‹ Histoire de l'Algérie française (volume 4)Chapitre 5 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Formation des centres de population en Algérie.— Modes de colonisation pour la réalisation des plans projetés. — Fondation des villages. — • Vices administratifs. — Opinion des Arabes sur le gouvernement français en Afrique. — Abd-el-Kader dans le Maroc. — Alarmes de la population algérienne. — Catastrophe du 8 mars à Alger. — Préparatifs d’une expédition contre la Kabylie. — Insurrection de l’Ouarenseris et du Dahra.— Bou-Maza.— Désarmement des tribus. — Abd-el-Kader sur l’Ouad-Sidi-Nacer. — Fantasiah au désert.*— Grotte du Frechich dans le Dahra. — Destruction de la tribu des Ouled-Riha.— Proclamation du gouverneur-général aux Kabyles.— Les chefs Kabyles à Alger. — Le maréchal Biigeaud et le ministère. — Ordonnance du 15 avril.— Projet d’organisation des colonies militaires. — Traité définitif de Lella-Maghnia. — Effet de ce traité sur l’armée. — Administration civile. — Systèmes divers de colonisation du maréchal Bugeaud et du général Lamoricière.— Départ du maréchal Bugeaud d’Alger. — Le général Lamoricière, gouverneur-général par intérim. — Résumé analytique de l’administration du maréchal Bugeaud.

Pendant que Tarmée française avait, par une série non interrompue de succès, si bien rempli l’année 1844, l’œuvre de la colonisation avait reçu une impulsion aussi forte que pouvaient le permettre les fautes déjà commises et les entraves bureaucratiques qui paralysaient tout en voulant tout ré- ' glementer. Pour mettre successivement à exécution les diverses parties de colonisation dont on a vu, précédemment, les principales bases, on n’avait pas eu recours à un système uni-

que et exclusif. Voici sur quels motifs le gouvernement avait basé sa résolution. « La colonisation , s’était-il dit , est une œuvre des plus ardues et des plus compliquées ; il faut donc, pour l’accomplir, se montrer large dans le choix des moyens et des modes d’exécution. Adopter un système quelque bon, quelque puissant qu’il soit à l’exclusion de tous autres, ce serait rendre l’œuvre plus difficile et les résultats plus lents.’ Tel mode excellent dans une localité échouerait sur un àutre point. L’armée dans les loisirs que lui fait la situation pacifique de l’Algérie, doit être appelée à prendre une grande part dans l’œuvre de la colonisation. Les routes qu’elle ouvre sur tous les points de la colonie, les camps qu’elle bâtit, les défrichements et les cultures qu’elle opère, en justifiant l’emploi des troupes aux travaux publics, signalent l’armée comme l’un des agents les plus énergiques de la colonisation et de la mise en valeur du territoire. C’est ainsi que par extension du système suivi pour l’établissement de certains villages, par les condamnés militaires , l’armée construira des centres destinés à être peuplés , non par des colons militaires, mais par des familles civiles dont le placement appartiendra à la direction de l’intérieur. Mais comme l’armée qui a tant de travaux à effectuer, sans compter ceux de la guerre, ne pourrait pas construire assez de villages pour l’admission des familles qui demandent des concessions ; comme d’ailleurs il est essentiel de laisser une grande part d’action à l’industrie qui amène les capitaux et les bras, le mode dont il vient d’être parlé, sera appliqué aussi largement que possible, il est vrai, sans toutefois exclure les autres. Ainsi on continuera de créer des centres où les familles s’établissent elles-mêmes, et où pour les aider à hâter leurs demeures et mettre leur terre en culture, on leur délivre des matériaux â bâtir, des semences, des bêtes de labour et deux hectares défrichées. On en fondera d’autres où, à côté des familles aisées , s’installant par leurs propres soins, seront placées des familles ouvrières, bien composées, ayant 3, 4 à 500 fr. de ressources, à chacune desquelles il sera concédé une petite maison bâtie d’avance et trois à quatre hectares de terres, Si des propriétaires akériens, si

des capitalistes de la métropole, demandent de grandes concessions, il leur en sera accordé à la condition d’y construire des villages et d’y placer un nombre de familles proportionné à l’étendue du sol concédé. Dans ce cas le gouvernement donnera une prime de 1,000 fr. par famille établie, à charge par cette famille de rembourser ses 1,000 fr. par annuités fort légères et sous la garantie du propriétaire fondateur ; à cfferge en outre par celui-ci de fournir gratuitement le terrain du village et un minimum de quatre hectares de terre par famille. Il se pourra même qu’on fasse bâtir des villages par l’industrie privée, au moyen de marchés avec concurrence, cahiers de charge et devis, ainsi que cela se pratique en matière de travaux publics. A ces dispositions spéciales de modes de colonisation, il faut joindre celui qui consiste à faire construire les villages par l’armée. Cette œuvre était ainsi répartie entre l’armée et l’administration civile. La direction de l’intérieur était chargée de choisir l’emplacement des villages, de faire lever et allotir les terrains, de dresser les plans de villages et de maisons, de soumettre les projets au conseil d’administration, d’ordonnancer les sommes nécessaires pour l’exécution de tous les travaux de colonisation que devra faire l’armée, enfin, de faire choix des familles, de les faire arriver d’Europe, de les placer dans les centres nouveaux quand ces centres lui auront été remis, de fournir aux colons, s’il y a lieu, et d’après les mesures arrêtées, des outils aratoires, des bestiaux, des semences et tous les secours qu’on devra leur distribuer. »

Tels furent les divers modes de colonisation arrêtés et suivis avec plus ou moins d’extension en 1844, pour la mise en culture des terres : iis s’appliquaient principalement à la province d’Alger. Dans celles d’Oran et de Constantine, il y avait eu jusqu’alors plus d’industriels et de commerçants que de colons proprement dits. Voici quel en avait été le résultat.

On a déjà vu que la partie de la province qui forme à l’ouest d’Alger, entre la mer, la Metidja et leMazafran, 30 à 40,000 hectares, avait été divisée en trois zones concentriques, devant recevoir successivement des centres de population,

situés en vue les uns des autres et reliés entre eux par des chemins.

Sur la première zône rayonnant à huit kilomètres environ d’Alger, il n’existait au commencement de 1832 que trois villages européens, Kouba, Birkadem et Deli-Ibrahim, comptant 195 maisons. A la fin de 1844, elle en comptait cinq de plus; trois dans l’espace vide qui s’étend entre Déli-Ibrahim et Birkadem, savoir : Drariah , l’Achour , Saoula , et deux dans la section de Deli-Ibrahim au cap El-Kenater, Cheragas et Aïn- Benian en cours d’établissement. La population de ces huit villages était de 2,000 individus, la milice de 617.

La deuxième zône qui se développe sur la partie médiale du Sahel, de Sidi-Ferruch au nord, à l’ancien quartier de Bir-Toutta dans la Metidja était, avant 1842, un pays abandonné et' stérile où l’on voyait à peine quelques rares ruines de fermes et d’habitations depuis longtemps détruites. Il y fut érigé cinq centres de population reliés par des chemins carrossables ; ce sont : Sidi-Ferruch dans la presqu’île de ce nom, les Trappistes dans la plaine de Staouëli , Ouled-Fayet , Baba- Hassen et Cressia, comptant en tout une population de 733 individus et 228 miliciens.

La troisième zône qui court du sud à l’ouest, englobe le plateau supérieur du Sahel et s’arrête auMazafran. Il existe quatre villages. Douera, Saint-Ferdinand, Sainte-Amélie et Maelma, comprenant une population de 1563 individus et 450 miliciens. Il existe encore dans cette zône un cinquième village, Zeralda en cours de peuplement, et des hameaux établis par des propriétaires d’Alger et situés sur le parcours de la route d’Alger à Koléah par le pied du Sahel : ce sont Saint-Jules, Saint-Charles et les Quatre-Chemins.

En dehors des zônes il y a aussi les territoires de Koléah, Bouffarick et Blidah, comprenant , avec ces trois villes, six villages; savoir : Fouka, Douaouda, Joinville, Montpensier, Mered, Dalmatie, une population de 6,495 Européens et une milice de 1,300 hommes. Il y a en outre un village militaire, peuplé par une compagnie de soldats encore attachés au service. Les hectares défrichées dans les trois zônes et les terri-

toiresen dehors, étaient de 2,510 à la fin de 1844. Il y avait été élevé 1,407 constructions, savoir: 998 en maçonnerie, 298 en pisé, 121 en bois, et planté 12,365 arbres (1).

Restait encore, pour compléter le plan de colonisation adopté, ce qu'on appelait la ceinture de l’Atlas, c’est-à-dire l’établissement de centres de population sur le revers septentrional de cette chaîne. Jusqu’à la fin de 1844, on ne s’était occupé que d’une section de cet immense demi-cercle, celle qui s’étend du Fondouk à la ferme de Mouzaïa : des points avaient été fixés, quelques études préparatoires faites, et Fondouk, Rovigo, Souma, Bouïnan et Assenina, étaient en cours d’exécution.

Ces résultats obtenus en deux ou trois ans auraient pu l’être dès les premières années de la conquête ; mais enfin tels qu’ils étaient avec la progression continue et croissante qui en hâtait le développement, la France aurait pu espérer de recueillir dans un temps très court le fruit de tant de sacrifices. Mais le gouvernement ne tenant aucun compte de la différence des mœurs, des usages, du sol, du climat, de la propriété, de tout enfin ce qui est en Algérie, ne songeait, avant tout effort ou produit de création, qu’à imposer à la colonie une implacable théorie administrative, qui peut être excellente en France, mais qui, reposant sur des principes absolus, retardera d’un demi-siècle peut-|tre l’œuvre de la colonisation. Le résultat le plus évident de cette déplorable routine, dans l’Afriquefrançaise, a été jusqu’à présent de faire de la conquête une œuvre coûteuse et improductive, de ne la rendre avantageuse ni à la civilisation, ni à la population indigène, et de montrer aux Arabes les charges ou les fléaux de la civilisation européennes, sans aucun ou presque aucun de ses bienfaits. Après avoir hérissé le pays d’ouvrages de guerre, on a bouleversé les tombes, jeté aux vents les cendres des morts pour tracer des alignements ; puis est apparu sous toutes ses formes le fisc qui, avec sa rapacité habituelle, s’est mis en quête d’une matière imposable, dans un pays où il n’y avait pas en-

(1) Voir à la ûa du volume aux faits et renseignements»

core de matières productives; puis encore est venu tout lo cortège d’administrateurs civils, judiciaires et autres qui, plus préoccupés de leurs broderies, de leurs croix et de leurs appointements que des difficultés de leur position, n’ont pas eu, une seule fois, à songer que les intérêts de la France devaient les occuper en Afrique au moins autant que leurs plaisirs. Ainsi, manie de destruction, irrévérence pour les choses les plus saintes, effroyable rapacité, prodigalité scandaleuse ; voilà les tristes échantillons qu’on a apportés aux Arabes de cette civilisation si vantée : il y avait là peu de quoi les tenter. Aussi, voici à ce sujet, ce qu’écrivait au maréchal Clausel, un Arabe à qui il demandait son opinion sur la manière de gouverner des Français.

« Vous voulez mon opinion sur les Français et sur leur gouvernement, je vais vous la donner et vous parler franchement :

« Lorsque vous êtes venus ici vous avez publié partout que vous vouliez délivrer les Arabes de la tyrannie des Turcs, établir un gouvernement juste, faire fleurir le commerce , rendre la paix et la tranquilllité aux peuples : ceci était bien. Mais les Arabes n’ont pas compris votre gouvernement, ils ne pouvaient le comprendre. Ils étaient accoutumés à un régime de fer, il est vrai, mais c’était un gouvernement, tandis que vous les avez plongés dans l’anarchie. Ce n’est pas la liberté que vous leur avez accordée, c’est la licence : vous vous êtes attachés aux petites choses et vous avez négligé les grandes. Ce qui vous a tués, c’est que vous donnez tous vos soins à votre administration particulière ; il ne vous reste pas de temps de vous occuper des Arabes et de leur administration. Il y a cinq anci que vous êtes en Afrique et vous ne les avez pas connus. Ce n’est pas tout-à-fait le fanatisme qui les éloigne de vous, ils sont dégoûtés d’un gouvernement que vous ne leur montrez que par ses mauvais côtés. Vos lois, votre administration peuvent être bonnes pour votre pays, pour vos pays policés, mais elles sont trop tracassières, ils les voudraient beaucoup mieu?: plus sévères. Laissez les Français tranquilles et occupez-vous plus souvent des Arabes ; ce n’est pas par la guerre seulement

qiie vous les aurez, c’est par un régime bien entendu et par l’argent. Les Arabes sont comme les enfants, il faut les allécher pour les captiver. Si chez vous il n’est pas reçu de gouverner delà sorte, établissez des hommes qui sachent la marche à tenir et soyez persuadé qu’avant peu vous n’aurez qu’à vous occuper de votre commerce.

« Puis, vous changez trop souvent vos chefs ; à peine un de vos grands a-t-il commencé à connaître le pays, vous le rappelez ; s’il veut faire quelque chose de bien, il est obligé d’en référer au ministre : c’est une des causes de vos peu de succès en Afrique. Vous avez perdu la grande renommée de votre gouvernement dans ce pays : vos mesures administratives, vos lettres aux Arabes ne sont pas raisonnées et ne répondent jamais à une seule de leurs affections ; aussi, [ils ne comprennent rien à ce que vous voulez, parce que vous ne dites ni ne faites jamais rien de ce qu’ils peuvent comprendre. »

Cette lettre, si judicieuse, si réfléchie, où est apprécié et signalé avec tant de naïve vérité, le vice du gouvernement français en Afrique, fut montrée à un homme d’État de France, à qui elle n’arracha que cette simple réflexion : « Penh ! que voulez-vous attendre de Barbares ! ils ne comprennent rien à la civilisation!» Il est difficile d’étre à la fois plus sot, plus ignorant et plus vain : dans une certaine coterie, cet homme passe cependant pour un aigle. Cette réponse, du reste, explique mieux, que tout ce qu’on pourrait dire, la pensée qui a présidé à l’administration jde l’Algérie. Le gouvernement n’y a vu qu’une machine à emplois, sinécures, à réglements futiles et à budget. Là est pour lui la civilisation.

Reprenons le récit des opérations militaires.

La bataille d’Isly, les bombardements de Tanger et de Mogador avaient eu, en dehors de leur caractère militaire, un résultat funeste pour l’empereur du Maroc. La plus grande anarchie régnait dans l’empire. Les populations duSiid étaient en pleine insurrection : elles interceptaient les communications entre le Tell et le Sahara, entravaient les opérations commerciales des villes de Fez et de Maroc avec l’Afrique centrale. Sur le littoral de la Méditérannée et de l’Océan, T. II.. 14

Abd-*el-Kader d’un côté, les Berbères de l’autre, tenaient en échec la puissance de F empereur. Toutes les tribus étaient sous les armes, ne cultivaient pas, ne commerçaient pas , de sorte que F empire tout entier était paralysé dans les deux grandes sources d’échange et de production.

Abd-er-Rahman avait d’autant plus alors de motif de regretter l’appui qu’il avait accordé à Abd-el-Kader, que celuici, réfugié chez les Guelaïa, sur les limites méridionales du Riff, était parvenu à fanatiser les populations ignorantes de ces contrées, au point qu’elles ne voyaient qu’en lui le défenseur de la foi et le pressaient de se mettre à la tête des révoltés de l’empire. Pour tenir ces montagnards en haleine, Abel-Kader avait répandu le bruit que le traité du 10 août n’était qu’un armistice dont l’hiver avait fait une nécessité aux deux partis. Mais l’empereur ayant fait sommer les chefs des Guelaïa d’expulser l’Émir, en les menaçant de marcher contre eux en cas de refus, ils durent penser qu’Âb-el-Kader les trompait. En effet, trois corps d’armée, l’un venant de l’ouest formé des goums et des abids du pachalik de Tanger, l’autre partant du sud et composé des Hallaff et des tribus arabes qui campent entre Tezza et Fex et enfin le troisième, composé des tribus dépendant d’Ouchda, marchèrent contre èux.

A la vue de ces dispositions sérieuses, Abd-el-Kader avait député son frère Sidi-Saïd auprès de l’empereur pour conjurer Forage et, en attendant, s’était tenu assez secrètement caché pour qu’on le crût présent sur plusieurs points de FAIrie, où se manifestait quelque fermentation.

L’image d’ Abd-el-Kader semblait avoir grandi à la faveur des grands évènements qui s’étaient passés dans le Maroc. De tout côté, on disait^que Fex-Emir travaillait à soulever les populations, que ses agents répandaient des lettres dans tous les Douars et qu’on s’attendait, de jour en jour, à le voir apparaître avec une nouvelle armée. A l’appui de ces bruits, on citait des faits, et tous les esprits étaient dans l’attente de la guerre. Mais ce qui paraissait plus certain que tout cela, c’était une grande expédition contre la Kabylie, que le gouverneur-général avait définitivement arrêtée. Les Kabyles qui.

par quelques griefs récents, s’étaient attirés des châtiments sévères, organisaient une résistance énergique. Des assemblées publiques (Zÿ/emads) avaient lieu sur tous les points de la Kabylie ; leurs chefs étaient choisis et leurs armes prêtes.

Pendant que les esprits étaient dans Fattente de cet évènement et fortement préoccupés des bruits plus ou moins fondés de soulèvement général qui circulaien t partout, une épouvantable catastrophe vint donner un nouvel aliment aux alarmes anticipées des imaginations alarmées. Le 8 mars 1845, sur les neuf heures du soir, une horrible détonation se fit tout-àcoup entendre dans la maison du directeur du port. La commotion de F air fut si forte, que le phare, dont la tour est située à une grande distance, fut éteint et toutes les vitres brisées. En un instant, autour de la maison du directeur, tout ne fut que ruines ; une sorte de panique se répandit immédiatement parmi les habitants d’Alger, qui se portèrent en foule sur le lieu du sinistre où tout était désolation, incendie et mort. C’était un magasin à poudre qui venait de sauter et qui avait englouti 135 personnes sur lesquelles l’artillerie comptait quatre-vingt-huit morts et onze blessés.

On ne sut d’abord à quelle cause attribuer cette effroyable explosion. Mais, comme à côté était la grande poudrière qui, par une sorte de miracle, ne prit pas feu et qui aurait emporté la moitié de la ville, on l’attribua à la malveillance, et oh la rapporta aux bruits sinistres de soulèvement qui circulaient. Il n’en était rien cependant : c’était une malheureuse imprudence qui aurait pu être prévenue par moins d’incurie de la part de l’autorité et dont ceux-là même qui l’avaient commise furent les premières victimes. Voici ce qu’on découvrit à la suite des fouilles exécutées par le génie. Entre le magasin supérieur qui avait sauté et le logement des ouvriers de la T compagnie, était un petit réduit de forme triangulaire qui avait servi, du temps des Turcs, de dépôt de munitions. Ce réduit, quoique vide depuis longtemps, avait conservé quelque poussier de poudre sur les parois de ses murs, comme on en rencontra ensuite en notable quantité, mélangé avec de la poudre de grain, sous un faux plancher du magasin lui-même. Le

réduit était fermé et depuis longtemps inoccupé, mais son unique ouverture débouchait dans la chambre des ouvriers qui y mirent le feu par imprudence. Le magasin supérieur contenait de la poudre dans des caisses de cuivre et 500 projectiles creux, et l’inflammation du poussier développa une quan-» tité de calorique suffisante pour rougir les caisses, embraser les fusées des obus et amener la terrible explosion.

Lorsqu’arriva ce fatal accident, l’administration algérienne était dans la plus grande incertitude sur le point où se dirigeraient les principaux efforts de la campagne du printemps. L’Est, le Centre, l’Ouest réclamaient à la fois la présence des armes françaises, non pas qu’elles fussent nulle part sérieusement menacées, mais par suite de cette fermentation qui restait après la commotion violente des dernières années, comme ce clapotement des vagues de la mer qui subsiste longtemps encore après une tempête. L’expédition contre la Kabylie, paraissait cependant la plus urgente. A Bougie, Didjelly, Collo, Dellys, les garnisons françaises ne pouvaient s’éloigner audelà de la portée de leurs canons, et ne cessaient de guerroyer contre les Kabyles toujours prêts à les attaquer. Une pointe dans les montagnes voisines de Collo semblait dès lors devoir ouvrir la campagne; l’effectif du corps expéditionnaire était connu ; les généraux qui devaient le commander désignés, lorsqu’une levée de boucliers eut lieu à Tenez. Un camp de travailleurs français avait été pillé et brûlé ; quelques hommes avaient été tués. On sut alors, par les révélations des chefs qui étaient restés dévoués à la France, que des projets de rébellion se tramaient dans la plupart des tribus voisines. Cette révélation se trouva confirmée par les faits : le mouvement de Tenez eut du retentissement parmi les Arabes, et des soulèvements ou des indices d’émeutes eurent lieu sur divers points de l’intérieur. Tout le projet d’expédition fut changé, et la campagne de la I^abylie fut ajournée au grand mécontentement du maréchal Bugeaud, qui considérait la soumission des Kabyles comme une des plus urgentes opérations à faire et des plus importants résultats à obtenir. Forcé d’y renoncer pour le moment? il dirigea des attaques simultanées

sur divers points de Tintérieur. Le colonel Saint-Arnaud sc porta sur Tenez, pour venger sur une fraction de la tribu des Beni-Mennah, l’attaque du camp. La tribu fut rudement châtiée et frappée d’une contribution d’armes, d’après un système de désarmement, que pour contenir les tribus, le maréchal avait récemment adopté. Le général Gentil reçut en même temps l’ordre d’aller occuper la position d’Ain-el-Arba, en avant de Dellys, pour protéger les tribus soumises des environs, contre les invasions de Bén-Salem et de El-Kassem-Oukassi. Le colonel Géry, avec une colonne mobile de la subdivision de Mascara, devait explorer les montagnes situées entre Tiaret et Saïda, et aller jusqu’à Stitten, petite ville arabe à 25 myriamètres sud de Mascara. Le générai Lamoricière s’était dirigé sur Sidi-bel-Abbès, pendant que la colonne, confiée au colonel Mourette, s’était installée à Saïda.

D’autre part, le général Bedeau avait vigoureusement poussé une expédition dans l’Auress. Le 3 mai, sa colonne avait été attaquée à Aydoussa par quinze cents ou deux mille Kabyles qu’elle avait repoussés avec de grandes pertes. Après avoir établi un camp retranché à Médina, vaste bassin où viennent aboutir les trois vallées les plus importantes qui coupent l’Auress du nord-ouest au sud-est, le général Bedeau avait dirigé une première colonne vers l’ouest et une deuxième chez les Beni-Seliman, qui habitent la vallée de l’Oued-el- Kebar. Un escadron de spahis avec cinq cents cavaliers du goum du Cheik-el-Arab-Ben-Gannah avait été chargé d’observer les pentes du sud de F Auress pour prévenir les émigrations de la population et pour maintenir l’ordre dans les Bibans. Sur un autre point, le kalifa de la subdivision de Mostaganem Ould-sidi-Aribi , avait atteint chez les Beni-Zeroual, tribu kabvle de la rive droite du Chéliff, le chef de l’insurrection du Dahra et lui avait tué quatre cents hommes, pris deux drapaux et des chevaux.

Pendant ce temps, le maréchal Bugeaud s’était porté dans les montagnes de FOuarenseris qui avaient été mises en insurrection par le schérif , qui avait soulevé aussi le Dahra, en se présentant comme un espèce de prophète envoyé par Dieu ,

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pour délivrer l’Algérie de la présence des chrétiens. La crédulité populaire avait accueilli les fables que débitait cet imposteur , et l’imagination arabe y avait encore ajouté. Ce prophète, disaient ses partisans, avait une chèvre qui donnait du lait en abondance suffisante pour nourrir tous ceux qui combattaient pour la défense de la foi. Aussi les montagnards de rOuarenseris ne i’appelaient-ils qne le Bou-Maza, (le père de la chèvre) : ils le disaient en outre invulnérable, et lui-même accréditait cette fable, en prétendant être le même prophète qui avait, quelques mois avant, tué un comptable dans le marché de Djendel, et qui avait été tué par des Arabes soumis aux Français. « On vous a dit qu’on m’avait tué, ;« disait-il partout, eh bien! me voilà Iles armes des chrétiens c< ou de leurs alliés sont impuissantes contre celui que l’esprit « de Dieu anime, et qui a été choisi par lui pour délivrer les « Arabes de leur présence. » Ces populations, dont la crédulité passe toute croyance, avaient sans peine ajouté foi à ces fables et s’étaient laissé entraîner à la révolte. Le général Bugeaud pénétra dans FOuarenseris et, pendant les premiers jours, n’eut pas l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Mais l’expédition rencontra de grandes difficultés dans sa marche : les troupes eurent plus à souffrir de la nature du terrain et de l’inclémence du temps que des populations elles-mêmes : elles n’eurent à repousser que deux ou trois engagements d’arrièregarde peu sérieux. Le résultat de ces expéditions diverses, fut que, sur la frontière du Maroc, par suite du désarmement des tribus adopté comme mesure générale, l’insurrection avait été momentanémenl apaisée, que les Kabyles se tinrent par'^ tout en repos, et que les tribus de l’Auress firent leur soumission.

De tous les points où s’étaient portées les colonnes françaises, on apprit qu’Âbd-el~Kader inondait le pays de ses lettres. Il avait écrit à tous les kaïds pour leur dire de continuer la guerre sainte, qu’il serait avec eux en automne. On pouvait conclure de là que, malgré le désarmement auquel s’étaient forcément soumises les tribus insurgées en présence des colonnes françaises victorieuses , quelques nouvelles levées

de boucliers était imminente : cependant Abd-el-Kader n’était guère en mesure de tenter quelque chose de sérieux. Il s’était rapidement porté vers la fin de Fliiver, sur les sources de i’Ouad-el-Abd avec 2,000 cavaliers des Hamëian-Gharaba, tribu du Sahara algérien, et s’était obstinément maintenu sur les Chott, au lieu de chercher à pénétrer dans le Tell. Bientôt même après, les goums de cette tribu l’avaient abandonné pour aller défendre leur territoire contre une razzia des Mahïa, tribu également nomade de la partie du Sahara d’Angad appartenant au Maroc, et dont le territoire confine à celui des Hameïan-Gharaba. Ainsi , Abd-el-Kader se trouvait alors réduit à n’avoir pour défenseurs, que des sortes d’alliés , que des causes momentanées, telles que l’espoir du pillage, ou une vengeance à exercer contre d’autres tribus, attachaient à sa fortune et que d’autres causes, aussi momentanées en détachaient facilement. Chaque jour l’ex-Émiréprouvait un nouveau mécompte : le chef d’Aïn-Mady, Tedjini avait , malgré ses pressantes instances , refusé d’aller le voir pendant son séjour aux sources de l’Ouad-el-Abd; le chef des Djehel-el- Amour, Djelloul-ben-Thayeud s’était opposé au projet qu’il avait de traverser ses montagnes dans toute leur longueur, pour rejoindre le Djehel-Sahhary, et delà se rendre chez les Kabyles du Jurjura, en passant par le pays des Amraouas. N’ayant avec lui que deux ou trois cents réguliers et quelques goums des tribus réfugiées sur les hauts plateaux, qui avaient perdu tous leurs moyens de transport et étaient plongés dans la plus profonde des misères, il ne pouvait pourvoir à leur subsistance que par des razzias ou des exactions qui accroissaient chaque jour les dispositions peu favorables des tribus du Sud. Aussi, après avoir campé quelque temps sur l’Ouad-Sidi-Nasser, au nord deStittenet au sud de Chott-el-Ghergui, fut-il obligé de faire un mouvement rétrogade et de s’enfoncer de nouveau dans l’Ouest pour rejoindre sa deïra dont la situation sur la Malouïa lui inspirait des craintes sérieuses.

Pour maintenir les tribus du désert dans l’obéissance, il s’était vu obligé d’enchaîner leurs chefs; mais plusieurs d’entre elles s’étaient adressées au colonel Gérv, alors au

bivouac de Ktifa, et l’avaient appelé à leur secours par la supplication suivante : « Tu nous as promis de nous secourir contre nos ennemis, viens donc nous délivrer tous. »

En recevant cette supplique, le colonel Géry se porta immédiatement par une marche forcée en avant de sa position de défense. Deux jours après, il aperçut des populations se dirigeant vers lui et chassant devant elles leurs nombreux troupeaux. Pendant deux jours encore, de nouvelles tribus vinrent se grouper autour du camp français. Cette population était de 800 tentes à 14 individus par tente (12,000 âmes environ), traînant à leur suite 7,000 chameaux et plus de 130,000 moutons. Le colonel français reçut les chefs des tri- ])U3 diverses qui accueillirent avec joie les conditions de leur soumission, et pour sceller l’alliance, exécutèrent une de leurs fantasialîs. Les femmes des chefs étaient sur des chameaux caparaçonnés de harnais de couleurs éclatantes : une cage enveloppée d’étoffe légère les renfermait. De l’intérieur de cette cage elles pouvaient voir au dehors, mais elles étaient cachées à tous les regards. De riches glands tombaient du haut des cages dans les mains de jeunes enfants vêtus de blanc et qui suivaient à pied. Les femmes furent ainsi devant la tente du colonel le remercier du bien qu’il avait fait à leurs enfants et à leurs frères : elles entonnèrent ensuite un chant qui ne manquait pas d’harmonie pour appeler la bénédiction du ciel sur lui et ses soldats.

Après cette scène dont l’étrangeté frappait vivement la curiosité des Français, les cavaliers de la tribu simulèrent un combat, espèce de tournoi oii ils luttaient entre eux d’agilité, d’adresse à manier leurs chevaux, tantôt les faisant reculer avec une prestesse sans égale, tantôt les maintenant presque debout sur leurs jambes de derrière ou les faisant bondir en avant par des sauts prodigieux. Les femmes qui n’étaient pas descendues de leurs cages saluaient les plus adroits ou les plus heureux par leurs applaudissements. Ces exercices si étranges, mêlés de cris plus étranges encore, le costume des cavaliers, la présence de ces femmes enfermées dans des cages, chantant, applaudissant sans être vues, sur des chameaux bizar-

fôment caparaçonnés, ces jeunes enfaiib tenant les glands des cages et formant une sorte de haie au-devant des chameaux dont la tête se maintenait élevée et horizontale avec celle immobilité stupide qui, dans les haltes, caractérise ces fils du désert, le voisinage du désert lui-même dont les chaudes bouffées avaient ce jour-là franchi la barrière de l’Atlas, tout cela avait quelque chose de féerique et reportait l’imagination vers ces vieux contes d’ Orient dont le caractère fantastique se grave profondément à tous les âges dans les souvenirs.

Pendant que s’exécutait cette fantastique fantasiali, sur un autre point du territoire se dénouait un épouvantable drame. Les colonels Pélissier, Saint-Arnaud et Ladrairault, agissant simultanément, mais à de grandes distances l’un de l’autre dans le Dahra, opéraient peu à peu le désarmement et la soumission des tribus. Quelques-unes cependant se maintenaient en hostilité ouverte. De ce nombre étaient les Ouled-Riali, tribu qui n’a jamais été soumise, parce que le pays qu’elle habite renferme d’immenses cavernes, véritables labyrinthes où ce serait le comble de la folie d’essayer d’engager des troupes assaillantes. Les Ouled-Riah, se voyant serrés de trop près, coururent à leur refuge habituel avec d’autant plus d’espoir d’échapper à leurs ennemis, qu'aux yeux des Arabes, une sorte de prestige s’attache aux grottes et que ces lieux passent pour des retraites imprenables. Le 17 juin, ils s’enfermèrent avec leurs familles et leurs troupeaux dans une des plus inaccessibles, située sur les bords du ruisseau Frechih et qu’on nomme Ghar-el-Frechih (grotte du Frechih).

Avant de parler de ce qui se passa en ces lieux, quelques détails ne seront pas superflus. Le Dahra est un pays étrange : c’est une vaste plaine semée de montagnes horriblement déchirées, présentant en général la forme de mamelons et qui sont entourées par des champs d’une fécondité extraordinaire.

Deux de ces mamelons sont unis naturellement par un massif d’environ cent mètres de largeur et qui traverse un ravin très profond. Le massif s’appelle la Kantara. Il forme une des grottes les plus considérables du Dahra, et du temps des Turcs, les Arabes y ont souvent trouvé un refuge contre les exactions

de leurs dominateurs. La Kantara a d’un côté deux entrées placées l’une au-dessus de l’autre ; de l’autre côté il n’y a que des fissures très étroites. Le 18 juin, le colonel Pélissier, ayant su que la tribu des Ouled-Riah et les marabouts les plus fanatiques du pays s’étaient enfermés dans cette grotte avec l’intention de s’y défendre, s’y porta et fit camper la colonne devant les ouvertures. Un feu très vif en partait : il y fit répondre par des obus et la fusillade, mais un peu au hasard, car la vue ne pouvait pénétrer dans cette obscurité. Il avait avec lui deux bataillons et demi, une pièce d’artillerie de montagne, la cavalerie et le corps du goum. Assiéger cette grotte, était chose impossible : c’était s’exposer à voir décimer ses soldats sans pouvoir riposter ; s’éloigner, c’était dangereux : c’était laisser croire aux tribus qu’elles pouvaient impunément rester en insurrection. Pourobliger les Arabes à se rendre, il fit fabriquer quelques fascines qu’il fit jeter enflammées à l’entrée des grottes» Après cette démonstration faite pour leur indiquer qu’on pouvait tous les asphyxier dans leurs cavernes, le colonel leur fit jeter des lettres où on leur donnait la vie et la liberté s’ils consentaient à rendre leurs armes et leurs chevaux. Ils refusèrent.

Alors on recommençaà jeter des fagots du haut du contrefort d’El-Kantara, mais le feu ne se déclara que deux heures après, à cause de la mauvaise direction donnée aux matières combustibles. Un grand tumulte s’éleva alors dans ces grottes : on y délibérait sur le parti à prendre. Les uns demandaient à se soumettre, tandis que les autres s’y refusaient avec opiniâtreté. Ces derniers l’emportèrent. Quelques dissidents parvinrent cependant à s’échapper.

Le colonel Pélissier, voulant sauver ce qui restait dans les grottes, leur envoya des Arabes pour les exhorter à se rendre, mais en vain. Quelques femmes, qui ne partageaient pas le fanatisme sauvage de ces malheureux, essayèrent de s’enfuir; mais leurs parents et leurs maris firent eux-mêmes feu sur elles pour les empêcher de se soustraire au martyre qu’ils avaient résolu de souffrir. Une dernière fois on suspendit le jet des fascines pour envoyer dans les cavernes un parlemen-

ÀLGÉRIE.! 219

faire français qui fut accueilli par une fusillade. Ces différentes phases de la catastrophe avaient duré jusque dans la nuit du 19 juin. Alors à bout de noyau pour réduire autrement des fanatiques dont Tinsoumission était une instigation permanente à la révolte et qui étaient le noyau perpétuel des insurrections du Dahra, on rendit au feu toute son intensité. On l’alluma devant les deux ouvertures de la caverne, et par une circonstance singulière, le vent poussait aussi les flammes et la fumée dans l’intérieur, sans qu’il en parut presque rien au dehors, de sorte que les soldats pouvaient pousser les fagots devant les ouvertures de la caverne, comme dans un four.

Alors ce fut longtemps comme une double colonne de feu qui s’élevait à plus de soixante mètres de hauteurs du Kantara ; longtemps aussi on entendit les cris des malheureux que la fumée étouffait, qu’une chaleur brûlante calcinait jusqu’aux os. Puis, de temps à autre des détonations : se battaient-ils entre eux? se donnaient-ils mutuellement la mort par pitié pour échapper à des tourments d’enfer ? c’est ce qu’on a toujours ignoré. Puis enfin on n’entendit plus rien que le pétillement des bois verts qui formaient les fascines. Le lendemain on put entrer dans la grotte ; à l’entrée étaient des animaux morts, enveloppés de couvertures de laine qui brûlaint encore : quelques taureaux avaient du sang aux cornes : ce qui dénotait que, rendus furieux, ils avaient, dans leur course, éventré des femmes, des enfants, peut-être. On arriva dans la grotte par une traînée de cendres et de poussière d’un pied de hauteur. Tous les cadavres étaient nus dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer ; le sang leur sortait par la bouche, des enfants à la mamelle gisaient dans les bras de leurs mères : un grand nombre portaient des coups de yatagan et des traces de profondes blessures. Ah ! si une lutte eut lieu, qu’elle dût être terrible au milieu de ces cris déchirants de femmes, d’agonie d’enfants, de bestiaux en furie, de quartiers de rochers qui se détachaient de la voûte, et ce feu qui bruissait terrible^ impitoyable dans ce tombeau sans issue I ^

Le nombre des cadavres s’élevait à 1^000 environ. Au fond de la grotte, on en trouva quelques-uns debout, cramponnés à des anfractuosités de roches et la bouche collée contre les frissures d’une des parois de la caverne, et morts là, en cherchant à respirer un peu d’air du dehors. Cet épouvantable drame valut aux Français la soumission presque immédiate des autres tribus encore insoumises. Quant à celle des Ouled- Rhiah, elle avait été entièrement exterminée. De tous côtés arrivèrent des fusils et des parlementaires. Le prestige superstitieux, qui s’attachait aux grottes, fut détruit pour toujours dans ce pays. Ce prestige était immense. En effet, jamais les Turcs n’avaient osé attaquer ces populations, et ces idées étaient justifiées cette dernière fois par le fanatisme religieux et par d’anciennes prophéties qui faisaient croire que ces grottes étaient imprenables.

La pacification du pays était cependant, à ce prix, trop chèrement achetée, et il était déplorable que l’incurie du gouvernement français, par tant de fausses mesures prises depuis la conquête, ait pu amener, même accidentellement, de telles fatales nécessités. Par ces actes, par son langage, il n’avait jamais su s’adresser aux affections, aux sentiments intimes des Arabes : il se les était aliénés et avait fini par les exaspérer par des mesures, des créations routinières qu’il croyait énergiques et qui n’étaient que futiles, qu’il croyaient efficaces et qui n’étaient que ridicules. Aussi, la politique du maréchal Bugeaud à l’égard des Arabes, qu’on pourrait appeler une politique de fermeté et de bonhomie^ n’était pas même comprise dans les bureaux du ministère. La routine bureaucratique ne concevait pas qu’on dût parler à des Arabes différemment qu’à des Français. Ainsi, par exemple, voici une proclamation qui, en juillet 1845, fut adressée par le gouverneur-général, aux populations arabes et kabyles soumises et qui fut traitée, dans les bureaux, de singulière et de curieuse : cependant, elle était rationnelle : elle s’adressait aux sentiments de ses populations qui, du reste, la comprirent ; mais les bureaux ni les ministres ne sont pas payés pour cela.

« Le roî, notre maître à tous, disait le gouverneur-géné- « ral, veut que ses sujets arabes et kabyles soient aussi bien :< gouvernés et aussi heureux que les Français. Cest une re- A commandation qu’il ne cesse de nous faire chaque fois « qu’il nous comble d’honneur en nous écrivant.

« Pour obéir à ses ordres et aux inspirations de son cœur .( paternel, je vous adresse les exhortations suivantes :

« Le premier moyen de réparer les maux de la guerre et « d’être heureux, c’est de rester fidèles à la promesse de sou- « mission que vous nous avez faite , et devant laquelle nous « avons arrêté nos escadrons et nos bataillons. Il faut accepter « franchement le décret de Dieu qui a voulu que nous soyons « venus gouverner ce pays. Vous .savez les malheurs qui sont « arrivés aux tribus qui se sont révoltées contre nous et les vote lontésde Dieu.

« Le second moyen c’est de vous occuper avec activité et « intelligence d’agriculture et de commerce. Établissez des « villages, bâtissez de bonnes maisons en pierre et couvertes « en tuiles, pour n’avoir pas tant à souffrir des pluies et du « froid en hiver, de la chaleur en été. Faites de beaux jard ins « et plantez des arbres fruitiers de toute espèce, surtout l’oli- « vier greffé et le mûrier pour faire de la soie. Vous vendrez « très bien l’huile et la soie et, du produit de la vente, vous « vous procurerez tout ce qui est nécessaire pour vous habiller « et meubler vos maisons.

« Faites de grandes provisions de paille et foin, pour nour- « rir vos bestiaux pendant la mauvaise saison.

« Construisez des hangars pour abriter vos troupeaux con- « tre les pluies et les neiges qui en détruisent beaucoup.

« Castrez les jeunes veaux et les agneaux, sauf ceux qui sont a réservés pour la reproduction, et ce doivent être les plus « beaux. Les veaux et les agneaux castrés profitent davantage « et se vendent mieux au marché , parce que la viande est « meilleure.

« Ayez de meilleures charrues pour labourer la terre.

« Donnez un ou deux labours préparatoires aux terres que « vous voulez ensemencer la même année : le premier en fé-

K vrier ou mars, le second en mai. Parce moyen vous n’aurez « pas cette grande quantité de mauvaises herbes qui nuisent « tant à vos récoltes. Avec des terres ainsi préparées, vous « pourrez semer aux premières pluies d’octobre, et vos blés « n’auront plus à craindre les sécheresses de mai : ils seront « en épis au milieu d’avril. Vos récoltes auront moins à redoute ter les sauterelles, ce fléau n’arrivant ordinairement qu’en X mai ; il trouvera vos orges mûrs et vos froments bien près X de l’être.

c< Je ne saurais trop vous recommander de ne pas détruire « vos forêts comme vous le faites, il viendra une époque, je « vous le prédis, où vous y trouverez une grande richesse. Il « s’établira autour de vous des villes populeuses où vousven- « drez à bon prix vos bois de construction et de chauffage.

« Je ne vous en dirai pas davantage pour cette fois. Quand v« vous aurez bien médité ces conseils d’ami, et que vous serez « entrés dans la pratique deschoses que je vousairecomman- « dées, je vous en dirai d’autres, toujours pour votre bien : « car nous vous aimons comme des frères et nous sommes c( affligés toutes les fois que vous nous forcez à vous faire du c< mal. Salut, »

Si, dès le début, on eût parlé aux Arabes un pareil langage appuyé par la force, que de maux on aurait éloignés d’eux ; que de sang et de fatigues on eût épargné aux soldats français ! Mais loin de là, on y a importé de Paris d’incroyables aberrations administratives, qui, chacune dans leur sphère, ont simultanément agi pour amener une situation violente, à laquelle il a été impossible ensuite de remédier par les voies purement conciliatrices. Aussi, ne pourrait-on, qu’en rougissant pour les hommes d’état de son pays, énumérer ces aberrations frappées, toutes, au coin de l’ignorance la plus caractérisée : depuis l’essai de soumettre les Arabes aux formes judiciaires de France, jusqu’à la mise en activité d’un système de petite et grande voirie qui, par ses exigences tracassières, lèse journellement les intérêts matériels des indigènes, sans qu’il leur Soitpossible, de longtemps, d’en comprendre le but et Tutilité. Le gouvernement, dans toutes ses créations en Algérie, n’a

Ijamaîs su partir que dti point de vue français; or, c’était là précisément ce qu’il fallait éviter : car ce qui peut être bon ou utile en France n’est, en Algérie, qu’inutile et vexatoire sans compensation aucune.

Le maréchal Bugeaud avait compris tout ce qu’il y avait de prématuré, d’intempestif, de mal conçu dans toutes ces élucubrations bureaucratiques , qui n’envisageant l’Algérie que comme une curée à jeter à d’insatiables ambitions, surchargeaient la colonie d’un personnel administratif et fiscal, inutile ou vexatoire dont le résultat le moins contestable était d’en entraver le développement dans toutes les branches; il avait compris que pour s’attacher des populations, neuves dans leurs croyances, naïves dans leurs affections et leurs sentiments, il fallait leur parlerun autre langage que celui qu’on aurait tenu aux populations blasées, sceptiques et moqueuses des civilisations européennes. Sous le premier rapport, il n’avait cessé de s’élever contre cette manie réglementaire qui paralysait tout en Afrique , en voulant y coordonner tout sur le modèle de ce qui existait dans la métropole ; mais ses efforts n’avaient pas été heureux : la routine , le désir d’acquérir ou de conserver des influences en se faisant des créatures , avaient peuplé l’Algérie, non pas de colons, mais d’employés.

Sous le second rapport, il avait eu plus de succès. Ne tenant aucun compte, pour les objets de détail, des ridicules instructions ministérielles, il agissait, non pas comme les bureaux de Paris d’après des précédents , mais d’après ses inspirations, ses réflexions et les connaissances qu’il avait d’une cause profondément étudiée : aussi obtenait-il de temps à autre quelques heureux résultats. C’est ainsi, par exemple, que cette proclamation qu’on a vue plus haut, et dont le fond modeste avait servi à égayer l’ignorante et vaniteuse morgue de quelques administrateurs , avait rallié aux Français les chefs les plus influents de la Kabylie. Ils avaient demandé à venir à Alger faire leur soumission. Le 15 août avait été fixé pour le jour de la cérémonie.

Ils y arrivèrent au nombre de douze appelés parle choix des Djemaâs (assemblées populaires), sous la conduite du capitaine

Omalley, chef du bureau arabe de Déllys. Le gouverneur-général les reçut avec une grande pompe militaire, et leur distribua les burnous, signe de leur investiture et les cadeaux d’usage. Ces farouches Kabyles semblaient aussi heureux que surpris du spectacle qu’ils avaient sous les yeux. Quelques autres grands de la tribu des Beni-Djennad, le jeune Ben-Zamour, agha des Flillahs, le kaïd du Krachena et les principaux de l’agalikdeTaourgha étaient là réunis. Le fils du kalifa de l’Ayouat s’y trouvait également; mais ce qui ajoutait surtout à la solennité de l’investiture , c’était la présence inattendue du kalifa de l’Est, Ben-Mahi-Eddin, qui était arrivé la veille pour rendre hommage au gouverneur-général.

Dans une courte allocution, le maréchal engagea les Beni- Djennad à ouvrir enfin les yeux à l’évidence des faits, que quelques ambitieux, comme Ben-Salem et Ben-Kassem-Ou- Kassi, ne cessaient de leur dénaturer par leurs mensonges. Puis il fit un appel à leur bonne foi et à leurs intérêts, pour qu’ils eussent à repousser à l’avenir toutes les tentatives de ces ennemis du repos des Français et du leur, qui ne savaient que fuir après avoir attiré sur les populations les malheurs de la guerre.

Le kalifa Mahi-Eddin prit ensuite la parole pour faire sentir aux chefs réunis les bienfaits qui résultaient pour eux d’être gouvernés par la France. Il s’attacha surtout à montrer que la religion ne leur défendait pas de se soumettre.

« J’appartiens , dit-il , comme vous le savez , à une grande « et ancienne famille de marabouts : je sers les Français « avec dévoûment et fidélité ; et qui oserait dire que je suis « un impie! Est-ce que les Arabes et les Kabyles que je gou- « verne au nom de la France ne suivent pas en tout point leur « religion? Il en est de même de tous les musulmans du reste « de l’Algérie. Mais M. le maréchal ne se contente pas de les « faire respecter dans leurs mœurs et dans leurs croyances,

« il vient au devant de leurs besoins en ce qui touche la pra- « tique de leur culte : sur tous les points, les mosquées sont « rétablies , et il en fait construire de nouvelles par les ou^ tf vriers et avec l’argent du gouvernement. »

Ces paroles du kalifa, prononcées en arabe et transmises fidèlement aux Kabyles, dans la langue du pays, par le jeune Ben-Zamoun, firent une profonde impression sur ces chefs, qu’il eût été facile peut-être de s’attacher dès le début, si l’on n’avait accumulé fautes sur fautes et bévues sur bévues.

Pendant que peu à peu s’opérait le désarmement, la soumission des tribus, et que la guerre, portée au loin , permettait d’étendre , avec sécurité , le réseau de la colonisation , le gouverneur-général poursuivait avec activité les progrès qu’il croyait les plus propres à assurer la conquête et à hâter le développement de ses produits. Mais sur les points principaux il différait d’avis avec le ministère.

Ainsi , d’abord , il regardait comme prématurée , comme inutilement dispendieuse , et comme mal conçue , l’organisation civile de l’Algérie constituée par une ordonnance du 15 avril 1845, et pour laquelle les Chambres avaient voté tous les crédits demandés : il disait que l’état-major d’une administration civile serait une grosse et inutile dépense ajoutée au budget de l’Algérie, et un embarras sans compensation pour l’autorité militaire, alors que la population civile était encore très peu nombreuse. Ces raisons n’avaient pas prévalu et ne pouvaient prévaloir : ce que le maréchal considérait sous le point de vue d’intérêt général , était considéré par le ministère , et surtout par la commission des crédits de l’Algérie, sous un point de vue bien moins élevé. Cet étatmajor d’administration civile avait été créé , et , à défaut d’administrés , l’Algérie avait au moins des administrateurs : on a vu ailleurs les motifs de ces scandaleux gaspillages.

En second lieu , le maréchal Bugeaud prétendait que la Kabylie devrait tôt ou tard être conquise en entier, parce que le système' de l’indépendance restreinte de quelques tribus n’était pas plus praticable que le système de l’occupation restreinte, et qu’il offrait les mêmes dangers; que cette conquête pouvait seule enlever aux ennemis de la France en Afrique , un refuge ;aux sujets français indigènes, le spectacle d’une indépendance exempte de charges et d’impôts, et enfin aux tribus protégées par la F rance , des ennemis permanents et T. m 15

infatigables. Ces motifs ne man(juaient pas de fondement : on pouvait objecter, cependant, qu’avant d’entreprendre cette expédition , il était prudent , peut-être, mais certainement humain, d’attendre quel serait, sur les tribus insoumises, l’effet de l’exemple des tribus kabyles soumises. Le ministère, en cela, n’était pas de l’avis du maréchal, et le motif de son dissentiment était la dépense de l’expédition au moment même où, pour son administration civile, il venait d’en faire voter une aussi forte et incontestablement moins utile. Mais, dans ce dernier cas , chaque ministre avait eu des emplois à sa disposition, et, en France, de tels motifs sonttoujours péremptoires.

En troisième lieu enfin , le maréchal croyait que la défense de l’Algérie ne serait assurée contre les chances d’une guerre européenne et contre les révoltes des Arabes, que lorsque de nombreuses colonies militaires , capables de cultiver le pays et de combattre , auraient couvert les points fertiles , mais exposés de l’établissement français en Afrique. Selon lui , les colons militaires étaient , pour les points exposés , préférables aux colons civils, et la colonisation ne serait guère qu’uû prétexte d’agiotage tant que le gouvernement n’entreprendrait pas l’œuvre lui-même au moyen d’une population habituée à l’obéissance et au combat.

Sous le rapport de la sécurité , l’efficacité de ce moyen était incontestable. Sous celui de la dépense et du résultat, un document récent militait fortement en sa faveur : c’était le compte-réndu d’une colonie militaire , celle de Beni-Mered lors de sa dissolution : ce curieux résultat trouve naturellement ici sa place, le voici :

Au 12 juin 1845 l’avoir de la colonie se composait :

1® De treize maisons contruites par les colons , lesquelles ont coûté ensemble . 33,898 fr.

De dix maisons construites par le génie, chacun pour deux ménages , évaluées. ........ 30,000 fr.

2® De 500 hectares de terre, dont 200

63,898 fr.((C,

Report . . , 63,898 fr. » c,

cultivés par les colons et 300 par les Beni-Mered :

Chaque hectare, au cours du jour, vaut 400 fr,, soit pour les 500 hectares, 200,000 »

3® De 13 hectares et 20 ares de jardin

qui valent, au prix ci-dessus . 5,200 »

4® Troupeaux :

Bêtes bovines . 11,761 f 17 975

Ovines . 5,192 ^

Chevaux et mulets . 1,023 )

5® Instruments aratoires, outils, matériaux, etc . 5,153 »

6® Crédit de la colonie sur divers et fonds en caisse . . • . 12,375 17 .

Total . . , . . 304,602 17

Les colons étant au nombre de 61, la part de chacun d’eux était donc de. . . 4,993 47

Il convient d’ajouter à cette somme 1,000 fr. environ pour les récoltes pendantes sur chaque lot, et pour le troupeau de porcs que possédait chaque colon et qui n’était pas compris dans la communauté , ce qui porte la part de chaque colon à 6,000 fr.

Voici maintenant les dépenses de toute nature à la charge de l’État, auxquelles avait donné lieu cette colonie militaire : 1® Maisons livrées par le génie , comme

d’autre part . 30,000 fr. » c.

2® Matériaux fournis par la direction de

l’intérieur . 10,400 »

30 Solde des colons, y compris celle du

directeur . 24,241 92

4“ Prestations en nature , en vivres et

chauffage . 28,481 6

5® Valeur des bestiaux donnés par M. le maréchal. . . . * . . 10,809 ^

Total

C’est-à-dire que TÉtat, avec une dépense de jj703 fr. 81 centimes par colon, a fait vivre dans l’abondance, et dès le début (ce qui est si difficile et si important en colonisation), une famille entière , en lui assurant une aisance suffisante.

Malgré ces chiffres concluants , le ministère hésitait à adopter ou à repousser les idées sérieuses du maréchal Bugeaud , et donnait le ridicule spectacle de divisions , d’incertitudes , d’angoisses, dont la peur pouvait réclamer une bonne part et l’incapacité l’autre. Quant au maréchal Bugeaud , sans tenir compte , comme il avait fait pour tant d’autres choses , de l’inqualifiable conduite d’un gouvernement qui ne savait ou n’osait jamais, quand il s’agissait de l’Algérie, faire connaître opportunément et clairement ses intentions , il adressait à tous les généraux de l’armée |d’ Afrique une circulaire, pour les engager à porter à la connaissance de tous les corps, sous leur commandement, le projet d’organisation des colonies militaires, tel qu’il est détaillé ci-après :

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