‹ Histoire de l'Algérie française (volume 3)Chapitre 7 sur 17 · SB · texte numérisé non relu

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U général baron Voîrol, conmiandant supérieur de Tannée JlÂfrique.— Création des spahis d'El-Fash.— Institution d'une milice indigène dans la banlieue. — Bougie devient le foyer desintrigués indigènes.'— ^Expédition de Bougie. — Prise de Bougie.— Razzia cpntre^lesHàdjoutes. — Offre d'une ligue offensive et défensive contre le bey de Constantine faite par des chefs indigènes. —Même offire de la.part des habitants de Médëah.-^ Abd-el-

^ Kader à Mascara : sa tactique. — Le général iDesinictiéls, commandant à Oran.— Arzeu. — OcctfpàtiondeMostaganem. — Répugnanoe;de quelques

. chefs àobéir à Abd-el-Kader.— Acte impjolilique an général Desmichels.

— Premier traité avec Àbd-el-Kader : "ses coiaséqucàices.— Ligue des chefs arabes contre l'émir. — Leurs propositions aux^^néraux Yôirol et Desmichels : conséquences du refus de leurs offres.— Ambition croissante d' Abdel-Kader.— Irritation de l'opinion publique en France, au sujet de l'Algérie.

— Nomination d'une commission : son rapport : ses conclusions. — Réorganisation de i'Algérie.'=^ Le comte Umnet d'Erlon est nommé gouverneur

Le baron Voirol était le plus jeune des lieiïteiia%ts-)2;éné^ raux français. En 1815, il s'était briiiammeilt distingué comme colonel à la défense . de Nogent. Promu' depuis au grade de lieutenant-général, en avril 1833 j ^t, dans l'espoir d'un prompt rétablissement du duc de Rovigo, il fut nommé, par intérim, au commandement supérieur de l'armée d'Afrique, en remplacement du général Âvizard, luî-*même inté« rimaire. Le général Voirol déploya, dès le début de son ad-^ mim^tration, une grande activité. U fit poursuivre le tracé et

les tra^ux du beau réseau de routes dont le duc de Rovigo avait commencé l'exécution. En facilitant les conununications, il ne négligea pas les travaux d'assainissement et de défense; on lui doit sous ce rapport quelques créations utiles. Nous citerons l'institution des Spahis d'el Fahs, et d'une milice indigène pour la banlieue d'Alger. Les premiers forment aujourd'hui le beau corps des gendarmes maures : ils devaient concourir à la fois à la police du territoire et à sa défense; la mission particulière des autres était de former, dans la banlieue, un corps spécial et permanent toujours prêt à être en campagne, et chargé, pendant Tété, de garder certains postes et blockaux dont l'insalubrité rendait le séjour dangereux pour les Français. Ces Spahis et ces milices étaient choisis dans les Outhans des tribus soumises, et formaient un commencement du Hackhzen, cette force principale des Turcs dans la Régence.

Autour d'Alger, les progrès de la consolidation de la conquête étaient lents ; mais enfin il y avait progrès. On ne pouvait en dire autant des autres parties de l'Algérie. A Bone, le capitaine Yousouf, après avoir été longtemps, avec cent Turcs, la terreur des Arabes à plusieurs lieues de profondeur dans les terres, avait pu conserver cette ville aux Français qui l'occupaient sans b^ucoup de profit, majs sans y être trop inquiétés. A Oran, les Français tenaient le fort de Mersel-Kebir, mais ne possédaient même pas un rayon d'une lieue autour de la ville. Médéah et Miliana subissaient l'influence de l'empereur de Maroc, et obéissaient à Hadj-Mouti et Mohamed-ben-Cherghuy, deux de ses envoyés. Achmet- Bey trônait à Gonstantine. Ben-Zamoun et Ali-ben-Em'Barak s'affermissaient dans l'Est et le Sud de la province d'Alger, et Abd-el-Kader prép^u^ait les tribus de l'Ouest à une nouvelle levée de boucliers.

Mais c'était surtout à Bougie que le mauvais vouloir des indigènes se révélait par des griefs qui, chaque jour, aug* mentaient de gravité. En 1831, un brick français avait naufragé sur la côte et l'équipage avait été inhumainement égorgé. En 1832. un brick anglais avait été> dans le port^

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insulté et contraint de s'éloigner. Dans la même année, les kcrts avaient tiré sur un brick français mouillé en rade, dont la présence, dirent les habitants, gênait rentrée d'un navire venant d'Italie et portant des lettres et des agents de Tex-dey Hussein. Quelques informations prises au sujet de cette singulière excuse, firent découvrir que Bougie était le foyer des intrigues des partisans de l'ex-Dey, et que là se débattaient les prétentions diverses de cette foule de prétendants qui se réservaient une plus ou moins grande part dans cette vaste contrée que les Français avaient su conquérir, mais qu'ils se montraient fort inhabiles à conserver et surtout à gouverner.

D'autre part, le bey de Constantine voulant se dédommager de la perte de Bone, avait résolu d'occupcF Bougie : il avait ouvert, à ce sujet, des relations avec les Kabyles qui occupaient les forts, et n'avait pu, jusque alors, s'entendre avec eux. Il préparait une expédition contre Bougie.

Quelle que fut Tapathique indifférence du ministère français en tout ce qui concernait l'Algérie, il ne pouvait rester impas* sible au démembrement chaque jour plus complet d'une conquête assez chèrement achetée déjà. Puis l'opinion publique s'était si formellement prononcée sur cette question, que le ministère était, bon gré malgré, obligé de faire quelque chose. Il faisait peu : le plus souvent mal ; jnais enfin on le forçait à faire. En cette circonstance , il prépara contre Bougie une expédition formée de deux bataillons du 59e de ligne, deux batteries d'artillerie et une compagnie de sapeurs. Ce petit corps, aux ordres du général Trézel, partit de Toulon le 22 septembre sur sept bâtiments. Le capitaine de vaisseau Parce-* val commandait l'escadrille.

La ville de Bougie, bâtie sur le flanc méridional du mont Gouraya, qui forme promontoire à 45 lieues ouest d'Alger, est à 30 lieues de Cpnstantine. C'est une des plus anciennes villes du littoral algérien. Son aspect est pittoresque ; ses maisons plates et carrées, entourées de jardins, échelonnées sur les flancs de la montagne ressemblent de loin à un gigantesque amphithéâtre dont les degrés seraient séparés l'un de l'autre • par dps massifo de verdure. Son port est peu sûr dans les gros

temps, mais û 7 a un assez bon mouillage dans Fanse Sidi- Yahîa. Les montagnes qui l'entom-ent sont couvertes d'diviers. Cet arbre y est â commun que son nom arabe zeiioun sert à désigner pluMeurs des localités voisines : c'est ainsi qu'on dit : la VaUée des oUviers^ le Cap des olivierSy la Montagne des oliviers^ la Rivière des oliviers, etc. On trouve sur le sol de Bougie des traces du passage des peuples qui s'y sont succédés depuis vingt siècles. Sur plusieurs points on voit encore distinctement les trois enceintes romaine, vandale et sarrazine. L'occupation Turco-Mauresque y est représentée par des murailles flanquées de tours et un arceau en ogive qui forme une des portes d'entrée de la viUe ; un auteur Florentin du XIV* siècle, Fazio degl'Uberti, signale Bougie comme l'une des cités les plus florissantes de la Barbarie. Ses marchands étaient en relation non seulement avec l'Italie, la France et l'Espagne, mais encore avec l'Âsie-Mineure, l'archipel Grec, Constantinople, l'Egypte, la Syrie. Son exportation était les cotons bruts, le lin, la soie, les laines, les cuirs, la cire, le co« rail, les métaux, le blé et surtout les écorces à tan. Ce dernier produit avait des qualités si supérieures et s'exportait en si grande quantité, qu'il était désigné dans toute la Méditerranée sous le nom d'iscorza di Buggiea. On croit que c'est l'enve* loppe du sumac tliezera employée dans la préparation et la teinture en rouge des cuirs maroquins. Edrisi, géographe arabe du xii* siècle, donne au sujet du commerce de Bougie des renseignements qu'il n'est pas sans utilité de constater. « De nos jours, dit-il. Bougie (Bedjaîa) est la capitale des Beni-r a Hamad. Les vaisseaux y abordent, les caravanes y viennent « et c'est un entrepôt de marchandises. Ses habitants sont « riches et plus habiles dans divers arts et métiers qu'on ne « l'est généralement ailleurs, en sorte que le commerce y est u florissant. Les marchands de cette ville sont en relation avec « ceux de l'Afrique occidentale, ainsi qu'avec ceux du Sahara « et de l'Orient. On y entrepose beaucoup de marchandises « de toute espèce. Autour de la ville sont des plaines cultivées « où Ton recueille du blé, de l'orge et des fruits en abon- « dancci on y construit de gros bâtiments, des navires et des

« galères; car les montagnes et les vallées environnantes sont « trèsboisées etproduisent de la risine et du goudron d'exccl^ <( tente qualité. Les habitants de Bougie se livrent à l'exploit <x tation des mines de fer qui donnent de très bon minerai. Eu « un mot, la ville est très industrieuse : le bétail et les trou* a peaux y réussissent à merveille et les récoltes sont tellement « abondantes qu'en temps ordinaire elles excèdent les besoins « des consommateurs et qu'elles suffisent dans les années de a stérilité. »

Telle est la ville et le territoire qu'une expédition partie de Toulon allait ranger sous la domination française. Il est juste d'ajouter que, depuis, on n'a rien fait ou presque rien pour tirer parti de ses produits. Nous ne comptons pas les règlements administratifs, arrêtés ministériels et autres. L'Algérie les compte déjà par centaines de mille et les divers ministères qui se sont succédés depuis la conquête ont été beaucoup plus empressés de réglementer que de tirer parti de la production. Cela explique du reste pourquoi l'Algérie est le pays le plus mal régi et celui qui produit le moins, non pas des colonies françaises mais de toutes les colonies du monde. Il pourrait, il devrait être cependant celui qui produirait le plus. Mais il y a au fond de tout cela une de ces fatales questions de vanité et de routine qui, en France, ont toujours tout perdu quand il s'est agi de coloniser. A mesure que nous avancerons dans la relation des faits, ce point deviendra plus saillant et plus incontestable.

L'escadrille française arriva devant Bougie le 29 septembre; elle entra bravement dans la rade, malgré les feux de la Casbah, des forts Abd-el-Kader et Moussa, qu'elle fit taire sous voiles. Le débarquement n'offrit guère plus de difficultés]; malgré un feu très vif de mousqueterie les chaloupes attérèrent, et les Français arrivèrent jusque sous les murs de la ville, après avoir chassé devant eux les Kabyles qui avaient voulu fleur tenir tète. Là, les difficultés commencèrent; Bou^e, quoi*que entourée d'une enceinte continue, est en quelque sorte une ville ouverte par suite de la ruine presque totale du mur et des tours qui la flanquent ; mais elle est bâtie sur un ter-

rain si accidenté qu^elle offre les plus grandes facilités pour cette terrible guerre des maisons à laquelle les Kabyles sont essentiellement propres. Le pavillon français flottait sur toutes les batteries, mais le corps de la place était occupé par les Kabyles, postés derrière des retranchements improvisés et d'où il n'était pas aisé de les déloger. Les rues, les quartiers, les maisons disséminés sur un assez grand espace, étaient devenus autant de citadelles. Les Français s'aventurèrent courageusement dans ce la byrinthe de points retranchés, et malgré leur vigoureuse et énergique attaque, firent peu de progrès : les Kabyles s'y maintenaient avec une opiniâtreté qui pouvait devenir fatale au corps expéditionnaire. Chassés d'un poste, ils en improvisaient un autre et s'y défendaient avec la même vigueur ; parfois même ils prenaient l'offensive et venaient attaquer, jusque dans leurs lignes, les Français étonnés de tant de résistance. Cette lutte acharnée avait déjà duré trois jours, lorsque heureusement un bataillon du 4"^^ de ligne et deux compagnies du 2 «i© bataillon d'Afrique arrivèrent d'Alger ; des batteries purent être établies pour battre tous les points retranchés, et le quatrième jour les boulets, la mitraille et les baïonnettes terminèrent une lutte qui n'avait pas été sans gloire de part ni d'autre. Les Kabyles se retirèrent dans leurs montagnes, et les Français prirent possession des ruines qu'ils venaient de conquérir, et où, vainqueurs, ils étaient bloqués de tous côtés par des peuplades hostiles ou des montagnes inaccessibles. Le général Trézel, blessé dans une des nombreuses escarmouches qui suivirent la prise de Bougie, partit pour Alger, et confia le commandement de la place au f hef de bataillon Duvivier, qui eut bientôt à défendre sa conquête contre les attaques des Mezzaïa, des Beni-Massoud, des Beni-Mmour, des Beni-Abous, et d'autres tribus Kabyles des environs si nombreuses et si guerrières.

Il est dans l'année une époque où les tribus Arabes et Kabyles montrent le plus de turbulence : c'est au mois d'août et de septembre. Les moissons étant terminées, les semailles n'étant pas encore en terre, une invasion ennemie leur est moins préJYidiciable et ils la redoutent peu : puis c'est une

époque d*oisiveié pendant laquelle manque rarement de se réveiller leur humeur guerroyante. Les tribus des environs d'Alger étaient trop mal disposées envers les Français, pour faillir à cette loi générale. Les attaques ne furent d'abord que partielles, isolées, sans caractère d'ensemble , et seulement apparentes par leurs résultats; tantôt c'était le kaid d'une tribu amie, dévoué aux Français, qui était assassiné ; d'autre fois les travailleurs français occupés à Tassainissement de Bouffarick, étaient frappés de mort par des ennemis invisibles qui venaient s'embusquer à portée de fusil d'eux : d'autres atten-tats commis sur des individus isolés annonçaient un parti pris, d'embuscades permanentes pour décimer les Français et leurs adhérents. Pour des faits d'une nature si grave, qui méritaient une punition prompte, exemplaire, le général Voirol ordonna une enquête judiciare : une enquête chez des Kabyles! cette si ridicule mesure, probablement conforme aux instructions ministérielles, était en parfaite harmonie avec tous les ordres qui arrivaient des bureaux de Paris, et eut le même résultat: un bill d'indemnité pour d'odieux assassinats. Les Hadjoutes, notoirement connus pour être les auteurs de ces actes criminels, enhardis par l'impunité, levèrent ouvertement le masque, se jetèrent sur lesBeni-Khalid, les plus fidèles alliés de la France, et portèrent, dans leurs douairs, le pillage, l'incendie, la mort. Pour cette fois on n'ordonna pas une enquête; le capitaine des Zouaves, de Lamoricière, reçut l'ordre de marcher contre cette tribu, la traqua dans ses montagnes et excerça sur elle de grandes et justes représailles par une de ces terribles razzias qui, si elles ne sont pas conformes au droit public européen, sont plus efficaces chez les Arabes que dix victoires. Là, mais là seulement est peureux la force, et chez, eux, la force constitue le droit. Une grande bataille gagnée les frappe moins qu'une razzia opérée avec vigueur ; là tout est palpable, les moissons détruites, les jardins dévastés, les silos vidés, les bestiaux pris, les douairs incendiés ou détruits, les populations massacrées, tout porte et garde Tempreinte de cette effrayante frénésie humaine qu'on nomme la guerre. Les pertes cruelles opérées par le vaincu occupent

longtemps sa pensée, soit pour les objets de son affection qa^â regrette, soit pour ses intérêts violemment froissés , soit enfin par l'état de privation et de détresse auquel il est réduit • il hait sans contredit son vainqueur, mais il le craint et ne se hasarde guère plus à sa colère. Dans une grande bataillera u contraire, dont les résultats sont parfois lointains et souvent très problématiques, la victoire de Tennemi lui représente moins l'idée de la force que celle d'une protection passagère du ciel, et s'il a pu emporter quelques têtes, il s'inquiète peu du grand nombre des siens morts en combattant. Sans doute ces terribles exécutions qu'on appelle des razzias sont de tristes et fâcheuses nécessité, mais chacune d'elles épargne plus de sang français qu'elle ne coûte de sang arabe, et ce singulier sentimentalisme qui, si souvent en France, s'est apitoyé sur les vaincus, aurait dû réserver un peu de sa. louable et humaine pitié pour le grand nombre de Français égorgés avec tant de révoltante inhumanité, ou frappés de mort au milieu des leurs, par un ennemi qui ne laissait de lui aucune trace. U aurait été sans contredit préférable, qu'à ces exterminations, soit en détail, soit en masse, on eût cherché à assurer la conquête française par un système plus humain et peut-être plus efficace, mais il aurait fallu pour cela le vouloir et il est fort douteux qu'on l'ait jamais voulu.

Vers cette même époque, à la fin de 1833, arrivèrent dans les environs d'Alger des tribus lointaines qui, repoussées du désert par d'autres, n'avaient pu parvenir à s'établir nulle part et étaient venues se mettre sous la protection française. Le général Voirol leur assigna un territoire à l'est de la Metidja, près de Rassautha, à la seule charge par elles de faire la pohce de la plaine et de prendre les armes à toute réquisition. Cette mesure produisit d'heureux efifets : d'autres tribus, lesBeni-Kalhil, les Beni-Moussa, lurent organisées de la même manière, et ainsi se trouva étendu le système du Mai^hzen ou miUces indigènes.

Ces tribus Mai^hzen avaient, à diverses reprises, individuellement donné des preuves de dévoûment à la cause de la France, mais n'avaient jamais combattu sous le drapeau fran«

Câis. L'ôC6&$ion se pfësenta de les mettre à Tépreuvc, et on n'eut qu'à s'en louer.

En mai 1834, les Hadjoutes s'insurgèrent de nouveau. Cette tribu turbulente habitait les montagnes qui ferment à l'ouest la plaine de la Metidja. Elle était pour l'origine, les mœurs et le caractère totalement en dehors des autres tribus avec qui elle était presque toujours en guerre. C'était un ramassis de bandits chassés des autres tribus pour leurs méfaits et à qui, de tous les points de la Régence, allaient se joindre tous les condamnés qui pouvaient échapper au châtiment par la fuite. Le général Yoirol marcha contre eux à la tète d'une colonne de deux mille hommes, à laquelle se rallièrent les milices indigènes. En traversant la plaine de la Metidja, il fut frappé, comme tous ceux qui le suivaient, des vastes cultures qu'y possédait, avant la conquête, l'ancien Odjeac, et dont les vastes jardins, les vergers, les parcs subsistaient encore. Il put compter près de trente fermes, dont dix seulement occupaient une zone de plus de huit lieues de long. Ces terrains paraissaient si fertiles, l'irrigation si bien ménagée, qu'il reçut des demandes sans nombre pour accorder l'autorisation de les exploiter. Il répondit qu'il n'avait pas d'instructions à ce sujet : c'était vrai. Depuis quatre ans, la France possédait l'Algérie, et le ministère n'avait pas même encore songé à donner des instructions pour en tirer le moindre parti, j

Bien plus, le bey de Constantine, écrasant sous son joug despotique les tribus de l'est, avait soulevé contre lui les plus puissantes. Une députation de chefs, parmi lesquels on comptait les plus influents de cette province., s'était présentée au général Yoirol et lui avait proposé une alliance offensive et défensive contre Achmet, bey de Constantine. Le général sut apprécier toute l'importance d'une telle proposition ; il vit le vaste et bel avenir qu'elle ouvrait, non seulement pour la pacification du pays, mais encore pour son occupation complète ; mais il manquait encore d'instructions à ce sujet. Comme Texemple du général Clausel, qui avait voulu faire le bien sans autorisation et qui avait été si mal récompensé pour avoir, en style de bureau, outrepassé ses pouvoirs, pesait encore de tout

son poids sur FAIgérie, le général V^irol n'osa rien prendra sur lui et en référa au ministère. C'était s'assurer un refus.

En effet, l'offre de tels auxiliaires et leur emploi dans ces circonstances étaient d'un prix trop inestimable, la questioa de l'occupation de l'Algérie était, par le fait même, non seulement préjugée, mais encore résolue ; c'étaient là autant de motifs pour que le ministère hésitât : la France était là pour payer de son or et de son sang des mauvais vouloirs et des bévues : le reste? qu'importe à des ministres? Ceux de 1 834 n'osèrent cependant pas refuser l'offre des chefs arabes : l'opinion publique, sérieusement alarmée déjà, suivait avec anxiété les chances diverses du jeu traître auquel la questioi^ d'Afrique semblait invariablement être soumise : ils acceptèrent; mais avec tant de lenteurs calculées, tant de tergiversations étudiées, que, quand leur acceptation arriva en Afrique, il n'était plus temps. Douze ans de guerre n'ont pas encore achevé de payer cette faute.

Elle fut bientôt suivie d'une autre. Le général Voirol, après avoir battu les Hadjoutes en pinceurs rencontres, les avait forcés à demander la paix. Le dévoûraent et le courage dont avaient fait preuve les Marghzen qui avaient marché à sa suite, lui révélèrent toute l'importance de cette institution qu'il propagea le plus qu'il lui fut possible. La plaine jouissait de quelque tranquillité, et ce résultat, indice de force et de puissance, ralliait de temps à autre quelque tribu jusqu'alors hostile. Quelques-unes de celles qui avaient déjà été soumises à la France sollicitèrent de nouveau sa protection. De ce nombre étaient les habitants de Médéah et quelques tribus voisines qui étaient restées fidèles. Le bey de Constantine leur avait envoyé pour gouverneur le Maure Mohamed-el*Khajy qui n'avait pu s'y faire reconnaître qu'avec beaucoup de peine. Les partisans de la cause française, et ils étaient les plus nombreux et les plus forts, demandaient instamment au général Voirol la réinstallation du bey Moustapha-Ben-Omar, nommé par le général Clausel ou tout autre à sa convenance.

Ces soUidtations de protection dejlapart des tribus étaient des fiûts majeurs qui révélaient en elles une tendance prononcéeà se

rapprocTier de la France et à sortir de cet état anarchique où Tabsence de toute autorité légale avait plongé le pays. Le général Yoirol en appréciait l'importance; mais il ne pouvait rien prendre sur lui ; le ministère s'était exclusivement réservé le droit de paralyser tout ce qui pouvait assurer la conquête ou faciliter le développement de l'occupation; en style de bureau, cela s'appelait gouverner l'Algérie. Malgré les pressantes instances des habitants de Médéah, le général Yoirol fut dès-lors obligé d'en référer à Paris et ne reçut aucune ^réponse. Le Maure Mohamed continua à gouverner Médéah, et les tribus dévouées à la France furent pillées, dévastées et ruinées.

Un système aussi étrange et aussi incroyable que celui du ministère français ne tarda pas à porter ses fruits. Une puissance rivale s'élevait en Afrique, faible d'abord, mais grandissant à chacune des fautes du ministère, les exploitant avec habileté, attribuant à la faiblesse de la France des actes qu'on n'ose pasnommer par leur vrainom et faisant tourner contre elle toutes les imprévoyances, toutes les lenteurs, toutes les ind<v cisions, tous les mauvais vouloirs des ministres. Âbd-el-Kader avait grandi et bientôt allait traiter d'égal à égal avec la France. Aussi si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, il parvenait à consolider sa puissance, qu'il n'oublie pas que ceux à qui il doit le plus, après Dieu, sont les ministres français.

Après avoir été repoussé à son attaque d'Oran, il s'était retiré à Mascara dont il avait fait sa capitale. De là, il organisa un système agressif qui ne manquait ni de tact ni d'habileté. Peu en mesure d'attaquer Oran à force ouverte, il rallia à sa cause toutes les tribus environnantes, de telle sorte que tous les marchés cessèrent d'être approvisionnés et que les soldats français ne pouvaient se hasarder au-delà des glacis de la place sans être immédiatement massacrés. La révolte n'était nulle part ouTerte, patente, faisant face à l'ennemi, mais elle était partout sourde, cachée et exerçant dans l'ombre d'horri* blés vengeances. Le général Boyer, qui commandait à Oran, voyant des ennemis partout, frappait partout. Ses coups por<-> talent souvent au hasard, mais dans l'état où était la province.

34d ALGERIE.

on pouvait être sûr qu*ils portaient toujours juste. Il aVâil adopté un système inexorable que motivaient du reste jusqu'à un certain point les circonstances aggravantes au milieu desquelles il se trouvait et le caractère indomptable des tribus qui l'environnaient. Mais pour vaincre ou du moins pour annuUer tant de résistances^ il aurait fallu, non pas un bras plus ferme, mais une force active plus nombreuse. Il fut remplacé par le général Desmichels (avril 1833) qui, comme lui, fut, dans son commandement, indépendant du général en chef.

Le nouveau commandant adopta en partie le système de son prédécesseur. Quelques razzias heureuses procurèrent à la gar* nison de la viande fraîche dont elle manquait, et dégagèrent peu à peu les abords de la place. Âbd-el-Kader ne pouvait, sans compromettre son autorité, rester plus longtemps impassible devant ces vigoureuses attaques qui, refoulant les tribus dans l'intérieur, étendaient le cercle de l'occupation française. U vint dresser ses tentes à trois lieues d'Oran, à l'endroit appelé le Figuier, moins dans l'intention d'engager une affaire que pour donner un peu de confiance aux tribus qu'il maintenait en agression ouverte contre les Français. Le général Desmichels vint lui offrir le combat qu'il refusa, se repliant en toute hâte sur Mascara. Tout en refusant d'engager une action décisive, Âbd-el-Kadder ne cessait d'étendre le cercle de son occupation, frappant sur ceux qui se montraient dévoués à la France, et établissant son autorité sur ceux qui se maintenaient en état d'hostilité contre elle. C'est ainsi qu'à Arzen, l'ancienne Arsenaria des Romains et où s'était établie une tribu kabyle du Maroc qui avait recherché l'amitié de la France, il avait fait secrètement enlever le scheick de cette tribu et l'avait fait conduire à Mascara, où il était mort étranglé.

Ârzen était bâti à neuf lieues ouest de Mostaganem, au milieu de la plaine de Romaneha renommée par sa fertilité. Les Turcs, du temps de leur occupation, y avaient des magasins servant de dépôt aux grains qu'ils destinaient à l'exportation. (1 y a des salines, exploitées par les Arabes, procurant à l'Aigériela plus grande partie du sel nécessaire à sa consommation et qui peuvent devenir plus tard une importante branche

de commerce. A quelque distance de la ville, dans une des baies que forme la côte de l'ouest de Tembouchuredu Cheliff, est un petit port la Meersa, relâche assez peu sûre, présentant peu d'abri aux navires mais parfaitement située pour servir d'affluent aux produits des vallées du Sig, de l'Habra et de la fertile plaine d'Ëgrish. Il y a dans les environs le cap Ferrât (capo Ferrato) dont le nom indique à lui seul des mines de fer. En effet, au bord de la mer on yoit une couche très prononcée de fer oligiste dont l'essai d'un fh^ment isolé a donné un produit de 59 p. 0/0.

Après l'enlèvement du scheiok qui commandait à Arzen, Abd-el-Kader avait fait évacuer la ville par les habitants et avait essayé de s'y maintenir : mais cette ville était ouverte, peu ou point défendue, offrait une position à peine tenable, l'émir préféra se porter sur Tlemcen, qui avait une citadelle, le Mecidiouar, défendue par quelques mauvaises pièces d'artillerie, mais que refusèrent de lui livrer les Turcs et les Rôulouglis qui l'occupaient.

Ces divers actes d' Abd-el-Kader portaient dans la province d'Oran une atteinte assez grave à l'autorité française qui semblait ainsi hors d'état de défendre ses amis et de contenir ses ennemis. Le général Desmichels sentit la nécessité d'étendre le cercle de l'occupation française pour relever le moral des uns et en imposer aux autres. La circonstance paraissait assez favorable. Abd-el-Kader s'était retiré à Mascara où venait de mourir son père, le marabout Mohhi-ed-Din, dont l'influence sur les tribus de l'Ouest avait si puissamment coopéré à assurer celle de l'émir. Cette mort semblait devoir ébranler l'autorité d' Abd-el-Kader, mais par une circonstance singulière, elle ne servit au contraire qu'à l'affermir davantage. Voici comment.

Dans la fable relative à l'apparition de Muley-Abd-el-Rader, et que Mohhi-ed-Din avait débitée aux Arabes, était entre autres choses cette particularité : c'est que le père mourrait dans l'année qui suivrait l'élévation de son fils au pouvoir^ Mohhi-ed-Din était ainsi une sorte d'holocauste désignée d'avance à la mort pour la régénération de son pays. Cette partie

de la prédiction «'étant accomplie donna un grand caractère d'authenticité à l'autre, et, dans l'esprit crédule et superstitieux des Arabes, Abd-el-Kadef passa plus que jamais pour l'élre privilégié prédestiné par le prophète à opérer la restauration de la nationalité arabe.

Pendant qu'il coordonnait dans un intérêt apparent de nationalité, les éléments de la situation nouvelle que venait de lui créer la mort de son père, le général Besmichels dirigea une expédition sur Mostaganem, occupée par deux ou trois cents Turcs à la solde de la France, mais qui paraissaient fort disposés à transiger avec l'ennemi.

Mostaganem est une petite ville bâtie dans un site riant et pittoresque, à un quart de lieue de la mer. Sur les bords d'un ravin qui sert de lit à un ruisseau dont l'eau est assez abondante et dont les berges sont cultivées en jardins très productifs, est assise la partie sud-est de la ville. La fondation de cette cité ne parait pas remonter au-delà du 12e siècle, et son importance ne date que du 16e. Ce fut à cette époque, qu'attirées par la fertilité du sol, de nombreuses familles maures vinrent s'y étabUr et s'y livrer à la grande culture; les géographes citent l'importance, dans ces parages, de celle du cotonnier. Tig-Did, Matmora, Mazagran, Dig-Dida , se groupèrent bientôt autour de Mostaganem qui devint le centre d'un commerce très florissant. Il existe dans l'intérieur de la ville deux constructions espagnoles. Tune appelée la Tour des CigogneSy l'autre Rah-et-Gerad. Cette dernière sert de porte d'entrée; l'autre prend son nom d'un grand nombre de cigognes qui, chaque année, revenaient régulièrement reprendre possession de leurs anciens nids, et que les habitants ne troublaient ni ne tuaient, vénérant, dans ces échassiers, des ennemis acharnés des reptiles. Tout autour de Mostaganem, dans un rayon de plusieurs lieues, on rencontre une foule de maisons de cam* pagne, de villas mauresques ruinées par la guerre. La vigne, le figuier, l'olivier y croissent en abondance; mais tout y a dépéri faute de culture. Partout on trouve des traces fréquentes des anciens conduits d'irrigation dont le système remarquable autant par sa simpUcité que par son ingénieuse application,

était dû aux Maures et Roulouglis; à en Juger partons ced débris et toutes ces ruines, cette camps^e a dû être magnifique, et principalement cette petite plaine aujourd'hui pelée, nue et qui, à Fouest de Mostaganem, s'étend des pieds de la ville au réduit de Mazagran, que devait plus tard illustrer l'héroïque courage de quelques braves Français.

L'expédition qui partait de Mers-el-Kebir pour Mostaganem se composait de la frégate la Victoire et de six bâtiments de transport ayant à bord quatorze cents hommes d'infanterie et deux obusiers de montagne. Elle mit à la voile le 23 juillet et occupa la ville sans résistance. Les tribus environnantes qui n'avaient pas cessé de harceler les Turcs qui y avaient gouverné pour le compte de la France, se montrèrent plus acharnées encore à l'égard des Français. Elles se levèrent en masse pour attaquer la ville ; Âbd-el-Kader appuya ce mouvement avec de grands renforts, et bientôt la garnison française fut en quelque sorte assiégée.

Une heureuse diversion la tira d'embarras. Pendant que les Zmelas , les Douars et d'autres tribus étaient à la suite de l'émir devant Mostaganem, une razzia vigoureuse dirigée sur leur territoire les appela à la défense de leurs familles, de leurs bestiaux menacés. Mais les Français avaient déjà enlevé leurs femmes, leurs bestiaux, et quelques unes demandèrent et obtinrent la paix. Elles s'établirent à quelques lieues d'Oran, sous la protection de la France, et s'engagèrent à ne plus obéir à Abd-el-Kader qui, abandonné peu à peu par d'autres tribus menacées du même sort, fut contraint de lever le siège de Mostaganem et de rentrer à Mascara.

Jusqu'alors Âbd-el-Kader avait évité tout engagement général, se bornant à harceler les Français et à attaquer leurs détachements isolés. Cette tactique, qui avait l'avantage de ne pas le compromettre par quelque grand désastre, lui donnait le temps de fortifier son autorité et d'acquérir, en prolongeant les résistances, plus d'influence et d'ascendant sur les tribus. Quelques-unes cependant qui, parcetétat permanent de guerre^ manquaient totalement de débouchés pour leurs produits ^ aspiraient après une trêve qui leur permit de fréquenter les

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marchés, et commençaient sérieusement à être aussi fatiguées de celui qui se disait leur défenseur que de ceux qu'ils considéraient comme leurs ennemis. Le général Desmichels mit à profit cette tendance des esprits et quelques ouvertures faites à propos, amenèrent un rapprochement qui fut favorable aux deux partis, les marchés furent abondamment approvisionnés et les Arabes, qui tiraient un prix avantageux de leurs produits, paraissaient fort disposés à étabUr des relations plus intimes.

Un tel état de choses ne pouvait longtemps durer sans porter un coup sensible à la puissance d'Àbd-el-Kader ; il le sentit et ordonna aux indigènes de cesser tous rapports avec les Français. La guerre commença.

Les tribus cependant dont les intérêts étaient le plus vîo* lemment froissés, n'obéissaient qu'avec répugnance et par force à l'émir. Tout porte même à croire que si cette situation exceptionnelle avait duré, la majeure partie des tribus, et principalement les agricoles, auraient totalement abandonné la cause de l'émir et se seraient ralliées à la France. Âbd-el-* Kader réduit alors à quelques tribus fanatiques, n'eut été ni redoutable, ni redouté. Malheureusement le général Desmichels croyant voir, dans cette tendance évidente des tribus» des facilités pour conclure la paix, profita d'une circonstance où les deux armées étaient en présence, à Temezourar, pour faire faire à l'émir quelques ouvertures à ce sujet. Abd-el- Kader les accueillit avec d'autant plus d'empressement qu'il avait le plus pressant besoin de la paix pour constituer sa puissance, et qu'un traité avec la France qui reconnaîtrait sa dignité d'émir, devait être la consécration politique d'un fait non encore reconnu par l'immense partie de ses coreligionnaires, et qui devait plus le grandir que dix victoires.

L'acte du général Desmichels fut, en cette circonstance, une de ces fautes graves que l'ignorance des mœurs et des usages d'un peuple peut motiver mais ne saurait excuser.

En effet, l'Arabe, comme nous l'avons déjà dit, a, plus qu'aucun peuple du monde, une profonde vénération pour l'aristocratie de race. Dans la position secondaire oîi l'a parlait plïçé la conquête, sa principale con$platipn qU de n'o«

béir, en premier lieu^ qu'à des chefs descendant en ligne directe de ces anciens conquérants qui Tavaient rendu mat* tre de plus de la moitié du monde connu. Cette idée satisfait sa fierté, alimente sa vanité, exalte son orgueil. Tout autre chef il le méprise ou l'abhorre. L'aristocratie d'Abdel-Kader était, parmi les Arabes, très contestée : la généalogie dont il arguait était loin d'être acceptée par tous comme une lettre vraie ; la plupart même ne voyaient en lui qu'un imposteur ambitieux, plus adroit ou plus favorisé que d'autres par les circonstances. Pour le titre dont il avait été revêtu, par quelques tribus fanatisées, dans la plaine des Egrish, la consécration religieuse lui manquait entièrement. Les Muphtis, les Ulémas, ne parlaient jamais en son nom; nulle part le Khàteh ne prononçait le vendredi, dans les mosquées, la Khoihbah, prière solennelle faite aii nom dû souverain. Aussi, en prenant sa dignité au sérieux, en traitant avec lui somme Ëmir, le général Desnrichels donna à son titre une dorte de consécration qui lui manquait.

Ce traité désastreux, moins pour ses conséquences matérielles que pour ses conséquences morales et politiques, fut signé le 26 février 1834. L'histoire doit consigner ce premier acte officiel qui a eu pour la France de si déplorables résultats. Le voici :

a Le général, commandant les troupes françaises dans la province d'Oran, et Vémir Abd-el-Kader, ont arrêté les conditions suivantes :

a Art. 1**. A dater de ce jour, les hostilités entre les Arabes et les Français cesseront. Le. général, commandant les troupes françaises, et l'Émir ne négligeront rien pour faire régner l'union et l'amitié qui doivent exister entre deux peuples que Dieu a destinés à vivre sous la même domination, et à cet effet des représentants de l'Émir résideront à Oran, Mostaganem et Arzeu; de même que pour prévenir toute collision entre les Français et les Arabes, des ofificiers français résideront à Mascara.

« Art. 2. La religion et les usages musulmans seront res- (edés et protégés.

SSt ALGERIE.

< Art 3. L60 prisonniers seront unmédiatement rendus de part et d'autre.

« Art. A. La liberté du commerce sera pleine et entière.

« Art. 5. Les militaires de l'armée française qui abandonneront leurs drapeaux seront ramenés par les Arabes; de ' même les malfaiteurs Arabes qui, pour se soustraire à un cbàtiment mérité, fuiraient leurs tribus et viendraient chercher un refuge auprès des Français, seront immédiatement remis aux représentants de TËmir, résidant dans les trois villes maritimes occupées par les Français.

a Art. 6. Tout Européen qui serait dans le cas de voyager dans Fintérieur, sera muni d'un passeport visé par le, représentant de l'Émir, àOran, et approuvé par le généijd commandant.

« Artides secrets. — 1^ Les Arabes auront la liberté de vendre et d'acheter de la poudre, des armes, du soufre, enfin tout ce qui concerne la guerre.

« 2* Le commerce de la Merza (Arzeu), sera sous le gouveinement du prince des croyants, comme par le passé, et pour toutes les affaires. Les cargaisons ne se feront pas autre part que dans ce port. Quant à Mostaganem et Oran, ils ne recevront que les marchandises nécessaires aux besoins de leurs habitants, et personne ne pourra s'y opposer. Ceux qui désirent charger des marchandises devront se rendre à la Merza.

« 3^ Le général nous rendra tous lesi déserteurs et les fera enchaîner. Il ne recevra pas non plus les criminels. Le général, commandant à Alger, n'aura pas de pouvoir sur les Musulmans qui viendront auprès de lui avec le consentement de leurs chefs.

« 4^ On ne pourra empêcher un Musulman de retourner chez lui quand il le voudra. n>

Tel fut ce funeste traité. Ses conséquences immédiates fth rent de distinguer Abd-el-Kader de ces nombreux préten-» dants qui, sur diverses parties du territoire s'étaient accommodé$ de points ou de villes à leur convenance, de mettre en saïUie ce prétendu émir, de le signaler à l'attention des

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Arabes et de leur donner un drapeau et un centre. Puis les articles secrets de cette convention concédant de nombreux avantages aux Arabes dont ils réglaient d'une manière spé* ciale les intérêts, étant restés ignorés , des comptoirs de négociants français d'Alger s'établirent à Arzeu sur la foi de sa partie ostensible. Mais Abd-el-Kader s'attribua le monopole du commerce : il interdit aux Arabes de traiter directement avec les Européens : les denrées durent être livrées moyennant des prix fixés par lui à son oukil qui revendait ensuite à des taux arbitraires. Gomme d'après l'article 2 du traité secret, les cargaisons ne pouvaient se faire qu'à Arzeu , mis sous son commandement spécial, il se trouva exclusivement mat« tre de tout le commerce des côtes de l'Ouest et le seul négociant de la province d'Oran. Le ministère français qui avait refiisé de ratifier la convention de 1831 du général Qauzel, et qui était entièrement dans l'intérêt de la France, se montra très facile sur celle du général Desmichels en 1834 qui sacrifiait si ouvertement tous les intérêts français. U est juste de ''dire qu'en cette circonstance il allégua la loyauté et la bonne foi française. Les mots ne manquent jamais pour pallier de mauvaises actions.

Les Arabes se montrèrent moins tolérants. La position dans laquelle ce traité plaçait Abd-el-Kader faisait plus que préjuger une question qui était loin d'être décidée parmi eux. Elle la résolvait dans un sens qui blessait à la fois leur orgueil national et leurs susceptibilités les plus invétérées : en un mot elle légitimait dans l'ordre politique , la dignité d'émir conférée à Abd-el-Kader par quelques tribus fanatisées. LesSidiel-Aribi , les Bordjia, les Beni-Amer, les Douers, les Zmelas protestèrent sourdement d'abord contre l'autorité d'un homme dont l'babileté et l'ambition avaient seules motivé l'élévation et peu après se mirent en pleine révolte contre lui. Mustapha-ben-Ismaêl, chef des Douers et ancien Agha sous la domination turque, se mit à la tête de cette ligue. Abd-el-Kader marcha contre lui et fut mis en pleine déroute. Selon Tusage des Arabes toujours prêts à accabler le vaincu, d'autres tribus W i9ig9irç9t au vainqueur, et, à pçine nuM^Pt l'édifice Ira-

gile de h puiftance d'Âbd-el-Kader fiit près de Vécrouler.

Entouré d*eimemis TËmir Toyait chaque jour diminuer le nombre de ses partisans. Mustapha et les autres chefs ligués contre lui prop(^rent au général Voirol d*abord, et puis au général Desmichels, de renverser Abd-el-Kader et de se recon* naître sujets de la France : ils ne demandaient pour cela que quelques subsides ; ils furent refusés. Par une de ces fatalités qu'on ne saurait expliquer différemment sans honte, le gouvernement de France devait lui-même se créer en Algérie les principaux obstacles, les plus redoutables ennemis qui ont si longtemps fatalement pesé depuis sur cette conquête , et se retrancher chaque fois derrière un de ces mots pompeux, qui quoiqu'on en dise, en France comme ailleurs, séduisent toujours les niais.

Pour repousser les propositions des ennemis d'Âbd-el-Ka* der, on invoqua encore la loyauté française, et pour porter cette loyauté à son plus haut période, des troupes françaises marchèrent au secours de Fhomme dont tous les actes révélaient le projet arrêté de chasser les Français de l'Algérie. Ainsi soutenu , Abd^-Kader n'eut bientôt plus d'ennemis. Le général Desmichels avait conclu un traité malencontreux : il crut ensuite son honneur engagé à le maintenir. Triste conséquence d'une première faute d'où en découla cette seconde et d'où devaient bientôt en découler d'autres.

Le résultat de ce grave incident où des questions d'amour<» propre avaient prévalu sur celle d'une vraie politique ne se fit pas attendre. Abd-el-Kader tournant bientôt contre les Français l'appui qu'ils lui donnaient , étendit sa domination sur toutes les tribus de l'Ouest et fut maître de tout le pays depuis le Cheliff jusqu'à l'empire de Maroc. Son ambition n'était pas satisfaite encore et il porta ses vues plus loin. Voici la lettre curieuse qu'il écrivait à ce sujet au général Voirol et qui aurait suffi pour dessiller tous les yeux si, par un inexplicable parti pris, chacun ne s'était montré de plus en plus décidé à ne rien voir.

« Je vous salue : la paix de Dieu soît avec vous. — • Cî- « apr^9 notre ami» je vous luis savoir qiuu voulant rester d'ac-

ALGÉRIE. ' 3S7i

c cord avec notre convention et avec TaSSection que nous de- • vons à votre roi comme à celle que nous devons aux peuples a du gharb (ouest), j'ai, par la miséricorde de Dieu et dupro*

^ tf phète, forcé tous nos ennemis à Tobéissance et à la paix.

! a Grâce à mes soins et à la protection miséricordieuse du « Tout-Puissant, tout le gharb est calme et soumis. J'espère, « par la même protection, pouvoir mettre tout en ordre dans « l'est, où je me propose de me rendre sous peu de jours»

' !i Aussi je vous engage à ne faire aucune tentative de répul-

' « sion à ce sujet, la chose pouvant être à votre grand dom- « mage, tandis que la miséricorde 4' Allah et du prophète n'a*

' « bandonnera pas le plus humble de leurs serviteurs. Que « Dieu vous accorde tout contentement. »

Cette prétention d'Abd-el-Kader de vouloir intervenir dans les affaires des provinces d'Alger et de Tittery s'explique par les encouragements qu'on ne cessait de lui donner. En effet, dans toutes les relations avec lui, la France ou ses représen* tants avaient fait preuve de tant d'abnégation et de ménagement qu'Abd-el-Eader, sans trop s'illusionner, pouvait penser qu'on lui laisserait faire tout ce qu'il voudrait tenter. Ea cette circonstance, cependant, il se trompa. Le général Yoiroi répondit assez sèchement à sa lettre : « Le Cheliff est votre « limite, lui écrivait-il, vous n'avez au-delà aucune autorité, « et je vouscrois trop sage pour entreprendre un déplacemenjt « qui changerait immédiatement la nature de nos rapports. » Comme Abd-el-Kader n'était fort que de l'appui moral que lui prêtaient les Français en toute circonstance et de l'appui matériel qu'ils mettaient même parfois à sa disposition ; comme sa puissance n'avait politiquement d'autre base que cette incroyable aberration des représentants d'un grand peuple qui semblaient mettre leur gloire à se traîner k, la remorque d'un ambitieux adroit, que nul, excepté eux, n'avait traité auparavant au sérieux, il ne jugea pas à propos de donner suite à son projet de pacification de l'est. Mais mettant à profit la fausse position cil s'était placé le général Desmichels en consentant le singulier traité du 26 février, il altéra par des rapports controuves^ les bonnes relations de ce dernier avec le général

en chef Toirol, et finit même par se persuader qu^îl pourrait trouver, parmi des généraux français , un appui plus efficace pour Taccomplissement de ses projets ultérieurs. Celte injurieuse supposition n'eut cependant pas de suite ; mais elle mé« rite d'être constatée comme une preuve des sentiments que suggérait à TËmir les mesures successivement adoptées par les généraux français.

Cependant Topinion publique en France s'était sérieusement alarmée de voir les trésors et le sang de la nation pro« digues en Afrique pour élever une puissance rivale dont la domination y était déjà plus étendue et mieux assise que celle des conquérants eux-mêmes. On commençait alors à suspecter non seulement les intentions du cabinet, mais encore à parler d'engagements secrets pris avec l'Angleterre pour l'a-* bandon de l'Algérie. Sans avoir de fondement précis, ces bruits reposaient sur une sorte d'engagement moral ayant sa source dans les promesses de la dynastie déchue, mais que les ministres de Louis-Philippe n'avaient jamais accepté officiellement ni cependant explicitement rompu. L'opinion publique, sans s'inquiéter des embarras du ministère, qui étaient plus personnels que nationaux, s'indigna de celte pusillanime condescendance et fit une affaire d'honneur national de la conservation de l'Algérie. .

Pour le ministère, la question ainsi posée devenait critique et sa solution pressante. Heureusement des complaisants, comme il s'en trouve toujours, la réduisirent aux termes étroits de convenance matérielle et la circonscrivirent dans le cercle des intérêts. Rapetissée ainsi à une question de chiffres, elle aurait pu ne devenir que secondaire, si l'opinion pubUque, de plus en plus alarmée par ces insidieux préliminaires, ne se fût hautement prononcée contre ces hommes soi-disant positifs, qui ne voyaient qu'une question d'arithmétique dans une question d'honneur national. Le ministère ainsi acculé fut obligé de nommer une commission chargée de recueillir les éléments nécessaires à la complète solution de la question* Les membres de cette commission étaient le lieutenant-général Bonnet et d'iiaubersaer, pairs de France : Laurence, Pis*

ALtiÊRIE. 35d

catory, Raynard, de la Pinsonnière, membres de la Chambre des Députés, le général Montfort, inspecteur-général du génieet Duval-Dailly, capitaine de vaisseau.

Quelle que fût la confiance qu'inspirait à Topinion publique la majeure partie des membres de cette commission, cette mesure fut acceptée avec froideur, d'abord parce qu'elle ajournait pour quelque temps encore la solution définitive, ensuite parce qu'elle prouvait d'une manière évidente que le ministère ne s'en était pas même occupé. À l'irritation qu'elle en éprouva se joignit une défiance qui n'a pas été dissipée depuis.

La commission se rendit en Afrique* Puisant sur les lieux les éléments nécessaires, se divisant le travail de telle sorte que chaque membre traitât la partie le plus en rapport avec la spécialité de ses connaissances, elle compléta son œuvre avec une activité et une bonne foi que le ministère n'attendait probablement pas d'elle. Ce travail fut soumis à une seconde commission présidée par le duc Decazes, et après un nouvel examen approfondi de toutes les questions, les deux commissions réunies décidèrent, à la majorité de dix-sept voix contre deux : que thonneur comme tintérêt national commandaient à la France de conserver ses possessions sur la côte septen-^ trionaledeC Afrique. Comme dispositions secondaires, écartant momentanément tout projet d'expédition contre Constantine, elles proposèrent, tout en maintenant les droits de la France à la souveraineté de l'ancienne Régence, de borner, quant à présent, l'occupation militaire aux villes d'Alger, Bone, Oran, Bougie et à un territoire déterminé en avant des deux premières de ces places. Elles émirent en outre le vœu que le gouverneur-général, dépositaire de l'autorité royale, réunit tous les pouvoirs civils et militaires.

Cette déclaration était tron explicite pour donner matière à des tei^versations nouvelles. Le ministère ne put plus reculer, et le 22 juillet 1834, une ordonnance royale constitua la réoi^nisation de l'administration et de l'armée en Algérie^ qui fut désignée sous la dénomination de possessions fran^ çaises dans le nord de t Afrique. La modestie et le vague de

ce titre n'échappèrent pas à l'opinion publiijue qid attrait voulu et qui était en droit d'attendre davantage.

D'après la nouvelle ordonnance constitutive de l'Algérie, le gouverneur-général, revêtu de tous les pouvoirs civils et militaires, devait avoir sous ses ordres un lieutenant-général auquel obéiraient l'armée et des chefe spéciaux pour chaque nature de service ; il n'était, en quelque sorte, appelé qu'à présider le mouvement militaire et administratif de TÀlgérie. Cette innovation pouvait être heureuse et avait surtout Tincontestable avantage de remédier à cette impoliti<pie division de pouvoirs qui avait été si fatale sous l'administration du duc de Rovigo.

Le comte Drouet-d'Erlon fut nommé gouvemeuv'-générat des possessions françaises dans le nord de t Afrique.

L'administration du général Yoirol n'avait guère plus avancé les affaires de France en Algérie que les deux administrations précédentes. Dans la province d'Alger cependant, il prit en sous-œuvre quelques-uns des projets dà général Clausel et du duc de Rovigo et obtint d'heureux résultats. L'accroissement de la puissance d'Abd-el-Kader est plutôt {'œuvre du général Desmichels qui était indépendant de lui, que la sienne. Quant au reste, n'étant qu'intérimaire, n'osant ou ne pouvant rien prendre sur lui et obligé d'en référer pour tout à Paris, il y aurait de l'injustice à lui attribuer des fautes qui ne peuvent être imputées qu'au ministère qui lui traçait sa ligne de conduite.

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