LES ÉTATS DU SUD — HESSE^DARMSTADT
publique. Le Landtag doit employer tous les moyens pour faire triompher la volonté du peuple. Nous atten* dons de la nation que résolument, unanimement, elle se range du côté de ses fidèles représentants. »
Le Gouvernement répondit à cette manifestation, le 24 mars, en ajournant indéfiniment la Chambre des députés.
Cependant il connaissait trop bien la disposition générale des esprits pour vouloir les pousser à bout. Le 28 mars une déclaration insérée dans le journal officiel affirmait qu'il était résolu à maintenir d*une façon absolue Tautonomie du Wurtemberg, qu'il ferait son possible pour diminuer les dépenses et réduire le temps de présence au corps ; mais que les traités existants seraient loyalement et franchement exécutés.
En somme la politique prussienne était repoussée par toute la nation et il était bien probable que, si le Gouvernement ne s'associait pas hautement au sentiment général, c'était uniquement par prudence. Le parti prussien avait intérêt à se donner Tair de croire le contraire. Il célébra bruyamment sa victoire. Un meeting réuni à Stuttgard déclara que « le pays avait besoin d'un gouvernement qui s'inspire des intérêts nationaux, qui repousse tout pacte avec la démocratie et Tultramontanisme, qui rassemble tous les éléments de l'opinion nationale pour en faire un faisceau et tenir en échec les ennemis de l'unité allemande. >
Quant à la Hesse-Darmstadt, elle était dans une situation toute particulière. La ligne du Main la coupait en deux. La partie nord, c'est-ji-dire la province de la Hesse supérieure et les communes de Kastel et de Kostheim, soit 250 000 âmes sur 800,000, appartenaient à la Confédération du Nord. L'autre partie, la province de Starkenbourg, dont Darmstadt est le chef-lieu, et la Hesse Rhénane faisait partie des Etats du Sud. Mais cette indépendance était plus apparente que réelle. L'administration des postes et des télégraphes était aux mains de la Prusse; ses troupes faisaient partie intégrante de Tarmée fédérale ; elles étaient placées sous le commandement direct du roi de Prusse. C'était la Prusse qui tenait garnison à Mayenoe et elle s'était subrogée à tous
les droits qu^exerçait la Confédération Germanique à regard du Gouvernement territorial. Pour mettre fin à cette situation périlleuse et mal définie, une deniande d'union au Nord fut votée par la chambre des députés au mois de juin 1867 par 32 voix contre 15. M, de Dalwigk, le président du cabinet hessois, qui se trouvait alors à Berlin, s'empressa de revenir pour assister à la discussion qui allait s'engager à la Chambre haute sur cette question. Il la décida à émettre un vote contraire à celui des députés, en déclarant que le gouvernement était opposé à Tunion c par égard pour la Prusse, que de telles démarches embarrasseraient. x> M. de Bismarck en fut fort irrité. Dans une discussion qui eut lieu à ce sujet au mois de septembre, dans le Reichstag fédéral, il répondit : « La déclaration de M. de Dalwigk m'a échappé dans le temps, autrement je Teusse rectifiée par voie diplomatique. Si le pas désiré eût été fait, peut-être en fût-il résulté quelque gêne pour les autres Etats du Sud; mais j'affirme que le mot de M. de Dalwigk était inopportun et que la Prusse, en ce qui la concerne, n'aurait trouvé là aucun embarras. > Le 24 novembre 1867 il adressait au gouvernement hessois une note hautaine et sèche pour le blâmer d'avoir accepté Tinvitation que lui adressait le gouvernement français de se faire représenter à une conférence européenne relativement à la question romaine. Plus tard, au mois d'avril 1868, il se plaignit que le grand-duché procédât trop lentement à la réorganisation de son armée et à Texécution des traités. Quelques jours après des officiers prussiens arrivaient à Darmstadt et prenaient en main Tadministration militaire.
Cette situation de la Hesse explique le succès qu'y remportèrent aux élections du Parlement douanier les partisans de la Prusse. Mais il n'en est pas moins vrai que en somme, après avoir eu la velléité de s'unir au Nord, la Hesse avait fini par s'habituer au reste d'indépendance qu'on lui avait laissé et avait cessé de parler d'union. Comme tous les autres Etats du Sud, elle se trouvait certainement, au milieu de 1870, plus loin de la Prusse qu'à la fin de 1866.
Bans la guerre avec la France, il est donc possible
que M. de Bismarck eût été assez embarrassé de compléter r union de toute TAllemagne sous la domination de la Prusse. Il lui était interdit d'employer la force, qui eût soulevé Topinion. D'un autre côté, il avait, dans ses rapports avec ces Etats, tellement exagéré la morgue et la raideur prussiennes, ses hauteurs avaient amoncelé tant de rancunes personnelles, son dédain bien connu pour tous les droits, les pièges et les équivoques de sa Constitution soi-disant fédérale, les prétentions hautement affichées du militarisme féodal avaient soulevé contre lui tant de défiances, excité contre Thégémonie prussienne des répugnances si violentes, qu'il eût été insensé, pour les vaincre, de compter sur la persuasion.
Malheureusement la peur et la vanité sont aveugles, et c'est sur cet aveuglement que comptait le grand homme auquel l'humanité restera redevable des plus beaux massacres que puisse relater Thistoire des ambitions et des cupidités monarchiques. Par la peur, habilement, préparée et propagée, de Tinvasion française, par la vanité nationale d'autant plus facile à exalter que le nombre de ses satisfactions avait été plus limité, il était sûr de ressaisir, dès qu'il le voudrait, ces troupeaux humains. Et en effet quand le moment lui parut venu, il put voir que son mépris de l'humanité et du droit n'avait pas trop présumé de la bêtise et de la lâcheté populaires.
Les historiens les plus dévoués à M. de Bismarck s*accordent à reconnaître que, au commencement de 1870, la politique prussienne avait échoué sur un grand nombre de points, que les principaux Etats du Sud, dévoués à Tunité Allemande, devenaient de plus en plus 'rebelles à Tunité prussienne; que l'institution du Parlement douanier, sur laquelle on avait tant compté pour triompher des résistances du midi, n'avait fait que lui fournir l'occasion de manifester son éloignement, de compter et de discipliner ses forces ; que le Reichstag lui-môme avait dans plus d'une occasion fait preuve d'une indépendance inquiétante ; que ces dispositions menaçaient de rendre illusoires les espérances qu'avait fait naître le triomphe de Sadowa ; que M. de Bismarck lui-môme se trouvait contraint à des ménagements, à des atermoie-
ments, qui désolaient et irritaient l'impatience des nationaux soi-disant libéraux ; qu'on en était réduit à ne pas oser même accueillir dans l'Union les Etats qui s'offraient, par crainte d'exaspérer les répugnances des autres ; en un mot qu'on était en 1870 moins avancé qu'en 1867, et que celte situation, en se prolongeant, pouvait devenir funeste aux ambitions du parti prussien.
On doit ajouter, — ce qu'ils ne disent pas —que dans la Prusse elle-même certains symptômes semblaient menacer l'œuvre entreprise et pouvaient faire craindre l'échec définitif du militarisme césarien. Les sociétés ouvrières s'agitaient et réclamaient, au point de vue politique et social, des réformes qui étaient en opposition directe avec le but poursuivi par le Gouvernement. Les progressistes, qui avaient triomphé à Berlin, aux élections de 1867, avec un programme franchement libéral et nettement anti-césarien, avaient osé, le 21 octobre 1869, déposer à la Chambre des députés prussiens une proposition de désarmement, et y avaient trouvé pour la soutenir, 99 voix, sur 314 votants, près du tiers de la Chambre. Non content de ce succès relatif, ils avaient porté le débat devant le pays lui-même. Dans une réunion tenue à Berlin le 30 avril 4870, ils avaient résolu de soulever dans toute la Prusse une agitation contre le militarisme dominant et de propager les résistances contre Taggravation excessive des charges imposées par Tentretien d'une armée, dont l'exagération ne s'expliquait pas en présence des déclarations pacifiques, prodiguées par le roi et ses ministres.
D'un autre côté on se rappelle que, malgré l'insistance de M. de Bismarck, le Reichstag avait refusé de voter le budget et le contingent militaires au delà de 1871. L'échéance fatale approchait, où il faudrait de nouveau lutter contre les répugnances bien connues du Parlement à l'endroit des dépenses de cette nature. Les répugnances n'avaient pu que s'accroître depuis 1867. Il était à craindre que cette fois elles fussent insurmontables et que le Gouvernement fût forcé de céder à la volonté générale. Cette perspective inquiétait vivement M. de Bismarck et surtout le roi, qui n'avait guère vu dans Tagrandissement de la Prusse autre chose que le moyen
d'avoir une grande armée^ telle qu'aucun roi n'en aurait jamais eu de pareille.
Un homme d'Ëtat Hanovrien, Rehberg écrivait au commencement de ce siècle : c La Prusse n'est pas un pays qui a une armée, c^est une armée qui a un pays. » Ce mot esl devenu plus vrai que jamais. Malgré les déclamations des naïfs ou des complices qui s'en vont répétant que le système prussien est celui des armées vraiment nationales, la vérité est que le Gouvernement de Berlin y voit surtout le moyen de tenir en bride la nation, en lui infusant de nouveau l'esprit d'obéissance et d'humilité féodales qui commençait à s'évaporer; que grâce au privilège, sinon légal, au moins réel, qui attribue aux seuls nobles tous les grades, toutes les dignités milifaires, grâce aux règlements qui déterminent les rapports des officiers avec leurs soldats et des officiers entre eux et qui établit un véritable régime de caste, on habitue les uns à se considérer comme prédestinés au commandement et les autres comme voués de naissance à l'obéissance passive.
Il en résulte que, aux yeux du roi et de ses ministres, l'armée est à la fois le témoignage vivant de la puissance royale et la pierre angulaire de la régénération sociale. C'est elle qui permet au souverain de se dire, de se répéter qu'il est un grand monarque et de se procurer par cette pensée ces satisfactions intimes de l'orgueil qui se complaît et s'absorbe dans le sentiment de sa puissance ; c'est par elle qu'il se flatte de rétablir et d'étendre à toute la nation cette belle hiérarchie de vassaux et de manants qui faisait la gloire des temps féodaux et qu'a si mal à propos dérangée la malice de l'esprit moderne; par elle enfin il espère restaurer la religion de la force et militariser la civilisation.
Aussi l'accroissement de l'armée est-il son rêve incessant, le but obligé de tous ses efforts. Pour y atteindre, il a lutté pendant quatre années contre la mauvaise volonté de la nation et de la Chambre des députés; sans hésiter il recommencerait aujourd'hui la lutte, si les mêmes résistances se reproduisaient. Pour justifier son obstination, en 1866, il a jeté toute l'Allemagne dans une guerre fratricide où il apportait comme enjeu l'exis-
tence môme de la Prusse. Pour prévenir les résistances qu'il prévoyait en 1871, il lui fallait une nouvelle guerre pour 1870. Il ne pouvait pas déclarer tout haut qu^une nation ne vaut à ses yeux que par l'armée qu'elle fournit, que ce qu'il aime surtout dans la Prusse, c'est le million de soldats qu'elle lui donne, et il ne sera heureux que, quand après y avoir ajouté les Etats du Sud, 11 pourra mettre sur pied quinze cent mille hommes ; que la vraie destination, la grande joie et la gloire d'un roi est de pouvoir jouer au soldat et de passer de grandes revues, jusqu'au jour où pour satisfaire un caprice il utilisera cette immense machine de carnage en la jetant sur une nation voisine. Il eût été imprudent d'expliquer trop clairement qu'on comptait sur Torganisation de Farmée pour restaurer dans tout son éclat le système féodal des castes. Le vulgaire n'est pas à la hauteur de ces considérations, mais d'instinct il a l'adoration de la force, la superstition de la gloire militaire. Par la peur d'abord, par la vanité ensuite on est sûr de le mener où l'on veut. Avec cela il était possible de regagner, et au delà, le terrain perdu, d'atteindre le but. Le point était de se faire attaquer d'abord par le gouvernement français et puis après de le battre. L'événement a prouvé malheureusement que les deux choses étaient également faciles.