LIVRE QUATRIÈME. ^3 I
verner. Ainsi, dans toute la conduite de l'homme sauvage, soit à l'égard des humains ses égaux, ou des animaux qui lui sont subordonnés , nous retrouvons le même caractère , nous reconnaissons les opérations d'une ame qui n'est occupée qu'à se satisfaire et qui n'est réglée que par son caprice, sans faire aucune attention aux idées et aux intérêts des êtres qui l'environnent.
Après avoir fait voir combien la vie sauvage est peu favorable au développement des facultés intellectuelles et de la sensibilité du cœur, je n'aurais pas cru nécessaire de m'arrêter sur ce qu'on en peut regarder comme les moindres défauts , si le caractère des nations, comme celui des individus, ne se marquait plus clairement par des circonstances qui paraissent frivoles que par celles qui sont plus importantes. Le sauvage, accoutumé à se trouver dans des situations périlleuses et embarrassantes, ne comptant que sur ses propres forces, enveloppé dans ses propres pensées , ne peut être qu'un animal sérieux et mélancolique. Il fait peu d'attention aux autres, et ses pensées parcourent un cercle fort étroit. De là cette taciturnité si désagréable pour les hommes habitués à la libre communication de la vie sociale. Un Américain , lorsqu'il n'est pas obligé d'agir, est souvent assis des jours entiers dans la même posture sans ouvrir les lèvres '.Lorsqu'ils se réunissent pour
(r) Voyage de Bouguer, to?..
aller à la guerre ou à la chasse, ils marchent d'ordinaire sur une ligne , à quelque dislance l'un de l'autre, et sans se dire une parole. Ils observent le même silence en ramant ensemble dans un canot1. Ce n'est que lorsqu'ils sont échauffes par les liqueurs enivrantes ou animés par le mouvement d'une fête ou de la danse, qu'on les voit s'égayer et converser entre eux.
On peut expliquer par les mêmes causes la finesse avec laquelle ils forment et exécutent leurs projets. Des hommes qui ne sont pas accoutumés à se communiquer avec franchise leurs sentiments et leurs pensées sont naturellement défiants, ne se livrent à personne et emploient une ruse insidieuse pour venir à bout de leurs desseins. Dans la société civilisée, les hommes qui par leur situation ne portent leurs désirs que sur très peu d'objets, mais dont l'esprit est sans cesse occupé, sont les plus remarquables par l'habitude de l'artifice et de la ruse dans la conduite de leurs petits projets. Ces circonstances doivent agir encore plus puissamment sur les sauvages , dont les vues sont également bornées , et qui suivent leur objet avec la même attention et la même persévérance; aussi s'accoutument -ils par degrés à porter dans toutes leurs actions une subtilité dont il faut se défier; et cette disposition se fortifie par les habitudes qu'ils contractent dans les
( r) CharltVOÎX, HÎSt. de la Nom'. France, 111 , \lKo.