T. II
une conquête problématique ; de tant de sacrifices la France n’avait recueilli qu’une lourde charge.
Ces réflexions pénibles décourageaient les soldats. Heureusement leurs chefs, plus prévoyants que le gouvernement français, à la vue de tant d’actes audacieux de l’Émir qui annonçaient une rupture imminente, se mettaient, du mieux qu’ils pouvaient, en mesure d’entrer en lutte avec le moins de mauvaises chances possibles. A Constantine , le général Galbois, poussant des reconnaissances jusque près de Djidgeli, s’était mis en relation avec quelques puissantes tribus kabyles.
Il avait organisé, d’après le système du maréchal Valée, le? Beni-Acchous, les Azz-Eddin, les Mouley-Chorfa ; il avait mis Djimmilah en état de défense et l’avait approvisionné pour six mois. De son côté, le maréchal Valée avait préparé une expédition dont l’effet moral devait avoir une grande influence sur l’esprit des Arabes: c’était de franchir les Bibans par le redoutable passage connu sous le nom de Porfes-de-Fcr, et de mettre ainsi la province de Constantine en rapport direct avec Alger.
Le corps expéditionnaire était composé de deux divisions sous les ordres du duc d’Orléans et du général Galbois. Le 17 octobre, le duc d’Orléans se rendit à Djimmilah où était échelonnée la première division. Parmi les ruines qui y subsistent encore, un arc de triomphe dont il fit numéroter les pierres pour envoyer en France ce produit de l’art antique, fixa son attention. (1).
Ce qu’on appelait les Portes-de--Fer était un passage des Bibans, inconnu, mystérieux, terrible, qu’aucune armée européenne, pas même celles des Romains, n’avait encore franchi. Les Arabes eux-mêmes le considéraient comme infranchisable par une armée traînant son matériel et qui même ne serait pas inquiétée. Aussi, les deux divisions françaises di-
(1) L’arc de triomphe de Djimmilah n’est qu’un produit abâtardi de l’art romain. Il ne se distingue ni par l’élégance de ses proportions, ni par la richesse de ses sculptures, ni par le fini de son travail. Par un arrêté de 1843, le maréchal Soult a décidé qu’il serait transporté en France et réédiûé à Paris.
rigées sur ce point, étaient-elles fières et exaltées par Tidée seule d’aller effectuer une œuvre que les phalanges romaines n’avaient pas osé tenter. Le corps expéditionnaire se mit en marche le 25.
Après avoir suivi la direction d’Aïn-Turc, il établit le même jour son camp sur les bords de l’Oued-Bousselam, et parvint le lendemain sur un des plateaux de la montagne Dra-el- Hammar, où se termine la plaine mamelonnée qu’il venait de traverser. Là, il devait être rejoint par les tribus maîtresses des Portes-de-Fer, qui reconnaissaient l’autorité du kalifa Morkani nommé par le gouverneur-général. Leurs cheiks étaient surnommés les gardiens des Portes-de-Fer; ils devaient servir de guide à l’armée française à travers les chaînes de vallées et de montagnes qui conduisaient à ce formidable passage.
Ils se présentèrent en effet suivis d’un grand nombre d’Arabes qui apportèrent des provisions de toute espèce, qui leur furent généreusement payées. Cette attitude amicale de ces puissantes tribus habitant un pays presque inaccessible, était un fait très significatif. Ce n’était pas à la victoire que l’autorité française devait cet ascendant moral et politique : elle n’avait jamais eu à lutter contre ces tribus. Le maréchal Valée avait eu seulement le bon esprit de ne pas les réglementer à la française et de consulter leurs sympathies, leurs préjugés et leurs susceptibilités dans le choix du chef qu’il leur avait donné. Tout le secret de leur soumission était là ; ce fait si concluant s’était déjà produit ailleurs dans les mêmes circonstances, et ce qu’on aura de la peine à croire,c’est qu’ aujourd’hui encore , le gouvernement français n’en tient aucun compte. Ce moyen de gouverner l’Algérie, en attendant le temps où la fusion entre les deux peuples aurait atteint le degré de préparation nécessaire, serait incontestablement moins coûteux, plus productif et plus efficace ; mais c’est peut-être pour cela seul qu’on ne l’a jamais adopté et qu’on ne l’adopte encore que dans les circonstances où il est presque impossible de faire autrement.
Le 28 octobre, les deux divisions du corps expéditionnaire quittèrent le plateau de Dra-el-Hammar, et se séparèrent pour
opérer sur deux points différents. La division Galboîs rentra dans la Medjana pour se porter sur Zamourah, petite ville occupée par les Turcs, que les Français voulaient ravitailler et rallier ainsi à leur cause ; la division d’Orléans, guidée par les scheiks, gardiens des Portes-de-Fer, prit la route des Bibans. L^effectif de cette dernière se composait des 22® de ligne, 2® et 17® légers formant deux mille cinq cents hommes d’infanterie ; les 1 er et 3® chasseurs , deux centcinquante spahis, une compagnie de sapeurs du génie et quatre obusiers de montagne le complétaient. Chaque soldat portait pour six jours de vivres et soixante cartouches ; un parc de huit cents têtes de bétail suivait la division. L’administration avait eu la précaution de mettre en réserve pour sept autres jours de vivres.
Après une courte marche assez pénible dans le lit de l’Oued- Boukheteun ou ses berges, la division eut à gravir des montées presque à pic auxquelles succédèrent des descentes aussi escarpées. La sape ou la pioche des soldats du génie dut les rendre' praticables pour l’artillerie et la cavalerie. Chaque fois que la colonne avait atteint le plateau couronnant la croupe sauvage d’un de ces monts, elle croyait en avoir franchi la barrière ; mais arrivant au faite elle voyait se dresser devant elle de nouveaux pics, mer immense de masses rocheuses aux manteaux de bruyère et aux couronnes de cactus et d’agaves : enfin elle descendit dans un espèce de défilé. A droite et à gauche étaient d’immenses murs de granit, s’élevant par fragmens isolés et détachés, à plusieurs centaines de pieds de hauteurs, et se dessinant sur le bleu du ciel en formes bisarres ou fantastiques. Plus loin, tous ces pics isolés ne formèrent qu’une gigantesque masse adossée contre dès rochers abruptes qui s’élevaient perpendiculairement à plus de mille pieds de hauteur, et dont les crêtes séparées par de larges interstices , illuminées par les rayons du soleil, offraient l’aspect d’un rempart immense avec ses colossales embrasures. Ce n’était pas encore là les Portes-de-Fer. Enfin on atteignit la première: qu’on se figure un préau dont la forme serait celle d’une sphéroïde assez alongée, découpée dans la majeure partie de son pourtour, de
roches anguleuses à l’aspect sauvage, bordé de gigantesques masses rocheuses, toutes le surplombant et avançant à une ' hauteur immense leurs sommets rougeâtres comme pour voir ce qui se passe à leur base. On descend dans ce préau par une pente raide et escarpée ; on en sort par une ouverture de huit pieds de large, pratiquée perpendiculairement dans un de ces murs gigantesques : c’est là la première porte. On arrive à la deuxième et à la troisième, fort rapprochées l’une de l’autre, par de petites ruelles formées par la destruction des parties marneuses des rochers : celles-ci sont si étroites qu’elles peuvent à peine donner passage à un mulet chargé. A partir de la quatrième qui est plus large, le défilé s’élargit et débouche dans une jolie et gracieuse vallée, que la nature semble avoir posé là tout exprès pour rasséréner l’àme forcément attristée au sortir des profondeurs de ce site si imposant^ mais si âpre et si sauvage, qu’on s’y sent mal à l’aise.
Tel est ce passage nommé les Portes-de-Fer. En entrant dans la vallée , les soldats qui tenaient à la main un rameau de verdure, arraché au tronc des palmiers séculaires qui croissaient isolés parmi les rochers, saluèrent d’un cri de joie le soleil qui brillait lumineux, et qu’ils avaient perdu de vue au fond des gorges où ils s’étaient aventurés. On fit une grande halte à quelque distance , et , sous l’influence récente des souvenirs des lieux qu’ils venaient de traverser, ces braves oublièrent toutes leurs fatigues en se communiquant leurs impressions.
La division continua sa marche peu après en suivant dans la vallée le cours de l’Oued-Boukheteun, qui prend, après avoir franchi les Portes , le nom de l’Oued-Biban. Elle bivouaqua sur les bords de la rivière , à El-Makalbu , à deux lieues des Bibans. Le lendemain elle traversa une immense forêt et déboucha dans une belle vallée , dont le Jurjura bordait les extrémités. A peu de distance étaient quelques villages pittoresquement groupés sur des collines boisées, et dont les habitants, plus surpris qu’effrayés, après quelques moments d’incertitude, s’empressèrent d’offrir des denrées et des fruits. Là on apprit, par des lettres saisies sur des courriers
d’Abd-el-Kader, que le kaîifa de l’Émir, Ahmed-ben-Salem , bey de Sabaou, était établi vers le pays de l’Oued-Nava, efc devait, en appuyant sa droite aux tribus soumises à TEmir, s’établir sur le plateau du fort de Hamza/pour barrer la route d’Alger à la division française : les mêmes lettres ne laissèrent aucun doute sur le soulèvement général que préparait Abdel-Kader.
Pour prévenir le mouvement d’Ahmed-ben-Salemj la division fit une marche forcée, traversa l’Oued-Bedjillah et campa sur la rive droite de ce torrent , pendant que le duc d’Orléans, avec quelques compagnies d’élite, toute la cavalerie et deux obusiers de montagne , devait se porter rapidement sur Hamza.
Le fort de Hamza occupe une position bien choisie, dominant une vaste plaine où aboutissent trois vallées conduisant à Alger, à Bougie et aux Portes-de-Fer, et un col qui mène à Médéah. Les Romains y avaient construit un fort nommé Auzea^ et dont la garde était confiée à des vétérans. Les deys d’Alger y entretenaient une garnison. Sa construction était un carré étoilé , dont les revêtements détruits , ou en fort mauvais état , n’offraient ni sûreté ni consistance. Les logements intérieurs eux-mêmes n’étaient qu’un amas de ruines.
Lorsque la colonne française arriva sur les hauteurs qui dominent l’Oued-Hamza , Ahmed-ben-Salem couvrait avec ses troupes la crête opposée. Le duc d’Orléans donna l’ordre au colonel Miltgen de lancer les chasseurs et les spahis sur l’ennemi et de le débusquer. Mais Ben-Salem n’attendit pas cette charge et se replia; la colonne française s’établit autour du fort d’Hamza complètement désert. Cent cinquante réguliers qu’y avait jetés Ben-Salem l’avaient abandonné : il y restait cinq canons dont trois encloués. En le quitant, les Français achevèrent de le détruire. La colonne se remit bientôt en marche pour descendre dans les bassins de l’Issen : elle avait à traverser le défilé de Draa-el-Abagal qui touche au territoire de la tribu de Beni-Drua , soumise à Abd-el-Kader, et elle s’attendait à être attaquée. Il n’en fut rien cependant : seulement, lorsque la division fut arrivée sur un plateau , à
l’un des affluents de l’Issen , elle fut inquiétée par des groupes de cavaliers et une infanterie assez nombreuse. Mais le duc d’Orléans ayant fait embusquer quelques compagnies , fit tourner les Arabes par les chasseurs du colonel Miltgen qui les repoussèrent contre les compagnies de réserve , où , reçus à bout touchant , ils furent mis en fuite après avoir perdu beaucoup des leurs : (pielques coups d’obusier achevèrent la déroute. Le novembre la colonne expéditionnaire se réunit à la division Rulhière, dans le camp de Foudouck, après une excursion de six jours à travers un pays hérissé de difficultés, habité par une population qui avait toujours inspiré les plus grandes craintes aux dominateurs de l’Afrique , et qui cependant n’avait tenté aucune attaque sérieuse contre les Français.
Tout ce qui contribuait à relever la puissance française portait forcément atteinte à celle d’Abd-el-Kader. Le passage des Portes-de-Fer, avec les circonstances qui en étaient dérivées, était un fait d’une haute portée, d’abord parce qu’il tranchait la question des limites, quoiqu’Abd-el-Kader eût jusqu’alors refusé sa ratification à la convention du 4 juillet, ensuite parce qu’il avait révélé, dans les tribus de cette partie de la province, des sympathies ou mieux des dispositions qui pouvaient être un fort dangereux exemple pour celles sur qui Âbd-el-Kader ne dominait que par la force, et elles étaient nombreuses. L’Émir sentit la fausse position dans laquelle l’avait placée cette excursion hardie, et, à sa politique tortueuse, en substitua une ouvertement hostile. De retour à la province d’Oran, où sa présence était devenue nécessaire pour ranimer ses partisans, il s’était signalé envers les tribus qui avaient eu quelques relations de commerce ou d’échange avec les Français, par des exactions, des violences et même des cruautés qui n’étaient pas dans son caractère. Il avait déplacé le unes, refoulé les autres, et fait même décapiter quelques chefs dont la fidélité lui était seulement suspecte. En même temps, il avait mis tout en œuvre pour provoquer une insurrection générale, non seulement dans la province d’Oran, mais encore dans les autres provinces.
Le maréchal Valée ne pou'vait clouter de ces mauvaises dis- ' positions i il en avait eu la preuve par les lettres qu'on avait interceptées pendant l’excursion dans les Bibans ; toutes celles .qui lui arrivaient d’Oran lui donnaient à ce sujet des éclaircissements précieux ; la fermentation qui régnait parmi les tribus de la province d’Alger, l’attitude plus que hautaine qu’avait pris l’Émir dans ses rapports avec lui, étaient autant d’indices qui devaient l’éclairer. Mais lié par ce fatal système de temporisation que lui recommandait sans cesse le ministère, il attendait et laissait faire. Puis le maréchal Valée était peu propre à la guerre d’Afrique. Ce n’était pas là une grande guerre ou l’action des masses pouvait avoir une grande influence, mais une guerre de surprises, de marches, de contremarches, où le succès dépendait toujours de l’exécuUon rapide et instantanée des mouvements et des manœuvres d’une petite colonne. Elle pouvait en quelque sorte se résumer en une vigoureuse police exercée par de petits corps mobiles où le courage individuel était tout puissant et l’action des masses toujours inapplicable. Aussi le gouverneur-général, trop préoccupé de grands mouvements stratégiques, se laissa-t-il prévenir partout, dès qu’éclata le soulèvement général qu’Abd-el-Kader avait préparé de longue main.
La province d’Alger fut le premier théâtre de cette nouvelle levée de boucliers. ^Aucune déclaration ne précéda cettq prise d’armes. Seulement quelque temps après qu’Abd-el- Kader eût déchiré le voile dont il s’était couvert jusqu’alors, il écrivit au maréchal Valée que tous les musulmans avaient arrêté le projet de recommencer la guerre sainte. Mais déjà des troupes disséminées sur divers points peu favorables à la défense avaient été attaquées à l’improviste, les colons de la plaine assaillis et massacrés, leurs récoltes pillées, leurs maisons incendiées, des tribus amies exterminées, des convois enlevés aux portes d’Alger et leur escorte égorgée. La province de Tittery avait suivi l’exemple de celle d’Alger. Les beys de Médéah, de Milianah, avaient traversé la Ghiffa à la tête de quelques milliers d’hommes, avaient attaqué le camp deBlidah et forcé à la retraite la brave garnison qui était chargée de le
défendre. Partout les soldats français supportèrent ce premier choc avec une intrépidité remarquable ; mais disséminés en petit nombre sur des points éloignés, isolés et hors d’état de se secourir, partout ils durent céder au nombre et à l’énergie non moins remarquables de l’ennemi. Les colons eux-mêmes se battirent avec acharnement, mais ils furent forcés d’abandonner la plaine et leurs habitations ; à peine furent-ils réfugiés autour d’Alger où s’étaient groupées quelques tribus alliées, que les coureurs de l’ennemi pénétrèrent jusque dans le massif. La désolation était à son comble ; tout se trouvait de nouveau remis en question.
Lorsqu’on apprit en France ces tristes nouvelles, l’indignation publique s’exhala contre le ministère avec une amertume dont on n’avait pas encore eu d’exemple. La coterie des anticolonistes, pour qui chaque revers des troupes françaises était une bonne fortune, saisit avec avidité cette occasion de s’élever contre l’occupation de l’Afrique ; mais elle avait déjà beaucoup perdu.de son influence et de sa considération, et le ministère lui-même, ne pouvant reculer devant l’exigence de l’opinion publique, commençait à se fatiguer de ces déclamations systématiques qu’aucune vue utile ou profitable n’avait encore recommandée et au fond desquelles il y avait plus d’amourpropre et de vanité que de bonne foi. Aussi de nouvelles troupes furent-elles immédiatement embarquées pour Alger. Elles y arrivèrent dans les premiers jours de décembre 1839.
Le maréchal Valée, à la tête alors de forces suffisantes, divisa ses troupes en diverses colonnes et les lança contre l’ennemi dans toutes les directions. Partout les Français reprirent glorieusement l’offensive. Un parti de douze cents chevaux hadjoutes, rencontré entre le camp de l’Arba et le cours de l’Arrouch par une colonne formée du 62* de ligne et du 1^'^de chasseurs, fut chargée, culbutée et mise en pleine déroute. En même temps, les bataillons réguliers de l’Émir, ayant voulu attaquer un convoi parti de Boufîarick pour Blidah, avaient été vigoureusement chargés et culbutés dans un ravin où ils avaient éprouvé des pertes considérables. Quelques jours après, les forces réunies des kalifas de Médéah et do
Milianah étaient mises dans une déroute complète. C’était le 31 décembre. Ces troupes avaient pris position entre Blidah ’etla Chiffa. Le ravin de l’Oued-el-Kebir était occupé par ^l’infanterie régulière d’Abd-el-Kader que soutenaient quatœ à cinq mille cavaliers. La position de ces troupes était avantageuse et bien choisie. Abritées par des exhaussements naturels du terrain, elles pouvaient faire un feu plongeant sur les Français dont la riposte devait être fort peu efficace. Le maréchal Valée, qui commandait la colonne française, résolut d’aborder l’ennemi à l’arme blanche. Il lança sur les bataillons de l’Émir les 23® de ligne, 2® léger et le l*'' de chasseurs. La berge du ravin est gravie avec impétuosité : ces braves se trouvent face à face avec l’ennemi qui avait resserré sa ligne ; on l’aborde à la baïonnette ; on le culbute ; on le rejette sur la cavalerie où il porte le désordre : en un instant, tout fuit, tout cède ; l’intrépide élan des Français ne trouve plus de résistance nulle part ; le champ de bataille resta couvert des cadavres des fantassins et des cavaliers ennemis : on en compta plus de quatre cents. Cinq cents fusils, trois drapeaux et une pièce de canon restèrent au pouvoir des Français. L’ennemi ne reparut qu’un mois après dans la Metidja ; mais repoussé à plusieurs reprises, il porta ses efforts ailleurs.
A cette époque (1^»“ février 1840), eut lieu, dans la province d’Oran, un des plus glorieux faits d’armes des fastes militaires de l’Algérie. La 10“^® compagnie du bataillon d’Afrique, forte de cent vingt-trois hommes, tenait garnison à Mazagran, petit fort élevé à la hâte par les Français à peu de distance de Mostaganem. Le capitaine Lelièvre la commandait. Il avait sous ses ordres le lieutenant Magnien, le sous-lieutenant Durand, et les sergents Villemot et Giroux. Son matériel de guerre se bornait à quarante mille cartouches , une pièce de quatre et un baril de poudre. Le février parurent, en vue du fort, les éclaireurs de l’ennemi qui, pendant toute la journée, s’occupèrent d’en reconnaître les approches. Le lendemain s’échelonnèrent, devant la partie la plus accessible du fort, quinze mille hommes contingents de quatre-vingt-deux tribus. Le kalifa de Mascara, Mustapha-ben-Tehami les corn-
mandait : ils étaient appuyés par un bataillon de l’infanterie régulière de l’Émir et deux pièces de huit. Les Arabes mirent immédiatement leur artillerie en batterie et ouvrirent le feu à cinq cents mètres de distance. Les fortifications de Mazagran avaient été plutôt élevées en vue d’abriter d’un coup de main que de soutenir un siège quelconque. Les premiers coups de canon y firent brèche : les Arabes s’y précipitèrent, et dès leur premier élan, vinrent planter quatorze de leurs étendards jusque aux pieds des murs.
Alors commença à se dérouler un de ces longs et terribles, drames, pendant lequel le courage calme et réfléchi d’une poignée de Français eut à lutter contre l’intrépidité désordonnée d’un ennemi dont la supériorité numérique était de cent vingt contre un. Dès que la brèche fut praticable, les Arabes se précipitèrent à l’assaut avec fureur ; exaltés par le fanatisme religieux, par l’appât des récompenses promises pour chaque tête de Français, leur acharnement était incroyable ; mais les assiégés, calmes et intrépides, avaient organisé un feu de mousqueterie soutenu qui, en peu d’heures, couvrit de cadavres ennemis les abords de la brèche : le drapeau national avait eu trois fois son support brisé, trois fois il avait été relevé avec enthousiasme ; sa flamme, criblée de balles, n’était alors qu’un informe lambeau, mais elle suffisait encore pour exalter le courage de ses héroïques défenseurs. Avant la fin de la journée, ils eurent consommé près de la moitié de leurs cartoi*ches.
Le lendemain avant le jour, l’attaque recommença. Cette fois, elle fut dirigée à la fois contrôla brèche et contre la porte. Le capitaine confia la garde de la porte au sous-lieutenant Durand et, avant de l’enfermer dans ce faible réduit, il lui serra la main en lui disant : « Adieu, il est probable que nous ne « nous reverrons plus, car vous et vos hommes devez mourir « en défendant ce poste. » — « Nous le jurons ! » s’écrièrent le sous-lieutenant et ses quinze braves soldats^ Ils ne moururent pas cependant, mais le poste fut si bien défendu, que l’ennemi ne put y prendre pied.
Cette journée du 3 avait été comme la veille, un combatin-
cessant : l’acharnement des Arabes était tel qu’ils venaient se faire tuer tous sur la brèche , se précipitant intrépidement sur les baïonnettes que leur opposaient les Français. Le capitaine Lelièvre s’attendait à être secouru par le chef de bataillon Dubassail qui commandait à Mostaganem, d’où l’on entendait et l’on voyait le feu : mais il dut bientôt renoncer à cet espoir; la journée se passa encore sans qu’il eût reçu du renfort. Cependant sur ses quarante mille cartouches il lui en restait à peine dix mille. Il réunit sa petite troupe : « Mes amis, « leur dit-il, il nous reste un baril de poudre et dix mille « cartouches; nous nous défendrons jusqu’à ce qu’il ne nous « en reste plus que douze ou quinze ; puis nous entrerons dans « la poudrière et nous y mettrons le feu, heureux de mourir « pour notre pays : Vive la France ! »
Cette résolution glorieuse prise, ces braves volèrent encore aux remparts, se multipliant en quelque sorte pour se trouver partout, pour se porter mutuellement secours, pour soigner les blessés, repoussant les assaillants à la baïonnette pour ménager le reste de leurs munitions. Cette héroïque troupe se battit enfin pendant quatre jours et quatre nuits : quatre grands jours qui ne commençaient pas et ne finissaient pas au son du tambour, des jours noirs, caria fumée de la poudre obscurcissait les rayons du soleil, des nuits éclairées par les flammes des bivouacs et des amorces. Fatigués d’une si énergique résistance, le cinquième jour, les Arabes s’étaient retirés, honteux et confus, emportant plus de mille des leurs morts ou blessés. Lorsque ces braves de Mazagran purent se compter, ils ne se trouvèrent diminués que d’un sixième, trois morts et seize blessés.
Après la retraite des Arabes, lorsque les soldats de la garnison de Mostaganem se portèrent sur Mazagran et virent ces braves debout sur des murs à demi-détruits, où flottait un drapeau si glorieusement mutilé, ils accueillirent par des cris de joie leurs héroïques frères d’armes et les portèrent en triomphe. Quant aux Arabes, l’échec qu’ils venaient d’éprouver eut, parmi eux , un immense retentissement , et l’effet moral en fut tel que, dans la province de Constanüne, on vit
des chefs arabes marcher seuls et sans y être excités contre des troupes d’Abd-el-Kader. Ce fut le premier fait de ce genre qui se manifesta et il mérite d’autant plus, sous ce rapport, une mention particulière, qu’il montre la corrélation existante entre la conduite des Arabes à l’égard des Français et les succès matériels ou moraux de ces derniers. Gomme résultat matériel l’héroïque défense de Mazagran était une chose nulle ; comme résultat moral elle était d’une portée immense : ce qui se passa dans la province de Constantine en fut une preuve.
Abd-el-Kader avait eu peu à se louer du succès de ces menées dans cette province. L’ordre commençait à y succéder partout à l’anarchie, la tranquillité à l’état de guerre. Quelques points, Sétif entre autres, simultanément occupés par les indigènes et les Français, commençaient à sortir de leurs ruines. Des tribus sollicitaient la faveur de commercer avec la France ; d’autres livraient des otages ou mettaient leur cavalerie à la disposition de l’autorité française. Ce fut dans ces circonstances qu’ Abd-el-Kader ayant envoyé son kalifa Bou-Azouz dans la direction de Biskara pour soulever les tribus habitant leDjerid, àl’entrée du désert, le scheikEl-Arab, nommé par les Français Bou-Azig-ben-Gannah, se porta de son propre mouvement à sa rencontre. Bou-Azouz avait un bataillon d’infanterie, huit cents cavaliers réguliers et deux pièces de canon. Ben-Gannah marchant seul contre lui avec son contingent à quatre-vingts lieues du siège de la puissance des Français, l’aborda, lui tua près de cinq cents hommes, lui prit ses canons, trois drapeaux, dix tentes et la majeure partie de son bagage. Sur un autre point de la province, le kaïd-messaoud des Righa avait passé à l’ennemi après avoir reconnu l’autorité française, et les indigènes avaient vengé eux-mêmes ce manque de foi en ruinant complètement ce kaïd. La répression des tribus rebelles était partout prompte et facile ; une vigoureuse razzia faisait rentrer dans le devoir les Haractah excités par les émissaires de l’ex-bey Ahmed qui, du reste, se montrait encore plus disposé en faveur des Français qu’en faveur d’Abd-el- Kader. Les Beni-Salah de la montagne livraient leur chef qui avait fait assassiner un officier français, le capitaine Saget.
D’autres tribus offraient leurs services contre reiuiemi commun. Les marchés étaient partout fréquentés; la culture des terres était reprise, et, sur quelques petites portions du territoire, le tribut commençait à se percevoir.
Mais ces heureux résultats étaient dus à des dispositions énergiques ou bien conçues, qu’il eût fallu généraliser et surtout poursuivre avec persévérance. Il n’en était malheureusement pas ainsi. A peine un peu de répit avait-il été obtenu qu’on croyait tout fini, et on se hâtait ou de renvoyer les troupes ou de les occuper ailleurs, et la guerre était toujours à recommencer : l’Arabe était dompté mais n’était pas soumis. Pour le soumettre, il fallait non seulement la force permanente mais encore la persévérance dans les volontés, et jusqu’alors il n’y avait eu en tout qu’incertitude et indécision. Aussi Abd-el-Kader profitait de toutes ces fautes, et à peine une de ses opérations avait-elle échoué, qu’avec une infatigable activité, il se hâtait d’en combiner une autre.
Ses principaux efforts se portaient alors sur les provinces d’Alger et de Tittery. Dans cette dernière, composée de cinquante-deux tribus subdivisées en deux cent trente-deux fractions, plus quatre tribus du désert subdivisées elles-mêmes en quarante-deux fractions, A bd-el-Kader avait organisé toute la force effective du pays, 20 mille hommes environ qui, joints à ses troupes régulières et aux divers contingents des tribus des provinces d’Oran et d’Alger lui formaient des forces considérables. Son kalifa El-Berkani était investi du commandement de Médéah et devait tenir la campagne depuis Blidah jusqu’à Médéah. Le sheickKadour-Bechir, commandant des Hadjoutes, le scheick Ben-Salem, à la tête des Flitas, des Isser, et d’autres tribus sous le commandement supérieur du kalifa de Milianah, Hadji- el-Seghir, avaient mission de battre la Métidja pour harceler les Français. A l’est, le kalifa Bou-Azouz devait opérer dans la direction de Biskara, pénétrer dans la Medjana jusqu’à Setif et faire une pointe dans les montagnes de Bougie. A l’ouest, le kalifa de Mascara, Mustapha-ben-Tehamy avait formé à dix lieues d’Oran, au confluent de l’Habra et du Sig, un camp de huit mille cavaliers : dix mille montagnards kabyPs
SOUS les ordres du scheik de Thenez Hadji, devaient l’appuyer. A Thessala et à El-Maria, deux camps d’observation occupés par la grande tribu des Oulassas, sous les ordres du kalifa de Tlemcen Bou-Hameidi, couvraient la route de Tlemcen. Ces trois derniers corps devaient surveiller, inquiéter Oran et couper les communications entre cette ville, Arzeu et Mostaganem.
Comme on le voit , Abd-el-Kader avait mis a prollt le ' temps de répit que lui avait accordé le ministère français; pendant que ce dernier s’amusait à faire promener ses troupes d’Alger à Toulon et de Toulon à Alger, et perdait un temps précieux dans d’inconcevables lenteurs, son actif ennemi, toujours battu et toujours apparaissant avec de nouvelles forces, se préparait à entrer en campagne plus puissant et mieux appuyé que jamais.
Le gouvernement français ne faisait jamais , dans cette question , les choses qu’à demi : le gouverneur-général n’avait reçu que des renforts insuffisants pour opérer sur les divers points menacés. On dut se borner à agir sur un seul point, la province d’Alger et de Tittery. L’expédition fut confiée au duc d’Orléans, qui avait sous ses ordres le duc d’Aumale, son frère. La division se réunit à Bouffarick. Elle avait pour mission d’occuper Cherchell , Médéah , Milianali , de ruiner les tentatives de l’Émir dans la province de Constantine par l’interposition des forces françaises dans le pays au sud des montagnes, et enfin de châtier les Hadjoutes et d’autres tribus rebelles. Elle partit de Bpuffarick le 24 avril
, Elle dirigea sa marche vers le camp de l’Afroum , et put s’établir le lendemain à la pointe orientale du lac Kailouiah , ! sous le Tombeau de la Chrétienne.
Ce monument qu’on appelle vulgairement ainsi, on ne sait pourquoi , est l’ancien tombeau des rois de Mauritanie. Le noyau seul du monument reste debout : colonnes , chapiteaux, entablements, revêtements, tout le reste est écroulé et confondu. Les soldats eurent cruellement à souffrir en ce lieu des piqûres de légions de moustiques longs et noirs qui
l’habitent , par masses si innombrables , qu^une tradition du pays parle d’une armée de Turcs mis en fuite par des légions de moustiques sortis du tombeau de la Chrétienne, dont les cupides Osmanlis voulaient, dit la tradition, enlever les trésors.
Malgré la vue ravissante qu’on découvre de ce lieu , la fraîcheur des El-riran (les cavernes), dont on a tiré les pierres qui ont servi à édifier le monument, l’armée fut obligée d’en partir à la hâte. Les Arabes ne s’étaient pas encore montrés : on savait cependant qu’Hadji-el-Seghir et Ben-Salem étaient embusqués dans les environs avec des cavaliers hadjoutes et fiitas. Le duc d’Orléans se préparait à faire faire quelque reconnaissance, lorsque de tous les ravins environnants, déboucha dans la plaine , en poussant de grands cris , la cavalerie arabe. Mais cette impétueuse charge fut sans résultat : en moins d’une heure culbutés, refoulés sur tous les points, les Arabes se retirèrent après avoir fait des pertes considérables : le duc d’Orléans et le duc d’Aumale, à la tête des chasseurs, les avaient chargés avec une grande intrépidité.
Repoussés de l!Oued-Jer, les Arabes s’étaient réunis à rOued-Bom-Kika , et s’étaient portés peu à peu sur les derrières de l’armée, vers le lac Alloulah. Cette manœuvre obli-. gea la division d’Orléans, qui formait l’avant-garde, à faire une contremarche pour les poursuivre en avançant par échelons. L’ennemi ne tint ferme nulle part et se réunit à la colonne d’El-Berkani qui gardait le col de la Mouzaïa où Abd-el- Kader s’était fortifié.
Jusqu’au 12 mai il n’y eut que des engagements partiels qui avaient pour but, de la part de l’ennemi, plutôt d’inquiéter la division française que de la combattre. Plusieurs fois on vit manœuvrer à distance les troupes de l’Emir où flottait son drapeau , autour duquel se pressaient les réguliers et les spahis ; mais Abd-el-Kader refusait partout le combat. Une fois, cependant, sa cavalerie, entraînée dans la plaine par une manœuvre simulée de retraite , eut à se repentir de 5a confiance téméraire : les bataillons français , qui s’attendaient à être chargés, et qui avaient manœuvré dans ce but,
accueillirent les cavaliers arabes par de si vives décharges de aiousqueterie , qu’ils se hâtèrent de tourner bride. Dès ce moment, la division put réunir au camp de Môuzaïa tout ce qui lui était nécessaire pour l’occupation projetée deMédéah. L’Emir, de son côté , n’avait rien négligé pour défendre d’une manière efficace le passage du col de Mouzaïa. Aux défenses naturelles de ce formidable passage , que l’armée française avait franchi pour la première fois avec le maréchal Clausel , et depuis lors, plusieurs fois, il avait ajouté des retranchements armés de batteries, et une forte redoute sur le point culminant du piton. Pour ajouter à sa défense, il avait réuni là beaucoup de troupes, et principalement toutes les fractions de la grande et vaillante tribu des Mouzaïa, qui s’étaient toujours fait remarquer parmi les fantassins les plus intrépides toutes les fois que le passage du col avait été disputé aux Français. C’étaient les Beni-Ali, établis sur les pentes du versant septentrional de l’Atlas , sur la lisière de la plaine de la Metidja; les Beni-Ghenan , sur le même versant, plus vers l’Ouest ; les Chernana, occupant les environs du col ; les Ahlel-Zaouïa, sur les pentes du versant méridional ; les Ahl- Enfouf , sur le même versant, au bois des Oliviers ; et les Ahl- Boualam, sur le même versant, vers le Nador.
Toutes ces fractions faisaient partie de la grande tribu de Mouzaïa occupant les versants nord et sud du premier Atlas, depuis la coupure de la Chiffa à l’est, jusqu’au col de Tenïah de Mouzaïa, dont elle est ainsi maîtresse. Cette position géographique donne aux Kabyles de cette tribu une grande importance et, sous la domination turque, ils relevaient directement de l’agha d’Alger qui, pour se les attacher, leur avait fait de belles concessions de terrain dans la Métidja depuis rOued-el-Kebir jusqu’à l’Oued-el-Sebt : ils étaient affranchis de contributions et avaient une sorte de surveillance sur les autres montagnards. Abd-el-Kader, pour avoir en eux de fidèles gardiens du col, les comprit dans la province de Tittery |et les traita très favorablement. Il eut soin surtout de leur ‘choisir un chef parmi les membres d’une famille qui exerçait sur eux une très ancienne infiuence et qui porte le nom de T. II. 7
Mouîa-el-9ued (seigneur de la rivière). Cette politique si simple n’a malheureusement pas toujours été suivie par les Français, parce qu’elle dérive d’un fait trop en dehors de leurs mœurs et de leurs usages pour qu’ils en comprennent toute l’importance (1),
La colonne expéditionnaire avait dès lors à emporter cette position si bien retranchée et si bien gardée , pour arriver à Médéah. Le duc d’Orléans forma trois colonnes de ses troupes. Deux bataillons du 2® léger, un bataillon du 24® et un bataillon du 48® composaient la première sous les ordres du général Duvivier. M. de Lamoricière commandait la seconde : il avait sous ses ordres deux bataillons de zouaves et un bataillon du 15® léger; le 23® de ligne et un bataillon du 48® formaient la troisième colonne commandée par le général d’Houtetot. Voici quel était le plan d’attaque.
M. de Lamoricière devait, en gravissant par la droite jusqu’au col, prendre à revers les retranchements sur lesquels le général Duvivier devait marcher directement en se dirigeant sur le piton de gauche : les retranchements arabes emportés, la troisième colonne devait aborder le col de front.
(1) Les Mouzaia sont Kabyles. On retrouve chez eux tous les caractères de celle race Oère, brave, indépendante. Ils possèdent des jardins, cultivent des céréales et ont des plantations de tabac. Comme tous les Kabyles, ils tirent un parti avantageux de leurs oliviers, fabriquent du savon et font du charbon. Il existe sur le territoire de cette tribu des mines de plomb et de cuivre qui ont été exploitées autrefois et qui paraissent fort riches. Les Mouzaïa sont entraînés parleurs intérêts vers la Métidja plus que vers la province de Tittery. Cela s’explique par la position que leur avait faite l’agha d Alger sous les Turcs ; ils étaient une des sentinelles chargées de surveiller le bey de Tittery. Depuis sa soumission à la France, cette tribu qui comptait parmi les plus ardents partisans d’Abd-el-Kader, n a commis aucun acte d’hostilité. Elle fournit une garde pour veiller à la sûreté du passage du col et protéger les voyageurs. Elle a envoyé beaucoup de travailleurs pour ouvrir, sous les ordres de nos officiers du génie, la nouvelle route de Blidah à Médéah par la coupure de la Chiffa. Ces dispositions confirment bien tout ce qu’on attendait du caractère loyal et ,des habitudes laborieuses des Kabyles. Les Mouzaïa peuvent mettre sur pied plus de mille fantassins, mais ils n’ont pas de cavalerie. Ils ont profité les premiers de la pacification qui a ouvert une libre communication entre Blidah et Médéah; ils fréquentent assiduement les marchés de ces deux villes et louent leurs bêtes de somme pour les transports.
Tableau de la situation des établissements français dans T Algérie,
L’attaque commença le 12 mai dès trois heures du matin. Les redoutes arabes étaient déjà couronnées de défenseurs ; les soldats français trépignaient d’impatience. Le duc d’Orléans leur montrant la crête du Mouzaïa : « Enfants, leur dit-il, « les Arabes nous attendent et la France nous regarde. » Et il donna le signal.
En un instant, le flanc escarpé des rochers fut couvert de soldats français qui les gravissaient au pas de course ; les tambours battaient la charge, leurs chefs les animaient de la voix et de l’exemple. La première colonne arriva sur le premier plateau sans trop de difficultés. Mais là étaient devant elle trois mamelons échelonnés, couronnés à leur dernier sommet par une formidable redoute. Là commença une résistance acharnée et terrible. Toutes les crêtes étaient couronnées d’Arabes faisant un feu plongeant et meurtrier sur les assaillants. Chaque masse de rochers qui, dans les points intermédiaires, présentait quelque forte saillie, abritait des ennemis qui faisaient un feu actif et soutenu auquel les Français obligés, sur la pente abrupte de ces rocs, de se cramponner à toutes les saillies, à tous les arbustes, ne pouvaient répondre. Bientôt un nuage épais de fumée enveloppa la montagne : on ne vit plus rien : cet état dura plusieurs heures, pendant lesquelles on n’entendit qu’une vive fusillade à laquelle le canon mêlait de temps à autre sa voix formidable. Enfin, à midi, une fanfare de clairons annonça un succès : c’était le 2® léger qui venait d’enlever le second mamelon. Les deux autres colonnes s’ébranlèrent alors et gravirent les hauteurs sous le feu de l’ennemi. La colonne Lamoricière avait enlevé une arête boisée qui prenait sa source à la droite du piton, mais les Arabes qu’il en avait débusqués s’étaient reformés derrière lui et s’étaient retranchés dans un ravin ; de là ils arrêtaient la marche de la colonne d’Houdetot où se trouvait le duc d’Orléans qui, faisant déposer les sacs aux soldats, les fit charger à la baïonnette. Mais les Arabes opposèrent une résistance opiniâtre. Toutes tes troupes furent successivement engagées ; l’état-major luimême fut obligé de mettre l’épée à la main; le général Schramm tomba blessé à côté du duc d’Orléans ; plusieurs
autres officiers furent atteints ; heureusement un bataillon du 23® était parvenu à tourner en partie le ravin ; il s’élance à la baïonnette sur les Arabes qui, pris en flanc par cette attaque imprévue, se débandent et s’enfuient.
Cependant la première colonne était arrivée jusqu’aux pieds des redoutes. Là, un fei* terrible de mousqueterie l’accueille et l’ébranle. Il était alors trois heures de l’après-midi : depuis douze heures, ces braves n’avaient cessé de marcher et de se battre : ils tombaient de fatigue et de soif. Un dernier effort restait à faire, le plus important de tous, et la moindre indécision pouvait compromettre le succès d’une journée si héroïquement commencée. Le général Changarnier vit ce moment critique, et se tournant vers le 2® léger en plaçant froidement son épée sous le bras : « En avant ! » s’écrie-t-il. A sa voix, les tambours battent la charge ; les rangs se reforment ; ces braves se précipitent contre les redoutes , quelques-uns parviennent à se loger sur les retranchements ; les Arabes vigoureusement attaqués se défendent non moins vigoureusement ; mais enfin, assaillis de toutes parts, ils plient, cèdent et fuient devant les Français qui balayèrent tout devant eux. Le drapeau tricolore, arboré sur la cime de l’Atlas, fut salué par le roulement des tambours, les fanfares des clairons et les acclamations d’enthousiasme de l’armée. Les deuxième et troisième colonnes arrivèrent presqu’en même temps. L’ennemi débusqué de partout s’établit sur le territoire des Ahl-Ensouf au bois des Oliviers, d’où l’on fut obligé de le chasser de nouveau sans que cette opiniâtreté retardât la marche de la colonne qui arriva à Médéah le 17.
La ville était complètement évacuée : après trois jours de repos donné aux troupes, le corps expéditionnaire en partit et y laissa une garnison de deux mille quatre cents hommes.
Un mois après, une nouvelle expédition, partie de Blidah, se porta surMiîianah par le cap de Conta. L’Émir paraissait décidé à défendre la ville; mais à l’approche des Français, les Arabes l’évacuèrent, après y avoir mis le feu. Aussi, le 8 juin 1 840, lorsque les Français y entrèrent par» la porte du Zacchar, ils n’y trouvèrent qu’un amas de ruines. Milianah
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était la ville choisie par Abd-el-Kader pour y placer le centre de l’industrie arabe. Il y avait construit des usines, de grands établissements. La ville située sur un plateau qui se détache en corniche, est dans une position admirable. Elle possédait, avant sa destruction, de belles maisons dallées de marbre ; de gracieuses colonnes soutenaient les galeries du premier étage ; de magnifiques sculptures mauresques attestaient l’opulence des anciens habitants. Aux environs, le sol couvert d’arbres fruitiers peut, à l’aide d’irrigations faciles, donner de magnifiques récoltes. Au pied du mamelon sur lequel est assise la ville et que domine le mont Zacchar, s’étend la belle vallée du Gheliff qui était le grenier d’ Abd-el-Kader, et dont la terre n’attend que des bras pour produire encore de riches moissons. Milianah est abondamment pourvu d’eau par deux sources dont l’une est, par ses chutes, susceptible de mettre en jeu un grand nombre d’usines : l’autre alimente les fontaines dont le volume des eaux est si considérable qu’on a de la peine à comprendre le motif qui a fait écrire sur ce monument le mot : Fontaine, Cette inscription, du reste, peut faire injure à l’intelligence des passants, mais elle est plus rassurante que celle que l’on peut lire en gros caractères sur une fontaine de la plage, près de l’embouchure de VOued-Zeitoun (rivière des Oliviers), et sur d’autres de plusieurs points de la côte; la voici : Shrub wa hrub, bois et sauve-toi !
L’armée française, qui avait occupé le 8 Milianah, l’évacua le 12, après y avoir laissé une forte garnison aux ordres du général Changarnier, et, selon l’usage, fut attaquée dans son mouvement rétrograde par les Arabes ; mais l’ennemi fut partout repoussé.
Ces expéditions sur Médéah, Milianah, Cherchell, eurent le même caractère que la plupart des autres. Entreprises et conduites avec succès, on n’en recueillait jamais tout le fruit qu’on était en droit d’en espérer. Les Français ne retiraient de leurs victoires qu’un avantage momentané que le manque total d’un système arrêté, d’un plan suivi avec persévérance, réduisait, en définitive, à une perte sans compensation d’hommes et d’argent. L’armée se couvrait de gloire, il est vrai ;
mais une nation ne vit pas seulement de gloire ; et, sans aller chercher ses exemples ailleurs, la France pouvait trouver dans ses plus récentes annales la preuve de cette triste vérité. Ainsi, dans cette dernière expédition de Médéah, au lieu de poursuivre sans relâche un ennemi battu et terrifié, au lieu de frapper coup sur coup partout où il offrait des points vulnérables, la colonne expéditionnaire rentrait à Alger, sans même avoir mis à exécution toutes les parties du modeste plan de campagne qu’on s’était tracé : elle en ressortait un mois après pour aller occuper Cherchell, Milianah, etc. Chaque fois les troupes françaises montraient la même ardeur, le même courage, la même impétuosité : bien plus, le succès couronnait toujours tant d’honorables efforts, et à chaque expédition nouvelle, elles revenaient en quelque sorter eprendre haleine à Alger. Ces allées, ces venues étaient fort mal interprétées des indigènes qui, ne comprenant rien à cette singulière tactique, ne voyaient là que des retraites, d’autant plus que les avantages obtenus étaient en apparence purement négatifs. En effet, on ne pouvait considérer comme avantages réels l’occupation de points ou de villes qu’on était parfois obligé d’abandonner ou dont la garnison réduite, comme à Milianah, à combattre pendant six mois entiers, pouvait à peine être ravitaillée après ce long terme (1).
Il résultait encore de là un autre inconvénient : c’est que les Arabes avaient le temps de se remettre de leurs défaites, et qu’en harcelant sans relâche les corps français à leur retour à Alger, ce qui avait toujours lieu, ils finissaient par se persuader que l’avantage de la campagne était tout entier en leur faveur. Abd-el-Kader avait le plus grand soin, comme on le présumera sans peine, de les entretenir dans ces idées et de présenter chaque retour des Français comme un nouveau suc-
(1) Ces occupations cependant étaient des précieux jalons d’un système nouveau, mais dont les indigènes ne pouvaient encore apprécier l’importance : c’était l’envaliissement du territoire par zones et l’établissement, dans l’intérieur, d’un point central qui n’avait été jusqu’alors que sur la côte. Mais l’efficacité de ce système dépendait essentiellement d’un surcroît de forces que k maréchal Yalée n’avait pas à sa disposition.
ces qu’il avait obtenu. Cela lui était d’autant plus aisé que les Français s’en retournaient toujours sans butin, parce qu’il n’y avait jamais rien à prendre là d’où ils venaient et que les villes qu’ils occupaient étaient la plupart ruinées ou toutes désertes. Aussi, au moment même où l’armée française poursuivait au loin des avantages que le manque de suite et de persévérance rendait toujours chimériques, Abd-el-Kader organisait ses nouveaux moyens d’attaque et de défense, comme si les ménagements dont avait usé à son égard, les lenteurs des expéditions, le peu de suite des plans arrêtés avaient dû éterniser ces réactions constantes, contre lesquelles depuis dix ans, l’administration française luttait avec si peu d’efficacité. Chacun de ses lieutenants était pourvu d’un corps de troupes considérable appuyé par un bataillon de réguliers, pouvant partout, sinon combattre les Français avec avantage, du moins paralyser leurs mouvements. Ben-Salem occupait l’Est, El-Berkani les environs de Médéah ; Sidi-Mohammed ceux de Miliana ; Mustapha-ben-Tehamy le pont du Chéliff : ils avaient ordre de harceler les Français, de les suivre sans jamais accepter le combat. Par ce moyen, Abd-el-Kader avait l’immense avantage de tenir ses troupes dans une position constamment offensive, et de maintenir dans sa cause des populations dont le moral est si facile à être affecté. Dans la province d’Oran, sa situation était plus avantageuse encore : des expéditons annoncées étaient restées à l’état de projet. Le général Lamoricière avait bien fait quelques razzias chez les Beni-Amer, les Beni- Yacouh, les Ouled-Gheraba, les Ouled-Kalfa, les Bou-Chouicha, mais les troupes de sa division n’ayant pas reçu de renforts, il pouvait à peine tenir la campagne. Abd-el-Kader exploitait à son profit l’inaction des Français et persuadait facilement aux tribus qu’en persévérant à se maintenir en armes, ils forceraient leurs ennemis à abandonner l’Algérie. Les débats des Chambres françaises étaient surtout pour lui de précieuses indications, et les discours qui s’y prononçaient contre l’occupation de la conquête et qui semblaient écrits en vue de sa politique, étaient l’arme dont il faisait le plus terrible usage. Il les lisait, les commentait et, des étranges doctrines
m ÂLGÉRÎB.
qui y étaient professées, tirait la conséquence que non-seuiement la France ne voulait pas, mais encore qu’elle ne pouvait pas garder l’Algérie. Aussi tout se maintenait en armes, et partout était la guerre, toujours la guerre. Pour y mettre un terme il eût fallu cette exécution rapide, ces manœuvres promptes et isolées qui seules pouvaient déconcerter un ennemi alerte, entreprenant, toujours disposé, toujours prêt à l’attaque quand il n’est pas prévenu : puisqu’on en avait amené la nécessité, c’était une guerre de postes qu’il fallait faire , mais permanente , inexorable. Avec le système suivi jusqu’alors, tout était toujours à recommencer; plus on faisait, plus il restait à faire. Pour un grand succès obtenu, les Arabes en obtenaient dix moindres, et tout était compensé à leurs yeux. La grande guerre n’était que glorieuse, elle n’était pas profitable : la guerre de surprises et de position pouvait seule amener un résultat; mais le maréchal Valée n’était pas l’homme qu’il fallait pour cela: il le sentit, demanda son rappel et l’obtint.
Son administration ne fut cependant pas sans résultat, même sous le rapport de la colonisation. Avant lui, les gouverneurs avaient adopté le fameux système du laissez-faire^ et autorisé les colons à s’établir où ils voudraient et comme ils voudraient, isolés ou réunis. Là, le gouvernement avait révélé toute son incapacité, et s’était montré, comme depuis lors, le plus incapable des gouvernements de l’Europe, non pas seulement à faire œuvre de colonisation, mais encore à la protéger. Il y avait en effet quelque chose de bien dérisoire, ou de bien cruellement inique à favoriser des établissements isolés de colons, lorsque l’armée avec l’ordre, la discipline et le courage qu’on lui connaît, avait peine à se maintenir dans les points secondaires qu’elle occupait. Il était résulté de là des massacres partiels, des ruines fréquentes , une stagnation complète d’ émigrants et un principe de désordre qui jetait un germe de mort dans cette colonie à peine née. Le maréchal Valée, et ce fut là un de ses mérites, réagit contre cette absence de principes et d’ordre, fixa les points qu’il pouvait protéger et qu’il voulait coloniser, le nombre des familles qui
devaient y être appelées , imposa des conditions de services communs, d’appropriation individuelle, et termina cette longue période d’anarchie coloniale, née du système déplorable ou inique d’un gouvernement qui laissait faire de la colonisation à tout le monde, et qui ne voulait ni en faire ni même gouverner celle qu’on faisait. Les mesures adoptées alors ne furent sans doute pas les meilleures, mais enfin elles ouvrirent une ère nouvelle pour l’Algérie : pour la première fois depuis dix ans, le gouvernement parut commencer à se pénétrer de ses obligations et de son rôle