à la taille petite, mais bien prise, marchant avec lenteur , les yeux baissés, le dos un peu voûté, avec l'attitude du recueillement et delà méditation^ tenant à la main un chapelet à gros grains selon l'usage des pieux musulmans. Sa physionomie est douce et sereine, son sourire mélancolique et même triste. Sa parole est brève, son élocution facile, le timbre de sa voix grave. Son costume ne diffère de celui des scheichs Arabes que par la couleur du burnous qui est violet. Sa barbe épaisse et .noire descend jusqu'à mi-poitrine. A la racine du nez il a une petite marque de tatouage, signe commun à tous les membres de la tribu de Hakem-Gheraga. Sous cette allure calme, modeste, recueilUe, méditative, se cache une valeureuse intrépidité, une fierté orgueilleuse, une infatigable activité, une intelligence supérieure, en un mot, une de ces âmes fortement trempées, dont la mission semble être d'assurer le triomphe d'un principe ou de mourir à la peine.

Tel est Abd«-el-Kader : tel est l'homme qui', pendant de longues années, a tenu en échec les forces de la France.^La crédulité des Arabes le mit en évidence. Son opiniâtre et audacieux génie l'y maintint : il devint grand et redoutable lorsque les généraux françus le désignant comme le chef de Ja

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