LINGE DE TABLE
L'usage de manger en commun avec les mains imposait l'obligation de se laver avant et après le repas. Dans l'intervalle, pour ne pas répéter, àchaque service ou à chaque plat, ces ablutions incommodes, on recourait, chez les anciens, à des expédients qui suppléaient assez mal au manque de serviettes. Les Grecs du temps d' Aristophane s'essuyaient les mains avec de la mie de pain qu'on jetait aux chiens (1). Les Orientaux de nos jours, qui o'useut aussi ni de fourchettes, ni de linge de table, se nettoient de môme les mains, salies par le contact des mets, avec une pâte de farine dont on jette les boulettes à teire. Un rafûnemeiil plus singulier consistait à s'essuyer les mains dans les cheveux d'un jeune esclave, assis à cet effet aux pieds de son maître (i). Les Scythes s'approvisionnaient de serviettes de ce genre eu scalpant leurs ennemis vaincus. M Plus un Scythe peut avoir de ces sortes de serviettes, plus il est estimé vaillant et courageux (3). ))
Les Romains avaient coutume de revêtir pour le repas une robe de couleur blanche qu'ils appelaient vesCis cœiiaiaria, tricUnialix, convivialis. Prendre place à un festin dans une autre tenue était commettre une inconvenance grave, Cicéronreproche avec véhémencoàVatinius de s'être
(1) Aristophane, les Chevaliers.
(2)Sa(yncoH, 27.
{■ij Hérodote, Itisl., IV, 66; Pline, lltst. nat.. Vil, 2.
356 HISTOIRE DE i'aLIHENTATIO«
présenté velu de aoir à un banquet de funérailles et d'avoir^ paru, comme une furie escortée d'idées funestes, au milieu d'une assemblée vêtue de blanc (1). Capitolin raconte que Masimin le Jeune, invité à la table d'Alesandre Sévère et n'ayant pas le costume exigé par l'étiquette, reçut un&i vestis cœnatoria de la garde-robe de l'empereur (2). Enûit Martial accuse un conviïe nommé Luscus d'être allé à uiti festin avec une robe de table, et d'être revenu avec deux^ distraction qui lui semble à bon droit suspecte (3)
Sous Auguste, l'usage n'était pas encore de couvrir les tables de linges. Ovide nous dit qu'un jour, faisant semblant de sommeiller vers la fin du repas, il surprit la claration qu'un rival adressait par écrit à sa maltresse, au moyen de lettres tracées sur la table nue avec un doigt mouillé de vin, et que l'infidèle y répondit de la même façon, mésaventure dont il s'est consolé en la mettant eD élégie (4). Déjà pourtant César avait introduit à Rome la mode do couvrir les tables de riches tissus de laine, de lin et même de soie brochée. On appelait maniile un linge étendu en forme de nappe (5).
Bientôt après, on se servit do linges pareils en guise d( serviettes (mappa) (6) pour s'essuyer les mains et les lô-' vres. Les gens étrangers aux belles manières se les attachaient sous le cou, afm de se préserver des taches, comnu fait le grotesque Trimalcion dans le Satyricon de Pétrone (1). Une peinture de Pompéi montre une serviette
(t)/n Vatinium, 12, 13.
(2) Vie de Maanmin, 4.
(3) Epigr., viu, 39.
(4) Amorum, U, 5,
(3) Varron, Lingua latina, vi.
Isidore, Origines, 19, 26, 67.
(6) Horace, Satires, 11, 8, 63.
(7) Salyricon, 32. -, ,
; Sei'vius, .Id Georff., 4,337;
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franges sospendae parmi des comestibles (l\ Celle de Trimalcion est ornée de bandes de pourpre et d^autres enjolirements ^. Dans le principe, chaque inTité portait avec loi sa seniette, complément de son costome de table (3); mais on s'aperçât que les esclaves qui les venaient prendre à Tissue du repas s'en serraient pour dérober toutes sortes de choses (4), et Ton jugea préférable de fournir ces linges aux convives. Rares dans les premiers temps, ces tissus de lin, que Fltalie tirait de fabriques étrangères, avaient une grande valeur et tentaient à l'occasion la convoitise d'hôtes peu scrupuleux, surtout des parasites. Catulle se plaint amèrement d'un certain Asinius qui lui avait soustrait une serviette, et le menace de le diffamer dans ses vers s'il ne rend au plutôt l'objet du laiTin :
MarruciDC Asini, manu sinistra Non belle uteris in joco atque vino.
Tollis lintea négligea tiorum...
Quare, aut hendecasyllabos trecentos Expecta, aut mihi linteum remitte (5).
Le ctiiffre de trois cents vers, de onze syllables chacun, que le poète annonce devoir consacrer à sa vengeance, indique assez rétendue de son ressentiment. Martial impute un tour pareil à un nommé Hermogène qui, prétend-il, faisait profession de détourner ces linges de prix : « Les convives ayant eu la prudence de ne pas apporter do serviettes, crainte des voleurs, le fourbe trouva moyen do subtiliser la nappe (6). » Ces détournements et les récri-
(1) Rich, Diclionn. (Vantiq., v. Mappa.
(2) Satyricon, 32.
(3) Martial, Epigr., XII, 29, H.
(4)Id., t6td.,II,37, VII, 20.
(5) Catulle, Carm,, xii.
(6) Attulerat mappam nemo, dum furta timentur ;
Mantile o monsa sustuUt Hermogenes.
[Epigr., XIÎ, 29).
i L A LIMENT ATI os
minations qu'ils occasionnent montrent en quelle eslimtti on tenait les linges de table, à l'époque où l'usage coi mençait à s'en établir.
Dès les premiers siècles du moyen âge, l'emploi dei nappes pour couvrir la table à manger était usuel dans les classes riches. Une pièce de vers de Fortunal, adressée à la reine sainte Badegonde, dit à propos d'un festin : « La table, qui d'ordinaire est couverte d'une nappe, l'était par des roses. Au lieu d'un tissu de lin, on avait pi'éféré des fleurs ». Ernold le noir (Nigellus), auteur d'un poème sur Louis le Débonnaire, parle de nappes peluchées ou relues, d'une blancbeur de neige :
Candida prœponunt niveis mantilia villis (1).
La nappe constilua longtemps tout le linge de table. On lui donnait le nom de doiiblier, parce que, d'ordinaire, on rétendait pliée en double, pour rendre moins rude le contact du bois. Les inventaires des xm" et xiv' siècles énumèrent souvent de grandes quantités de nappes (2). Dans les mœurs chevaleresques de ce temps, « trancher la nappe " devant quelqu'un était une manière d'aHrontet de défi. Comme les serviettes ne sont devenues d'usage commun que quelques siècles plus tard, la nappe devait d'abord suffire à (out. Chaque convive en tirait un bout â luî pour s'essuyer la bouche ou les mains. On conçoit qu' l'habitude de manger sans fourchette la nappe était vita' salie et pouvait rarement servir deux fois. Aussi, jusqu'j xvn' siècle, les traités de civilité, qui s'adressent toujours la bonne société, prodiguent-ils à cet égard les recommandations les plus expresses. L'un d'eux, la Galathée,
(1) Legrand d'Aiissj', Viepriv. desFranç., t. III. p
(2) II. Havard, Dictionn. de V ameublement, arl. Nappk.
LINGE DE TABIE 359
« Monseigneur Délia Casa (1) », nous montre des convives « qui se barbouillent tellement les mains presque jusques au coude, qu'ils en salissent les nappes, de telle façon que les torchons à panosse de la cuisine sont plus nets et plus blancs ; et encore, bien souvent, ils n'ont pas honte d'essuyer leur sueur avec lesdites nappes, sueur, dis-je, qui leur dégoutte du front et du visage et d'autour le col..., et ne se contentent pas de cela ; s'il leur vient à point, ils se torcheront le nez avec lesdites nappes ». « Le tableau est complet », ajoute l'auteur à qui nous empruntons cette citation réaliste (2).
La mode des serviettes, tombée en désuétude depuis la ruine de l'empire romain, ne fut reprise que vers la fin du jnoyen âge. Aux xni° et xiv® siècles, alors que les mentions de nappes abondent dans les inventaires des maisons riches et des familles bourgeoises, celles de serviettes sont rares et n'en constatent qu'un petit nombre, ce qui indique Timportance très inégale des deux (3). L'emploi des serviettes de table {toailles) se répandit au xv® siècle et devint usuel au xvi®. Dans son Miroir du mariage, tableau d'un intérieur aisé, Eustache Deschamps veut qu'il y ait
En chambre, après les grans mangiers Touailles blanclies sans reprouche A quoy on essura sa bouche...
La rareté de ces linges, au début, en faisait des objets de prix qu'on offrait en cadeau à des personnages. On lit dans la Chronique de Senlis, par Jehan Mallet, que, en 1489, les habitants de cette ville, voulant témoigner ma-
(1) Traduite en français parJ. de Tourmes, Paris, 1598.
(2) H. Havard, loc. cil.
(3) Id., t6id., au mot Serviette.
3SQ DISTOIRE DE L'aLIMENTATION
gniûquement leur recoD naissance à leur bailli, pour des^ services rendus à la cité, lui firent don c d'une douzaine de fines serviettes, dont il fut très content ». Les fabriques de Reims étaient alors renommées pour ces toiles de luxe. Quand Charles VII y lit sou entrée, à l'occasion- de soit; sacre, la ville lui offrit » des serviettes à ramages «, c'esU" à-direrfamassm. Un siècleplus tard, lorsque Charles-Quint,'] traversant la France, passa par Reims pour aller eal Flandre, la ville lui fit présent de serviettes dont la valeurl ne fut pas estimée moins de mille florins (1). A la fin du- 1 ïvi" siècle, l'usage des serviettes de table était habituel en li France, mais non encore en Allemagne, ainsi que l'atteste J Montaigne : « Je dînerais sans nappe ; mais, à l'allemandei ] sans serviette blanche, très inconimodément... », et il re-: grette " qu'on n'ait suivi un train qu'il a vu commencer k J l'exemple des rois, qu'on chaugeaat de serviettes, selon 1 les services, comme d'assiettes (2) ». L'eslgenee de Montaigne, que la postérité n'a pas ressentie, tenait à ce que, de son propre aveu, it mangeait avec les doigts et pou- ' vait ainsi salir plusieurs serviettes dans le cours d'un repas.
Depuis deux siècles, l'usage du linge de table s'est généralisé à tel point que, maintenant, la nappe se met dans les plus pauvres ménages- Toutefois ce luxe de propreté est encore particulier aux peuples de civilisation européenne, Les Asiatiques ne connaissent pas cette recherche. Les Chinois et les Japonais y suppléent par des carrés de papier soyeux. Chaque convive en a une provision à sa portée et les serviteurs les enlèvent à mesure qu'on s'en est servi (3).
{() Legrand d'Aiissy, fie privée des Franc, l. III, p. 169.
(2) Essais, in. 13.
(3) Hoc, Empire clmtois, t. I, ch. v.
LINGE DE TABLB
Considéré à part, chacun des petits progrès dont nous venons d'esquisser l'histoire peut sembler de peu de valeur; mais tous ensemble coniribuent à notre bien-être et ajoutent beaucoup à l'agrément du repas. La belle ordonnance du service moderne, nos poteries brillanles et dures, notre vaisselle de faïence ou de porcelaine, nos verres et nos cristaux à travers lesquels la lumière se joue, nos couverts en métaux inoxydables, notre linge de table d'une éblouissante blancheur, ces mille détails d'un luse artiste mis à la porti^e de tous, associent des jouissances de goût au plaisir animal de la réfection, donnent au repas un air de fêle et relèvent par le sentiment de l'idéal une fonction qui, bornée à l'assouvissement du besoin, seraitplutôL humiliante. Ce sont là les gains tardifs de la civilisation, car la plupart n'ont été réalisés qu'à une époque récente. I^a création de ce matériel impliquait en effet le concours d'industries très avancées, une céramique savante, une métallurgie liabile, une large production de textiles et de toiles, toutes ressources dont les peuples les plus policés ne disposent que depuis peu. Dépoui'vus de ces éléments de richesse, leurs prédécesseurs étaient astreints à des pratiques auxquelles maintenaut nous ne nous résignerions plus volontiers. Même avec une culture à certains égards supérieure, les plus voluptueux et les plus opulents des Gréco-Romains n'ont pu connallre qu'une somptueuse rusticité. S'il nous était donné de prendre partâ quelques-uns de leurs festins, nous nous ferions diflicilement à leur vaisselle malpropre et nauséabonde de terre poreuse, à leurs coupes d'argile, à leur manque de couverts et de linge, à leur usage de mettre en commun ta main au plat, et sans doute plus malaisément encore à tout ce qu'ils consommaient de cette façon. Les progrès si
divers, réalisés de notre temps par le service des repas, ont suivi, pour le compléter, le progrès général de Tart culinaire. Tout se tient en effet dans la satisfaction de nos besoins. Si Ton se résout sans trop de peine à manger grossièrement des mets grossiers, on veut savourer avec délicatesse des mets délicats.