‹ Histoire de l'Amérique (volume 3)Chapitre 110 sur 161 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

de jouissance que sa situation lui présente remplissent et satisfont son ame , et il aurait de la peine à concevoir qu'un autre genre de vie pût être heureux ou même tolérable. Le Tartare , habitué à errer sur de vastes plaines et à subsister du produit de ses troupeaux , croit invoquer la plus grande des malédictions sur la tête de son ennemi , en lui souhaitant d'être condamné à résider constamment dans le même lieu, et à se nourrir de l'extrémité d'une plante. Les sauvages d'Amérique , attachés aux objets qui les intéressent, et satisfaits de leur sort, ne peuvent comprendre ni l'intention ni l'utilité des différentes commodités qui dans les sociétés policées sont devenues essentielles aux douceurs de la vie. Loin de se plaindre de leur condition , ou de voir avec des yeux d'admiration et d'envie celle des hommes plus civilisés, ils se regardent comme les modèles de la perfection , comme les êtres qui ont le plus de droits et de moyens pour jouir du véritable bonheur. Accoutumés à ne contraindre jamais leurs volontés ni leurs actions, ils voient avec étonnement l'inégalité de rang et la subordination établie dans la vie policée , et considèrent la sujétion volontaire d'un homme à un autre comme une renonciation aussi avilissante qu'inexplicable de la première prérogative de l'humanité. Destitués de prévoyance , exempts de soins et contents de cet état d'indolente sécurité, ils ne peu-

.238 HISTOIRE DE l'aMÉKIQUE.

vent point concevoir ces précautions inquiètes , cette activité continuelle, ces dispositions compliquées , auxquelles les Européens ont recours pour prévenir des maux éloignés ou subvenir à des besoins futurs , et se récrient contre cette étrange folie de multiplier ainsi gratuitement les peines et les travaux de la vie1. La préférence qu'ils donnent à leurs mœurs se remarque dans toutes les occasions. Les noms mêmes par lesquels les différentes nations de l'Amérique veulent être distinguées ont leur principe dans cette idée de leur prééminence. La dénomination que les Iroquois se donnent à eux - mêmes est celle de premiers des hommes2. Le mot de Caraïbe, qui est le nom primitif des féroces babitants des îles du vent, signifie peuple guerrier3. Les Cherakis , pleins du sentiment de leur supériorité , appellent les Européens des riens ou la race maudite , et se donnent le nom de peuple chèrik. Le même principe a formé les idées que les autres Américains se faisaient des Européens; car quoiqu'ils parussent d'abord fort étonnés des arts et fort effrayés de la puissance de ces étrangers, ils perdirent bientôt l'estime qu'ils avaient conçue pour des hommes dont ils virent ensuite que la manière de vivre était si différente

(r) Cliarlovoix , Hist. de la Noue. Fr. III, 3oS. Lahontan, II, 07. (a) Golden, I, 3.

(3) Rochefort, Hi.st. dei Antilles, \55. j Adair, ilht. of Arner. lnaians>p. 3a.

de la leur. Ils les appelèrent V écume de la mer, des hommes sans père ni mère. Ils supposèrent qu'ils n'avaient point de pays à eux , puisqu'ils venaient envahir celui des autres * , ou que , ne trouvant pas de quoi subsister chez eux, ils étaient obligés d'errer sur l'Océan pour aller dépouiller ceux quipossédaient les biens qui leur manquaient.

Des hommes si contents de leur état sont bien loin d'être disposés à quitter leurs habitudes et à adopter celles de la vie civilisée. Le passage est trop violent pour être franchi brusquement. On a tenté de sevrer pour ainsi dire un sauvage de son genre de vie et de le familiariser avec les commodités et les agréments de la vie sociale; on l'a mis à portée de jouir des plaisirs et des distinctions qui sont les principaux objets de nos désirs. Mais on l'a vu bientôt s'ennuyer et languir sous la contrainte des lois et des formes, saisir la première occasion de s'en débarrasser, et retourner avec transport dans la forêt ou le désert où il pouvait jouir d'une entière indépendance 2.

J'ai enfin terminé cette esquisse difficile du caractère et des mœurs des peuples grossiers, dispersés sur le vaste. continent de l'Amérique. Je n'ai point prétendu égaler, ni pour la hardiesse du dessein, ni par l'éclat et la beauté du coloris , les grands maî-

(i) Benzon, Hist. novi orbis, lié. III, cap. il.

(2) Charlevoix, Hist. de la Noiw. France, III, 322.

-2l\o histoire de l'amériqije.

très qui ont compose et embelli le tableau de la vie sauvage. Je suis content de l'humble mérite d'avoir persisté avec une patience laborieuse à considérer mon sujet sous un grand nombre de faces diverses, et à recueillir, d'après les observateurs les plus exacts, les traits détachés et souvent très déliés qui pouvaient me mettre en état de faire un portrait ressemblant à l'original.

Avant que d'achever cette partie de mon ouvrage, il est important de faire encore une observation qui servira à justifier les conséquences que j'ai tirées, ou à prévenir les méprises où pourraient tomber ceux qui voudraient les examiner. Pour parvenir à connaître les habitants d'une contrée aussi vaste que l'Amérique , il faut faire une grande attention à la diversité des climats sous lesquels ils sont placés J'ai fait voir l'influence de cette cause, relativement à plusieurs circonstances importantes qui ont été l'objet de mes recherches; mais je n'en ai pas examiné tous les effets , et il ne faut pas négliger ce principe dans les cas particuliers où je n'en ai pas fait mention. Les provinces d'Amérique ont des températures si différentes, que cette variété seule suffit pour établir une distinction sensible entre leurs habitants. Dans quelque partie du globe que l'homme existe, Le climat exerce une influence irrésistible sur son étatetson caractère. Dans les pays qui approchent davantage des extrêmes de la chaleur ou du

Page 1