LES ÉTATS DU SUD — HESSE-DARMSTADT
publique. Le Landtag doit employer tous les moyens pour faire triompher la volonté du peuple. Nous attendons de la nation que résolument, unanimement, elle se range du côté de ses fidèles représentants. >
Le Gouvernement répondit à cette manifestation, le 24 mars, en ajournant indéfiniment la Chambre des députés.
Cependant il connaissait trop bien la disposition générale des esprits pour vouloir les pousser à bout. Le 28 mars une déclaration insérée dans le journal officiel affirmait qu'il était résolu à maintenir d^une façon absolue l'autonomie du Wurtemberg, qu'il ferait son possible pour diminuer les dépenses et réduire le temps de présence au corps ; mais que les traités existants seraient loyalement et franchement exécutés.
En somme la politique prussienne était repoussée par toute la nation et il était bien probable que, si le Gouvernement ne s'associait pas hautement au sentiment général, c'était uniquement par prudence. Le parti prussien avait intérêt à se donner l'air de croire le contraire. Il célébra bruyamment sa victoire. Un meeting réuni à Stuttgard déclara que « le pays avait besoin d'un gouvernement qui s'inspire des intérêts nationaux, qui repousse tout pacte avec la démocratie et l'ultramontanisme, qui rassemble tous les éléments de l'opinion nationale pour en faire un faisceau et tenir en échec les ennemis de l'unité allemande. >
Quant à la Hesse-Darmstadt, elle était dans une situation toute particulière. La ligne du Main la coupait en deux. La partie nord, c'est-|i-dire la province de la Hesse supérieure et les communes de Kastel et de Rostheim, soit 250 000 âmes sur 800,000, appartenaient à la Confédération du Nord. L'autre partie, la province de Starkenbourg, dont Darmstadt est le chef-lieu, et la Hesse Rhénane faisait partie des Etats du Sud. Mais cette indépendance était plus apparente que réelle. L'administration des postes et des télégraphes était aux mains de la Prusse; ses troupes faisaient partie intégrante de Tarmée fédérale ; elles étaient placées sous le commandement direct du roi de Prusse. C'était la Prusse qui tenait garnison à Mayenoe et elle s'était subrogée à tous
Cette déclaration fat accueillie par les applaudissements enthousiastes de la majorité de cette assemblée de valets imbéciles que les préfets de TEmpire recrutaient parmi les hommes disposés à subiret à approuver toutes les fantaisies du maître. Elle était d'autant plus grave qu'elle avait été dictée en partie par l'empereur lui même. Le 5 au soir, il avait laissé entrevoir des sentiments pacifiques. Le lendemain, sous l'influence de Timpératrice, il imposait à ses ministres, qui eurent la lâcheté de ne pas oser lui résister, cette déclaration, qui ne pouvait être considérée que comme une provocation et un ultimatum. Elle était d'ailleurs mensongère, car il était bien connu que le gouvernement impérial s'était opposé à ce que la candidature fût offerte au duc de Montpensier, comme Prim en avait eu d'abord Tiptention. Il est d'ailleurs certain que l'impératrice, qui s'était liée d'une amitié au moins étrange avec Tex-reine Isabelle, avait noué toute espèce d'intrigues pour faire donner le trône d'Espagne au fils de son amie, le prince Alphonse. C'est ce qui avait décidé Prim à. chercher dans la candidature Hohenzollern un appui contre les ingérances du cabinet impériaL
La déclaration de M. de Gramont jeta dans tout le pays une émotion facile à comprendre. Personne ne voulait la guerre, et le gouvernement le savait bien, puisque les créatures mêmes les plus dévouées de l'Empire, les préfets, consultés sur ce point, avaient répondu presque unanimement que le pays désirait la paix. C'était la vérité, mais l'Empire croyait avoir besoin de la guerre. Il entreprit de faire croire à la France qu'elle la voulait également. Pour la tromper, la police organisa partout des manifestations belliqueuses. Ordre fut donné secrètement aux journaux, sous peine de suppression, de s'associer à ces manifestations mensongères. A la Chambre, les députés indépendants qui protestèrent contre l'attitude du gouvernement furent injuriés et insultés par la majorité officielle.
Cependant le parti de la guerre fut sur le point d'échouer. M. de Bismarck, qui voulait aussi la guerre, n'avait pas cru qu'elle dût éclater si tôt. Le roi de Prusse a avoué lui-même que la candidature du prince Ho-
LA GUERRE AVEC LA FRANCE iSl
henzollern avait été déclarée par le général Prim trois mois avant Tépoque convenue. D'un autre côté les journaux officieux et les parlisans de la guerre répétaient avec ensemble Taffirmation que le maréchal Lebœuf, ministre de la guerre, devait bientôt apporter à la commission parlementaire, que ce la France était prête, absolument prête, et que la guerre dût-elle durer trois ans, on n'aurait pas à acheter un bouton de guêtre, f Bien que les rapports des émissaires prussiens fussent en complète opposition avec ces déclarations, elles n'en inspiraient pas moins une certaine inquiétude au gouvernement prussien. C'était une grosse affaire qu'une guerre avec la France. M. de Bismarck tenait à bien choisir son heure; il regrettait que l'imprudence du général Prim eût fait éclater le secret quelques semaines trop têt. Il tenait d'ailleurs à ménager l'opinion de l'Europe. A ce point de vue la question HohenzoUern, posée dans les termes où elle se présentait, avait l'inconvénient de faire peser sur la Prusse la responsabilité de ^agression. Il fallait mettre au moins l'apparence des torts du côté de la France. M. de Bismarck, qui avait des agents dans Tentourage même de l'empereur et de Timpératrice, était instruit par eux des dispositions belliqueuses des conseillers de cette dernière. Il connaissait son influence sur l'empereur. Il ne douta pas un moment que des concessions habilement calculées n'amenassent le gouvernement impérial à des exigences absolument inacceptables. Ce système avait pour lui plusieurs avantages. Il laissait à la Prusse le temps de se préparer, il lui donnait l'apparence de la modération, et rejetait tous les torts sur la France. En supposant qu'il ne réussit pas, le pire qui pût lui arriver était de remettre la guerre à une autre époque, mais malheureusement il devait réussir. Poussés par l'obstination inintelligente de Timpératrice, l'empereur, ses ministres et ses députés s'empressèrent de donner dans le piège, tête baissée ^
1. On comprend que les historiens allemands aient tout fait pour décharger M. de Bismarck et le roi Guillaume de la responsabilité de l'agression. Ils allèguent que le ministre espagnol Eusebio de Salazar y Mazarrode, qui avait personnelle-
EUG. vÉnoN. 11
163 HtstoiÂE DE l*âlls:màgnë
Le 7 juillet, M» Benedetti reçut par dépêche officielle Tordre de demander au roi c qu'il conseille au prince de HohenzoUem de revenir sur son acceptation ». Une lettre particulière de M. de Gramont^ datée du même jour, mais postérieure à la dépêche, exige davantage: «Il faut absolument que vous obteniez une réponse catégorique, suivie de ses conséquences naturelles. Or, voici la seule qui puisse nous satisfaire et éviter la guerre. Nous demandons une déclaration ainsi conçue t < le gouvernement du roi n'approuve pas racceptation du prince de Hohenzollern et lui donne l'ordre de revenir sur cette détermination, prise sans sa permission ; sinon, c*est la guerre. » M. Benedetti ne parla au roi que d'un conseil à donner au prince. Le roi répondit qu'il n'était pas libre
ment poursuiv liés négociations avec le prince Lèopold de HohenzoUem, a déclaré publiquement et officiellement que « le gouvernement prussien ne ft*éiait pas mêlé de cette affaire et que le roi de Prusse avait été très-^surpris lorsque le prince, « par politesse », lui avait fait part de sa résolution. » Comme on disait aussi que Prim s'était adressé à M. de Bismarck pour obtenir par son intermédiaire l'assentiment du roi Guillaume, le ministre des affaires étrangères d'Espagne déclara dans une dépêche à l'ambassadeur d'Espagne à Paris que « ce bruit était sans fondement » et affirma d'une manière fonneile que les négociations avaient été menées exclusivement avec le prince Léopold, qu'il n'y avait eu, pour cette question, aucun rapport entre M. de Bismarck et le gouvernement espagnol. »
Qu'il n'y ait rien eu d'officiel, c'est élémentaire ; le contraire eût été par trop maladroit. Mais on ne fera jamais croire qu'à des imbéciles que de pareilles négociations aient pu être nouées et poursuivies à Berlin, dans la famille même du roi, sous ses yeux et sous ceux de son gouvernement, sans que ni l'un ni l'autre en aient rien su. D'ailleurs il est bien démontré qu'ils les ont connues à un moment donné, puisque le prince en informa personnellement le roi, et il est certain que celui-ci ne s'y est pas opposé. Accepter cette combinaison, c'était en prendre la responsabilité. Le roi en comprenait si bien la gravité, qu'il a avoué que « Prim avait parlé trois mois plus tôt qu'il n'avait été convenu. » H n'y a pas de subtilités ni de d^oientis qai puissent suppHmer Tévidence. La Prusse a voulu la guerre et la candidature HohensoUem n'avait pas d'autre but.
LA GUERRiS AVEC LA FRANCE 183
de donner ce conseil, qu'il était lié avec le Gouvernement espagnol. Ce qui prouve euftisainnient que les eboses ne s'étaient pas passées simplement entre le prince Léopold et Témissaire de Prim. Cependant le prince retira sa candidature. Le 13 juillet, à 3 b. 45 m. du soir. M» Benedetti envoyait ce télégramme :
ce Le roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollern, elle est du prince Antoine et elle annonce à Sa Majesté que le prince Léopold, son lils, s'est désisté de sa candidature au trône d'Espagne. Le roi m'autorise à faire savoir au gouvernement de l'empereur qu'il approuve Cette résolution. Le roi a chargé un de ses aides de camp de me faire cette communication, et j'en reproduis exactement les termes. > Le même jour, à 7 heures du soir, il disait dans une seconde dépêche : < Le roi a consenti à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de HohenzoUern. «
Il n'y avait rien de plus à demander. C'était la paix, au moins pour le moment. M. OlUvier criait à qui voulait l'entendre : t Nous avons réussi, c'est la paix. > c Maintenant, lui dit M. Thiers, il £aut vous tenir tranquilles. > — c Soyez rassuré, réppndit-il. Nous tenons la paix; nous ne la laisserons pas échapper, i
Au moment où M. OUivier disait ces mots, le 12 juillet, M. Benedetti avait entre les mains une dépêche datée du 11 juillet, 6 heures 50 minutes du soir, ainsi conQue ;
( Au point où nous en sommes, je ne dois point vous laisser ignorer que votre langage ne répond plus, comme fermeté, à la position pi*ise par le gouvernement de Tempereur. Il faut aujourd'hui l'accentuer davantage. Nous ne pouvons pas admettre la distinction entre le roi et son gouvernement qui vous a été expo- 8ée% Nous demandons que le roi défende au prince de HohenzoUern de persister dans sa candidature^ et si nous n'avons pas une réponse décisive demain, nous considérerons le silence ou l'ambiguïté comme un refus de faire ce que nous demandons. »
Le lendemain, comme si cela ne suffisait pas à rendre la paix impossible, M. de Gramont envoyait à Berlin une nouvelle dépèche, datée du 12 juillet, 7 heures du soir.
« Nous avons reçu dès maintenant, de Tambassadeur d'Espagne, la renonciation du prince Antoine, au nom de son fils Léopold, à sa candidature au trône d'Espagne. Pour que cette renonciation produise tout son effet, il paraît nécessaire que le roi de Prusse s*y associe, et nous donne Vassurance qu'il n^autorisera pas de nouveau cette candidature. »
C'était pour donner satisfaction au parti de llmpératrice, au nom duquel M. Duvernois avait déposé le 12, une demande d'interpellation* ainsi formulée :
c Nous demandons à interpeller le Cabinet sur les garanties qu'il a stipulées, ou qu'il compte stipuler, pour éviter le retour de complications successives avec la Prusse. ï
Pour se conformer aux dépêches duministre des Affaires Étrangères, M. Benedetti tâcha d'obtenir du roi la nouvelle concession qu'on lui demandait Le roi déclara qu'il ne faisait aucune difficulté de permettre à M. Benedetti de mander à Paris qu'il approuvait la renonciation du prince Léopold, mais qu'il lui était impossible de se soumettre à l'humiliation qu'on prétendait lui imposer.
Il était manifeste qu'il fallait s*en tenir là. Mais, comme l'avait prévu M. de Bismarck, les concessions obtenues ne faisaient qu'exalter les exigences, du parti de l'Impératrice. Croyant que la guerre, sur laquelle il avait compté pour revernir le prestige de la dynastie, allait lui échapper, il exigeait au moins un triomphe complet. Il ne voulait lâcher le iroi de Prusse qu'après l'avoir ou entièrement déconsidéré, ou contraint à la guerre. Il lui fallait une victoire à tout prix. Il était du reste dans la logique de son rôle. Il ne lui manquait que d'avoir rendu la victoire possible.
En conséquence, M. de Gramont mandait le 13 juillet, à 9 heures 45 du soir, à M. Benedetti : c Faites un dernier effort auprès du roi. Dites-lui que nous nous bornons à lui demander de défendre au prince de Hohenzollern de revenir sur sa renonciation. Qu il vous dise : Je le défendrai, et qu'il vous autorise à me l'écrire. >
Le roi reçut M. Benedetti à la gare, et lui répondit qu'il « n'avait plus rien à lui communiquer et que les
négociations qui pourraient être poursuivies seraient continuées par son gouvernement. >
Cette insistance outrageante du Cabinet impérial était si excessive, que les fanatiques de la guerre comprirent eux-mêmes qu'elle trahirait trop ouvertement leur ferme résolution de rendre la paix impossible et qu'elle pourrait indisposer contre eux l'opinion publique. On donna le change au pays par un mensonge. On répandit partout le bruit que le roi de Prusse avait refusé de recevoir noire ambassadeur ^ et qu*il avait répondu à sa
1. Le fait dont on a abusé pour irriter Topinion publique est celui-ci : M. Benedetti s'était rendu de très-bonne heure chez le roi^ qui était déjà sorti pour aller aux sources. M. Benedetti rattendit sur la promenade publique. Le roi s'approcha de lui dès qu'il l'aperçut. Notre ambassadeur écrivit aussitôt après cette conversation :
A Ems, le 13 juillet, lOh. 30 m. dumatin.— J'ai reçu au milieu de la nuit seulement votre télégramme d'hier soir, sept heures. Je viens de voir le roi. Il n'avait pas encore le message qu'il attend de Sigmaringen. Je lui ai fait remarquer que le désistement du prince de HohenzoUern^ approuvé par le roi, nous était une garantie pour le présent, mais que nous pensions qu'il était indispensable d'assurer l'avenir et de rendre définitivement une confiance entière à tous les intérêts; que le roi, dans ce ))ut, voudrait bien me permettre de vous annoncer en son nom que, si le prince de HohenzoUern revenait à son projet, Sa Majesté interposerait son autorité, et y mettrait obstacle. Le roi a absolument refusé de m'autoriser à vous transmettre une telle déclaration. J'ai vivement insisté, mais sans réussir à modifier les dispositions de Sa Majesté. »
Quelques heures après avoir expédié ce télégramme, M. Benedetti adressa à M. de Gramont une dépêche, dans laquelle il rend un compte plus détaillé de sa conversation avec le roi, et fait connaître les graves événements qui sont survenus depuis.
« ... Sa Majesté a soutenu qu'elle n'avait assurément aucun dessein caché, et que cette affaire lui avait donné de trop graves préoccupations pour ne pas désirer qu'elle fût irrévocablement écartée.
» Le roi a bientôt mis fin à notre entretien sur la promenade publique, en exprimant ses regrets de ne pouvoir nous faire ce qu'il appelait une concession nouvelle et inattendue.
« Le roi a reçu quelques heures après le message qui lui a été expédié de Sigmaringen, où le prince Léopold avait re-
demande d'audience par des parole injarieuses. C'était absolument fau'x. M. de Gramont, dans sa déposition devant la commission d'enquête, et M. Benedetti, dans son livre, le constatent également deux ans après l'événement. Mais pourquoi ne l'ont-ils pas dit aussitôt, quand leur affirmation aurait pu être utile?
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le ministère, qui, sous la pression du parti de l'Impératrice, faisait tout son possible pour rendre la guerre inévitable, ne renonçait pas à l'espoir de l'éviter *. Le 44, ils imagi-
joint son père; mais, prévoyant sans doute mon intention de lui demander aussitôt une nouveUe audience, il a cliargé un de ses aides de camp de m'apprendre en son nom que le prince Léopold avait retiré sa candidature/ et que Sa Majesté me priait de vous télégraphier qu'il considérait cette affaire comme définitivement terminée. »
M. Benedetti pria Taide de camp de retourner vers le roi, et de lui demander l'approbation formelle du désistement, et une promesse pour l'avenir. L'aide de camp revint presque aussitôt, a II m'a déclaré que Sa Majesté n'avait aucune difficulté à me permettre de vous mander qvCelle approuvait la renonciation du prince Léopold, et j'ai libeUé, en préi^ence de son envoyé, le second paragraphe du télégramme que je vous ai adressé ce soir à 7 heures.
« En ce qui touche les assurances que nous réclamons pour l'avenir, tout me porte à croire, je ne saurais vous le cacher, que le roi est fermement décidé à nous refuser cette satisfaction. Malgré l'accueil apparemment gracieux qu'elle n'a cessé de faire à mes instances, j'ai pu constater que Sa Majesté se résignait avec autant de regret que de répugnance devant notre attitude à dénouer les difficultés qu'elle a contribué à faire naître , et sans nul doute, eUe ne se dissimule pas la gravité de l'échec auquel elle s'est personnellement exposée. Dans cette disposition, le roi considère qu'il aggraverait le mécontentement que la renonciation du prince de HohensoUern provoquera ea Allemagne, et dont la responsabilité pèsera moins sur ce candidat que sur Sa Majesté ellemême, s'il souscrit à l'obligation que nous lui demandons de contracter. »
1. En réalité les ministres ne voulaient pas la guerre, mais ils tenaient encore plus à leurs portefeuilles qu'à la paix. Or ils savaient que Tempereur et l'impératrice, dominés par le parti de la guerre, ne cherchaient qu'un prétexte pour se
nèrent d'en appeler à un congrès des grandes puissances. Les ennemis de la paix étaient furieux : « Je puis vous assurer, a dit M. de Gramont» devant la commission d'enquêtOi que ce n'était pas chose facile que d'être pacifique le 14 au soir. Je me rappelle encore les visites qui se succédaient dans mon cabinet, les instances, les prières, et je puis môme dire les menaces auxquelles je fus en butte pendant une partie de la soirée. »
Mais dans cette même soirée, une dépèche de notre agent diplomatique en Suisse apporta à Paris le texte d*une note, par laquelle M. de Bismarck avait annoncé aux agents prussiens que le roi avait refusé de recevoir Fambassadeur français. La voici :
< Après que la renonciation du prince héréditaire de HohenzoUern eut été communiquée officiellement au gou* vernement impérial français par le gouvernement royal espagnol, l'ambassadeur de France à £ms a demandé à Sa Majesté le roi de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté le roi s'engageait pour l'avenir & ne pas consentir à ce qu'un prince de HohenzoUern posât de nouveau sa candidature. Sur ce, Sa Majesté a refusé de recevoir de nouveau l'ambassadeur français, et lui a fait . dire par l'aide-de-camp de service que Sa Majesté n'a« vait plus rien à communiquer à l'ambassadeur. »
On s'empressa de voir dans cette note une provocation. Il est certain qu'elle était conçue en termes blessants, et il est parfaitement permis de croire que M. de Bismarck, en l'écrivant, savait fort bien ce qu'il faisait.
Il connaissait l'exaltation, pour ne pas dire la folie du parti bonapartiste, et l'on a le droit de supposer qu'il a voulu lui fournir l'occasion de faire une nouvelle sottise. Si telle a été son intention, comme nous sommes trèsdisposé à le penser, il réussit au delà de toute espérance. Sans calculer que cette note n'était pas un document
débarrasser du ministère constitutionnel du 2 janvier et revenir aux traditions de l'empire dictatorial. C'était une véritable conspiration contre la France et contre la liberté. Us auraient pu la faire échouer en la démasquant. Us aimèrent mieux s'y associer, sacrifiant lâchement le pays à leur honteuse ambition.
adressé aux puissances, mais un simple télégramme d'information, envoyé uniquement aux agents diplomatiques de la Prusse, qu'il ne s'agissait par conséquent que d'une pure question de susceptibilité , d'une affaire de forme et de procédé, qui ne devait avoir qu'une mince importance du moment que le fond avait été concédé , les hommes du Deux-Décembre n'hésitèrent pas une minute à déclarer que l'honneur de la France était engagé, eux qui devaient plus tard poursuivre de leurs invectives les républicains pour avoir sauvé cet honneur si douloureusement compromis par l'Empire. L'Empereur, l'Impératrice, les ministres décidèrent, sans autre réflexion, d'un c cœur léger », qu'il n'y avait plus d'autre solution que la guerre. Et toute la majorité officielle, sans même exiger communication de cette note injurieuse S se rua à leur suite dans le piège
1. On sait que sur tous les points, malgré les réclamations réitérées de la gauche qui demandait que les pièces fussent communiquées à la Chambre, la majorité s'en remit aux affirmations, du reste très-catégoriques, de la commission. Or il est aujourd'hui prouvé que ces affirmations étaient mensongères, que la commission n'avait pas eu ces pièces entre les mains, qu'elle s'était contentée des lectures que les ministres avaient bien voulu lui faire, sans s'inquiéter de leur authenticité, malgré la juste défiance qu'aurait dû lui inspirer celte obstination même des ministres à ne pas faire les communications demandées. Sur la question des alliances, la commission s'est laissé également duper par le ministère. Voici textuellement la déposition de M. de Talhouêt devant la commission d'enquête sur les causes de la guerre :
a Je vous ai dit tout à l'heure que nous avions dû attendre M. de Gramont assez longtemps au sein de la commission. Quand il est arrivé, nous lui avons posé les deux premières questions, puis nous sommes passés à la troisième qui était celle-ci : a Avez- vous des alliances ?» Il nous répondit : « Si u j'ai fait attendre la Commission, c*est que f avais chez moi a au ministère des affaires étrangères l'arnbassadeur d'Autriche « et le ministre d* Italie. J'espère que la Commission ne m'en « demandera pas davantage, »
Naturellement, on ne lui en demanda pas davantage. Cela était assez clair. Chacun s'imagina que TaUiance avec l'Italie et l'Autriche était conclue. Ceux des députés qui hésitaient encore se décidèrent.
tendu par M. de Bismarck. Les députés de TOpposition eurent beau protester; on les hua, on les injuria, on les traita de Prussiens; la police les fit insulter et menacer dans les rues.
Aujourd'hui que les désastres inouïs de cette guerre nous ont fait voir jusqu'où allait la désorganisation de toutes choses dans cette France impériale si fière de sa force, on a peine à croire à tant d'infatuation unie à tant d'ignorance et d'aveuglement. Il est pourtant certain que les hommes qui la gouvernaient pensaient vraiment, avec leur armée désorganisée, être en état de lutter . contre l'admirable armée de la Prusse. Ils se croyaient môme sûrs de la victoire. Après qu'on eut reçu la nouvelle de la renonciation du prince Léopold, le 12 juillet) 1 Empereur disait à deux ambassadeurs des grandes puissances : « C'est la paix. Je le regrette, car Voccasion était bonne, > M. OUivier disait, quelques jours auparavant : « Nous n'attendions qu'un prétexte ou une occasion; i'aiTaire Hohenzollern vient à point* Voici trop longtemps que l'Empereur est à genoux; il est temps qu'il se lève. > Cependant, de concert avec M. de Gramont, pour écarter la guerre, il avait jMûnaginé un ingénieux expédient : c'était de suggérer à M. de Werther, ministre de Prusse, l'idée de demander au roi Guillaume d'écrire à l'empereur Napoléon une lettre personnelle, qu'on n'eût pas manqué ensuite de présenter comme une lettre d'excuses. M. le maréchal Lebœuf se déclarait c prêt, cinq fois prêt, » et l'impératrice, voyant dans la victoire le seul moyen d'assurer la couronne à son fils, disait : c Ma guerre. »
C'était sa guerre en effet. La France ne l'oubliera pas, elle qu'on sacrifiait si follement^ si criminellement, pour restaurer le prestige d'une dynastie funeste.
Le 15 juillet J 870, sans autre raison que son zèle dynastique, sans réflexion, sans discussion, sans même avoir pu s'assurer de l'authenticité de la note qui soulevait toutes ces colères, et qu'on refusa aux demandes réitérées de l'Opposition, la Chambre des députés officiels décréta la guerre, qui devait à la fois renverser la dynastie et mutiler la France.
Le 19 juillet 1870, à i heure et demie, la déclaration
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de guerre de la France à la Prusse était remise à M. de Bismarck. 11 était enfin arrivé à son but *. Napoléon attaquait TÀUemagne avec une armée désorganisée, in-
1. M. Constantin Frantz dans un livre récent ayant pour titre : Das neue Deutschland, explique que, en 1870, M. de Bismarck se trouvait en face de difficultés intérieures qui menaçaient de s'aggraver tous les jours : « Le charme disparaissait .de plus en plus, et dès le printemps de 1870 la difficulté intérieure était devenue si manifeste, que l'on attendait avec appréhension les élections de l'automne suivant. On était convaincu qu'elles devaient amener de profondes modifications, quand — comme à souhait — éclata la guerre de France, qui naturellement fit oublier pour un temps tous les embarras intérieurs. »
A la fin de la guerre il a paru dans le Times une série de lettres d'un correspondant qui, après avoir cru d'abord que la guerre devait être imputée à la France, a été amené par Texamen des faits à conclure « que la guerre a été provoquée par la Prusse. »
ft Contrairement, dit-il, à ce que j'avais d'abord pensé, jô crois que le comte de Bismarck est, à l'heure qu'il est, l'homme le plus responsable en Europe des malheurs et du carnage des six derniers mois. Je regrette d'être obligé de faire cet aveu, car mes prédilections ont toujours été plus allemandes que françaises. J'ai toujours été habitué à regarder les Allemands comme un peuple sérieux, pacifique et loyal. . . Je ne puis encore me résigner à la pensée que j'ai été trompé. Les Allemands, comme nation, estiment qu'ils ont eu à repousser une guerre non provoquée. Il y a peu à les en blâmer quand on voit qu'ils partagent cette opinion avec la grande majorité des Anglais. Et pourtant je crois pouvoir prouver que, quelque inconsidérés et criminels qu'aient pu être l'empereur Napoléon et ses ministres — et je n'ai aucun désir de pallier leur culpabilité — ils n'ont été que d'aveugles marionnettes dans les adroites mains du comte de Bismarck... »
La correspondance diplomatique de lord Loftus, ambassadeur d'Angleterre à Berlin en 1870 et 1871, ne laisse aucun doute à cet égard. Le livre du général La Marmora : Un peu plus de lumière sur les événements politiques et militaires de Vannée 1866, montre clairement jusqu'où peut aUer la duplicité du gouvernement de Berlin. Après avoir constamment essayé de duper ses alliés, il ne p eut pas avoir éprouvé de scrupules à tromper ceux qu'il considérait comme ses ennemis.
complètet et sans aucune alliance. L'Autriche qui aurait pu songer & profiter de l'occasion pour se venger de 1866, était tenue en échec par la Russie, qui avait promis au roi Guillaume son intervention armée» pour le cas oU une puissance quelconque se serait jointe à la France. L'Italie n'était pas prête, et malgré les sympathies personnelles du roi Victor-Emmanuel, il était peu probable qu'elle voulût s'engager dans une lutte contre son alliée de 1866. Il ne restait plus à la France que le vague espoir, d'ailleurs bienlôt dégu, d'une neutralité bienveillante de la part des Etats du Sud. L'Angleterre était indifférente et décidée à ne rien faire. Voilà pour l'extérieur.
Si nous considérons . les forces dont la France pouvait disposer, elles s*élevaient au chiffre nominal de 600,000 hommes, 400,000 sous les drapeaux, 200,000 dans leurs foyers, en congé de semestre ou en réserve. Chaque régiment d'infanterie laissant, au moment de son entrée en campagne, six compagnies pour former le bataillon de dépôt, et chaque régiment de cavalerie laissant deux escadrons, on pouvait mobiliser immédiatement 330,000 hommes d'infanterie, 36,000 hommes de cavalerie, 29,000 hommes d'artillerie, avec 840 pièces de canons et 96 mitrailleuses, en tout, 394,000 combattants.
Mais pour atteindre ce chiffre, il fallait rappeler tous les permissionnaires, les sémestriers et les réservistes, disséminés sur tous les points du territoire. Ceux-ci, avant de rejoindre leur corps sur le champ de bataille, devaient d'abord aller à leurs dépôts, pour y prendre leurs armes et leur uniforme, ce qui exigeait des voyages et des détours souvent fort considérables. Tel réserviste ou permissionnaire d'Alsace, par exemple, devait, pour rejoindre son corps à Strasbourg, commencer par aller à Brest, à Toulouse ou à Alger, au risque de revenir quand la guerre serait finie. On voit où pouvait mener un pareil système de mobilisation.
D'un autre côlé, on ne pouvait avoir aucune confiance dans les chiffres énoncés par le ministère de la guerre. Le budget militaire était bien calculé pour un effectif de 400,000 hommes. Aux termes de la loi de finances, il devait y avoir 1,896 hommes par régiment de ligne, 801
hommes par bataillon de chasseurs à pied, 2,i46 hommes par régiment de la garde. Les troupes de cavalerie étaient portées pour un efifectif de 958 hommes et 726 chevaux par régiment de hussards, chasseurs, dragons ou lanciers, de 803 hommes et 605 chevaux par régiment de cuirassiers, et enfin de 964 hommes et 726 chevaux par régiment de garde. Or ces chiffres étaient fictifs et le nombre des hommes réellement entretenus étaient de beaucoup inférieur au nombre porté. La liquidation des dépenses du Mexique, qu^on avait tenu à cacher à la nation, sans parler d'une foule d'autres tripotages, ab-* sorbait une bonne partie des ressources que le Gouverment obtenait du Corps Législatif pour Tentretien de ces effectifs simulés.
En fait, la plupart des régiments de ligne ne purent, au début, fournir plus de 1,200 hommes à leurs bataillons de guerre, et les effectifs de la cavalerie étaient encore plus réduits. Malgré les achats qu^on avait dû faire en 1867 à Toccasion de Taffaire du Luxembourg, les régiments de la cavalerie légère avaient à peine 500 chevaux et ceux de la grosse cavalerie 400. De tout cela, résultait qu'au moment où éclatait la guerre, Tarmée française se trouvait hors d'état de mobiliser avant un mois plus de 270,000 combattants. Voilà ce que M. le maréchal Lebœuf appelait être cinq fois prêt!
Ajoutez à cela que TEmpire, poursuivi par le spectre du 2 décembre et par la conscience de la réprobation publique , s'était toujours plus préoccupé de mettre à la tête de ses troupes des hommes dévoués plutôt que capables, et qu'il avait choisi ses généraux bien plus en vue des répressions intérieures que des guerres contre l'étranger. Il leur demandait surtout d'être bien résolu à massacrer leurs concitoyens au moindre signe de mécontentement. Le soin de la défense nationale ne venait qu'en seconde ligne, ou plutôt on n'y songeait même pas. La faveur faisait tout. Aussi la démoralisation était-elle rapidement descendue des premiers rangs aux derniers; la discipline avait disparu^ et l'armée n'avait plus de confiance dans ses chefs.
Voilà ce que TEmpire avait à opposer aux 916,000 hommes que la Confédération du Nord pouvait en moins
de quinze jours réunir sur le Rhin. Avec cela Napoléon se croyait sûr de remporter dès Tabord une grande victoire. Après quoi il ne doutait pas que le roi de Prusse ne consentit à se mettre d'accord avec lui pour prendre, chacun de leur côté, les territoires qui seraient à leur convenance. En présence de la France et de TAllemagne réunies et armées, qui aurait osé intervenir pour arrêter cette pillerie concertée ?
Dès que la guerre fut décidée, le roi Guillaume, accompagné du prince royal et de MM. de Bismarck, de Roon et de Moltke, rentra à Berlin, où il fut regu par les acclamations de la foule. On s'occupa immédiatement de mobiliser les troupes. Le Conseil fédéral fut convoqué pour le 16 et le Reischtag pour le 19.
Le i6, M. de Bismarck exposa au Conseil fédéral la situation. Le représentant de la Saxe déclara que tous les gouvernements étaient d'accord et exprima le vœu que la guerre fût poussée vigoureusement. Le 18, une circulaire envoyée aux ministres allemands à l'étranger, rejetait sur la France la responsabilité de Tagression et exprimait l'espoir qu'elle ne trouverait pas d'allié pour une guerre aussi follement et aussi injustement engagée.
Le Reichstag se réunit le 19, et le roi lui adressa ce discours :
€ Lorsqu'à notre dernière réunion je vous saluais ici au nom des gouvernements fédérés, je pouvais affirmer avec joie et reconnaissance que mes efforts sincères pour répondre aux vœux et aux besoins de la civilisation par le maintien vigilant de la paix, avaient été, grâce à Dieu, couronnés de succès. Si les menaces et les dangers de la guerre n'en ont pas moins imposé aux gouvernements fédérés le devoir de vous convoquer à une session extraordinaire, vous êtes certainement convaincus que rUnion du Nord s'est appliquée à organiser les forces nationales de TAllemagne, non pour menacer la paix générale, mais pour lui donner un solide appui. Vous savez que, si aujourd'hui nous faisons un appel à ces forces pour défendre notre indépendance, nous obéissons uniquement aux lois de l'honneur et du devoir. La candidature d'un prince allemand au trône d'Espagne,
194 HISTOIRE DE L*ALLEMÂGKB
bientôt suivie d'une renonciation , touchait également peu les différents gouvernements fédérés* Elle n'avait d'autre intérêt pour l'Union du Nord que l'espoir que paraissait y attacher une nation amie d'y trouver après tant d'épreuves les garanties d'un gouvernement régulier et pacifique. Cette candidature a fourni au gouvernement de l'empereur des Français un prétexte pour poser la question de guerre, sous une forme depuis longtemps ignorée dans les usages diplomatiques, et pour la maintenir, môme après que le motif premier eut été écarté, avec un mépris du droit des peuples à la conservation de la paix, dont on ne trouve d'exemple que dans l'histoire de quelques autres souverains de la France. Si dans les siècles précédents, l'Allemagne a pu supporter en silence de pareilles atteintes à son droit et à son honneur, c'est que , déchirée comme elle Tétait, elle ne connaissait pas sa force. Aujourd'hui que les familles allemandes sont unies plus intimement par les liens de cette communauté d'idées et de lois, que les guerres de rindépendance avaient commencé à nouer; aujourd'hui que l'armure de l'Allemagne n'offre plus d'ouverture à la lance de l'ennemi, l'Allemagne trouve en elle-même et la volonté et la force de repousser une violence qui n'est pas la première qu'elle a à subir de la part de la France. Ce n'est pas la présomption qui me fait tenir ce langage. Les gouvernements fédérés et moi-môme, nous agissons avec la pleine conviction que les victoires et les défaites sont dans les mains de Celui qui conduit les batailles. D'un regard serein nous avons mesuré la responsabilité qui , selon la justice de Dieu et des hommes, frappera celui qui précipite deux grandes et paisibles nations de 1 Europe dans une guerre dévastatrice. Le peuple allemand comme le peuple français veulent jouir tous deux des bénéfices d'une civilisation chrétienne et d'un bien-être croissant. Ils étaient appelés à une émulation plus féconde que la lutte sanglante des arènes. Cependant ceux qui gouvernent la France ont su exploiter l'amour-propre légitime, mais susceptible, de la grande nation qui est notre voisine ; ils Font égaré à dessein au nom de passions et d'intérêts personnels. Les gouvernements fédérés ont la conscience
d^avoir fait, pour conserver à PEurope les bienfaits de la paix, tout ce que permettent l'honneur et la dignité. Il n^Y ^ ^6 doute pour personne, qu'on nous met de force répée à la main. Aussi^ est-ce avec d'autant plus de confiance que, appuyés sur Tassentiment unanime des gouvernements allemands du Sud comme du Nord , nous nous adressons au patriotisme, au dévouement du peuple allemand, en l'appelant à la défense de son honneur et de son indépendance. Suivant l'exemple de nos pères, nous combattrons les conquérants étrangers, pour notre liberté, pour notre droit, et dans cette lutte où nous ne voulons qu'assurer une paix durable à TEurope, Dieu sera avec nous, comme il était avec nos pères. »
On n^avait pas encore imaginé de dire que c'était la France qui avait forcé T Empereur à faire la guerre et Tinsistance que mettait le roi à répéter que l'agression ne venait pas de l'Allemagne aurait bien pu susciter quelques doutes aux esprits réfléchis, mais personne ne réfléchissait alors; l'entraînement de la guerre emportait tout. Le Reichstag répondit au discours du roi par l'adresse suivante :
a Les nobles paroles de Votre Majesté trouvent dans le peuple allemand un puissant écho. Une même pensée anime tous les coeurs allemands. Le sérieux et la dignité avec lesquels Votre Majesté a repoussé la prêtent tion inouïe de la France ont rempli la nation de joie et d'orgueil. Le peuple allemand veut vivre en paix et amitié avec les peuples qui respectent sa liberté. Gomme au temps des guerres de l'indépendance, un Napoléon nous force à accepter une guerre sainte. De même qu'à cette époque les calculs fondés sur une mauvaise foi digne de tous les mépris seront confondus par la force de Thonnèteté du peuple allemand. La nation française, égarée par son ambition, reconnaîtra quel mauvais grain elle a semé. La partie sérieuse du peuple français n'a pu empêcher* le forfait et une lutte violente va commencer. Nous avons confiance en la bravoure de nos frères armés, îls ne souffriront pas qu'un conquérant étranger fasse courber le dos à l'Allemande Nous avons confiance dans l'héiroïsme de notre vieux roi, à qui il était réservé d'achever au déclin de sa vie la lutte de sa jeunesse. Le
monde civilisé reconnaît la justice de notre cause. Les nations amies voient dans notre guerre la ruine de l'ambition des Bonaparte et Texpiation des injustices qu'ils ont commises envers elles-mêmes. Le peuple allemand trouvera sur le champ de bataille la base de son unité ; il y va de la liberté, de la tranquillité de l'Europe, du bonheur des peuples. »
La Hesse et Bade s'empressèrent de reconnaître le casus fœderis et de mobiliser leurs troupes, qui devaient être placées sous les ordres du prince royal.
En Bavière on était convaincu que Tagression réelle devait être imputée à la Prusse et que la guerre n'aurait pas eu lieu sans les machinations de M. de Bismarck. Elle venait si bien à point pour lui et répondait si complètement à ses désir^ qu'il était difficile de croire qu'il n'y fût pour rien ^. On pensait en conséquence qu'il serait possible à la Bavière de se soustraire à la nécessité de prendre les armes.
Dans la discussion qui eut lieu à la Chambre» du 13 au
1. Parmi les écrivains allemands les plus dévoués à M. de Bismarck, il n*en manque pas qui expriment la même opinion, a II n'est pas étonnant, dit Tun d'eux, que les Français veuillent rejeter toute la responsabilité de la guerre sur M. de Bismarck. Il est vrai que cet homme de génie sut tirer parti des circonstances et s'arranger de façon que le conflit rendu nécessaire par la politique française ÉGLA.TAT EN temps OPPORTUN. » (K. Klûpfel, p. 389.) En effet le moment ne pouvait être mieux choisi : a La question de Tunité n'avançait pas ; seules, des craintes pour l'intégrité du territoire pouvaient la remettre en mouvement. Les États du Sud se trouvaient dans des circonstances qui paraissaient reculer indéfiniment leur entrée dans l'Union. Si la ligne provisoire du Main avait duré une dizaine d'années, il se serait formé un nouveau dualisme germanique. Par la guerre, ceux du Sud furent forcés de s'unir au Nord et de mettre leurs troupes sous le commandement du roi de Prusse, ce qui, au moment des traités, avait été considéré comme une éventualité trèslointaine. Le parti national du Sud aurait pu faire appel à toutes ses forces, et la Prusse, grâce à la violation des traités, aurait été dégagée de toute considération sentimentale et mise dans la nécessité de ne recourir qu'à la force, > (K. Klûpfel» p. 336.)
45 juillet, sur les crédits demandés par le ministre de la guerre, le député Kolb déclarait quMl fallait faire des économies et que le moyen d*en faire était d'en venir au système des milices suisses : c Nous ne sommes pas engagés, disait-il , à suivre la Prusse dans toutes les aventures où il lui plaira de se hasarder ; aucun danger du dehors ne menace la Bavière, si elle refuse de se laisser entraîner par la Prusse dans une guerre agressive. >
Cette opinion était si bien ancrée dans les esprits que tous les efforts du comte Bray ne purent Ten arracher. Il était àr craindre que la majorité ne se déclarât hautement résolue à refuser tout concours à la Prusse. Pour éviter cette extrémité , qui eût pu entraîner des conséquences graves pour la Bavière, le président ne vit d'autre moyen que de lever brusquement la séance le 15 et d'ajourner la suite de la discussion au 18. Cependant les feuilles ultramontaines conseillaient de refuser tout concours à la Prusse. La Vaterland de Munich alla môme jusqu'à demander que la Bavière s'alliât à la France, prétendant que Tarmée se réjouissait depuis longtemps à la pensée de marcher contre les Prussiens. Le rédacteur de ce journal, le principal organe de Tultramontanisme bavarois, télégraphiait à Paris le 17 juillet : a Le parti patriote de la Chambre est décidé à ne pas accorder un kreutzer pour la mobilisation ordonnée en faveur de la France. )
Cependant on savait que le roi était d'avis que la Bavière devait prendre parti contre la France. Le jour môme où le rédacteur de la Vaterland envoyait son télégramme, une partie de la population de Munich organisait une manifestation pour aller remercier le roi de son attitude. A Nuremberg, une nombreuse réunion populaire faisait la déclaration suivante. « En présence de l'injuste guerre que la France a déclarée à la Prusse, nous nous regardons comme liés solidairement avec le reste du peuple allemand. Notre gouvernement a déjà fait appel à toutes les forces de la nation bavaroise pour la défense de la patrie allemande. Nous espérons que nos représentants, d'un commun accord et unanimement, accorderont tous les crédits nécessaires pour conduire énergiquement la guerre. Nous comptons que les jeunes
gens en âge de porter les armes au BQomenit du danger se mettront avec joie à la disposition de la patrie, et que le reste de nos compatriotes s'imposeront tous les sacrifices pour l'indépendance et Ihonneur de la terre allemande. Tt La foule rassemblée aux abords de la Chambre demandait la guerre. Malgré oes démonstrations» la Chambre, saisie d'une demande de crédit de 2d millions de florins , nomma pour examiner cette demande uue commission qui par 7 voix contre 2 la repoussa , et par 6 voix contre 3 proposa la neutralité armée. Son rapport dénonçait la politique particulière de la Prusse comme la vraie cause du conflit et déclarait que Thonneur aile* mand n'était pas enjeu. Il terminait en demandant 5 millions pour la neutralité armée. Un autre membre du parti clérical osa dire quMl aimait mieux avoir pour ennemis les Prussiens que les Français, qui en somme n'avaient fait aucun mal à la Bavière. Un seul député de ce parti, le docteur Sepp, parla pour la guerre. Il avait reçu de France une lettre où on lui exprimait l'espoir de voir rétablir la Confédération du Rhin , sous la protection de l'Empire français : < Je refuse, dit-il, de m' associer à une pareille trahison. »
Le ministre de la guerre, M. de Prankh, qui était connu pour être très-attaché à l'autonomie Bavaroise, appuya cependant énergiquement la guerre : <r Tenons*nous, dit-il, avec l'Allemagne, ou nous sommes perdus. Craignons que la Bavière ne devienne bientôt le prix de raccord entre les belligérants. >
Les Patriotes virent bientôt qu'ils avaient contre eux la population et le roi. La neutralité armée fut repoussée par 89 voix contre 58 et la demande de crédit fut votée par 101 voix contre 47, c pour le cas où la guerre serait inévitable. »
Le gouvernement avait dès le commencement renonoé au système de la neutralité, à là suite d'une communication de l'ambassadeur français. Celui-ci avait fait savoir au gouvernement bavarois que la France était bien résolue à respecter sa neutralité, mais qu'il ne pouvait s'en* gager à ne pas faire passer de troupes françaises sur le territoire de la Bavière rhénane. Sur cette parole, on rompit les négociations.
Le Reichsrath vola à runanimité le crédit voté par la Chambre, et le 20 juillet, Tambassadeur bavarois put annoncer à M. de Bismarck que la Bavière, fidèle aux traités, marcherait contre la France.
Dans le Wurtemberg l'opinion se déclarait également pour la guerre. Le 16 juillet, une assemblée populaire, à Stultgard, déclarait que € la guerre entre la France et la Prusse doit être considérée par l'Allemagne comme une guerre nationale. Son issue décidera de l'avenir de notre peuple. Sous un .vain prétexte la guerre a été suscitée par la France qui veut ramener TAllemagne à son ancienne impuissance, la morceler en arrachant des terres allemandes du sol de la patrie. En face d'une pareille guerre, il ne peut plus y avoir de parti entre Allemands. Nous comptons que le gouvernement Wurtembergeois en particulier prendra énergiquement en main la cause allemande, et qu'il la défendra par tous les moyens, à tout risque. Le peuple appuiera vigoureusement le gouvernement, si, au moment de l'épreuve, il sait se montrer allemand, i
Le parti prussien s'agitait beaucoup. Cependant il était bien probable que pour se prononcer le Wurtemberg attendrait les résolutions de la Bavière. D'un autre côté le roi était absent, et Ton ne savait pas pour quel parti il sedéciderait. On se rappelait les hésitations du ministre Barnbtiler en 1866. On apprit bientôt, le 17, que celui-ci était allé trouver M. Bray pour discuter avec lui la question de neutralité , qu'il avait même consulté le prince Gortschakow, qui était alors à Wildbad.
Le môme jour le roi, qui avait en effet été très-indécis, revint h Stuttgard, ordonna la mobilisation de l'armée et convoqua les Chambres pour le 21. Le gouvernement demanda un crédit de 5,900,000 florins, c Le ministère, dit M. Barnbûler, est d'accord pour regarder l'intégrité de l'Allemagne comme menacée. Intervenir au nom de l'intégrité et de l'honneur de l'Allemagne, sans hésitation et avec toutes nos forces, voilà notre devoir. La Prusse nous demande si nous sommes décidés à nous unir à elle dans cette guerre. Notre avis est de répondre nettement : Oui. »
Les députés de tous les partis appuyèrent le gouver-
nement. Le rédacteur du Beobachter^ qui avait été assailli hors de la Chambre par des sifflets parce qu'on le croyait opposé à la guerre, déclara qu'il continuait à regretter que Texclusion de TAutriche privât la défense nationale d'une partie de ses forces ; mais que, puisque les Chambres bavaroises s'étaient prononcées pour la guerre, il ne restait plus qu'à se ranger sous le commandement de la Prusse. > Les démocrates et les membres du parti grand-allemand, au nombre de 38, votaient également les crédits demandés, parce qu'ils considéraient l'intégrité de TAUemaghe comme menacée, mais ils n*en persistaient pas moins à regarder cette guerre comme la continuation de la politique prussienne de 1866.
Ce fut alors, 25 juillet, que M. de Bismarck fit publier dans le Times les propositions qui lui avaient été faites en 1866 et renouvelées en 1867, par le gouvernement impérial relativement à l'annexion de la Belgique. Le 28 juillet, il confirmait ces révélations par une note à l'ambassadeur prussien à Londres, M. de Berstorff. Cette publication ne contribua pas peu à refroidir les sympathies que TEurope pouvait avoir conservées pour la France. Celle-ci restait décidément seule, sans alliances et sans organisation militaire en face d'un ennemi qui, depuis dix ans, avait, sans perdre un seul jour, consacré toute son énergie et toutes ses ressources à préparer son écrasement.
Nous n'entrerons pas dans les détails de la guerre. Nous nous contenterons d'en rappeler brièvement les faits principaux.
Le premier soin de M. de Moltke fut de n'envoyer à la frontière que des troupes parfaitement, complètement outillées et organisées, dût le retard qui en résulterait valoir à l'ennemi quelques succès apparents.
Le gouvernement français s'empressa tout au contraire d'expédier sur le Rhin tout ce qu'il avait de troupes disponibles ^, sans s'occuper de savoir s^il avait de quoi
1. S'il faut en croire un opuscule sur la campagne de 1870 écrit par un officier de l'état-major du grand quartier général français, le plan de Napoléon aurait été de jeter ses
les habiller et les nourrir; puis une fois qu'elles y furent arrivées, il ne vit rien de mieux que de les disperser tout le long de la frontière, sur une ligne de 50 lieues de long, afin de laisser à Tennemi toute facilité de les couper et de les écraser en détail, sans que .les différents corps pussent se porter secours.
Gela fait, pendant que les Allemands se massaient sur l'autre rive et partageaient leurs 550,000 hommes en corps assez éloignés pour ne pas se gêner dans leurs mouvements, assez rapprochés pour se soutenir au premier coup de canon, les généraux français jugèrent toute autre précaution superflue, et d'un bout à l'autre de la campagne, ils se résignèrent à se laisser surprendre par Tennemi, avec une persistance qu'aucun revers ne put vaincre. On eût dit chez eux une sorte de point d'honneur.
Aussi, une fois la guerre commencée, les désastres se suivirent-ils avec une rapidité merveilleuse. Le 4 août, désastre à Wissembourg , le ^, double désastre à / Wœrth et à Spicheren; le 16, bataille indécise de Rézonville qui aurait pu permettre à l'armée française d'échapper à l'investissement, mais qui^ par la faute du maréchal Bazaine, n'eut d'autre conséquence que la déroute de Gravelotte, le 18 août. Pendant ce temps, l'armée de Mac-Mahon se réunissait à Ghâlons. C'était le dernier espoir de la France. En revenant rapidement sous Paris, elle pouvait en rendre le siège impossible. La chose était tellement évidente que l'empereur luimême le comprenait. Tous ses conseillers étaient du même avis. L'impératrice et M. de Palikao en décidèrent autrement. Revenir à Paris, c'était peut-être sauver la France, mais c'était à coup sûr perdre l'empire *, Des
250,000 hommes dans T Allemagne du Sud pour la forcer à la neutralité , et de se porter ensuite à la rencontre des Prussiens. Si l'on veut avoir une idée à peu près exacte de l'imbécilité du commandement qui s'imposait à l'armée française, il faut lire cette brochure qui, parait-il, a été écrite sous l'inspiration de Napoléon III et pour justifier sa conduite.
1. Le 18 août, l'impératrice disait au général Trochu : « Les ennemis seuls de l'empereur ont pu lui conseiller ce retour à Paris. Il ne rentrerait pas vivant aux Tuileries. » — Le 19
dépêches de Paris » appuyées des conseils de MM. Rouher et de Palikao, imposèrent au maréchal de Mac-Mahon un mouvement qu'il devait refuser d'exécuter, puisqu'il le croyait funeste ^. Msûsles considérations dynastiques dominaient tout dans la guerre comme dans la politique et les mêmes raisons qui avaient jeté la France désarmée à la merci de TÀllemagne, entraînaient notre dernière armée à Sedan. Là, malgré l'invitation que lui avait envoyée le général Wimpffen e: de venir se mettre au milieu de ses troupes qui tiendront à honneur de lui ouvrir un passage, » Napoléon III fit arborer le drapeau parlementaire avant même que la bataille fût finie. Il ne rougit pas d'écrire ensuite au roi Guillaume : a: Monsieur mon frère, n'ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste plus qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. ï Puis pour mettre le comble à cette ignominie, il ne craignit pas de dire au comte de Bismarck c qu'il avait fait la guerre malgré lui, sous la pression de l'opinion publique, » rejetant ainsi^ par un mensonge, sur la nation la responsabilité qui n'apparte* nait qu'à lui, comme s'il avait voulu fournir au roi Guillaume un argument pour continuer contre la France une guerre qu'un de ses généraux avait d'abord déclaré ne vouloir faire qu'à son gouvernement. Par sa capitulation
M. do Palikao sigaiôait au général Trochu « que l'armée de Mac-Mahon ne viendrait pas à Paris. » Le 11 il télégraphiait à l'empereur qu'il faut se porter en toute hâte sur Montmédy. Le même (p. 115 de son livre : Un ministère de 24 jours) dit que M. Rouher, à Reims « insista, au point de vue politique, sur la nécessité de marcher vers Bazaine. » Combattant l'opinion du maréchal Mac-Mahon de revenir à Paris, il télégraphiait encore à l'empereur, le 22 août : € Ne pas secourir Bazaine aurait à Paris les plus déplorables conséquences. » Le 27 il écrivait à Mac-Mahon : « Si vous abandonnez Bazaine, la révolution est dans Paris. » Napoléon luimême, dans sa lettre à sir John Burgoyne, avoue que c'est la raison politique, c'est-à-dire dynastique, qui a fait adopter ce plan, reconnu stratégiquement détestable.
1. « Tout général en chef qui se charge d'exécuter des plans qu'il trouve mauvais ou désastreux est criminel. »
(Napoléon I"^, Mémoires, Observations sur les cmnpagnes de 1796-1797.)
il livrait à rAUemagoe 84000 prisonniers, 950 bouches à feu de oampagne, 70 mitrailleuses, 185 pièces de siège, plus de 12,000 chevaux, et une énorme quantité de matériel de guerre et d'équipages militaires de toute es* pèce K L'empereur avait tout perdu, et surtout l'honneur.
A la nouvelle de chaque victoire Tenthousiasme croissait en Allemagne, et aussi les prétentions des vainqueurs. Dès la bataille de Woerth les Allemands réclamèrent l'annexion de TAlsace. Les nationaux du Wurtemberg envoyèrent à M. de Bismarck une adresse par laquelle ils demandaient que TAlsace fût réunie à la Prusse, seule capable de défendre une pareille conquête. Le 30 août une réunion populaire tenue à Berlin rédigeait un appel à l'Allemagne, par lequel elle déclarait que € le roi et le peuple étaient décidés à revendiquer ce dont on les avait dépouillés : un empire uni et des frontières sûres. » Une adresse au roi proclamait que € la nation allemande tout entière jurait de persévérer fidèlement dans la lutte jusqu'à ce qu'elle ait assuré la sécurité, l'unité et la grandeur de la patrie allemande. »
De Munich on envoya au roi de Bavière, le i^' septembre, le télégramme suivant : c Nous avons Tinébran* lable conviction que Votre Majesté, d'accord avec les princes allemands alliés, assurera au peuple allemand une paix durable par la reprise des pays allemands, l'Alsaoe et la Lorraine; qu'elle repoussera toute tentative d'ingérance étrangîère dans les négociations de la paix, et qu'elle tâchera d'obtenir pour la nation allemande une représentation commune, digne de sa grandeur, dont les princes allemands, ainsi que le peuple, ont depuis longtemps reconnu la nécessité* »
A Stuttgard, une nombreuse réunion populaire déclara le 3 septembre : c L'Allemagne a combattu seule, elle traitera seule et repoussera toute immixtion étrangère* Il faut faire sentir à la France sa défaite. La reprise par
1. Si l'on ajoute à ces chiffres les 30,000 prisonniers de Beaumont, Mouzon et Sedan, les morts et ceux qui ont pu se réfugier sur le territoire belge, on voit que l'armée de Mac- Mahon ne comptait pas loin de 130,003 hommes, qui ont été perdus pour la défense de la France par la préoccupation de Gonaerver le trôna à ia dynastie du 2 décembre.
TAllemagne des provinces d'Alsace et de Lorraine qui lui ont été volées, sera la seule garantie contre les prétentions futures de la France sur des terres allemandes. Par l'accession du Sud, par le retour de ces pays si longtemps perdus pour l'Allemagne, la Confédération du Nord deviendra une Union comprenant toutes les forces allemandes. Un seul peuple, une seule armée, un seul Reich&tag, un seul État allemand, telles sont pour l'Europe les garanties d'une paix durable. »
Le gouvernement Badois fut le premier à réclamer rentrée du Sud dans l'Union du Nord. Le 2 septembre, il demandait qu'on « fortifiât le pouvoir central sur le terrain diplomatique et militaire, » et déclarait que c la reprise de TAlsace et de la Lorraine était nécessaire à la sécurité du Sud. »
Ces idées répondaient à celles de M. de Bismarck. Le 13 septembre, il envoyait aux ambassadeurs de la Confédération du Nord une circulaire datée de Reims qui peut se résumer ainsi :
« Nous aurons beau ménager la France, ne pas lui imposer de sacrifices de territoire; elle ne nous pardonnera pas de ravoir vaincue et cherchera à prendre sa revanche. C'est donc dans la France môme que nous devons chercher les garanties de notre sécurité. Il faut que, à Tépoque où la France pourra nous attaquer, notre frontière du Sud-Ouest soit couverte. Pour cela, il n'y a pas d'autre moyen que de la reculer et de faire que les forteresses avec lesquelles la France nous menace deviennent entre les mains de l'Allemagne des remparts défensifs. »
Quelques jours plus tard, en réponse à la lettre adressée par Jules Favre aux puissances étrangères et aux efforts faits- par M, Thiers pour obtenir l'intervention de l'Europe, M. de Bismarck écrivait de Meaux, le 16 septembre, à ses ambassadeurs : a L'Allemagne a combattu seule, elle veut traiter seule. Elle a besoin d'améliorer ses frontières. Elle ne peut souffrir que Strasbourg soit une porte constamment ouverte sur l'Allemagne; il nous faut aussi Metz ^ >
1 . Ces citations nous paraissent répondre péremptoirement au& calomnies et aux mensonges des journaux qui, à force
Il est vrai que quelques manifestations contraires se produisaient en Allemagne. Le 5 septembre parut un manifeste des socialistes de Brunswick qui appelait les ouvriers aune protestation en masse contre la continuation de la guerre. Le 14,1e parti socialiste deKœnigsberg lançait une autre protestation contre Tidée d'annexer TAlsace-Lorraine. Le 20, le docteur Jacoby était arrêté et enfermé. dans une forteresse pour avoir également combattu cette annexion. Mais ces manifestations isolées se perdaient dans la soulèvement du chauvinisme allemand.
Dans ces conditions la paix était impossible. La France, qui avait proclamé la république le 4 septembre à la nouvelle du honteux eflondrement de Tempire à Sedan, ne pouvait sans déshonneur consentir à céder FAlsace et la Lorraine. Elle pouvait être réduite à Timpuissance de les défendre, condamnée à les perdre, mais elle ne pouvait, elle ne devait pas les livrer, tant qu'il
de répéter que la perte de l'Alsace et de la Lorraine doit être imputée à robstination qu'ont mise les républicains à défendre l'honneur de la France, ont fini par le faire croire. Mais une autre preuve se trouve dans l'acte officiel des préliminaires de paix, dressé par M. de Bismarck et adopté par l'Assemblée nationale le 28 février. L'art. 1^' de cet acte, après avoir déterminé les limites du territoire que l'Allemagne entendait s'approprier, ajoute : m La frontière, telle qu'elle vient d'être décrite, se trouve marquée en vert sur deux exemplaires conformes de la carte du territoire formant le gouvernement général de l'Alsace, publiée à Berlin en septembre par la division géographique et statistique de V état-major général^ et dont un exemplaire sera joint à chacun des deux expéditions du présent traité. » De plus, dans son livre sur Sedan, le général de Wimpffen raconte, p. 242, que le 2 septembre au matin, par conséquent avant la révolution , M. de Bismarck lui dit que la Prusse avait l'intention bien arrêtée d'exiger, non-seulement une indemnité de guerre de 4 milliards, mais encore la cession de l'Alsace et de la Lorraine allemande, « seule garantie pour nous, ajoula-t-il, car la France nous menace sans cesse, et il faut que nous ayons, comme protection solide, une bonne ligne stratégique avancée. » La résistance de la France n'a donc rien ajouté aux prétentions des Allemands, et elle a lavé notre nom du déshonneur que lui avaient imprimé la lâcheté de Napoléon à Sedan et la trahison de Bazaine à Metz.
EUO. VÉRON. 12
lui restait la possibilité de combattre. Toute négociation dans ces termes lui était interdite. Les partis monarchiques qui reprochent au gouvernement républicain de n'avoir pas accepté la paix à ces conditions dès le lenmain de Sedan, prouvent simplement qu'ils se font de Thonneur d'un peuple comme la France une idée au moins étrange. Les hommes qui avaient voté contre la guerre étaient dans la logique de leur rôle en la considérant comme devant être terminée par la défaite de l'empire qui l'avait voulue; leur devoir était de tenter au moins d'y mettre fin en se déclarant prêts à négocier. Mais de là à accepter pour la nation entière le déshonneur qu'on leur fait un crime d'avoir repoussé, il y a une distance que les ennemis mêmes de la république n'auraient jamais songé à franchir, s'ils n'étaûent aveuglés par l'esprit de parti.
Pendant que les prétentions hautaines et cruelles de M. de Bismarck apprenaient à la France qu'elle n'avait de salut à attendre que de sa résolution et de son énergie, le maréchal Bazaine achevait de se faire investir autour de Metz, dans l'espoir que la ruine prochaine de sa patrie lui offrirait un moyen facile de satisfaire les appétits ambitieux qu^avait surexcités en lui l'expédition du Mexique. A Metz il spéculait sur l'agonie de la France comme, à Mexico, il avait spéculé sur l'impuissance du malheureux Ma&lmilien. M, de Bismarck ne demandait pas mieux que de flatter cette manie qui avait pour lui l'avantage de condamner à l'inaction la dernière armée régulière qui restât h la France, jusqu'à ce que la famine inévitable la forçât de se remettre tout entière aux mains des Allemands. C'est ce qui arriva en effet le 29 octobre. La scélératesse de Bazaine livrait à l'ennemi 173,000 hommes. Les Allemands n'en voulaient pas croire leurs yeux. Les prisonniers étaient aussi nombreux que les vainqueurs. Avec une pareille armée^ le maréchal n'avait pas trouvé moyen de percer la ligne ennemie étendue sur un périmètre de 10 lieues 1
On a beaucoup reproché aux Français d'avoir trop cru à la trahison pendant la dernière guerre. Mais qu'était-ce donc que cet homme qui sacrifiait son armée, sa patrie aux visées d'une ambition et d'un orgueil que rien ne
justifiait, sinon un traître, le plus funeste de ceux dont les noms sont inscrits dans l'histoire ^ ?
Pendant ce temps Paris était investi, le 49 septembre. Une population armée de 400,000 hommes se trouvait cernée par 250,000 Allemands, sans qjie les généraux qui la commandaient pussent trouver aucun point où il leur parût possible de briser cette ligne d'investissement. Dans les départements les places fortes tombaient les unes après les autres, à l'exception de Bitche et de Bel« fort qui résistèrent jusqu'à la lin. Le patriotisme et l'ardeur cependant ne manquaient pas. Des armées se formèrent successivement sur la Loire, dans le Nord, au midi, dans l'Est, sous le commandement de d'Aurelle de Paladine, de Chanzy, de Faidherbe, de Garibaldi, de Bourbaki. Quelques succès partiels furent obtenus. Mais les lenteurs de d'Aurelle de Paladine et la capitulation de Bazaine permirent aux deux cent mille hommes du prince Frédéric Charles de briser au Mans la résistance opiniâtre de Chanzy; grâce à l'inaction de Trochu, l'armée qui assiégeait Paris pouvait impunément, à la veille de chaque combat, envoyer dans le Nord des secours aux Allemands une première fois battus par Faidherbe. D'un autre côté Gambetta, dont le patriotisme ardent et l'infatigable activité auraient mérité de sauver la France, avait eu le tort de ne pas assez se défier des rancunes et des intrigues des ennemis de la république. Malgré l'accusation de dictature dont ils le poursuivent aujourd'hui, un grand nombre, un trop grand nombre d'entre eux avaient été maintenus dans leurs fonctions. Ils employaient l'influence qu'elles leurs donnaient à discréditer le nouveau gouvernement et à entraver la défense nationale, en refroidissant, en paralysant le patriotisme de la multitude par les plus sinistres pronostics, par les plus haineuses calomnies. Beaucoup de généraux
1. On est stupéfait quand on songe qu'il a fallu les réclamations répétées de l'opinion publique pour obtenir que cet homme fût mis en jugement, et que^ après que l'évidence des faits eût forcé les juges à le condamner, on est parvenu à trouver des raisons pour atténuer son châtiment I Et il suffit d'un acte d'insubordination pour faire fusiller un soldat !
étaient uniquement dévoués à Tempire, qui les avait choisis à cause de ce dévouement même, bien plus que pour leur capacité militaire; ils ne voyaient pas sans effroi que la victoire de la France serait raffermissement de la république. D'autres enfin, imbus des préjugés militaires, affectaient un dédain superbe pour les jeunes troupes qu'on mettait sous leur commandement, ne croyant pas que des citoyens fussent capables de défendre leur patrie avant d'avoir fait Texercice pendant plusieurs années ^ Gomment auraient-ils pu faire passer dans l'âme de leurs soldats une confiance et un élan qu'ils n'avaient pas eux-mêmes? Et cependant cetle confiance et cet élan étaient d'autant plus nécessaires que Texpérience et l'instruction techniques manquaient davantage. C'est ce qu'ils auraient dû comprendre. N'avait*on pas le droit de beaucoup attendre d'hommes qui, sans être des soldats, ont pu se mesurer glorieusement avec les armées allemandes, à Goulmier, à Bapaume, à Nuits, au Mans, à Dijon, à Yillersexel, à Buzen val?
Pendant que dans les départements, les agents des prétendants, croyant le moment venu de s'emparer de la France expirante, préparaient activement les campagnes aux candidatures de la paix à tout prix, bien décidés à se faire ensuite de ces défaillances, qui sont leur œuvre, des arguments et des droits pour achever d'accabler, d'épuiser la France dans la vaine attente d'une solution qui permette aux esprits de se calmer, aux intérêts de se rassurer, à Paris ils étaient parvenus à creuser entre la garde nationale et les autres troupes un abîme de haine et de colère. Les Parisiens, inquiets du sort qu'on leur préparait, voyant qu'on les menait tout doucement à la capitulation par la famine^ demandaient à combattre, ils voulaient faire des sorties, ils réclamaient des chefs énergiques, qui fussent disposés à utiliser leur ardeur. Les autres, les mobiles principa-
1. Cette défiance est pour beaucoup dans rinerlie de Trochu. Il ne croyait pas que des gardes nationaux pussent se battre. Il a fallu Buzenval pour le détromper. Mais il était trop tard alors pour rien entreprendre.
lement, récemment arrachés de leurs villages , fatigués du siège, inquiets de leurs familles, surtout mal commandés, en général, par des officiers improvisés, ignorants, dont la plupart avaient été choisis par TEmpire pour des raisons beaucoup plus politiques que militaires, démoralisés par l'attitude de leurs chefs, que ne justifiaient que trop, du reste, l'inertie et l'incapacité du commandement supérieur, imploraient la paix, ne songeaient qu'à la paix et se sentaient pleins de colère contre les gardes nationaux, les à outrance, qui réclamaient une action plus énergique et plus soutenue.
Toute cette propagande de démoralisation, qui nous a été si funeste et dont l'histoire est à faire, a été la suite naturelle , nécessaire d'une faute première et capitale du gouvernement du 4 Septembre, celle de n'avoir pas fait aussitôt les élections. Le lendemain du 4 Septembre, il fallait appeler les électeurs à voter, dût un tiers de la France ne pas pouvoir prendre part au scrutin. On eût eu un gouvernement régulier, dont l'autorité se lût imposée à tous, et qui eût pu réprimer légalement la conspiration des prétendants, qui tous abusaient de ce retard dans la convocation des électeurs pour agiter les esprits; surtout on eût épargné à la France cette longue et énervante prolongation d'un provisoire stérile que pourrait nous faire payer chèrement une agression subite de TAUemagne.