LIVRE QUATRIÈME
vage est celui de son indépendance. Il a sacrifié une si petite portion de sa liberté naturelle en devenant membre d'une société, qu'il reste près que entièrement le seul maître de ses actions '. Il prend souvent ses résolutions seul, sans consulter personne, sans considérer aucune relation avec ceux qui l'environnent. Dans plusieurs de ses démarches il reste aussi séparé du reste des hommes que s'il n'avait formé aucune union avec eux. Sentant combien peu il dépend des autres , il les voit avec une froide indifférence. La force même de son ame contribue à augmenter cette insouciance: ne songeant qu'à lui-même en délibérant sur la conduite qu'il a à tenir, il ne s'embarrasse guère des conséquences que relativement à son intérêt. Il poursuit sa carrière et se livre à ses idées, sans rechercher si ce qu'il fait est agréable aux autres, s'ils peuvent en tirer quelque avantage ou en recevoir du dommage. De là ces caprices indomptables des sauvages, cette impatience de toute espèce de gêne, cette incapacité de réprimer ou de modérer leurs désirs , cette négligence et ce dédain avec lesquels ils reçoivent les conseils , enfin cette haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, et le mépris qu'ils ont pour les autres. Chez eux l'orgueil de l'indépendance produit presque les mêmes effets que l'intérêt personnel dans un état de société plus avancé. Par ces deux sentiments, l'individu rapporte tout à lui-
(i) Fernandès , Mission, de los Chiquit. 33.
A'28 HISTOIRE DE l/ A MÉTRIQUE.
même, et uniquement occupé de satisfaire ses desirs, fait de ee seul objet la règle de sa conduite.
C'est à la même cause qu'on peut imputer la dureté de cœur et l'insensibilité qu'on reproche à tous les peuples sauvages. Leurs âmes , peu susceptibles d'affections douces, délicates et tendres, ne peuvent être remuées que par des impressions fortes'. Leur union sociale est si incomplète que chaque individu agit comme s'il avait conservé ses droits naturels dans toute leur intégrité. Si on lui accorde une faveur, si on lui rend un service, il les reçoit avec beaucoup de satisfaction, parce qu'il en résulte un plaisir ou un avantage pour lui; mais ce sentiment ne va pas plus loin et n'excite en lui aucune idée d'obligation ; il ne sent point de reconnaissance et ne songe point à rien rendre pour ce qu'il a reçu 2. Parmi les personnes même qui sont le plus étroitement unies, il y a peu de correspondance ou d'échange de ces bons offices qui fortifient l'attachement, attendrissent le cœur et adoucissent le commerce de la vie. Leurs idées exaltées d'indépendance donnent à leur caractère une réserve sombre qui les sépare les uns des autres. Les plus proches parents évitent mutuellement de se faire quelque demande, de solliciter quelques services3, de crainte d'avoir l'air de
(i) Charlevoix, Hist.de la Noiïv. Fr. III, 3oç).
(V) Oviedo , Hlst, lib. XVI, cap. ?.. Vovez In note 92.
(3) De la Potheric, UT, *8.