‹ Histoire de l'Algérie française (volume 3)Chapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le comte Dnmet d'Erlon.— Premier résultat da traité du 26 février.*» Fondation du camp retranché d'Erlon.— Suppression du bureau arabe.— Abd-el« Kader envoie un chargé d'affaires auprès du gouverneur-général. — Le juif Ben Durand.— Mascara. — Nouvelles fautes de l'administration française. — Âbd-d-Kader les tourne à son profit. — Révolte des tribus du Sahei. — LecolonelDuvivierà Bougie. — Concessions nouvelles du gouverneur.— Soulèvement des tribus contre Abd-eUKadcr.— Le général Trézel à Oran.— Audacieuse provocation d'Abd-el-Kader.— Fatale faiblesse du comte d'Er- Ion. — Énergique résolution du général Trézel.— Combat de la Macta. — Rappel de la légion étrangère.— Irritation de l'opinion pnbbque en France contre la politique tortueuse du ministère dans les affaires de l'Algérie. — Rappel du comte d'Erlon. — Le maréchal Clausel est nommé gouverneur généra^

Le comte Drouet d'Erlon s'était enrôlé comme volontaire en 1782 au régiment de Beaujolais. 11 rentra dans Tarmée en 1792 avec le grade de caporal. En 1793, attaché à la personne du général Lefebvre, en qualité d'aide de camp, il devint plus tardson chef d'état-major. Après avoir successivement passé par les grades de chef de bataillon, adjudant-général, général de brigade, il fut appelé après la paix d'Amiens au commandement de la première division militaire, signaen 1807 la capitulation de Danzig au nom du maréchal Lefebvre. Grièvement blessé à Friedland, il fut nommé grand-officiel de la Légion-d'Honneur et comte de l'Empire. En 1809, chef d'état-major d^ V^rmée bavaroise, il prit le commandement du ?»• corps* De 1810à 1813 il combattit en Espagne :

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à la bafaiUe de Toulouse (18i4) le corps qu'il commandait ne put être entamé par l'armée Anglaise. Compromis en 1815 dans une conspiration avec Lefebvre-Desnouettes, il fut pros* crit par la seconde Restauration et ne fut rappelé d'exil qu'en 1825. La révolution de juillet le tira de sa retraite. Nommé pair en 1831,il obtint, l'année suivante, le commandement de ladouzième division militaire et fut nommé, en 1 834^ gouverneur-général de l'Algérie.

Pour les épineuses et importantes fonctions dont il avait investi le comte d'Erlon, le ministère consulta plutôt, comme toujours, ses convenances que les intérêts de la France. Le nouveau gouverneur était, sans contredit, une gloire militaire pure et éprouvée ; mais il avait soixante et dix ans et il est rare, à cet âge, de conserver l'activité d'esprit et de corps nécessaire pour un poste comme celui qu'on venait de lui confier. On institua en même temps un conseil de Régence, composé de six membres et chargé de préparer et de discuter les arrêtés, les ordonnances, qui devaient régir l'établissement d'Afrique. Ce furent le général Rapatel appelé au commandement des troupes, l'intendant civil Lepasquier en remplacement de M. Genty de Bussy, le contre-amiral de la Bretonnière investi du commandement de la marine et du port, M. Laurence chargé de la direction de la justice, M. Blondel de celle des finances^ et M. Bonduraud qui continua à diriger l'intendance militaire. Cela fait, la machine fut livrée à âon propre mouvement.

Les premiers actes administratife du comte d'Erlon furent heureux : il sembla vouloir divorcer avec les errements de l'administration précédente. A la politique de concessioii des généraux Voirol etDesmichels, il substitua une politique plus ferme, plus digne et plus en rapport avec les intérêts de la France.

Sous l'influence du traité du 26 février, le pouvoir d'Abd-* eKKader avait grandi outre mesure. Le monopole que l'Ëmir exerçait à Arzeu lui procurait d'énormes bénéfices qui lui fa« eilitaient le moyen de faire aux tribus des avances de denrées oaa'argent^ et de ks maintenir ainsi en armes, pon esprit

organisateur avait vu sans peine tout le parti quUl pouvait tî-. rer de ce traité, et il avait établi des relations commerciales avec Gibraltar et l'Espagne par le golfe d'Harshgoun. En mê« me temps il annonça aux tribus des provinces de Tittery et même d'Alger, que voulant connaître leurs besoins et s'occuper \ de leur organisation^ il se rendrait incessamment au milieu.' d'elles.

Un tel empiétement de pouvoir était à la fois un grand dan-! ger et une grave insulte; le comte d'Erlon le sentit et renditj un arrêté défendant, sous les peines les plus sévères, toutes' importations et exportations de marchandises de toutes pro« venances, par d'autres ports que ceux portant le pavillon français. En même temps il intima à Abd-el-Kader l'ordre de ne pas dépasser le Chéliff , et il déclara aux scheiks des tribus des provinces de Tittery et d'Alger, que s'ils acceptaient le con-^ cours de l'Emir^ ils seraient traités comme ennemis de la France.

A ces mesures énergiques qui, appuyées avec vigueur et sur une bonne organisation intérieure, auraient pu avoir d'heureux résultats, le comte d'Erlon en ajouta d'autres plus secon-* daires qui assurèrent pour quelque temps la tranquillité de la colonie; le camp fondé en avant de Bouffarich et qui a con-^ serve le nom de son fondateur, fut de ce nombre. Mais ses inspirations ne furent pas toujours aussi heureuses. La dissolution du bureau arabe, par exemple, fut une faute. La sphère de cette institution, au contraire, pendant ces premières années, aurait dû, non pas être restreinte, mais d'autant plus élargie que la majeure partie des fautes commises Jusqu'hors en Algérie ne provenaient que de l'ignorance des mœurs et des usages des indigènes.

Cependant Abd-eKKader n'était pas homme à interrompre le cours de ses projets sans tenter de regagner le terrain que les mesures du comte d'Erlon venaient de lui faire perdre. Le traité Desmichels surtout, qui était à la fois la base et le pivot de sa puissance, devait être maintenu à tout prix. Quelque irrité que se montrât le gouverneur-général contre ce traité, et surtout contre Festension qu'il recevait, Abd-d-Kader crut

pouvoir Assurer lô maintien de l'état de choses en constatant le droit qu'il avait d'agir comme il agissait. 11 lui envoya un chargé d'affaires qui lui exhiba le traité secret rapporté plus haut, dont le gouvernement français n'avait pas eu encore connaissance, et qui accordant à l'Émir de si exorbitantes concessions, légitimait toutes les usurpations qu'on lui reprochait. Ce moyen ne réussit pas à Abd-el-Kader : le comte d'Erlon fut plus irrité que jamais : le général Desmichels fut immédiatement rappelé et le général Trézel investi du com* mandement d'Oran à sa place.

Cette solution dérangea les plans d'Abd-el-Kader. La fausse position où s'était mis le général Desmichels , l'obligeait en quelque sorte à des espèces de ménagements vis-à-vis de l'Émir, et à l'appuyer dans tout ce qui ne froissait pas trop ostensiblement les intérêts de la France. Son rappel changeait cet état de choses. Âbd-el-Kader le sentit et avisa aux moyens d'en paralyser les causes les plus immédiates. À cet effet, il envoya au gouverneur-général un chargé d'affaires qui devait résidei à Alger et y représenter spécialement ses intérêts. U choisit pour cette mission un juif nommé Ben-Durand, homme astu* deux, habile, insinuant, qui prit bientôt un prodigieux ascendant sur l'esprit simple et facile du comte d'Erlon. Elevé en Europe, Ben-Durand parlait français avec facilité. Il possédait à un haut degré cette souplesse doucereuse qui caractérise les gens de sa caste et qui, sous les dehors de la bonhomie et de la bonne foi, captive si facilement les âmes confiantes. Aussi, en peu de temps, il devint non seulement le contrôleur écouté des actes du gouverneur-général, mais encore son conseiller intime.

Dès ce moment, la cause d'Abd-el-Kader fut gagnée dans l'esprit facile du comte d'Erlon.

Pendant ce temps, l'Émir s'occupait d'organiser ce qu'il appelait déjà ion royaume; il prenait possession des domaines publics, levait des impôts, rétablissait les finances, donnait des lois, créait des corps de troupes permanents, à l'anarchie faisait succéder l'ordre et étendait chaque jour davantage son «ifluence. Il commençait même alors à parler hautement de

ses projets de restauration arabe et ne di^imulait plus aucune .de ses espérances.

Mascara, dont il avait fait sa capitale et son arsenal, est bâtie sur le versant des collines du Petit-Atlas qui forment, au nord, la plaine d'Egrhis. Un ravin profond où l'eau coule en toute saison a, pour berges, deux mamelons séparés sur lesquels la ville est assise. La ville possède plusieurs grandes constructions: deux belles mosquées dont le minaret d'une d'elles est remarquable par l'élégance de ses forme et la délicatesse de son ar* chitecture ; un vaste caravansérail, une belle place où jaillit une gracieuse fontaine à coquille de marbre blanc, le beylick ou palais et quelques maisons d'architecture mauresque. Ses rues sont tortueuses et étroites comme celles des autres villes de l'Algérie. Mascara peut se diviser en cinq parties distinctes : la ville proprement dite, au nord le faubourg Baba-Ali, au sud le faubourg Ain-Beldha , à l'ouest le faubourg Arkoub-Ismall et plusieurs groupes de maisons à l'est. Les environs de la ville étaient plantés de beaux jardins cultivés avec soin ; des arbres fruitiers, amandiers, oliviers, figuiers et surtout des cactus (figuier de Barbarie) couvraient les campagnes environnantes, aujourd'hui nues et dévastées par la guerre. La salubrité du climat, une température modérée, en faisaient une des bonnes résidences de l'Algérie.

Telle était la ville d'où Abd-el-Kader commandait déjà en maître ; elle était le point de mire des Arabes, non pas tant par le prestige de la puissance qui s'y élevait, que par la cessation de l'anarchie qui la caractérisait parmi les autres villes ou les autres points de l'Algérie. L'Arabe aime Tordre, quoique on en ait dit, et ce que les Français n'avaient pu ou su lui [donner, il le recherchait là où il le voyait déjà assuré : le comte d'Erlon en eut bientôt la preuve.

On a déjà vu que le gouverneur-général avait déclaré qu'il traiterait en ennemies les populations des provinces d'Alger

et de Tittery, qui accepteraient le concours d'Ab-el-Kader. . Les tribus de ces provinces, livrées depuis longtemps à elles- ^ mêmes, sans direction, sans autorité, avaient été bientôt en

proie à la plus violente anarchie. Elles n'avaient pas tardé A

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sentir le seotiment de. Tordre et étaimt prêtes à «e fallier à tout pouvoir capable de le leur assurer. Aussi, aux o])sertatiens du comte d'Erloo, les habitants de Médéah qui s'étaient toujours montrés dévoués aux Français, lui répondirent qu'Us n'avaient désiré parmi eux l'arrivée d'Âb-el^Kader, que dans l'espérance qu'il les tirerait de l'état d'anarchie où ils gémissaient et d'où les Français n'avaient jamais su^ouvoulules tirer.

Ce reproche était juste, le comte d'Erlon sut l'apprécier; mais il en référa au mmistère qui, pour la troisième foiS| re« poussa toute proposition à ce sujet. Ce n'est pas une des moins singulières phases de l'histoire de la domination française en Algérie, que cette persistance du cabinet français à repousser constamment tout ce qui pouvait faire sortir ce pays de l'anar* chie, et dûninuer d'autant les chances d'Ab-el«Kader d'y assurer sa domination.

Ce qu'il ne voulut pas Soiire en cette circonstance, Abd*e!- Kader le fit.

Malgré les observations qui lui avaient été adressées, il n'avait pas renoncé au projet d'étendre le pouvoir qu'il exerçait dans l'ouest jusqu'à la province de Tittery. U s'avança jusqu'à Miliana; il trouva dans cette dernière ville £l-Hadj-el-Seghir, de la famille de Sidi-Em'barek, nommé agha de la Metidja en 1832, et Mohamed ben Aissa, de la famille des Berakna qui avait été institué kaîd de Gherchell dès les premiers mois de l'occupation d'Alger. Ces deux hommes avaient quitté le parti de la France et se plaignaient vivement des procédés des Français. Abd*el-Kader nomma le premier kalifadeMiUana, et le second kalifa de Médéah.

Le comte d'Erlon se montra fort courroucé de voir Abd-el« Kader faire ainsi acte d'autorité dans les provinces soumises à la France; mais entièrement dominé alors par l'influence de Ben-Durand, entravé en outre par les volontés ministérielles, il subit sans protestation les conséquences des envahissements successif de l'Émir : bien plus, l'astucieux juif s'y prit de telle sorte qu'il le ramena aux errements de la politique qu'il avait dès le début de son administration si énergique-» ment coadaom^.

GooQle^

Deux faite qui se passèrent à cette époque vinrent encore ajouter à ses embarras et augmenter ses incertitudes; les Hadjoutes qui y depuis quelque temps , avaient cessé de se montrer hostiles et s'étaient soumis à la France, demandèrent au gouverneur-général le remplacement d*un kaïd dont ils étaient mécontents : leurs réclamations restèrent sans réponse. La tribu manifesta quelque irritation et, vers ce même temps, un vol de bestiaux ayant été commis dans le Safael, elle en fut accusée ainsi que la tribu des Mouzaïa. Une vigoureuse razzia vengea énergiquement cet acte de brigandage, mais aliéna ces deux tribus au point qu'elle se ruèrent sur les villages français, massacrèrent les Européens isolés, et attirèrent d'autres tribus dans leur révolte. La conflagration devint générale dans le Sahel; les colons effrayés abandonnèrent leurs cultures, et le peu de stabilité qui avait été depuis quelque temps assuré autour d'Alger, se trouva totalement remis en question.

A la même époque, à Bougie, une intrigue assez misérable, et qui peut donner une idée assez précise de la manière dont l'Algérie était alors gouvernée, amena des résultats aussi déplorables. Le colonel Duvivier qui y commandait avait, à plusieurs reprises, énergiquement repoussé les attaques des Kabyles. Parmi les tribus hostiles était celle des Ouled-Abd-El- Djebar, habitant la vallée de l'Oued-Bou-Messaoud. Elle avait pour chef Ouled-Ourebah qui exerçait une puissante influence sur d'autres tribus. Sous on ne sait quel motif, au lieu de s'adresser au colonel Duvivier pour traiter de la paix au nom des tribus qu'il disait représenter, il s'adressa directement au commissaire civil de Bougie, M. Lowesy. Ce dernier, au lieu de faire part de ces ouvertures au colonel Duvivier, s'adressa directement à Alger au gouverneur-général qui, par une inconcevable manière de procéder, lui envoya Tautorisation de traiter en laissant ignorer des négociations entamées avec l'ennemi, au colonel commandant une place de guerre. Muni de son autorisation, le commissaire civil s'embarqua secrètement sur une sandale algérienne, et arriva à l'embouchure de la Sumnam où l'attendait Ouled-Ourebah. Cette conférence eut un triste résultat : une tribu Kal);le rinterrompît à coups

de fanl, et le malencontreux négociateur fiit obligé de se rembarquer et de regagner Bougie où sa sandale fut arrêtée par ordre du colonel Duvivier. Instruit alors de ces menées, le colonel se plaignit au gouverneur-général qui, voulant la paix à tout prix, envoya un nouveau .négociateur. Ouled-Ourebah demanda, pour condition première, qu'on rappelât le colonel Duvivier qui, se voyant un obstacle aux désirs du gouverneur, demanda son rappel. Le comte d'Eilon eut la faiblesse d'y consentir, de donner raison à Ouled-Ourebah, et il fut conclu une paix qui donna aux hostilités une plus grande intensité qu'elles n'avaient auparavant. En effet, Ouled-Ourebah ne fut plus au nombre des assaillants, mais les autres tribus s'acharnèrent d'autant plus après Bougie que, par le rappel du colonel Duvivier, une d'entre elles avait déjà eu un commencement de gain de cause.

Ces insuccès divei^s rendirent le comte d'Erlon plus pusillanime et plus timoré. Il n'osait plus prendre aucune détermination. Quant à Abd-el-Kader , il devenait plus audacieux à mesure que le gouverneur-général devenait plus thnide, et son autorité grandissait de tout ce dont se rapetissait l'autorité française.

C'est ainsi qu'après avoir, comme on l'a vu, nommé un kalifa à Miliana et un autre à Médéah, il donna un kaïd aux Hadjoutes et un scheick aux Beni-Kalil. Il fît plus encore, la douane française avait mis un embargo sur des fusils qu'il avait achetés à l'étranger, il parvint à le faire lever, et, par l'entremise de Ben-Durand, il obtint du comte d'Erlon divers approvisionnements de guerre, au moment même où il bravait le plus ouvertement l'autorité française.

Quelques chefs arabes n'acceptaient pas avec autant de résignation que le gouverneur-général les faits accomplis. Cet ascendant exercé par un jeune homme inconnu jusque alors les indignait, et une nouvelle ligue se forma contre lui. A la tète des mécontents étaient Sidi-el-Âribi et Mustapha-ben-Ismaël qui s'étaient déjà, sous l'administration du général Yoiroi, révoltés contre son autorité. Cette fois, ils étaient d'autant ]plus i^outables ({ue Moussa Derkaoui (le révolté), chérif du

désert, s'était joint à em, entraînant à sa suite les formidables tribus du Sabara.

Pour bien comprendre toute la gravité de cette ligue, nous avons à compléter ce que nous avons déjà dit sur Tinfluence de Félément aristocratique chez les Arabes, et qui était la cause principale de tous les obstacles qu'éprouvait Abd*el-Kader à rallier la plupart des tribus à son autorité.

Dans les tribus du désert, la race arabe doçaine exclusivement. Ses goûts, ses habitudes s'y sont perpétués sans altération. Le Djouad ou chef héréditaire a le droit exclusif à leur respect et à leur obéissance. U y a parmi eux des Marabouts^ mais n'osant jamais disputer le premier rang aux Djouad. La cause de cette subordination des Marabouts est sensible. Daiâ les tribus sédentaires, lorsque meurt un Marabout vénéré, ses compatriotes lui élèvent un tombeau : on y vient en péléri«* nage souvent de fort loin : les enfants y apprennent à lire, y reçoivent une instruction religieuse, Pour entretenir le monument; il faut des offrandes : chacun les donne volontiers, s'inquiétant peu de la conduite du (ils qui a hérité du titre de son' père ; le tombeau ou le nom du père le protège, parce que l'un est pour la tribu un monument utile et l'autre un objet de vanité. Telle était, chez les Hakem-Gheraga et dans quelques tribus environnantes, la situation d'Âbd-el-Kader, dont le père, Mohhi-ed-Din et l'aïeul Mustapha-ben-Moktar, étaient regardés comme les plus grands Marabouts des temps modernes.

Mais dans le désert il en est tout autrement. Au milieu de l'existence aventureuse des tribus, dans les péripéties incessantes des voyages, des luttes, des dangers de tous les jours, le guerrier au bras redoutable a une place plus large que l'homme pieux. Parmi tant d'agitations de tout genre, on ne songe pas à bâtir un tombeau au marabout ; un arbre, une pierre marquent à peine l'emplacement de la tombe, qui n'est alors ni un témoignage de piété généreuse, ni un héritage légué par les ancêtres. Des qualités personnelles transcendantes donnent seides droit, au fils du marabout, au respect et à l'ascendant dont jouissait son père. Le mouad, au contraire, fUt monter

3T0 ;algérie.

se» enfiiQt à cheval dès Tàge de cinq ans; il le présente à ses cavaliers comme celui qui doit les commander après lui ; le fibi pilait d'abord dans les fêtes à côté de son père ; sous Fégide paternelle, il fait ses premières campagnes, apprend à obéir d'abord, à commander ensuite. On le confond peu à peu dans le respect voué à son père ; on l'identifie avec lui, et lorsqu'arrive le temps de lui succéder, la tribu l'appelle par acclamation et le suit avec confiance.

Cela suffit pour expliquer la situation oii se trouvait Abdel«>Kader vis*à->vis de quelques tribus et l'écueil qu'il lui était difficile d'éviter en voulant les oi^aniser dans des vues personnelles* Cet écueil même était tel que, pour peu que l'administration française se fût donné la peine d'approfondir et d'étudier les éléments constitutifs des tribus, leurs intérêts, laurs sympathies, leur organisation, elle aurait pu trouver d'utiles auxiliaires dans ceux dont elle se faisait des ennemis st empêcher, sans prendre part à la lutta, l'accroissement de la puissance d'Âbd-el-Kader. Mais, en cette circonstance comme en tant d'autres, la France devait être victime de cette fatale routine, de cette incroyable manie d'administrei tout et toujours d'après les idées et les convenances françaises. Le plus simple bon sens cependant eût suffi pour faire comprendre que des lions s'accommoderaient peu d'un régime convenable à des moutons.

Quoi qu'il en soit, Abd-el-Kader, sûr de trouver dans l'administration française une neutralité rigoureuse qui, dans cette circonstance, équivalait à un appui, fit hardiment tête à l'orage. Il fit arrêter et mettre à mort Sidi-el-Aribi, battit Moustapha-Ben-Ismail, et convoquant, après ces premiers succès, les tribus intimidées des environs de Miliana, U marcha, avec leurs contingents, contre Moussa qui s'était emparé de la province de Tittery. Les deux troupes se rencontrèrent à Âmoura ; Moussa, avec ses tribus du désert» fut mis en fuite et poursuivi jusqu'au-delà de Berouaguia. Âbd-el-Kader entra à Médéab et y réinstalla Mohammed-el-Berkani. La situation des Fmaçais assistant impassibles à cette lutte de deux prétenduita q^û se disputaient sous leurs yeux une partie dp U

provittce d'Alger, n'était pas une des choses les moins eu-^ rieuses de cette période; mais Ben-Durand était parvenu à persuader au comte d'Ërlon qu'Àbd*etKader n'agissait que dans l'intérêt de la France et que^ grâce à ces heureuses victoires, les Français n'auraient bientôt plus d'ennemis en Al* gérie. Dans cette confiance, le comte d'Ërlon le laissait faire.

On ne sait trop jusqu'à quel point serait allée cette condescendance, si le général Trézel, qui commandait à Oran et I qui était loin de partager la confiance du comte d'Ërlon dans ' les vues désintéressées d'Àbd-^l-Kader, n'eût tenté pendant son absence de détacher de sa cause les tribus les plus puissantes. Cette tentative fut suivie d'un plein succès. Les Douers et les Zemelas se déclarèrent sujets de la France, sous la seule condition d'être protégés en cas de surprise ou d'attaque. Alors se passa un fait assez curieux, mais qui n'était malheureusement pas nouveau. Le lieutenant d'Abd-el-Kader n'avait pu $e maintenir à Médéah, et le pays était retombé encore une fois dans tous les déchirements de l'anarchie; les tribus n'avaient pas cessé leurs instances pour obtenir l'autorisation du gouverneur-général d'Alger. L'autorité d'Âbd-el-Kader se trouvait ainsi plus chancelante que jamais; sur le nouveau théâtre de ses exploits, elle était méconnue; sur l'ancien, les tribus les plus puissantes s'étaient détachées de sa cause. Sur les divers partis qu'il y avait à prendre en cette circonstance, le comte d'Ërlon choisit le plus mauvais : il laissa sans réponse les sollicitations des tribus de la province de Tittery et refusa de sanctionner les mesures prises par le général Trézel avec les Douers et les Zemelas»

Cependant les événements qui se passaient dans l'ouest avaient obligé Abd-el-Kader de quitter précipitamment la province de Tittery et de partir avant d'avoir pu s'occuper d'organiser le pays. Le général Trézel, en effet, l'avait attaqué par son point le plus vulnérable; il avait senti qu'aucune affection particulière ne liait les populations* à l'Émir, mais qu'elles n'étaient poussées vers lui que par le besoin d'ordre et de gouvememeut régulier qui les tourmentait depuis si

sn ALGÉRIE.

longtemps; il aTait compris que leur adhésion s'adressait moins au représentant de la nationalité arabe qu'à celui qui, ayant la force, pourrait promettre aide et protection et absorber dans une grande unité les passions locales ; il avait cru qu'il était impolitique pour la France d'abdiquer volontairement un rôle doublement avantageux sous le rapport des intérêts et de la dignité nationale.

Les Douers et les Zemelas étaient venus dresser leurs tentes sous les murs d'Oran ; d'autres tribus paraissaient déjà assez disposées à suivre leur exemple, sous la seule garantie d'une protection efficace, lorsque Âbd-él-Kader, instruit du refus de sanction du comte d'Ërlon et de la dissidence qui existait à ce 8i]get entre le gouverneur-général et le commandant d'Oran, ordonna aux Zemelas et aux Douers d'aller s'établir au pied des montagnes. Sur leur refus, il les fit charger par El-Mzary, son agha. Trop faibles pour résister aux forces qui les attaquaient, ces tribus envoyèrent un message au général Trézel pour lui rappeler sa promesse ; il répondit aux envoyés : « Un c général français n'a que sa parole ; dans une heure, je serai « au milieu de vous, i» En effet, il se mit à la tête de deux bataillons, et, en peu d'instants, joignit, dans la plaine de Mi« serghin, El-Mzary qui ne l'attendit pas.

L'acte de l'Emir qui était venu audacieusement attaquer, presque sous le canon d'Oran, des tribus qui avaient réclamé la protection française, méritait une démonstration énergique.

Le général Trézel forma une petite division de deux mille cinq cents hommes environ, composée du V régiment de chasseurs d'Afrique, d'un bataillon des i'' et 66* de ligne «t une batterie de campagne. U se porta au camp du Figuier, en avant des tribus alliées, pour les couvrir. Âbd«el-Kader demanda des explications sur ce procédé : a La France, dit a le général Trézel, doit à son honneur et à sa loyauté de m protéger les tribus qui implorent sa protection; jusqu'à ce « que tu aies renoncé à tout droit de suzeraineté sur elles, « j'occuperai cette position. » Âbd-el-Kader répondit que, sa religion lui défendant de laisser des musulmans sous Ia.do«

ALGÉRIE, m

Aînation des infidèles, il poursuivrait les tribus rebelles par-tout où elles se réfugieraient. C'était une véritable déclaration de guerre; la politique de coneession, suivie jusqu'alors à l'égard de FËmir, portait ses fruits.

Reculer devant une aussi audacieuse provocation c'était ternir la gloire du drapeau français : le général Trezel ne put 8'y résoudre : il demanda des ordres et des instructions à Al* ger : il n'en reçut pas ; il se porta en avant. Deux escadrons de chasseurs et trois compagnies de la légion étrangère sous les ordres du colonel Oudinot formaient Favant-garde. Après quelques heures de marche, la colonne arriva au lieu appelé fifuley-Ismaêl. Là se trouvait un épais taillis où l'on ne jugeait pas à propos de se hasarder d'abord. Cependant quel-« ques reconnaissances ayant été poussées dans les environs et n'ayant amené aucune découverte , on s'y engagea. Tout-à^ coup au milieu d'un terrain où elle ne pouvait se développer et à peine même se tenir en ligne, Tavant-garde fut assaillie par la cavalerie d'Abd-el-Kader et en un instant enveloppée.

Cette attaque si brusque jeta un momeni d'indécisioa et de désordre dans les rangs. Le colonel Oudinot était parvenu cependant à les rallier, lorsque atteint d'une balle en pleihe poitrine, il tomba mortellement blessé. Les troupes étaient ébranlées déjà ; cette mort les frappe de panique : elles se replient sur le 66* qui formait le centre et était lui-même vi-goureusement attaqué : l'avant-garde y jette le désordre ; l'ennemi redouble de vigueur: tout plie. L'arrière-garde seule n'avait pas été entamée ; mais quelques instants encore, et les colonnes de fiiyards, en la débordant, allaient rendre toute résistance impossible et compromettre de plus en plus la division ; le moment était critique. Heureusement le général Trézel fait faire un à gauche à l'arrière^rde, et la portant au pas de course à la tête de la colonne, ordonne la chaîne. Les Arabes sont culbutés à leur tour. Quelques compagnies parviennent à se reformer; mais Tordre de marche était rompu; les détachements gênés dans leurs mouvements pou* valent à peine attaquer et se défendre; il n'y avait plus déroute; mais le désordre était tel que tout mouvement effi*»

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caeement agressif ou défensif était détenu impossible. La colonne fit halte ; <iuelque8 excès, pendant lesquels les soldats, méconnaissant la voix de leurs che», pillèrent les fourgons de Tivres, défoncèrent les barils d'eau^e-vie, obligèrent le gé- '^néral à reprendre la marche; la colonne arriva vers le soir sur les bords du Sig où elle établit son camp. La retraite devenait de plus en plus difficile; plusieurs centaines de blessfe encombraient les prolonges, et Âbd*el-Kader, avec une eava* lerie nombreuse, surveillait tous les mouvements du camp français. Il fallut cependant prendre un parti; par suite de& désordres de la veille, les vivres commençaient à manquer, et le nombre des ennemis que, selon l'usage en Âfriquet le revers augmente toujours, accroissait d'heure en heure; ils étaient alors dix mille cavaliers au moins et quinze cents &n-* tassins ; les Français étaient réduits à deux mille hommes.

Après avoir donné une nuit de repos à ses troupes, le gé» nénd Trézel ordonna de reprendre la marche. Voici dans quel ordre s*opéra le mouvement de retraite. L'avant-garde composée du bataillon d'infanterie légère d'Afrique couvrait le convoi qui s'avançait sur trois files de voitures et que flanquaient à droite et à gauche deux compagnies de la l^ion ttrangère et deux escadrons de chasseurs d'Afrique. Le lieutenant-colonel Beaufort, avec deux escadrons de chasseurs et un bataillon du 66* de Ugne, formait l'arrière-garde. Une ligne de tirailleurs entourait la colonne qui traversa ainsi la plaine de Ceïrat sans avoir été entamée. L'ennemi avait &it plusieurs chai^ tumultueuses; mais, malgré sa grande^ supériorité numérique, il avait été chaque fois énergiquement repoussé avec perte.

A l'extrémité de la plaine où la colonne venait de s'engager,, elle avait le choix de deux routes, l'une qui conduisait directement à Arzeu, l'autre qui débouchait dans le golfe par les gorges de l'Habra au Heu où cette rivière sort des marais et prend le nom de la Macta. Cette dernière route était moins généralement accidentée; mais elle oifrait, à l'entrée des gorges, un défilé où la grande supériorité numérique de l'ennemi devait lui fiidhter les moyens d'attaquer avec atin-»

tage des troupe» découragée» déjà et embarrassées par de nombreuses prolonges encombrées de blessés. Le général Trézel prit cette dernière route ; ce ftit une faute. Abd*el« Kader déroba quelques milliers de cavaliers et les lança à toute bride vers le défilé bordé à gauche de hauteurs facilement accessibles et couronnées de massifs clairsemés de hautes broussailles très propices pour des embuscades, et à droite par les rives marécageuses de la Macta. Les Arabes ne tardèrent pas à occuper sur une assez grande étendue la pariie boisée, cachés à la faveur des accidents de terrain ou des buis* sons. Le bataillon d'infanterie légère d'Afrique, qui formait Favant-garde, était à peine engagé dans le défilé, qu'une grêle de balles et de pierres vint l'assaillir. Ces braves chargèrent à plusieurs reprises les Arabes , mais ces derniers étaient si disséminés que les charges frappaient presque toujours à vide. Bientôt, entourés d'ennemis, chargés en tête et en flanc, les Français furent entamés, rompus et se replièrent en désordre sur le gros de la colonne. En même temps, Farrière*garde, ayant fait un mouvement en avant pour venir appuyer la tête de la colonne, laissa le convoi à découvert. Les Arabes profitèrent de cette imprudente manœuvre pour charger le derrière de la colonne ; malgré des efifortsinouis de courage individuel , ils y firent une trouée assez forte pour jeter partout l'épouvante et le désordre. La voix des chefs est méconnue; les fantassins jettent leurs armes; les soldats du train coupent les traits de leurs chevaux et s'en^ fuient; les caissons sont abandonnés; tout se déborde; tout fuit; la déroute est au comble. Heureusement les Arabes, au lieu de poursuivre leurs avantages, perdent un temps précieux à piller les bagages, à couper la tête aux blessés, selon leur usage. Pendant ce moment de répit, une partie des détachements parvient à se rallier sur un mamdon, non loin de ce champ de carnage; pour se fiiire entendre des fuyards, ils entonnent en chœur la MarseiUaisey agitant leurs shakos an bout de leurs fusils pour se faire découvrir au loin. Peu à peu les détachements se rallient et se reforment autour de ce noyau; les Français prennent à leur tour rofiensive; l'artik-

lerie crible d^obos et de mitraille les masses compacta des Arabes; la cavalerie les diarge à fond^ l'iafanterie à la baïonnette. Ces énei^ques efforts dégagèrent la voie; la colonne put continuer son mouvement de retraite, sans que les Arabes chaînés de butin songeassent à Tinquiéter sérieusement. Elle arriva à Ârzeu après une perte de près de mille hommes. Tel iîit le désastre de la Macta.

Âbd-el-Kader tira parti, à sa manière, de l'échec qu'il avait faitsubir aux armes fi^çaises. Il répandit partout le bruit qu'il venait de remporter une grande victoire et il l'appuya des seules preuves admises dans ce pays ; des mulets chargés de tètes de Français furent promenés de Mascara à Blidah : les ; Arabes ne comprennent pas d'autre bulletin de victoire.

Dans cette fatale affaire qui grandit outre mesure la puissance d' Abd-el-Kader, le général Trézel n'eut qu'un tort à se reprocher : ce fut celui de s'être montré jaloux de l'honneur et de la dignité de la France quand le gouverneur-général et le ministère français s'en montraient si peu soucieux. L'échec qu'il avait éprouvé était une de ces malheureuses chances de guerre auxquelles tout général peut se trouver exposé. Son entreprise ne sortait pas de la sphère de ces faits militaires que le succès justifie toujours et que le revers fait taxer d'imprudence. Mais alors comment qualiâera*t-on cette incroyable insouciance du gouverneur général qui , ayant à sa disposition plus de vingt mille hommes inoccupés, laissait un brave^ général combattre avec deux mille cinq cents hommes seulement le seul ennemi que les Français eussent alors en Algérie. Mais il était dit que chaque administration nouvelle devait tour-à-tour et par des inspirations désastreuses dérivant de causes diverses, compromettre de plus en plus la conquête de la France.

Le comte d'Erlon, au lieu de cherchera venger immédiatement l'échec du général Trézel, se contenta d'envoyer à Oran le chargé d'affaires d' Abd-el-Kader, Ben-Durand, avec la mission de le renseigner sur la situation des affaires. Par le choix étrange de cet homme tout dévoué à l'Ëmir, c'était d'avance lui donner gain de cause. £n effet, à la suite du rap-

paf du juif, le général Trézel fut immédiatement rappelé, et, pour renouer à tout prix la paix avec Âbd-el-Kader, lesDouers et les Zemelas durent rentrer sous sa domination.

Cette dernière détermination avait un tel caractère de con* cession honteuse que le Conseil de Régence s'y opposa énergi-quement, et qu'il fut décidé^contràirement aux intentions du gouverneur, que ces tribus ne pouvaient être abandonnées à la vengeance de l'Émir, sans honte pour la France. Elles furent mises sous le commandement immédiat d'Ibrahim kaid de Mostaganem, dévoué aux Français et jouissant, parmi les Arabes, d'une grande considération personnelle.

Lorsque ces événements forent connus en France, l'opinion publique, douloureusement impressionnée, s'indigna que tant de. sacrifices, tant de sang versé n'eussent encore produit que des résultats négatife et n'eussent servi qu'à fortifier une puis* sance rivale qui contestait ouvertement une conquête si chè« rement achetée. On se demandait si le gouvernement de France s'était mis à la remorque de l'Émir et si cette politique ambiguë, qui consistait à protester publiquement contre l'abandon d'Alger, et à tout faire en secret pour que les événements amenassent la nécessité de cet abandon, n'était pas une de ces roueries gouvernementales par lesquelles op se joue si souvent impunément de la confiance d'un peuple. Les déplo-^ rablesnouvelles que chaque jour on apportait d'Afrique alimentaient ces défiances et cette irritation. Le revers de la Macta avait réveillé le fanatisme en Algérie : des ennemis sui^issaient de partout et Abd-el-Kader grandissait parmi eux de tout ce que la France perdait de considération, d'autorité, de confiance et, disons-le, d'honneur.

Le retard que mettait le gouvernement français à venger les échecs que subissaient ses armes, venait encore en aide à Abd-^l-Kader qui s'écriait dans ses proclamations : « Vous le m voyez, guerriers de l'ouest , je suis plus puissant et plus fort a que le roi des Français I II lui faut des mois entiers pour ras-» • sembler des soldats en assez grand nombre pour essayer de « venger leurs frères que nous avons vaincus, tandis qu'en un « instant vingt et trente mille guerriers se réunissent à ma voix«»

Une cir£&b$tânee qui semblait calculée daflft utfë pfévisioti affireuse, vint donner un certain degré de probabilité à toutes les accusations qui s'élevaient contre la politique tortueuse du ministère en ce qui concernait TÂfrique. Au moment ,oii, de* puisMédéah jusqu'à Tlemcen, les villes et les tribus se grou-^ paient autour d'Abd-^l-Kader, où, exaltés par le succès de la* Macta, des marabouts fanatiques prêchaient de nouveau la guerre sainte, la légion étrangère, forte de cinq mille hom«mes et dont la majeure partie se trouvait dans la province d'Oran la plus menacée, reçut Tordre de passer en Espagne pour assurer le triomphe de Marie-Christine. Elle était censée aller dans la Péninsule pour combattre en faveur des princi* pes delà révolution de juillet, mais comme Topinion un {peu ardente de cette légion était depuis longtemps un embarras pour le ministère, on se rappela involontairettaent, en cette circonstance, le mot cruel du cardinal Ximenès après le désastre de Francisco de Vero, en 1516, en Afrique (1).

Le départ de la légion étrangère fut en Afrique le signal d'une levée de boucliers générale, et partout où il y eut des Européens à égorger, les Arabes et les Kabyles se montrèrent on armes. Ce résultat était prévu : un cri d'indignation gé* nérale retentit de tous les coins de la France, et cette fois en* core le mauvais vouloir du gouvernement dut céder. Le comte d'Erlon fut rappelé et remplacé par le maréchal Qausel.

Cette nomination d'un homme qui était alors la personnification du système de colonisation, dont le ministère ne se souciait guère et qui avait contre lui, dans les Chambres, sous la dénomination d'ennemis de la colonisation, quelques-uns de ces politiques sans cœur qui. trop peu riches de leur pconre

(i) U 38 sqit«mbf6 tM& mw iMte de qoatfe-viAgtâ ntvîM, portant hait mille taçanDM et troqws, était sortie da port de Garlhagëne, sous les ordres de Francisco de Vero, pour all^ combattre, à Alger, le pouvoir naissant d'Âroudj (Barberousse). Cette année expéditionDaire, mise en pleine déroute par les Arabes, assaillie à «kl tour par uns épouvaiilalddleiBp^ en Espagne

diminuée de i4os des tnâs quarts. Le cardinal Ximenès, lorsqu'il reçut cette nouyelle, s'écria -. « Dieu merci 1 Voilà l'Espagne purgée de beaucoup de mau- € vais garnements I s

ALGËRflS^ 379

fon<fey ne peuvent se mettre en évidence qu'en critiquant les actes des autres, prouva, plus que tout, jusqu'à quel point l'irritation publique influa sur les décisions ministérielles. En effet, le général Clausel avait donné tant de gages de dévouement au système d'occupation et de colonisation, que sa nomination seule légitimait toutes les espérances à ce sujet. Mal- . heureusement les actes ultérieursdu ministère ne répondirent pas à céltti*là«

CHAPiTRK TIIU

Cut de FAfriqae française à TarriTée du maréchal Clansel. — arrivage des renforts.* Expédition de Mascara.^ Expédition de Tlemœn.-- Gonlnbn* tion de Tlemoen. — Bésidtats de ces expéditions. — Rappel des troopes. — Le nunistère parait vouloir prendre intérêt à la question d'Afrique.— Coterie des opposants. — Le maréchal Glausel est mandé à Paris. — Nouvelle anaidiie dans la colonie.— Le général Bapatel à Alger. — Le général d*Arlanges à Oran. — Situation critique du général d'Arlanges sur la Tafina. — Arrivée du général Bugeand à Oran.— Combat de la Sickac.— Défaite d*Abd-4-Kader.

Le maréchal Clausel fut reçu en Algérie avec une enthousiasme qui était la critique la plus amère contre les administrations précédentes et contre la politique du ministère en ce qui concernait Alger. Le choléra y exerçait alors ses ravages, et la population avait à lutter contre ce terrible fléau et contre celui plus terrible encore du mauvais vouloir d'un gouverne* ment qui, en tout et pour tout, semblait n'avoir agi jusqu'alors qu'en vue contraire des intérêts de la conquête.

On avait promis au maréchal Qausel des renforts pour venger l'échec de la Mâcta. Mais ces mêmes hommes qui, toujours prêts à critiquer des mesures utiles, s'élevaient en toute occasion, contre elles, dans des vues purement personnelles, saisirent avec avidité l'occasion qui se présentait d'entraver les vues du maréchal Clausel. Le choléra leur servit de prétexte.

ALGÉRIE. 38i

Ds s'étaient déjà posés comme emiemis de la colonisation^ c'était quelque chose ; mais battus une première fois sur le terrain des chiffires^ ils se réjetèrent cette foi&-ci sur le terrain du sentiment : ils firent un tableau déchirant des vides que ferait le choléra parmi les [soldats de l'expédition projetée, et avec quelques élans de ce sentimentaUsme larmoyant qu'ils ont au service de toutes les causes oii leur intérêt peut trouver son compte, ils parvinrent à faire ajourner l'envoi des renforts. Le ministère qui ne demandait pas mieux, se rendit sans peine à leurs raisons. Ce fut là une de ces petites comédies jouée au profit de quelques ambitieux qui avaient soif de renom et dont la France seule payait les frais.

Pendant ce temps le maréchal Ûausel, attendant toujours les renforts promis, essayait de relever l'administration française tombée si bas en Algérie, qu'un grand coup de vigueur était devenu indispensable pour lui redonner une faible partie de Féclat et du prestige dont elle avait si passagèrement brillé. Il voulut rétablir des beysàMédéah,àCherchell,maisiltrouva partout l'influence française si déchue qu'il fut obligé d'y renoncer.

Cependant la situation de la colonie française devenait chaque jour plus précaire. Sidi-Ben-Em'Barak qu'Abd-el-Kader avait institué bey à Milianah, tenait la plaine avec plusieurs milliers de cavaliers : les Hadjoutes sous le commandement du kaïd donné par Abd-el-Kader, venaient égoi^er les postes français jusque sur le massif d'Alger, et avaient repris le* cours de leurs brigandages: d'autres tribus enhardies par l'impunité se montraient partout menaçantes ou hostiles. A Oran, le général d'Arlanges qui avait remplacé le général Trézel ne pouvait plus sortir de ses retranchements : la garnison réduite aune faiblesse extrême parle départ de la légion étrangère, était journellement attaquée et ne pouvait repousser que par des efforts inouis de courage, des attaques toujours renouvelées ; elle n'avait pu prendre une seule fois l'offensive, étant assez nombreuse à peine pour garder les forts et la ville.

De tels excès de la part des Arabes ne pouvaient être plus longtemps tolérés sans compromettre d'une manière irremé«

n$ AtOfiRIB.

diable rtutorîté fitiiCftise. Le maréclial CUuael sentit fu'uM grande reqxmsabilité pesait sur ki et, sans consulter le mi* \ nistère qui flan» doute aurait refusé son consentement, U pio-« ' jeta une petite expédition dont las résultats matériels pouvaient être sans nleur, mai» dont l'eflEot moral ne pouvait qu*étre avantageux pour Tautorité française. H réunit toutes k» troupe» dont ilpouvaîtdisposer et parvint avec beaucoup de peineà foimer un corps de (quatre mille huit cents bommes. Avec ce» fSftible» troupe» il n'hésita pas à marcher contre Sidi« Em'Barak : les soldats avaient à venger tant d'injures, tant de griefe accumulés qu'ils suivaient leur nouveau généralavec une confiance qui pr^ageaitle succès. En e£Fet, à quelques heurtt de marche de Boullarik , la colonne expéditionnaire rencontra le» troupes du lieutenant d'Âbd-et-Rader ; le signal de l'attaque^estdiHiné : l'ennemi occupait quelque» mamelou» où lise déployait en deux longue» lignes sur plusieurs points de profondeur : le maréchal Glausel plaça en tète de lacdonne quelque» pièce» d'artillerie. Apre» plusieurs décharge» à mi* treille, le» Français s'avancent è la baionnette» rompent du premier dioc la ligne ennemie et la mettent entre leurs feux de peloton et celui de la mitraille : en moin» d'une heure la déroute fut complète. Poursuivi avec acharnement, l'ennenû ne put se rallier que deux jours après : battu [encore une seconde fois, il le fut enfin une troisième et refoulé jusque dam le» montagnes. Le maréchal Qausel se retourna [alors contre ^ les Hadjoutes, les poursuivit sans pouvoir les joindre et détruisit sur leur territoire tout ce qui se trouva sur sonpassage. douairs, gourbies, jardins et cultures.

Dans cet intervalle, les renforts si impatiemment attendus arrivèrent; on était alors en novembre, le maréchal était à Alger depuis quatre mois^. Les lin^^ et 47ms de ligne, les 2^» et n^ légers, une compagnie de mineurs^ trois compagnies de sapeurs, huit obusiera et une batterie de montagne^ étaient arrivés à Oran. Plusieurs officiers généraux, sensibles au désastre de la Macta, avaient demandé à faire partie de l'expédition : de ce nombre était le ducd'Orléana. Tout ce qui avait msftwtinaftutde l'iwnneur national en France, avait aenti to

ALGËRIEL 38$

eontra-coup de cet échec; cette dasae d'hommes Mule dont nous avons déjà parlé n'y avait vu qu'un texte à ses dédamatiens contre la colonisation : c'était à sa fatale influence qu'é* tait dû le retard de l'envoi des renforts, et le ministère n'avait enfin cédé qu'à une intervention puissante. Comme nous nous sommes imposé le devoir d'une rigoureuse impartialité, et de faire à chacun sa part dans une œuvre où nous avons malheu* reusement peu de choses à louer, nous dirons que cette inter* vention était celle du duc d'Orléans.

Le 21 novembre 1835, le maréchal Qausel arriva à Oran; il avait amené avec lui un bataillon de zouaves et trois compa^ gnies d'élite, prises dans les 13*', 63"* de ligne et lO"* léger* •La colonne expédionnaire, forte de onze mille hommes envi« ron, sortit d'Oran le 25 ; le maréchal Clausel en prit le commandement.

Àbd-el-Kader s'était préparé à une vigoureuse résistance; le ministère français lui avait donné tout le temps nécessaire d'organiser ses réguliers, de réunir ses contingents, d'asseoir son autorité sur toutes les tribus de l'Ouest, sur une grande partie de celle des province d'Alger et de Tittery, et de pouvoir entrer en campagne avec des forces considérables. L'émir avait avec habileté profité de ce répit, et n'avait pas laissé un seul allié, une seule tribu amie à la France. D est vrai qu'il ménageait ainsi plus de gloire aux troupes françaises, mais ce n'était là probablement ni son intention, ni celle des ministres de France.

Quoi qu'il en soit, Abd-el-Kader réunit ses forces au pied des montagnes de TÀtlas qui bordent la Sig, et lança de nombreux détachements en avant pour surveiller, harceler, in-« quiéter l'armée française, ou faire main-basse sur les traliuirds et les maraudeurs.

L'armée française bien pourvue de vivres et de munitions, marcha plusieurs jours sans rencontrer l'ennemi ; les tirailleurs seuls qui flanquaient lesaileseurent à échanger quelques coups de fusil avec des détachements isolés qui se tinrent constamment à l'écart. Le l^r décembre^ en vue de la cavalerie enne* mie qjii avait dressé ses tentes en avant de la Sigi les soldais

384 ALGËRIE.

français ne demandaient qu'à combattre. Les Arabes firent quelques charges tumultueuses qui, quoique exécutées avec vi« gueur, furent encore plus vigoureusement repoussées : chargés à leur tour à la baïonnette, ils ne tinrent nulle part, leur camp resta ati pouvoir des Français. Profitant de ce premier avantage, le maréchal Clausel fit jeter sur la Sig des ponts de chevalets, sur lesquels passa l'armée entière sans avoir été se* rieusement inquiétée. Le 3, les Arabes occupaient aune demilieue de là le bois de l'Habra, dont de nombreux accidents de terrain faisaient une assez forte position défensive. L'armée entière se porta vers le bois sur trois colonnes; la lutte s'engagea ardente, opiniâtre, sur un front très développé, on se battit corps à corps, mais des charges vigoureusement exécutées refoulèrent Fennemi de toutes parts. Le duc d'Orléans chargea lui-même avec intrépidité à la tète d'un bataillon du 17p^^ léger, et parvint à déborder la gauche de l'ennemi qui, se voyant prêt d'être enveloppé, ne tint plus nulle part : cette action avait duré depuis six heures jusqu'à midi.

La cavalerie de l'Émir avait pris peu de part à cette affaire ; le terrain n'était pas favorable, elle était en masses compactes au fond de la vallée, barrant la route dés montagnes. Le maréchal Qausel fit faire un adroite à toute l'armée et la porta vers la montagne, tandis que l'artillerie prenant position sur un rideau élevé qui dominait la vallée, ouvrit, sur la cavalerie, un feu nourri de boulets et d'obus qui y jeta le plus grand désordre : l'atillerie arabe essaya de riposter, mais son feu fut bientôt éteint.

Cependant l'infanterie d'Abd-el-Kader , débusquée du bois de l'Habra, s'était ralliée et embusquée, à la hauteur !es quatre marabouts de Sidi-Embarak, dans un profond ravin traversant une vallée assez étroite, où, par suite de son changement de direction , l'armée française avait à s'engager. Pour appuyer ce mouvement, quelques pièces de canon avaient été postées sur un des premiers mamelons. Cette position était formidable. La tête de la colonne, qui s'était engagée dans la vallée, Savait été accueillie par un feu très vif de mousqueterie et d*artillere> et gênée, dans ses mouvements

dans Tétroite gorge où eUe était, ne (buvait y répondre qu'à-- "vec beaucoup de désatantage. Un mouvement hardi et vigoureusemeht exécuté pouvait seul assurer, sur cette partie du champ de bataille, le succès qui s'était prononcé partout. Il fut tenté. Deux compagnies des bataillons d'Afrique s'élancent au pas de course, abordent l'ennemi à la baïonnette : d'autres compagnies appuient les premières et étendent peu à peu le front de la ligne : les Arabes opposent la baïonnette à la baïonnette, et résistent au premier choc, mais bientôt ils s'ébranlent , plient et s'enfuient en désordre. L'ennemi ne tenait plus nulle part.

Deux défaites successives, éprouvées par Âbd-el-Kader en trois jours, avaient vengé l'échec de la Macta, mais ne. l'avaient pas réparé. Les soldats étaient pleins de courage et d'espérance*: ils s'étaient battus dans la journée du 3 avec un entraînement irrésistible : leurs chefs , du reste , leur en avaient donné l'exemple. Ils ne demandaient qu'à voir l'ennemi. Mais Âbd*el-Kader avait déjà vu son armée diminuée de près de deux tiers. Selon leur usage, les Arabes vaincus s'étaient dispersés : les uns avaient regagné leurs douairs, les autres le désert. Abd-el-Kader n'était pas même en mesure de défendre Mascara dont il avait fait sa capitale et sa place d'armes. Il s'était contenté de détruire les ateliers de toute espèce qu'il y avait élevés , avait pris avec lui. toute la population musulmane, et n'ayant laissé que les juifs, il s'était ensuite retiré à trois lieues au sud, à Cachero , avec les débris de ses contingents et les populations qu'il traînait à sa suite. Puis , pendant que l'armée française devait poursuivre des avantages qu'il n'était plus en mesure d'empêcher, il allait s'occuper de s'assurer une autre armée et de détruire , par ses prédications, ou par quelque aventureuse expédition, l'effet des dé&ites qu'il venait d'essuyer.

Après quelques heures de repos, les Français se remirent en marche et reprirent la route de Mascara , où ils arrivèrent le 6 décembre sans coup férir. Le maréchal et le duc d'Orléans logèrent dans le palais du beylik qu'avait occupé Abdî el-Kader, L'état-major, l'artillerie > les zouaves ^ et quelques f . f. 25

iM ALGERIE.

compagnies; s'étabKnnt dans la vilte : le reftte de Varmée occupa les faubourgs ou prit ses bivouacs autour de la Tille.

Si le maréchal Qausel eût pu séjourner à Mascara, y profiter de refifot que la panique de la prise de la capitale de FËmir avait jetéi y attendre les députations des tribus que Féchec que venait de recevoir Abd«el*Rader ne pouvait manquer de détacher de sa cause , y installer un bey et y laisser quelques troupes pour le soutenir, cette expédition, si vaillamment conduite , aurait pu avoir de plus grands résultats. Hais le maréchal savait que le ministère n'avait mis à sa disposition des renforts envoyés que pour un temps déterminé, que Toccupation de Mascara pourrait, dès lors, n'être que pro-^ visoire, et que c'était, ou compromettre inutilement un corps jeté si loin de l'occupation centrale , ou s'exposer à être obligé de le rappeler, et rentrer dans cet impolitique système d'abandon qui , à Blidah, Médéah, et primitivement à Bone et à Oran, avait eu des conséquences si fatales pour l'autorité française. Il préféra l'abandon pur et simple, et le 9 décembre il reprit la route d'Alger, après avoir incendié les constructions élevées par l'Emir et les matériaux qu'il y avait réunis. * L'armée, à son retour, n'eut à lutter d'abord que contre le mauvais temps. Mais cette lutte fut terrible.

Deux brigades furent exposées pendant quarante-huit heures à une forte pluie , sans pouvoir allumer des feux. Officiers et soldats, accroupis dans la boue et immobiles, avaient dû attendre que le déluge cessât. Puis ces pluies torrentielles avaient teUement défoncé les chemins, qu'on vit, dans ces moments affreux, des chameaux, des mulets, si profondément ensevelis sous la boue , qu'on ne pouvait reconnaître la place où ils tenaient de tomber que par le mouvement de la vase où ils s'agitaient. A ces causes, qui retardèrent la marche audelà du terme prévu, se joignirent le manque d'eau et de bois; Puis vinrent des nuées d'Arabes qui, d'après leur habitude; suivaient ks derrières de l'armée et se jetaient, comme des corbeaux dévorants, sur les malheureux que la faim, la soif; ou les fatiguesi obligeaient ae rester en arrière. Ces scènes de

désolatîon, où toutes les misères humaines semblaient s*ètre réunies, durèrent dix jours, jusqu'à ce que Tarmée ftit rentrée àMostaganem. Du reste, cette expédition de Mascara eut pour résultat de détruire une partie du prestige dont s'était environné Abd-el-*Kader, de détacher de son parti quelques hommes influents , de réhabiliter, aux yeux des Arabes, Tautorité française, 'et de rétablir les bons rapports des tribus incertaines avec celles qui avaient accepté la domination de la France.

En ne pas occupant Mascara , le maréchal avait agi prudemment. En effet, le ministère se hâta de rappeler un des régiments de renforts qu'il avait envoyé.

Certes il eût été rationnel de laisser au maréchal toutes ses forces pour qu'il pût mettre à profit le succès que venait d'obtenir l'armée, frapper sur plusieurs points à la fois des coups de vigueur qui ébranlassent partout cette autorité rivale qui disputait l'Algérie à la France ; mais la politique tortueuse l'avait emporté encore une fois, et les ennemis de tout progrès en Afrique se promettaient bien de ne pas borner là leurs succès.

Pendant qu*en France, sous les dehors d'un patriotisme très problématique, des ennemis des établissements français en Algérie, faisaient de leur mieux les affaires d'Abd-el-Kader, l'Ëmir en Afrique ne les négligeait pas. Le temps que le mi-* nistère français avait employé à affaiblir l'armée d'occupation, il l'avait utilisé à se créer de nouvelles forces. Bientôt il fut en mesure de marcher sur Tlemcen, dont la prise pouvait compenser la destruction de Mascara et paralyser l'effet moral de l'échec qu'il avait éprouvé.

Tlemcen ou du moins le Mechouar (la citadelle) était alors occupé par des Koulouglis à la solde de la France, qui s'étaient montrés assez dévoués à la cause française. Déjà une fois, Abd-el-Kader s'était porté sur Tlemcen, et les Koulouglis, tout en protestant de leur attachement pour lui, avaient refusé de lui livrer le Mechouar. Abd-el-Kader n'étant pas alors en mesure de s'en emparer par la force, avait dévoré ce refus en sUenca, se promettant de s'en venger à la première occasion.

Après Véchee de Mascara, Tlemcen lui apparut oomme une compensation sufiSsante, et il fit tous ses préparatiâ pour une attaque régulière.

Le maréchal Oausel, instruit des projets de l'émir, ne pouvait laisser les Koulouglis sans secours : c'eût été li'nrer Tlemcen. 0 projeta donc une expédition nouvelle, mais il man(]uait totalement de moyens de transports que le ministère lui avait refusés; il fallut en créer; près d'un mois fut perdu à ces préparatifs. Mais pendant ce temps, par suite d'une de ces interventions providentielles qui semblaient déranger à plaisir tous les mauvais vouloirs qui venaient de France, le maréchal vit accroître son armée d'auxiliaires assez précieux. Dès la première démonstration de force faite par la France, des hommes influents des tribus s'étaient détachés de la cause d'Âb-el- Kader. Du nombre des premiers était El-Mezary, neveu de Mustapha-ben-Ismaêl et Âgha de l'émir, qui prit le commandement de quatre cents cavaUers Douers et Zmelas pendant l'expédition de Tlemcen. Parmi les autres, on comptait cinq cents cavaliers du désert d' Angad, dont la haine contre Abdel-Kader était comme celle de presque tous les nomades d'Afrique, basée sur d'inconciliables préférences de race et d'aristocratie. Nous avons précédemment développé les causes de ces préférences qui se sont produites, toujours les mêmes en toute circonstance et dont l'uniformité prouve d'une manière évidente que si, dès le début, les Français avaient su tirer parti de cet élément, ils se seraient aplanis bien des difficultés. Hais il eût fallu pour cela et pour ne pas blesser lessuscepti* bilités de ces tribus sortir totalement, dans les raipports réciproques, de l'ornière administrative : ce qui n'est pas facile en France, et ce qui retardera d'un demi-siècle au moins le développement intégral de la puissance française en Afrique.

Le 8 janvier 1836, l'expédition contre Tlemcen sortit d'0« ran; elle était composée de sept mille hommes et de mille auxiUaires environ. Le maréchal Clausel la commandait en personne ; il était accompagné des généraux [d' Arlanges et Perregaux.

TlemQen était jadis une ville florissante; les traditions ara^

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les sôbï luianimes sur ce point : les traces de son ancienne enceinte ne démentent pas les traditions. Du temps des Romains elle faisait partie de la Mauritanie césarienne, et se nommait Tremici Colania. Sous la domination des Maures, elle devint ta capitale d'un royaume qui prit son nom. Au commencement du XVI* siècle elle reconnut momentanément la domination espagnole, et fiit détruite en 1670 parles Turcs; elle renfermait, dans le temps de sa splendeur, une population de cent mille habitants au moins. Sa position du reste explique cette grande agglomération. Dominant le fertile bassin du Salsaf et de l'Iser, située à peu de distance de la riche vallée de la Makerra, elle était le grenier naturel de toutes ces contrées, le marché où les tribus nomades des Angad et du Sersou venaient chercher leurs approvisionnements. Des oliviers, des arbres^fruitiers magnifiques couvrent ses environs, que sillonnent et fertilisent de nombreux cours d'eau tombant en cascades du Djebel-Thiemé; puis son voisinage du Maroc en faisait un entrepôt important où venaient affluer et s'échanger les produits des deux pays. Mais tourà tour envahie par la Marocains, les Turcs et les Espagnols, décàirée par les dissensions intestines des Hadars et des Koulouglis, une décadence rapide a succédé à sa splendeur et des ruines seules attestent ce qu'elle fut.

Deux sources de richesses cependant qu'elle possède encore, n'ont pu être taries par ces guerres qui l'ont successivement ravagée. C'est d'abord l'admirable fertiUté de son sol qui n'attend que des bras pour les récompenser de leurs travaux ; ensuite sa position frontière qui, en temps de paix, doit lui assurer des relations commerciales très étendues et qui, en temps de guerre, doit en faire un point militaire très important. Depuis l'occupation des Français, de grandes améliorations et de nombreux travaux y ont été faits. Mais, à l'époque de l'expédition elle n'avait qu'une enceinte d'un développement de quatre mille cinq cents mètres, quelques rues étroites, tortueuses, bordées de maisons en ruines, mais om«* bragées la plupartdedélicieuses tonnelles couvertes de treilles, (ffù y maintenaient de l'ombre et de la fraîcheur. Quatre à

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cinq mille habitants farmaieat toute sa population : dans le Mechouar seul^ étaient seize cents Turcs ou Koulouglis avec leurs familles : quatre à cinq cents environ étaient en état de porter les armes.

Le 12 janvier Tannée expéditionnaire partie d'Oran, après aToir bitouàqué sur les bords de TOued-Malah , là même où en 1517, fîit tué par les Espagnols Tainé des Barberousse, puis à Ain-el-Bridja , remarquable par ses nombreuses ruines ro-> maines , arriva sur les bords de l'Âamiguer. Deux heures de marche la séparaient seulement de Tlemcen.

Jusque là elle avait parcouru un pays très accidenté, où se trouvaient des points qui auraient pu être facilement défendus, et cependant l'ennemi ne s'était montré nulle part. Le bruit de la marche de l'armée française avait intimidé les tribus, et, malgré tous ses efforts , Abd*el-Kader n'avait pu les réunir en assez grand nombre pour attendre les Français. Après quelques attaques* infructueuses contre le Mechouar il s'était, éloigné de nuit, emmenant avec lui, selon son habitude, de gré ou de force, la population musulmane. Les Koulouglis ouvri<rent les portes du Mechouar aux Français, qui, comme à.Mas« cara, ne trouvèrent dans la ville que les juifs.

Abd^el-Kader avait campé à deux lieuesde là surle plateau d' Aouchba avec son infanterie régulière, sa cavalerie , les contingents de quelques tribus, et les populations qu'il traînait à sa suite. Son camp occupait un emplacement assez spacieux. Le maréchal Qausel lança contre lui deux de ses brigades et tous les auxiliaires. Mustapha-Ben-Ismaëi avec ses Koulouglis, El-Mezari avec les Douars, lesZmelas et les cavaliers du désert d'Angad. Les troupes de l'Émir ne tinrent nulle part. A la première déchai^ sa cavalerie plia, faiblit, et se tint constam-ment hors de portée. L'infanterie opposa, plus de résistance; mais vigoureusement attaquée par les auxiliaires, elle se replia sur la cavalerie où elle jeta du trouble et du désordre ; une diarge à fond acheva de les disperser: la déroute devint eom* plète : le camp, les bagagesde TËmir restèrent au pouvoir des Français. Le pillage du butin fut abandonné aux auxihaires qui s'acquittèrent de cette tâche avec une scrupuleuse ngiditii

L'Émir n*écTiâppa que par la fuite à la poursuite de quelques indigènes : il ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval et ne s'arrêta que chez les Beni-Àmer qui lui accordèrent un (asyle, ainsi qu'à quelques uns de ses officiers qui l'accompa-gnaient. La colonne rentra à Tlemcenle i?, chaînée de butin et amenant deux ou trois mille prisonniers de tout sexe et de tout ftge, ramassés chez les Kabyles des montagnes de Béni- Ismaël, qui s'étaient montrés fort mal disposés envers les Français.

Comme point militaire, Tlemcen était d'une si haute im« portance, que le maréchal CUausel se décida à le conserver; mais pour le faire avec quelque efficacité , il fallait établir et assurer des communications qui n'existaient pas. Dans cette prévision, il avait, avant son départ d'Oran , fait occuper la petite Ile d'Harshgoun : c'est un rocher situé à la hauteur do Tlemcen sur la plage de la Tafna dont il domine l'embouchure. L'occupation de ce point, situé presque à l'extrême limite des possessions françaises, ofiTrait plusieurs avantages : il pouvait servira surveiller les côtes, assurer des bénéfices de commerce en temps de paix, prévenir la contrebande en temps de guerre, et enfin faciliter les communications avec Tlemcen. Le maréchal se porta avec le gros de l'armée sur la Tafna pour explo* rer les points intermédiaires et voir jusqu'à quel point, dans Tétat ou étaient les choses, les communications entre Harshgoun etTlemcen étaient faciles ou possibles.

Abd-el-Kader dont la sagacité est rarement en défaut, avait compris tDute l'importance du plan du maréchal ; aussi dès que le rocher d'Harshgoun avait été occupé, il avait détaché quelques troupes parmi celles qui assiégeaient le Mehouar, pour aller se poster en face de l'Ile et surveiller les mouvements des Français. Dès qu'il vit le maréchal Qausel se porter sur les bords de la Tafna, il ne douta plus de son projet et résolut de s'opposer à une reconnaissance dont les résultats, en assurant les communications avec Tlemcen , pou<< vaient être si préjudiciables à ses intérêts.

En peu de jours il était parvenu à réunir de nouveaux contingents et à avoir à sa disposition des forces assez considéra^

bles. Malgré les défaites récentes qu^avait éprouvées A!m1*^1- Kader, cette réoi^anisation presqu'immédiate d'un corps d'armée n*a rien de surprenant : elle décx)ule de Texistence foute guerrière des Arabes. Partout où était acceptée son autorité, l'Émir pouvait trouver des soldats ; la majeure partie divisée par goums ou par tribus, avait, par la nature même de cette division, des points de ralliement toujours très rapprochés : une défaite pouvait les disperser, mais ils se reformaient sous peu de jours en plus ou moins grand nombre, parfois, d% nouvelles tribus, qui n'avaient pas pris part à la lutte primitive, arrivaient avec leurs contingents et remplaçaient, par ces nouvelles forces, les forces perdues : c'était la personnifia cation de la fable d'Ântée ; il résultait de là qu'après une dé* faite, Abd-el-Kader se trouvait à la tête d'un corps de troupes aussi considérables et quelquefois plus qu'auparavant. Cette ' constance particulière et dont on a resté longtempsà appré<cier la véritable portée, a donné à cette guerre d'Afrique un caractère tout exceptionnel qui aurait dû modifier, sous beaucoup de rapports, les plans des opérations militaires. Ainsi, par exemple, une bataille gagnée par les Français, sauf de très rares exceptions, n'a jamais amené que des résultats très pro* blématiques, tandis qu'une guerre permanente et de position dans tel ou tel parage indifiëremment, a toujours amené des résultats satisfaisants et plus ou moins importants suivant le caractère de la lutte : partout où elle a été énergique, tenace, opiniâtre surtout de la part des Français, on a obtenu tout ce qu'on pouvait obtenir. Aussi devrait-*il être permis d'espérer* que les leçons du passé ne seront pas perdues.

Quoiqu'il en soit, Abd-el-Kader espérant prendre uneécla* tante revanche, se porta au-4evant du maréchal Gausel sur les bords de la Tafna. Deux fois on lui offrit la bataille, deux fois il l'accepta : deux fois il fut battu. Mais le corps des Français n'était que de cinq à six mille hommes au plus et ne pouvait se recruter, tandis que l'Émir se recrutait sur les lieux mêmes. Puis on était dans un pays qu'on connaissait à peme en présence d'un ennemi nombreux, opiniâtre et qui avait une connaissance parfaite des localités. Ces considérations

ALGËIUE. 393

firent penser au maréchal Glausel qu'il était peu prudent de poursuivre l'exécution fie son projet. D y renonça et revint à Tlemcen, après avoir exploré une partie du cours de la Tafna.

De retour à Tlemcen, le maréchal fit tout [ce qu'il crut devoir assurer l'occupation de cette importante position, institua un nouveau kàid en remplacement de l'ancien kaid Ben- Houna qui, à l'approche des Français, s'était retiré avec quel-^ ques Maures riches ^t influents chez des Kabyles de la rive gauche de la Tafnaqu'ib avaient cherché à soulever. Il frappa leurs biens d'une contribution d'une centaine de mille francs ! pour subvenir aux frais de l'occupation et en décharger d'au-> tant la France. Le Méchouar fut approvisionné de vivres et de munitions et un bataillon fut laissé dans la ville aux ordres du capitaine Cavaignac. Il reprit ensuite la route d'Oran : Àbd-el-Kader, avec quatre à cinq mille cavaliers, essaya d'inquiéter ce mouvement de retraite. Aux sources de l'Oued-el- Malah il parut disposé à en disputer le passage, mais ses troupes ne tinrent nulle part. Le 26 février, la colonne expédi-tionnaire rentra à Alger après une absence de plus de deux mois.

Cette contribution de cent cinquante mille francs dont le maréchal Glausel frappa les habitants de Tlemcen fut, en France, l'objet d'incriminations scandaleuses de la part de certains hommes, à qui tout est croyable parce que leur morale élastique ne recule, au besoin, devant aucun scrupule. Nous pouvons donner, au sujet de cette affaire curieuse et grave à la fois, quelques éclaircissements appuyés de docu-ments peu connus et incontestables.

L'expédition de Tlemcen avait été entreprise, comme on l'a vu, pour protéger les alliés de la France et enlever à Abdel-Kader, d'où il pouvait se ravitailler avec faciUté et tirer du Maroc, des armeset des munitions. Ent'emparantde Tlemcen, il fallait le garder : pour le garder il fallait y laisser une garnison, et pour que cette garnison pût y rester, il fallait la payer. D y avait à Tlemcen une famille, les Khasnadji qui, lors de la prise d'Alger, s'étaient enfuis en emportant près de trois cent

394 ai/:ëri&

mîUesequins (troismillions environ) dérobés au trésor da Ikf^ n y avait en outre des Koulouglisqui avaient pillé les Itanret et les Arabes avant l'arrivée des Français. Pour que la garni* son de Tlemcen ne fût pas à charge à la France, le maréchal Qausel pensa qu'il pouvait bien faire payer une part des frais à des hommes riches d'une fortune si mal acquise, d'autant pliis qu'ils lui avaient demandé eux-mêmes cette garnison en disant : a Ou il faut que vous nous laissiez des hommes pour « nous défendre et relever nos remparts, ou il faut que vous c nous emmeniez tous [avec vous. Si vous nous emmenez au « lieu de nous laisser dans notre ville, il nous faudra camper € sous les murs d'Oran et attendre le pain qu'il vous plaira € de nous jeter par dessus le rempart; tandis qu'ici nous deff meurerons dans nos maisons, et, au lieu d'être nourris par « vous, c'est nous qui vous nourrirons. »

Le maréchal Clausel accueillit cette demande avec d'autant plus de faveur qu'elle s'accordait avec la résolution qu'il avait prise; mais par cela même qu'il traitait avec les Eoulouglis et les Turcs sur le pied d'alliés, il pensa qu'ils pourraient sup* porter une part des dépenses qu'on faisait pour eux, comme cela se pratique- en toute occasion. Il commença dès-lors par leur demander le remboursement des dépenses faites pour l'expédition de Tlemcen ; mais prétextant une pauvreté que la plupart d'entr'eux n'éprouvaient pas, lis se contentèrent d'offrir tout ce qui ne pouvait être d'aucune, utilité pour les Français, leurs immeubles, maisons de campagne ou de ville» Voici la lettre qu'ils écrivirent à ce sujet: .

Moustapha'Aga*Ben^Ismaël et tous les grands des KouiougKs de Tlemcm à M. le maréchal gouvemeur-^gétiéral.

j € Après des compliments très respectueux, nous avons reçu votre lettre, et nous avons compris tout son contenu* Nous sommes vos sujets et vos enfants à vous qui êtes prince. Voilà six ans que nous sommes en guerre contre les Arabes en ville et auHlehors; le bon Dieu ne nous avait pas éclairés sur la conduite que nous devions tenir jusqu'au jour où il nous a inq^iré d» nous réfugier sous les drapeaux de la France ; vous

étéSTenti avec votro armée victorieuse, attaquer et repousser nos ennemis et nos oppresseurs. Vous nous demandez le rem« boursement des dépenses qu'a faites cette armée depuis son arrivée de France. Cette demande est hors de proportion avec nos ressources; il est même au-dessus de notre pouvoir de payer une partie de ces dépenses. En conséquence, nous implorons votre compassion, votre sensibilité et vos bons sentiments pour nous qui sommes vos enfants et ne pouvons supporter cette chaire ; car il n'y a parmi nous ni riches, ni hommes faisant le commerce, mais bien des hommes faibles et pauvres. Nous reconnaissons tout le service que vous nous avez rendu, et nous prions le bon Dieu qu'il vous récompense à cet égard. Pour nous, nous vous donnerons tout ce dont nous pourrons disposer, c'est-à-dire les maisons que nous habitons, nos maisons de campagne et autres immeubles que nous possédons; mais nous vous prions de nous accorder un délai, car nous sommes vos sujets et vos enfants ; vous êtes notre sultan, et nous n'avons que Dieu et vous pour soutien.

« Nous sommes sous vos ordres et disposés à vous servir comme soldats et partout où vous voudrez. x>

En Afrique, dans ce pays où la fluctuation de combats, de revers et de victoires met les habitants si souvent à la merci les uns des autres, tous, Maures, Arabes, Koulouglis, Juifs, ne considèrent comme fortune que For, les bijoux, tout ce qui peut s'emporter, se soustraire facilement à leurs ennemis. Cette réserve est enfouie, soigneusement cachée, et habitués qu'ils sont aux exactions de tout genre, leur premier cri est de se dire pauvres. Aussi, malgré la lettre de Moustapha, le maréchal, convaincu que les habitants de Tlemcen pouvaient payer au moins les frais de la garnison, les frappa d'une contribution de 150,000 fr. Ne pouvant légalement mêler l'administration française à la perception de cette contribution, il s'en abstint. Moustapha-Ben-Ismaël, qui était l'allié naturel de la France et qui exerçait une grande influence dans la viUe et sur les tribus environnantes, en fut chargé. 0 était assisté des douze habitants les plus riches et les plus considérés de Tlemo^ i il s'adjoignit Moustaplt9-BeQ-el-MoukaUed qu'il avait

désigné au maréchal comme Thomme le plus capable de rem« plir les fonctions de bey et Youssouf bey.

Comme en Afrique on va au marché avec des bijoux» les habitants de Tlemcen apportèrent, selon Tusage, des bijoux de femme pour payer leur contribution; le maréchal dausel était alors absent ; persuadé que l'estimation des bijoux pouvait donner lieu à un trafic qu'il voulait éviter, il écrivit à Mousta* pha pour lui ordonner de cesser ce mode de payement et de ne pas faire peser la contribution sur les pauvres et d'en faire supporter la plus forte part à ceux qui avaient pillé Fancieiïne Régence et la ville de Tlemcen. H en reçut la réponse suivante :

Moustapha-Ben'-Ismaët à M. le maréchal gouverneur^

générai.

a Après des compliments très respectueux, j'ai reçu votre lettre, relativement aux bijoux des femmes et à l'argent^les pauvres dont vous ordonnez la restitution. J'ai fait venir les Koulouglis auxquels j'ai communiqué vos intentions; ils vous répondent par mon oi^ne que les bijoux appartiennent aux hommes ; ils espèrent qu'à l'abri de votre protection, ils pourront un jour en rendre de pareils à leurs femmes, qui les ont offerts de leur propre volonté ; eux et leurs familles sont vos sujets, et ils vous prient de vouloir bien les laisser disposer de ces bijoux, mais encore de leurs immeubles que nous mettons à votre disposition. Quant à l'argent des pauvres que nous avons exigé, d'après ce que vous nous marquez, nous avons l'honneur de vous répondre que c'est pour nous conformer à vos ordres, qui portent que les Koulouglis ont pillé et que la contribution pèsera particulièrement sur ceux qui ont pillé la ville, nous vous prions d*accepter, sans distinction de personne, tout ce que nous avons l'hlpnneur de vous offrir. Il est vrai que nous avons eu tort de piller la ville, mais vous êtes plein de bonté et de générosité, et vous pardonnerez à vos enfants, sans cela nos ennemis croiraient que vous n'avez aucun égard pour nous ; mais ces sentiments ne sont pas dans votre caractère 9 et vous nous traiterez comme des sujets

fidèles et comme des enfants placés sous la protection de votre drapeau. »

D'après Tordre du maréchal, les bijoux ne devant plus être reçus en payement, les habitants les vendaient aux enchères et en apportaient l'argent à l'assemblée des Koulouglis; ou bien encore, les juift achetaient ces bijoux et devenaient responsables de la quote-part des premiers imposés. Il advint alors que les juifs, manquant de capitaux, se réunirent et s'adrc^rent à M. Lasry, négociant connu dans le pays et qui avait servi d'intermédiaire au maréchal dans ses négociations avec les tribus, pour qu'U garantit à son tour la dette qu'ils avaient contractée à l'égard de la contribution. H. Lasry y consentit, à la condition d'entrer pour un tiers dans les bénéfices qui pourraient être faits sur la vente de ces bijoux. Voilà comment M. Lasry et par suite le maréchal se trouvèrent mêlés à cette contribution qui donna lieu aux insinuations les plus injustes et les plus malveillantes.

Mais ce n'était là que le premier acte. Le maréchal, comme nous l'avons dit, n'était pas à Tlemcen. Les Koulouglis, chargés de la perception de la contribution, avaient employé pour la faire rentrer, les moyens ordinaires de coercition des habitants de l'Afrique : la bastonnade; en apprenant ces faits, le maréchal ordonna de suspendre la perception de la contribution qui s'arrêta au chiffre de 94,000 fr. dont l'emploi fut justifié devant le ministre.

Il se passa alors une intrigue assez curieuse. Les membres de la famille Khasnadji, dont nous avons déjà parlé, furent mandés par le juif Durand qui leur dit que s'ils voulaient 's'entendre avec lui relativement à la contribution qu'ils avaient payée à Tlemcen, il se chargeait de la leur faire rendre. Une convention fut passée à ce sujet : Durand partit pour Paris avec une pétition pour la Chambre des Députés, des trois frères Rhasnadji à qui il annonça l'arrivée d'un grand person* nage de France qui devait les servir dans leurs réclamations : €6 personnage annoncé était M. Baude.

Ici nous ne saurions mieux compléter ce qui se passa re!a« ovement à cette réclamation et le singulier rôle qu'ont joué

398 ALGËRIB.

dans cette affaire le juif Durand et M. le baron Baude, qu'en reproduisant la curieuse pièce suivante.

« Attestation de Nissimf Jacob Shaffra^ Jaumac et Meghen^ relativement à ce qui s*est passé à la suite de la contrit bution de Tlemcen.

€ Nous^ soussignés, certifions sur notre ameet conscience, qu'à l'arrivée de la famille de Khasnadjijoub fils et Hamed, son beau-frère, venant d'Oran, ils ont réclamé nos services pour soigner leurs intérêts de Tlemcen.

c Huit à dix jours après, est venu le domestique de Durand- Juda, qui les faisait appeler : ils s'y sont rendus, et à leur retour nous leur avons demandé l'objet de leur visite ; mais ils ne parurent pas d'abord déterminés à nous en dire la cause.

« — Qu'avez-vous tant à faire avec Durand? leur avonsnous dit. Prenez garde ! il vous trompera. Personne, mieux que nous ne peut vous aider dans vos opérations.

« — Nous ne voulons rien vous cacher, mais évitez qu'il sache ce que nous allons vous dire, nous dirent-ils enfin.

< Nous leur promimes le secret et alors ils nous le confièrent.

« — C'est, dirent-ils, relativement à l'impôt que nous avons payé à Tlemcen. Nous lui accordons un tiers pour ses peines et soins, à la condition qu'il partira pour la France» pour engager un procès et faire ses efforts pour faire restituer notre argent : s'il ne réussit pas nous ne sommes obligés à rien.

a — Cette affûre doit nous être étrangère, avons-nous répondu.

« Deux ou trois jours après, Durand fit appeler Joub par son domestique : nous nous empressâmes de lui demander à quelle fin.

« — Le beau-frère de Durand nous attend chez lui, nous répondit-il.

« Les ayant trouvés plus tard, nous leur avons demandé ce 'qu'ils avaient Ëstit.

% ;^ Nous avons tenniné notre afihire. Un écrivain nous a ' fait une convention, par laquelle il promet qu'il partira pour la France.

« Ainsi se sont exprimés ces Musulmans.

« Peu après le départ de Durand, Joub nous apprit qu'il avait su par Durand, qu'à son arrivée à Paris, Juda Durand avait placé des placards; que c'était à la connaissance de tous les grands de France. Qu'il avait divulgué tous les pouvoirs qu'il avait en ses mains, qu'il avait ajouté même : a U arrivera € sous peu, à Alger, un grand personnage auquel ils pour- « raient parler sans crainte, qu'ils emploieraient le signal € qui leur est connu : Ne vous confiez pas à d'autres.

€ Us nous dirent encore :

c —A l'arrivée du personnage annoncé, M. Baude, nous reçûmes un rendez-vous de Durand qui nous conduisit au consulat de Danemark oii se trouvait M. Baude, ce grand venu de France qui, après les salutations d'usage, nous a demandé quelle perte nous avions éprouvée à Tlemcen. — Qui vous a pris? Qu'avez-vous perdu? Je ferai mes efforts pour vous récupérer de vos pertes.

« — • Nous n'avons rien perdu, ni rien donné, avons-nous répondu : nous rendons grâce à Dieu de nous avoir sauvés du sac de Tlemcen. Et nous nous sommes retirés.

« Le lendemain appelés de nouveau dans un salon, est venu un interprète qui nous a dit en langue turque : Parlez sans crainte; et quand nous nous taisions il nous faisait des signes connus à nous et à Durand. Nous lui avons alors énuméré ce que nous avions donné de contribution, qui se portait à dixhuit mille piastres fortes à nous trois.

<( — Et combien au maréchal? nous a demandé aussitôt M. Baude.

« «— Rien, répondtmes-nous, car nous ne l'avons pas vu et nous n'avons pu rien lui donner.

« On nous a ensuite demandé le sOence, jusqu'à ce qu'on nous appelât pour la restitution de notre argent. »

Tel fut le dénouement de cette contribution de Tlemcen; & noua Tavons rapportée avec quelquedétai!, c'est pour prour

fer à quelles misérables intrigues a souvent servi une partie des crédits alloués pour TÀlgérie. H. Baude était parti pour Alger» grassement payé, et avec la mission ostensible de recommencer un travail déjà fidt deux fois, celui de l'évaluation des indemnités dues pour les expropriations ordonnées pour cause d'utilité publique* On a pu voir, par l'attestation cidessus, à quoi il employait son temps, soit par ordre, soit de son chef.

Maintenant, nous allons reprendre notre récit interrompu.

Pour assurer le résultat de ces deux expéditions de Mascara et de Tlemcen, il eut fallu que le maréchal pût disposer plus longtemps des troupes qui y avaient coopéré : il sentait que rien n'était fait tant qu'il restait quelque chose à faire ; que la soumission des tribus ne pouvait être immédiate, mais dépendait de l'emploi permanent de la force et surtout de leur conviction sincère que la France voulait garder l'Algérie. Ses dépèches au ministère étaient toutes dans ce sens, mais il n'en fut tenu nul compte : les troupes furent rappelées. Un succès éphémère suffisait au ministère : un succès définitif eût été un embarras pour lui, il n'en voulait pas; le peu qu'il faisait en Afrique n'était qu'une concession forcée à l'opinion publique : dès qu'il la croyait momentanément satisfaite, il s'arrêtait; toutes ces allées et venues de troupes enrichissaient quelques fournisseurs; les demi-résultats obtenus servaient de texte aux soi-disants ennemis décolonisation, et la France payait de son or et de son sang des versatiUtés et des mauvais vouloirs qui se produisaient les uns plus fréquents, les autres plus opini&tres, du moment que le gouvernement de l'Afrique était aux mains d'un homme dont les antécédents et la ligne de conduite offraient plus de gages d'un succès assuré.

Les meilleurs fruits des expéditions restaient donc encore à recueillir. Leur contre-coup s'était fait ressentir, il est vrai» dans l'Algérie entière, mais la puissance d'Abd-el-Kader, quoique ébranlée, était loin d'être détruite. Si le maréchal Clausel eût encore eu des troupes nombreuses à sa disposition, il aurait pu intervenir partout, d'une manière énergique et imposante, dans des mouvements insurrectionnels ou anarcbiques qui

s'opéraient sur plusieurs points à la fois, autant contre l'Ëmir que contre la France. Tant que l'état de la mer ou l'attente des b&timents de transport obligèrent de différer l'embarquement partiel des troupes rappelées, le maréchal en profita pour quelques courtes expéditions qui ne furent pas sans utilité; mais enfin vint le moment où il se trouva réduit à un nombre de troupes suffisant à peine pour garder efficacement Alger, sa banlieue et les quelques points de la côte africaine qu'occupaient les Français*

Ces fréquents et presque immédiats retours d'accroissement et d'abaissement de la puissance française en Afrique, étaient trop saillants pour ne pas frapper tous les yeux ; leur cause était trop évidente pour ne pas faire monter un peu de rouge au front de ceux qui, par position, en assumaient la responsabilité. Le ministère le sentit et parut disposé à entrer dans des voies meilleures. Mais, en dehors de là, ces mêmes hommes qui, dès le début, par vanité, par ambition personnelle, s'étaient systématiquement posés comme ennemis de la colonisation, avaient puissamment grandi à jouer un rôle qui avait forcément attiré sur eux l'attention de l'opinion publique. En effet, la question d'Alger n'était pas une question ordinaire : la France en avait fait une question d'honneur national ; sous ce rapport, elle avait suivi avec le plus vif intérêt tout ce qui avait pu l'éclairer àc e sujet; et si elle avait honoré de ses sympathies ceux dont l'opinion flattait ses désirs, elle avait accordé son attention à ceux dont l'opinion contraire semblait empreinte d'une si vive et si patriotique sollicitude. En France, attirer l'attention c'est grandir. Puis, la politique ambiguë et désastreuse des divers ministères dans la question d'Alger, avait, en. quelque sorte, donné gain de cause aux ennemis de la colonisation par ces revers successifs, ces résultats négatifs qui semblaient dériver de la nature même de la conquête, tandis qu'ils n'étaient que la conséquence inévitable d'une politique tortueuse et sans franchise, dont le seul but était peut-être de les y amener, alors ces mêmes hommes qui seraient restés confondus dans les rangs de la médiocrité, sans leur opposition systématique T. I. 26

dans une cause qui intéressait la France entière, se trourë* rent, dans les Chambres, à la tète d'un parti d'anti-colonistes, et même assez influents pour y paralyser les tardifs bons you* loirs du gouvernement, lorsqu'il en eut.

Telle était, en France, la situation de la cause algérienne, lorsque le ministère, en présence de faits conduants, d'évidences incontestables, un peu honteux de continuer le rôle de ses prédécesseurs, c'est-à-dire d'annuler, par sa politique, les résultats obtenus par la valeur de ses armées, parut disposé à adopter, à cet égard, un système moins désastreux. Mais il se trouvait alors avoir à lutter contre ces mêmes hommes dont les résistances systématiques ne manquaient plus de fondement, par suite des événements résultant de tant de fautes. Leur opposition même était devenue, dans ce moment, d'autant plus acharnée, qu'ils ne devaient qu'à elle d'avoir été mis en évidence ; et comme en France, dans une certaine sphère surtout, l'intérêt personnel l'emporte toujours sur l'intérêt général, cette opposition n'était nullement disrposée à faiblir.

M. Thiers était alors président du conseil, et le général Maison, ministre de la guerre : l'un et l'autre se montraient très favorables à la question d'Afrique. Pour entraîner les Chambres, paralyser l'influence de la coterie des opposants et défendre enfin cette impontante question, ils mandèrent le maréchal Clausel à Paris. Ce dernier y arriva le 20 avril, après avoir laissé le commandement supérieur de l'armée au lieutenant-général Rapatel.

A peine le maréchal Clausel eut-U quitté TAfirique, que les indigènes, toujours au courant du mouvement des troupes françaises, informés de leur petit nombre, se montrèrent partout en armes, non pas pour combattre, mais pour piller, dévaster, et faire preuve de protestation : partout régnaient la confusion, l'anarchie, dans les lieux où était établie l'autorite d'Âbd-el-Kader, comme dans ceux où était censée reconnue la domination française. A Cherchell^ Mustapha-^ben- Omar, ancien bey de Tittery, ne pouvait se faire reconnaître; AMiUana^ Ali*Em'Biffak, lieutenant d'Abd-^-Kader, éHit

ALGËBIE. 403

atta^é ^ pitié par la trûm de Soujoata, tandis qv'& Hédéab le» haJ>itaQto ne consentaient à le laisser entrer que sans escorte; à Boiogie, les Kabyles se battirent d'abord ^ûtre eux pour se disputer les avantagées du marché français; puis, un de leurs chefs, Âmisiah, frère et successeur de ce même Oulid-Ourebafay avec qui le comte d'Ërlon atait conclu un si Wigulier traité de paix, avait ccmyoqué le commandant de Bougie, $alonv)n de Musis, à une entrevue^ et Tavait fait assassiner ainsi que son secrétaire ; à Oras, les Douers et les Zmelas, attaqués par les Garabas, étaient cèligés de venir aç réfugier sous le canon de la place; à Alger, les Hadjoutes avaient renouvelé leurs excursions. Après avoir surpris les colons de Deti-Ibrahim, ils en avaient massacré quelques-uns, enlevé les bestiaux, pillé les habitations; à Douera^ ils s'étaient emparés du troupeau de l'administration ; à Boudjareah, à la Pointe-Pescade, sous le fortde l'Empereur même, des soldats français tombent sous leurs coups. Le général Rapatel, réduit à un minime effectif de troupes, ne pouvait ni seconder ceux qui se montraient disposés à lutter contre Àbd-el-Kader ou ^es lieutenants, ni diâtier ceux qui venaient si audacieusement braver l'autorité française : il n'était en mesure d'agir eiBcacement nulle part. Malgré tant de victoires, malgré tantd'éda* tajats faits d'armes, tout était encore une fois remis eo question.

A Oran cependant, que le maréchal Qausd avait laissé sous le commandement du général d'Arlanges et qu'il avait même renforcé d'une brigade sous les ordres du général Perregaux^ des excursions sur l'Habra et dans la vallée du Chélif avaiœt amené quelques soumissions ; mais, comme les autres, les tooupes de cette division avaient été rappelées et ces recon- Vaissanfies n'avaient servi qu'à prouver la possibilité de rétablir l'ordre, d'assurer l'autorité française et qu'à constater le parti pris de ne vouloir ni l'un ni l'autre.

Pendant ce temps Abd-el-Kader cherchait à fiétabUr son î^'fluenc ' un peu ébranlée par ses récentes défaites et n'y p(ti^ Mnait pas sans peine. Les tribus voyaient que la force étail du xôté de la France et inclinaient à lui rendre l'hopifiu^

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que le fort était toujours à peu près sûr d'obtenir. Hais en même temps elles Toyaient l'autorité française faire en quelque sorte seulement parade de sa force sans chercher à en tirer non pas tout le parti possible, mais un parti quelconque. Elles ne comprenaient rien à une politique qui consistait à vaincre et à laisser là les fruits de la victoire. Aussi Abd-el-Kader, sans avoir en général leur sympathie, avait leur confiance par cela seul qu'il avait un but, qu'il savait, en un mot, ce qu'il voulait. Si, de temps à autre, quelques défaites avaient altéré cette confiance, le moindre succès suffisait toujours pour la rétablir. Ce fut dans cette circonstance qu*un événement malheureux vint lui redonner toute son influence.

On se rappelle que le maréchal Clausel avait fait occuper la petite île d'Harshgoun comme point de départ pour établir des communications avec Tlemcen. A cet effet, |il avait jugé nécessaire de procéder à l'établissement d'un camp à l'embouchure de la Tafna. Le général d'Arlanges s'y était rendu avec trois mille hommes environ pour protéger les ouvrages. Les travaux se poursuivirent avec activité et présentèrent bientôt une position défensive fort efficace. Abd-el-Rader avait essayé de s'opposer aux travaux; mais repoussé à plusieurs reprises avec des pertes considérables, il s'était replié à deux ou trois Ueues de là où quelques milliers de Marocains étaient venus le rejoindre. Il avait neuf mille cavahers au moins et quinze cents fantassins environ. Il s'était posté sur un long mamelon qui,' d'une part, s'abaissait en pente douce jusqu'au lit de la Tafna et de l'autre était bordé par un terrain très accidenté dont il s'était assuré les principaux passages.

Le général d'Arlanges ne jugeant pas à propos de laisser Abd-el-Kader s'établir si près de son camp, sortit pour aller le reconnaître, résolu, malgré l'infériorité de ses troupes, de. le débusquer. Abd-el-Kader n'attendit pas l'attaque. A peine les Français eurent-ils débouché dans la petite vallée qui était en avant de sa position, que lançant à toute bride sa cavalerie sur un front très étendu, il put attaquer à la fois coûte la colonne ennemie. En un instant, l'avant-garde^ le centre el

l'arrière-garde des Français furent assaillis. Les Arabes chargèrent avec fureur ; les Français opposèrent une résistance calme mais héroïque. La mêlée devint générale : au premier choc, Tarrière^rde avait été coupée du centre ; mais ces braves se formant en colonne serrée, se précipitèrent sur l'ennemi la baïonnette en avant, passèrent sur le corps de tout ce qui s'opposait à leur passage et rejoignirent la colonne principale. Ce mouvement énergique refroidit un peu les Arabes et leur attaque faiblit sur ce point. Mais au centre, elle fut toujours aussi vive : le général d'Arlanges, son chef d'état-major, le heutenant-colonel Mausson, le capitaine Lagondic, son aide-de-camp, avaient été blessés. Heureusement la colonne d'avant-garde ayant pris la première l'offensive, rejeta le flot d'Arabes qui l'attaquaient sur ceux qui attaquaient le centre : il y eut un instant de trouble et d'hésitation ; quelques volées de mitraille achevèrent d'y porter le désordre. Dès ce moment les Français reprirent partout l'offensive et les Arabes s'enfuient en désordre, après avoir perdu plus de trois cents des leurs. Les Français purent regagner leur camp, mais avec une perte aussi considérable.

Dans ce combat les Arabes avaient été repoussés, mais leur perte n'avait pas été assez sensible pour les empêcher de tenir la campagne. Us 9e présentèrent devant le camp de la Tafna, et parvinrent en peu de temps à y bloquer l'armée française qui ne put ni commuiquer avec Tlemcen, ni retourner par terre à Oran. Sa position était d'autant plus critique qu'elle manquait de vivres, de fourrages pour les chevaux, et qu'avec l'affaiblissement du corps d'occupation elle ne pouvait guère compter sur des secours immédiats. Pendant ce temps le nombre des assaillants croissait de jour en jour.

On apprit bientôt en France la situation critique de ce corps ainsi aventuré à l'extrême frontière des possessions françaises, sans que le général Rapatel qui commandait à Alger, pût disposer d'assez de troupes pour les dégager. Un cri général s'éleva contre cette imprévoyance ministérielle, dont cha^e jour venait révéler les conséquences fatales. L'opinion

. s'était alon depuis longtemps prononcée en faveur de cette brave armée d'Afrique , qui soutenait héroiquem^it une guerre qui n'avait pas, il est vrai, les proportions gigantesques de cettes de la République et de TEmpire, mais qui avait cependant ses dangers et sa gloire. Le théâtre, pourj être rétréciy n'en était pas moins glorieux, et la nation tenait autant de compte de ce sang versé goutte à goutte pow son honneur, que de celui qu'avaient versé à flots, pour une même cause, les valeureuses phalanges d'un autre ftge : aussi se prononçat-elle si énergiquement en cette circonstance, qu'en peu de jours une expédition fut prête pour aller dégager le corps d'armée bloqué dans le camp de la Tafna ; elle se composait des 23™, 24"^ et 62"® de ligne ; elle s'embarqua à Port-Vencte dans les derniers jours de mai sur le 5c/p/on, le Nestor^ la Ville de Marseille : le général Bugeaud en eut le conmiandement.

La colonne expéditionnaire arriva en Afrique dans les premiers jours de juin. Le général Bugeaud se rendit d'abord au camp de la Tafna, et parcourut ensuite le pays dans pluâeurs directions, rencontrant parfois Tennemi, le battant toujours. Il fut à Tlemcen, dont il ravitailla la garnison qui, privée depuis longtemps de communications, non-seulement avec la France, mais encore avec Alger, avait épuisé ses dépêtsetses réserves, et n'était parvenue à subvenir à ses besoins qu'avec une peine in6nie.

Pendant une de ces marches que faisait le général Bugeaud, soit pour explorer le pays, soit pour assurer la soumission de quelques tribus, il apprit qu'Abdr^l-Kader l'attendait au passage de la Sickak avec huit mille hommes environ, tant infimterie que cavalerie : lui n'en avait guère plus de cinq mille. B se porta au devant de l'Ëmir. Abd-el-Kader avait massé ses troupes à l'extrémité de la vallée du Sefsif , en trois corps assez rapprochés les uns des autres. A sa droite, était une espèce ' d'entonnoir formé par les sinuosités de Tisser, qui le rendait inattaquable sur ce pomt, mais qui était cependant assez spacieux pour permettre de manœuvrer de manière à prendre eo queqe un ennemi qui tenterait de dâMWcher dans la vallée. Le

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général Bugeaud sans tenir compte de cette possibilité, ou peut-être même la prévoyant, déboucha dans la vallée en ordre de bataille. Abd-el-Kader étendit sa droite et déploya son centre pour le tourner et l'attaquer à la fois en tête et en queue ; le général Bugeaud profita habilement de cette faute : portant sur la gauche de Fennemi un corps détaché destiné à le contenir sur ce point, il lança au pas de course le gros de ses forces sur le centre qui fut percé du premier choc, coupé de ses ailes et précipité dans Fentonnoir que formaient les sinuosités de Tisser : l'ennemi ainsi refoulé chercha vainement à se défendre. Pris en front par le feu nourri des bataillons français, en écharpe par une batterie de montagne rapidement portée sur la gauche de la colonne, il fut bientôt mis en déroute complète. Les Français n'eurent alors qu'à sabrer et tuer; plus de quinze cents Arabes ou Kabyles restèrent sur la place: l'infanterie régulière d'Abd-el-Kader fut écrasée ou prise.

Cette défaite fiit l'échec le plus rude qu'eût éprouvé jusqu'alors Abd-el-Kader ; si elle ne lui aliéna pas entièrement les tribus, elle annula tous ses moyens d'influence sur la plupart d'entre elles. L'argent, les troupes, tout lui manqua à la fois, et nul doute que si dans ce moment on avait pu organiser un énergique système d'attaque et de défense, Abd-el-Kader n'aurait jamais pu inquiéter les Français. Mais le général Bugeaud, comme les autres généraux qui l'avaient devancé, n'avait mission que de vaincre : le reste était livré au hasard. Le général Bugeaud revint à Paris dans les premiers jours d'août; Abd-el-Kader ne se croyant plus en sûreté à Mascara, se retira à Takdempt, ancien fort romain, bâti sur des rochers d'un abord très difficile, à dix lieues ouest de Mascara.

FIN DU PAEMIEa VOLUME.

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