‹ Histoire de l'Algérie française (volume 4)Chapitre 4 sur 23 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le généra! Bugeaud.— Situation de l’Algérie lors de sa nomination. — Proclamation du gouverneur-général à l’armée. — Pian de campagne. — Premiers revers d’Abd-el-Kader : ses défaites successives.— Teckdempt. — Échange des prisonniers. — Système de guerre du général Bugeaud. — Soumission successive des tribus. — Discours d’ouverture des Chambres. — Ould-Sidi- Cheïck. — Fantasiah. — Campagne de 1842.— Le général Changarnier sur rOued-Faddah.— Premier projet ostensible de colonisation du gouvernerrent français.

Le général Bugeaud était, en 1804, simple grenadier dans les vélites de la garde. Parvenu rapidement au grade d’ officier, il fit les grandes campagnes d’Austerlitz et d’Iéna, passa en 1809 en Espagne. Après s’être distingué à l’assaut de Lérida, dans l’expédition de la Rapita contre les Anglais, aux sièges de Tortose, Valence, Tarragone, il obtint successivement les grades de capitaine, de chef de bataillon et de colonel. En 1815, lorsque les Alliés avaient déjà occupé Paris, à la tête du seul 1 4' de ligne qu’il commandait, il chargea une division de dix mille Autrichiens et six pièces de canon qui pénétraient par la Savoie dans la vallée de Graisivaudan. Après sept heures de combat, il leur fît quatre cents prisonniers, leur tua deux mille hommes et préserva Grenoble des maux de l’invasion. Pendant les 15 ans de la Restauration, il

vécut obscur et oublié. A la Révolution de Juillet il fut appelé au commandement du 56® de ligne. En avril 1831, il fut promu au grade de maréchal-de-camp. Après avoir, avec un grand dévouement, servi la dynastie nouvelle, il fut envoyé i en Afrique, en 1835, pour réparer Téchec de la Macta et fut nommé gouverneur-général de l’Algérie, après le rappel du maréchal Valée.

Le général Bugeaud prit le gouvernement de l’Algérie dans des conditions fort défavorables. Le système suivi par le maréchal Valée, qui consistait à envahir le territoire par zones et à refouler les populations Arabes, avait, il est vrai, facilité, dans l’intérieur, la constitution d’un point central qui, jusque alors, n’avait été que sur la côte; mais il en était résulté, sur tous les points intermédiaires, une ligne offensive de résistances isolées qui avaient accru les embarras de l’occupation et les difficultés des opérations. Puis Abd-el-Kader semblait se multiplier. Débusqué de tous les points qu’il occupait, il était partout en campagne, ne s’engageant plus dans aucune affaire sérieuse, mais attaquant les convois, interceptant les communications : au moment oii on le croyait éloigné, ses cavaliers arrivaient tout-à-coup, tombaient sui les détachements français, les dispersaient, les massacraient. Pendant ce temps il s’organisait, recrutait, au loin, des troupes, réparait ses pertes et rétablissait ses moyens épuisés pour reparaître de nouveau sur le terrain qu’il avait un instant abandonné. Toujours vaincu et jamais découragé, toujours poursuivi et jamais atteint, bornant sa tactique à harceler les Français, à les fatiguer, il laissait, partout où il se réfugiait, des traces nombreuses de la rapide impulsion qu’il avait donnée à différentes branches d’industrie. Il tâchait d’attirer à lui les ouvriers en tout genre et surtout les forgerons, les poudriers, etc. Ses kalifats et les chefs de tribus avaient l’ordre de lui amener les prisonniers de guerre qu’il accueillait avec faveur, et, que, pour hâter l’organisation de ses troupes, il cherchait à s’attacher par de magnifiques promesses (1).

(1) Escoffier, brave trompette qu s’était dévoué pour un de ses officier, fut

Cette activité, ce système d’innovation, cette conduite d’Abdel-Kader, quoique en dehors des mœurs arabes, avaient accru le prestige dont il jouissait et qui avait fini par s’étendre jusque sur les femmes de sa famille (1). Avec son prestige, sa puissance s’était accrue aussi, et cette extension embrassait alors non seulement les tribus guerroyantes qui lui étaient dévouées par l’appât du pillage ou par l’attrait du combat, mais encore les tribus pacifiques que ses levées successives d’impôts n’avaient pas encore lassées. Ainsi, littéralement, la guerre était partout dans les provinces d’Alger, d’Oran, de Tittery et une partie de celle de Constantine. Ce fut dans ces

pris et amené devant l’Émir, dans sa deira. Il portait sa trompette en sautoir. Ayant reçu l’ordre de jouer une fanfare, il se mit à sonner la charge. Un des chefs s’étant informé de l’appel de cette sonnerie, Escoffier dit à l’interprète : « — Réponds au capitaine que lorsqu’il entendra musiquer cet air, il n’aura « rien de mieux à faire que de tourner bride et de s’enfuir au galop.» Le chef, blessé de cette réponse, demanda qu’il fût administré cent coups de bâton à l’impertinent. « — > Non, dit Abd-el-Kader, il est de mon devoir de me montrer « aussi généreux que les Français qui ne maltraitent point les prisonniers « arabes. Bien plus, si ce trompette veut se faire musulman, je lui donnerai « trois jolies femmes, des chevaux et le grade d’officier dans mes réguliers. » « — Je ne renierai jamais ni ma religion, ni mon pays, répondit le trompette, « tu peux me faire couper la tête mais non pas me rendre parjure.» « — Sois « tranquille, dit l’Émir, j’aime à t’entendre parler ainsi. Ton refus est glo- « rieux : ton apostasie serait une honte. »

Biographie d' Ahd-el-Kader , A. Debay.

<\) « Lella-Keïra, épouse d’ Abd-el-Kader, se fait remarquer par la régularité de ses traits. De même que son époux domine les Arabes, elle est également au-dessus des personnes de son sexe. La douceur de son regard, l’aménité de son sourire, sa coiffure et son ample vêtement lui donnent quelque ressemblance avec ces femmes de patriarches dont Vernet nous a rappelé le costume et le maintien. Elle est très affable et d’un cœur toujours ouvert à la pitié. Contrairement aux femmes bédouines qui n’obtiennent presque jamais les égards dus à leur sexe, Lella-Kadjdja, sœur d’ Abd-el-Kader, et Lella-Keïra, sa femme, jouissent d’une grande vénération. Les captifs et même les condamnés qui ont le bonheur de pouvoir toucher le bout de leurs Vêtements, deviennent aussitôt inviolables : personne n’ose plus porter la main sur eux. Cette immense prérogative, accordée à ces deux femmes seulement, a été utile à beaucoup de prisonniers. Bien des Français ont dû à Keïra et à Kadjdja. sa belle sœur, un soulagement à leur captivité : plusieurs leur sont redevables de la vie. »

Biographie d* Abd^el-Kadder^ A. Debay.

circonstances que le général Bugeaud prit le commandement des troupes.

Le nouveau gouverneur était loin de réunir en sa faveur toutes les sympathies. Son peu de popularité n’était pas due à une de ces causes graves que l’opinion publique ne pardonne jamais. Elle était l’œuvre de l’esprit de parti. Une conduite trop ardente contre les émeutes qui suivirent la révolution de juillet, lui valut la haine des républicains : sa nomination de gouverneur de Blaye pendant la captivité de la duchesse de Berry, celle des légitimistes. Quel que soit le plus ou moins de fondement de cette double haine que nous n’avons pas à examiner ici, elle lui valut peu de sympathie dans les masses ; aussi, le général Bugeaud crut-il devoir y faire allusion dans la proclamation suivante qu’il adressa à l’armée lors de son avènement.

« Soldats de l’armée d’Afrique !

« Le roi m’appelle à votre tête. Un pareil honneur ne se brigue pas, car on n’ose y prétendre ; mais si on l’accepte avec enthousiasme pour la gloire que promettent des hommes comme vous, la crainte de rester au-dessous de cette immense tâche, modère l’orgueil de vous commander. Vous avez souvent vaincu les Arabes, vous les vaincrez encore ; mais c’est peu de les faire fuir, il faut les soumettre. Pour la plupart vous êtes accoutumés aux marches pénibles, aux privations inséparables de la guerre. Vous les avez supportées avec courage et persévérance dans un pays de nomades qui, en fuyant, ne laissent rien au vainqueur. La campagne prochaine vous appelle de nouveau à montrer à la France ces vertus guerrrières dont elle s’enorgueillit. Je demanderai à votre ardeur, à votre dévoûment, au pays, au roi, tout ce qu’il faut pour atteindre le but : rien au-delà.

« Soldats, à d’autres époques j’avais su conquérir la confiance de plusieurs corps de l’armée d’Afrique ; j’ai l’orgueil de croire que ce sentiment sera bientôt général, parce que je suis bien résolu atout faire pour la mériter. Sans la confiance dans les chefs, la force morale, qui est le premier élément du succès, ne saurait exister ; ayez donc confiance en

no ALGÉRIE.

comme la France et votre général ont confiance en vous. »

Cette proclamation annonçait un changement de système. L’opinion publique s’était encore une fois énergiquement soulevée contre cette politique de temporisation dont le résultat le plus évident était , depuis dix ans de n’accumuler que des désastres. Elle accusait hautement le ministère de. vouloir abandonner l’Algérie et de n’agir que sous l’influence de ces quelques hommes qui avaient acquis une si triste célébrité en s’acharnant après une conquête si glorieuse et si chèrement payée déjà. Cette fois, l’accusation était grave : car les anti-colonistes étaient tombés dans un état de discrédit- tel qu’ils n’avaient plus même d’écho ni d’organe dans la presse : la nation seule se rappelait tous les maux dont leurs déplorables attaques avaient été Le germe ; aussi eût-il été peut-être dangereux pour le gouvernement de ne pas repousser, du moins par ses actes, une aussi compromettante solidarité. Pour en dissiper jusqu’au soupçon, il porta l’effectif de l’armée d’Afrique à soixante-treize mille hommes d’infanterie et à treize mille chevaux. En mettant des forces si considérables à la disposition du gouverneur-général, le gouvernement prouvait qu’il avait l’intention d’arriver à un but ; mais malheureusement il ne savait pas lequel, et il est même fort douteux qu’il le sache encore aujourd’hui.

Un effectif si considérable et. le caractère autant que les précédents du nouveau gouverneur-général, faisaient cependant présumer qu’on arriverait à quelque résultat satisfaisant. En effet, ce qu’on n’avait pu faire ou maintenir avec des forces minimes, éparpillées sur des points éloignés, on pouvait espérer de l’exécuter avec une armée nombreuse qu’on pourrait lancer dans toutes les directions, en colonnes assez imposantes pour prendre partout énergiquement l’offensive. Puis, le général Bugeaud était entreprenant et hardi, assez énergique pour ne pas reculer devant de fatales nécessités, assez indocile pour ne tenir aucun compte des méticuleuses recommandations du ministère, et, disons-le, assez compromis vis-à-vis de l’opinion pour tâcher de faire oublier, par des actes éclatants ou utiles, des griefs plus ou moins justement

ALGÉRIE. ill

fondés. Le traité de la Tafna, par exemple, dont l’exécution ou pour mieux parler, l’inexécution trop longtemps soufferte avait amené tant de désastres, lui était amèrement reproché, et peut-être devait-il être un des grands mobiles de l’énergie et de l’activité qu’il allait déployer pour saper et détruire la puissance qu’il avait contribué à grandir.

Quoi qu’il en soit, ses débuts furent heureux. Son plan d’opération annonça un ensemble qui, s’il était suivi avec persévérance, devait mettre un terme à cet état d’anarchie périodique, d’où l’Algérie avait tant de peine à sortir. Il consistait à concentrer ses forces dans la province d’Alger et de là, par un rayonnement graduel, d’étendre partout l’offensive en lui donnant une grande impulsion; de frapper énergiquement les tribus rebelles des provinces d’Alger et de Tittery, de détruire un à un les dépôts fortifiés d’Abd-el-Kader et de ruiner partout, par des coups successifs, réitérés, incessants, son influence. Tel fut le programme de la guerre pour l’année 1841.

Avant l’ouverture de la campagne du printemps, dans l’Ouest et dans l’Est, quelques succès partiels l’inaugurèrent favorablement. Elle s’ouvrit vers les derniers jours d’avril. Une forte colonne partit d’Alger, escortant un convoi destiné au ravitaillement de Médéah et de Milianah , pendant qu’un corps expéditionnaire, fort de dix mille hommes, rayonnait sur ses derrières , châtiant les tribus rebelles et prêt à l’ap puyer au besoin. Le 3 mai, pendant que le convoi avait atteint sa destination , Abd-el-Kader , posté sur le Bas-Chéliff avec trois bataillons de ses réguliers , dix mille hommes environ et douze mille cavaliers, parut décidé à livrer bataille au corps expéditionnaire qui manœuvrait depuis quelques jours pour l’y amener. Le général Bugeaud commandait en personne. Par suite de quelques dispositions , son corps se trouvait réduit à huit mille hommes. Quand il vit l’ennemi résolu à accepter le combat, il divisa ses troupes en trois colonnes , qui devaient, deux, attaquer l’ennemi de front, et la troisième, sous les ordres du duc de Nemours, franchir le Chéliff et le prendre en flanc. Abd-el-Kader n’attendit pas d’être attaqué et prit cette fois l’initiative. Il lança

toute sa cavalerie sur les colonnes de gauche et du centre, pendant que ses réguliers, s’avançant graduellement , à la faveur d’un bois d’oliviers, semblaient vouloir déborder le centre , et allaient se trouver, sans s’en douter, débordés euxmêmes par la colonne de droite. Le général Bugeaud favorisait lui-même cette fausse manœuvre en faisant replier quelques corps qui auraient pu gêner les mouvements de l’ennemi. En môme temps il convergeait vers sa gauche pour faire en quelque sorte un changement de front , afin que la cavalerie arabe qui le chargeait se trouvât elle-même sur la ligne par où devait déboucher la colonne de droite. Cette manœuvre réussit de tout point. La cavalerie ennemie , après plusieurs charges impétueuses, avait été partout ou contenue ou repoussée. Malgré la rapidité et la vigueur de ses mouvements elle n’avait pu entamer l’ennemi qui , formé en colonne serrée , se contentait d’opposer la baïonnette ou un feu nourri de mousqueterie. Mais tout-à-coup la colonne de droite, qui avait franchi le Chélifî, aborde les réguliers au pas de course , les déloge, les refoule. Au même instant la colonne du centre se déploie, livre passage à la cavalerie, qui, par des charges à fond, jette le désordre dans celle des Arabes. Sur toute la ligne les Français prirent l’iniative. Les Arabes lâchèrent pied sur tous les points. Abd-el-Kader faillit être pris. Pendant qu’il fuyait , accompagné de cinq ou six cavaliers, le commandant des spahis Youssouf, qui l’avait reconnu, s’était lancé seul à sa poursuite. Un moment il ne fut qu’à un travers de cheval de l’escorte de l’Emir : « Lâches, disait ce dernier è ses cavaliers : voyez , il n’y a qu’un homme derrière vous ! » Mais la frayeur les entraînait. Youssouf ayant perdu du terrain par l’épuisement de son cheval , fut obligé de renoncer à sa poursuite ; mais la déroute d’ Abd-el-Kader fut complète.

Cette défaite fut suivie, pour Abd-el-Kader, de revers plus cuisants. Le général Baraguay-d’Hilliers reçut le commandement d’une division destinée à opérer sur le Bas-Chélitî; le maréchal-de-camp de Bar fut investi de celui de la province d’Alger, et le général Bugeaud se mit à la tête d’un corps

expéditionnaire,' qui devait manœuvrer dans la province d’Oran, pour détruire tous les dépôts fortifiés d’Abd-el- Kader.

Depuis l’occupation de Milianah par les Français, il lui en restait encore trois : Boghar, Thaza et Teckdempt. Boghar, dont Abd-el-Kader avait jeté les fondements en 1839, n’avait jamais été entièrement achevé , il n’avait guères qu’une petite garnison de réguliers chargés de tenir le pays. Quant à Thaza , il était bâti sur un des hauts plateaux de l’Atlas , à douze lieues sud-est de Milianah : son mur avait un mètre d’épaisseur, il était armé de l’artillerie de Médéah et Milianah , composée de sept à huit pièces de gros calibre et d’un obusier. De ces trois dépôts , Teckdempt seul avait quelque importance. Il avait été construit en 1835, dans un pays inculte , sur des rochers d’un abord très difficile , à dix-huit lieues de Mascara et trente de Thaza. Il avait cinquante mètres de long sur vingt de large : son mur d’enceinte était d’un mètre d’épaisseur. Il y avait des bâtiments pour contenir dix-huit cents hommes. C’était le grand atelier de l’Emir : c’était là qu’il faisait travailler ses armuriers, mécaniciens , poudriers qu’il y avait attirés : là était son dépôt de , munitions de guerre et de provisions de bouche, l’établissement de la monnaie et un grand nombre d’outils et de ma- ; chines. Deux cent cinquante à trois cents cabanes habitées par * des Maures de Mazagran et de Mostaganem , des Koulouglis de Médéah et de Milianah entouraient le fort. Il y avait aussi ’ vingt ou trente maisons recouvertes en tuiles et servant d’habitations aux chefs de diverses tribus.

Abd-el-Kader, après sa défaite du Chélifï, ayant pressenti les projets du gouverneur, avait mis tout en œuvre pour défendre et protéger ses dépôts. Il avait réuni un grand nombre de troupes qui devaient se concentrer à Teckdempt. Le général Bugeaud, de son côté, après s’être muni d’un fort matériel de siège, était parti de Mostaganem le 18 mai, pour aller déloger l’Emir du nid d’aigle où il s’était si bien fortifié. Mais ce dernier avait reconnu encore une fois l’impossibilité de lutter en bataille contre les Français. Au lieu de choisir, T, K. 8

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en avant de Teckdempt , quelque point important d’où il aurait pu prendre facilement l’offensive , il se contenta de disséminer sa nombreuse cavalerie sur les hauteurs voisines de la ville pour en disputer pied à pied les approches. Alors commença une de ces luttes où, dans mille combats partiels, le courage. individuel des combattants se révélait, des deux parts , avec une égale intrépidité. L’infanterie française avait mis sacs à terre et s’était lancée à la poursuite des Arabes en gravissant, sous leur feu , la crête qu’ils couronnaient : elle était appuyée par un corps de zouaves , dont l’impétuosité déconcerta le plan de l’ennemi. Les Arabes ne tinrent pied nulle part : ils mirent le feu à la ville et l’abandonnèrent après en avoir amené les habitants. Quand les Français y entrèrent tout y était désert : quelques parties brûlaient encore. Le général Bugeaud en fit raser les fortifications.

Ces incursions, jusqu’aux lieux où l’ennemi avait établi ses arsenaux, portaient un coup sensible à la puissance d’Abdel-Kader. Elles montraient aux populations qui ne suivaient sa bannière que par force , que la puissance qu’elles redoudaient n’était qu’une vaine fumée que le souffle de la France suffisait pour dissiper et détruire. Elles avaient encore un autre avantage, c’était de commencer par briser la force de l’Emir pour pouvoir ensuite plus aisément parvenir à régulariser la conquête.

Malgré ce nouveau revers , Abd-eLKader reparut bientôt avec un nouveau corps de troupes : Ben-Hamet , son kalifa de Tlemcen, lui avait amené cinq mille cavaliers qui furent pour lui un précieux renfort. Il se porta de nouveau en vue de la colonne expéditionnaire française, non pour la combattre, mais pour la harceler partout où quelque défilé, quelque accident de terrain lui offriraient de favorables chances. Il la suivit ainsi depuis Teckdempt jusqu’à Mascara, sans autres engagements que quelques insignifiantes escarmouches. Il n’essaya pas non plus de défendre cette dernière ville, que les Français trouvèrent déserte : il se tint constamment sur les hauteurs voisines, assistant en quelque sorte à la destruction ou à l’occupation de tous les points où son autorité était établie. La fiaçda

de la Ville fut confiée au colonel Tempourc. Un bataillon du 41^ de ligne, deux bataillons du 15® léger, trois compagnies du génie et deux demi-batteries d’artillerie en formèrent la garnison.

Le corps expéditionnaire continua sa marche de retour en châtiant sur sa route toutes les tribus contre lesquelles on avait quelque grief à venger. Abd-el-Kader cependant ne le perdait de vue, quoiqu’on ne pût le déterminer à combattre. Le 1" juin, le général Bugeaud apprit qu’un corps de plusieurs milliers d’Arabes s’était posté au défilé d’Abd-el-Kredda qu’il avait à traverser pour se rendre à Mostaganem. Il n’hésita pas néanmoins à s’y engager. Ce défilé présente dans toute sa longueur un terrain fort difficile, hérissé d’aspérités, coupé de ravins et de fondrières, et très favorable à une attaque d’embuscade. Cependant la tête de la colonne le traversa sans entraves ; mais dès que l’arrière-garde y fut engagée, elle fut assaillie avec fureur par les Arabes. Cette attaque était prévue : toutes les dispositions [étaient prises : elle fut énergiquement repoussée. Les Arabes se retirèrent après une perte de plus de trois cents des leurs, parmi lesquels on comptait six de leurs principaux chefs. La colonne expéditionnaire rentra dans ses cantonnements le 3 juin après une campagne de trente-trois jours, pendant laquelle Abd-el-Kader, partout repoussé, partout battu, avait vu les troupes françaises reprendre partout l’offensive, occuper les villes où il commandait, et tomber une à une les pierres de ces citadelles, qu’il avait élevées avec tant de peines et de soins.

Dans le Bas-Cliéliff où opérait le général Baraguay-d’Hilliers, quelques expéditions conduites avec vigueur avaient frappé la puissance d’ Abd-el-Kader de coups aussi sensibles. Il s’était emparé successivement de Boghar, de Thaza que les Arabes avaient incendiés en les abandonnant, et qu’il acheva de détruire. Quelques razzias heureusement exécutées avaient en même temps rudement châtié des tribus hostiles.

Dans l’Est et le Sud, Abd-el-Kader n’avait pas été plus heureux. Le général Négrier, commandant la province de Constantine, avait chassé de Msilah le kalifa de l’Émir, Hadi-Mo-

hammed , et avait reçu les soumissions des tribus de la Medjanah. Vers le désert d'autres tribus excitées par le Chelel-Arab Ren-Gannah institué par les Français , s’étaient ouvertement déclarées contre Farhat-ben^Saïd, allié d’Abdel-Kader.

A l’extrême frontière ouest, le général Lamoricière remportait aussi de précieux avantages. Après avoir détruit de fond en comble la Kethna (réunion de tentes), berceau de la famille d’Abd-el-Kader, situé au sud de Mascara, il avait pris et ruiné le fort de Saïda, que le beau-père de l’Émir, Mustapba-ben-Thamy, avait fait élever sur les fondements d’une ancienne citadelle. Ce fort était situé dans la tribu des Beni- Yacoub et était défendu par deux pièces d’artillerie de petit calibre. On y voyait une assez belle maison qui servait de palais au kalifa. Dès qu’il fut au pouvoir des Français, la plupart des tribus environnantes vinrent solliciter leur alliance.

Ainsi, en une seule campagne vigoureusement poussée avec des forces suffisantes, tous les postes fortifiés de l’Émir, Teckdempt, Boghar, Thaza, Saïda, avaient été détruits ; Mascara, Msilah pris ; Médéah, Milianah ravitaillés ; Abd-el-Kader ou ses lieutenants battus entoutes les rencontres; beaucoup de tribus soumises ; d’immenses troupeaux capturés. Une terreur salutaire était répandue partout, et l’Émir ne voyait autour de lui que des alliés flottants ou douteux. En présence de ces résultats, si les hommes politiques étaient accessibles aux remords, que n’auraient-ils éprouvé, ces inventeurs d’une politique de contre-coups,qui avaient abaissé la guerre d’Alger aux proportions d’une guerre d’amour-propre qui, non-seulement ne donnaient aux généraux [les moyens de vaincre que lorsque quelque grand désastre avait fait périr la moitié des légions françaises, mais qui encore avaient l’impudeur de leur marchander ces moyens. Que Dieu leur pardonne à ces hommes sans cœur, qui ont laissé froidement verser tant de sang arabe, mais il est douteux que la postérité leur pardonne jamais !

Avant même l’ouverture de la campagne d’automne, la puissance d’ Abd-el-Kader avait déjà sensiblement décliné. De toutes parts, les populations se montraient disposées à se sou-

mettre. Dans la province d’Oran surtout, qui était le centre de rautorité de l’Émir et qui avait eu à souffrir plus que les autres de ses exactions, de nombreux éléments de défection semblaient imminents. Le général Bugeaud pensa avec raison que, s’il pouvait rallier ces éléments à un centre commun, il pourrait non seulement favoriser l’impulsion, mais encore la hâter. Il nomma bey de Mostaganem et de Mascara le fils de l’ancien bey Osman, Hadj -Mustapha, à qui en peu de jours se réunirent les puissantes tribus des Flitas de Bordjia. Les Cherfa, les Beni-Zéroual, les Sidi-Abdallah et d’autres tribus suivirent leur exemple, et ce choix prouva encore une fois qu’en consultant les sympathies et les préjugés des Arabes dans le choix de leurs chefs, on pouvait espérer, sinon de les dominer, du moins momentanément de les rallier. C’était toujours un grand pas de fait, en attendant que l’autorité de la France fût assez solidement établie pour s’imposer de gré ou de force à ces alliés ou sujets, si l’on veut, douteux.

Cette activité nouvelle du nouveau gouverneur avait fait réfléchir Âbd-el-Kader sur les dangers de sa situation. Il avait reconnu sans peine combien son autorité était précaire et n’avait pas tardé à se convaincre que les ministres ou les généraux français, à qui seuls il devait son élévation, étaient les seuls aussi qui pouvaient la maintenir et la consolider. S’il eût pu en douter, il en aurait eu la preuve dans ce que lui dit, à cette époque, son oncle Achmet-Bilhar marabout célèbre, qui avait beaucoup d’influence sur quelques tribus du sud de Mascara et qui les avait jusqu’alors engagées à rester neutres. Abd-el-Kader le pressait de faire cause commune avec lui et lui donnait à entendre qu’en sa qualité d’Émir, il pourrait le lui ordonner. « Avec moi il ne faut pas invoquer ce titre, « lui répondit le marabout. Tu n’étais rien ici avant l’arrivée « des Français : tu n’étais rien avant d’avoir conclu la paix « avec les chrétiens. Ce n’est qu’aux chrétiens que tu dois ton « élévation et ta puissance. Sois Émir avec eux, puisqu’ils « veulent bien te reconnaître pour tel ; mais avec moi sois plus a modeste. »

Ce que lui avait dit son oncle, était dit assez hautement

il8 ALGÉRIE.

partout. Abd-el-Kader ne l’ignorait pas. Il savait que, si les circonstances avaient fait beaucoup pour lui , les Français avaient fait bien davantage, et que les ministres de France ne l’avaient environné d’une sorte de prestige que pour excuser des défaites ou glorifier des revers. Aussi, pour amener l’autorité française à ouvrir quelque négociation avec lui au moment où le système de vigueur qu’elle avait adopté, pouvait de plus en plus compromettre sa puissance, il donna l’ordre à ses lieutenants et à ses troupes d’épargner les prisonniers. Il se passa même à ce sujet un fait très caractéristique des populations arabes.

Un vénérable prêtre, l’abbé Suchet, ayant appris les bonnes dispositions d’ Abd-el-Kader relativement aux prisonniers, connaissant en outre le respect qu’ont les Arabes pour les hommes de prière qu’ils traitent de marabouts, s’était rendu seul auprès d’ Abd-el-Kader pour traiter de l’échange de quelques prisonniers. Cette témérité courageuse fut couronnée du plus heureux succès. Il rencontra l’Émir entre Tekdempt et Mascara et obtint la remise de cinquante-six captifs. Son retour fut un vrai triomphe. Sur sa route, les femmes accouraient avec leurs petits enfants, lui apportant des provisions, lui demandant des remèdes ; les hommes en armes le laissaient passer sans lui faire le moindre mal et s’inclinaient avec vénération devant lui. Il atteignit enfin, ainsi sollicité, secouru, vénéré, les lignes du général Baraguay-d’Hilliers auprès de Médéah. — «D’où venez-vous ainsi? lui demanda le géné- « ral. » — « Je viens d’auprès d’ Abd-el-Kader. » — « Tout « seul?» — «Seul avec un interprète.» — «C’est impos- « sible, » répéta à plusieurs reprises le général, ne pouvant en croire ses yeux. C’était cependant l’exacte vérité. Enhardi par le succès de l’abbé Suchet, M. Dupuch, évêque d’Alger, écrivit à plusieurs beys ou kalifas de l'Émir pour traiter avec eux de l’échange des prisonniers. Il reçut à ce sujet du bey de Milianah la lettre suivante dont les sentiments rappellent la naïveté touchante des temps piimitifs.

« Vénérable évêque de Jésus et de Marie, nous avons reçu tes lettres, nous en avons compris le contenu. Nous avons re-

connu avec bonheur ton amitié et ta vérité. Les quatre prisonniers qui les apportaient sont heureusement arrivés. Il nous reste à te prier de nous occuper du soin de ceux qui sont encore à Alger ou ailleurs, et très particulièrement de Mohammed-Ben-Mockar.

« Les parents, les amis de ces pauvres prisonniers étaient venus avec nous le jour où nous nous sommes si doucement rencontrés. Quand ils ont vu que ceux qu’ils aiment n’y étaient pas, ils se sont mis à pleurer ; mais quand ils oiit su ce que tu nous avais promis et qu’ils ont vu ton écriture, ils se sont réjouis ; l’amertume de leur douleur s’est changée en joie, persuadés qu’ils les reverront bientôt, puisque tu l’as dit.

« Nous t’écrivons ceci, parce que tous les jours ils viennent pleurer à la porte de notre tente. Aussi seront-ils consolés : car pour nous, nous te connaissons et nous savons bien qu’il n’est pas nécessaire que nous te fassions de nouvelles recommandations; nous savons qui tu es et que ta parole d’évêque est sacrée.

« Nous t’envoyons la femme, la petite fille, les prisonniers chrétiens qui étaient restés à Tekdempt ou chez Miloud-Ben- Arrach. Quant au capitaine, au rëiz et aux autres prisonniers chrétiens qui sont avec lui, sois sans inquiétude sur eux : ils sont en toute sûreté sous la garde de Dieu. Sans la sortie du général et du fils du roi, ils seraient déjà montés vers toi avec les autres. La guerre seule nous empêche encore de te les envoyer, mais bientôt tu les auras tous.

« Je t’envoie en attendant le sauf-conduit dont tes amis pourraient avoir besoin. Ils feront bien d’aller d’abord chez le kaïd des Hadjoutes : les chemins ne sont pas sûrs. Je t’envoie vingt chèvres avec leurs petits qui tètent encore leurs mamelles pendantes. Avec elles tu pourras nourrir les petits enfants que tu as adoptés et qui n’ont plus de mère. Daigne excuser ce présent, car il est bien petit ; mais tu sais que le don ne se mesure pas à sa grande valeur, mais au bon cœ-ur qui l’ofire. Adieu. »

Abd-el-Kader cependant ne tarda pas à se remettre en campagne. Dès que les troupes françaises furent rentrées dans

leurs cantonnements, il fit irruption sür plusieurs points à la. fois ; ses efforts se portèrent principalement vers le sud de Mascara où il comptait le plus de partisans, et surtout la grande tribu des ïïachems dont il était issu. Le général Bugeaud sentit la nécessité de réprimer immédiatement les tentatives pour ne pas compromettre le succès de la campagne ; il donna Tordre au général Lamoricière de se porter sur Mascara avec des forces suffisantes pour dominer la contrée et soutenir efficacement le nouveau bey de Mascara, Hadj-Mustapha- Ouled-Osman-bey ; dix bataillons d’infanterie, deux escadrons de saphis, une batterie de montagne, et tout le matériel nécessaire à un long séjour furent dirigés vers cette destination. La saison était fort avancée et le terrain presque impraticable; 'la marche de la division était encore entravée par suite d’un nouveau système adopté par le général Bugeaud pour rendre la marche plus rapide, et qui consistait à utiliser les hommes et les chevaux comme moyens de transport : les fantassins étaient chargés de vivres et d’effets ; les chevaux que leurs cavaliers conduisaient par la bride, de blé et d’orge. Au col de BardJ, Ben-Thamy, kalifa d’Abd-el-Kader, tenta de lui disputer le passage. Il avait avec lui environ sept mille hommes, Iparmi lesquels on comptait deux bataillons de réguliers et Iquatre cents cavaliers rouges commandés par Moclitar-beniAïssa, un des plus intrépides lieutenants de l’Émir. Le général Lamoricière fit mettre bas les sacs à l’infanterie et chargea les troupes de Ben-Thamy à la baïonnette ; en moins d’une heure tout fut enfoncé, refoulé et dispersé, la division put continuer sa marche vers Mascara où elle arriva sans autre attaque à repousser.

Suivant le plan prescrit par le général Bugeaud, le général Lamoricière divisa ses troupes en colonnes mobiles, se soutenant mutuellement et rayonnant dans tous les sens pour soumettre les tribus indécises, punir celles qui étaient hostiles, poursuivre, atteindre et battre l’ennemi partout où il se présenterait. Cette énergique attitude eut le plus heureux résultat, et couronna dignement la campagne de 1841.

Avant le général Bugeaud, le système de concentration et

de mobilité des troupes n’avait été qu'imparfaitement suivi ; les gouverneurs avaient été liés par les antécédents créés sous leurs prédécesseurs et surtout enchaînés par cette si ridicule injonction d’occupation restreinte, dont l’idée primitive forme un des tristes et curieux épisodes de cette question d’Afrique, où tant de mauvaises passions ont trouvé jusqu’à ce jour moyen de se satisfaire. Quelques mots à ce sujet ne seront pas déplacés ici.

Abd-el-Kader avait à Paris des agents dévoués et dont la position assurait l’influence (1). Dès que le traité Desmichels et son succès de la Macta l’eut si considérablement grandi, il disait hautement aux généraux français : « A moi la terre, à « vous la mer. » Ce fut cette idée qu’il eut l’habileté de faire prévaloir ensuite dans le traité de la Tafna. Une telle solution de la question de la conquête d’Afrique si crûment exprimée, aurait soulevé d’indignation la France entière. Ce fut alors que, pour ménager la susceptibilité de l’opinion publique les habiles du parti anti-coloniste imaginèrent l* occupation res^ freinte : ce qui, en définitive, devait donner gain de cause aux prétentions d’ Abd-el-Kader.

(1) Voici ce qu’on lit dans les Explications du maréchal Clausel,

« Je savais que quelque grande intrigue était sous jeu, mais je le savais vaguement, généralement par la connaissance des choses, par des propos qui m’étaient répétés, par des obstacles dont je ne découvrais pas la source, par des embarras qui s’élevaient de tous côtés, sans qu’on pût leur assigner une cause. Pour en finir avec l’inhabileté ou la mauvaise volonté de la police d’Alger qui ne découvrait rien, je chargeai M. Germond de s’en occuper activement. Au bout de quelques jours il saisit des lettres de plusieurs indigènes adressées à Paris et les réponses venues de France. Ces lettres et ces réponses sont écrites en chiffres dont il m’a été impossible de découvrir ou de faire découvrir la clef. Toutefois elles renferment en toutes lettres les noms propres de quelques ennemis déclarés et persévérants de la colonie qui, par leur position, étaient à même d’exercer une grande influence sur les décisions à prendre par rapport à la colonie. Si j’ai mal présumé de l’esprit de ces lettres, si elles ne renferment rien de coupable et de honteux que ceux qui les ont écrites en donnent la clef, qu’il nous soit possible de les lire dans tout leur contenu. Mais jusque là j’ai le droit de croire qu’une cx)rrespondance si habilement secrète et si obstinément cachée, n’est honorable pour aucun de ceux qui ont pu y prendre part. Quoi qu’il en soit, à peine eut-on connu à Paris les résultat obtenus par M. Germond, que ce fonctionnaire fut immédiatement révoqué. »

Le général Bugeaud qui, à son insçu, avait par le traité de la Tafna, si puissamment contribué à donner une validité officielle à ce partage de la conquête, si favorable à l’Émir, n’avait pas tardé à sentir la faute qu’il avait faite : pour la réparer vite et bien, il adopta un système contraire. Lorsqu’il prit le commandement en chef, la multiplicité des points occupés avait rendu les garnisons trop faibles pour qu’il leur fût possible d’agir au dehors et de garder autre chose que ce qui se trouvait sous la portée de leur fusil. Cette situation périlleuse, née du système d’occupation restreinte, paralysait à la fois, totalement, une grande portion de l’armée, et partiellement, les forces restées disponibles dont l’action se trouvait absorbée par la nécessité (continuelle de se porter au secours de ceux qui étaient enfermés dans les postes ou de pourvoir à leurs besoins. C’était partout se borner à la défensive ; de là à l’abandon il n’y avait qu’un pas : ceux qui avaient préconisé ce système le savaient bien ; l’habileté et le talent n’ont jamais manqué en France aux passions mesquines ou mauvaises. Le premier soin du général Bugeaud dut être dès-lors d’abandonner cette multitude de postes, et de procéder à une occupation non pas restreinte mais étendue, par la concentration des forces sur un petit nombre de points bien choisis et la constante mobilité de ses colonnes : il traça deux lignes d’occupation, dont l’une à l’intérieur devait avoir sept stations, qui étaient Tlemcen, Mascara, Milianah, Médéah, Sétif, Constantine et Guelma. La seconde ligne d’occupation était sur la côte, ayant aussi sept points principaux : Oran, Mostaganem, Ténès, Chechell, Alger, Philippeville et Bone. De ces points différents, de fortes colonnes devaient rayonner en tout sens, et non seulement soumettre les Arabes, mais encore les maintenir dans la soumission par la rapidité de leurs invasions. « Ce sont, disait le général Bugeaud en résumant son système, ce sont les jambes de nos soldats et de nos chevaux qui doivent dominer et non pas la multiplicité des points occupés. Il y a entre le système des occupations multipliées et le système de mobilité la différence qui existe entre la portée du fusil et la portée des jambes. Le fusil ne commande qu’à deu^s^ ou trois

ALGÉRIE. m

cents mètres, les jambes commandent dans un rayon de quarante à cinquante lieues, d

Pour faciliter cette extrême célérité dans la marche, les soldats, sur quelques points, vivaient en quelque sorte, à la manière arabe. Chacun d’eux était muni d’un petit moulin portatif qui donnait en un instant une farine, avec laquelle ils faisaient de la galette ou préparaient le couscoussou : on leur donnait en outre une ration de sucre et de café. On a déjà vu riieureux résultat de ce système de grande mobilité et d’occupation étendue, mais concentrée.

Au commencement de 1842, sur tous les points, la guerre sévissait encore, mais elle avait été reportée dans le cœur du pays. Les provinces d’Alger et de Tittery étaient tranquilles : la situation de celle d’Oran était satisfaisante, et, dans la province de Constantine , un assez grand nombre de tribus situées à l’ouest de la route de Philippeville avaient fait leur soumission : sur tous les points, les tribus poursuivies sans cesse, harassées par des émigrations, ruinées par les razzias ou l’incendie, débusquées de leurs retraites étaient fatiguées de la résistance, refusaient obéissance aux chefs nommés par Abdel-Kader, qui voyait chaque jour diminuer le nombre ,de ses partisans et se trouvait réduit à la défensive. La conquête du pays n’était plus bornée à quelques murailles.

Le gouverneur-général, qui avait des connaissances pratiques d’agriculture, songea alors sérieusement à tirer parti du pays occupé. Comme les propriétés arabes, par des titres divers de possession, dont nous avons déjà donné un aperçu, avait été ane source d’anarchiques entraves, le général Bugeaud commença par régulariser la nouvelle prise de possession. Il mit le séquestre sur tous les domaines des Arabes émigrés, les déclarant irrévocablement réunis aux divers beylicks dont ils dépendaient, si leurs propriétaires n’étaient rentrés dans un délai de deux mois. En même temps, pour empêcher les scandaleuses manœuvres des spéculateurs primitifs sur les propriétés, toutes les transactions ne furent libres quedansdes cas spécifiés et fortlimités.Des routes, des ponts étaient nécessaires pour assurer lescommunications avec lesplaces deMédéah, Milianah,

Mascara et Tlemcen, on y travailla activement. Les Marghzen ou formations de corps indigènes furent réformés avec plus de soin, et on choisit de préférence pour les composer, les tribus belliqueuses qui avaient fait partie de ce corps auxiliaire sous les Turcs.

Avec Tabandon d’un système pusillanime suivi jusqu’alors, et l’adoption d’un système énergique de force et de volonté, la puissance d’Abd-el-Kader fut chaque jour en décroissant. Dans l’Est, sonkalifaBen-Salem, à la tête d’un gouvernement considérable, voyait toutes les tribus entamer, l’une après l’autre, des relations commerciales avec Alger, et fournir des grains, de l’huile et des bestiaux : ce qui pouvait faire pressentir une soumission prochaine qui fut en effet un des premiers résultats de la campagne d’automne. Sur d’autres points, de nombreuses tribus firent successivement leur soumission. Aux environs d’Alger, les voitures purent aller sans escorte à Blidah. Dans le rayon de Médéah et de Milianah, des hommes isolés, arabes ou européens purent, sans danger, fréquenter les chemins et, sous l’empire de la sécurité qui régnait dans un rayon de trente-cinq lieues, la construction, dans le Sahel, de petits villages pour les colons put faire de rapides progrès.

Deux évènements importants, l’un en France, l’autre en Algérie, avaient signalé le début de l’année 1842. Dans son discours d’ouverture des Chambres, le roi avait dit ; « J’ai pris « des mesures pour qu’aucune complication extérieure ne « vienne altérer la sûreté de nos possessions d’Afrique. Nos « braves soldtas poursuivent sur cette terre, désormais et « pour toujours française, le cours de ces nobles travaux <( auxquels je suis heureux que mes fils aient l’honneur de c< s’associer. Notre persévérance achèvera l'œuvre du cou~ « rage de notre armée, et la France portera dans l'Algérie sa « civilisation à la suite de sa gloire. »

Ces paroles qu’on aurait dû proférer depuis longtemps eurent un grand retentissement en France et en Algérie. L’opinion publique les approuva sans restriction ; mais elle avait encore à redouter les discussions des Chambres qui avaient eu jusqu’alors une si pernicieuse et si déplorable influence

çur l’Afrique française. Les anti-colonistes avaient été de si dévoués auxiliaires d’Abd-el-Kader, leurs discours avaient si souvent servi de texte pour raviver la guerre sainte, qu’il était à craindre que cette fois l’Émir ne s’en fît une arme contre la France. Heureusement il n’en fut rien : la Chambre se prononça hautement pour un système définitif d’occupation et de colonisation. Les anti-colonistes en furent pour la honte de leurs anti-patriotiques déclamations.

Pendant que ce fait, d’une immense portée pour l’avenir de la colonie, se passait en France, en Afrique en avait lieu un autre qui, sans avoir la même importance, n’en était pas moins très significatif. La conduite vigoureuse du général Lamoricièreà Mascara et dans son rayon, n’avait pas tardé à assurer les communications entre cette dernière ville ’et Mostaganem. Les tribus hostiles n’osaient plus bouger, et les fribus soumises fréquentaient les marchés français et y apportaient des provisions de toute espèce. Les bénéfices qu’elles réalisaient firent réfléchir les tribus de la Tafna qui, sans se déclarer ouvertement pour la France, levèrent l’étendard de la révolte contre Abd-el-Kader et proclamèrent , pour leur chef, un marabout puissant et vénéré, Ould-Sidi-Cheïkh quî habitait les bords de la Tafna et dont le pouvoir s’étendait sur le vaste territoire compris entre le désert d’Angad et les forêts de Trara.

En se déclarant contre Abd-el-Kader, Ould-Sidi-Cheïkh avait une ligne de politique toute tracée : c’était de s’allier aux Français pour ne pas avoir deux ennemis à la fois sur les bras. Il le sentit, et, par l’intermédiaire d’un des plus grands ennemis d’ Abd-el-Kader et le plus brave et le plus dévoué des auxiliaires de la France, Mustapha-ben-Ismaël, il fit faire des ouvertures de soumission au colonel Tempoure, commandant supérieur de Mostaganem. Une entrevue fut fixée sur les bords de Tisser, sur 'une montagne d’où Ton découvre Tlemcen. Ould-Sidi-Cheïkh s’y rendit, au jour convenu, avec une escorte d’environ mille cavaliers. [Parmi eux étaient, au nombre de douze, les chefs des tribus qui reconnaissaient son autorité. Le colonel Tempoure, aççompagné

de Mustapha-ben-Ismaël, de deux bataillons d^infantétie et de deux compagnies de chasseurs, y parut à Theure convenue. Le colonel Tempoure et Ould-sidi-Gheïkh s’avancèrent l’un vers l’autre en se tendant la main. Le premier était suivi de Mustapha et de quelques officiers, le second des chefs des tribus. Une conférence eut lieu ; on y traita des moyens de rétablir la paix : Abd-el-Kader fut reconnu comme le seul obstacle à ce rétablissement. Sa déchéance fut proclamée et Oiild-sidi-Cheïkh reçut la promesse d’être nommé kalifa de la partie ouest de la province d’Oran; ce qui eut lieu plus tard. A la suite de ces pourparlers, il lui fut offert de riches présents. Pendant qu’on les étalait devant lui, le marabout, le regard fixé vers la terre, semblait insouciant. Pendant que ceux qui l’entouraient éclataient en transports d’admiration, sur sa figure hâve, alongée, macérée par de longs jeûnes, tout dénotait l’indifférence pour les intérêts matériels. Mais, à la vue d’un beau service à thé en porcelaine et d’une montre en or à double boîtier, ses regards s’illuminèrent d’une joie subite mais rapide. 11 retomba peu après dans son insensibilité : il a toujours, du reste, servi depuis lors la France avec fidélité.

Pour sceller cette alliance, les cavaliers qui l’accompagnaient exécutèrent une espèce de fantasiah qui est ordinairement la preuve de leur adhésion à ce qui a été conclu. Ils vinrent, drapeau en tête, féliciter le colonel Tempoure ; puis tantôt, à un signal donné , i ils enlevaient leur monture des quatre pieds à la fois; tantôt ils les faisaient marcher sur les deux pieds de derrière ; et tous ces mouvements étaient exécutés avec une aisance, une adresse qui aurait rendu jaloux tous les Franconi présents et passés. Enfin, après diverses évolutions, simulant tantôt un combat avec leurs cris de guerre et les détonations de leurs armes à feu, tantôt une espèce de course au clocher, ils se rangèrent près d’Ould-sidi-Cheïh qui, levant les bras au ciel, prononça la prière suivante qu’ils répétèrent à haute voix. « Dieu de clémence et de miséricorde, nous te a supplions de rendre la paix à notre malheureux pays désolé a nar une guerre cruelle. Prends pitié de la population qu©

€ les décrets de fa souveraine justice ont réduite à la der- « nière misère, et fais renaître au milieu de nous l’abondance « et le bonheur !»

Malgré cette tendance générale à la paix, les opérations militaires furent conduites, en 1842, avec autant d’énergie ' et de vigueur que Tannée précédente.

Dans la province de Constantine, ben-Aimar, kalifa d’Abdel-Kader avait, dès le mois de janvier, dirigé une attaque contre Msilah, pendant que Sy-Zeghdoud, avec une partie de Kabyles , se portait sur Djigeli , et faisait deux tentatives contre les troupes de la garnison de Bougie. Partout les Kabyles avaient été repoussés et, dans leur dernière attaque contre Bougie, foudroyés par Tartillerie française, ils s’étaient retirés avec d’immenses pertes. Le colonel Lebreton avait eu aussi une brillante affaire au camp de TArrouch : assailli par d’innombrables Kabyles, il les avait complètement dispersés par quelques vigoureuses sorties. L’ancien bey Ahmed avait, en même temps, fait une démonstration contre le camp d’Aïn-Roumel ; il était appuyé par les Ouled-Kasem ; mais le général Sillègue s’était porté à sa rencontre, et Tex-bey, abandonné par son infanterie, s’était retiré presque sans combattre.

Sur d’autres points de la province, l’attitude des indigènes était moins hostile. Vers le mois de mai, les principaux de la tribu des Nemencha, des Ouled-Jahia-ben~Thaleb et de la ville de Tebessa avaient envoyé des offres de soumission au général Négrier, en le priant de venir rétablir Tordre dans leur pays au nom de la France. Parti avec sa colonne d’Aïn- Bebbouch, il arriva, le 31 mai, dans Tancienne colonie romaine de Tebessa. Il en prit possession au nom du gouver- ' nement français, en donna l’investiture à des autorités indigènes, et établit l’organisation de la population de la ville sur le modèle de celle que possédait déjà Msilah, de manière que cette localité put se garder par elle-même et offrir un point d’appui aux tribus voisines. Il revint ensuite à Constantine, après avoir facilement dissipé sur la route quelques rassemblements qui tentaient de s'opposer à son passage. Vers la

même époque, Jê général Randou avait fait, sans être plus inquiété, une tournée dans le cercle de l’Edough qu’agitaient les prédications de Sy-ZeghdoudJ La plupart des «tribus, les Diendel, les Senahdja et autres s’étaient mises à sa discrétion;

Dans la province d’Alger proprement dite , la paix et la sécurité y étaient plus parfaites encore. Mais il n’en était pas de même dans celle de Tittery. Les Hadjoutes, si souvent châtiés, se livraient sans cesse à des excursions pillardes : ces farouches dévastateurs étaient toujours en armes et toujours agressifs : le général Changarnier reçut l’ordre de fouiller tous leurs repaires,' et de ne leur laisser ni paix ni trêve qu’üs ne fussent ou soumis ou exterminés. Le bois de Karisas, cil ils se réfugiaient, fut entouré par de nombreux détachements, qui, après quelques engagements sérieux, tuèrent ou forcèrent à l’obéissance le reste de cette turbulente tribu.

En même temps une colonne partie de Milianah, sous les ordres du gouverneur-général, se poria par les crêtes de Zakkas , sur les tribus des Beni-Menad et des Beni-Menasser, où des marabouts avaient ouvert une zoudia (école) , où l’on exaltait le fanatisme des populations, où l’on prêchait la haine contre les chrétiens. Les Kabyles attaquèrent la co-^ lonne française avec acharnement, mais ils furent repoussés après une perte de plus de deux cents des leurs. Une épouvantable razzia suivit cette victoire, et tout , sur ce territoire , fut ravagé, incendié, détruit. Devant l’ébranlement, occasionné par l’arrivée de cette colonne , accompagnée de plus de deux mille cavaliers indigènes de la province d’Oran, véritable ouragan , balayant tout sur leur passage, les gouvernement des kalifas Em’Barek et Barkani ne purent opposer aucune résistance. Peu de jours après, à Aïn-Telemsil , le colonel Rorte était attaqué par plus de dix mille Kabyles : il les charge, les culbute , les refoule dans un ravin infranchissable, et, à la suite d’un combat très vif, ramena au camp français trois mille prisonniers , quinze cents chameaux trois cents chevaux ou mulets, et quinze mille têtes de bétail.

En même temps une autre colonne , aux ordres du général Comman, dans l’est de Tittery, pénètre sur le territoire des

Betii-Seliman , met en fuite Ben-Salem , qui ne trouva d’asilo que dans le désert : son agha^ Mahi-Eddin, fit sa soumission avec six cents cavaliers.

Cette campagne dü printemps avait amené de grands résultats : celle d'automne ne fut pas moins heureuse. Ben- Ferhat, agha du Sud, nommé par les Français, était vivement serré par un fort parti de Kabyles : le général Changarnier part de FOued-Foddha et vole à son secours : il joint les Kabyles près de Kamis, les attaque , les charge et leur fait éprouver de grandes pertes. Après cette expédition , il fait sa jonction avec le général Bugeaud qui , à la tête d'une forte colonne, avait quitté Pisser pour pénétrer encore dans le pays administré par Ben-Salem. Cet ancien kalifa avait concentré ses ressources dans les forts de Bel-Kheroub et d’El-Ârib. A la tête des contingents de toutes les tribus des environs , il parut disposé à les défendre , les Français l’attaquent avec impétuosité, le battent dans deux vives rencontres, et prennent ses forts qu’ils rasent de fond en comble. Toutes les tribus des environs, et jusqu’aux Beni-Kalfoun, se soumirent, et l’ancien gouvernement de Ben-Salem se trouva à peu près complètement dissous.

Pendant que sur tous les points les partisans d’Abd-el- Kader étaient repoussés et battus, ce dernier s’était jeté dans l’Ouarenseris, où il occupait une position qui pouvait devenir menaçante. Il était prudent de l’empêcher de s’y consolider. Le gouverneur-général porta de ce côté ses forces disponibles , en prescrivant aux trois généraux Lamoricière , d’Arbouville et Changarnier , des manœuvres dont le double but était de faire diversion et d’enfermer en même temps Abd-el-Kader dans un cercle d’où il n’aurait pu sortir que difficilement.

Ces diverses colonnes se mirent en mouvement en no^ vembre et, après divers combats contre les Kabyles, détruisirent les bourgades de Karnachil et de Hardjaïl, et reçurent les soumissions des villes de Matmata , Meknès , Besnès , et frappèrent d’exécution dix tribus environnantes. Les hautes montagnes des Beni-Ouragh , dernier refuge des populations T. ir. 9

du pays envahi , furent attaquées, enlevées et soumises. A la suite de ces succès, les tribus des deux rives du Chéliff firent ou renouvelèrent leur soumission.

Cependant le bnt principal n'était pas encore atteint. Abdel-Kader, partout battu, reparaissaitpartout avec de nouvelles forces, et c’était surtout dans la province d’Oran que les évènements militaires avaient plus d’intérêt, en raison de la lutte persistante qu’y soutenait le pouvoir expirant de l’Émir,

Le marabout Oiild-Sidi-Cheikh, qui avait été nommé kaljfa pour la France de la partie ouest de la province d’Oran, avait peine à se maintenir. Marchant en toute hâte à son secours, le gouverneur-général et le colonel Tempoure entrent à Tlemcen, s’emparent du fort Sebdou et soumettent peu à pe\i tout l’ouest depuis THabra jusqu’à la frontière du Maroc.

Abd-el-Kader cependant était parvenu à se former un corps de cinq à six mille hommes, avec lesquels deux fois il envahit les environs de Tlemcen ; mais deux fois battu par le général Bedeau, il se vit obligé de regagner Tekdempt par le désert.

Sur la rive droite de la Mina, la grande tribu des Hachem soutenait encore avec acharnement la cause de l’Émir. Le général Lamoricière les attaque, les bat et parvient à soumettre la partie de l’ouest ; Fautre partie fut rejoindre Abdel-Kader qu’elle abandonna successivement après l’épuisement de ses ressources. Pendant cette expédition, le même général force à la soumission la plus grande partie de l’aghalik de Zdama, cimente l’alliance faite avec plusieurs tribus de la frontière du désert, fait à la France un auxiliaire de la grande tribu nomade des Harar, tandis qu’à l’extrémité opposée, aux environs de Mostaganem, sur la rive droite de la basse Mina, le générai d’Arbouville soumettait toutes les tribus de la plaine, après avoir fait alliance avec la famille puissante des Ouled- Sidi-el-Aribi dont le chef avait été mis à mort par Abd-el- Kader.

Pour que l’heureux succès de ces expéditions diverses ne fût pas illusoire, il fallait redoubler partout d’énergie et d’activité, ne laisser à Abd-el-Kader et à ses partisans ni paix ni trêve. Le gouverneur-général sentit cette nécessité, et malgré

les incroyables fatigues que Vannée avait eu à supporter, il entra de nouveau en campagne, remontant la vallée du Cheliff, où devait se rendre le général Changarnier venant de Milianah. L’effectif de la colonne était de trois mille hommes d’infanterie, trois mille cavaliers arabes de la basse Mina, des plaines de l’Yllil et de l’Habra, et de deux mille bêtes de somme fournies par les tribus alliées. Après avoir soumis quelques tribus, le général Bugeaud combina un grand mouvement pour envelopper leSitribus de l’Atlas entre Médéah et Milianah: c’était de faire pénétrer le général .Changarnier dans la chaîne par l’ouest des Beni-Menasser, pendant que lui rémonterait le Cheliff. Cette manœuvre fut suivie du plus heureux succès : la plus grande partie des populations se trouva tout-à-coup enveloppée. Au bout de quelques jours, toutes les tribus à l’est jusqu’à Visser, à l’ouest jusqu’à Cherchell et au-delà, envoyèrent leur soumission. La sécurité se trouva ainsi rétablie, non seulement dans la plaine, mais encore dans tout le cercle des montagnes. Peu de temps après, le général Changarnier, après avoir obtenu la soumission des tribus composant lesaghaliks desBeni-Zoug-Zoug, desDjendel, des Ouled-Aïad, s’était emparé de la zmala (1) du kalifa Ben- Allal, lui avait fait trois mille prisonniers et enlevé plus de trente mille têtes de bétail. Mais cet heureux coup de main faillit lui coûter cher. Pendant qu’il opérait sur VOued-Faddha , Vaghalik du sud se trouva attaqué. Pour aller le secourir, il remonta la rivière qui traverse la chaîne de VOuarenseris : sa colonne était de douze cents hommes : quatre mille Kabyles se portent à sa rencontre sur un terrain des plus difficiles. Pendant deux jours, les Français resserrés dans une gorge étroite se battirent ou à l’arme blanche ou à portée de pistolet contre un ennemi quatre fois plus nombreux, et qui avait en outre l’avantage de la position ; le troisième jour, après une défense héroïque, ils reprirent enfin l’offensive, battirent les

(1) La zmala est ce qu’on appelle en Europe les équipages, la suite : eue comprend aussi la famille du chef, celles des chefs subalternes, leurs domestiques, leurs richesses.

Kabyles eï leur enlevèrent leurs troupeaux. A la même époque, le général Lamoricière poursuivait jusqu’aux confins du désert les zmalas d’Abd-el-Kader et de ses kalifas et engageait avec la cavalerie de l’Émir un brillant combat, dans lequel il lui prit plus de cent cinquante chevaux.

Abd-el-Kader, ainsi traqué, se rejeta de nouveau dans rOuarenseris. On était alors en hiver : le général Bugeaud voulut d’autant moins lui laisser un instant de répit, qu’èn laissant Abd-el-Kader s’établir ’au milieu des tribus belliqueuses de cette chaîne de montagnes, il hii facilitait le moyen de dominer tout le pays entre le Chelifî et la Mina, contenir par la terreur les tribus les plus attachées à la France, en avant de Médéah, Milianah et Mostaganem, et les menacer de la guerre. Il fut résolu qu’on envahirait l’Ouarenseris du côté de Milianah avec trois colonnes commandées par le duc d’Aumale, les généraux Gentil et Lamoricière. Le général en chef devait diriger les opérations qui furent conduites avec tant de vigueur, qu’en vingt-deux jours toutes les tribus de la chaîne de ces montagnes et de la rive gauche du Cheliff furent soumises.

Ce nouveau succès clôtura dignement la campagne de 1 842. Tout dans la province de Tittery était soumis et organisé jusqu’au désert. A part l’aghalik du sud et les aghaliks du sud et de l’ouest de l’ancien gouvernement de Sidi-Em’Barek qui exigeaient de temps à autre la présence des troupes françaises et quelques tribus kabyles entre Tenès et Cherchell, toute la vallée du Cheliff était soumise ; presque tous les Kabyles jusqu’à Tenès s’étaient réunis sous un chef dévoué à la France, Ould-Sidi-Cheikh ; dans tout l’Atlas, depuis l’Arba jusqu’à Cherchell, la soumission était réelle et bien assurée; une égale sécurité régnait dans le carré entre Oran, Tlemcen, Mascara et Mostaganem, et la guerre se trouvait concentrée entre la Ghiffa et la Mina, sur un carré d’environ vingt-cinq lieues. « Or, disait le gouverneur-général dans une dépêche « adressée au ministre de la guerre, comme il y a cent cin- « qiiante lieues du Surjura à la frontière du Maroc, il en ré- M. suite qu’ Abd-el-Kader a perdu les cinq sixièmes de ses

fil états, tous ses forts et dépôts de guerre, son armée perma- « nente et de plus le prestige qui l’entourait encore en c< 1840. » C’était vrai, et ce résultat obtenu en deux années sera un reproche éternel pour ces hommes qui, dans cette malheureuse question d’Afrique, ont toujours attendu des désastres pour renforcer l’armée ; il sera un reproche pour ces autres hommes qui, à ce même sujet, n’élevaient la voix que pour combattre les allocations, mais qui se montraient moins avares et du sang qui se répandait en Algérie' et des millions qui se gaspillaient en France pour des intérêts de clocher quand il l’agissait de faciliter leur élection et d’assurer leur influence,

La campagne de 1842 ne fut pas seulement avantageuse sous le rapport des opérations militaires, mais encore sous celui de la colonisation. Avant cette époque, on n’avait fait que des essais en matière de colonisation, mais il n’y avait eu jusqu’alors, de la part du gouvernement plus encore que des gouverneurs , que des plans peu digérés, que des systèmes peu arrêtés. Le général Bugeaud jeta, dès le début de son administration, quelques germes dont noüs aurons plus tard à discuter la valeur, mais qui, pour le moment, portèrent d’assez heureux fruits. Avant lui, tout s’était à peu près borné aux villes du littoral où, ne pouvant s’étendre au dehors puisque par suite du système d’occupation restreinte, la guerre était partout et la sécurité nulle part , l’industrie des Européens s’était concentrée dans de simples travaux de construction. Il y avait des Européens à Dely-Ibrahim, àBouffarik, à Blidah, à Cherchell, mais il n’y avait pas de colons proprement dits, c’est-à-dire des cultivateurs vivant du produit de leur culture. Le gouvernement français ne s’en était nullement occupé, absorbé qu’il était à créer des personnels d’administration : sa sollicitude même à ce sujet fut portée à tel point qu’on put voir des administrateurs assez grassement payés, là même où il n’y avait encore ni choses ni hommes à administrer : il se mettait ainsi dans la situation d’un architecte qui voudrait commencer à bâtir sa maison par le toit.

A la fin de 1841, les cultures se bornaient à des travaux

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de jardinage dans les environs immédiats des villes et principalement dans la banlieue d’Alger. Un grand pas cependant avait été fait : dans Fœuvre de la colonisation, on avait défini et réglé le rôle de l’armée de manière que la force militaire, qui avait rendu la colonisationj possible en créant la paix, contribuât encore efficacement à la fertilisation du sol et à l’établissement des populations européennes. L’armée ne faisait pas de colonisation pour elle-même, mais elle aidait puissamment à en faire : elle ouvrait des routes, défrichait des terres, creusait les fossés d’enceinte des villages et construisait même des maisons qui devaient ensuite être concédées à des familles civiles, en attendant que la direction de l’intérieur eût présenté un plan de colonisation pour la province d’Alger, en commençant par le Sahel et les territoires de Koléah et de Blidah. Pendant les dix premières années qui avaient suivi la conquête, on ne s’en était pas même occupé ; cependant l’opinion publique se montrait fort exigeante à ce sujet. On y travailla dès 1840; et vingt-huit mois après, le 26 avril 1842, il fut approuvé par le ministère; on avait eu le temps de le mûrir : douze ans et demi s’étaient écoulés depuis la conquête. Il est de ces faits que l’histoire doit consigner ; du reste, voici les bases et les dispositions principales de ce plan.

Les principaux établissements existant avant la conquête et servant alors de points de protection étaient la Maison-^ Carrée, la Ferme-Modèle, Koléah et Blidah. On avait ajouté depuis, Kouba, Birkadem, Déli-Ibrahim, Douera, Maelma; mais ces établissements anciens ou nouveaux, isolés les uns des autres, ne se donnaient qu’un très médiocre appui ; ils laissaient entre eux des vides considérables qu’il était nécessaire de combler : on sentit alors la nécessité de revenir à un point de départ fixe. Alger fut pris pour base principale, et on partagea l’œuvre de la colonisation, ou mieux encore le peuplement de la province d’Alger en trois zônes à peu près concentriques, comprenant le Fash et le Sahel. Koléah et Blidah furent réservés comme centres de deux systèmes extérieurs et pour ainsi dire indépendants.

La première zône dut être établie à la limite extrême des

habitations du Fash, de manière à les couvrir et à servir à son, tour d’appui aux zones suivantes. Elle devait présenter sept villages, dont la distance des uns aux autres ne^ devait pas dépasser trois kilomètres.

La deuxième zône devait avoir ses points d’appui sur un village en avant de Kaddour et de Birkadem, dont les cultures devaient aller jusqu’aux crêtes qui dominent le pont de l’Oued- Kerma, Sidi-Ferruch à l’ouest, Sidi-Seliman au sud-est ; les jpoints intermédiaires devaient être Staouëli, Ouled-Fayet, Baba-Hassan,

La troisième zône courant du sud à l’ouest avait pour point extrême Ouled-Mendil, puis Douera, Maelma et El-Hadjer sur le Mazafran et Boucandoura au-dessous de Maelma.

En dehors de ces zônes, comme elles sont en dehors du Sahel d’Alger, se trouvaient deux villes d’une importance rejlative assez grande et qui, formant par elles-mêmes des centres de population, pouvaient être considérées séparément : c’étaient Koléah et Blidah.

A Blidah qui avait son enceinte déjà formée, on devait rattacher comme annexes, Beni-Mered, Ouled-Jaïk, Mehdouah. Quant au territoire immédiat de Koléah, il devait être formé par le grand carré compris entre l’obstacle continu, le Mazafran jusqu’à son embouchure et la mer depuis Fouka jusqu’à cette même embouchure. Les annexes devaient être Fouka, Douaouda et El-Hadjer qui, de cette façon, serait commun aux [deux rives du Mazafran. Le tout devait former vingt-et-un ■ villages ou centres de population, non compris la ville d’Alger, Isa banlieue et le massif où se trouvent les communes dô Mustapha, El-Biar, Kouba, Hussein-Dey, Birkadem, Deli- Ibrahim, Bourjaréah, Pointe-Pescade, Birmadreïs et Kaddour, non compris encore Boutîarick, création anticipée sur le système général de colonisation de la plaine qui ne devait venir qu’après celle du Sahel ou celle du revers septentrional de l’Atlas.

Tel fut le projet présenté, assez rationnel dans son ensemble et dans ses détails, et qui, sans être à l’abri de tout reproche, eut l’immense avantage de créer, d’instituer quelque chose.

On le mit immédiatement à exécution; et il fut procédé à la création de cinq nouveaux centres de population dans le Sahel : ce furent Drariah , FAchour, Douera, Cheraga et Ouled-Fayet. Ces divers villages avaient une circonscription .territoriale de trois mille deux cent quatre-vingt-seize hectares à diviser entre six cent trois familles.

; Enfin le gouvernenient ouvrait une voie de colonisation.

/ Toutes celles qui avaient été jusqu’alors ouvertes avaient été l’œuvre des généraux qui ont gouverné en Afrique. Ceux qui avaient été trop vite avaient été ou destitués ou disgraciés. Les autres n’avaient pas même eu le temps de mettre en pratique des systèmes même incomplets. Une instabilité calculée avait rendu impossible tout ce qui pouvait y asseoir quelque chose : les gouverneurs avaient eu à peine le temps de s’y acclimater. L’Afrique française n’avait été considérée par le gouvernement que comme tin exutoire où il pouvait dégorger les hautes ambitions trop pressantes ou comme un moyen d’influence pour satisfaire les ambitions subalternes. Cela seul peut expliquer certains choix dans la haute hiérarchie et cette masse d’inutilités bureaucratiques et toutes fiscales, à qui, contrairement aux plus simples notions des besoins d’une colonie naissante dont de grandes franchises seules oeuvent favoriser le développement, on a jeté en curée une colonie qui n’était pas encore née.

CÜAPITRFi W>

Le ministère. — Les commissions. — Colonisation militaire. — Campagne^ de 1843. — Marche concentrique de quatre colonnes contre Abd-el-Kader. — Expédition du général Baraguai-d’Hilliers, dans l’Edough. — Prise de la zmala d’ Abd-el-Kader. — Les débris de la zmala au plateau de Djeda. — Mustapha-ben-Ismaël : sa mort.— Grande opération dans l’Ouarenseris. — Défaite du kalifa Sidi-Em’Barek : sa mort.— Nouveaux succès, vers la Tafna, des généraux Bedeau et Tempoure. — Nouvelles bases pour le développement de la colonisation.— Le général Bugeaud est nommé maréchal de France : le duc d’Aumale, commandant de la province de Constantine. — Campagne de 1844. — Le duc d’Aumale dans la province de Constantine.— Prise de Biskara. — Soumission des tribus du Zab, du Belezma, de l’Oued- Sultan.— Le général Bugeaud dans la province d’Alger. — Expédition contre les Kabyles de l’Est. — Grande halte sur les bords de l’ Oued-Corso. — Assemblée de Kabyles à Temezerit. — Dellys. — Combat de Taourgha. — Victoire d’Ouarezzedin. — Soumission des Flissahs. — Le général Marey <laus le petit désert.

Jusqu’alors le gouvernement français n’avait fait en Algérie que de la guerre et de l’administration fiscale. Les corps du génie civil et militaire s’étaient bornés à construire des forteresses et des routes royales ; les douanes, les domaines, les droits réunis, l’enregistrement, le fisc sous toutes ses formes, avaient commencé à tracasser, pressurer la propriété encore en germe, et ni le gouvernement, ni ces administrations, n’avaient même songé que ce qu’il fallait avant tout en Algérie,

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c’étaient des villages, une culture, quelque chose enfin qui pût produire pour acquitter des taxes et supporter des servitudes. Il résultait de là que les Européens ne pouvaient s’attacher à un pays où on ne fondait rien, et que les indigènes étaient moins que jamais disposés à se soumettre à un peuple qui, brûlant les arbres et les moissons, tuant les habitants, ne laissait partout d’autres traces de son passage que les cendres des chaumières ou les murs ruinés des villes.

Cette situation fâcheuse découlait nécessairement de l’incapacité ou de la légèreté avec lesquelles avaient été conduites les affaires d’Afrique. Le ministère s’était trouvé sous la main des corps tout organisés, pour opérer militairement et fiscalement en Algérie, et ne s’était pas même donné la peine de réfléchir qu’une œuvre de colonisation exigeait autre chose que des établissements fiscaux et des constructions militaires. Delà des abus, des non-sens, des inutilités, des injustices, des vexations, des destructions inouïes et des obstacles sans nombre. Sous prétexte de s’éclairer, le ministère d’alors, comme ceux qui l’avaient précédé, nommait des commissions qui allaient en Algérie et n’ont jamais produit que du mal. Missionnaires d’une nouvelle espèce, les membres qui les composaient, grassement payés, ne voyaient rien, ne s’occupaient même pas de rien voir et ne rapportaient en France que des idées routinières et erronées sur tout : ils publiaient de longs * mémoires sans conclusion, remplis d’idées creuses, de déclamations, de phrases, et la France, avec sa patience habituelle, était forcée de supporter ces dispendieuses inutilités qui n'avaient abouti qu’à établir, en Afrique, une rapace et impolitique fiscalité.

Le général Bugeaud n’avait pas tardé à s’apercevoir combien peu était rationnelle une pareille manière de procéder. Il était arrivé en Afrique avec un système et la ferme volonté de l’appliquer. Laissant donc le gouvernement français patauger dans ses routines bureaucratiques, fermement décidé à ne subir que ce qu’il ne pourrait empêcher, il se mit à l’œuvre. Son système de guerre, dont on a déjà vu un aperçu, était raisonné ainsi qu’il suit : « Quand j’ai en face de moi, disait-

il, tîîie force sans unité, sans science et sans volontés combinées, je ne compte pas le nombre de mes adversaires. Plus la masse est nombreuse et plus ma victoire est certaine. Que cette masse apparaisse à portée de ma lunette, qu’elle couvre la plaine comme des grains de sable, ou qu’elle hérisse d’une forêt de fer les hauteurs les plus abruptes, je ne lui laisse pas le temps de pousser son cri de guerre. Si c’est en plaine, mes boulets, mes obus y feront de larges trouées dans lesquelles je plonge mes escadrons comme un seul glaive qui creuse la mort dans la plaie de mon ennemi. Si la montagne lui prête un abri précaire, je dis à mes fantassins : Enfants, voilà cea fiers Arabes qui vous défient à la course ! Et les sacs pesants, laissés sous bonne garde, et mes petits chasseurs, déchaînés comme une meute ardente, enlèvent à la baïonnette ces mamelons d’où pleuvent les balles. On perd peu de monde, et l’ennemi étonné de se voir atteint corps à corps, malgré sa barrière de feu, tombe comme les fleurs sous la baguette de Tarquin. Dans leur concis langage , les soldats résumaient ainsi ce système : « Il nous faut, avec ce général des jarrets « de cerfs, des ventres de fourmis et des cœurs de lions. »

Mais ce n’était là que l’œuvre de la destruction plus rationnelle, plus affreuse que sous les administrations précédentes: il restait l’œuvre de la colonisation pour laquelle on n’avait rien ou presque rien fait. Dans la conviction qu’une paix armée pouvait seule garantir les fruits de la victoire, la sécurité et la durée des établissements français reposèrent sur une colonisation militaire, force permanente qui, seule, pouvait prendre racine sur le sol, en face d’un peuple toujours disposé à la révolte comme l’Arabe.

A côté des légers inconvénients de ce système, étaient de grands avantages. Avec lui on pouvait tirer parti des terrains de l’intérieur, fonder une population capable d’étreindre l’Algérie et d’assurer à la France une longue domination, permettre peu à peu la réduction de l’armée, la suppléer même, dés le commencement de son application, pour certains tra^ vaux généraux. Puis ces colons ainsi disciplinés afin d’être travailleurs intelligents, pouvaient, avec le temps, servir

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d’exemple aux Arabes, te tableau de leUr aisance pouvait engager les indigènes à les imiter. La culture rend les peuples sédentaires : on s’attache à l’arbre qu’on a planté, à la prairie qu’on a arrosée, aux bestiaux qu’on a élevés, nourris, soignés ; toutes ces richesses agricoles qu’on a vu naître, qu’on a fécondé de ses sueurs, deviennent autant de liens qui devaient finir par établir entre les Français et les Arabes une communauté d’intérêts matériels. Ce point obtenu, la grande base de l’œuvre de fusion entre les deux peuples était commencée : le temps seul ensuite pouvait la mener à bonne fin.

Pour Fapplication de ces principes, les troupes devaient, | en défrichant et cultivant, préparer la colonisation. Ces j terres , une fois mises en rapport, étaient ensuite livrées aux colons, moyennant certaines indemnités et garanties pour l’Etat. En un mot , les principes fondamentaux du système du nouveau gouverneur furent : 1° que sans là colonisation il ne pouvait y avoir ni compensation , ni occupation féconde : 2® que sans la domination politique il n’y avait pas de colonisation raisonnablement possible : 3® qu’il fallait partout dominer et coloniser progressivement : 4° enfin, qu’après avoir détruit tout ce qui existait, il fallait reconstruire , étendre , consolider une domination nouvelle qui pour organiser et gouverner les Arabes , exigeait autant de forces matérielles, de persévérance et d’énergie qu’il en avait fallu pour les vaincre.

Pour atteindre ces divers résultats on avait à choisir entre l’armée et les compagnies comme il s’en crée pour d’autres grands travaux d’utilité publique. Mais en adoptant ce dernier système c’était ouvrir une voie nouvelle à cet agiotage immoral, effréné , dont chaque jour revèle les turpitudes; c’était, après avoir livré les premières ressources des colons aux exigences du fisc, abandonner leurs premiers produits à la rapacité des spéculateurs. Ces compagnies, avec les subventions qu’elles eussent obtenues, les concessions qu’on leur eût octroyées, auraient été maîtresses des colons sérieux : les embarras seraient naturellement restés à la charge du gouvernement : elles auraient accaparé tous les profits et fait des rapides et scan-

daleuses fortunes en spéculant sur les bras des malheureux dont elles auraient dévoré le travail , les sueurs et les ressources. Tout entaché de corruption et d’immoralité qu’était le gouvernement français , ce système fut alors repoussé.

Le système contraire eut pour résultat, dans l’année de 1843 et dans la seule province d’Alger, la création de vingtdeux villages, ayant tous plus ou moins reçu un commencement de population , l’ouverture de dix-neuf grandes routes, dont doure praticables dans presque tout leur parcours, l’extension des cultures de la part des indigènes, leur fréquentation assidue dans les marchés français , et la multiplication de leurs rapports de commerce d’échange avec leurs dominateurs.

Les évènements militaires de 1843 furent eux-mêmes d une grande importance pour la pacification générale de l’Algérie. En soumettant le pays , l’armée avait établi la domination politique. Elle avait été à la fois force protectrice et force, créatrice : comme force protectrice elle avait rétabli la sécurité ; comme force créatrice elle avait élevé des fortifications, des magasins, des casernes, des maisons, assaini des plaines, défriché les abords de ses camps , sillonné le pays de routes. Tout cela était indice d’activité, de force ; et, pour l’Arabe, l’activité c’est la vie, la force la loi suprême. Abd-el-Kader ne l’ignorait pas. Aussi redoutait-il plus que tout d’être réduit à s’effacer du théâtre de la guerre : une défaite pouvait lui amener des partisans et l’inaction lui en aliéner. Il se décida à agir. Dès les premiers jours de janvier il reparut à la tête de trois mille Kabyles , au milieu des tribus de la vallée du Chéliff. Plusieurs tribus se réunirent bientôt autour de son étendard. Celles qui voulurent rester fidèles à la France furent attaquées , leur territoire fut dévasté : quelques chefs mêmes furent mis cruellement à mort. Ces terribles exécutions intimidèrent celles qui restaient encore indécises. En peu de temps l’insurrection devint générale, et toutes les tribus soumises par les Français, dans la dernière campagne, se rangèrent de nouveau sous le drapeau de l’Emir. Le gouverneurgénéral, malgré la rigueur de la saison, ordonna la formation

de trois colonnes, dont la marche simulfanée devait,' pouF paralyser toutes ses tentatives, s’attacher obstinément à Âbdel-Kader et le poursuivre sans relâche. L’inclémence du temps , les torrents débordés, les rudes traversées des montagnes, rien n’arrête les troupes françaises. Le général de Bar joint le premier Abd-el-Kader, le 23 janvier : pendant trois jours il l’attaque, le refoule, le harcèle, et, après plusieurs iengagements, le rejette dans les monts Gouraïa. La seconde colonne, commandée par le duc d’Aumale , n’avait pas été moins heureuse : elle s’était emparée , du côté de Boghar , du trésor de Sidi-Em’Barek, dont la majeure partie avait été distribuée aux troupes alliées. Pendant ce temps, le général Changarnier, sorti de Milianah , s’était porté sur les derrières de l’Émir et menaçait de lui couper la retraite, et le gouverneur-général , parti plus tard de Cherchell, se porte sur la ville d’Haïnda qu’il incendie. De là, marchant directement sur l’Émir , il avait combiné son mouvement de manière qu’ Abd-el-Kader ne pouvait sortir du cercle où on l’enclavait qu’en passant sur le corps d’une des colonnes envoyées contre lui.

Malheureusement cette dernière colonne fut surprise au milieu d’un pays affreux, par un ouragan terrible et prolongé, pendant lequel les soldats eurent à supporter de terribles souffrances , exposés la nuit à des tourbillons de pluie, de neige, de grêle, qui éteignaient tous les feux des camps, se réveillant le matin dans la boue pour continuer leur marche à travers des terrains défoncés , des torrents grossis et des froides ondes du nord qui les glaçaient jusqu’aux os. Abdel-Kader dut son salut à ce temps affreux, et parvint à se dérober. Cette courte, mais si pénible campagne, ne fut cependant pas sans résultat : les rassemblements de Kabyles qui s’étaient joints à Abd-el-Kader, se dispersèrent. Quelquesunes des tribus qui s’étaient déclarées en sa faveur furent rudement châtiées, et les autres furent de nouveau ramenées à la soumission. Pendant cette excursion, le gouverneur-général étant tombé dans une embuscade, n’avait dû la vie qu’à son cheval qui, s’étant cabré au moment où cinq coups de feu

étaient dirigés sur son cavalier, avait reçu la charge et était, tombé grièvemeoit blessé.

Dans la province de Constanlîne, les opérations avaient été conduites avec autant de succès. Quelques tribus kabyles s’étaient montrées rebelles à la domination française : elles étaient excitées par Sy-Zeghdoud, Tun des plus ardents promoteurs de la guerre. Le général Baraguay-d’IIilliers, après avoir assuré, par des opérations habilement conduites contre les Zerdezas, les communications de Constantine à Bone et à Philippeville , dirigea une expédition contre les tribus de TEdough. Le succès en fut prompt et complet. Sy-Zeglidoud, joint par la colonne française dans le marabout d’Ackeïcha, fut défait et tué ; les tribus soumises à l’influence de ce chef redouté perdirent sept drapeaux et un grand nombre de cavaliers. Une excursion dirigée plus tard contre les tribus des environs de Collo les força à l’obéissance.

Ainsi peu à peu tombait partout le pouvoir expirant d’Abdel-Kader. Lui-même réduit à guerroyer en chef de bande, n’ayant plus ni ville ni point fortifié pour se réfugier, errait de retraite en retraite, ne trouvant qu’un appui douteux dans les tribus qu’il avait entraînées et qui, avec la fortune, l’avaient encore une fois abandonné. Il avait trouvé un refuge sur la limite du désert. Sa famille, les chefs principaux attachés à sa fortune, le restant de ses réguliers, quelques faibles goums des tribus composaient une population de dix à douze mille personnes, sur laquelle on comptait sept à huit mille femmes, enfants, vieillards et serviteur: c’était sazmala. Avec cette multitude étaient les tentes, les richesses, les troupeaux, les bagages des chefs attachés à la fortune de l’Émir. Changeant de demeure suivant les chances de la guerre, tantôt elle campait dans une plaine riante où les troupeaux et les bestiaux de transport trouvaient d’abondants pâturages, tantôt sur des plateaux escarpés où tout manquait, l’herbe et l’eau ; d’autres fois enfin l’Émir s’enfonçait dans le Sahara, tâchant de pourvoir toujours avec sollicitude à tous les besoins de cette population nomade, seul et dernier débri de sa puissance passée.

Le 9 mai, le gouverneur-général fut informé qu’Abd-el-

Sader avec sa zmala campait dans FOuarenseris, à vingt lieues de Bogbar. Il donna immédiatement ordre au duc d'Aumale et au général Lamoricière de se mettre à sa poursuite. Le mouvement des deux corps fut concerté de manière à ce qu’Abd-el-Kader, en regagnant le Tell, pût être enveloppé par la grande tribu des Arars cpii s’était déployée jusqu’aux abords du Tiaret. Cette manœuvre fut habilement exécutée par les deux chefs ; les soldats pleins de courage et d’intrépidité eurent à supporter de grandes fatigues : les deux corps avaient pour vingt jours de vivres; mais dans les contrées incultes et arides qu’ils avaient à paixourir, l’eau manquait souvent, l’espoir seul d’un brillant et prochain succès leur faisait braver les privations et les fatigues. Enfin, le 14 mai, le duc d’Aumale fut informé que la zmala campait aux environs de Taguin, à vingt lieues du douar de Goujilah où il se trouvait alors. Le prince avait avec lui treize cents hommes d’infanterie et cinq cents chevaux. Pour ne pas être retardé dans sa marche, il ordonna à l’infanterie de le suivre à marches forcées et prit le devant avec sa seule cavalerie. Le terrain était si difficile qu’il mit plus de vingt heures pour franchir l’espace qui le séparait de la zmala : on l’aperçut enfin dans la matinée du 16 : les tentes, au nombre de mille à douze cents, occupaient plus de deux kilomètres d’étendue. Malgré leur infériorité numérique, les cinq cents chevaux français se précipitent à la suite du duc d’Aumale, du colonel des spahis Youssouf, du lieutenant-colonel Morris, sur cette réunion de tentes qui comptait cinq mille combattants au moins. En un instant, la multitude de vieillards, de femmes, d’enfants, de bêtes de charge composant la zmala, court partout effarée ou jetant des cris de détresse, gênant les mouvements des réguliers qui ne peuvent qu’à peine faire usage de leurs armes. Quelques-uns essayent de se mettre en ligne et de résister ; mais le faible escadron français, se ruant à fond de train partout où se formaient des noyaux, écrase tout sur son passage. Pendant deux heures on sabra tout ce qui tenta de se défendre ; au bout de ce temps, la déroute la plus complète d’un ennemi fuyant dans toutes les directions couronna ce hardi

coup de main. Trois cents réguliers restèrent sur le champ de bataille. Quatre mille prisonniers, quatre drapeaux, un butin immense restèrent au pouvoir du vainqueur.

Trois jours après, les débris de cette zmala fuyant vers le désert tombent au pied du plateau de Djeda, au milieu du corps du général Lamoricière qui charge les réguliers, en tue près de deux cents, les met encore en déroute et ramène plus de deux mille prisonniers et des chevaux, des troupeaux, des bagages en quantité. Abd-el-Kader lui-”même faillit tomber entre les mains des Français.

De si éclatants succès portèrent le coup le plus funeste à la fortune d’ Abd-el-Kader. Les Français, dans ces divers engagements, eurent peu de pertes à déplorer : ils en éprouvèrent cependant une bien sensible. Le vieux et brave Mustapha- Ben-Ismaël, si dévoué à la France, tomba à la suite de ces engagements dans une embuscade d’Arabes et fut tué d’un coup de fusil à bout portant. Frappé de terreur, son marghzen fort de quatre ou cinq cents hommes s’enfuit lâchement, abandonnant le corps de leur vieux général dont la tête fut portée à Abd-el-Kader qui la fît promener en triomphe comme un équivalent des échecs qu’il avait reçus.

Mustapha-Ben-Ismaël était sincèrement dévoué aux Français. Ennemi acharné d’ Abd-el-Kader et jouissant parmi les tribus, tant par sa naissance que par son courage personnel, d’une grande considération, il avait servi la France et de son épée et de sa parole. Ses adroites négociations avaient successivement détaché de la cause d’ Abd-el-Kader des tribus puissantes de la vallée du Cheliff, de la Tafna, de la frontière ouest : il lui avait rallié les chefs les plus influents. Pendant huit ans il n’avait cessé de combattre ou de négocier en faveur de la France. Il s’ é lait successivement distingué sous les ^généraux Perregaux, Clausel, d’Arlanges, Bugeaud, avait été nommé maréchal-de-camp après le combat de la Sickak, et successivement chevalier, officier et commandeur de la Légion-d’Honneur en 1842. Quand il mourut, il était âgé de plus de quatre-vingts ans et conservait encore à cet âge la plus bouillante ardeur. Il commandait le goum des Douers et des

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Zmelas qui formaient le marghzen d’Oran. El-Mezan, son neveu et son premier agha , le remplaça dans ce commandement.

Pour ne pas rendre illusoires les succès obtenus et ne pas retomber dans toutes les fautes précédemment commises, il était important de ne laisser aucun répit à Âbd-el-Kader, de le poursuivre partout où il pouvait encore avoir des partisans, partout où ses lieutenants pouvaient encore se maintenir en armes, de le frapper ainsi dans tout ce qu’il avait de vulnérable. Dans ce but, une grande opération fut dirigée dans rOuarenseris. Le gouverneur-général en prit la direction. A travers les difficultés de tout genre qu’opposaient la nature du terrain et le caractère des habitants, l’expédition fut conduite avec tant de résolution et d’ensemble que, dans le courant de juin, tout le pays fut soumis à l’obéissance et organisé sous un chef nommé par l’administration française.

Quelques mois après, 1 1 novembre, le général Tempoure rencontre, près de l’Oued-Malah, les troupes régulières d’ Âbd-el-Kader commandées par le plus puissant de ses kalifas Sidi-Em’Barek. Malgré la grande supériorité numérique de l’ennemi, le général français n’hésite pas à l’attaquer. Les réguliers reçurent le choc sans s’ébranler ; le combat devient acharné, terrible, mais l’infanterie française les culbuta après une belle et énergique résistance. Une charge à fond, exécutée par la cavalerie, acheva de les mettre en déroute. Sidi-Em-Barek prit la fuite après avoir perdu plus de quatre cents de ses réguliers ; mais, poursuivi avec acharnement par quelques cavaliers français, son cheval étant blessé et perdant du terrain, il vit qu’il lui serait impossible d’échapper; il mit pied à terre, s’accula contre un rocher, et là, seul contre plusieurs cavaliers, il mit le sabre à le main et se défendit quelque temps avec une intrépidité digne d’un meilleur sort. Un coup de pistolet lui fracassa la tête.

A la fin de décenibre, de nouveaux succès, obtenus par les généraux Bedeau et Tempoure, vers la Tafna et vers le Cott, sur les tribus encore dévouées à Abd-el-Kader, vinrent accroître aussi les importants résultats de cette glorieuse cam-

pagne. Après tant de pertes et de 'défaites, réduit à errer avec les débris de sa zmala, sur les frontières du Maroc ou dans le désert, l’Émir était dans l’impuissance momentanée d’entreprendre quelque chose de sérieux contre la domination française.

Cette situation favorable faisait au gouvernement un devoir de profiter de l’impulsion et de donner aux travaux colonisateurs plus de développement. Stimulé par le gouverneur-général, pressé par l’opinion publique, encouragé peutêtre par les succès obtenus, il était aussi prodigue de plans qu’il en avait été avare dans les années précédentes. Tous n’étaient pas heureux, mais quelques uns étaient conçus avec assez d’ensemble. Ainsi, par exemple, pour compléter la colonisation du Sahel, divisée, comme on l’a vu, en trois zones, on avait décidé la création de neuf nouveaux villages, soit comme centres aux abords du littoral, soit pour ne pas laisser de trop grands vides entre ceux déjà créés ou en cours d’exécution. Il avait été arrêté, en outre, que la colonisation de la Métidja commencerait par les revers de l’Atlas et du Sahel qui bordent la plaine. Des centres de population devaient être établis sur toute la longueur de l’une à l’autre ligne dans des positions élevées, salubres, ’pour que les colons pussent d’abord travailler dans des localités saines. Les cultures devaient ensuite être étendues graduellement dans l’intérieur de la plaine et l’envahir successivement en partant simultanément des deux revers opposés, de manière à se rencontrer au milieu, lorsque, plus tard, les travaux d’assainissement, poussés avec persévérance et activité, auraient rétabli la salubrité dans des lieux hù les maladies sévissent avec une si maligne instantanéité.

Dans cette vue, on devait créer, sur les versants de l’Atlas et du Sahel, des villages que relieraient entre eux des routes défendues de toute attaque sérieuse par des postes de gendarmerie et des enceintes, munis de ressources et des établissements nécessaires. Cette route de ceinture, en voie d’exécution en 1843, sur le revers méridional du Sahel, devait être étendue sur le revers septentrional de l’Atlas, en

divisant en trois sections principales de colonisation le pied de la chaîne atlantique qui enceint laMétidja de Test à i’ ouest .

La première section (est) commençait à la mer, au-delà de la Réghaia, vers l’embouchure de Boudouaou et aboutissait à Fancien camp d’Arba.

La seconde (centre) était comprise entre FArba et la coupure de la Chiffa.

La troisième (ouest) s’étendait de la Chiffa à Cherche!. R ne restait alors, pour compléter la colonisation et le peuplement des pourtours de la plaine, que les collines qui s’étendent au nord de Cherchel à Koléah.

Telle fut Fextention des bases posées par le gouvernement pour le développement immédiat de la colonisation dans la province d’Alger. Pour les autres provinces, tout était encore à l’état de projet ; mais, en cette circonstance, cette réserve pouvait dénoter le désir de faire quelque chose de stable. En effet, il s’agissait de commencer sérieusement quelque part et de ne pas éparpiller, sur tous les points, des ressources colonisatrices partout insuffisantes : dans la province d’Alger, on avait commencé, et c’était quelque chose. Le gouvernement s’était toujours montré si peu disposé à faire en Afrique une œuvre d’avenir, qu’on devait lui savoir gré même du peu qu’il faisait. Quant au gouverneur-général, il déployait, pour les travaux de la colonisation, la même activité que pour les opérations militaires, et, dans ■ l’un comme dans l’autre cas, il obtenait un succès égal. Il avak cependant à lutter contre des difficultés de plus d’un genre : le gouvernement abord qui, tout étonné d’avoir fait quelque chose pour le succès de la colonisation , semblait redouter qu’on fît trop ; les routines bureaucratiques ensuite, dont la morgue et Fincapacité notoires étaient plus que jamais acharnées 'à réglementer avant même qu’il y eût matière à réglement ; puis, les préjugés nationaux qui s’élevaient contre le gouvernement militaire, sans réfléchir que la situation toute exceptionnelle de l’Afrique française nécessitait, dans les premiers temps du moins, des moyens exceptionnels ; puis enfin, les violentes attaques d’une partie de la presse qui s’obstinait à ne voir

dans le général Bugeaud que l’homme du passé (1) Les trois premières difficultés étaient graves ; quant à la dernière, il nous convient d’autant moins de l’apprécier que, du point de vue élevé et impartial d’oü nous avons pris cette histoire, le passé d’un gouverneur en Afrique ne nous appartient pas; nous avons à examiner ce qu’il y a fait et non pas ce qu’il a fait ailleurs, blâmant ce -qui nous paraît mériter le blâme, et n’hésitant pas à louer ce qui nous semble digne d’éloge.

L’opinion publique en France accueillit avec un sentiment de fierté le résultat de la campagne de 1843 en Afrique. Les faits Cette fois lui avaient donné raison, et elle put jouir à son aise, du violent dépit de ces quelques hommes ennemis de la conquête qui, au prix de quelque grand désastre, auraient bien voulu, eux aussi, avoir raison. Quant au gouvernement, il honora l’armée d’Afrique dans la personne de ses chefs ; le général Bugeaud fut élevé à la dignité de maréchal de France; le duc d’Aumale fut promu au commandement de la province de Constantine : les généraux Lamoricière , et Changarnier furent élevés au grade de lieutenants-généraux.

Ce fut sous les auspices des succès militaires et administratifs de 1843, que s’ouvrit l’année 1844. Mais pour ne pas les paralyser, il était important de maintenir partout ce système d’occupation et de rayonnement permanents qui, sur tous les points, faisant acte de force et de volonté ferme, pouvait seul réparer en partie les pusillanimes et désastreuses incertitudes des années précédentes. Pendant ce temps, les efforts collectifs de l’armée poussaient avec activité les travaux préparatoires qui pouvaient hâter le développement de la colonisation. Des routes s’ouvraient, des ponts se jetaient, des marais s’assainissaient, des villages s’élevaient et se peuplaient sous la protection efficace des baïonnettes et des canons français. Le gouverneur-général s’occupait de tout, avait l’œil à

(1) Les organes des partis ardents avaient de graves griefs contre le général Bugeaud. Les républicains lui reprochaient les charges de la rue Transnonainlors des émeutes de 1832 ; les royalistes son gouvernement de Blayo pendant la captivité de la duchessse de Berry : tous son dévouement dynas^ tique.

tout; et s’il dépassait souvent ses instructions, si, plus soiw vent encore, il heurtait, soit les préjugés nationaux , soit les susceptibilités ministérielles en établissant le gouvernement du sabre là où le sabre seul pouvait assurer la sécurité, les faits se chargeaient de sa justification. L^opinion publique en France le blâmait parfois, mais lui gardait peu rancune. Quant aux colons de l’Algérie, il trouvait parmi eux plus de partisans que de détracteurs.

L’impulsion donnée dans la province d’Alger et le système constamment agressif qu’y avait adopté le gouverneur-général, rejaillissait sur les autres provinces, et partout l’armée attaquait pour ne pas être plus tard obligée de se défendre. Ainsi, par .exemple, la province de Constantine, au commencement de 1844, présentait, dans toute l’étendue du territoire voisin de son littoral, un état complet de soumission et de tranquillité. Mais dans le sud de la province, le kalifa d’Abd-el-Kader, Mohammed-Ségueïr, exerçait encore son autorité sur une grande partie du Zâb, particulièrement sur Biskara et Sidi-Okba. Entre le Zâb et le Tell, depuis Bouçada et Msila, jusqu’à Tebessa ; une partie des montagnes restait également, sinon en insurrection ouverte, du moins insoumise. L’ex-bey Ahmed y avait établi le foyer de ses menées.

Le duc d’Aumale, arrivé le 5 décembre 1843 à Gonstantine pour prendre le commandement de la province , s’occupa à la fois de l’organisation de cette contrée et d’un plan * de campagne contre les tribus à soumettre. Il consistait à établir un centre de ravitaillement à Betna, et à rayonner de là entre le Zâb et le Tell pour expulser les agents de l’Émir, chasser Âhmed-bey, réduire les tribus et établir le pouvoir de Ben-Ganah, Cheik-el-Arab, nommé par la France.

La colonne destinée à cette expédition partit vers les derniers jours de février. Le 4 mars elle atteignit Biskara, que le kalifa Mohammed-Segueïr avait évacuée depuis quelques jours et s’en empara.

Biskara, capitale de plusieurs villages groupés sur son territoire et désignés sous le nom de Zâb, est située sur la U*? sière du Sahara. C’était le lieu de halte et d’entrepôt pour

les caravanes du désert ; c’étaient là qu’elles apportaient chaque année des dattes, du tabac, des gommes, des résines, des plumes d’autruche, etc. Cette ville était un marché important, et, sous ce rapport, son occupation ne manquait ni d’apropos, ni d’utilité. On y organisa une compagnie d’indigènes pour agir de concert avec un faible détachement français qui' fut logé dans la Casbah, et la colonne expéditionnaire se dirigea successivement vers Sibi-Okba, Tebessa, Boucaïa, et poursuivit le cours de ses opérations. Elle se porta ensuite sur Djebel-Ouled-Sultan, montagne abrupte qui était devenue le refuge des malfaiteurs de cette province. L’ennemi fut atteint, battu, chassé après de grandes pertes. Le 1©^ mai, la colonne s’empare de Bir, position réputée inexpugnable. Quelques jours après Ahmed-bey atteint avec une partie de son escorte, ne peut échapper à la pousuite des Français que par la fuite, et après avoir abandonné ses richesses et ses bagages. A la suite de ce rapide succès, toutes les tribus du Belezma et de l’Oued-Sultan firent leurs soumission.

Mais pendant ce temps une sécurité fatale avait eu des tristes résultats à Biskara. Mohammed-Segueïr profitant de la faiblesse de la garnison qu’on y avait imprudemment laissée, établit des intelligences dans la ville qui lui fut livrée par trahison après le massacre d’une partie de la garnison, soit française, soit indigène. A cette nouvelle, le duc d’Aumale accourut avec cinq cents chevaux, força Mohammed-Segueïr à l’évacuer une seconde fois, ordonna la punition des Arabes qui s’étaient rendus coupables de trahison et d’assassinat, laissa cette fois une garnison de cinq cents hommes, et rentra à Constantine après avoir soumis les tribus d’entre le Zâb et le Tell, dont la plupart n’avaient encore subi le joug d’aucun des dominateurs antérieurs de l’Algérie : elles acceptèrent le commandement de quatre kaïds nommés par la France.

Dans l’ouest de la province, les résultats avaient été aussi favorables. Plusieurs chefs des montagnes de Bougie, des Righa, des Tedjioua, donnèrent, dès ce moment, des marques d’hommages et de soumission qui, depuis lors, n’ont été que peu ou point démenties. Dans la subdivision de Bone, le gé-

ncraî Randoii avait fait reconnaître la ligne frontière quî sépare l’Algérie de la régence de Tunis ; fait cesser dans le K aïdat l’anarchie des Hannencha, apaisé les différends entre les habitants de Tebessa et les tribus environnantes, et établi de nouvelles relations entre Bone et les contrés du Sud. Antérieurement déjà, en 1832 et 33, le général Monk-d’Uzer, par une politique à la fois ferme, conciliatrice et surtout juste, avait planté dans ces dernières contrées les jalons de bonnes et durables relations. Il est malheureux qu’on n’ait pas alors, et plus tard, toujours tenu compte de ces heureux essais.

Dans la province d’Alger, plus que partout, le système d’agression permanente était suivi avec une activité et une persévérance que les ménagements et les fautes antérieures avaient malheureusement alors rendu nécessaires. La question militaire était alors devenue une question de vie et de mort, et ce qui était possible lorsque les tribus arabes étaient réparties en communautés isolées, divisées par de vieilles rivalités, ne l’était plus lorsque la vaniteuse incapacité de ce qu’on appelle en France des hommes d’État, avait, par d’incroyables aberrations, laissé créer un centre à ces communautés isolées et tourner contre la France des haines qu’une politique moins molle , moins incertaine , moins imprévoyante aurait laissé s’user entre les tribus. Aussi, sous peine de perdre un à un les fruits de tant d’efforts, de tant de sacrifices, il fallait combattre et toujours combattre. Un milliard était dépensé, cent mille Français étaient morts en Afrique et , il se trouvait en France des hommes, toujours les mêmes, qui, toujours mus par les mêmes misérables passions, marchandaient encore pour l’Algérie les renforts et l’argent; certes, il y avait déjà alors pour eux, dans cette question, un texte honorable d’opposition : c’était de s’élever contre une malheureuse et nouvelle ordonnance du 15 avril 1844 qui, sous prétexte de re-^ constituer l’administration civile de l’Algérie, la peuplait plus que jamais d’employés au lieu de la peupler de colons; mais ces rigides économes de la fortune publique se contentaient de prendre, pour eux ou leurs protégés, les emplois lucratifs

et tonnaient contre le reste. Heureux accommodement qui mettait ainsi d’accord leur influence et leur conscience.

Heureusement le général Bugeaud, naturellement indocile et opiniâtre , tenait peu de compte des pusillanimes recommandations du ministère et moins encore de l’anti-patriotique phraséologie des éternels détracteurs de la conquête. J1 recueillait déjà les résultats de son système. Les tribus les plus voisines du Sahel, les Beni-Mouça, les Khecna, les Isser avaient, dès le commencement de 1844, intégralement acquitté l’impôt et s’étaient soumis à payer en argent le zekket au lieu de le payer en nature. C’était un précédent qui pouvait être d’un bon exemple pour d’autres tribus; mais pour cela il était important de ne laisser nulle part des noyaux d’hostilité. Puis Abd-el-Kader , malgré ses derniers revers, malgré l’affaiblissement de sa puissance, n’avait cessé ni ses intrigues ni ses menées. Ses émissaires parcouraient les tribus des Kabyles de l’Est, exaltaient leur vieille indépendance et leur persuadaient que les Français n’osaient les attaquer. Leurs marabouts colportaient, d’un village àl’autre, des prophéties menaçant leurs ennemis d’affreux malheurs , et ces peuplades guerrières aiguisaient \euYs\fl{ssili(i). Ben-Salem,kalifa d’ Abd-el-Kader, les excitait aussi par sa présence et ses paroles : « Fils des montagnes, leur disait-il, vous aviez un chef, « Mahhi-ed-Din, qui a longtemps combattu les chrétiens et « qui s’est vendu à eux. Il voudrait vous livrer à l’ennemi « comme des bêtes de somme en vous disant qu’Abd-el-Kader « est réfugié dans le désert. Il dit la chose qui n’est pas : « Abd-el-Kader n’attend que le jour de la grande lutte pour « reparaître plus grand et plus terrible que jamais. En at- « tendant, moi, son kalifa, j’ai été choisi pendant les jour- « nées de la poudre pour défendre votre nationalité qui n’a « jamais fléchi sous aucun maître : avec vous je combattrai « pour le tombeau de vos pères et le champ nourricier de

(1) Espèce de sabre qui se fabrique dans la petite ville de Flissah et d’une forme tout-à-fait singulière. C’est une arme très meurtrière dont la lame épaisse et large est terminée par une pointe de quelques pouces très effilée. Elle est très aiqiciie à manier.

(« vos enfants. Je le jure au nom du Prophète : je m’enseve- « lirai avec vous sous les ruines de vos villages incendiés,

« plutôt que de vous abandonner, plutôt que de vous voir « lâchement soumis à des chrétiens, à des ennemis de vos « frères et de votre religion. »

Ces paroles exaltaient le caractère guerrier des Kabyles qui ne demandaient qu’à combattre.

Le maréchal Bugeaud était informé de toutes ces intrigues : pour s’éviter les embarras que pourrait lui susciter une levée de boucliers, presque aux portes d’Alger, pour faire reconnaître aux Kabyles, non seulement la supériorité des Français mais encore leur volonté ferme de maintenir à tout prix la sécurité dans les riches vallées de la Metidja qui avoisinent leurs montagnes, il avait fait secrètement prendre des renseignements sûr la topographie des lieux, la force de ces tribus, leurs habitudes, leurs mœurs et leur constitution.

Dès qu’il fut fixé sur tous ces points, il ordonna en avant de la Maison-Carrée, la concentration d’un corps expéditionnaire de huit mille hommes environ. Il le divisa en trois colonnes. Deux bataillons du 3® léger et deux bataillons du 58®, formaient la colonne de droite, commandée parle général Gentil. Le général Korte commandait la colonne de gauche formée par le 48® de ligne et le bataillon de tirailleurs indigènes. Le maréchal devait marcher avec la colonne du centre qui réunissait deux bataillons du 26®, un bataillon de zouaves, un bataillon du 55© et deux cents chasseurs d’Afrique. Le colonel Smith commandait cette colonne. L’artillerie était dirigée par le chef d’escadron Liautey. Le corps expéditionnaire se mit en marche le 27 avril, et arriva le 29 sur les bords de l’ Oued-Corso ; il campa dans une belle clairière bordée de collines fleuries et dont le sol couvert d’une herbe grasse et abondante offrait l’aspect d’une riche et immense prairie.

Le maréchal Bugeaud, avant d’envahir la territoire des Kabyles et d’en venir aux cruelles nécessités de la dévastation, ne crut pas devoir négliger les voies de conciliation. Il leur adressa en conséquence la proclamation suivante :

a Habitants du Djerjerah, beaucoup d'entre vous ont été séduits par défaussés promesses et entraînés, malgré eux, dans une guerre qui leur devient de jour en jour plus préjudiciable et dont ils attendent impatiemment le terme. Je serai indulgent et bon envers ceux qui se repentiront avec franchise et sincérité; mais je me , montrerai intraitable et sans pitié pour ceux qui persévéreront dans la malveillance et la rébellion.

« Âbd-el-Kader a fait preuve de mauvaise foi et de trahison : je ne prendrai de repos qu’il ne soit ruiné et anéanti, dussé-je le poursuivre jusque dans les sables du désert. Vous avez eu à souffrir de ses exactions et de ses cruautés; plusieurs de vos tribus ont même refusé de reconnaître son autorité. Voici le moment de secouer le joug qu’il a prétendu vous imposer. Il a rompu vos relations commerciales, il a exigé de vous des amendes considérables. Et de quel droit? et à quel titre?

« Cultivez en paix vos terres , échangez vos produits : cette dernière situation ne vous semble-t-elle pas préférable à une guerre contre un peuple grand et puissant qui n’aurait qu’à vouloir pour vous détruire ?

« Il ne me serait pas difficile de parcourir vos plaines et de pénétrer dans vos montagnes, si vous m’y contraigniez par des démonstrations hostiles. Les défilés des Beni-Aïcha et les sentiers de Gherob ne sont pas inconnus aux Français. Rappelez-vous le combat de Drane : interrogez les Beni- Djiounad, ils vous en donneront des nouvelles. J’irai bien plus loin quand j’en prendrai la résolution. Malheur alors à vos troupeaux , à vos arbres , à vos champs , à vos habitations qui ont été préservées depuis trois ans? Mais s’il plaît à Dieu, il n’en sera pas ainsi : vousne'me réduirez pas à cette extrémité.

a J’ai d’autres intentions que Dieu m’a inspirées dans l’intérêt de tous; je vais en commencer l’exécution : j’ai déjà donné l’ordre à mes soldats de quitter le camp du Fondouk ; je ne veux pas vous révéler encore tous mes projets , l’avenir vous les fera connaître : c’est à vous de ne pas leur donnei* une fausse interprétation.

« Gardez-vous donc d’écouter des insinuations perfides et de concevoir des espérances dont le passé doit vous faire comprendre toute Fillusion. Vous voyez bien qu’Abd-el-Kader lui-même n’a pu résister davantage. Songez donc à vos véritables intérêts ; cessez de vous confier aux vaines paroles de Ben-Salem , qui vous conduit , comme des aveugles , à une ruine inévitable, et qui vous abandonnera quand il aura accumulé sur vos têtes tous les maux de la guerre.

« Ainsi ne soyez plus insensés et reconnaissez enfin le doigt de Dieu qui nous protège et nous a choisis entre toutes les nations pour vous délivrer du despotisme et de l’anarchie, et vous rendre heureux. Que son nom soit glorifié et béni. Adieu. »

Pendant que le maréchal Bugeaud attendait l’effet de sa proclamation , le corps expéditionnaire fut rejoint par un détachement d’indigènes auxiliaires : c’étaient six cents cavaliers des Beni-Djaad, des Beni-Selyman et des Aribs de Hamza, qu’amenait Mahi-ed-Din , kalifa du pays de Sebaou. Cette cavalerie défila devant la tente du maréchal. En tête marchaient trente musiciens, soufflant, les uns dans des cornes et des flûtes, les autres frappant avec une seule baguette sur des tamtams garnis d’étoffe rouge ; venait ensuite Mahi-ed-Din, portant par-dessus son haïk un burnous noir garni de houppes de soie écarlate , et précédé de trois drapeaux dont l’un était aux couleurs de la France. Puis s’avancaient , par quatre de front , les six cents cavaliers , portant, les uns, leur long fusil en bandouillère , les autres le tenant debout par la poignée, le canon en l’air, la crosse appuyée sur leur genou droit. Des mulets, chargés de ’o pro¬

visions, de fagots de broussaiHes pour les leux ae m nuit, fermaient la marche.

Pendant que l’armée regardait défiler cette cavalerie ; à l’autre extrémité du camp , parut une longue file d’Arabes , les uns portant à deux de longues perches où étaient embrochés des moutons rôtis tout entiers, d’autres d’immenses jattes pleines de kouskoussou , d’autres enfin conduisant des ^mulets chargés de grandes corbeilles où étaient des vo-

laîlles rôties^ des galettes, des oranges, des\figues, des jattes de lait. C était le kaïd des Krachenas qui venait apporter la diffa (1).

Ce spectacle avait quelque chose de naïf qui rappelait les temps antiques. D’une part ces cavaliers , enveloppés dans leurs haiks blancs, précédés par une musique sauvage’, dont la mélodie mélancolique et vibrante produisait sur les nerfs une sorte de sensation galvanique ; de l’autre, cette profusion de viandes et de provisions, préparées et offertes avec cette simplicité et cette abondance des premiers âges , reportaient l’imagination à ces pompes bibliques du désert lorsque les j)ères-rois (2) , avant de contracter une alliance , s’accordaient mutuellement l’hospitalité.

Le maréchal Bugeaud attendit un jour encore la réponse des tribus de Djerjera : il n’en vint aucune : il se porta en avant.

Bientôt l’armée quitta les vallées et les plaines pour gravir des montagnes rocheuses, par des sentiers de mouton, coupés de ravins tortueux, de fondrières béantes. Elle atteignit ainsi le col des Beni-Aïcha. C’était une longue gorge étroitement échancrée , creusée entre des hauteurs, dont les parois , couvertes de lentisques, d’oliviers sauvages, d’arbres épineux, de tiges buissonneuses, ressemblaient à un impénétrable hallïer, s’élevant perpendiculaire dans les airs. De l’une à l’autre , les arbres vermoulus par des siècles de vie , étendaient des branches mortes comme autant de bras qui interceptaient le passage : les cavaliers ne pouvaient avancer que couchés sur la selle de leurs; chevaux ; les fantassins ne marchaient qu’un à un. Enfin , après une marche longue et lente, à tra-

1) La diffa (hospitalité de la nuit). C’est une redevance en faveur du sultan ou du maître du pays que toute tribu soumise doit lui offrir quand il passe sur son territoire.

(2) Le nom ûi'Ahimelech^ un des premiers souverains dont il soit fait men^ tion, signifie en hébreu mon père-roi. Ce nom était commun à tous les chefs des tribus patriarcales. Cela seul explique cette profusion de rois dont il est fait mention dans les livres bibliques. La Genèse en compte cinq dans la seule vallée de Sodome. Josué en défit trente-un ; Adonibesc avoue en avoir fait périr soixante dix.

vers mille obstacles , on atteignit la verdoyante vallée de Fis-* ser où la vue d'une végétation luxueuse et riante fit oublier aux soldats toutes leurs fatigues. L’armée campa sur la rive gauche du fleuve.

Là , se présentèrent plusieurs députations. Les kaïds des Issers viennent offrir la diffa. Les chefs kabyles des Guechetoulas, des Nezeliouas, des Beni-Kalfoun , vinrent se porter garants de la neutralité de leurs tribus si l’on voulait épargner leurs villages , ce qui fut accordé. Mais on apprit en même temps que les Kabyles se préparaient à une défense désespérée.

Cette nouvelle était d’autant plus fâcheuse que les dixneuf fractions des Flissahs peuvent mettre plus de vingt mille hommes sous les armes , et que le pays où on allait s’aventurer était presque inconnu et aussi défavorablement accidenté que possible pour une guerre d’invasion.

Pour surcroît de malheur, le temps qui jusqu’alors avait été sec et serein se mit à la pluie. Des orages violents et continus, rares dans cette saison, vinrent détremper les terres sur lesquelles campait l’armée ; en peu d’heures, le camp fut converti en marécages ; le sol des bivouacs n’était que des flaques d’eau bourbeuse ; les hommes ni les chevaux ne pouvaient plus se coucher ; un vent glacial faisait grelotter les soldats qui ne pouvaient plus même s’abriter sous les tentes battues par un vent violent dont les longues raffales arrachaient tout en tourbillonnant. L’isser croissait à vue d’œil et roulait en mugissant ses eaux torrentueuses : il menaçait d’un débordement et de barrer le passage à l’armée en inondant les champs marécageux qui s’étendaient au-delà sur de vastes espaces. Il était peu prudent de s’exposer, en restant dans ce lieu, à être bloqué par les eaux ; un pont fut jeté sur Tisser dans l’endroit le plus guéable, et l’armée se mit en marche par ce temps horrible et parvint, après des fatigues inouies, au pied du Bardj-Menaïel, petit fort carré, alors abandonné et autrefois habité par un kaid turc et une petite garnison chargée de prélever les redevances imposées aux Kabyles qui voulaient fréquenter les marchés d’Alger ou ensemencer la plaine. Un

vaste camp fut tracé sur les plateaux, et le maréchal fixa ce lieu pour être son point de ravitaillement.

Pendant ce temps, les Kabyles, à quelques lieues de là, s’étaient rassemblés au marabout de Timezerit pour discuter en assemblée générale sur la grande question du moment. Les tribus kabyles sont divisées par fractions liées par une sorte d’association républicaine. Dans les circonstances importantes où il s’agit, soit d’une guerre, soit de tout autre objet d’intérêt général, les membres de ces petites républiques se convoquent en congrès populaire (Djemaa). Là, chacun a le droit de parler à son tour et de dire son avis. Mais l’opinion du marabout le plus influent est presque toujours celle qui l’emporte : il se trouve ainsi de fait le régulateur suprême de la tribu.

Dans l’assemblée qui eut lieu à Timezerit, le mai, il régnait une grande incertitude : les chefs et les riches, craignant la dévastation dont ils allaient être victimes, étaient disposés à entrer en accommodement avec les Français ; mais le peuple demandait la guerre à grands cris : les femmes surtout, fanatisées par les marabouts, disaient hautement que ceux qui ne voulaient pas se battre n’avaient qu’à leur donner leurs fusils et leurs flissifis et qu’elles sauraient s’en servir contre des chiens de chrétiens, La question de la guerre était dès-lors à peu près résolue, lorsqu’un des marabouts les plus vénérés parmi les Flissahs, Sid-el-Djoudi, se leva et porta, par le discours suivant, l’exaltation de cette multitude au point le plus extrême.

« Guerriers de la montagne, auriez-vous dégénéré? Vos c( pères sont morts sans avoir jamais vu un ennemi sur le sol « de l’indépendance : vos fils en diront-ils autant de vous? « Non, de vous ils diront : « Ils ont laissé fouler les ossements « de leurs pères par des chiens de chrétiens ; ils ont laissé c( insulter leurs femmes par des chiens de chrétiens ; ils ont c( laissé arracher par des chiens de chrétiens l’arbre qu’avait G planté leur père, renverser la cabane qu’il avait bâtie, et G ils vous maudiront alors. » — « Non, non, s’écrièrent des G milliers de voix en brandissant leurs armes, plutôt la mort 1»

<r — « Oui', reprit lé marabout, plutôt la mort! car le Pro- « phète a écrit : Le glaive est la clef du ciel et de L enfer ! « Une goutte de sang versé pour la cause d'Allah, une nuit a passée sous les armes, seront plus comptées que deux mois « de jeûnes et de prières. Au jour du jugement, les blessai sures de celui qui périra dans une bataille seront éclatantes « comme le vermillon, parfumées comme t ambre. Des ailes a d'anges et de chérubins remplaceront les membres qu'il « aura perdus. îl aura des houris toujours jeunes, des déa sirs sans cesse renaissants, et habitera une contrée déli- « cieuse où les corps ne donneront point d'ombre. Il a écrit « aussi : Cest un acte agréable à Dieu d'ôter la vie à un t( infidèle. Il a écrit encore : Le lâche ne passera pas le pont « aigu et sera précipité dans l'abîme. Guerriers de la mon- « tagne, il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son « prophète : ce qui est écrit, est écrit. Mais tel ne peut être a le sort du guerrier de la montagne : du guerrier de la mon-

tagne qui est fier et invincible. »

Ces derniers mots furent accueillis par un trépignement universel qui dénotait avec quelle habileté le marabout faisait mouvoir une à une toutes les fibres sensibles de ces hommes. — « Oui, reprit-il, le guerrier de la montagne est le plus va- « Jeureux et le plus invincible du Maghreb : ce n’est pas lui « qui reculera deyant des chiens de chrétiens que Dieu vient « enfin lui livrer. Voyez ces orages incessants dans une saison « où ils sont si rares. Ce sont les éléments qui se liguent contre « eux : c’est la voix du ciel qui se déclare pour vous. Eh bien ! « volez au-devant d’eux et portez le ravage dans leurs rangs, ;« comme l’oujagan qui voie sur les ailes d’un tourbillon; « brandissez votre flissili à la lame pesante, ajustez votre long « fusil au bois incrusté de corail, et après la journée de la « poudre, vous reviendrez dans votre gourbie avec des têtes « d’infidèles vaincus, pendantes à la selle de votre léger

coursier. »

Ce discours électrisa l’assemblée entière qui se sépara en poussant le cri de guerre. Les femmes, les enfants, les richesses furent mis en sûreté dans des cavernes presqu'inac-

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cessibles, et deux jours après, le 4 mai, le corps expéditionnaire français put compter trois armées devant lui. Ben-Salem, avec la première, occupait les hauteurs de Timezerit ; Ben-Kassemou-Kassi campait avec la seconde chez les Amerouas ; El- Djoudi couvrait avec la troisième les pentes de la vallée de rOued-el-Ksab. En même temps, sur plusieurs points de l’horizon, on voyait de longues colonnes de fumée monter perpendiculaires vers le ciel, ce qui indiquait que ces belliqueuses peuplades, sacrifiant ainsi elles-mêmes tout ce qu’elles croyaient pouvoir être de quelqu’utilité pour les Français, étaient décidées à une résistance désespérée.

Cependant les orages des journées précédentes recommençaient chaque jour avec la même furie ; la bise était glaciale ; des pluies torrentielles éteignaient, la nuit, les feux des bivouacs; les soldats se réveillaient au milieu de flaques de boue; les chevaux ne pouvaient plus paître l’herbe inondée; les vivres étaient avariés ; le dénuement le plus complet menaçait l’armée française. Battre en retraite devant une armée de vingt mille Kabyles, c’était s’exposer aux chances les plus terribles ; tous les nids d’aigles des montagnes qu’on avait à traverser se seraient convertis en autant de citadelles où un ennemi intrépide et audacieux se serait posté pour disputer le passage à des soldats épuisés. Le maréchal ne put s’y résoudre. Il laissa à la garde du camp deBordj-Menaïel le général Gentil avec la colonne de droite, deux bataillons et la cavalerie régulière, et se porta en avant avec le reste de ses troupes, en se dirigeant vers le nord par le pays des Issers. La marche était lente et pénible sur un terrain boueux et glissant, sous une pluie glacée que le vent fouettait au visage des soldats. On atteignit cependant l’Oued-Nissa, ordinairement si calme et clapotant alors comme une mer houleuse. On ne put le passer qu’en faisant la chaîne : pour ne pas perdre pied, les soldats se tenaient sous les bras; enfin, après une autre journée de marche aussi pénible, l’armée arriva à Dellys que le gouverneur-général avait fait occuper pour avoir un point de ravitaillement rapproché du centre des opérations.

Dçllys, où on ne comptait alors qu’une centaine de mai-

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sons en briques, groupées par huit ou dix, était une petite bourgade à peine défendue par une mauvaise chemise en pisé à moitié écroulée. Le sol et les hauteurs voisines sont couverts de ruines, antique débris d’un grand poste militaire romain. On y voit encore au nord-ouest les vestiges d’une porte flanquée de tours, dont le temps n’a pu user les assises et, sur un mamelon qui la domine, des débris de ces constructions cyclopéennes comme en faisaient les Romains. La position de Dellys présente de grands avantages; c’est le marché naturel où toutes les peuplades kabyles du Jurjura , doivent avec le temps, rendre les produits de leurs montagnes et acheter les objets dont ils ont besoir. Cette ville ne présente du reste qu’un fort mauvais mouillage ; abrité des vents du nord et de l’ouest, il est en prise à tous les vents du côté de l’est ; il est cependant très accessible aux navires pendant la belle saison : des travaux assez importants ont été exécutés à Dellys depuis l’occupation.

La pointe du^ corps expéditionnaire sur Dellys avait eu pour but de ramener à Bordj-Menaïel un convoi de vingt-cinq jours de vivres, de la poudre, des fusils de rechange et des projectiles qui y avaient été apportés d’Alger par les bricks de guerre Y Euphrate et le Vautour, Après l’avoir débarqué, la colonne remonta lentement l’Oued-Nessa pour rentrer au camp de Bordj-Menaïel.

Après quelques heures, le maréchal s^aperçut que sa marche était surveillée, et que derrière le rideau des collines qui bordaient la vallée qu’il suivait, les Kabyles épiaient tous ses mouvements, décidés probablement à profiter de l’embarras du convoi, pour l’attaquer au passage de l’Oued-Nessa. Peu à peu en effet, les crêtes se couvrirent de Kabyles à cheval, et une masse de quatre à cinq cents se posta devant la colonne française. Le général Bugeaud se disposa immédiatement à prendre l’offensive. Pendant que le convoi qui avait atteint le gué passait sur la rive gauche de l’Oued-Nessa, il massa trois bataillons sur la rive droite pour le couvrir, et organisa une colonne d’attaque qui devait débusquer l’ennemi de toutes les hauteurs. Un premier coup d’obusier donna le signal. En

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moins d’une heure, les Kabyles débusqués de plateau en plateau, se rejetèrent dans la vallée de Taourgha : le général Bugeaud fit immédiatement faire tête de colonne à droite et plongea au pas de charge dans cette vallée qui, fermée au sud par des pentes escarpées, se creusait en arc de cercle, dont le sommet et les extrémités étaient couronnés par quatre villages appartenant à la tribu des Amraouas formant une ligne de bataille qui semblait menacer d’une longue résistance. En avant et sur toute la ligne, était un rassemblement de huit à dix mille hommes, dont les cris sauvages et les feux roulants de mousqueterie, quoique hors de portée, défiaient la colonne française. L’attaque se fit simultanément sur tous les points. Un bataillon du 48e et les tirailleurs indigènes furent lancés de front contre le village qui couronnait le sommet de l’arc de cercle. Le goum de la cavalerie auxiliaire de Mohi-en-din chargea ventre à terre la gauche de l’ennemi, ei, du premier choc la coupa en deux. Trois compagnies du bataillon d’élite et armées de grosses carabines, y furent envoyées au pas de course pour empêcher les tronçons de se rallier ; mais s’étant embourbées dans un profond marais , elles furent un instant compromises. Les Kabyles s’y portèrent en foule ; l’attaque se concentra sur ce point. Des secours arrivés à propos dégagèrent les bataillons compromis, et chargèrent les Kabyles qui s’y étaient agglomérés en masses confuses. Attaqués avec impétuosité, ces derniers gagnèrent les hauteurs, fuyant de plateau en plateau. Debout sur les étriers, faisant feu sans s’arrêter, ces cavaliers sur leurs chevaux lancés à toute bride à travers des fondrières et des précipices, avec leur burnous blanc relevé sur les épaules et dont les pans flottaient au vent, avaient quelque chose de féerique. Le goum auxiliaire les poursuivait sans relâche ; les bataillons français étaient plus acharnés encore, tous les villages attaqués à la baïonnettes sous un feu terrible de mousqueterie tombent un à un : les Kabyles précipités dans des ravins se laissent écraser plutôt que de se rendre. A trois heures de l’après-midi, les sentiers, les ravins, les vergers étaient couverts de cadavres des Kabyles, et les villages livrés aux flammes. Les Françms n’avaient fait qu’une

perte insignifiante. Le général Bugeaud fit relâcher quelques prisonniers qu’on avait faits, et le lendemain les Flissalis, à qui ils rapportèrent les détails de la défaite des Amraouas, envoyèrent des parlementaires. On était alors sur la lisière de leur territoire.

Ces négociations n’eurent cependant aucun résultat : pendant qu’on parlementait, Ben-Salem avait fait incendier les villages des Flissalis par ses réguliers, en répandant le bruit que les spahis étaient les auteurs de cette dévastation. En môme temps le fanatique Sicli-el-Djoudi amenait les contingents de dix“neuf tribus : les négociations furent rompues.

L’armée française était alors sur les bords de l’Oued-Sebaou, dans la petite plaine de Tamdahit. Elle y fut rejointe par le général Gentil, qui avait amené sa colonne, après avoir laissé un bataillon à la garde du camp de Bardj-Menaïel.

Devant elle s’élevait un immense rideau de granit, sillonné de ravins sans nombre et couvert d’une verdure sombre d’où des villages blancs se détachaient ça et là sur les crêtes des plateaux, comme des voiles de navire sur la cime des vagues de la mer. Derrière les massifs qui se tordaient en spirale autour des rochers, on démêlait des arêtes principales qui liaient les plateaux entre eux. Au centre seulement une large coupure, au fond de laquelle l’Oued-Sebaou avait creusé son lit, débouchait dans la vallée de l’Oued-el-Ksab. Sur les crêtes étaient des rassemblements de Kabyles ; dans les fourrés des vedettes.

C’était le territoire de la tribu des Flissalis. La position qu’occupait l’ennemi était formidable. Son centre formé par les contingents alliés, occupait une grande crête couverte, sur tous les points abordables, par des redans en pierre sèche pour les tirailleurs et, protégée dans tout son parcours, par un profond ravin, obstrué par de grands ressauts et coupé par des hachures. Les dix-neuf fractions de la tribu des Flissalis étaient échelonnées à droite et à gauche, sur les crêtes inférieures qui s’appuyaient sur des montagnes d’un abord affreusement escarpé.

Après avoir fait pousser quelques reconnaissance, le géné-

ral Bugeaud arrêta son plan d’attaque. A la faveur de la nuit, la principale colonne d’attaque en gravissant une arête qui se ! reliait à la crête supérieure, devait se porter au sommet de , l’angle rentrant qui formait la ligne de bataille des Kabyles et J al couper. Pendant ce temps le général Korte, contournant ; les montagnes avec sa cavalerie, devait atteindre l’issue de la I coupure où coulait l’Oued-Sebaou, fermao ainsi le passage de I la rivière, seule ligne de retraite, et sabrer les fuyards que les colonnes de droite et de gauche devaient rejeter sur ce point en les débusquant de crête en crête. Chaque soldat reçut du biscuit pour deux jours, deux rations de viande, une provision de cartouches, et on partit à onze heures du soir. Il était rigoureusement ordonné d’observer le plus profond silence. Le général Bugeaud prit le commandement de la colonne avec les tirailleurs indigènes, deux bataillons du 3® léger, deux du 26®, deux du 48®, cent cavaliers français et arabes et trois obusiers.

Cette marche de nuit au milieu d’une brume pâle qui s’élevait du sol encore humide de la pluie de la veille , d’un silence qui n’était interrompu que par le bruit des pas des soldats et le frôlement des broussailles foulées par leur passage, dans un terrain tantôt pierreux, tantôt couvert d’herbes glissantes, ou de ronces, ou d’éboulements de granit qu’on ne pouvait éviter qu’en décrivant mille sinuosités; ces chaumières qu’on voyait çà et là éparses au-delà des ravins, toutes silencieuses, sans même qu’on entendît la voix des chiens nombreux qui les gardent ordinairement si bien ; le caractère et les habitudes de l’ennemi à qui on avait affaire : tout cela, solitude ou silence, était effrayant. Chacun prêtait l’oreille avec inquiétude aux moindres frémissements qui s’agitaient dans l’ombre ; et cependant aucun de ceux qui étaient là ne craignaient la mort : ils l’avaient donnée ou défiée dans maints combats ; mais il y avait dans ce silence et cette solitude quelque chose qui serrait le cœur.

Plus on avançait, plus les ravins se creusaient, plus la marche devenait difficile ; tantôt c’étaient des pentes raides que les chevaux pouvaient à peine gravir; d’autres fois de

sombres défilés bordés de cactus et d’agaves, dont chaque touffe pouvait cacher un ennemi invisible ; puis des fondrières, des précipices, des ressauts infranchissables qu’il fallait tourner : les difficultés semblaient augmenter en raison de l’ascension, et la crête qu’on escaladait, n’avait pas moins de huit cents mètres de hauteur.

Tout-à-coup une fusillade se fait entendre à l’avant-garde. Au silence observé jusqu’alors, succède le cliquetis des armes, les voix de commandement, dont les sons se répètent sur toute cette longue ligne de fer qui se tordait comme un serpent aux flancs de la montagne : sur tout le pourtour de l’arc de cercle dont on gravissait le centre, les Kabyles déchargent leurs armes en poussant leur cri de guerre pour prouver qu’ils sont partout en mesure d’opposer une vive résistance. Quelques bataillons volent au pas de charge au secours de l’avantgarde engagée : ils recueillent quelques morts et quelques blessés, et trouvent l’avant-garde logée dans le village d’Ouarezeddin , dont les zouaves et les chasseurs d’Orléans ont tué les défenseurs, massacré les habitants. Le jour commençait à poindre alors ; des masses d’ennemis apparaissent de toutes parts. Un énorme rassemblement de Kabyles tombe sur la droite française et retarde le mouvement de progression qui consistait à couper en deux la ligne ennemie, la déborder par sa droite, s’emparer des points culminants et rejeter les Kabyles dans la coupure de l’Oued-Sebaou où les attendait la cavalerie du général Korte. Cette manœuvre hardie ne pouvait avoir qu’un douteux résultat si l’action se prolongeant sur la droite française, le front d’attaque se trouvait ainsi changé. Pour ne pas en perdre le fruit, le général Bugeaud détache le 48® et un escadron de cavalerie pour appuyer la droite et lancer deux bataillons des zouaves vers le sommet de l’arc de cercle contre des masses de Kabyles qui s’y maintenaient ; il les fait en même temps tourner par quelques compagnies et les sapeurs d’avant-garde. Ces divers mouvements eurent un plein succès ; la droite fut dégagée, la ligne ennemie coupée et toutes les hauteurs emportées à la baïonnette^ malgré un feu terrible de mousqueterie.

Comme TaVait pfévn le général Bugeaud, l’ennemi se voyant débordé, prit Fépouvante et se précipita dans le plus grand désordre vers la vallée de l’Oued-el-Ksab où il aurait été complètement écrasé, si le général Korte, avec sa cavalerie, entraîné par les difficultés du sol, dans des ravins inextricables ou arrêté par les marécages de FOued-Sebaou, avait pu arriver à temps.

Le centre et la gauche de l’ennemi étaient enfouis et en pleine déroute; mais sur leur droite, aux pentes sud de la montagne des Flissahs, les Kabyles affluaient de tous les points pour défendre quelques villages d’un accès très difficile. Les zouaves, le bataillon d’élite, les tirailleurs indignés furent lancés sur ce point et refoulèrent Fennçmi après une résistance des plus énergiques.

On se battait depuis longtemps : les Kabyles partout repoussés, fuyant dans toutes les directions, parvenaient toujours à se rallier et revenaient à la charge avec un incroyable acharnement. Au milieu de ces gorges, de ces ravins, de ces fondrières, de ces précipices, la cavalerie lancée contre eux à fond de train, forcée par les difficultés du sol à des sinuosités sans fin, parvenait rarement à les joindre ; puis au moindre mouvement de retraite on les voyait revenir.

Tout paraissait cependant terminé, lorsque, vers le soir, on vit arriver, par les pentes du Djergerah, un gros contingent de trois mille hommes environ qui n’avaient pas pris part à J la lutte. Enhardis par l’arrivée de ce renfort, les Kabyles se rallient sur plusieurs points et reviennent à la charge ; mais encore une fois ils furent partout repoussés avec de grandes pertes. Après quatorze heures de lutte, l’armée française put prendre un peu de repos, Elleavaità regretter cinquante morts et une centaine de blessés. L’ennemi, sur la ligne de bataille qui était de plus de deux lieues, avait laissé plus de mille cadavres ; ce qui suppose une perte bien plus considérable par l’habitude où sont ces peuplades d’emporter leurs morts dans leur fuite, soit à l’aide de crochets qu’ils lancent, en courant, sur le cadavre, soit autrement : plus de quarante villages avaient été incendiés et pillés. Là, le massacre avait été hor-

rible : hommes, femmes, enfants, tous s’étaient fait tuerjüs* qu’au dernier avant d’abandonnner le foyer de leurs pères ; là, c’était un vieillard qui s’était laissé clouer sur le seuil de la porte de sa cabane en en défendant l’entrée; plus loin, une jeune et belle fille gisant à côté d’un vieux cadavre et tenant encore , dans sa main crispée par la mort , le fusil avec lequel elle avait abattu le meurtrier de son père. Des langues de feu, alimentées par l’huile dont les Kabyles ont de grandes provisions, et qui s’était répandue partout lors^ que la chaleur eût fait éclater les jarres qui la contenaient, atteignaient peu à peu tous ces cadavres et répandaient dans l’air une odeur repoussante et une vapeur de sang qui s’élevait comme une dernière protestation de ces malheureux contre les terribles nécessités de la guerre.

Celte victoire d’Ouarezzedin eut un succès inespéré. Un des plus farouches et des plus infatigables ennemis des Français, Ben-Zamoun, chef de la grande tribu des Flissahs, se présenta, accompagné des principaux kaïds, au bivouac de Sidi-Âli-Bounêm, demanda la paix et, en signe de soumission à la France, reçut, au milieu de ses montagnes, le burnous d’investiture. Voici comment rapporte l’entretien , qui eut lieu entre le maréchal et lui un témoin digne de foi (1).

a — Que veux-tu? lui dit le maréchal.

« — La fin des maux que tu nous a causés.

c< — M’apportes-tu la soumission des tribus qui combattaient?

a — Elles demandent la paix.

« — Elles ne l’obtiendront qu’à la condition d’une soumission complète et sans délai. Pourquoi, après ma victoire de Taourgha, vous êtes-vous obstinés à lutter contre moi? Je vous avais invités, dans votre intérêt, à chasser de votre paysBen- Salem,le partisan d’Abd-el-Kader que j’ai juré de poursuivre jusqu’à la dernière extrémité. Je vous offrais l’alliance et la protection de la France pour prix d’une loyale soumission à

(DP. Christian. — Souvenirs du maréchal Bugeaud

son autorité ; pourquoi avez-vous préféré les maux de la guerre à mes bonnes intentions?

a — La paix, répondit Ben-Zanioun, était pour vous et pour nous le parti le plus avantageux, et je la désirais moimême sincèrement, car la victoire est partout avec toi et nous savions depuis longtemps que rien ne peut te résister. Mais il y a, dans nos montagnes, des marabouts dont l’influence domine le peuple plus sûrement que la voix de ses chefs. Nos alliés du Djerjerah sont aussi des hommes sauvages qui ne connaissent que la guerre et qui méprisent la mort ; ils nous menaçaient du pillage si nous laissions les Français pénétrer sans combat sur notre territoire. Nos femmes elles-mêmes nous reprochaient la faiblesse de vouloir nous soumettre avant d’avoir été vaincus. Aujourd’hui même, après la grande journée de poudre qui nous a coûté tant de pertes, nous ne sommes pas sans ressources pour lutter contre toi. Toutes les montagnes d’alentour sont remplies de guerriers qui ne se rendraient pas, si je les appelais à verser tout le sang qui nous reste pour le salut de notre indépendance. Mais Ben-Salem, qui nous avait fait croire qu’Abd-el-Kader viendrait à notre aide avec une grande armée, Ben-Salem nous a lâchement abandonnés au commencement de la bataille. Quand il a su que tu conduisais toi-même les Français à l’assaut de nos crêtes que nous jugions inaccessibles, il a fui avec ses trésors. Maintenant les Flissahs le méprisent et le maudisent ; il ne trouvera plus d’asile dans leur pays. Tu es le plus fort : Dieu l’a voulu ainsi ; accepte donc notre soumission.

« — Je suis le plus fort, mais vous êtes tous de nobles et courageux adversaires, répondit le maréchal ; cette journée de poudre doit cimenter entre nous une estime récipropre, et la paix n’en sera que plus solide. Voici mes conditions : Tu renverras sur-le-champ tous tes alliés dans leur pays ; tu recevras de moi l’investiture en qualité de kalifa de la France ; tu t’engageras à faire payer régulièrement l’impôt; tu ouvriras ton territoire aux échanges du commerce et tu en protégeras la sécurité.

« — Je ferai tout cela, reprit Ben-Zamoun. »

m ALGÉRIE.

Le lendemain eut lieu l’investiture. Ren-Zamouh , avec une solennité toute militaire, fut proclamé kalifa des Flissahs; il reçut les insignes de sa dignité : un burnous rouge à franges d’or, un sabre de ’prix et un fusil garni d’argent dans un étui de velours cramoisi. On lui adjoignit, avec le titre d’agha, un de ses parents fort respecté dans le pays. Six coups de canon et une décharge générale de toutes les armes clôturèrent cette cérémonie et annoncèrent la cessation des hostilités aux populations voisines. Cette salve, qui est le signal de la paix, est nommée, parles Kabyles, taraka.

Le 30 mai , après une campagne d’un mois, le corps expéditionnaire rentra à Alger.

Sur un autre point de la province d’Alger, le général Marey avait conduit avec autant d’habileté que de succès une autre expédition. Il était parti de Médéah vers la mi-mai et s’était dirigé au sud , vers le petit désert , pour faire reconnaître aux tribus qui l’habitent la domination de la France. A peine le corps expéditionnaire fut-il arrivé à Taguin et à Tadjmout, que le marabout Tedjini envoya, d’Aïn-Madi, sa soumission. La colonne arriva à El-Aghouat le 25 mai, l’occupa et installa dans son commandement le kalifa Ahmetben-Salem, qui fut immédiatement, et sans opposition, reconnu par les chefs secondaires (1). Il s’avança jusqu’au-

1) Nous trouvons dans une intéressante notice sur le Sud de l’Algérie, publiée par M. Berbrugger, une anecdote sur le Kaïd d’El-Aghouat, qui présente un tableau de mœurs que les lecteurs nous sauront gré de reproduire. « Le Kaïd, dit l’auteur, m’avait donné l’hospitalité dans sa propre tente et je n’étais séparé de ses femmes que par une tapisserie au-dessus de laquelle se montraient, de temps à autre, des visages féminins curieux de voir comment était fait un zoumi (chrétien). Au reste, le Kaïd, bien loin d’attacher de l’importance à me cacher son harem, fit venir une de ces dames pour me montrer de quelle façon le tour de ses paupières était noirci de gohhol, me demandant 'à chez nous le beau sexe usait de semblables enjolivements. Je lui répondis que les Françaises ne se teignaient pas les cheveux ni les paupières, ni les mains, ni les pieds, ce qui parut beaucoup le surprendre. Il me demanda ensuite si j’étais marié, et, sur ma réponse affirmative, voulut savoir combien j’avais de femmes. « Une seule, » lui dis-je, et j’ajoutai que nos lois ne permetlaient pas qu’on en eût plus d’une légitime à la fois. IJ trouva fort absurde

ALGÉRIE. i71

delà (TEl-Aghouat, à cent vingt lieues au sud d’Alger, et rentra ensuite à Médéah en traversant tout un pays soumis aux armes françaises , sans qu’un seul coup de fusil fût tiré pendant cette longue expédition. Un tel résultat était une réponse suffisante à ces hommes qui , sous de vains prétextes d’économie, s’élevant constamment contre l’effectif de l’armée d’Afrique , y avaient, pendant plus de douze ans , généralisé la guerre r,

que le divorce nous fût interdit, et s’étonna beaucoup de ce que nous ne donnions pas de coups de bâton à nos femmes.

— Mais, s’écria-t-il, quand tes femmes se disputent par jalousie ou pour dominer à la maison, comment fais-tu?

— Je t’ai déjà dit que je n’ai qu’une femme, lui répondis-je.

— Ah! c’est vrai, dit-il; va, je te réponds que si tu en avais seulement deux dans la même chambre, tu serais obligé, de temps en temps, d’avoir recours au melreug (bâton), et de les bien rosser pour avoir la paix. »

i HAPlTliE XIV,

Abd-el-Kader chez les Riffains : ses intrigues : ses projets ambitieux. — Concentration de troupes marocaines à Ouchda. — Attaque du camp français.

— Conférence de Mouïla. — Attaque perfide des Marocains ; leur défaite.

— Prise d’Ouchda.— Bombardement de Tanger.— - Bataille d’Isiy.— Prise de Mogador.-— Négociations : part qu y prend l’Angleterre. — Faible condescendance du ministère français. — Convention de Tanger. — Premier raité de Lella Maghnia.

Oans la province d’Oran , des évènements plus importants se préparaient. Depuis longtemps , dans le but d’assurer de ce côté l’inviolabilité de la frontière algérienne, le consul de France à Tanger avait adressé, à l’empereur de Maroc, de vives réclamations auxquelles il n’avait été répondu que par des dénégations et des réponses évasives. Il avait demandé, en outre, qu’ Abd-el-Kader, qui, dès la fin de 1843, s’était réfugié sur les terres du Maroc , fut interné dans l’intérieur de l’empire avec sa famille et ses adhérents , pour y être soumis à une surveillance qui le mît hors d’état de continuer ses intrigues et de réaliser son espoir de parvenir à troubler l’Algérie.

Cette dernière demande était peu réfléchie. En effet, après la destruction de sa smala, Abd-el-Kader s’était jeté en armes dans une province du Maroc , le Riff , où rautorité de i’em-

pereur Âbd-er-Rhaman est à peine reconnue. Il était , dès lors, à peu près impossible à ce dernier de satisfaire aux justes réclamations de la France. Aussi, aucune solution favorable ne fut obtenue à ce sujet. Le général Bugeaud , dans la crainte de voir l’influence d’Abd-el-Kader peser sur les tribus plus ou moins soumises de la province d’Oran, et principalement sur les tribus limitrophes du Maroc , renforça sur ce point les moyens d’action en établissant un camp à Lella- Maghnia, en face d’Ouchda.

Pendant ce temps, Abd-el-Kader avait agi avec une habileté peu commune. Les Riffains, chez qui il s’était réfugié, sont les plus farouches habitants de ces parages. En eux s’est perpétué, presque sans modification, le caractère indomptable et féroce de l’ancien Berbère dont ils sont issus. Retranchés sur des montagnes inaccessibles d’où ils bravent impunément l’autorité du schérifî, ils n’en descendent que pour se livrer à des actes de violence, de rapine, de pillage, tout ce qui constitue la vie de bandit : leur industrie se borne à élever quelques maigres troupeaux et à fabriquer de longs poignards dont ils savent faire un terrible usage. Nul, ni chrétien, ni maure, n’ose s’aventurer dans leurs montagnes inhospitalières. Dans leurs douairs nomades, toujours situés sur les plus âpres ravines des monts, ils ne reconnaissent guère que l’autorité de leurs seigneurs héréditaires [amzarghis) ou de leurs anciens [arngaris]. Ils sont grands chasseurs. A leurs cheveux blonds, on les prendrait plutôt pour des Européens du Nord que pour des Africains : leur taille est moyenne ; mais leurs formes sont athlétiques : leur regard est assez franc et ouvert ; mais dans les moments de colère, il contracte une effrayante expression de férocité.

Abd-el-Kader, avec son titre de marabout, avait eu peu de peine à acquérir de l’influence sur ces sauvages tribus. Après s’être assuré leur appui, il envoya deux émissaires à Abd-el- Rhaman pour demander, en sa faveur, le kalifat de la province de Riff : deux autres émissaires, envoyés à Gibraltar, devaient solliciter le gouverneur, l’amiral Wilson, d’appuyer sa demande à la cour de Maroc. L’Angleterre saisit avec avi-

dité cette occasion de relever ce chef de parti abattu et de créer à la France de nouveaux embarras. L'empereur était d'autant moins disposé de céder à la demande d’Abd-el- Kader que ce dernier, en attendant son consentement, avait pris possession de sa charge et en exerçait les droits : ce n'était dès-lors que la ratification d’une usurpation qui lui était demandée. Il sentit tout ce qu'avait de honteux et de dangereux pour lui la consécration d’un tel fait, et il était prêt à refuser, lorsque l’amiral Wilson arriva à Tanger. Il ouvrit immédiatement des conférences à ce sujet avec le gouvernement marocain, et au moment où le ministère français se glorifiait, dans un discours de la couronne, de V entente cordiale qui existait entre la France et l’Angleterre, un gouverneur anglais promettait, de la part de son gouvernement, à l'empereur de Maroc, un secours efficace et un appui certain, s’il voulait relever la puissance du plus infatigable ennemi des Français en Afrique. Fort de cet appui et peut-être même cédant à ces insolentes suggestions que les agents anglais ont toujours au service de la cause de leur pays, Abd-el-Rahman céda enfin. Abd-el-Kader reçut l’investiture du kalifat de Riff, de riches présents, des armes de guerre, des munitions, et fut prêt à rentrer en campagne avec le double titre d’Émir que lui avait concédé la France, et de kalifa marocain dont l’Angleterre venait de le faire investir.

Abd-el-Kader était trop habile pour se commettre avec ces faibles ressources contre les forces victorieuses de la France. Son esprit d’intrigue lui révéla tout le parti qu’il pouvait tirer de l’appui d’une puissance étrangère, jalouse de l’influence de la France en Afrique et qui l’avait si manifestement secondé auprès d'Abd-el-Rahman. Déjà, dans plusieurs circonstances, il avait pu se convaincre de la sympathie occulte que lui accordait le gouvernement anglais, et les discours de tribune de ses amis de France ne lui avaient pas laissé ignorer qu'il pouvait être entre les mains de l’Angleterre un instrument utile. Ce qui venait de se passer, lui laissa peu de doute à ce sujet, et il eut un moment l’idée de tirer tout le parti possible de cette svmpathie. Il conçut même l’espoir, eu ex-

ploitant les haines intestines qui divisaient la famille du Schériff et à la faveur d'une conspiration de palais et de ses partisans étrangers ou indigènes, de s’emparer de la couronne d’Abd-el-Rahman. II combina toutes les chances de cet ambitieux projet, et la première fut la nécessité de se grandir auprès des populations marocaines, en entraînant l’empereur dans une guerre contre la France. Il fît insinue» à Abd-el- Rahman qu’en dépassant la Tafna, la France avait violé son territoire, qu’il était de son honneur d’en réclamer Fintégrité, que l’Angleterre ne manquerait pas de s’interposer si la guerre éclatait et qu’il serait sûr de trouver en elle un puissant auxiliaire pour soutenir ses droits légitimes. L’amiral Wilson, qui s’était si complaisamment prêté à la première intrigue, se prêta naturellement à celle-ci : il promit, agit de son côté, et Abd-el-Rahman , tout en protestant de son désir de se maintenir en paix avec la France, mit en question la délimitation des frontières et fixa Ouchda comme lieu de ralliement de troupes marocaines pour appuyer ses droits.

Vers les derniers jours de mai, une nombreuse infanterie, cinq à six mille cavaliers étaient agglomérés devant Ouchda, en face du fort français de Lella-Maghnia dont les terrassements n’étaient pas encore achevés. Parmi eux était Abd-el- Kader, àlatête d’un fort rassemblement. Le lieutenant-général Lamoricière, qui commandait la province d’Oran, observait tous ses mouvements de troupes, ne vivant que de razzias faites de côté et d’autre et s’en disputant souvent le produit. Elles étaient commandées par El-Guennaoui, lieutenant de l’empereur, ayant sous ses ordres Abd-el-Kader avec ses partisans, El-Kebibi avec un millier de cavaliers et le kaïd d’Ouchda avec trois cents cavaliers noirs. Le général Lamoricière, sans quitter son bivouac de l’Oued-Mouïla, deux lieues en-dedans de nos limites, réclama le dispersement immédiat de ces troupes et n’obtint qu’une réponse dérisoire. Il sentait la nécessité de comprimer à temps ces préparatifs qui pouvaient devenir menaçants ; mais n’osant agir sans ordre, il attendait des instructions du général Bugeaud, lorsque le 30 mai.. Sidi-el-Mahmoun-ben-Chériff, prince impérial, ar-»

riva à Ouchda avec cinq cents Berbères, envoyés de Fex par le fils d’Abd-el-Rahman. Le même jour, les troupes marocaines se portèrent et arrivèrent jusqu’en vue du bivouac français. La violation du territoire était flagrante : le général Lamoricière sortit de ses lignes pour punir cette audacieuse attaque; le feu s’engagea à onze heures; à midi, toute cette bande indisciplinée fuyait dans le plus grand désordre de l’autre côté de la frontière.

Le gouverneur-général était à Dellys, lorsque la nouvelle de cette agression lui parvint ; il se dirigea aussitôt sur la province d’Oran, après avoir pris des mesures pour augmenter l’effectif des troupes de cette division. Deux régiments de cavalerie et un régiment d’infanterie furent en même temps dirigés de France sur Oran.

Arrivé à Lella-Maghnia , le gouverneur-général ne tarda pas à reconnaître la nécessité de pousser avec vigueur les opérations militaires. Les évènements déjà accomplis avaient rendu cette détermination inévitable. Cependant , pour éviter de compromettre , s’il était possible, le calme et la sécurité dont on avait encore besoin en Algérie , il fit demander une entrevue à El-Guennaoui , et chargea le général Bedeau des négociations. L’entrevue fut fixée au 15 juin, à Mouïla, entre les deux camps. Le général français y arriva suivi de quatre bataillons, quelques cavaliers et plusieurs officiers : le chef marocain avait avec lui près de quatre mille cavaliers et six cents fantassins.

Dès le début de la conférence , il fut aisé de voir qu’elle se terminerait par quelque manque de foi. En effet, les cavaliers marocains s’étaient peu à peu rapprochés, et leurs gestes, leur agitation , leur allure, ne dénotaient rien de rassurant. El-Guennaoui fut même obligé, à plusieurs reprises, de se retirer plus loin ; mais l’effervescence de cette troupe fanatique et indisciplinée avait été croissant , et peu après la conférence fut rompue par quelques coups de fusil tirés sur les Français.

Le maréchal . prévenu de cette perfide attaque , prend aussitôt quatre bataillons sans sacs et les lance au pas de course

sur le lieu de la conférence. Il trouve les quatre premiers bataillons harcelés en flanc et en queue par huit à dix mille cavaliers marocains. Après avoir reconnu que Tarmée ennemie formait une longue ligne dont le centre se creusait en arc de cercle, de manière à envelopper la colonne française, il fit immédiatement faire volte-face et forma ses huit bataillons en échelons, sur le centre , en plaçant sa cavalerie dans le rentrant de l’angle. Alors, pour jeter les ailes de l’armée ennemie sous le feu de ses échelons, il dirigea le bataillon, sur lequel se réglaient les autres, droit au cœur de la masse marocaine. Cette manœuvre eut le plus heureux succès. Le centre ennemi fut traversé au pas de charge , et ses ailes débordées et mises dans la plus complète déroute. Pendant trois heures les Français les poursuivirent dans toutes les directions, et les soldats prenaient d’autant plus de goût à cette chasse que beaucoup de cavaliers marocains avaient des armes très riches. Ils rentrèrent au camp de Lella-Maghnia chargés de dépouilles.

D’après tous ces faits , on ne pouvait guère se méprendre sur les intentions du gouvernement marocain : elles étaient évidemment hostiles. Le ministère français ne s’y méprenait pas , et, par cela même , il était dans un assez cruel embarras. Il ne doutait pas qu’Abd-er-Rhaman ne fût secrètement encouragé et poussé par le cabinet de Saint-James. Les démarches du gouverneur de Gibraltar, Wilson; les intrigues du consul-général britannique, Drummon-Hay ; les indiscrétions et les espérances venues d’ Outre-Manche , laissaient peu de doute à ce sujet ; et, après la récente et solennelle entente cordiale entre les deux cabinets, il ne pouvait se résigner à i accepter le ridicule de la situation que cette alliée de nouvelle espèce venait de lui faire dans le Maroc. Aussi , malgré cette guerre existante de fait, il disait à la tribune, dans ses journaux , partout , qu’il n’avait avec le Maroc aucune cause naturelle et nationale de conflit et de guerre. L’opinion publique, en présence d’une violation flagrante de territoire , d’une attaque sauvage sans déclaration de guerre , d’une négociation rompue à coups de fusil, se demandait quel était ce nouveau T. H.

m ALGÉRIE.

droit des gens qui ne voyait, dans de tels griefs, aucune cause naturelle et nationale de conflit et de guerre. Gomme le ministère, elle reconnaissait dans tout cela la main de l’Angleterre, mais le même motif qui rendait le premier si humble et si résigné, motivait plus encore sa susceptibilité et son exigence. Le point de vue différent dont Tun et l’autre embrassaient cette question , n’éiait pas de nature à les faire tomber d’accord. Encore toute palpitante des grands souvenirs de la République et de l’Empire , l’opinion publique proclamait hautement que, vis à vis d’un adversaire qui attaque, le seul parti à prendre c’était de marcher en avant ; mais cette noble politique était celle des temps glorieux , et on lui en avait substituée une autre toute contraire : on négociait. Le général Bugeaud avait reçu, à cet effet, les instructions les plus impérieuses, et pendant que des négociations se poursuivaient à la cour du Maroc, soit par l’entremise du consul de France à Tanger, soit par celle fort singulière en cette circonstance du consul-général britannique, il écrivait à El- Guennaoui le 16 juin. — « Notre territoire a été plusieurs fois violé par les Marocains. Deux fois ils nous ont attaqués sans aucune déclaration de guerre. Cependant j’ai voulu te donner une preuve du désir que j’avais de rétablir la bonne harmonie que vous seuls aviez troublée. Je t’ai offert une entrevue. Tu y es venu, et tu nous as proposé d’abandonner notre frontière et de nous retirer derrière la Tafna. Et pendant que mon lieutenant, le général Bedeau, était, lui quatrième, au milieu des tiens, n’àyant d’autre garde que votre loyauté, il a dû entendre des paroles offensantes ; tes troupes ont fait feu sur les miennes ; un de mes officiers et deux soldats ont été blessés. Cependant, malgré cette indigne conduite, nous n’avons pas répondu un seul coup de fusil et nous avons fait retirer nos troupes. Les tiennes ont pris notre modération pour de la faiblesse, et elles ont attaqué mon arrière-garde.

« Après de tels faits, j’aurais le droit de pénétrer au loin sur le territoire de ton maître, de brûler vos villes, vos villages et vos moissons; mais je veux encore te prouver mon humanité et ma modération, parce que je suis convaincu que

l’empereur Abd-er-Rahman ne vous a pas ordonné de vous conduire comme vous l’avez fait et que même il blâmera votre conduite. Je veux donc me contenter d’aller à Ouchda, non pour le détruire, mais pour faire comprendre à nos tribus qui s’y sont réfugiées, parce que vous les avez excitées à la rébellion, que je veux les atteindre partout et que mon intention est de les ramener à l’obéissance par tous les moyens. En même temps, je te déclare que je n’ai aucune intention de garder Ouctida, ni de prendre la moindre parcelle du territoire du Maroc, ni de lui déclarer ouvertement la guerre. Je veux seulement rendre aux lieutenants d’ Abd-er-Rahman une partie des mauvais procédés dont ils se sont rendus coupables envers moi. »

El-Guennaoui lui adressa la réponse suivante :

« Lorsque je suis venu sur la frontière, je n’avais d’autre intention que de faire le bien de vos sujets et de les forcer à rester sur leurs limites respectives; alors il est arrivé un évènement sans intention, ni assentiment de ma part. Je me suis abouché avec ton représentant avec bonne foi et le cœur exempt d’arrière pensée. Vous avez fait des propositions, j’en ai fait de mon côté : nous ne nous sommes pas entendus. Je n’ai eu aucune connaissance de ce qui se passait après mon départ jusqu’au moment où on est venu me dire : il est arrivé ce qui est arrivé. Sache que je ne puis approuver les mauvaise intelligences entre nous, quand bien même les mauvais procédés viendraient de votre part. Mais on ne, peut pas revenir sur les évènements accomplis ; car à Dieu appartient de diriger toutes choses. Tu nous dis que tu es encore disposé au bien et à la paix; il en est de même de notre part, et du reste, je n’ai pas la permission de faire la guerre. »

Cette lettre était un chef-d’œuvre de diplomatie musulmane ; elle ne touchait à aucun des points en question et ne laissait découvrir aucun des moyens par où on peut arriver à une solution, soit, par la paix, soit par la guerre. Pour sortir de cette situation vague, alors embarrassante pour lui, et qui pouvait devenir dangereuse , le gouverneur-général précisa la question et formula sa demande par Fiiltimatum suivant :

« La France veut conserver la limite de la frontière qu’avaient les Turcs et Abd-el-Kader après eux. Elle ne veutvim de ce qui est à vous ; mais :

« Elle veut que vous ne receviez plus Abd-el-Kader, pour lui donner des secours, le raviver quand il est presque mort et le lancer de nouveau sur nous. Gela n’est pas de la bonne amitié, c’est de la guerre, et vous nous la faites ainsi depuis deux ans.

« Elle veut que vous fassiez interner dans l’ouest de l’empire les chefs qui ont servi Abd-el-Kader; que vous fassiez disperser ses troupes régulières; que vous ne receviez plus les tribus qui émigrent de notre territoire et que vous renvoyiez immédiatement chez elles celles qui se sont réfugiées chez vous. Nous nous obligeons aux mêmes procédés à votre égard si l’occasion se présente. Voilà ce qui s’appelle observer les règles de bonne amitié entre deux nations. A ces conditions nous serons vos amis ; nous favoriserons votre commerce et le gouvernemet d’Ab-er-Rahman autant qu’il sera en notre pouvoir. Si vous voulez faire le contraire, nous serons vos ennemis. »

En écrivant ces mots, le général Bugeaud outrepassait ses instructions. Il engageait le ministère bien plus loin qu’il ne voulait aller, et sans tenir compte de ses pusillanimes et méticuleuses tendances, il tranchait la question en consultant moins les convenances ministérielles que l’irritation patriotique de l’armée qu’il commandait. El-Guennaoui ne répondit pas à cet ultimatum. L’armée française marcha sur Ouchda.

Elle se mit en marche le 17 juin, pour n’entrer que le plus tard possible sur le territoire marocain ; et dans l’espoir de recevoir une réponse d’El-Guennaoui, le gouverneur-général lui fit remonter l’Oued-Aïn-el-Abbes et châtia sur sa route quelques tribus qui s’étaient montrées dévouées à Abd-el-Kader. Il arriva le 19 à Ouchda qu’il occupa sans coup férir. Il n’y trouva que quelques juifs et cent-cinquante familles de Tlemcen, qu’ Abd-el-Kader avait autrefois forcés d’émigrer. Il laissa un bataillon à la garde du village et établit son camp en avant sur la route de Thaza, Là il apprit que la division s’était

mise parmi les chefs marocains, qu’ils se reprochaient mutuellement la rupture delà conférence du 15 juin et l’échec qui r avait suivie, et qu’en apprenant la marche des Français, ils s’étaient retirés chacun de leur côté. Quant à Abd-el-Kader, réduit à faire des razzias pour nourrir ses partisans, il s’était retiré à six ou sept lieues au sud d’Ouchda et avait fait une razzia sur la tribu des Hamian-Cheragas, habitant à l’est de Schott et qui ne s’était jamais soumise à la France. Ainsi il en était réduit alors à frapper sur les siens.

Ouchda, que les Français occupaient, n’est qu’une bourgade fermée par les murs de ses jardins et protégée par une grande casbah ou forteresse peu susceptible d’une défense sérieuse à cause de son mauvais état. Les maisons de cette bourgade sont basses et d’un aspect misérable ; ses rues tortueuses et semées de cailloux; on y voit une mosquée et trois chapelles dédiées à d’anciens marabouts. Une source abondante entretient toute l’année la verdure et la fraîcheur autour de la ville. L’aridité de la contrée environnante fait paraître délicieux, au cœur de l’été surtout, ces jardins potagers, ces vergers oïl l’on trouve en abondance des melons, des pastèques, des arbres fruitiers toujours verts, des vignes, des oliviers, des figuiers, etc. Ce lieu peut être considéré comme un oasis du désert d’Angad qui commence au-delà du flems Malouïa, à plus de quarante lieues de Tlemcen sur la route de Fex. Comme daiis F An gad algérien, qui s’étend au sud de Tlemcen, on trouve de loin en loin quelques oasis à irrigation et des espaces propres au labour : mais tout le reste du pays est d’une aridité effrayante. L’été, les ruisseaux sont à sec, on marche sept à huit heures sans trouver d’eau, et les caravanes ont toujours soin de s’en pourvoir d’une station à l’autre pour désaltérer de temps en temps les hommes qui, sans cela, tombent frappés de mort sous ce ciel de feu. L’hiver, les bas-fonds ne sont que des mares boueuse? .

Pendant que le maréchal Bugeaud avait marché sur Ouchda, le général Lamoricière s’étah porté en arrière dans la direction de Mascara, avec une partie de sa division, pour défendre au besoin, contre les incursions d’ Abd-el-Kader, les régions

du Sud et du Sud-Oüest, gardées en outre par les colonnes postées à Sebdou, à Saïda et à Tiaret, sur la limite du petit désert. Les tribus de la province d’Oran se maintenaient paisibles, tandis que les affaires du Maroc prenaient de jour en jour plus de gravité. En effet, ce n’était plus le pacifique El- Guennaoui qui commandait à Ouchda, mais Sidi-Hamida, l’ancien kaïd qui s’était montré depuis longtemps l’ennemi de la France et l’ami dévoué d’Abd-el-Kader. En outre, les troupes marocaines étaient commandées en chef par le cherif Sidi-el- Mamoun, de la famille impériale, le même qui avait déjà attaqué les Français. Enfin Abd-el-Kader qui, dans les deux combats précédents, avait été tenu à l’écart par la prudence d’El- Guennaoui, marchait maintenant avec le cherif El-Mamoun, qui affectait ainsi de faire cause commune avec l’ennemi acharné de la France.

De nouvelles hostilités paraissaient dès lors imminentes; elles éclatèrent le 3 juillet. Pour favoriser la rentrée d’une grosse fraction des Angar dont le chef était venu dans le camp français, le maréchal Bugeaud s’était avancé sur la Haute- Mouilah et avait établi son campement au point où la rivière prend le nom d’Oued-lsly. Le camp marocain, qui était;à deux lieues de là, vint au-devant de lui et s’établit à deux portées de canon. Là on apprit que le chef marocain ayant été instruit des relations que les Angar avaient avec les Français, avait fait interner la tribu dans les montagnes. Aucun motif n’existant plus d’aller en avant, la colonne française se retira et les éclaireurs de l’ennemi engagèrent immédiatement le feu avec son arrière-garde. Ces cavaliers tirailleurs furent successivement renforcés et formèrent bientôt un grand arc de cercle qui embrassait une partie des échelons de droite et de gauche de la colonne française. Le gros des troupes de l’ennemi s’avançait lentement : on ne paraissait pas décidé à combattre; on aurait seulement voulu faire aux Français un accompagnement peu sérieux qu’on aurait célébré comme une victoire. Quand les Français s’arrêtaient, les Marocains s’arrêtaient aussi. Ce manège dura plus d’une heure. Enfin, ne voulant pas laisser aux Marocains un avantage moral dont ils

auraient tiré un grand parti auprès de leurs co-religionnaires, le maréchal Bugeaud se décida à prendre l’offensive et, en peu de temps, quelques charges de chasseurs et de spahis, appuyés par l’infanterie sans sacs , poussèrent dans toutes les directions la cavalerie marocaine, qui fut poursuivie jusqu’audelà d’Ouchda. Abd-el-Kader assistait à cet engagement.

Cependant, tout en combattant on négociait, et tout en négociant on se préparait de part et d’autre à combattre. Le gouvernement français avait envoyé sur les côtes du Maroc, une escadre commandée par le prince de Joinville , qui avait mission d’opérer par mer tandis que le maréchal Bugeaud opérerait par terre. Le 11 juillet, Abd-er-Rahman avait, par l’organe de son ministre Sidi-Mohammed-ben-Dris , fait une réponse évasive aux réclamations du gouvernement français. Tout en reconnaissant la violation du territoire français par ses troupes, l’empereur promettait la punition des kaïds qui s’en étaient rendus coupables, mais, en même temps il demandait le rappel du maréchal Bugeaud à raison de la prise d’Ouchda. Quant à Abd-el-Kader, qui était le sujet principal de la question, il n’en parlait pas. Il devenait évident alors que l’empereur du Maroc ne voulait que gagner du temps dans de vaines négociations. Dans cette persuasion , le 23 juillet, le prince de Joinville fut mouiller dans la rade de Tanger, à bord de la corvette à vapeur {le Pluton, pour embarquer, avant de commencer les hostilités , le conseil - général de France et les Français que le gouverneur de Tanger avait ordre, de sa cour, de retenir comme otages.

Le débarcadère du petit port de Tanger était séparé de la ville par le rempart, et entièrement renfermé dans les murailles latérales de la fortification : nul ne peut embarquer ou débarquer sans une permission du gouverneur et sans être examiné scrupuleusement par les gardes du port. Aussi l’embarquement du consul-général et des Français ne put s’effectuer que par surprise. On prétexta un baptême auquel deva'it présider le prince et tous les membres du consulat, et leur famille purent s’embarquer à bord du Pluton. Mais restaient encore les Français résidant à Tanger , et le gouverneur se

prononça formellement contre leur départ. En même temps une émeute éclatait en ville; on menaçait les Français de mort, et le kaïd lui-même était menacé d’être dénoncé à l’em^ pereur comme traître s’il laissait partir les chrétiens. Les consuls des diverses nations protestèrent contre cette violence, et il fut enfin convenu que le consul de Naples se rendrait par mer auprès du pacha de Larache , dignitaire supérieur au kaïd de Tanger, pour en obtenir Tordre de laisser partir les Français. Cet ordre fut enfin obtenu. Tous les consuls étrangers quittèrent en même temps Tanger ; le seul vice-consul anglais, Drummond-Hay, y rentra peu après ; le bateau à vapeur le Veîoce avait en même temps été expédié vers les ports ie l’Océan pour aller recueillir de même les consuls à Rabbat, à Saffi, à Dar-Beida, à Mazagan et à Mogador.

Un ullimatum fut immédiatement signifié par le consulgénéral de France, M. de Nyon, au gouvernement marocain; il fut porté le 26 juillet à Larache et remis au pacha de cette ville pour être transmis à l’empereur : un délai de huit jours avait été accordé pour attendre une réponse ; si à cette époque, Abd-er-Rahman, qui était à Fex, ne s’était pas expliqué, d’une manière catégorique, sur les satisfactions et les garanties que la France était en droit d’exiger au sujet d’Abd-el- Kader, le prince de Joinville devait mettre à la voile le 2 août, de Cadix, avec toutes ses forces, pour agir contre les places maritimes de Tanger, Mogador, Larache et Rabbat.

Le 4 août, seulement, arriva la réponse que le pacha de Larache, Sidi-Bousselam , faisait au nom de l’empereur à [ultimatum de la France. Cette réponse ne disait rien touchant la dislocation des troupes marocaines réunies sur la frontière de l’Algérie et dont le nombre allait s’augmenter par l’arrivée du prince héréditaire, Sidi-Mohammed , avec un corps de troupes de 25,000 hommes. Elle renouvelait la promesse d’une punition exemplaire des chefs marocains, coupables d’agression sur le territoire français, mais en la subordonnant toujours au rappel du maréchal Bugeaud. Quant à la partie de la lettre relative à Abd-el-Kader , elle était si vague, si obscure, si embarrassée, si pleine de restric-

lions qu’il était évident que Tempereur ne voulait pas ou qu’il ne pouvait pas accéder à ce qu’on lui demandait à ce sujet. Le prince®de Joinville ne crut pas devoir accepter cette réponse, et il se décida à attaquer les fortifications de Tanger.

Tanger, dont la population n’est que de 8 à 9,000 âmes, n’a d’importance que par le séjour des consuls européens. Malgré son voisinage de la côte européenne, son commerce est inférieur à celui des autres ports. Située sur le penchant d’une montagne calcaire, dont une partie, sans constructions, sans végétation , attriste l’œil par ses flancs nus et décharnés, elle est entourée, comme les autres places du Maroc, d’une enceinte flanquée de tours rondes et carrées et précédée d’un fossé sans contrescarpe; son développement est de 2,200 mètres environ. Une casbah mauresque et un fort de construction portugaise, bastionné à la moderne, la protègent. Yers le port, se trouve un fortin relié à la casbah par une suite de murailles échelonnées le long de la montagne. Les principales défenses sont dans le rentrant de la porte marine, devant le débarcadère. On y voit deux gradins de batteries portant soixante pièces de gros calibre et huit mortiers battant de front sur le port. Deux batteries, élevées sur des collines de 150 pieds, flanquent le débarcadère à droite et à gauche et six autres rasantes en maçonnerie et fermées à la gorge, battent la baie. Une de ces dernières est bâtie sur les ruines du vieux Tanger {Tingis des Romains). Le port de Tanger est petit, peu profond, et n’a pas plus de huit pieds d’eau dans les hautes marées. La rade est belle, spacieuse et toute une flotte de guerre peut y mouiller sur une grande tenue de douze à quinze brasses. Elle est largement ouverte au vent nord-est, mais on peut s’y abriter des vents de l’ouest et de l’est en mouillant sur un des côtés. C’est le port le plus éloigné des trois villes impériales Fex, Mesquinezet Maroc. Il est à soixante-dix lieues de Fex ou de Mequinez et à cent cinquante de Maroc. Il faut dix-huit à vingt jours pour faire parvenir une dépêche de Tanger à Fex et en recevoir la réponse : pour Maroc, il en faut quarante-cinq à cinquante.

m ALGÉRIE.

Le 6 août, à deux heures du matin, le branle-bas eut lieu à bord de l’escadre française qui avait, la veille, mouillé sur rade. Dès trois heures, toute la division se mit en mouvement dans l’ordre suivant. Le bâtiment à vapeur le Veloce fut prendre à la remorque le vaisseau le JemmapeSy dont les embarcations jetèrent les grappins au large et qui, peu après, fit face. Le Suffren, monté par le prince de Joinville et remorqué par le Gassendi^ se plaça sur la même ligne que le Jem~ mapes et porta son mouillage, par six brasses et demie, au poste le plus rapproché des batteries ennemies.

Pendant que ces deux vaisseaux s’embossaient devant la xillg, le Triton était venu se placer en arrière et à gauche, de manière à battre les portes de la ville défendues par un fort. La frégate la Belle-Poule^ les bricks le Cassard et Y Argus étaient placés pour combattre les forts bordant la côte. Tous les bâtiments à vapeur formaient une seconde ligne en arrière, de manière à protéger et secourir les bâtiments et à exécuter les ordres le plus promptement possible. Les forts et les batteries ennemies étaient prêtes à faire feu et n’attendaient que le mouvement d’attaque des Français. A neuf heures, l’amiral donna le signal qui fut appuyé par un coup de canon d’honneur. Tous les vaisseaux lâchèrent aussitôt leurs bordées et hissèrent le pavillon français à la tête de tous les mâts.

Pendant une heure environ le feu fut vif de part et d’autre; mais l’ennemi dont le principal fort, démantelé en moins d’une heure, avait toutes ses pièces ensevelies sous les décombres, ralentit alors le sien : quelques petits forts détachés continuèrent seulement à tirer. L’escadre française cessa momentanément le feu pour voir les désastres causés à l’ennemi et faciliter le pointage. On s’aperçut alors qu’il ne restait plus des forts et batteries qui bordent la ville que les décombres sur lesquelles étaient encore quelques pièces abandonnées. A onze heures, les forts ne ripostant plus, l’amiral fit cesser entièrement le feu. Une grande (Quantité de Kabyles, n’entendant plus tirer, sortirent des majnelons où ils s’étaient cachés et arrivèrent sur le rivage, croyant probablement à un débar-

quement. Mais hhiickV Argus les laissa s’approcher et leur envoya sa bordée chargée à mitraille : l’ennemi disparut de partout.

A cinq heures du soir, toute la division était ralliée au mouillage au milieu des plus vives acclamations. Soixantedix bouches à feu, sur les cent-cinquante qui défendaient la place, avaient fait un feu nourri et bien dirigé. De ces soixantedix pièces, il n’en restait plus que cinq ou six en batteries : le vaisseau amiral le Suffren avait reçu quarante-neuf boulets dans sa coque ; il avait tiré seize cent cinquante boulets contre les Marocains. La division espagnole, un vaisseau anglais et une frégate anglaise, des bâtiments de guerre sardes, suédois et américains assistaient à cette brillante journée. Les Espagnols, Sardes, Suédois, Américains prirent sincèrement part à la joie de la division victorieuse. Les Anglais seuls affectèrent une impassibilité qui n’était que du dépit mal caché. Dès le matin, ils avaient laissé tomber leurs voiles en bannière et hissé leur plus petit pavillon.

D’après les dispositions mises à exécution dans la journée du 7, l’escadre fut en mesure de reprendre immédiatement la mer pour continuer sur la côte occidentale du Maroc, ce qu’elle avait si bien commencé à Tanger.

Mais pendant ce temps d’importants évènements s’étaient préparés sur une autre partie du théâtre de la guerre. Le maréchal Bugeaud s’était porté à [deux journées de marche 'd’Ouchda, non pas sur la route de Fex, mais dans la direcition de l’Ouest, pour forcer le goum d’Abd-el-Kader à s’éloi- ^gner des limites françaises et tâcher d’y ramener les tribus algériennes qu’il menait avec lui. Ce double but n’avait pu être atteint : l’intensité des chaleurs et la rareté de l’eau avaient forcé le maréchal de revenir au camp de Lella Maghnia. Cette position, convenablement retranchée, avait été munie de constructions provisoires, qui en avaient fait une place de dépôt devenu le point de toutes les troupes campées sur la frontière du Maroc. Ce camp couvrait la ligne de l’Ouest ; les lignes du Sud-Ouest et du Sud étaient |en même temps bien gardées , car c’était par là surtout qu’Abd-el-Kader aurait pu tiçnter une irruption dans la province d’Oran, Le général

ïempoure à Scbdou, le colonel Eynard à Saïda, et le général Marcy à Tiaret, surveillaient attentivement cette ligne étendue, tandis que le général Bourjolly , posté en arrière sur la Mina, était en situation de se porter au besoin devant chacun des intervalles du sud qui paraîtrait menacé.

En garde de ce côté contre les tentatives de l’Émir, le maréchal Bugeaud surveillait l’armée marocaine et avait reçu ■ des ouvertures pacifiques de la part de Sidi-ïïamida, nouveau chef des troupes du Maroc. Selon ce kaïd, son maître désirait la paix avec le chef des chrétiens, et quand le fils du sultan serait arrivé, lui mandait-il, U n'y aurait que le bien. Malgré l’ambiguité de cette déclaration, le maréchal s’était porté en yue du camp marocain pour mieux reconnaître par lui-même les forces qui s’y trouvaient et pour hâter l’effet des négociations entamées. Mais depuis que le kaïd Hamida avait annoncé la paix et le bien, les forces marocaines n’avaient cessé de s’accroître, et le iils du sultan était arrivé au camp dans les premiers jours d’août avec un renfort de vingt mille hommes, parmi lesquels un corps d’Abid-Bokarys, soldats de la garde noire de l’empereur et les meilleurs du Maroc. Le maréchal Bugeaud lui avait écrit pour connaître ses dispositions et, pour toute réponse, il n’en avait reçu qu’une espèce de sommation d’évacuer Lella-Maghnia s’il voulait la paix.

Les dispositions du chef marocain devinrent, dès ce momoment, ouvertement hostiles. On ne parlait de rien moins, dans son camp, que de prendre Tlemcen, Oran, Mascara et même Alger. C’était une véritable croisade pour rétablir les affaires de l’islamisme. On croyait qu’il était impossible aux Français de résister à une aussi grande réunion de cavaliers des plus renommés dans l’empire du Maroc, et l’on n’attendait, pour les attaquer, que l’arrivée du contingent d’infanterie des Beni-Senassem et du Bif, qui devaient les assaillir par les montagnes au pied desquelles se trouve Lella-Maghnia, pendant qu’une immense cavalerie les envelopperait du côté de la plaine.

Les quelques jours d’incertitude qui venaient de s’écouler, avaient jeté du trouble dans les esprits des tribus auxiliaires

des Français; des partis ennemis avaient déjà attaqué deux fois leurs convois et la bonne volonté des tribus qui les escortaient de Djemâa-Ghazouat à Lella-Maghnia était bien près de s’éteindre. Deux reconnaissances étaient venues jusqu’à une portée de fusil du camp et avaient attaqué les avantpostes.

Un plus long doute sur la force des Français et sur leur volonté de combattre les adversaires qu’ils avaient en face, pouvait provoquer derrière eux des révoltes, qui, indépendamment des autres embarras, auraient suspendu les approvisionnements des corps d’armée de l’Ouest. Par les chaleurs excessives qu’il faisait, il eût été préférable pour le général français de recevoir la bataille que d’aller attaquer un ennemi qui était à huit lieues de là; mais les dangers d’une plus longue attente le décidèrent à prendre l’initiative.

Le général Bedeau l’ayant rallié le 1 2 août avec trois bataillons et six escadrons, il se porta en avant le 13, à trois heures de l’après-midi, en simulant un grand fourrage, afin de ne pas laisser comprendre à l’ennemi que c’était réellement un mouvement offensif. A la tombée de la nuit, les fourrageurs revinrent sur les colonnes, et l’armée française campa dans l’ordre de marche, en silence et sans feu. A deux heures du matin elle se remit en marche. Elle passa une première fois l’Isly, au point du jour, sans rencontrer l’ennemi. Arrivé sur les huit heures du matin sur les hauteurs du Djarf-el-Akhdar, elle aperçut tous les camps marocains encore en place, s’étendant sur les collines de la rive droite. Toute la cavalerie qui les composait s’était portée en avant pour l’attaquer au second passage de la rivière. Au milieu , d’une grosse masse qui se trouvait sur la partie la plus élevée, on distingua parfaitement le groupe du fils de l’empereur, ses drapeaux et son parasol signe de commandement. Ce fut le point qui fut donné au bataillon de direction de l’ordre échelonné de l’armée française. Voici quel était cet ordre. L’armée était divisée en plusieurs carrés, dont l’ensemble formait un carré régulier, présentant un de ses angles à l’ennemi. L’artillerie et l’ambulance étaient tout-à-fait au cen-

tre : la cavalerie s’étendait à droite et à gauche, faisant face à l’ennemi , entre l’artillerie et l’infanterie qui bordait le carré. Le colonel Cavaignac commandait l’avant-garde; le général Bedeau la droite : le colonel Pelissier la gauche ; le maréchal se tenait derrière le bataillon qui formait la pointe extrême du carré devant l’ennemi.

Arrivée sur le point désigné, l’armée devait converger à droite et se porter sur les camps en tenant le sommet des collines avec la face gauche du carré des carrés. Tous les chefs des diverses parties de l’ordre du combat étaient auprès du maréchal qui leur donna ses instructions et, après quelques minutes de halte, l’armée descendit sur les gués au simple pas accéléré et au son des instruments.

De nombreux cavaliers défendaient le passage : ils furent repoussés par les tirailleurs d’infanterie avec quelques pertes des deux côtés, et l’armée atteignit bientôt le plateau immédiatement inférieur à la butte la plus élevée où se trouvait le fils de l’empereur. Le feu de quatre pièces de campagne qui y fut dirigé y porta le plus grand trouble.

Dans ce moment, des masses énormes de cavalerie sortirent des deux côtés de derrière les collines et assaillirent à la fois les deux flancs et la queue de l’armée française; mais l’infanterie soutint ce choc impétueux sans s’ébranler. Les tirailleurs français, qui n’étaient qu’à cinquante pas des carrés, attendirent de pied ferme ces multitudes sans faire un pas en ar- i rière : ils avaient ordre de se coucher par terre si la charge ; arrivait jusqu’à eux, afin de ne pas gêner le feu des carrés, j Sur la ligne des angles morts des bataillons, l’artillerie vomis- ; sait la mitraille.

Les masses ennemies furent arrêtées et se mirent à tour- . billonner. Le maréchal Bugeaud accéléra leur retraite et augmenta leur désordre en retournant sur elles les quatre pièces de campagne qui marchaient en tête du système. Dès qu’il vit que les efforts de l’ennemi sur les flancs étaient brisés, il continua sa marche en avant : la grande butte fut enlevée et la conversion sur les camps s’opéra.

La cavalerie se trouvait alors divisée par ses propres mou-

ALGÉRIE. i9i

vements et par la marche de l’armée française qui la coupait en deux : le maréchal donna au colonel Tartas l’ordre d’échelonner ses dix-neuf escadrons par la gauche, de manière à ce que son dernier échelon fut appuyé sur la rive droite de risly, et de se lancer sur le camp marocain.

Le colonel Youssouf commandait le premier échelon qui se composait de six escadrons de spahis, soutenus de très près en arrière par trois escadrons du 4® chasseurs. Ayant sabré un grand nombre de cavaliers, il aborda cet immense camp, après avoir reçu plusieurs décharges d’artillerie : il le trouva rempli de cavaliers et de fantassins qui disputèrent le terrain pied à pied. La réserve des trois escadrons du 4® chasseurs arriva; une nouvelle impulsion fut donnée; l’artillerie fut prise et le camp enlevé.

Il était couvert de cadavres d’hommes et de chevaux : toute l’artillerie, toutes les provisions de guerre et de bouche, les tentes du fils de l’empereur, celles de tous les chefs, les boutiques des nombreux marchands qui accompagnaient l’armée, tout en un mot resta au pouvoir des Français.

Pendant ce temps, le colonel Morris qui commandait les deuxième et troisième échelon, voyant une grosse masse de cavalerie qui se précipitait sur l’aile droite de l’armée française, passe risly pour briser cette charge en attaquant l’ennemi par son flanc droit.^ L’attaque marocaine contre l’infanterie française échoua alors comme les autres ; mais le colonel Morris eut à soutenir le combat le plus inégal. Ne pouvant se retirei sans s’exposer à une défaite, il résolut de combattre énergiquement jusqu’à ce qu’il lui arrivât du secours. Cette lutte dura près d’une heure ; ses six escadrons furent successivement engagés et à plusieurs reprises ; les chasseurs français firent des prodiges de valeur ; trois cents cavaliers berbères ou Âbids- Bokaris tombèrent sous leurs coups. Mais ils allaient êtrt accablés sous leur nombre, lorsque le général Bedeau, qui commandait l’aile droite, ayant vu l’immense danger que .courait le 2® chasseurs, détacha le bataillon de zouaves, un bataillon du 15® léger et le 9® bataillon de chasseurs d’Orléans, pour attaquer l’ennemi du côté des montagnes. Ce mouve-

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ment détermina sa retraite. Le colonel Morris reprit alors l’offensive et exécuta plusieurs charges heureuses dans la gorge par où il se retirait. Cet épisode fut un des plus vigsoureux de la journée : 550 chasseurs du 2® combattirent 6000 cavaliers ennemis. Chaque chasseur rapporta un trophée de cet engagement, un drapeau, une armure, un cheval, un harnachement, etc.

Cependant l’infanterie n’avait pas tardé à suivre au camp les premiers échelons de cavalerie ; l’ennemi s’était rallié en grosses masses sur la rive gauche de l’Isly et semblait se disposer à reprendre le camp. L’infanterie et l’artillerie le traversèrent rapidement ; l’artillerie se mit en batterie sur la rive droite et lança de la mitraille sur cette vaste confusion de cavaliers se réunissant de tous les côtés ; l’infanterie passe alors la rivière sous la protection de l’artillerie ; les spahis débouchent et sont suivis de près par les trois escadrons du 4® chasseurs et le quatrième échelon composé de quatre escadrons, deux du 1®^ régiment de chasseurs et deux du 2® régiment de hussards, aux ordres du colonel Gagnon.

Les spahis, se voyant bien soutenus par la cavalerie et l’infanterie, recommencèrent l’attaque, et l’ennemi fut vigoureusement poussé pendant une lieue; sa déroute devint complète ; il se retira, partie par la route de Thaza, partie par les vallées qui conduisent aux montagnes des Beni-Senassem.

Il était alors midi : la chaleur était grande ; les troupes de toutes armes étaient très fatiguées ; il n’y avait plus de bagages ni d’artillerie à prendre, puisque tout était pris ; la poursuite cessa et les troupes furent ramenées au camp du sultan. Le maréchal Bugeaud prit possession de la tente du fils de l’empereur où étaient réunis 18 drapeaux pris sur l’ennemi, il pièces d’artillerie, le parasol de commandement et une foule d’autres trophées. Les Marocains avaient laissé sur le champ de bataille plus de 800 morts, presque tous de cavalerie, et plus de 2000 blessés : l’infanterie qui était peu nombreuse s’était échappée en très grande partie à la faveur des ravins. Les Français avaient eu 150 morts ou blessés.

L’armée marocaine s’élevait à 30,000 hommes, dont 25,000

<3e cavalerie, et 1 1 pièces de canon ; Tarmée française était de 8,000 hommes d’infanterie, de 1,400 chevaux et 16 pièces de canon. De part et d’autre, on s’était battu avec un grand courage. Du côté des Français, sur toutes les faces de la grande losange formée de carrés par bataillons, l’infanterie montra un sang-froid imperturbable. Les bataillons des quatre angles avaient été tour à tour assaillis par trois ou quatre mille chevaux à la fois, et rien n’avait été ébranlé un seul instant. L’artillerie sortait en avant des carrés pour lancer la mitraille de plus près : la cavalerie, quand le moment fut venu, était sortie avec une irrésistible impétuosité et avait tout renversé devant elle. Quant aux Marocains, ils s’étaient montrés intrépides et audacieux ; les plus braves étaient venus se faire tuer à bout portant. Mais la confusion rendait leurs efforts impuissants, et pour bien faire, il leur manquait la force d’ensemble et une infanterie bien constituée pour appuyer leur mouvement.

Le lendemain du jour où l’armée de terre remportait cette brillante victoire, l’escadre française se couvrait de gloire à Mogador où s’était rendu le prince de Joinville après avoir canonné Tanger.

Mogador est une ville toute nouvelle, n’ayant pas encore un siècle d’existence, fondée, en. 1760, par le sultan Muleï- Mohammed. Elle n’est qu’à quarante-huit lieues de Maroc; c’est le point maritime le plus rapproché de cette ville impériale. Elle est bâtie au milieu d’une plaine de sables mouvants sur une petite presqu’île très basse que les vagues battent de tous côtés. Sa situation est des plus extraordinaires et des plus pittoresques : aussi les Marocains l’appellent-ils Souerali (tableau). Du côté de la mer, ses remparts, assis sur des rochers, au milieu d^ eaux, servent de digue aux vagues qui, s’y brisant avec fureur presqu’en tout temps, montent jusqu’à leur sommet et les couvrent d’écume. Du côté de la terre, les sables mouvants qui l’entourent, accumulés en cônes irréguliers, forment une série d’ondulations offrant l’aspect d’une mer ^ulevée par une violente tempête et dont les vagues se seraient subitement immobilisées. Entre ces (Jeux mers, l’une avec ses T. II. 13

lames se brisant contre le roc et s’élevant au-dessus des remparts, en colonnes blanchâtres et vaporeuses, l’autre avec ses dunes d’un sable subtil, que le vent emporte, fait tournoyer dans l’air, tomber, amonceler ailleurs pour former une nouvelle colline à la place de celle démolie, s’élève la ville marocaine avec ses hauts minarets etses remparts garnis de canons.

Mogador est le port le plus commerçant du Maroc : sa douane rapporte un million par an à l’empereur; sa population est de douze à quinze mille habitants, dont quinze cents juifs ; il y a fort peu d’Européens. Lors de sa fondation, beaucoup s’y étaient établis : de grandes facilités avaient été ouvertes au trafic ; mais, après quelques années, le fisc impérial, par sa rapacité imprévoyante, ses prohibitions, ses tracasseries, ses droits énormes, les obligea à s’éloigner. En cela, l’empereur du Maroc fit pour Mogador bâti, peuplé et commerçant, ce que le gouvernement français fait pour tous les ports de l’Algérie sans exception, avant qu’ils soient dans aucune de ces conditions; seulement, le chef barbare avait eu, déplus que les hommes d’État de France, l’idée simple et naturelle de favoriser, dès le début, par de grandes facilités les constructions, le peuplement et le commerce delà ville nouvelle. Aussi, en moins de quinze ans, la ville fut bâtie, peuplée et productive. Avec le système suivi par le gouvernement français dans les villes algériennes, il est difficile de préciser dans [quel laps de temps on pourra obtenir de pareils résultats. Pour rentrer immédiatement dans tout ou partie de ses dispendieuses prodigalités, ce gouvernement fait comme le sauvage qui coupe l’arbre par le pied pour en cueillir tous les fruits à la fois.

Le port de Mogador, formé par la petite île qui porte ce nom, est exposé aux vents du sud-ouest, presque tfuj ours tempétueux. Le long de la côte orientale de l’île, les navires peuvent y mouiller à l’abri des vents de l’ouest et du nord. La ville construite, il y a un siècle à peine, par les ingénieurs et ouvriers européens, est plus régulière que ne le sont communément les villes barbaresques. Les rues sont tirées au cordeau, mais si étroites, que deux chameaux peuvent à peine y passer

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Je front : quant aux maisons, elles n’ont d’autre extérieur que celui des autres villes africaines.

Les fortifications de la ville ne pourraient soutenir un siège régulier du côté de la terre naturellement défendue par la marée qui, vers le nord-est, le sud et l’est, s’y étend fort loin ; mais il n’en est pas de même sur les fronts qui regardent l’océan au nord-ouest et au sud-est. Sur tous ces points s’étend un rempart d’un aspect formidable, formant une ligne brisée, flanquée de tours, où l’on voit une longue batterie casematée armée de 44 canons de fort calibre. Ce rempart se relie à la Casbah où l’on remarque un bastion à l’européenne armé de 20 canons. Mais les fortifications les plus solides et les mieux armées sont au débarcadère situé à la pointe la plus avancée de la presqu’île et séparée de la ville par une petite plage intérieure. Un rempart de bonne maçonnerie très épais, flanqué d’un autre en retour et portant 54 pièces de canon, le défend. Deux petits forts, l’un de 4 canons, l’autre de 12, le flanquent vers l’ouest.

A douze cents mètres, au sud-ouest du débarcadère, est un îlot d’un quart de lieue de long et d’une largeur de 600 mètres environ et formant le port. Le pourtour de cet îlot est très escarpé : il domine la ville et le débarcadère à une distance de 800 toises ; il est défendu par quatre batteries maçonnées, par des rochers et des bancs de sable et n’est abordable que par une petite plage donnant sur la rade et protégée par une batterie de huit pièces : en tout, Mogador était défendue par 120 ou 130 pièces d’artillerie.

Telle était la ville devant laquelle s’était portée l’escadre française. Elle y arriva le 11 août. Là, l’attendaient des difficultés de plus d’une nature. Pendant quatre jours, la violence des vents et la grosseur de la mer empêchèrei^t les navires do communiquer entr’eux. Mouillées sur de fonds de rochers, les ancres monstrueuses des vaisseaux de ligne, pesant 8,000 livres, leurs énormes chaînes se brisaient comme de faibles grappins et leur enlevaient des ressources indispensables pour atteindre leur but. Tel navire n’avait plus qu’une chaîne et une ancre, et encore celle-ci privée d’une do ses pattes.

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Dans cette situation, les navires ne pouvaient songer à se joaaintenir devant Mogador à la voile. La violence des courants et la brise les eût entraînés sous le vent, et ils auraient probablement perdu l’occasion d’agir. De plus, en faisant appareil-^ 1er les vapeurs avec eux, ils auraient épuisé leur combustible ; en les laissant seuls, ils les exposaient à manquer de vivres et d’eau : ils étaient dès lors forcés de rester au mouillage.

Enfin, le 15, le vent s’apaisa, et il ne resta plus de la tourmente des jours précédents, qu’une grosse houle de nordnord-ouest. Dans r après midi, une faible brise se fit et on mit à la voile pour attaquer.

Les trois vaisseaux le Triton , le Jemmapes , le Suffren , vinrent d’abord au mouillage. Le Triton^ capitaine Bellenger, en tête, conduisant l’ escadre et s’avançant sous le feu de toutes les batteries ennemies, laissa tomber son ancre à 700 mètres de la place sans riposter à ses coups. Venaient ensuite le Suffren et le Jemmapes,

Le Jemmapes et le Triton se placèrent en face des batteries de l’ouest de la ville, ce dernier prenant à revers les batteries de la marine. Le Suffren prit poste dans la passe du nord, battant d’écharpe les deux batteries delà marine, et, de front, le fort rond situé sur un îlot, à l’entrée de la passe, tandis que avec ses pièces de retraite, il répondait à une batterie de l’île dont le feu d’enfilade l’incommodait.

Cet embossage délicat sous le feu de l’ennemi, se fît sans qu’aucun des vaisseaux daignât y répondre. A deux heures, tous ouvrirent leur feu : la riposte de l’ennemi fut énergique et des obus habilement dirigés sur le vaisseau le Jemmapes lui causèrent des pertes sérieuses et de graves avaries. Mais enfin les batteries de la marine démantelées et ruinées par le feu des Français furent abandonnées, et celles de l’ouest présentant une quarantaine de pièces bien abritées derrière des épaulements en pierre molle de plus de deux mètres d’épaisseur, tinrent seules.

Une fois le feu des vaisseaux bien ouvert, ordre fut donné a la frégate la Belle-Poule, et aux bricks le Cassard, le Volage et r Argus d’entrer dans le port : la frégate devait combattre

les batteries de la marine et les bricks celles de l’île : de grosses carabines placées dans les hunes fusillaient à 600 mètres les canonniers marocains. Cette manœuvre hardie amena Févacuation de ces batteries.

Alors commença un nouvel épisode de la bataille. Les bateaux à vapeur, le Gassendi, le Pluton et le Phare avec 500 hommes de débarquement conduits par le capitaine de corvette Duquesne et le lieutenant-colonel Chauchard, entrèrent dans le port et prirent poste dans les créneaux de laligne des bricks, joignant leur feu à celui des navires pendant que la flottille de débarquement se formait. A cinq heures et demie, cette flotille s’avança sous une vive fusillade : on sauta à terre avec enthousiasme, et gravissant à la course un talus assez raide, on enleva la première batterie. On s’y rallia : le prince de Joinville vint y rejoindre la colonne d’attaque.

De cette batterie, deux détachements partirent pour faire le tour de File , et débusquer trois à quatre cents Marocains des postes qu’ils occupaient dans les maisons et les batteries. On les poussa jusqu’à une mosquée où un grand nombre d’entre eux se réfugièrent : on enfonça [les portes à coups de canon et on se précipita en avant : la résistance des Marocains fut des plus vigoureuses. On était* engagé sous des voûtes obscures, au milieu d’une fumée épaisse qui empêchait de rien voir : il fallut livrer combat pied à pied : enfin les Marocains qui s’y étaient retranchés se rendirent au nombre de 140.

Le lendemain 1 6,Fœuvre de destruction qu’avait commencée le canon de la veille fut achevée : toutes les pièces furent enclouées ou jetées à bas des remparts, les embrasures démolies, les magasins à poudre noyés: du reste aucun ennemi ne s’opposa plus à cette opération : ils étaient tous en fuite, morts ou pris. Les Français étaient maîtres de File, du port; les batteries de la ville n’étaient plus à craindre : une garnison fut laissée sur Filotetle restant des troupes se rembarqua. Après leur départ, la ville restée sans défense fut prise par les Kabyles de l’intérieur, qui étaient venus pour la défendre et qui y mirent le feu, et pendant quatre jours la saccagèrent. Il ne resta de la belle Souerah qu’Abd-er-Rahman appelait sa ville

chérie, que des ruines et des murs criblés de boulets et noircis par le feu. On s’attendait généralement à ce que le ministère, fort embarrassé des succès des armées de terre et de mer, n’accorderait pas même, à ces braves, des encouragements. Mais on se trompa : la modération avec laquelle il usa de sa victoire, calma les défiances et les alarmes de l’Angleterre, et des grandes récompenses honorèrent la bravoure des soldats et des marins français. Le maréchal Bugeaud, entre autres, fut nommé duc d’Isly, et reçut du roi des Français une lettre autographe des plus flatteuses.

Ces diverses victoires des armées de terre et de mer avaient été accueillies en France avec un légitime orgueil : la plupart des peuples de l’Europe en avaient témoigné plus de satisfaction que de mécontentement; mais en Angleterre, elles avaient soulevé un dépit, une jalousie qui se traduisait sous toutes les formes. Dans le parlement , dans la presse , dans l’opinion publique, partout, éclatait cette haine mal déguisée, que cette jalouse voisine éprouve pour la France et que la France , du reste, lui rend avec usure. Dans la Chambre des communes, un orateurquis’entendmieux en rhétorique qu’en affaires, M.Sheil, mit en question le droit de la France d’occuper l’Algérie. Il demanda la formation d’une commission d’enquête chargée d’examiner comment le gouvernement français avait occupé et gardé FAlgérie, et jusqu’à quel pointcette occupation était compatible avec les intérêts de l’Angleterre. Lord Palmerston avait appuyé son collègue avec cette éloquence verbeuse et haineuse qu’on lui connaît quand il s’agit de la France. La presse avait reproduit de mensongères et ignobles allégations contre la marine française : elle avait même prêché une sorte de croisade contre la France, sans réfléchir que pour cette nouvelle guerre, l’Angleterre n’aurait pas eu, comme d’autres fois, l’Europe pour alliée et que le cabinet de Londres est trop bien avisé pour se hasarder à faire jamais seul la guerre contre la France. Tout cela cependant, par une pusillanimité déplorable du ministère français, eut une influence fâcheuse sur les négociations qui s’ouvrirent à la suite des succès de Tanger, d’Isly et de Mogador.

En effet, Tempereur de Maroc n’avait pas tardé à apprécier l’étendue des pertes que les armées françaises de terre et de mer venaient de lui faire subir. Aussi montra-t-il autant d’empressement à faire la paix avec la France qu’il en avait peu témoigné jusqu’alors. Il était fort loin de présumer qu’il obtiendrait des conditions aussi avantageuses qu’avant la guerre : aussi, dans son dépit, traita-t-il sans ménagement ceux qui lui avaient conseillé le parti de la violence. De ce nombre était un renégat italien, nommé Albrizi. L’empereur lui ordonna de se rendre auprès du pacha de Larrache pour lui enjoindre d’ouvrir immédiatement des négociations avec le prince de Joinville, en le menaçant du supplice du mur si sa mission n’avait pas de succès (1).

Mais déjà l’Angleterre avait efficacement agi auprès du ministère français pour aplanir les voies à l’empereur de Maroc.

Le différend de la France avec le Maroc s’était compliqué d’un grief de l’Espagne qui demandait réparation à l’empereur pour un vice-consul espagnol mis à mort par un pacha marocain et pour l’envahissement successif d’une grande partie du territoire de Ceuta. Depuis qu’une inspiration fatale avait porté le gouvernement français à se faire un allié de l’Angleterre, toute la politique de celle-ci consistait en toute occasion à isoler la France des autres puissances. En cette circonstance, elle n’eut garde de s’en départir : elle décida l’empereur de Maroc à consentir à l’agrandissement du territoire de Ceuta et à punir le pacha qui avait fait mettre à mort le vice-consul espagnol : l’Espagne obtint satisfaction sur tout et la France se trouva seule en lutte diplomatique. Le cabinet de Londres avait commencé ainsi par l’isoler pour lui ôter tout prétexte

(1) Cette horrible torture qu’on appelle le supplice du mur, est particulière au Maroc et n’est employée que pour les criminels d’État. Elle consiste dans la construction d’un mur d’environ deux mètres de haut sur un mètre de large, au milieu duquel on place le coupable, en ayant soin de laisser une petite ouverture de trente pouces de circonférence à la hauteur de sa bouche et par laquelle on lui donne des aliments. Le patient est debout, dans l’immobilité la plus complète, au milieu de cet espèce de vêtement de pierre, et passe quelque fois plusieurs jours avant d’expirer, exposé aux regards avidea de la foule»

ou faux-fuyant ; mais avec le ministère d’alors, cette précaution était parfaitement inutile.

En effet, l’Angleterre, jalouse de l’occupation de l’Algérie, était alliée du Maroc, faisait un grand commerce avec la population de cet empire ; il y avait dès-lors quelque chose de délicat et de grave dans la guerre de la France contre Abder-Rahman. Dans une telle situation, les défiances du cabinet britannique étaient naturelles, et le ministère français pouvait se proposer de les calmer par des explications franches, telles que les comportent les alliances internationales. Mais il fit plus. Il prit l’engagement vis-à-vis de lui de n’occuper même temporairement, ni même pour les besoins de la guerre, aucune ville marocaine. Un tel engagement était plus qu’une faute. Et si l’on considère que l’Angleterre avait ouvertement fourni des armes et des munitions au Maroc, qu’elle avait ostensiblement poussé l’empereur à la guerre, l’acceptation seule de sa médiation, en cette circonstance, était une de ces lâchetés dont, pour l’honneur de la France, les annales françaises n’offrent aucun exemple. Voici ce qui en résulta.

Le maréchal Bugeaud et le prince de Joinville, l’un et l’autre en qualité de commandants en chef des forces de terre et de mer, avaient, après et même avant leurs succès obtenus, fait présenter à Abd-er-Rahman un ultimatum qui stipulait quelques conditions avantageuses, soit sous le rapport des échanges, soit sous celui de l’indemnité, soit enfin sous celui des garanties à exiger à l’égard d’Abd-el-Kader. Telle était la crainte inspirée à l’empereur par les récentes victoires des Français, qu’il était disposé à tout accepter. Dès les derniers jours du mois d’août, le pacha de Larrache s’était déclaré investi des pleins pouvoirs de l’empereur pour traiter des conditions de la paix aux termes de l’ultimatum de la France. Le prince de Joinville, après avoir fait vérifier les pouvoirs du pacha, prit l’initiative dans la négociation, entra en pourparlers avec lui et posa, dès le début, la question d’indemnité de guerre qui fut accueillie sans difficulté. Aussi écrivait-il au ministère ces fières paroles ; « Nous avons imposé nos con- « ditions ; elles ont toutes été acceptées sous le canon de nos

:<( vaisseaux. » Mais le ministère qui, d’après les engagements qu’il avait pris avec le cabinet anglais, avait le plus grand intérêt à ne poser que des bases qui ne pussent donner lieu à aucune espèce d’atermoiement pour la conclusion d’un traité, en avait déjà ôté la négociation à ceux qui, ayant conduit les opérations militaires plus vigoureusement qu’il n’aurait peut-être voulu, se seraient montrés sans doute aussi fermes en diplomatie. Le maréchal Bugeaud et le prince de Joinville ne durent plus s’en mêler, et MM. de Glucksberg et de Nyon arrivèrent à Tanger, porteurs d’instructions qui devaient aplanir toutes les difficultés. La politique du cabinet britannique est que la France reste toujours sur le qui-vive à Alger et qu’elle fasse à cette alarme continuelle un grand sacrifice d’hommes et d’argent. C’est là un fait qui ressort évident de toutes les menées de l’Angleterre, depuis que la France occupe l’Algérie ; une sage politique ordonnait donc, en cette circonstance, au ministère français de n’adhérer à aucun traité, avant d’avoir atteint le but qu’on se proposait, c’est-à-dire avant que, d’une manière quelconque, Abd-ei- Kader ne fût mis hors d’état de nuire. Mais il n’en fut pas ainsi; le 10 septembre 1844, MM. de Gluckberg et de Nyon signèrent des espèces de préliminaires connus sous le nom de convention de Tanger, qui n’offraient ni avantage pour le présent, ni garanties pour l’avenir, et dont le seul résultat était de faire perdre à la France, dans le cas d’une agression nouvelle ou de manifestations perfides, les moyens dont elle dis« posait alors pour les réprimer plus promptement. Par cette convention, l’empereur de Maroc n’eut à payer aucune indemnité pour les frais de la guerre ; il ne fut exigé de lui aucune espèce de garantie ; l’îlot de Mogador, occupé par les Français, fut évacué; la flotte rentra à Toulon et les troupes de terre dans leurs cantonnements. Ainsi fut consommée l’œuvre d’une politique sans cœur, sans prévoyance et sans dignité qui laissait voir à découvert les exigences britanniques auxquelles elle obéissait. L’Angleterre fut satisfaite et la France indignée. M. Guizot était alors ministre des affaires étrangères,

Deux articles de cette convention de Tanger stipulaient que des négociations seraient ultérieurement ouvertes pour tracer, d’une manière définitive, la frontière des deux états, pour régler leurs rapports commerciaux et les mesures à prendre contre Abd-el-Kader. Le général Delarue fut chargé de suivre la négociation de ce traité supposé définitif. Il fut signé le 18 mars 1845, laissa en quelque sorte en litige la question de frontière, se borna, sous les rapports commerciaux, à remettre en vigueur un ancien et insignifiant traité de 1767 et ne stipulant rien de nouveau relativement à Abdel-Kader, justifia la réponse ironique d’Abd-er-Rahman qui, parodiant le mot célèbre d’un Spartiate, dit à propos de l’Émir : Si vous le voulez^ venez le prendre.

Cette solution était tout aussi décourageante que celle du 10 septembre. L’opinion publique en France se demandait avec anxiété à quoi servait d’avoir de vaillants soldats, des officiers intrépides et intelligents, des généraux savants et braves, si tout cela ne devait aboutir qu’à des traités lâches et au triomphe d’une politique qui, en Algérie, toujours pusillanime au milieu des circonstances les plus propres à la rendre forte, semblait n’avoir d’autre mission que d’interrompre et de stériliser les succès. Pour excuser cet inconcevable traité, le ministère parlait de modération, de désintéressement, de magnanimité; mais le résultat le plus évident était qu’en ne pas rançonnant les Marocains, on semblait ne pas oser affirmer la victoire, qu’en ne pas forçant Abd-er-Rahman à livrer Abd-el-Kader, on donnait à ce dernier le temps de prêcher la guerre sainte et de se refaire une armée et une deïra, qu’en n’exigeant d’Abd-er-Rahman aucune garantie pour l’avenir, on concluait une chose triste, dérisoire, d’où il ne pouvait sortir pour la France ni utilité ni profit. Victorieuse, elle subissait les conditions du vaincu. Quant au ministère, il n’était pas modéré, il n’était pas magnanime ; il était faible et prévoyant jusqu’à la folie ou coupable jusqu’au crime.

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