LIVRE SIXIÈME
l'ambition les avaient portés tous deux à dissimu- 1531
ler leur haine réciproque, et même à agir de concert pour obtenir les richesses et la puissance; mais ils n'eurent pas plutôt atteint le but de leurs desirs que les mêmes passions qui avaient formé cette union passagère semèrent entre eux la jalousie et la discorde. Chacun d’eux avait auprès de lui un certain nombre de subalternes intéressés à les flatter, qui, avec l’art ct la méchanceté particulière à cette espèce d'hommes, aigrissaient leurs soupçons mutuels et grossissaient à leurs yeux les torts les plus légers. Mais, malgré ces causes d’inimitié, ils connaissaient si bien l’un et l’autre leurs talents respectifs, qu'ils craignaient également les conséquences d’une rupture ouverte. L'arrivée de Pizarre à Cusco et l’adresse mêlée de fermeté qu’il montra dans ses plaintes contre Almagro et ses partisans détournèrent l’orage pour le moment. Il se fit une nouvelle réconciliation dont la condition principale fut qu'Almagro tenterait la conquête du Chili, et que, s’il n’y trouvait pas un établissement digne de lui, Pizarre pour l’indemniser lui céderait une partie du Pérou. Cette nouvelle convention fut confirmée avec les mêmes solennités religieuses que la première, et observée avec aussi peu de fidélité !.
Dès que cette affaire importante fut terminée, Réglement
(x) Zarate, 46, II, cap. 13, Vega, p. 2, lib. 11, cap. 19. Benzo,
4534 Pizarre revint dans les provinces voisines de la mer, et, comme il jouissait alors d’une tranquillité qui n’était troublée par aucun ennemi, ni espagnol, ni indien, il s'occupa avec l’ardeur et la constance qui distinguaient son caractère à établir un gouvernement régulier dans les vastes pays soumis à son autorité. Quoique son éducation le rendît incapable de toute recherche sur les principes de la police intérieure, et que le genre de vie qu’il avait mené jusque là parût peu compatible avec l’ordre que demande l'administration , sa sagacité naturelle suppléa aux lumières et à l’expérience. Il partagea le pays en différents districts, et il établit des magistrats dans chacun. Il fit des réglements sur l’administration de la justice , la perception des impôts, le travail des mines et le traitement des Indiens. Ses lois étaient simples et n’avaient pour objet que la prospérité publique.
Fondation Mais, quoiqu'il proportionnât son plan à l’état de Lima. de faiblesse où était sa colonie naissante, son csprit étendu se portait vers sa grandeur future. Il se con-
sidérait lui-même comme le fondateur d’un grand
empire, et il délibéra long-temps avec beaucoup de sollicitude sur le lieu où il placerait le siége du gouvernement. Cusco, la résidence des incas, était
situé dans un coin de l'empire, à plus de quatre
cents milles de la mer, et plus éloigné encore de
Quito, province dont l'importance lui paraissait
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