COUVERTS, COUTEAUX, CUILLERS ET FOURCHETTES
En Angleterre, au début du xtii» siècle, on regardait comme une affectation de singularité la manie du voyageur Thomas Coryate qui, ayant rapporté par curiosité des fourchettes d'Italie, montrait à ses compatriotes ébahis la manière de s'en servir, ce qui lui valut le sobriquet de fur- €ifer{i). Les Anglais se sont raffinés depuis et, devenus aussi méticuleux en matière de confortable qu'ils étaient alors insouciants, ont introduit la coutume de changer de couverts aussi souvent que d'assiettes. Tous les Anglo- Saxons ne se sont pourtant pas rangés au nouvel usage, et beaucoup s'aident du couteau pour porter les morceaux aux lèvres, comme faisaient autrefois nos pères. Dans la relation de son voyage en Amérique, mistress TroUope admire l'adresse avec laquelle les Yankees se plongent dans la bouche leur couteau jusqu'au manche sans se blesser.
Nombre de peuples môme policés n'ont pas encore adopté l'usage des fourchettes. Les Hindous répugnent à se servir d'un ustensile qui au tort d'être récent unit celui de n'être mentionné par aucune de leurs lois religieuses. Les Parsis de rinde, obstmés conservateurs des vieilles coutumes, font une observance rituelle de n'employer pour leurs repas ni tables, ni couteaux, ni fourchettes, ni verres (2). Les Chinois remplacent nos couverts par de petits bâtonnets d'ivoire dont l'un est maintenu fixe entre le pouce et l'annulaire de la main droite, tandis que l'autre, mobile, est manié par l'index et le médius. Les Célestials exécutent avec adresse cet exercice de prestidigitation; mais, conviés à des festins chinois, les Européens, moins experts, ont joué parfois le rôle du renard au dîner do la cigogne.
(1) Coryate, Crudities hastily qobbled iip in fivc monthsUravcls lu France^ Savoy, lialy, etc. (1G12)
(2) Max Millier, Histoire des religions , p. 231.
mSTOIRE DE L ALIMENTATION
Plus près de nous, les Turcs, en train de se civiliser et de copier nos modes, cherchent à nous emprunter Tusage des fourchettes. Toutefois, quelques-uns se montrent encore novices quant à la manière d'en tirer parti. Ampère a tracé le plaisant portrait « d'un grand fonctionnaire turc qui, dans un dîner diplomatique, exprimait à un Français son goût pour les repas à l'européenne, son mépris pour ses compatriotes qui ne savaient pas se servir de leur fourchette, et, ce disant, se servait de la sienne... pour peigner sa barbe (1) ».
(1) Voyage en Egypte et en Nubie, 1867, p. 263.