CHAPITRE III
Enfin, Tabsorption des breuvages exigeait des artifices pour porter les liquides aux lèvres, car les mains, à peine suffisantes pour la préhension d'aliments solides, étaient tout à fait impropres à en saisir de fluides, et il importait de pouvoir s'abreuver commodément, sans rien perdre de préparations qui avaient coûté de la peine et auxquelles on mettait du prix.
Comme l'eau a été la première et longtemps la seule boisson connue, on imagina sans doute d'abord, pour éviter de s'étendre sur la terre humide et de se mouiller la figure au contact d'une nappe liquide, de recueillir quelques gorgées dans le creux de la main ou dans les deux mains rapprochées en forme de coupe. On boit encore ainsi aux sources rustiques. Mais on se servit volontiers à l'occasion d'une foule d'objets creux capables de contenir une petite quantité d'eau, tels qu'une feuille concave, une coque de fruit, un coquillage, un os creux, etc. Enfin, on but à même de tous les récipients utilisés pour porter et conserver au logis une provision d'eau disponible. Des expédients de ce genre sont usités chez la plupart des peuples sauvages.
Les populations pastorales de l'antiquité employèrent surtout comme vases à boire les cornes creuses de certains ruminants et particulièrement du bœuf. Les bergers
IIISTOIRE DE L AirsESTATIOS
I du premier âge devaient, comme fout eiinure ceuï de iiOH [jours, porter en sautoir ou attachée à la ceinture une corna f qui leur servait à la fois de trompe pour les appels et dd ■e à l)oire. On on fil longlemps usage dans les festïnsJ me quand la phase agricole fut venue. C'est pourquoi^ I mythologie donnait des cornes pour attribut â Bocelius e ^ aux Bacchantes. La fameuse corne d'abondance qui, pour" I les anciens, était te symbole de toute richesse, rappelait . -simplement l'idée d'une corne à boire, et celle image bacbigue exprimait surtout le désir d'avoir du vin à dis crétion.
La coutume de hoiie à l'aide de cornes était coinmui aux peuples barbares. Xéuophon la mentionne chez 1 Thraces (i). Pline constate que le même usage se retrooi Tait chez tous les peuples du Nord (2). César dit des Ger| mains: K Ils recherchent les cornes d'm'us, plus gran* ■que celles de dos bœufs, les garnisseot d'anneaui d"or ou^ d'argent et s'en servent en guise de coupes d'apparat dan» les festins (3) ». Les Huns et les Vandales buvaient également dans des cornes. L'usage était si général chez les peuples de race germanique que les philologues fout dériver du moh horn (corne) le nom allemand de Février {Hornung), mois consacré de tout temps anx banquets et a libations. Lors de la conquête de r.\ngteterre par les Nor mands, les Anglo-Saxons ne connaissaient pas d'autr coupes, et la chronique nous les montre passant la v de la bataille d'Hastings à bou-e dans des cornes du v ■de la bière (4). Guillaume de Poitiers, décrivant une coï plénière tenue à Fécamp par Guillaume le Bâtard, dit q
(1) Retraite dei Dix Mille, VII, 3.
(2) Uiii. Ha/., XI, 45,
(3) Guerre des Gniilcs, VI, 3.
(4) Aug. Thierry, Comiiiête de l'Angleterre par les .forauntd»,^
ce « prince buvait dans une corne ornée d'or et d'argent à ses deux extrémités »4 La Tapisserie de Bayeux^ qui retrace les scènes de la conquête, représente nombre de gens attablés, tenant une corne à la main. Ces récipients sont mentionnés par des écrivains du temps des premières croisades (1) et même par des poètes du xm® siècle (2). De nos jours encore, les Abyssins boivent l'hydromel dans des cornes de bœuf sculptées qu'ils appellent woutscha (3).
Quelques peuples se sont fait des vases à boire avec des crânes humains. Cet usage, que peuvent seules expliquer la pénurie des produits industriels, la férocité des mœurs barbares ou des croyances religieuses, est signalé chez les Scythes par Hérodote (4) et par Pline (5). Peut-être a-t-il été très répandu dans les temps préhistoriques. On présume que les crânes trouvés dans les palafittes en Suisse, ont servi de vases à boire (6) ; et comme, chez les Aryas primitifs, le même mot, kumbha, signifiait crâne et vase, cela porte à supposer qu'ils buvaient dans des crânes d'ennemis vaincus et qu'ils ont pu transmettre cette coutume à leurs descendants (7). Antérieurement à la conquête romaine, les Gaulois, au rapport des auteurs latins, employaient en guise de coupes d'apparat, non seulement ces trophées funèbres conquis à la guerre, mais aussi les crânes de leurs proches. Tite-Live rapporte que le crâne du consul Posthumius, enchâssé dans de l'or, servait dans les sacri-
(1) Uris cornua sunt immensse concavitatis
Et quibus ampla satis et lœvia pocula fiunt.
(Foulques' de Chartres, Via Hierosolymitanay Lib. I.)
(2) Legrand d'Aussy, Vie privée des Franc. ^ t. III, pp. 181, 182.
(3) Hartmann, les Peuples de l'Afrique^ p. 31.
(4) Histoires, VI, 65.
(5) Hist. nat., VII, 2.
(6) Cartaillac, la France préhistorique, p. 287.
(7) Fr. Lenonnant, Hist, anc, de VOrienl, t. V, p. 359.
34U HISTOIRE DK L ALIMENTATION
tices chez les BoïeQS {!). Les chants des Scandinaves célé-1 braienl le plaisir de boire à longs traits la bière dans les crânes de leurs ennemis, e( c'est uoe des récompeosesprO'J mises par Odiii aux braves dans la Walhalla. En STsJ Alboiii, premier roi des Lombards, ayaul. vaincu et tam Gunimond, roi des Gépides, flt monter son crâne en forma de coupe et l'offrit à Rosaaionde, sa fllle, qu'il avait pris» pour femme, en l'invitant à " boire avec sou père ''.Rosa-j inonde répondit à ce trait de cannibale en faisant a siner son maii(2). Enfin, enSil.Crum, roi des Bulgares, flt orner d'argent le crâne de Nicéphoi-e, empereur d'Qrient, et s'en servit dans les festins. Les voyageurs signalent I encore de pareils usages chez divers peuples. Les AustraJ^ liens se servent des crânes de leurs parents comme dw coupes à boire. Au Boutan, les lamas débitent am fidèles des tasses à tbé faites avec des fragments de crâneaj de personnages vénérés (3).
Lorsque le travail des métaux, fut connu, on en fit dei vases à boire recherchés non seulement à cause de la rî^ chesse de la matière, mais aussi parce qu'ils étaient àl'abrn de la casse. On leur donna souvent une forme imitée dffj celle des cornes antérieurement en usage. Il a été exhumél de tombes Scandinaves des cornes d'or qui, après avoir! intrigué les archéologues, ont été reconnues comme desT cornes à boire. La Hongrie conserve, à titre de monumentl national, celle d'Attila. On en trouve encore de pareîllesv en usage jusqu'au svii'^ siècle (4). Mais on préféra générale-l ment la forme de coupe. « Les Egyptiens, dit HérodotCfT boivent dans des coupes d'ah'ain qu'ils ont soin de oettoy el
(i) Annales, XXIH, 24.
(2) Paul Diacre, De gest. Longob., 11.
(3) Hue, Voyage dans ta Tarlarie, 1. 1, p. 141.
'4) H. Havard, Dictionn. de l'ameublement, art. Cornï.
tous les jours, usage universel dont personne ne s'exempte (1), » On faisait uatureileraent plus de cas des vases d'or et d'argent qui conservaient leur éclat et leur propreté, A Rome, sous l'empire, les gens riches recheroJmient pour boire des pièces d'orfèvrerie décorées de gemmes et qu'on appelait gemmata pntoria: •< Nous buvons, dit Pline, dans une quantité de pierres prérieuses; nous rouvrons nos coupes d'émerauries, et, poumons enivrer, nous sommes heureux de tenir toute l'Inde dans la main; l'or n'est plus qu'un accessoire {2). ■> L'Eglise catholique a conservé la forme et le nom de ces somptueux lalices. Au moyen ilge, les classes aristocratiques se servaient rie AflWKps en métaux précieux et déforme pareille à celle des calices; les bourgeois, de gobelets d'étain, plus vulgaires. Nous n'avons guère d'analogues maînienant que les timbales, de moins en moins usitées.
Pendant la phase gréco-romaine, les vases d'argile, d'un prix peu élevé, furent, malgré la fragilili!' de la matière, d'un usage à peu prôs général- ■< La majeure partie du genre humain, dît Pline, se sert pour boire de vases de terre (a). ■ On peut même présumer que cet office fui le premier ou le plus important des emplois de la poterie, comme sou nom même semble le rappeler (-i). Les vases de terre lustrée que les Grecs consacraient à celte fonction prirent aussi d'abord la forme des cornes qu'ils remplaçaient. Un des plus communs, le rhylon, eu reproduisait l'aspect sons diverses apparences de létes d'animaux. On s'eu servait de la même manière que des cornes, en laîs-
(1) HisloiresAl, 37.
(2) tiisl. liai., \\\m, -î.
(3) ma., xxxv, 4c.
(4) Polevk, de poiua, iiihof, buisson.
312 DISTOIBE DE l'aLIHE STATION
sant couler ds haut un jet liquide adroiteuieiil reçu daoj la Iiouche par le bureur. La représentatioD de celle mtè noeuvre est souvent figurée sur les monuments anliqueii Dans le midi de la France, les Catalans boivent ainsi " régalade », an moyen d'uno petite cruche (porro) qu1li tiennent élevi^i* au-dessus de leur tOte, sans qu'il y a d'exemple que, dans rette opération délicate, un buveui ait jamais laissé tombera terre une seule goutte de vin.
Après les beaux développements que prit ia céramiqu italo-grecque, les anciens disposèrent d'une grande dîvei site de vases à boire. Athénée en compte près t sortes dont diacune était désignée par uu nom particuUei OndiHLinguiiit les récipieiits destinés à contenir les b( Rons, amphores pour le vin, hydrif* pour l'eau, les c ières où se faisait le mélange des deux, avant te repas, h vases qui servaient à verser à boire aux convives {œnot cyalhes), l'ïifm, ceux dans lesquels on buvait (foupcs, c (fiare.i, etc.) Ces derniers étaient avec ou sans pied ; d le second cas, ils devaient être vidés d'un trait. On les fat sait de toutes dimensions, suivant la vaillance et la c cité des buveurs. Athénée nous a transmis les doléances di l'un d'eux qui se plaint de ce que les potiers, « au lieu d grands cantbares, ne fassent plus que de petits vases l| boire faits, semble-t-iI,pour être avalésplulOt que le vin * D'après le même auteur, les délicats tenaient en médioa estime les vases de terre cuite, à moins qu'elle n'eût é pétrie avec des aromates.Aiisto ledit que, pour les fahiiqui on mettait bouillir ensemble de la myrrhe, du jonc o rant, du safran, du baume, de la cannelle, etc., dontraro avait pour effet de rendre le vin moins enivrant (I).
Les vases fi boire usités chez les anciens affectaient le4
(1} Aristote, (Je l'Ivresse.
^^H VASES A nniFiK 343
^^■aes les plus diverses, cornue on eu peut juger par les. ^^Mbreux spécimens de dos musées. Maïs rette variété ^Hlnc, simple afTaii'c de fantaisie, montre qu'aucune d'elles li«taî( commode, car, si l'on avait trouvé un type satisfaisant, ri n'aurait pas manqué de prévaloir. D'ordinaii-e, ces coupes, en terre opaque, avaient des formes évasées et découvertes afin que le regard pûL apprécier \n couleur et la transparence delà boisson. L'emploi du verre, substance diaphane, a fait au contraire prédominer chez les modernesles formes profondes, plus commodes, parce qu'elles retiennent mieui les liquides et ne les vereeut pas précipitamment.
La fabrication des premiers verres à boire ne remonte pas au del'i du commencement de notre ère. Ce furent d'abord des objets de (irand luxe. Pline dit que les tasses (ie verre blanc étaient plus prisées que les calices d'or ou d'argent (1). Un de ces vases, que?Jéron brisa dans an accès de colère, avait coûté 6,000 sesterces. 11 était sans doute d'un travail précieui, car, au rapport de Sirabon, les plu» communs se vendaient à peine un as, environ 3 centimes d). Martial en parle comme d'une pièce de vaisselle assez vulgaire, qui avait déj.'i passé dans les usages plébéiens (3). Ailleurs, il se plaint de la perfidie d'un amphitryon, qui donnait à ses convives des calices de verre, ri buvait dans un vase myrrbin, dont l'opacité lui permettait de se réserver les vins de prix, tanilis qu'il en faisait servir de médiocres ii ses hétes (4). Lucien mentionne des B verres de l'hocée ou de Cnide, légers comme l'aile d'une mouche et que le vent pouvait emporter (a) ».
[i) Hht. nal.. XXXVI, GT.
(a) Géograpkie, XVI, 2, S 25.
<3) Epig., j.\y,9i.
(41 /Airf-.iv, 86.
(SI Lpjiph/tne.
34i IIISTOIBE DE l'alimentation
On comprend l'iiuiïerselle préfi^reuce dont les vases en verre devaient devenir l'objet, au détriment des vases en terre, « vils enfants de la poussière (1) », et même des vases de métal, plus riches, mais de commodité moindre. Montaigne en espose la raison : « Tout métal m'y déplatt, dit-il des vases à boire, ati prix d'une matière claire et transparente : que mes yeux y tastent aussi selon leur capacité (2). » Mais, jusqu'à la Renaissance, les progrès fort lents de la verrerie ne réussirent pas à rendre vulgaire l'usage de ces produits. Le passage même de Montaigne que nous venons de citer montre qu'à la lin du xvi" sii^cle, l'emploi du verre ne l'emportait pas encore sui' celui du métal pour la confection des vases à boire. Depuis lors, il est devenu commun dans toutes les classes de la population, et le sens du mot verre, comme désignation de vase à boire (3), atteste que nous n'en admettons plus d'autres qne par exception. Il n'y a pas, en effet, de matière miens appropriée à cette destination par sa transparence qui laisse le regard contrôler l'aspect du liquide et la propreté du récipient. Aussi avons-nous voulu en faire, non seulement des verres, mais aussi des bouteilles, des carafes (dont l'apparition sur les tables en France date du milieu dn xvii° siècle (i), les Luilîers, les carafons à liqueurs, et généralement tous les vases qui contiennent desliquidesdeslinés à la consommation, sauf les breuvages qui se prennent chauds, parce qu'ils feraient éclater le verre. Cetle splendide vaisselle de cristal, où se joue la lumière, a fait abandonner les pots de terre, a eau et à vin (d'où l'expression rabelaisienne : « Humer le plot ■>), les
(1) Martial, xiv, 102.
(3) Essais, III, 13.
(3) De même l'italien re/ro,rGspagnoU'irfr(o,ranglai
(4) HftVard, Didioim. de l'anieub!ement, au mol Csha
écut'lles et gobelets de môtal dont se contentaient nos aïeu.v. On n'en trouve plus de vestiges que dans les contrées les plus pauvres de l'Europe ou chez les nations barbares.
L'usage de porter des sautés est ancien. Il coostituail, ^ l'orighie, uoe soile d'invocation religieuse, une libation en rhonneiirdes dieux lares, dont les images figuraient sur la table du festin et dont on appelait la protection sur les hâtes. Une représentation assyrienne montre des personnages élevant, en guise d'offrande, les vases à boire qu'ils tiennent à la main (I), Les Grecs avaient coutume de porter, à la Qn du repas, une santé qu'ils appelaient » le coup du bon démon » et qui était un hommage à la divinité pour la remercier de ses dons et lui domander la grâce d'en faire un bon usage (2). Les Romains buvaient en outi'e à la santé d'un convive en particulier {Bene tibi, vivasl), ou d'un absent dont on évoquait le souvenir. Quand on buvait ù la santé d'une belle, il fallait, pour faire preuve de galanterie, vider autant de coupes que son nom contenait de lettres (3). Les plus longs avaient naturellement la préférence des buveurs.
Une antre coutume ancienne était de faire circuler à la ronde, dans les banquets, de vastes coupes de vin où chaque convive trempait les lôvres à son tour, ce qui avait le sens d'une communion cordiale. ■■ Nos ancêtres, dit Valère Maxime, mstituèrent nu repas annuel appelé charistie. où n'assistaient que des parents et des alliés, aflu que, s'il était survenu quelque division dans la famille, on pût s'entremettre et ramener la concorde, fila faveur des libations religieuses et de la galté du festin. (W « Le onûços
[I ) Heno MéQard, Vie privé/' des nucîens, l. Il, p. I Mi. [■i) Théophraste. Oc l'l»reniie.
(3) Martial. Kiiiffr., 1, 72.
(4) Fails el parotm mémerabtes. II, 1, S M.
; L AUHËSTATION
des Grecs et lo scyphus des Latins, lai^e coupe de métîd ou (l'argile, passait de main en main dans les repas oii l'oQ voulait se téiiioigner de t'ainitié. Ce fraternel usage existait aussi rhei! les Gaulois (11. Nos pères, qui l'avaient reçu d'eus, l'ont conservé pendant tout le moyen âge. Il est venu se perdre dans les temps modernes lorsque, à partir du xvi° siècle, les gobelets furent généralement usités. Chacun voulut alors boire dans son verre comme il mangeait dans son assiette et avec son couvert. « Je ne bois pas volontiers en verre commun «, nous dit Montaigne (2). La répugnance pour ce reste de comnmiUsme devînt^! bientôt générale, et l'nsage de boire à la même coupe disparut en même temps que celui de mettre ensemble la main au plat. L'antique coupe d'honneur n'est plus admise que dans des repas traditionnels et symboliques. De nos jours, à Londres, au banquet annuel du Lord Maire, un immense hanap, appelé « coupe d'amour > {love cup), plein de vin épicé, est porti'i en cérémonie autour de la table, et offert successivement à tous les convives. Un vestige du vieil usage s'est quelque temps maintenu la coutume de trinquer (3). Les convives semblaient aloi vouloir reconstituer la grande coupe d'autrefois par le prochemeut de leurs verres, voués désormais à des fonctions individuelles. Nos mœurs cérémooieuses ont liiissâ^ tomber en désuétude ces sympathiques chocs de veri^s, chers à nos aïeux, pour adopter le toast personnel et' Kourmé des Anglais.
(1) Athénée, Deipnas., IV, 13.
(2) isjflts, m, 13.
(3) De rallemiinci irinken, boire.