LIVRE SIXIÈME
distinguer lui-même par quelque découverte, en suivant le cours du Maragnon jusqu’à l'Océan, ct en reconnaissant les vastes pays que ce fleuve arrose. Ce projet était aussi hardi que perfide. Orellana fut sans doute coupable en désobéissant à son chef et en abandonnant ses compagnons dans des déserts ignorés, où ils n’avaient d’autre espérance de succès de leur entreprise et de salut pour euxmêmes, que celle qu’ils fondaient sur cette même barque qu’Orellana leur enlevait. Mais son crime est en quelque sorte expié par la hardiesse avec laquelle il se hasarda à suivre une navigation de près de deux mille lieues à travers des nations inconnues, dans un bâtiment fait à la hâte de bois vertet mal construit , sans provisions, sans boussole, sans pilote. Son courage et son ardeur suppléèrent à tout ce qui lui manquait. En s’abandonnant avec audace au cours du Napo, il fut porté au sud jusqu’à ce qu’il atteignit la grande rivière de Maragnon. Tournant ensuite à l'est avec le fleuve, il suivit cette direction. Il fit des descentes fréquentes sur les deux rives, tantôt enlevant de force quelques provisions aux nations sauvages qu’il trouvait sur sa route, et tantôt les obtenant à l’amiable des peuplades plus civilisées. Après une longue suite de dangers surmontés avec un courage étonnant , ct de travaux supportés avec non moins de constance, il entra dans l'Océan, où de nouveaux périls l’at-
tendaient '. Il les surmonta de même et arriva enfin à l'établissement espagnol de l’île de Cubagua , d’où il fit voile pour l'Espagne. La vanité naturelle aux voyageurs qui ont vu des pays ignorés des autres hommes et l’artifice ordinaire aux aventuriers occupés de se faire valoir, concoururent à lui faire mêler dans le récit de son voyage beaucoup de merveilleux à la vérité. Il prétendit avoir découvert des nations si riches, que les toits de leurs temples étaient couverts de plaques d’or, et fit une description détaillée d’une république de femmes guerrières qui avaient étendu leur domination sur une partie considérable des plaines immenses qu’il avait visitées. Ces contes extravagants donnèrent naissance à l'opinion qu’il y avait dans cette partie du Nouveau- Monde un pays abondant en or, connu sous le nom de El-Dorado, et une république d’Amazones; et tel est le goût des hommes pour le merveilleux, que ce n’est qu'après beaucoup de temps et avec beaucoup de difficulté que la raison et l'observation ont détruit ces fables. Le voyage d’Orellana , dépouillé de toutes ces circonstances romanesques, mérite cependant d’être remarqué, non-seulement comme une des expéditions les plus mémorables de ce siècle, si fécond en entreprises, mais comme le premier événement qui ait donné une connaissance certaine de l'existence de ces régions im-
(1) Voyez la note 28.
LIVRE SIXIÈME. 193 menses qui s'étendent à l’est depuis les Andes jus- 4540 (: ( qu’à l'Océan". ÿ |
Il n’y a point de termes qui puissent exprimer situation fàla consternation de Pizarre lorsqu’arrivé au con- theuse de Pi- À fluent du Napo et du Maragnon, où il avait en- di joint à Orellana de l’attendre, il n’y trouva pas la barque. 1l ne put croire qu’un homme à qui il (: 1 avait confié l’exécution d’un ordre si important eût 1 À assez de bassesse et d’ingratitude pour l’abandon- il ner dans une pareille situation. Ne le trouvant pas | | au lieu du rendez-vous, il attribua son absence à quelque accident. I1s’avança jusqu’à cinquante lieues | plus loin , en suivant les bords du Maragnon, espé- | rant à chaque moment de voir la barque revenir chargée de provisions. Enfin il reconnut dans ces déserts un officier espagnol qui y avait été abandonné ! 4 pour avoir eu le courage de faire des remontrances à Orellana contre sa perfidie. Pizarre apprit de lui toute l’étendue du crime d’Orellana, et ses compagnons comprirent toute l'horreur de leur situation dans ce moment où ils se virent privés de leur unique ressource. Le courage des plus hardis 4 et des plus anciens vétérans fut abattu, et tous | demandèrent à retourner à l’instant même sur leurs | pas. Pizarre, affectant d’être tranquille, ne com- R
(1) Zarate, 46, IF. cap. 4. Gomara, Hist, cap. 86. Vega, p. 11,
lib. IIL, cap. 4. Herrera, Decad. VI, lib, IX, cap. 2-5. Rodriguez, El \f Maragnon y Amazonas, lib. 1, cap. 3. À
4540 battit pas leurs desirs; mais il se trouvait alors à douze cents milles de Quito, et, dans leur retour, les Espagnols eurent à vaincre des difficultés plus grandes encore que celles qu’ils avaient rencontrées dans leur première route, sans être soutenus par les espérances qui les animaient alors. La faim les contraignit de se nourrir de racines et de baies sauvages, de manger leurs chevaux , leurs chiens, les reptiles les plus dégoûtants et enfin jusqu’au cuir de leurs selles et de leurs ceinturons. Quatre mille Indiens et deux cent dix Espagnols périrent dans
. cette expédition malheureuse , qui dura pendant près de deux ans, et, comme Orellana en avait emmené cinquante, il n’en revint que quatre-vingts à Quito, nus comme des sauvages, et si exténués par
la faim et la fatigue qu’ils ressemblaient plus à des spectres qu’à des hommes".
Méconten- Mais, au lieu de jouir du repos que son état eût
tements au Pé-
demandé, Pizarre de retour à Quito y apprit un
événement fatal qui le menaçait de malheurs plus grands encore que ceux qu’il venait d’éprouver. Depuis que son frère avait partagé ses conquêtes entre ses compagnons avec la partialité que nous avons fait remarquer plus haut, les partisans d’Almagro, se considérant comme proscrits par le parti
(1) Zarate, db. IF, cap. 2-5. Vega, p. 11, lib. III, cap. 3, 4,5,
14. Herrera, Decad. VI, lib. VIII, cap. 7, 8; Gb. IX, cap. 2-5; Decad. VII, lib, HIT, cap. 14. Pizar, Parones, Illust. 349, etc.
dominant, ne conservaient plus aucune espérance d'améliorer leur sort. Un grand nombre d’entre
eux s'étaient retirés à Lima, où la maison du jeune
Almagro leur était toujours ouverte. La petite por-
tion de la fortune du père, que le gouverneur avait
laissée au fils, était employée à les faire subsister. L’attachement que tous ceux qui avaient servi sous
Almagro lui avaient montré s'était porté sur son
fils, qui venait d'atteindre l’âge de virilité, et qui
était doué de toutes les qualités propres à captiver l'affection des soldats. D'une figure agréable, adroit Les méconà tous les exercices du corps, hardi , d’un caractère le ouvert et généreux, ilsemblait né pour commander; gro pour leur et comme son père avait reconnu en lui-même les ‘ef: inconvénients du manque d'éducation , il l'avait
fait instruire avec soin : les connaissances qu’il
avait acquises augmentaient le respect qu’avaient
pour lui des aventuriers, la plupart ignorants, sur
lesquels il avait à cet égard une grande supériorité.
Les partisans d’Almagro trouvèrent dans ce jeune
homme un centre de réunion dont ils avaient be-
soin, et, le regardant comme leur chef, ils étaient
disposés à tout entreprendre pour le servir. Mais
leur affection pour Almagro n’était pas leur uni-
que motif. Il s’y joignait le desir de sortir de la fà-
cheuse situation où ils étaient. Plusieurs d'entre
eux manquant de tout", et las de traîner une vie
(r) Voyez la note 29.
151 à charge à leur chef, ou à ceux de leurs compa-
gun
ons qui avaient pu dérober quelques débris de
leur fortune aux confiscations et aux violences des Pizarre, attendaient avec impatience une occasion d’exercer leur courage et leur activité. Ils commencèrent à délibérer sur les moyens de se venger de
uteur de leurs maux. Leurs complots ne demeu-
rèrent pas entièrement ignorés, et le gouverneur fut averti de se tenir sur ses gardes contre des ls comspi- hommes qui paraissaient méditer quelque action
rent contre la dé
vie de Pizarre. ù l’e
sespérée, et qui avaient assez de résolution pour xécuter. Mais, soit intrépidité naturelle, soit mé-
pris pour des gens que leur pauvreté même lui paraissait mettre hors d’état de rien entreprendre de
co
nsidérable , il négligea les avertissements de ses
amis. « Soyez tranquilles, leur disait-il, je serai en
A su
sache que je puis en un moment ôter la vie à celui qui oserait concevoir le projet d’attenter à la
reté tant qu’il n’y aura personne au Pérou qui ne
mienne ». Cette sécurité donna aux partisans d’Al-
magro tout le temps de laisser mürir leur projet,
et
lents, qui avait élevé le jeune Almagro, dirigea
leurs mesures avec tout le zèle que son attachement
pour Almagro lui inspirait, avec toute l’autorité
que lui donnait sur les conjurés l’ascendant connu qu’il avait sur son pupille.
Et l'assas sinent.
Jean de Herrada, officier de beaucoup de ta-
Le dimanche, vingt-sixième jour de juin, vers
ers
LIVRE SIXIÈME. 197 midi, temps de repos dans tous les pays chauds, Herrada et dix-huit des plus déterminés conjurés sortent de la maison d’Almagro, armés de toutes pièces et l'épée à la main. Ils s’avancent à grands pas vers le palais du gouverneur, en criant : Five le roi, meure le tyran! Les autres conspirateurs, avertis par un signal, se tiennent en armes à différents postes pour les soutenir. Pizarre , ordinairement environné d’une suite nombreuse, telle que pouvait l’avoir le particulier le plus riche du siècle dans lequel il vivait, n’avait alors presque per sonne auprès de lui, parce qu’il venait de se lever de table et que la plupart de ses domestiques s’étaient retirés dans leurs chambres. Les conjurés passèrent les deux premières cours sans obstacle. Ils étaient déjà au pied de l'escalier, lorsqu’un page donna l’alarme : son maître, qui conversait avec quelques amis dans une grande salle. Le gouverneur, qu'aucun danger n’étonnait, demanda ses armes et ordonna à François de Chaves de fermer la porte ; mais cet officier, ne conservant pas assez de présence d’esprit pour exécuter un ordre si prudent, courut jusque sur l'escalier et demanda aux conjurés ce qu’ils voulaient et où ils alläient. Au lieu de répondre, ils lui percent le cœur d’un coup de poignard et se précipitent dans la salle. Quel-
ques-uns de ceux qui y. étaient se jetèrent par les fenêtres, d’autres tentèrent de s'échapper, et un
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petit nombre se mettant en défense suivirent de gouverneur dans une chambre voisine. Les conjurés, animés par la vue de l’objet de leur haine, lés- y poursuivirent. Pizarre, sans autres armes
qu'un bouclier et son, épée, défendit l'entrée, et,
Almagro est aidé de son beau-frère Alcantara ” et de sa petite
reconnu pour
son successoeur,
troupe d'amis, il soutint un combat si inégal avec une bravoure digne de ses anciens exploits et la vigueur d’un jeune homme. « Courage, compa- « gnons, s’écriait-il , nous sommes encore assez de « braves gens pour faire repentir ces traîtres de « leur audace. » Mais, les conjurés couverts de leur armure se défendaient aisément des coups qu’on leur portait , tandis que tous les leurs faisaient couler le sang. Alcantara tomba mort aux pieds de son frère. Ses autres amis étaient presque tous blessés mortellement. Le gouverneur, si las qu’il pouvait à peine manier son épée et hors d’état de se défendre contre tant d’ennemis , reçut un coup mortel dans la poitrine, tomba et mourut sur-le-champ *. Aussitôt les assassins coururent dans les rues, leurs épées sanglantes à la main, et publiant la mort du tyran.
(x) Garcil. de la Vega dit, en parlant de cet événement, que François Pizarre avait auprès de lui son alcade mayor, le docteur Velasquez, le capitaine Francisco de Chaves, Francisco Martin de Alcantara, son frère utérin ,‘ét douze ou treize des gens de sa maison. ist, gcn. del Peru, chap. 1x.
(2) Des Nègres trainèrent à l’église le corps de ce grand capitaine qui avait gouverné un territoire de neuf cents lieues détendue ; Jean Barbazem son ancien domestique , osa seul venir le réclamer pour lui rendre
de
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Ils furent joints par environ deux cents de leurs compagnons. Après avoir conduit le jeune Almagro en pompe dans la ville, ils assemblèrent les magistrats et les principaux citoyens, qu’ils forcèrent de le reconnaître comme le légitime successeur de son père dans le gouvernement. Le palais de Pizarre, ainsi que les maisons de plusieurs de $es partisans, furent pillées par les soldats , qui eurent la double satisfaction de se venger de leurs ennemis et de s'enrichir des dépouilles de ceux aux mains desquels étaient tombées toutes les richesses du Pérou.
La hardiesse et le succès de cette conspiration, aussi bien que le nom et les qualités populaires d’Almagro, attirèrent sous ses drapeaux un grand nombre de soldats. Tous ceux qui désespéraient de leur fortune sous le gouvernement de Pizarro, tous ceux qui avaient souffert de ses violences ou. de son avidité dans les dernières années:de sa vie, se déclarèrent sans hésiter eu faveur d’Almagro; ils étaient en grand nombre, et le jeune Almagro se trouva bientôt à la tête de huit cents des plus braves soldats du Pérou. Comme sa jeunesse et son
les derniers devoirs, et fit en secret tous les honneurs et tous les frais de ses modestes funérailles; car les conjurés n'avaient pas laissé dans le palais même de quoi payer les cierges. Après la guerre civile on exhuma ses restes pour les placer dans la cathédrale. (D. L. R.)
(x) Zarate, lib, 1F, cap. 6-8. Gomara, Hist, cap. 14h, 145. Vega, p.2, lib. HI, cap. 5-7. Herrera , Pecad. VI, lib, X, cap. 4-7. Pizarro Var. Ilust. p. 183.
Nouvelles dissentions.
‘4541 inexpérience ne lui permettaient pas de comman- 11 der en personne, il nomma Herrada général. Mais, l: | avec de si grandes forces assemblées en si peu de Al temps, il s’en fallut bien que son autorité fût uni- | versellement reconnue. Pizarre avait laissé beaucoup d'amis à qui sa mémoire était chère. L’assassinat cruel d’un homme à qui sa patrie avait de si grandes obligations remplissait d'horreur tous ceux qui conservaient quelque impartialité. La naissance honteuse d’Almagro et l'incertitude du titre sur lequel il fondait ses prétentions, le faisaient regarder par d’autres comme un usurpateur. Les commandants de plusieurs provinces refusèrent de reconnaître son autorité jusqu’à ce qu’elle fût confirmée par l’empereur. Dans d’autres, comme à Cusco, on leva l’étendard royal et on fit des préparatifs pour venger la mort du gouverneur. k Arrivée de Ces semences de discorde n’auraient pas tardé à —. de Cas- se développer ; mais elles acquirent plus de force aussitôt que l’arrivée de Vaca de Castro fut connue. 4: Après un long et pénible voyage, il fut jeté par la Ne tempête dans un petit havre de la province de Popayan, et, s’avançant de là parterre, après un voyage aussi ennuyeux que difficile, il arriva enfin à Quito. Il apprit en route la nouvelle de la mort de Pizarre 11 prend le et les événements dont elle avait été suivie. Il pro- F] titre de gou-
‘4 vereur, © duisit sur-le-champ ses patentes de gouverneur du
ad Pérou , qui lui donnaient les mêmes priviléges et
ssasde si ceux ance » sur >gar- OM t de conne à pré-
dé à Torce nue.
ar la e Poyage uito.
sarre proir du
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