LES ÉTATS DU SUD — GRAND DUCHÉ DE BADE
ces réclamations. La scission parut un moment sans remède. Mais il était évident qu'il finirait par être forcé de céder, sous peine d'être abandonné par tout le monde. C'est ce qu*il fit. Une nouvelle réunion des libéraux à Offenbourg, le 27 décembre 1868, constata ce rapprochement, qui devint bientôt définitif, grâce à Tempressement qu'avaient mis les ultramontains à chanter victoire.
Mais le gouvernement dut payer cette réconciliation en s'engageant à opérer les réformes libérales réclamées par le parti dont l'appui lui était indispensable, telles que Tadoption en principe du suffrage universel (29 octobre 1869), rétablissement du mariage civil obligatoire et la remise des registres de Télat civil aux fonctionnaires publics (17 novembre 1869). En échange la Chambre des députés vota le 21 décembre le budget militaire proposé par le gouvernement et prolongea de deux ans la loi du contingent. Le 14 février 1870 elle adoptait à Funanimité les projets de loi relatifs aux modifications de la loi électorale et à l'abolition du patronage. Quelques jours plus tard, elle supprimait la peine de mort. Il est vrai que 1^ Chambre haute s'empressa de repousser cette décision. Mais le parti libéral n'en a pas moins l'honneur de l'avoir prise. Enfin ce parti a obtenu l'extension des prérogatives parlementaires, le droit d'initiative substitué au simple droit de motion, une loi sur la presse, une loi sur la responsabilité ministérielle; il a renfermé TËglise dans le cercle des affaires ecclésiastiques et lui a interdit toute immixtion dans les affaires civiles. Il a sécularisé l'état civil, rendu le mariage civil obligatoire, il a soustrait l'école au contrôle du clergé, il a élabli une distinction rigoureuse entre les établissements religieux et les institutions de bienfaisance, et a remis ces dernières aux mains de l'Etat ou des communes. On peut prévoir qu'il ne s'arrêtera pas avant d'avoir obtenu la séparation complète de TEglise et de l'Etat.
Le Grand Duc trouvait ses alliés bien exigeants; il aurait volontiers renoncé à leur appui, s'il avait pu espérer une compensation d'un autre côté. Mais c'était là la difficulté. Se retourner du côté des ultramontains, c'était armer immédiatement contre lui les libéraux, aux-
quels se seraient joints aussitôt les démocrates. C'était se mettre en minorité devant les Chambres et devant le pays, mais surtout c'était s'aliéner la Prusse, à laquelle il avait dû sa restauration en 1849 et dont il pouvait avoir encore besoin dans l'avenir. Là était la grande préoccupation du gouvernement badois. Au milieu d'éléments aussi discordants, il pouvait suffire d'une fausse manœuvre pour tout précipiter, si Ton n'avait pas un allié puissant sur qui l'on pût compter. Tel est le secret de cet empressement du gouvernement badois à s'absorber dans la Confédération, à s'inféoder au césarisme prussien. Une fois entré dans le Nordbund, le soin de la police badoise passait naturellement-aux mains du Président. A l'abri sous le bouclier prussien, le Grand Duc aurait été délivré de l'obligation de faire du libéralisme pour échapper au danger des agitations populaires. Il invoquait la protection de Guillaume, comme le passant forcé de traverser la nuit les rues désertes appelle la présence des sergents de ville.
Mais c'est précisément pour la môme raison que M. de Bismarck a repoussé si longtemps les avances du gouvernement badois. Sans doute il tenait à ne pas donner à la France l'avantage qu'elle n'aurait pas manqué de prendre de cette violation du traité de Prague, mais surtout il a craint d'introduire dans le Reichstag allemand, aux premiers jours de l'organisation fédérale, des alliés aussi peu dociles que les Badois. Ses échecs au Parlement douanier ont assez montré que ses craintes n'étaient pas sans fondements. Il connaissait trop bien la situation des esprits en Allemagne pour ne pas comprendre quel danger il pouvait y avoir à faire discuter par des hommes, qui pour la plupart ne séparaient pas l'unité de la liberté, une Constitution et des lois uniquement combinées en vue de confisquer au profit du césarisme prussien la liberté et l'unité de l'Allemagne. Au moins fallait-il attendre que le premier travail d'absorption fût achevé, quitte à faire naître alors des complications de nature à endormir les inquiétudes libérales en imprimant aux esprits une direction différente.
En Bavière la situation était encore moins commode. Sous l'impression des craintes qu'avait inspirées l'affaire
du Luxembourg, les Chambres avaient bien adopté la réorganisation militaire imposée par la Prusse, mais avec des restrictions assez importantes. Une réunion des nationaux libéraux des quatre Etats du Sud, à Stuttgard, avait voté des résolutions demandant rentrée dans rUnion du Nord; les membres du Volksverein, réunis à Munich, s'étaient prononcés dans le même sens.
Toutes les conférences qui avaient eu lieu entre les quatre Etats du Sud pour organiser la Confédération du Sud avaient échoué ou du moins avaient eu des résultats insignifiants. C'étaient certainement autant d'avantages pour la Prusse. De plus le prince de Hohenlohe avait remplacé au ministère M. de Pfordten, le 31 décembre d8C6, et les sympathies prussiennes du prince de Hohenlohe n'étaient un mystère pour personne. Il les déclara du reste hautement à la tribune dans plusieurs circonstances. Tout en maintenant Tautonomie de la Bavière, il voulait qu'elle s'alliât intimement à la Prusse. Mais l'influence du parti prussien était tenue en échec par celle du clergé.
La Bavière est avant tout un pays agricole ; la grande majorité y est catholique. Sur quatre millions sept cent mille habitants, il n'y a que 1,600,000 protestants. Dans les campagnes, le clergé domine absolument. Il y a fondé des journaux, des associations de toutes sortes par lesquels il tient les paysans. Pour mieux assurer son pouvoir il flatte leurs passions, leurs déflances contre les bourgeois, qu'ils Confondent volontiers avec les protestants, qui se trouvent surtout dans les villes. Le paysan bavarois ne connaît que trois autorités : son roi, sa commune, son curé. La notion de l'Etat, trop abstraite pour lui, a d'ailleurs l'inconvénient de ne se manifester que par une bureaucratie tracassière, par des règlements qui le gênent. D'ailleurs l'Etat, à ses yeux, c'est le gouvernement des bourgeois, et cela lui sufflt pour justifler toutes les déflances. Il est profondément hostile à la Prusse, où la bureaucratie domine encore plus qu'en Bavière, et le clergé, qui hait dans la Prusse une puissance protestante, entretient soigneusement ces sentiments. C'est lui, qui lors des élections au Zollparla^ ment a fait les élections et les a faites contre la Prusse.
Pour gagner la Bavière à Tidée de runion avec le Nord, la première condition était donc de combattre et de détruire Tinfluence cléricale. C'est ce que tenta le prince de Hohenlohe. Dès son entrée au ministère, il laissa entrevoir ses Intentions à cet égard. Le clergé s^en émut Le 28 septembre 1867, les évèques et archevêques envoyèrent au roi une adresse qui affirmait leur droit d'intervention dans tout ce qui touchait à renseignement. Cette manifestation n*empêcha pas le prince de Hohenlohe de présenter une loi qui enlevait au clergé l'inspection des écoles et la remettait à des laïques. Le clergé éclata en imprécations contre Taudace sacrilège du ministre. La loi fut cependant votée le 23 février 1869 par la Chambre des députés, à une grande majorité, 114 contre 26. Mais le Reichsrath où les influences cléricales étaient dominantes, fit subir à cette loi de telles modifications que le Landtag ne put les admettre, et le projet fut abandonné.
Le ministre se retourna alors d'un autre côté. Pour engager toutes les puissances dans sa lutte contre le clergé, il envoya le 9 avril 1869 à tous les ambassadeurs bavarois une circulaire où il insistait fortement sur la portée politique du nouveau dogme de Tinfaillibilité pontificale, qui faisait du Syllabris un article de foi et subordonnait fatalement les pouvoirs temporels au pape, même pour les choses les plus étrangères à la religion.
Au même moment, un grand meeting se tenait à Worms, pour protester contre les décisions du Concile. Le ministre bavarois espérait que les peuples et les rois comprendraient les dangers dont les menaçait également l'ultramontanisme; il pensait qu'il fallait profiter de ses exagérations pour battre en brèche Tinfluence cléricale. Le succès ne répondit pas à son attente. Aucune puissance n'osa prendre sur elle d'engager le combat et le clergé devint plus puissant que jamais en Bavière.
A partir de ce moment la lutte prit un nouveau caractère d'acharnement. Le prince de Hohenlohe avait à vingt reprises déclaré que son but était de concilier l'autonomie de la Bavière avec l'unité de TAUemagne.
On l'accusa d'avoir vendu la patrie à la Prusse. Il avait présenté sur la liberté de Tindustrie, sur le mariage, les associations, la réforme judiciaire des projets de loi qui marquaient certainement l'amour du progrès, le désir de faire prospérer la Bavière par la suppression de règlements et d'institutions qui ne répondaient plus aux besoins d'activité et de libre expansion des sociétés modernes. On le donna aux paysans comme un révolutionnaire qui ne rêvait que destruction et bouleversements.
Aux élections de 1869 le clergé mit tout en œuvre pour le renverser. Sous le nom de patriotes, le parti clérical rallia dans une ligue commune tous les ennemis de la Prusse, tous les hommes attachés aux tradi-* tiens menacées par le ministre. Il eut pour lui la grande majorité des paysans. Les élections du 22 mai 1869 envoyèrent au Landtag 79 particularistes cléricaux et 75 libéraux et progressistes. On s'attendait à ce que le ministre donnerait sa démission. Il écrivit à ses agents diplomatiques : « Tant que le roi lui conserve sa confiance, le ministère n'a aucune raison pour quitter les affaires, et encore moins pour changer de ligne politique, tant à rintérieur qu'à l'extérieur. »
Quand il fallut choisir un président, les voix se partagèrent à la Chambre en deux fractions égales de 72. On recommença le vote sept fois, sans que aucun des deux partis se laissât entamer. Il fallut dissoudre la Chambre le 6 octobre 1869, et procéder le 25 novembre à de nouvelles élections qui donnèrent 83 patriotes et 71 libéraux. Le clergé continuait à gagner du terrain. Cette fois le prince de Ilohenlobe offrit sa démission. Le roi la refusa, et le 17 janvier 1870, dans son discours d'ouverture à la Chambre, il s'efforça de faire prévaloir les sentiments de conciliation. Il ne réussit qu'à mécontenter à la fois les patriotes qui le trouvèrent trop Prussien et M. de Bismark qui le trouva trop Bavarois.
Dès le commencement des débats sur l'adresse, il fut évident que toute conciliation était impossible. Ce fut d'un bout à l'autre un réquisitoire violent, non contre le ministère, mais contre le prince de Hohenlohe.
Le déchaînement ne fut pas moindre au Reichsrath. Le projet d'adresse, lu par le président du Consistoire
protestant, insistait sur la défiance quMnspirait le ministre, défiance qui s'était hautement affirmée par le résultat des élections. « La confiance, disait-il, ne renaîtra que quand le roi aura changé ses conseillers. »
Dans la discussion qui s'engagea à ce sujet, le prince de Hohenlohe dejnanda à ses adversaires de citer les faits qu'ils avaient à lui reprocher. Le baron de Thttngen lui répondit qu'on lui « citerait tout son système politique, ses discours en 1849, en 1863, en 1866, son attitude au parlement douanier, son isolement en Bavière. D'ailleurs le peuple ne vient-il pas de montrer par le résultat des élections, qull est tout entier contre le ministère? » L'ancien ministre do la justice, Bomhardt lui reprocha de pencher vers l'Union du Nord, c qui repose sur un acte maudit, dont la Bavière ne doit pas se faire la complice. Quiconque appartient à cette Union aura* part à cette malédiction, c'est-à-dire que vous serez entraînés dans le césarisme prussien, dans son militarisme, dans l'étau de ses impôts. »
Le président du Consistoire protestant ne fut pas moins sévère, et malgré la réponse du prince de Hohenlohe, le projet fut adopté par 32 voix contre 12. Parmi les trente-deux se trouvaient six princeà de la maison royale, les oncles et les cousins du roi et son frère Otto. Le roi, qui connaissait leurs sentiments, leur avait défendu de prendre part au vote. Pour marquer plus nettement encore son mécontentement, il refusa de recevoir l'adresse que lui apportait le Reichsrath et invita les douze opposants à un banquet. De leur côté les protestants de Munich, d'Augsbourg, de Nuremberg, de Wurzbourg, de Baireuth protestèrent contre le Reichsrath et contre le président du Consistoire.
Le parti dominant en Bavière était donc absolument opposé à tout rapprochement avec la Prusse. Mais le programme des progressistes tels qu'ils l'exposèrent en défendant le ministère contre les patriotes ne s'accommodait guère mieux aux visées de M. de Bismarck. M. Marquard Barth , parlant en leur nom, avait rappelé que la devise du prince de Hohenlohe avait toujours été celle-ci : Union intime avec la Prusse, mais en môme temps intégrité absolue de Tautonomie bavaroise. < Nous
ne voulons pas , avait-il ajouté , entrer sans condition dansTUnion du Nord. Nous n'y entrerons que quand elle sera réorganisée dans des conditions telles que nous puissions y entrer la tête haute, après avoir garanti notre autonomie et la majesté de la couronne. » Il demandait en outre rétablissement d'un ministère responsable pour l'Union; il réclamait pour les puissances moyennes une part de souveraineté plus grande que pour les petites, il entendait que la Bavière restât maîtresse de régler à sa guise toutes les questions d'économie intérieure, etc., etc. Il voulait en un mot, que l'Union du Nord fût une vraie confédération, que TAllemagne fût Taillée, non la vassale de la Prusse. Aux yeux de M. de Bismarck le programme des progressistes de Bavière ne valait guère mieux que celui des cléricaux.
Le projet d'adresse hostile au prince de Hohenlohe fut adopté par la Chambre des députés par 78 voix contre 52 le 12 février 1870. Le président du conseil des ministres donna sa démission en recommandant au choix du roi le comte Bray-Steinburg, un diplomate de l'ancienne école de Metternich. Celui-ci fut nommé le 7 mars 1870, et exposa aussitôt son programme. < Notre route est nettement tracée, dit-il. Il existe des traités qui nous lient et que nous respecterons. D^un autre côté Tindépendance de notre pays, notre autonomie sont intactes. Notre situation à ce point de vue, loin d'être mauvaise comme on Ta dit, est excellente.». D*ailleurs notre position géographique au centre de l'Europe fait que nous ne pouvons être attaqués, sans que cette agression donne lieu à un conflit général. C'est une garantie pour nous. Nous en avons une autre dans notre armée et dans le patriotisme de toute la population. Nous n'avons donc besoin de personne. D'ailleurs nous ferons nos efforts pour n'avoir que des relations amicales avec nos voisins. Nos rapports avec l'Union du Nord sont fixés par des traités. Quant à l'Union du. Sud, prévue par le traité de Prague, on n'est pas encore parvenu à la créer. Nous sommes donc parfaitement indépendants et maîtres de nos destinées. En un mot, nous voulons être Allemands, mais aussi Bavarois. >
C'était à peu près le programme des patriotes. La po-
litique de M. de Bismarck subissait un sérieux échec. La Bavière déclarait son intention bien arrêtée de rester dans le statu quo. Le prince de Hohenlohe avait bien aussi affirmé son intention de garantir à la Bavière son autonomie. Il n'avait pas assez compris, que par le fait . seul de son entrée dans la Confédération du Nord, la Bavière se serait trouvée forcément amenée à subir la domination de la Prusse. Il faut avouer qu'à ce point de vue les défiances des patriotes étaient parfaitement justifiées. Un peuple ne se livre pas à demi à plus puissant que lui. Il était bien évident que la Prusse, une fois qu'elle aurait tenu la Bavière dans les mailles de sa Constitution fédérale, aurait eu bien vite raison de ses répugnances.
Pour donner pleine satisfaction au pays, le nouveau ministère s^occupa ensuite de réviser le budget de la guerre, qui pesait lourdement sur la population. Il proposait de réduire la présence au corps à 8 mois, et de supprimer 6 régiments de cavalerie. La majorité des Chambres était favorable à ces projets. Les menaces de guerre qui éclatèrent au milieu de 1870 changèrent brusquement ces dispositions, et la politique prussienne reprit le dessus.
Le Wurtemberg, en grande majorité protestant, échappait, par là même, aux prises du cléricalisme. Il n'en était pas pour cela plus favorables aux prétentions prussiennes. Le parti démocratique, qui y exerçait une trèsgrande influence, se déclarait hautement pour lé maintien complet de Tautonomie. Le traité secret d'alliance conclu avec la Prusse, la veille du traité de Prague, y jeta, quand il fut divulgué en 1867, une extrême agitation. On put même craindre un moment que les Chambres refusassent leur ratification.
Il n'y a pas en Allemagne de pays plus foncièrement libéral et démocratique que le Wurtemberg. Les catholiques mêmes, qui représent<ent le quart de la population, y sont hostiles à Tultramontanisme. La grande occupation est d'améliorer les institutions. La Constitution a été réformée en 1868, et cette réforme a entraîné une série de lois nouvelles sur l'organisation judiciaire, sur Tadministration intérieure^ sur les cultes. LUnstitu-
lion du jury a été adoptée le 13 février 1868, par la Chambre des députés, à rutianimité. L'administration a été véritablement décentralisée et le principe du selfgovernment a été introduit dans Tadministration des provinces et des communes.
Les institutions républicaines s^y établissent les unes après les autres, et le principe de la souveraineté nationale s'y est affirmé par rétablissement du suffrage universel. Tout cela s'est fait sans secousse, sans violence, parce qu'une excellente instruction primiaire a préparé tous les esprits à comprendre et à aimer le progrès et la liberté, parce que surtout le Wurtemberg n'a pas, comme Bade et la Bavière, un clergé rétrograde, appliqué à défendre et à propager les préjugés anti-sociaux dont ils profitent, à entretenir et à exciter les haines de classes qui assurent sa domination. A une population aussi libre et aussi éclairée, il n'était pas facile de faire accepter les combinaisons césariennes de M. de Bismarck pour une œuvre d'émancipation.
On le vit bien aux élections du Zollparlament, en 1868. Les catholiques, les ministériels et les démocrates wurtembergeois signèrent, sans sacrifier aucun de leurs principes, un manifeste commun, qui exprimait le sentiment général de tout le Sud : c L'accession au Nordbund signifie un surcroît de dépenses annuelles de 6 millions de florins, un an de service de plus, nos droits constitutionnels compromis, la liberté de la parole et de la presse mise en péril, notre prospérité et notre bonheur menacés par les charges toujours croissantes qu'impose au peuple un gouvernement militaire, lequel demande des soldats et encore des soldats, de Targent et toujours de l'argent. »
Aussi est-ce à Stuttgard que se donnaient rendez-vous lesennemis de Thégémonie, ou pour mieux dire de l'autocratie prussienne. Le 19 et le 20 septembre, les délégués des partis démocratiques de l'Allemagne s'y réunissaient. Nous y retrouvons encore le 16 avril 1869 une grande réunion populaire, qui exprimait énergiquement la répulsion que lui inspirait l'idée d'aller s'absorber dans la Confédération prussienne, et de contribuer par là à la constitution d'un nouveau césarisme miiilaire.
166 HISTOIRE DK L'ALtEMAGîîË
plus dur, plus brutal, plus cupide peut-être que tous les césarisraes antérieurs. Cette pensée. était particulièrement répugnante à cette population du Wurtemberg, la plus éclairée, la plus sérieusement libérale de l'Allemagne.
Cette réunion du 16 avril vota une résolution qui se résume en ces mots : « Sur 'l'indépendance des différents États repose Tunique espoir du rétablissement de la patrie, plus déchirée que jamais, grâce au système de conquête violente appliquée par les Prussiens à des compatriotes. Cette indépendance est notre meilleure garantie contre l'étranger. Elle seule rend possible la résistance contre cette fausse unité qui, sous le prétexte d'assurer la grandeur et l'honneur de l'Allemagne, n'est qu'un instrument de domination au profit d'une puissance ambitieuse. Si nous ne pouvons obtenir de nos gouvernements qu'ils constituent une Union du Sud, qui, appuyée sur un Parlement commun et une milice nationale, serait le commencement d'une régénération de TAllemagne, nous invitons du moins les membres du parti démocratique à s'unir dans un effort général pour fonder la liberté. La liberté seule nous donnera la véritable unité. »
En somme, la Bavière et le Wurtemberg ne pouvaient se faire à l'idée qu'ils pussent être définitivement liés à la Prusse, enchaînés à ses destinées, soumis à ses décisions. L'obligation du service militaire, l'augmentation des dépenses qui en résultait, étaient particulièrement désagréables aux populations du Sud. On voyait bien quels avantages en résulteraient pour la Prusse, dans le cas où il lui plairait de jeter l'Allemagne dans quelque guerre, mais il ne paraissait pas aussi clairement que les États du Sud en dussent tirer un égal profit. Ce fut sur-* tout au mois d'avril 1869 que ces sentiments firent explosion. On disait que la Prusse était & la veille de dénoncer les traités d'alliance offensive et défensive et de les remplacer par une simple obligation de neutralité. On désirait trop que ce fût vrai pour en douter. On discutait à perte de vue sur le moyen de remplacer les armées permanentes, qu'on voulait supprimer immédiatement. L'organisation des milices suisses réunissait tous les suffrages, surtout en Wurtemberg.
LES éTATS DÛ sut) — WURTEMBERG 107
.Sur ces entrefaites, parut une brochure à laquelle cette disposition des esprits donna un immense retentissement. Elle était signée d'un nom inconnu, Arkolay. Elle attaquait énergiquement la nouvelle organisation militaire de l'Allemagne. Elle accusait l'exclusion de l'Autriche comme particulièrement funeste à la défense nationale. Elle était d[ailleurs rempMe de considérations stratégiques qui indiquaient chez son auteur une érudition spéciale. On se plut à voir sous ce pseudonyme une autorité militaire, et Ton s'empara avec empressement des arguments nouveaux qu'elle fournissait contre l'œuvre prussienne. Les partisans de l'Union répondirent de toutes parts et accusèrent avec vivacité l'inertie de la Bavière et du Wurtemberg, qui, disaient-ils, trahissaient la cause commune par leur lenteur à exécuter les traités. Matériel, exercices, règlements, services de garnison, armements, administration militaire, tout fut passé en revue et rigoureusement censuré, d'un ton qui sentait la menace et semblait appeler l'intervention prussienne. Le seul résultat de ces débats fut d'accroître l'irritation des esprits contre la Prusse.
Lors des élections qui se firent dans le Wurtemberg, eti juillet 1868, pour la Chambre des députés, le parti démocratique avait demandé : 1° l'établissement d'une Union du Sud en opposition avec celle du Nord ; 2' une organisation deâ milices copiée sur celle de la Suisse; 3^ la révision des traités d'alliance et de reconstitution du Zollverein.
Un grand nombre de ses candidats furent élus, à leur tête, M. Garl Mayer, le rédacteur du journal républicain de Stuttgard, le Beobachter qui avait énergiquement combattu en faveur d'une Union du Sud , « dût-elle coûter quelques couronnes. > Le parti prussien n'eut à. la Chambre que 11 voix.
Dans son discours, le roi de Wurtemberg déclara qu'il « maintiendrait l'autonomie du Wurtemberg , d'accord avec son peuple; que, d'accord avec lui, il veillerait également aux intérêts nationaux et remplirait ses devoirs envers la grande Allemagne. »
Trois projets d'adresse en réponse au roi se trouvèrent en présence. Celui de la majorité de la commission, con-
formément au programme démocratique, demandait la création d'une Union du Sud, pour servir d'obstacle aux envahissements de Tunité militaire prussienne. La minorité, qui représentait Topinion du gouvernement, in> sistait sur la nécessité d'entretenir avec la Prusse des relations amicales, maintenait les traités Offensifs et défensifs et le Zollverein, mais repoussait toute idée d'union avec le nord. Enfin le parti prussien exprimait l'espoir de voir Funité allemande s'élever à côté de l'autonomie des États particuliers et repoussait la formation de l'Union du Sud, comme un malheur pour l'Allemagne.
Pour Torganisation de cette Union du sud, l'historien Vollmer demanda la réunion d'un parlement unique qui seul aurait mission de traiter avec la Confédération du Nord, la constitution d'une milice uniforme et une alliance plus étroite avec l'Autriche. M. Garl Mayer appuya ce plan. Aux objections des républicains qui paraissaient en craindre les résultats, il répondit : c Je crois que la fondation d'une Union du Sud n'apportera aucune entrave
au développement de l'idée républicaine en Europe
J*espère qu'un jour les monarchies se retireront paisiblement avec des indemnités. Pour le moment les gouvernements du Sud ont intérêt à se créer un appui contre les envahissements de la Prusse. »
Le président du conseil des ministres était M. Barnbû- 1er. C'était un habile homme, très-rompu aux affaires, un remarquable orateur, sachant prendre ses avantages. Mais il n'avait pas sur la Chambre une autorité égale à son talent, parce qu'il affectait en toutes choses un scepticisme qui faisait douter de ses affirmations les plus sincères. On le soupçonnait d'avoir soufflé à M. de Bismark la première idée des traités secrets avec les Etats du Sud et de lui avoir dit alors pour expliquer l'attitude du Wurtemberg en 1866 : « Nous croyions F Autriche forte ; nous nous sommes alliés à TAutriche ; nous savons aujourd'hui que les plus forts, c'est vous. Vous pouvez compter sur nous, m
Il combattit à la Chambre le projet d'adresse présenté par la majorité de la commission. <: Nous maintenons, dit-il, les traités offensifs et défensifs. Nous reconnaissons qu'il ne faut pas les étendre, mais il faut les ob-
server. Nous gardons également le Zollvereîn, tout en le surveillant. Nous ne lui permettrons pas de sortir du terrain des intérêts économiques et de se transformer en une institution politique Quant aux dangers qu'on redoute du côlé de la Prusse, ils sont loin d'être aussi menaçants qu'on le dit; M. de Bismark est très-conciliant
Si nous réorganisons l'armée, c'est pour la mettre en état de soutenir la comparaison avec les autres armées. Il ne faut pas que, en cas de guerre, le drapeau Wurtembergeois ait honte de se montrer... L'Union du Sud, je la tiens pour dangereuse. Songez que la majorité du parlement serait une majorité bavaroise, que ce seraient des Bavarois qui nous prescriraie ntcomment nous devons organiser nos postes, nos télégraphes, etc.... Le jour où nous devrons subir une pareille ingérance, je crois qu'il vaudra mieux les subir en commun avec toute T Allemagne que de nous mettre maintenant à la remorque de la Bavière. »
Au fond M. Barnbûler craignait, en travaillant trop activement à la création de TUnion du Sud, d'indisposer la Prusse. Mais malgré son opposition le projet d^adresse de la majorité de la commission fut voté par 60 voix contre 30 le 19 décembre 1868.
Cette disposition des esprits créait au gouvernement Wurtembergeois une situation des plus difficiles. Redoutant de la part des députés quelque manifestation encore plus accentuée contre la Prusse, il s'empressa de clore la session de 1868. L'année 1869 tout entière se passa sans qu'il osât réunir les Chambres. Mais les nécessités du budget forcèrent le roi à les convoquer pour le 8 mars 1870.
L'hostilité à la Prusse n'avait fait que croître dans l'intervalle. Le Landtag se réunit avec l'intention bien arrêtée d'attaquer la nouvelle loi militaire dont on trouvait les charges trop pesantes. C'était d'ailleurs une manière d'attaquer indirectement les traités conclus avec Berlin.
Dès la première séance un député interpella le ministère et lui posa cette question : c Dans le cas où les Prusse ferait la guerre dans son propre intérêt, le Wurtemberg serait-il obligé de prendre fait et cause pour elle? » Dans sa réponse le ministre Barnbûler avoua que
EUa. VÉRON. 10
170 HISTOIRE DE L^ALLEMAàNË
en effet, en 1867, lors de Taffaire du Luxembourg, il avait été prévenu par M. de Bismark, que, si la guerre éclatait, le Wurtemberg pourrait être appelé à remplir les devoirs que lui imposaient les traités. Cette révélation souleva une vive agitation dans la Chambre. Un orateur déclara que, si elle avait su cela plus tôt, elle n'aurait jamais ratifié des traités qui la plaçaient dans une pareille sujétion.
Trois jours après, le 11 mars, 45 députés demandèrent h la Chambre : 1" de déclarer au gouvernement qu'elle regarde comme urgent de faire des réformes militaires, qui mettent fin aux embarras économiques et financiers, et en particulier de réduire le temps de la présence au corps, et de lui faire savoir qu'elle est décidée à alléger le budget de la guerre; 2" de prier le gouvernement de faire dans le courant de la session des propositions qui puissent donner satisfaction à ce besoin du pays.
Cette motion fut accueillie avec enthousiasme par toute la population. En quelques jours, une pétition dans ce sens fut couverte de 150 000 signatures; elle fut remise à la chambre le 22 mars 1870.
Une partie du ministère partageait les sentiments de la population, mais la prudence lui interdisait de les exprimer. A la suite de la séance du 11 mars, M. BarnbUIer demanda cependant au ministre de la guerre, M. de Wagner, de renoncer à un demi-million de florins. Celui-ci refusa et offrit sa démission avec quelques-uns de ses collègues. L» démocrates croyaient triompher, mais le ministre de la guerre fut aussitôt remplacé par un homme non moins décidé à ne rien céder, le colonel de Sackow. Celui-ci ne consentit à faire partie du cabinet qu'à la condition que le ministre des cultes, dont Thostilité à la Prusse était bien connue, se retirerait aussitôt. Le roi y consentit. Le ministre de l'intérieur, M. de Gessler, qui n'avait pris aucune mesure pour empocher le pétitionnement contre la loi militaire, dut se retirer également. La retraite du ministre de la guerre perdait complètement la signification qu'on lui avait prêtée d'abord. Les députés du parti démocratique protestèrent avec énergie. < Le gouvernement, disaient-ils, frappe la représentation nationale au visage; il fait fi de Topipion