‹ Histoire de l'Allemagne depuis la bataille de SadowaChapitre 29 sur 33 · LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA PRESSE

Lé 10 mal 1871 la paix définitive etitre la France et l'Allemagne fut signée aux conditions indiquées par les préliminaires, avec quelques aggravations de détail. Le 19 les ratifications furent échangées et Ton fixa les époques et les conditions des paiements à effectuer par la France pour l'indemnité de guerre *.

1. Veut-on savoir ce Que nous a coûté la guerre en sommés versées à TÂUemagne comme indemnités ou en dommages à réparer ? En voici le compte approximatif d'après le Recueil officiel des traités^ conventions^ décrets et autres actes relatifs à la paix avec l'Allemagne (2 vol.. Imprimerie nationale).

Indemnité de guerre 5.000.000.000 fr.

Intérêts de 3 milliards (deux ans) i 380.000.000 fr.

Entretien des troupes allemandes jusqu'au 1" juillet 1872 273.637.000 fr.

Contributions de guerre payées par les départements autres que la Seine 39. 053. 000 fr.

Impôts perçus par l'autorité allemande dans les départements autres que la Seine. . . 49.149.000 fr.

A reporter. . . 5.741.839*000 flP.

Le 15 juin le Reichstag fut clos par un discours de TEmpereur. Le 16 les troupes allemandes firent leur entrée solennelle à Berlin, et Ton profita de Toccasion pour faire de Tinauguration de la statue de Frédéric Guillaume III une sorte de revanche d'Iéna.

Elle était complète en effet, et Ton aurait pu supposer qu'après nous avoir aussi durement fait expier à trois reprises différentes, en 1814, 1815 et 1870, les folies des Napoléon, la Prusse se tiendrait pour satisfaite. Mais si ses victoires ont été assez éclatantes pour qu'elle puisse nous pardonner le mal que nous lui avons fait, cela ne suffit pas pour qu'elle nous pardonne celui qu'elle nous a fait. La conscience qu'elle a d'avoir largement dépassé la mesure des vengeances légitimes lui laisse pour l'avenir des inquiétudes dont elle ne se sentira délivrée que par la ruine complète de la France. Voilà ce que nous ne devrions jamais perdre de vue et ce que par malheur nous paraissons avoir complètement oublié.

Report. . . . 5.741.839.000 fr.

Valeur des réquisitions faites dans les départements autres que la Seine 327.581 .000 fr.

Estimation des dégâts et pertes dans les dé' parlements autres que la Seine 141.130.000 fr.

Valeur des litres et objets mobiliers enlevés sans réquisition 264.172.000 fr.

Contribution de guerre de Paris 200.000.000 fr.

Évaluation des pertes dans le département de la Seine 70.000.000 fr.

Reliquat à la charge de la France du compte des impôts en retard 6.089.000 fr.

Indemnités à la gendarmerie et autres. . . 3.000.000fr.

Total 6.673.811.000 fr.

Dans ce mémoire ne sont pas compris les pensions nationales, le montant des réquisitions faites par les autorités françaises et dont le remboursement a été ordonné par la loi du 15 juin 1871, les réparations faites ou à faire dans les propriétés de rËtat, les dépenses de guerre de Tarmée française, effectif, réorganisation et réfection du matériel, etc. On peut être sûr que le chiffre de 10 milliards au total est au-dessous de la réalité, — sans compter l'Alsace, la Lorraine et au moins 200,000 hommes tués. Voilà ce que nous devons & Napoléon III.

Pendant que les débris des dynasties déchues disputent à la France le droit de se gouverner elle-même et de réparer les misères qu'elles lui ont léguées, TAllemagne , non contente d'avoir vaincu l'Autriche et la France, applique tout ce qu'elle a de science, d'attention, d'énergie et de ressources à se préparer en vue des guerres futures qu'elle médite et q^u'elle prévoit. Les cinq milliards payés par la France ont été pour une bonne part employés en dépenses de fortifications et d'amélioration du matériel de guerre. Les circonstances étaient du reste trop favorables pour que la manie militaire de l'Empereur ne s'en fît pas au moins un prétexte. Avant cette époque l'économie était impérieusement commandée à TAllemagne. Elle manquait de crédit ; on sait combien elle eut de peine à réaliser les deux emprunts de guerre, autorisés par les lois du 21 juillet et du 29 novembre 1870.. Ces deux emprunts, l'un de 450 millions de francs, l'autre de 375, auraient certainement échoué en Allemagne, malgré les victoires de ses armées, sans rinterventiondela haute banque de Londres. Les milliards français l'ont tirée de ces embarras.

Mais l'augmentation des dépenses militaires rencontre d'autres difficultés dans l'opposition du Reichstag. Aux yeux des libéraux il y a là autre chose qu'une question de budget. Outre l'exagération des dépenses, les Allemands , môme unitaires, redoutent surtout , dans l'accroissement de l'armée, l'envahissement du militarisme et la restauration de l'esprit féodal. Bien que aucune loi n'interdise aux roturiers l'accès des grades supérieurs, en fait presque tous les officiers sont des nobles. Les règlements et les usages établissent entre eux et leurs soldats des distinctions tellement tranchées, que les uns semblent exclusivement nés pour commander, les autres pour obéir. De là dans la nation deux classes entièrement séparées. Que ces distinctions soient acceptées par l'esprit public ou qu'elles finissent par engendrer ces haines de classes qui font les révolutions sanglantes, il y a là, dans les deux cas, un danger sérieux pour la nation, puisqu'il peut en résulter ou Tanarchie ou l'asservissement, la restauration de l'esprit féodal ou la guerre civile.

G'çst ce qui explique les luttes auxquelles ont toujours (lonnô lieu les discussions du budget militaire depuis 1862 ^

La querelle sur ce point avait recommencé au lende* main de Sadowa, Les triomphes de la campagne de France ne Vempôchèrent pas de se rallumer au Reichstag en 1871. Le gouvernement consenlait $i ne rien demander provisoirement pour 1873 au delà des 225 thalers alloués pour chaque soldat parce qu'il espérait couvrir le déficit en n'appelant point aux exercices lès soldats de la réserve, en retardant la levée des recrues dans TAlsace^Lorraine et en profitant des crédits rendus disponibles grâce h l'entretien par le trésor français des troupes laissées en France. Mais il déclarait qu'à partir du !«' janvier 1873 il lui faudrait des ressources nouvelleSi pour parer au ren*

i. Ce sont ces luttes qui expliquent toute Thistoire de VAUemagne depuis 1860. Guillaume, (out imprégné d'esprit féodal, enivré de son droit divin , possédé par nature et par éducation de la manie militaire, ne voit dans la société qu'un camp, gouverné autocratiquement par un chef absolu et indiscuté, placé à la tête d'une hiérarchie de sous- chefs, également désignés par la naissance, et qui servent d'intermédiaires entre la foule obéissante et le roi, incarnation du commandement. Ne pouvant complètement atteindre cet idéal, il s'en rapproche le plus possible par des accroissements successifs de l'armée, qui a en outre pour lui l'avantage d'être une garantie contre le débordement des folies modernes, telles que les idées de liberté, d'égalité, de réformes sociales. M. de Bismarck, plus apte qu'un autre à comprendre ces préjugés gothiques, puisqu'il les avait autrefois partagés, mais trop intelligent pour n'en avoir pas reconnu la vanité, s'est emparé de Guillaume en flattant sa manie et en la servant dans une certaine mesure. Mais ce qui était le but réel pour le souverain n'a été que le prétexte pour le ministre. Au fond M. de Bismarck est devenu l'ennemi du féodalisme, parce qu'il a compris que ce n'était plus une force. IL s'appuie sur les idées modernes, non parce qu'il les aime, mais parce qu'il y trouve les moyens d'aclion dont il a besoin. En somme il se moque du droit divin comme du droit moderne. La seule chose à laquelle il croit, c'est la force. Par là, bien qu'avec des visées différentes, il se rencontre admirablement avec son maître dans ses préoccupations d'accroître Tarmée et d'agrandir la puissance de l'Allemagne.

chérissement qui s'était produit sur toutes choses. En réponse h cette déclaration, MM. Lasker et Staufifenberg répondirent par une Gontre*proposition demandant une réduction de 1 500 000 fr. Ils présentaient en outre un article additionnel à la loi de finances aux termes duquel TefTectif de 401 659 hommes devait être considéré comme un maximum, et invitaient le chancelier à faire en sorte que les dépenses militaires ne pussent dans l'avenir dépasser le chiffre actuellement inscrit au budget.

MM. Howerbeck et Richter, au nom du parti progrès* siste, réclamèrent une réduction (le plus de 5 millions, disant quMl était facile d'échapper au surcroit de dépenses par Taugmentation du nombre des congés^ par la diminution de Teffectif de présence en temps de paix ou par la réduction du temps de service dans l'infanterie ; toute réforme devait être ajournée, si elle avait pour résultat d'élever le budget de la guerre au delà du chiffre normal.

Désespérant de triompher de cette opposition, le gou« vernement offrit de maintenir le chiffre actuel jusqu'en 1875. Mais le Reichstag craignit avec raison qu'on ne vint lui demander des crédits supplémentaires pour des dépenses faites à l'insu du Parlement. D'ailleurs il tenait à garder le droit de voter chaque année le budget an* nuel, ne se reconnaissant pas le droit de statuer pour 3 années, puisque son mandat expirait avant ce terme. Mais le minisire de la guerre, M. de Roon, s'efforça de démontrer qu'en acceptant pour 3 ans un budget limité, le gouvernement faisait au Parlement une concession dont celui-ci devait lui être reconnaissant, et le ministre président de la chancellerie; M. Delbrûck, évoquant le spectre de Vennemi héréditaire, déclara que la France était décidée à prendre sa revanche en 1874, et que par conséquent il fallait au moins jusqu'à ce moment éviter tout ce qui pourrait être pour l'armée une cause d'affai* blissement.

Un nouvel amendement de MM. Bamberger et Miquel, limitant à deux ans la durée de la concession, fut écarté par 190 voix contre 84, et le budget triennal fut voté par 152 voix contra 128, c'est-à-dire avec une faible majorité de 24 voix.

Ce vote n'a pas empêché le gouvernement d^élever de près de 40 raillions les dépenses de 1873, par la réforme du matériel de Tartillerie, par Tamélioration des petits traitements et de l'ordinaire des soldats et par une augmentation sensible de Teffectif de présence en temps de paix. Une armée de 401 ,559 hommes, de 93,742 chevaux, qui pouvait être portée en cas de guerre à 4,301,397 hommes et à 283,137 chevaux, ne suffisait plus au gouvernement de TAllemagne. Sur un budget de 446 millions, les budgets spéciaux à la guerre et à la marine prélevaient 422 millions. Ce n^était pas assez pour le rassurer. Il faut avouer que c'est là une singulière conséquence de tant de victoires.

Cependant, cette opposition persistante du Reichstag^ encore bien plus accentuée dans la nation, fit réfléchir M. de Bismarck. Le roi voulait deux choses : que le budget de la guerre reçût un nouvel accroissement et qu'il fût voté une fois pour toutes, sans que le Reichstag pût jamais revenir sur ce vote. Ces discussions périodiques de ses volontés le fatiguaient, l'irritaient. Il se disait, non sans raison, que si les campagnes de Bohème et de France n'avaient pu vaincre cette opposition, que si on lui résistait au lendemain de la victoire, ce serait bien pis dans quelques années. Eu conséquence il refusait de céder et menaçait de dissoudre le Reichstag.

M. de Bismarck eut bien de la peine à lui faire comprendre que c'était jouer gros jeu, qu'il y risquerait sa popularité, que c'était exiger simplement l'abdication du Reichstag et exciter la défiance de l'Europe. Il consentit enfin à faire des concessions. Il se résigna au chiffre de 401,659 hommes pour le contingent de paix, et à la fixation du budget militaire pour 12 ans.

C'est dans ces conditions que la question s'est représentée en 1874 devant le Reichstag, Dès l'abord, la discussion s'engagea avec une extrême vivacité. Le gouvernement eut beau faire répandre le bruit que, en cas de refus, le Reichstag pourrait bien être dissout, il était trop évident que le Reichstag n'était dans cette occasion que l'interprète de la pensée publique, et que des élections faites sur cette question seraient défavorables au projet de loi. Tout le monde, et le gouvernement

comme tout le monde , le comprenait également. La menace n'était donc pas sérieuse.

Lorsque le projet de loi vint en seconde lecture, le 13 avril 1874, M. de Benningsen proposa un compromis, suggéré, dit-on, par M. de Bismarck, qui consistait à voter le budget militaire tel que le proposait le gouvernement, pour 7 ans, au lieu de 12. Le général Kamecke, ministre de la guerre, donna lecture -d'une déclaration affirmant que le gouvernement n'avait jamais eu la pensée de fixer à tout jamais le chiffre de l'effectif de présence, non plus que de porter atteinte au droit de voter le budget, qui appartient au Reichstag, Il voulait seulement obtenir le chiffre de l'effectif qui, dans la situation actuelle de l'Europe^ lui paraissait absolument nécessaire pour mettre TAUemagne à Tabri de toute attaque. La différence qui séparait le projet du gouvernement de la proposition Benningsen n'avait pas, au point de vue pratique, une Importance assez considérable pour qu'il fût considéré comme inacceptable. D'ailleurs, le gouvernement était convaincu qu'une nouvelle expérience de 7 années serait suffisante pour démontrer que le chiffre aujourd'hui demandé pour l'effectif était nécessaire à titre permanent, ou du moins pour un temps assez long. En conséquence, le gouvernement acceptait Tamendement Benningsen.

Cet amendement fut vivement combattu par les ora« teurs des différents groupes de l'Opposition, M. Ricbter^ progressiste, M. Hasenclever, socialiste, M. Mallinckrodt, clérical.

M. Richter se plaignit énergiquement de l'agitation provoquée et exploitée par la presse officieuse dans les provinces, afin d'exercer une pression sur les députés.

« Si, dit-il, lo gouvernement croit que le Reichstag ne représente plus l'opinion publique, la Constitution lui permet de le dissoudre. Mais évitez de déconsidérer cette Assemblée. Craignez que ces courants populaires que vous provoquez ne se retournent un jour contre vous. En 1848 aussi, il 7 a eu des manisfestations extra-parlementaires; — mais contre les ministres.

« Nous respectons en la personne auguste de l'empereur le chef de Parmée. Mais l'empereur n'est pas placé par la Consti-

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iution à la tête du Reichstag. S'il était prouvé que le Reichstag est incapable ou indigne de se diriger lui>inênie, tout le premier je demanderais qu'on retournât à l'ancien absolutisme. Mieux vaut encore l'absolutisme franchement avoué qu'un système bâtard. Quand on jette imprudemment l'étendard impérial dans la mêlée , on risque de transformer une opposition jusque-là purement constitutionnelle en opposition dynastique. Fuyez la voie glissante qui mène au plébiscite français

« Le gouvernement prend un soin superflu lorsqu'il se prémunit ainsi contre un Reichstag hostile; si jamais une majorité hostile se présentait, elle n'hésiterait pas h rejeter le budget en bloc. Le gouvernement et les conservateurs auraient le plus grand intérêt k ce que le budget militaite fût voté an* nuellement; c'est ainsi qu'on prouve au peuple qu'une armée forte est vraiment nécessaire.

« On nous propose un compromis. Si vous infligez cette blessure k notre organisme constitutionnel, elle ira s'élargissant comme un cancer. Après sept ans, le conflit renaîtra. Et dès à présent, il risque de reparaître à propos de tout, parce que les prétentions du gouvernement augmenteront.

a Craignez qu'après ce saoriflce, on vous en demande de plus lourds ; craignez d'ébranler l'ancre de salut qui seule peut affermir l'empire allemand , le Parlement d'Allemagne ; et songez que M. de Bismarck aura tôt ou tard des successeurs. »

M, de Mallinckrodt , le principal orateur du groupe catholique, que la mort devait enlever quelques jours après cette mémorable discussion, attaqua très-énergiquement le projet de loi, en se plaçant sur le véritable terrain, celui des envahissements du militarisme :

«On disait autrefois delà Prusse : a corps trop faible, armure trop lourde ; quand nous aurons l'Allemagne une , nous réduirons les armements. ^ Qu'arrive-t-il ? On demande plus d'hommes, plus d'argent, un plus long temps de service. Le militarisme s'implante de plus en plus. Où ont passé les 5 milliards? Dévorés en grande partie par l'armée. On a construit des chemins do fer, mais les considérations stratégiques sont toujours venues en première ligne. Le personnel administratif? Il se recrute surtout dans l'armée. L'instruction publique? Elle prend l'armée pour modèle. Et en réalité, malgré les beaux mots de « nation en armes », l'armée se considère comme un organisme à part. Elle sépare ses intérêts de ceux de la nation.

« Il est vrai, l'armée est une excellente école pour le peuple^

mais il ne faut pas empêcher le sentiment populaire de se manifester librement dans la représentation nationale, vis-à-vis de l'armée. Nous sommes arrivés" à un moment où il s'agit de savoir si nous aurons un empereur allemand à la vieille mode, ou un imperator. Or, si nous n'avons pas à'imperator sur le trône, nous en avons un sur le fauteuil ministériel, et devant lui se courbe tout ce qui aime à jouer avec les mots de « national » et de « libéral ». Il n'y a plus de ministres en Prusse ; à côté de cet imperator, il n'y a en réalité que des conseillers secrets, avec le titre d'Excellence !

« Il y a peu de jours, dans le foyer, après la séance où fut rédigé le compromis, on voyait aux figures des fidèles quel fardeau leur tombait de la poitrine. Et le plus joli était, qu*en racontant qu'ils avaient accordé sept ans, ils se félicitaient de la concession énorme faite par le gouvernement. »

L'orateur déclara qu'il y avait un moyen très-wmple pour le gouvernement de dénouer la difficulté, c'était de réduire à deux les trois années de service. Sur ce point il n'avait qu'à reprendre les arguments mêmes qu'avaient si longtemps répétés les nationaux-libéraux. Il ne s'en fit pas faute, et la contenance embarrassée de ses adversaires montrait assez combien cette argumentation leur était désagréable ; ils s'en vengèrent par des protestations indignées, quand M. de Mallinckrodt s'écria : c Si une nouvelle guerre éclate avec la France, soyez convaincus que ce sera la faute du gouvernement. »

La thèse contraire fut soutenue par M. de Bélhusy- Huc, conservateur de l'Empire, par le général de Voigts- Rheetz, représentant du Conseil fédéral, par M. de ïreitschke, national-libéral, par M, Lasker et le comte de Moltke. Tous ressassèrent à satiété leur unique et éternel argument, la revanche française :

€ Oui, dit le général de Voigts-Rheetz, Tarmée demande de l'argent, beaucoup d'argent, mais si elle est bonne, si elle remplit son but, si elle gagne les batailles, elle est encore à bon marché ^

1. Ce langage rappelle ce que disait en 1866 le colonel A. Borbstœd. Après avoir énuméré les millions que l'Allemagae avait dû payer à la Prusse, il écrivait : « Voilà ce que l'armée prussienne a gagné pour l'État, par sa bravoure, en

< Ceux qui croient à la possibilité de diminuer plus tard les charges militaires, partent de Tidée qu'une ère

de paix s'ouvre pour l'Europe. Ils se trompent Du

temps de Napoléon P', les peuples de l'Europe, sans cesse vaincus, ont sans cesse repris les armes. Pensezvous qu'un grand pays comme la France acceptera plus aisément son humiliation? >

Mais le discours qui emporta toutes les résistances fut celui de M. de Moltke. Du moment que le grand stratégiste de l'Allemagne déclarait la loi nécessaire, il ne restait plus qu'à s'incliner.

Voici le texte entier de son discours :

« De nombreuses citations tirées de mes discours, qui ne sont pas nombreux et certainement pas longs, ont été faites dô divers côtés et surtout par le député Reichensperger. Je dois répondre que je me trouve placé aujourd'hui au môme point de vue qu'antérieurement; je crois aujourd'hui encore qu'une Allemagne forte au milieu de l'Europe est la meilleure ga-i rantie de la paix. Mais, messieurs, une Allemagne forte^ entendez-le bien ! Aussi longtemps qu'un Etat voisin nous menacera, par ses écrits et ses discours, d*une guerre de revanche, nous ne devons pas oublier que l'épée seule est capable de retenir une autre épée dans le fourreau. Dans ces circonstances, le désarmement serait pour nous la guerre, la guerre que nous voulons éviter, il est vrai, et qui, nous l'espérons, sera évitée par la sagesse du gouvernement français.

« Messieurs, si nous avions su nous unir plus tôt en Allemagne, il est probable que la guerre n'eût pas éclaté avec la France. Mais, messieurs, en 1870 il n'y avait pas encore d'Allemagne forte et unie au cœur de l'Europe, et la guerre par laquelle la France nous a surpris, fut entreprise essentiellement dans le but d'empêcher que cette Allemagne fût faite.

« Nous n'avons pas provoqué cette guerre, et nous n'avons pas abusé de notre force dans cette guerre. Il a dépendu de nous de conduire deux millions et demi d'hommes enfermés dans Paris à une mort certaine par la famine. Personne ne pouvait nous empêcher de prolonger encore de huit ou quinze jours le siège ; nous pouvions poser n'importe quelle condition au gouvernement de Paris ; il était réduit à les accorder toutes.

moins de six semaines. Ce qui prouve, "ajoute-t-il avec une joie toute prussienne, qu'une bonne armée n'est pas toujours improductive, comme le prétendent les professeurs d'économie politique. »

« Pourtant, il fallait considérer que le gouvernement français n'eût pas été en état de satisfaire à des demandes sans mesure. Voilà pourquoi nous nous sommes contentés de redemander le territoire que notre voisin turbulent avait arraché à l'Allemagne à l'époque de sa faiblesse. Qu'on ne nous parle pas d'indemnités de guerre plus fortes que nous aurions dû exiger, car aucun milliard ne peut guérir les blessures qu'une guerre entreprise « d'un cœur léger » a faites à la vie publique et à la vie de famille. Oui, messieurs, ce sont les divisions passées de TAUemagne qui sont cause de ce fait, qu'une population allemande, habitant le pays, conquis, s'est laissé dénationaliser pendant cette longue période de deux cents ans, et cela si complètement qu'aujourd'hui encore, après les traitements bienveillants dont elle a été l'objet, elle se refuse à être réunie de nouveau à l'Allemagne. Eh bien, nous donnerons à nos compatriotes d'en deçà des Vosges le temps de se réhabituer à nous pendant les deux siècles qui vont suivre ! (Bruyante hilarité) Mais il convient à l'Allemagne unie et forte de montrer au monde que nous avons la ferme volonté et aussi le pouvoir de retenir le pays de l'empire uni à l'empire.

« Messieurs, tout autour de nous, toutes les puissances militaires ont considérablement augmenté leurs forces armées; nous, nous nous sommes arrêtés à l'effectif répondant à un dénombrement antérieur de la population.

a Nous ne pouvons compter sur une supériorité numérique ; il faut que nous mettions notre confiance dans la valeur interne de notre armée, et cette valeur dépend essentiellement du temps de service de chaque homme. Le fantassin français fait en réalité 3 à 3 ans 1/2 de service ; nous espérons qu'avec les dispositions excellentes de nos hommes, avec l'instruction qui se développe de plus en plus, avec les exercices de gymnastique, et avec l'activité inépuisable de nos officiers et de nos sous-o&ciers qui sont astreints au travail du matin au soir^ nous arriverons à former en moins de temps une vaillante infanterie. Jusqu'oii peut-on descendre dans cette question? Ceci, messieurs, est une question technique, purement militaire, et les autorités militaires croient que, pendant ces dernières années, on est déjà descendu au delà de ce qui est permis.

« Messieurs, l'amendement proposé par le député Benningsen reconnaît que les demandes faites par l'administration militaire sont justes; mais il ne les accorde que pour un temps limité. J'ai de la peine à me figurer que l'institution la plus importante de l'empire ne doive être qu'un provisoire; je crois qu'on aurait dû le fixer définitivement par une loi. On ne fait pas les lois pour une éternité. Si la situation politique du monde arrivait à changer dans le cours des temps, il serait possible de

modifier par une nouvelle loi le chiffre de l'effectif, arec Passentiment des trois éléments qui font les lois» Mais que l'effectif doive dépendre de l'assentiment d'un seul de ces éléments, c'est là ce que j'ai de la peine à comprendre. Je n'en voterai pas moins pour cet amendement ^ parce que je crois que, après sept ans^ une Assemblée patriotique de représentants de l'empire ne pourra pas rejeter ce que l'on reconnaît aujourd'hui comme une nécessité pour l'empire ; je voterai pour cet amendement, en considérant qu'au vote une majorité ne pourra peut-être se former que sur la base de cet amendement, une majorité, veux-je dire, qui réponde àTimportance du sujet, à la considération du pajs au dehors, h la dignité de cette Assemblée.

Un amendement proposé par M. de Mâllinckfodt réunit une minorité de 444 voix contre 256. Un autre, présenté par les progressistes, fut rejeté à une majorité encore plus forte, et le projet du gouvernement, amendé par M. Benningsen, fut volé par 224 voix contre 146.

Ce vote est doublement grave, pour l'Allemagne qu'il dépossède jusqu'en 4881 du droit essentiel de voter son budget ^ pour l'Europe, qu'il menace d'une guerre à courte échéance. Aux yeux des hommes d'État de la Prusse, comme à ceux de Tempereur Guillaume, la question de l'armée domine toutes les autres. Une des raisons qui ont fait que la guerre avec la France a éclaté en 4870, c'est que la trêve entre le Reichstag et le gouvernement sur la question du budget militaire expirait en 1874, et que celui-ci ne voulait pas s^exposer sur ce point à un échec certain. Il a tenu à remonter la fibre

4. On peut signaler à ce propos un joli mot de M. Edmund Jœrg, député d'Augsbourg :

« La majorité, a-t-il dit, se flatte de l'espoir qu'après sept ans elle recouvrera le droit qu'elle vient d'abdiquer, le droit de voter annuellement le contingent et le budget militaire. Il lui arrivera ce qui arriva au patriarche Jacob : il servit pendant sept ans pour obtenir la main de la belle Rachel, et cette main lui fut refusée ; il dut recommencer pendant sept ans encore. » Un journal satirique a donné à la même idée une expression plus saisissante encore. Il a représenté M. de Bismarck fumant sa pipe, et, de cette grande pipe, bourrée par M. Benningsen, on voit le droit budgétaire de l'assemblée {Bufigetrechl) s'échapper en fumée.

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patriotique qui commençait à se détendre. Il est évident que, si d'ici à 1881 aucune guerre nouvelle n'éclate, le môme phénomène psychologique se reproduira encore, et que TAllemagne dégrisée de ses victoires réclamera l'allégement du fardeau qui T écrase. Le gouvernement le sait bien. Il sait surtout que, à aucun prix, il ne consentira à diminuer les dépenses militaires. On peut donc compter qu'auparavant il aura pris ses mesures pour échapper au danger d'un conflit qui pourrait devenir sérieux. Le projet du gouvernement nous laissait une dizaine d'années de répit. Le compromis Benningsen nous en enlève à peu près la moitié. Si d'ici à cinq ou six ans, la France n'est pas prête à repousser Tagression, elle doit s'attendre à tout. Les compétitions monarchiques lui ont déjà fait perdre quatre années. C'est à elle à voir si elle voudra arriver dans cette situation au terme fatal.

Plusieurs autres questions importantes occupèrent le gouvernement pendant cette même période. Nous allons les passer en revue le plus sommairement possible.

Le Mecklembourg était encore soumis au régime féodal. Le prince y avait tout pouvoir et le peuple était assujetti au bon plaisir absolu. Cette situation jurait étrangement avec l'institution du suffrage universel, in-, troduit par M. de Bismarck. Dans le courant du mois d'octobre 1871, la population rurale des trois cercles réclama une réforme de la Constitution. Le 2 novembre le Reichstag s'occupa de cette question. Le député Bûsing avait déposé un projet de loi déclarant que c dans tout État fédéral il doit exister une Chambre de représentants élus par la population et dont l'assentiment est nécessaire pour donner force légale à toute loi et au budget du pays. » Cette motion fut adoptée, mais le grand duc ne se hâtait pas de l'appliquer. Des pétitions adressées au Reichstag rappelèrent son attention sur ce point. Dans la discussion qui s'ouvrit à ce sujet, le 8 mai 1872, M. de Bulow, le plénipotentiaire du Mecklembourg au Bundesrath, déclara que son gouvernement était disposé à faire droit aux désirs de la population et demanda en môme temps à l'Assemblée de s'abstenir de tout ce qui pourrait aggraver les dissentiments actuels.

Une autre question qui par le fond se rattachait à

celle du Mecklembourg, mais qui était bien plus dangereuse par l'opposition qu'elle devait soulever de la part de la Chambre des seigneurs, était celle de la réforme de r administration des cercles ou arrondissements des six provinces orientales de la Prusse. Le régime féodal n'y dominait plus dans le sens propre et complet du mot, puisque depuis la réforme de Stein en 1808 le servage y était aboli et que beaucoup de paysans y étaient devenus possesseurs de terres; mais la prédominance des propriétaires ou plutôt des propriétés nobles avait persisté. Des privilèges particuliers restaient attachés à certaines terres. Ces seigneuries conféraient à leurs propriétaires le patronage d'une ou plusieurs communes ; l'administration et la police judiciaire leur appartenaient. C'étaient elles qui nommaient le pasteur, le maître d'école, le maire. Par la môme raison elles remplissaient les États des provinces. La population n'avait aucun droit de représentation. Ces privilèges des terres nobles n'avaient plus aucune raison d'être en Prusse depuis que la propriété y a été affranchie, qu'elle est devenue aliénable et divisible, que les rapports économiques et politiques entre seigneurs et communes y ont été légalement supprimés et qu'il n'y a plus de classes privilégiées par la naissance. La -Constitution de 1850 avait promis de régler cette question. En 1862 seulement on se décida à présenter un projet de loi. Il était libéral et conciliait heureusement les influences locales avec celle du pouvoir central ; il avait été adopté par la commission parlementaire, mais la dissolution de la Chambre ne lui avait pas permis de recevoir la consécration légale, et les choses étaient restées dans cet état.

C'est cette anomalie que le gouvernement voulut faire disparaître par la présentation d'un projet de loi le 21 décembre 1871. Il demandait la suppression des abus les plus choquants, notamment celle des polices seigneuriales, et faisait une part aux classes jusqu'alors déshÔTitées, en introduisant l'élection dans l'organisation des cercles et des communes. Toutes ces réformes d'ailleurs devaient s'opérer, on le conçoit, avec les plus extrêmes ménagements pour cette vieille noblesse prussienne où la monarchie des HohenzoUern avait toujours

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