‹ Histoire de l'Allemagne depuis la bataille de SadowaChapitre 6 sur 33 · Une des raisons qui contribuèrent à retourner vers là · texte numérisé non relu

Une des raisons qui contribuèrent à retourner vers là

14 HISTOIRE DE t' ALLEMAGNE

Le grand duché de Hesse-Darmstadt, depuis long, temps troublé, comme la Hesse éleciorale, par le désaccord des Chambres et du gouvernement, coupé en deux par la ligne du Main, à moitié absorbé dans la Confédération dont il subissait tous les inconvénients sans en avoir les avantages, n'aspirait qu'à sortir par une union totale de la situation mal définie & laquelle il se trouvait condamné.

Dans le grand duché de Saxe-Weimarla population se prononçait également pour la Prusse, ainsi que dans le duché de Saxe-Meiningen* où le duc, hostile à l'unité, se vit contraint par l'opinion publique d'abdiquer en faveur de son fiis. On peut en dire autant de presque toutes les petites principautés qui constituaient en Allemagne autant de citadelles de la réaction absolutiste et féodale. Il semblait que la vanité et la morgue de tous ces petits pVincipicuIes s'exagérassent dans la proportion même de leur obscurité, comme s'ils croyaient compenser Tinfériorité de leur situation politique, par Texcès môme de leurs prétentions antédiluviennes. Frédéric II, qui les connaissait bien avait tracé d'eux vers 1738 dans son Anti*Machiavel un portrait, qui était encore vrai en 18Ô6, et qui explique en partie l'élan avec lequel leurs sujets ont en majorité applaudi au triomphe de la Prusse : oc Go qu'on pourrait conseiller de meilleur aux petits princes serait, ce me semble, de diminuer en quelque chose

Prusse les sympathies de la population badolse, oe fut la révélation qui fui faîteau cours des débats, d'une convention signée le 14 juin à Olmutz entre l'Autriche et la Bavière, et par laquelle TAutriche s'engageait, en cas de victoire, à céder à la Bavière une partie du grand Duché de Bade, son allié. En conséquence l'orateur du gouvernement put dire devant le Landtag que c'était un bonheur pour le Grand Duché d'avoir été vaincu en même temps que l'Autriche et la Bavière, puisque, grâce à la mauvaise foi de ses alliés, la victoire aurait été pour lui mille fois plus désastreuse que la défaite. Si l'on peut reprocher à la Prusse d'avoir annexé des pays allemands, qui avaient combattu contre elle, que doit-on penser des gouvernements autrichiens et bavarois, que se partageaient d'avance les dépouilles des compatriotes quicombaUaient avec eux?

l^opinion infinie qu'ils ont de leur grandeur, de la vénération extrême qu'ils ont pour leur ancienne et illustre race et du zèle inviolable qu'ils ont* pour leurs armoiries* — La plupart des petits princes, et nommément ceux d'Allemagne, se ruinent par la dépense excessive à la proportion de leurs revenus, que leur fait faire l'ivresse de leur vaine grandeur. Ils s'abîment pour soutenir Thonneur de leur maison et ils prennent par vanité le chemin de la misère et de l'hôpital. Il n'y a pas jusqu'au cadet du cadet d'une ligne apanagée qui ne s'imagine d'ôire quelque chose de semblable à Louis XIV. Il bâtit son Versailles, il a ses maîtresses, il entretient ses armées, et cela si fort en diminutif, qu'il faut un microscope pour apercevoir chacun de ces corps en particulier. Son armée serait peut-être assez forte pour représenter une bataille sur le théâtre de Verona. »

La Saxe était dans une situation bien différente. C'était un des pays les plus libres et le mieux administrés de l'Allemagne. Le gouvernement s'occupait de réformes intérieures, d'accord avec la représentation nationale. Seul de toutes les troupes mises au service 'de l'Autriche par les gouvernements de la Confédération Germanique» le contingent Saxon avait fait son devoir. Les Prussiens s'en vengèrent par des réquisitions multipliées pendant la guerre et par des exigences particulièrement hostiles quand elle fut terminée. M. de Bismarck eut certainement annexé ou démembré la Saxe sans l'insistance combinée de l'Autriche et de la France. Il dut se contenter de lui imposer une contribution de 10 miU lions de thalers, et l'obligea à entrer dans la Confédération du nord. On conçoit que dans ces conditions les Saxons n'aient pas montré un bien vif enthousiasme pour le patronage prussien. Ils n'avaient en somme rien à y gagner, et ils avaient beaucoup à y perdre. La soumission est doublement difQcile et douloureuse pour un peuple, quand il a conscience de sa supériorité morale et intellectuelle sur son vainqueur.

Par la môme raison, la victoire de la Prusse jeta dans le Wurtemberg une véritable consternation. Le gouvernement et le peuple se sentaient également frappés.

Cependant 73 membres de la Chambre des députés se

rassemblèrent spontanément le 27 juillet en réunion privée, pour délibérer sur la situation. Trois députés proposèrent : < 1* de demander au gouvernement d'entamer des négociations pour la paix ; 2o de déclarer que la séparation du sud de TAllemagne d'avec le nord étant une calamité politique et économique, le devoir du gouvernement était de l'éviter. » Le ministre Barnbuler, qui assistait à cette délibération en qualité de député, combattit cette double motion en insistant sur la possibilité de continuer la lutte, et la majorité déclara que la ligue du Main pouvait être acceptée comme une protection contre la prussification de l'Allemagne du sud. Les deux propositions furent écartées, la première par È8 voix contre 15 et la seconde par 61 contre VI.

Le surlendemain 29 juillet, M. de Barnbuler partit pour Vienne et de là pour Nikolsbourg. On lui fit faire antichambre, puis on le renvoya, pour conclure un armistice, à l'état-major de l'armée du Main, qui n'çivait pour cela aucun pouvoir. Il dut revenir à Nikolsbourg où l'on finit par lui accorder Tarmislice qu'on lui avait fait si bien gagner. M. de Bismarck, qui ne dédaigne pas les petites vengeances, faisait expier ainsi à M. de Barnbuler son vœ victis.

Enfin le traité définitif fut conclu le 13 août. Le Wurtemberg devait reconnaître les préliminaires de Nikolsbourg et payer une indemnité de huit millions de thalers.

Mais la défaite ne changea rien aux sentiments de la population et de la Chambre des députés. Malgré les agitations et les efl'orts des partisans de la Prusse, enhardis par le succès, l'opinion publique demeurait hostile à M. de Bismarck. Le président de la Chambre ayant fait allusion à Talliance prussienne comme étant la seule voie pour arriver à l'unité allemande, sa parole fut cou • verte par des murmures. Cependant on s'inclina devant la nécessité. Le traité avec la Prusse, présenté par M. de Barnbuler, fut voté par 86 voix contre une.

Dans la commission qui fut chargée de rédiger l'adresse au roi on proposait de déclarer « que toute aggression de l'étranger contre le territoire allemand trouverait une nation unanime à se défendre* > La haine

qu'inspirait la Prusse était telle que deux députés osèrent dire qu'il <ic pouvait y avoir des cas où l'intérêt de rAllemagne du sud ne serait pas de défendre une partie quelconque du territoire allemand contre une attaque de la France. »

La rédaction proposée par la commission fut cependant maintenue, mais il était facile de comprendre, par l'ensemble de l'adresse, de quels sentiments les députés -étaient animés à l'égard de la Prusse. La minorité avait inutilement tenté de faire accepter un contre-projet par lequel elle demandait Tunion de toute l'Allemagne, représentée par un parlement unique, sous Thégémonie prussienne, et déclarait que la constitution de l'Allemagne en deux confédérations, du nord el du sud, serait pour la nation une cause de divisions et présenterait à l'étranger un point d'appui.

Au cours de la discussion, un membre de la minorité interpella M. de Barnbuler pour savoir quelle serait l'attitude du gouvernement dans le cas d'un conflit de la Prusse avec la France. Quoique M. Barnbuler eût dans sa poche le traité secret d'alliance offensive et défensive qu'il venait de conclure avec la Prusse, les passions antiprussiennes étaient tellement excitées, qu'il n'osa pas s'en référer aux termes mêmes de ce traité; il préféra répondre vaguement qu'il ne se croyait pas le droite avant que la guerre fût allumée, de dire d'avance quelle attitude il conseillerait.

Le projet d'adresse de la majorité fut voté par 61 voix contre 25. Le roi ne se compromit pas plus que son ministre : c Je crois pouvoir espérer, dit-il, que par suite du développement de la nouvelle organisation de l'Allemagne, un jour viendra où. pour le bien de l'Europe et de la civilisation, nos idées nationales deviendront des réalités. »

Le parti de la Grande Allemagne qui croyait la Confédération possible avec TAutriche et qui rêvait une vaste union de 70 millions d'hommes, tint le il septembre une réunion à Stultgard, et protesta énergiquement contre le patronage de la Prusse.

On sait avec quelle unanimité les Prussiens avaient pendant quatre ans applaudi à l'énergie de leurs députés

i 8 HISTOIRE DE L' AU4SMAaN£

luUant contre les empièlements obstinés du militarisme gouvernemental. Lorsque le roi et ses ministres, jugeant le moment venu d'expérimenter la nouvelle organisation militaire, forcèrent rAulriclie à commencer les armements qui devaient servir de prétexte à la déclaration de guerre, un cri de colère et de réprobation s'était élevé de toute TAllemagne, et, dans ce concert de malédiction, la voix de la Prusse s'était fait entendre pardessus toutes les autres. Mais elle fut la première à se convertira son propre triomphe. Sa conversion devança môme sa victoire. A peine la guerre fut-elle engagée, à peine eût-on connaissance de la série des combats heureux qui marquèrent l'entrée des Prussiens en Bohème, du 26 au 29 juin, les dispositions se trouvèrent subitement changées. Les élections pour le renouvellement de la Chambre se firent le 3 juillet, le jour môme où à Sadowa se livrait la grande bataille. Elles donnèrent une majorité gouvernementale. Quand le roi rentra, le 4 août, à Berlin avec M. de Bismark, les acclamations enthousiastes qui partout saluèrent son passage lui démontrèrent clairement qu'il aurait eu le plus grand tort de tenir aucun compte des protestations antérieures de ses sujets. La transformation était si complète que le comte de Bismarck lui-môme, si impopulaire la veille, était associé à son triomphe. Il chevauchait devant le roi, avec son costume d'officier Poménanien, et d'un ton de bonne humeur, il criait à la foule : c Nous voilà de retour plus tôt que nous ne pensions. > Et le peuple applaudissait le ministre et commençait h dire : c Notre Bismarck. > Cet homme, ce ministre funeste que, six semaines auparavant, tout bon Prussien maudissait comme le mauvais génie de l'Allemagne, en devenait la Providence. La haine tournait k l'apothéose.

Devant ces effusions patriotiques de la nation, les triomphateurs ne pouvaient songer à lui tenir rigueur. Ils lui pardonnèrent généreusement d'avoir si longtemps douté de leur génie et de n'avoir compris la grandeur de leurs des^seins qu'après en avoir vu le succès.

Le lendemain, 5 août, le roi ouvrit solennellement la session législative. Il offrit à rancieiine majorité Toccasion de mériter son pardon en se laissant silencieuse-

ment désavouer par la majorité nouvelle. On voulait bien ne pas exiger de rétracialion directe et expresse. Il suffisait de reconnaître que' le roi et ses ministres avaient agi comme ils le devaient et de ne pas prolester contre la déclaration innplicite que, le cas échéant, ils agiraient encore de môme.

Le discours royal, après avoir insisté sur l'état pros* père des finances, qui avait permis de soutenir la guerre sans imposer au pays d'autres charges que les prestations en nature, abordait carrément la question du conflit des quatre ans :

« Quant à la fixation du budget de TEtat, il n'a pas été possible pendant ces dernières années d'arriver aune entente avec la représentation du pays. Les dépenses publiques qui ont été faites pendant ce temps ont donc manqué de base légale, puisque, aux termes de la Constitution, le budget doit être fixé chaque annnée par une loi débattue entre mon gouvernement et les deux chambres du Landtag. Si, malgré cela, mon gouvernement a pendant plusieurs années, continué à administrer les finances publiques sans celte base légale, c'est qu'une appréciation consciencieuse l'avait amené à cette conviction loyale que la continuation d'une administration régulière, l'exécution des engagements légaux envers les créanciers et les employés de TEtat, l'entretien de l'armée et le maintien des institutions étaient des questions de vie ou de mort, et que cette manière d'agir était une de ces nécessités inéluctables, auxquelles, dans l'intérêt du pays, un gouvernement ne peut ni ne doit se soustraire. Les derniers événements, j'en suis persuadé, contribueront à faire pénétrer au fond de vos âmes l'entière conviction, que vous devrez vous empresser d'accorder à mon gouvernement le bill d'indemnité, qui sera proposé à l'acceptation de la représentation nationale, pour avoir administré les finances sans votre concours légal. De cette manière l'ancien conflit sera d'autant plus sûrement terminé que la situation politique de la patrie nous permet d'espérer une extension de nos frontières et l'organisation d'une armée fédérale, qui sera placée sous le commandement de la Prusse et dont le fardeau devra être partagé proportion-

ncilement entre tous les membres de la Confédération. Les projets de loi qui dans cette combinaison sont nécessaires pour la convocation des députes des Etats confédérés, seront prochainement soumis aux Chambres. »

Les victorieux et les barbes grises, comme disait Henri IV, n*aiment pas à reconnaître leurs torts. Aussi Guillaume ne reconnaissait-il pas les siens. Au fond, son discours, à le bien comprendre, loin d'impliquer aucun désaveu de sa conduite passée, était bien plutôt un acte d'accusation contre les progressites, dont l'obstination l'avait forcé à violer la loi. Mais ce n'était pas au lendemain de Sadowa qu'on pouvait songer à le chicaner sur de pareilles vétilles. En fait, on trouva admirable que le héros ait du moins bien voulu reconnaître spontanément que la loi avait été quelque peu éludée. Malgré le soin qu'il avait pris de faire entendre qu'il n'avait fait qu'obéir à la nécessité et qu'il avait seul compris les véritables intérêts du pays, on lui sut un gré infini de n'avoir pas profité de son triomphe pour faire sentir plus nettement aux députés tout le dédain que lui inspiraient, en sa qualité de souverain de droit divin, ces modernes et sottes fantasmagories de lois, de Constitution et de représentation nationale.

Quelques-uns des anciens progressistes, comme nous le verrons en exposant les débats, essayèrent bien, les uns par pudeur, les autres par conviction, de résister à ce prestige de la force triomphante. Mais le plus grand nombre pensa qu'il valait mieux c fléchir au temps sans obstination, v estimant que c'était faire assez pour les principes que de les réserver précieusement au fond de leur conscience, pour une occasion meilleure, tout en votant contre eux pour le moment. Le temps d'ailleurs n'était pas favorable pour résister à l'autorité des faits accomplis. Le public, tout entier à la satisfaction de se sentir gouverné par un grand roi comme Guillaume I«', conduit par un grand politique comme M. de Bismarck, protégé par un grand stratège comme M. de Moltke, défendu par une grande armée comme celle qui venait de vaincre en moins d'un mois l'Allemagne et l'Autriche, ne comprenait plus que la Chambre des députés pût

hésiter sur le rôle de docilité et d obéissance qui lui convenait en face de toutes ces grandeurs trop longtemps méconnues. D'ailleurs la C4bambre des seigneurs donnait l'exemple en votant par acclamation une adresse enthousiaste, dont le style hyperbolique eut paru bien ridicule dans d'autres circonstances. Les députés, après avoir longtemps discuté sur un projet d'adresse rédigée par les progressistes, dont quelques-uns nourrissaient rillusion d'obtenir du roi un désaveu plus formel de sa résistance antérieure aux vœux de la représentation nationale, se décidèrent tout à coup à subir la pression de l'opinion publique. Ils abandonnèrent leur projet d'adresse, et, de guerre lasse, votèrent presque à l'unanimité, en une seule séance, un autre projet présenté au dernier moment par M. Stavenhager.

Le roi, que ces lenteurs avaient étonné et irrité, répondit à l'adresse avec une certaine hauteur. Laissant de côté les ménagements et les atténuations dont il avait bien voulu voiler sa pensée dans son discours d'ouverture, il affecta d'insister sur la pensée que précédemment il s'était contenté de laisser entrevoir. Il expliqua nettement que, en plaçant sa volonté au-dessus de celle de la nation, il n'avait fait qu'user d'un droit et accomplir un devoir et que si.de semblables circonstances se reproduisaient, il n'hésiterait pas à reprendre la môme attitude. Il tenait à faire bien comprendre que, quand un souverain daigne faire les premiers pas vers une réconciliation, il n'est pas convenable que ses avances soient reçues avec aussi peu d'empressement et de gratitude. Les députés se le tinrent pour dit et toute velléité d'opposition disparut.

Le lendemain de l'ouverture des Chambres, la municipalité et les autorités de Berlin se rendirent en corps au palais. Elles apportaient au roi une adresse votée à l'unanimité, oîi se manifestait avec une naïveté singulière la transformation qui s'était opérée dans le sentiment public, par suite des derniers événements. Les passages suivants en donneront une idée :

Après avoir comparé le roi au grand électeur Frédéric, le premier fondateur de la puissance prussienne, l'adresse continuait ainsi : c Aujourd'hui le plus puissant

22 ïtïSTOiRÈ DÉ Iv^ALLëMAGNE

ennemi de Votre Majesté se voit forcé de subir des conditions de paix, qui délivrent la constitution politique de TAIlennagne de Toppression écrasante et égoïste de la maison impériale d'Autriche. Sous la conduite et la souveraineté de Votre Majesté va renaître {Jour l'Allemagne une nouvelle ère politique. Protégée par Tunion de ses forces contre les dangers que peut susciter Tavenir, elle entre dans une voie féconde en grands résultats. Chaque jour propagera dans les esprits la conviction que la Prusse seule peut guérir les maux politiques dont souffre l'Allemagne depuis des siècles... L'histoire proclamera que notre patrie a accepté avec une intelligence élevée et accompli avec un cœur résolu la tâche que Votre Majesté, suivant Texempie de ses glorieux ancêtres, lui a assignée pour la puissance de TAllemagne et pour le maintien de sa grandeur morale... »

Devant cette gloriûcaiion de l'œuvre royale, la modestie de Guillaume comme toujours, se réfugia derrière la Providence : « Rarement, dii-il, la bénédiction et la grâce de Dieu ont aussi visiblement protégé une entreprise hasardeuse. La Prusse a dû tirer Tépée, lorsqu il est devenu manifeste qu'il y allait de son existence. Mais c'est aussi pour la restauration de TAUemagne qu'elle a tiré répée. Le premier but est atteint; le second, je l'espère, le sera également avec la bénédiction divine. ï>

 toutes les adresses qui lui arrivaient lt3 roi répondait toujours par le développement des deux mêmes idées : si la Prusse a tiré Tépée, c'est qu'elle y a été forcée pour défendre son existence menacée par l'Autriche; si le gouvernement a violé la loi, c'est qu'il y a été forcé par l'obstination des députés qui pendant quatre ans, ont refusé de comprendre la grandeur do Toeuvre préparée par le gouvernement. Il n'aurait peut-ôire pas été très-facile de concilier cet aveu de préparatifs poursuivis pendant quatre années, avec la prétention hautement affichée de rejeter sur l'Autriche la responsabilité de la guerre. Mais cette contradiction ne choquait personne et elle donnait au roi un moyen si com<mode de se glorifier aux dépens de la Chambre qu'il eut été peut-ôire difficile de le décider à se priver de cette satisfaction : c Pendant quatre ans, disait-il aux délé-

L^ÀlLEMAèNE APRÈS SADôWa 5*J

£éd de Pûtsdam, on m*a rendu bien amer le travail nsôiefttièux qui de\)ait préparer ces succèè. Mais la victoire a montré que ni le travail ni les sacrifices n'ont été vains. »

Quelques jours plus tard (20 et 21 septembre) les troupes prussiennes rentraient triomphalement à Berlin, et étaient accueillies par la population avec un enthousiasme qui tenait du délire.

Ce revirement subit des esprits chez un peuple que Ton s'était habitué à considérer comme froid et rOnéchi, cette glorification soudaine du fait accompli, cette victoire de la force sur le droit et sur des principes si obstinément, si unanimement défendus, a bien de quoi surprendre. Les philosophes moroses, qui se plaisent à. rabaisser l'humanité, ont trouvé là une belle occasion d'étaler leur mépris pour leurs semblables, et les sceptiques n'ont pas manqué d*y chercher la preuve que les principes ne sont rien pour ceux mêmes qui les font sonner le plus haut.

Il ne faut rien exagérer, pourtant. L'immoralité de cette conversion par le succès est plus apparente que réelle. Au fond l'Allemagne était convertie d'avance. La haine que nous ont manifestée les Allemands et le mal qu'ils nous ont fait ne nous dispensent pas d'être justes & leur égard. D'ailleurs il leur serait trop facile de nous répondre que la nation qui a amnistié, gloriQé le 18 brumaire et le 2 décembre n'est peut-être pa§ dans une bien bonne posiiion pour reprocher aux autres leur engouement pour le succès.

L'enivrement de la gloire mililaire a été sans doute pour beaucoup, surtout en Prusse, dans ce revirement soudain des esprits. Les peuples résistent diiflcilement au prestige des victoires de la force. Cela se conçoit dans un état de société à demi barbare, comme notre prétendue civilisation moderne, où la force brutale tient encore une si grande place. N'oublions pas que, nous aussi) nous n'avons pas été moins enivrés des triomphes du premier empire, et que, sous le second, il a suffi des -maigres victoires de Crimée et d'Italie pour mériter à Un parjure, à un assassin couronné les acclamations des trois quarts de la nation française?

£n fait les peuples de TAllemagne ont été trompés. Pour le comprendre, il suffit d'étudier quelques instants la signification générale de l'œuvre* entreprise par M. de Bismarck, de chercher quel a été le véritable but en vue duquel il a révolutionné son pays et* bouleversé l'équilibre européen. Il sera facile alors de se faire une idée de la situation morale dans laquelle il a jeté TAUemagne, et cette idée ne sera pas inutile à Tintelligence des événements qui vont suivre.

Il y aurait bien de la naïveté à s'imaginer que M. de Bismarck, après avoir poussé la haine de la liberté jusqu'à souhaiter la destruction c par le fer et le feu > de toutes les grandes villes, c ces foyers de libéralisme, > se soit tout à coup converti au culte de la Révolution , et qu'il ait prétendu faire un 8d à sa manière. Notre conviction est bien qu'il Ta fait, mais sans le vouloir. C'est tout au plus s'il commence à se douter aujourd'hui des conséquences probables de son œuvre.

Il aurait pu, comme tant d'autres hoberaux prussiens, après avoir exercé quelque fonction subalterne, passer le reste de sa vie dans ses' terres de Poméranie, partageant ses soins entre la chasse et l'administration de son domaine. On put même croire un moment que là se bornerait son ambition. Mais les natures comme la sienne ne se satisfont pas facilement d'une activité purement physique. Il avait d'ailleurs un trop vif sentiment de sa supériorité intellectuelle pour se condamner volontairement à l'obscurité. Le besoin d'agir et de se faire une place dans le monde et dans l'histoire devaient fatalement le pousser à profiler de la première occasion d'entrer dans la politique active. Il avait tout ce qui est nécessaire pour y réussir, une grande décision d'esprit et de caractère, provenant d'une vue claire et précise des choses, une invincible ténacité, le dédain des théories, le sens pratique et surtout une complète absence de scrupules sur les moyens à employer pour faire réussir ses projets.

Cependant son éducation et ses préjugés féodaux l'engagèrent dès l'abord dans une voie qui aurait pu être sans issue. Il commença par montrer une hostilité violente contre toutes les idées modernes et déclara une

guerre acharnée à toutes les aspirations populaires. Il avait les plus vives sympathies pour la politique Autrichienne. La gloire du prince de Metternich lui paraissait la plus enviable de toutes les gloires» Cette admiration alla si loin, qu'elle manqua lui fermer l'avenir en l'attachant au parti de la croix qui ne concevait pour la Prusse d'autre rôle que celui de satellite docile de la suprématie Autrichienne.

Les circonstances le firent échapper à ce danger. Il comprit que la vieille routine gouvernementale, personnifiée par l'Autriche et la Confédération Germanique, était désormais impuissante et qu'à cette vieille machine usée il fallait en substituer une autre, plus ingénieuse et plus solide. M. de Radowitz avait déjà tenté quelque chose de semblable, mais sans se rendre un compte suffisant des difticultés et surtout sans savoir approprier les moyens au but. C'est la recherche de ces moyens qui devait donner à l'intelligence de M. de Bismarck l'occasion de déployer le besoin d'activité qui était dans sa nature et le sens pratique qui était le caractère principal de sa constitution intellectuelle. Il s'agissait d'abord de supprimer le dualisme qui annihilait l'Allemagne et de mobiliser la Confédération Germanique en mettant toutes ses forces entre les mains de la Prusse.

Une fois qu'il se fût assigné ce but, il s'y consacra tout entier, sans dévier un instant de la route qui y conduisait. Malgré son dédain pour les idées de droit populaire et de nationalité, il avait l'esprit trop ouvert pour ne pas voir qu'il y aurait folie à vouloir faire rebrousser violemment le courant qui entraînait toute l'Allemagne. Elle était travaillée à la fois par le désir croissant de la liberté et de l'unité. Ces aspirations constituaient des forces. Au lieu de s'affaiblir à les combattre, il résolut de se fortifier en les prenant à son service, en les détournant insensiblement de leur direction normale. Dès 1863, il parlait de parlement. allemand, composé de députés de tous les Etats, élus par le suffrage direct et universel. Cette idée, comme on voit, était déjà ancienne dans son esprit, quand le 9 avril 1866 il soumit à la diète Germanique, réunie en séance extraordinaire, une

En fait les peuples de TAllemagne ont été trompés Pour le comprendre, il suffit d'étudier quelques instant la signification générale de rœuvre* entreprise par M. d< Bismarck, de chercher quel a été le véritable but en vu< duquel il a révolutionné son pays et* bouleversé l'équi libre européen. Il sera facile alors de se faire une idé< de la situation morale dans laquelle il a jeté rAllemagne, et cette idée ne sera pas inutile à rintelligence des événements qui vont suivre.

Il y aurait bien de la naïveté à s'imaginer que M. de Bismarck, après avoir poussé la haine de la liberté jusqu^à souhaiter la destruction c par le fer et le feu > de toutes les grandes villes, c ces foyers de libéralisme, 3 se soit tout à coup converti au culte de la Révolution, et qu'il ait prétendu faire un 89 à sa manière. Notre conviction est bien qu'il Ta fait, mais sans le vouloir. G^est tout au plus s'il commence à se douter aujourd'hui des conséquences probables de son œuvre.

Il aurait pu, comme tant d'autres hoberaux prussiens, après avoir exercé quelque fonction subalterne, passer le reste de sa vie dans ses' terres de Poméranie, partageant ses soins entre la chasse et l'administration de son domaine. On put même croire un moment que là se bornerait son ambition. Mais les natures comme la sienne ne se satisfont pas facilement d^une activité purement physique. Il avait d'ailleurs un trop vif sentiment de sa supériorité intellectuelle pour se condamner volontairement à Tobscurité. Le besoin d'agir et de se faire une place dans le monde et dans Thistoire devaient fatalement le pousser à profiler de la première occasion d^entrer dans la politique active. Il avait tout ce qui est nécessaire pour y réussir, une grande décision d esprit et de caractère, provenant d'une vue claire et précise des choses, une invincible ténacité, le dédain des théories, le sens pratique et surtout une complète absence de scrupules sur les moyens à employer pour fairp^ttu* sir ses projets. \

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En fait les peuples de rAUemagne ont été trompés. Pour le comprendre, il suffit d'étudier quelques instants la signification générale de Tœuvre* entreprise par M. de Bismarck, de chercher quel a été le véritable but en vue duquel il a révolutionné son pays et* bouleversé l'équilibre européen. Il sera facile alors de se faire une idée de la situation morale dans laquelle il a jeté l'Allemagne, et cette idée ne sera pas inutile à Tintelligence des événements qui vont suivre.

Il y aurait bien de la naïveté à s'imaginer que M. de Bismarck, après avoir poussé la haine de la liberté jusqu*à souhaiter la destruction c par le fer et le feu > de toutes les grandes villes, c ces foyers de libéralisme, » se soit tout à coup converti au culte de la Révolution, et qu'il ait prétendu faire un 89 à sa manière. Notre conviction est bien qu'il Ta fait, mais sans le vouloir. C'est tout au plus s'il commence à se douter aujourd'hui des conséquences probables de son œuvre.

Il aurait pu, comme tant d'autres hoberaux prussiens, après avoir exercé quelque fonction subalterne, passer le reste de sa vie dans ses' terres de Poméranie, partageant ses soins entre la chasse et l'administration de son domaine. On put même croire un moment que là se bornerait son ambition. Mais les natures comme la sienne ne se satisfont pas facilement d'une activité purement physique. Il avait d'ailleurs un trop vif sentiment de sa supériorité intellectuelle pour se condamner volontairement à l'obscurité. Le besoin d'agir et de se faire une place dans le monde et dans l'histoire devaient fatalement le pousser à profiler de la première occasion d'entrer dans la politique active. Il avait tout ce qui est nécessaire pour y réussir, une grande décision d'esprit et de caractère, provenant d'une vue claire et précise des choses, une invincible ténacité, le dédain des théories, le sens pratique et surtout une complète absence de scrupules sur les moyens à employer pour faire réussir ses projets.

Cependant son éducation et ses préjugés féodaux l'engagèrent dès Tabord dans une voie qui aurait pu être sans issue. Il commença par montrer une hostilité violente contre toutes les idées modernes et déclara une

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guerre acharnée à toutes les aspirations populaires. Il avait les plus vives sympathies pour la politique Autrichienne. La gloire du prince de Metternich lui paraissait la plus enviable de toutes les gloires» Cette admiration alla si loin, qu'elle manqua lui fermer l'avenir en l'attachant au parti de la croix qui ne concevait pour la Prusse d'autre rôle que celui de satellite docile de la suprématie Autrichienne.

Les circonstances le firent échapper à ce danger. Il comprit que la vieille routine gouvernementale, personnifiée par l'Autriche et la Confédération Germanique, était désormais impuissante et qu'à cette vieille machine usée il fallait en substituer une autre, plus ingénieuse et plus solide. M. de Radowitz avait déjà tenté quelque chose de semblable, mais sans se rendre un compte suffisant des difficultés et surtout sans savoir approprier les moyens au but. C'est la recherche de ces moyens qui devait donner à l'intelligence de M. de Bismarck l'occasion de déployer le besoin d'activité qui était dans sa nature et le sens pratique qui était le caractère principal de sa constitution intellectuelle. Il s'agissait d'abord de supprimer le dualisme qui annihilait l'Allemagne et de mobiliser la Confédération Germanique en mettant toutes ses forces entre les mains de la Prusse.

Une fois qu il se fût assigné ce but, il s'y consacra tout entier, sans dévier un instant de la route qui y conduisait. Malgré son dédain pour les idées de droit populaire et de nationalité, il avait l'esprit trop ouvert pour ne pas voir qu'il y aurait folie à vouloir faire rebrousser violemment le courant qui entraînait toute l'Allemagne. Elle était travaillée à la fois par le désir croissant de la liberté et de Tunilé. Ces aspirations constituaient des forces. Au lieu de s* affaiblir à les combattre, il résolut de se fortifier en les prenant à son service, en les détournant insensiblement de leur direction normale. Dès 1863, il parlait de parlement. allemand, composé de députés de tous les Etats, élus par le suffrage direct et universel. Cette idée, comme on voit, était déjà ancienne dans son esprit, quand le 9 avril 1866 il soumit à la diète Germanique, réunie en séance extraordinaire, une

EUQ. VÉRON. 1

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iliotion tendant à réformer la Confédération, par la con^ vocation d'une assemblée véritablement nationale.

G*était un app&t qu'il tendait à la démocratie. Une assemblée nationale élue par le suffrage universel, pour les Allemands naïfs, c'était la liberté, c'était surtout Tunité* Il semblait prêt à faire désormais bon marché de ses anciennes opinions absolutistes et féodales. Au fond il s'inquiétait peu du caractère démocratique de sa proposition. Il méprisait les idées, convaincu, comme tous les esprits dominateurs du môme genre, qu'il lui serait toujours possible de les contenir dans les limites qui lui conviendraient. Le tout était de leur creuser leur lit assez profondément pour qu'elles n'en puissent plus sortir. Il avait d'ailleurs sous les yeuK l'exemple du régime impérial et de l'usage qu'on faisait en France du suffrage universel. Il se disait qu'en le leurrant de satisfactions apparentes, il serait toujours facile de le tenir en bride et de le tourner sans qu'il s'en doulÀt à l'aVan* tage de la monarchie.

Pour le moment, la passion qui dominait» c'était celle de l'unité. L* Allemagne ne pouvait se consoler des humiliations qu'elle devait au morcellement de ses forces. L'amour de la liberté ne venait qu'au second rang. Pour se rendre mattre des esprits, il sufûsait de leur faire entrevoir une organisation qui répondît au besoin qu'éprouvait l'Allemagne de se sentir relevée à ses propres yeux, et que du reste on entretenait soigneusement dès renfdiice en rappelant sans relâche tout ce qui pouvait raviver les blessures du patriotisme et exalter les haines nationales. Dans ces conditions on pouvait être sûr que Tunité, même sous la forme purement milhaire, même sous l'uniforme prussien, serait accueillie avec enthousiasme. C'est par ce sentiment que M. de Bismarck se croyait sûr de dompter toutes les résistances locales et d'assurer à la Prusse la direction de l'esprit national. Pour faire taire les réclamations, s'il s'en produisait, il restait toujours la ressource d'une guerre avec la France, et il savait bien qu'avec des hommes comme ceux qui la gouvernaient alors, il serait toujours facile de se dégager de toute apparence d'agression.

Une fois ce plan bien arrêlé, le premier point était

d'annihiler l'Autriche et de détruire Torganisation actuelle de la Gon fédération Germanique. Avant de oonstruire, il fallait déblayer le terrain. Le système c des conquêtes morales > que préconisaient les progressistes et dont parla le roi Guillaume lui-même dans un de ses discours , ne pouvait convenir au comte de Bismarck. D*abord il était trop lent au gré de ses impatiences. DVilleurs pour faire de la Prusse un centre puissant d'attraction morale il eût fallu donner aux libertés civiles et politiques un développement incompatible avec les traditions du droit divin. On préféra et Ton devait préférer un moyen à la fols plus rapide et plus royal, la guerre.

Mais pour faire la guerre à toute TAllemagne, unie à TAutriclie, il fallait une armée puissamment organisée. On l'organisa malgré la loi, malgré l'Assemblée, malgré le pays. M. de Bismarck savait bien que le succès lui ramènerait les sympathies et Tadmiration enthousiaste de ces multitudes qui le poursuivaient, avant la victoire, de leur indignation et de leurs fureurs.

Il ne s'était pas trompé. Ce fut comme un éblouissemenu II parut bien démontré que M. de Bismarck avait mieux compris les intérêts de TAllemagne que TAllemagne elle-même; il fut prouvé que l'intelligence d'un seul homme était supérieure à celle de la nation tout eniièrei qu'il avait eu raison seul contre tous et que sa politique valait mieux que tous les principes politiques et moraux. Tel fut sur les esprits le résultat immédiat de la victoire de Sadowa. L'opposition libérale n'était pas moins battue que l'Autriche. On peut dire même qu'elle Tétait plus complètement, car l'Autriche au moins n'acclamait pas son vainqueur. Mais il ne faut pas s'y tromper, ce que l'Allemagne a acclamé ce n'est pas le triomphe de la politique de M. de Bismarck, ce n'est pas Tagrandissement de la Prusse et Textension de son pouvoir sur toute l'Allemagne, ce n'est pas l'invasion du militarisme brutal et la création au milieu de l'Europe d'une puissance avide et envahissante, qui prépare au monde de longues années de trouble et de luttes. Dans le plan de M. de Bismarck il y avait deux choses bien distinctes : la réalité et Tapparence. La réalité, c'était le

césarisme au profit du roi de Prusse ; Tapparence, c'était la reconstitution d'une Allemagne placée à i'abri des caprices rétrogrades de ses principicules comme des entreprises armées des nations voisines, d'une Allemagne unie, grande, puissante et libre. C'est là ce que les Allemands ont vu, c'est là ce qu'ils ont acclamé dans l'œuvre de M. de Bismarck. Ils ont pris le masque pour ie visage. Et comment s'en étonner? Leur patriotisme môme leur était devenu un piège. Pour détourner leur attention de ce qui se préparait ou se faisait à Tintérieur, ou dgi moins pour leur rendre plus supportables les envahissements de l'ambition et de Torganisation prussiennes, on les leur présentait comme une nécessité temporaire, imposée par la menace incessante de Tinvasion française.

En somme, l'œuvre de M. de Bismarck est une œuvre de trompe l'œil. Ces œuvres ne durent guère parce qu'il vient toujours une heure où les peuples reconnaissent qu'ils ont été dupés. Pour substituer la Prusse à TAllemagne, le ministre du roi Guillaume a exploité les plus généreux sentiments de ses concitoyens, le patriotisme, le besoin d'union, le désir de la liberté; il les a faussés, détournés au profit des ambitions les plus illégitimes. Il a conquis l'Allemagne par le mensonge. Mais les Allemands n'ont pas tardé à entrevoir le piège dans lequel on les a fait tomber. Ils ont fini par soupçonner que la défaite de l'Autriche et l'introduction du suffrage universel, réglementé et manipulé par M. de Bismarck entraînaient des conséquences assez difficiles à concilier avec le relèvement de la patrie et lavénement de la hberté; que l'unification prussienne nest pas tout à fait la même chose que ce qu ils avaient rêvé sous le nom d'unité allemande. Quand cette clairvoyance est devenue désagréable et gênante pour le grand chancelier, onforça l'Allemagne à regarder du côté du Rhin. Dès 1870 le moment était venu où il fallait user de l'en-cas qu'on tenait en réserve pour détourner les esprits. Quatre ans après Sadowa, c'était bientôt, et cela dut faire réfléchir M. de Bismarck. Avec un peuple chez qui les victoires s'usent si vite, il sera plus difficile qu'il ne s'était imaginé de tenir en bride les impatiences du

parti chaque jour croissant qui réclame l'unité dans la liberté! Les triomphes inespérés de la guerre de France ont exalté Torgueil du parti militaire. Le roi a tenu a devenir Empereur, à avoir pour vassaux les princes de tous les pays. Voilà les États du Sud unis à la Confédération du Nord sous le nom d'Empire d'Allemagne. Il sera d'autant plus difficile à la Prusse de maintenir sa suprématie. L'opposition foncière qui existe entre le génie du nord et celui du raidi éclatera d'autant plus violemment que ces frères ennemis vont élre forcés de vivre face â face. On le sent bien à Berlin, si bien que dès aujourd'hui on se prépare à rejeter FAllemagne dans une guerre nouvelle. Le gouvernement voit approcher le moment où le génie indépendant des Germains du midi lui échappera et refusera de s'associer à ses rêves insensés de militarisme à outrance. Voilà pourquoi il a voulu s'assurer liberté entière de ce côté en demandant que le budget militaire soit voté d'un seul coup pour douze années. Il n'en a obtenu que sept. Le résultat de cet échec, c'est que la guerre qui, dans le premier système, aurait pu être retardée de dix ans, éclatera fatalement avant sept années. Le césarisme ne saurait se passer de ces rajeunissements périodiques dans le sang des peuples.

Reste à savoir si ce procédé est destiné à un succès îndéfini. On peut espérer que la nation allemande se lassera vite de ce jeu impérial, ou que, à son défaut, l'Europe comprendra la nécessité de réprimer cette ambition turbulente» toujours prête à mettre le feu à la maison du voisin, pour donner un agréable spectacle à la naïveté Germanique. Bientôt commenceront pour les Césars allemands des.difticuUés que leur mépris des hommes et des idées les rend incapables de prévenir et môme de prévoir. Forcés pour y échapper de recourir à là guerre, ils n'auront bientôt autour d'eux que des ennemis. Ils ne pourront en menacer un sans les soulever tous contre eux.

C'est là le vice intime et profond de la combinaison de M. de Bismarck. Autant la constitution d'une Allemagne pacifique eût été légitime et solide, autant est fragile et insensée celle d'une grande Prusse militaire

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et conquérante. La France , placée à l'extrémité do TEurope, pouvant n'avoir à faire tôte qu'à un ennemi à la fois, a pu autrefois rêver l'empire universel. C'était une folie criminelle, mais la chose du moins pouvait ne pas paraître absurde. La Prusse, placée au centre de TËurope, entourée d'ennemis puissants, menacée sur toutes ses frontières, ne peut tenter la môme aventure sans s'exposer à un désastre certain.

Le grand chancelier de l'Empire allemand, mesurant son génie à l'apparence des résultais acquis, se considère sans doute comme bien supérieur au baron de Stein, le vrai régénérateur de la Prusse. Mais un Jour viendra, bientôt peut ôlre, oti il se trouvera rejeté par la conscience publique au rang qui lui convient parmi les hommes qai, comme Napoléon P', ont trompé et abaissé les peuples en substituant aux aspirations généreuses qui élèvent les &mes des ambitions inférieures, qui les ravalent; qui ont exploité les plus nobles passions au profit de leurs calculs égoïstes, et qui en somme n'ont fait sen< tir au monde leur puissance que par le mal qu'ils lui ont infligé. Le temps n'est pas loin, il faut Fespérer, ob la moralité et Tintelligence humaines seront assez développées pour que ces hommes funestes ne puissent plus roômeélre mis en parallèle avec les patriotes éclairés qui, comme le baron de Stein, n'ont eu pour mobile que le désir sincère du bien général et qui n'ont cherché dans Texcltalion des sentiments élevés qu'un appui contre les oppressions de la violence. Ceux-ci seront les vrais héros de l'avenir. Ceux-là, par l'égolsme de leurs visées, par le machiavélisme de leurs moyens, ne sont que les réprésentants d'une tradition contre laquelle ne tardera pas k protester le sens moral de l'humanité. Les réformes de Stein ont sauvé la Prusse et leur influence persistera éternellement. Les combinaisons de M. de Bismarck se briseront contre des difficultés qu'il ne soupçonne même pas. Toutes ses habiletés ne prévaudront pas contre l'esprit moderne. Parla seule supériorité de ses tendances morales, l'Allemagne démocratique et libérale absorbera et transformera le génie brutal et autoritaire du césarisme prussien. Les aspirations nationales, dont il s*est fait des instruments, reprendront leurs droits et

élimineront tout ce qui est en contradiciion avec elles. De cette œuvre malsaine et malfaisante, à la quelle il a consacré ses efîorts, il ne subsistera que ce qui ne lui appartient pas, ce qu'il a cherché à faire avorter en le corrompant par le mélange de ses calculs personnels. De runificalion de TAUemagne , destinée à servir la vanité d'un césar, il ne restera qu'un grand peuple assez fort désormais pour défendre sa liberté contre les atteintes des oppresseurs du dedans, pour protéger son indépendance contre les agressions des ennemis du dehors.

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