‹ Histoire de l'Amérique (volume 2)Chapitre 14 sur 175 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

multitude d'ennemis. Le lac fut couvert de canots. 4520 Les flèches et les pierres pleuvaient de tous les cotés. Les Mexicains se précipitaient sur eux avec furie, dans l'espérance de se venger enfin de tout ce qu'ils avaient souffert. Le pont de bois s'enfonça tellement par le poids de l'artillerie qu'il fut impossible de le dégager. Troublés par cet accident, les Espagnols s'avancèrent avec précipitation vers la seconde brèche faite à la chaussée; les Mexicains les environnaient alors de toutes parts , et quoiqu'ils se défendissent avec leur courage ordinaire, entassés sur une chaussée étroite , leur discipline et leur talent militaire leur étaient d'un faible secours, tandis que l'obscurité de la nuit leur faisait perdre en grande partie l'avantage que leur donnait la supériorité de leurs armes.

Tous les habitants de Mexico s'étaient mis à la poursuite de leurs oppresseurs , et avec une telle ardeur que ceux qui ne pouvaient s'approcher poussaient leurs compatriotes sur l'ennemi avec une violence terrible. De nouveaux soldats succédaient sans cesse à ceux qui tombaient. Les Espagnols , las du carnage et ne pouvant plus soutenir l'effort du torrent qui fondait sur eux, commencèrent à céder. En un moment le désordre fut général : cavaliers et gens de pied, officiers et soldats, amis et ennemis , se trouvèrent mêlés ensemble , et , tous combattant, ceux qui périssaient pouvaient à peine

1520 distinguer par quelles mains ils étaient frappés. Cortez, avec environ cent hommes de son infanterie et quelques cavaliers , vint à bout de franchir les deux dernières brèches faites à la chaussée à l'aide des corps morts qui les comblaient , et mit enfin le pied sur la terre ferme. Il rangea ses soldats en bataille à mesure qu'ils arrivaient; il retourna avec ceux qui étaient encore en état de combattre pour favoriser la retraite de ceux qui étaient restés en arrière , et les encouragea par sa présence et son exemple. Il reçut ainsi une partie des siens qui s'étaient fait jour au travers de l'ennemi. Le reste avait été accablé par le nombre ou noyé dans le lac. Il entendit les cris lamentables de ceux qui, pris vivants, étaient emmenés en triomphe pour être sacrifiés au dieu des Mexicains. Avant le jour, tout ce qui était échappé se trouva réuni à Tacuba1; mais lorsque l'aube vint à montrer aux yeux de Cortez les tristes débris de ses troupes, diminuées de plus de moitié, découragées, le plus grand nombre de ce qui restait couvert de blessures , la pensée de ce qu'ils avaient souffert et le souvenir des braves amis et des fidèles compagnons qu'il venait de perdre dans cette nuit de douleur 2 , pénétrèrent son ame de si vives douleurs qu'en faisant ses dispositions et en donnant

(i) Tlacopan, suivant Clavigero; Herrera est d'accord avec Robert son. (D. L. R.)

(2) JVoche-triste est ie nom qu'on donne encore à cette nuit dans U Nouvelle Espagne.

Page 1