LIVRE SIXIÈME
de coureurs, et lui ouvraient le passage. Assis luimême sur une espèce de trône ou de lit, orné de plumes de diverses couleurs, presque couvert de plaques d’or et d’argent enrichies de pierres précieuses, il était porté sur les épaules de ses principaux courtisans. Derrière lui quelques-uns de ses premiers officiers étaient portés de lamême manière. Plusieurs bandes de danseurs et de chanteurs accompagnaient cette marche, et toute la plaine était couverte de troupes au nombre de plus de trente mille hommes.
Dès que l’incas fut près du quartier des Espagnols, le P. Vincent Valverde, aumônier de l’expédition, s’avança un crucifix à la main et son bréviaire dans l’autre, et dans un long discours exposa au monarque la doctrine de la création, la chute du premier homme, l’incarnation, la passion et la résurrection de J.-C., le choix que Dieu avait fait de saint Pierre pour être son vicaire sur la terre, le pouvoir de saint Pierre transmis aux papes, et la donation faite au roi de Castille par le pape Alexandre de toutes les régions du Nouveau-Monde. Après avoir exposé toute cette doctrine, ilsomma Atahualpa d’embrasser la religion chrétienne, de reconnaître l’autorité suprême du pape, et le roi de Castille comme son légitime souverain, lui promettant, s’il se soumettait immédiatement, que le roi son maître prendrait le Pérou sous sa protection, et lui permettrait de continuer d’y régner, mais lui déclarant la guerre
Étrange harangue de Valverde,
4582 ct le menaçant de la plus terrible vengeance s’il refusait d’obéir et s’il persévérait dans son impiété.
Réponse de Cet étrange discours, qui contenait des mystères
Vies, incompréhensibles et qui faisait allusion à des faits
inconnus, dont toute l’éloquence humaine ne pou-
vait donner en si peu de temps une idée distincte
à un Américain, fut si mal rendu par l'interprète,
qui entendait peu l’espagnol et qui ne pouvait,s’ex-
primer avec clarté dans la langue de l’incas, qu’Ata-
hualpa n’en comprit presque rien. Seulement quel-
ques points de la harangue de Valverde plus faciles
à saisir le remplirent d’étonnementet d’indignation.
Sa réponse fut pourtant modérée. Il commença par
observer qu’il était maître de son royaume par le
droit de succession, et qu’il ne pouvait concevoir
comment un prêtre étranger prétendait disposer
de ce qui ne lui appartenait pas; que si cette pré-
tendue donation avait été faite, lui qui était le légi-
time propriétaire refusait de la confirmer; qu’il n’é-
tait point du tout disposé à renoncer à la religion
qu’il tenait de ses ancêtres et à abandonner le culte
du soleil, divinité immortelle que lui et son peuple
adoraient , pour adorer le Dieu des Espagnols qui
était sujet à la mort; qu’à l'égard des autres points
traités dans le discours du harangueur il n’en avait
jamais entendu parler, qu’il n’y comprenait rien,
et qu'il desirerait de savoir où Valverde avait ap-
pris des choses si extraordinaires. Dans ce livre,
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