‹ Histoire de l'Amérique (volume 3)Chapitre 140 sur 161 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

riens décrivent toutes ces actions avec pompe, en 1519 entrant dans les détails les plus minutieux, et en mêlant aux faits étonnants et réels beaucoup de circonstances incroyables et exagérées '. Mais toutes les ressources du langage ne peuvent rendre intéressant un combat où le danger est inégal des deux cotés. Les descriptions les plus soignées d'un plan de bataille ou des vicissitudes d'un combat ne peuvent exciter ni l'attention ni l'intérêt, lorsqu'elles se terminent constamment à présenter d'une part des milliers de morts, tandis que de l'autre on ne perd pas un seul homme.

On peut cependant recueillir de leurs récits quel- CircoDstan-

ii , i, / ,» -ces remarqua-

ques circonstances remarquables, en ce qu elles font bles d , connaître en même temps le caractère des habitants manière de de la Nouvelle-Espagne et celui de leurs vainqueurs. ?ire ,a s"?rre Quoique les Tlascalans se missent en campagne calans. avec des armées nombreuses qui semblaient devoir écraser les Espagnols, ils ne purent jamais entamer le petit bataillon des Européens. Ce fait , tout singulier qu'il est, n'est pas inexplicable. Les Tlascalans, quoique continuellement en guerre, ne connaissaient , comme toutes les nations barbares , aucun ordre, aucune discipline militaire. Ils perdaient tout l'avantage qu'ils auraient pu retirer de leur nombre et de l'impétuosité de leur attaque , par le soin constant qu'ils avaient au milieu de l'action d'em-

(i) Voyez la note 104.

4519 porter les blesses et les morts. Ce point d'honneur, fondé sur une sensibilité naturelle à l'homme et fortifié par le désir de dérober les corps de leurs compatriotes à des ennemis qui les dévoraient , était universel parmi les peuples de la Nouvelle- Espagne. Ce pieux devoir, les occupant même pendant la chaleur du combat ' , les désunissait et diminuait la force de l'impression qu'ils auraient pu produire en se tenant plus serrés.

Non-seulement ils ne tiraient aucun avantage de leur nombre , mais l'imperfection de leurs armes rendait encore leur valeur sans effet. Après trois batailles et un grand nombre d'escarmouches , il n'y avait pas encore eu un Espagnol de tué : leurs flèches et leurs lances , armées de pierres pointues ou d'os de poissons , leurs piques faites d'un bois aiguisé et durci au feu , leurs épées de bois , armes redoutables pour des Indiens nus, ne faisaient aucune impression sur les boucliers des Espagnols , et pouvaient à peine pénétrer leurs corselets piqués appelés escaupiles. Les Tlascalans s'avançaient courageusement à la charge , combattaient souvent corps à corps. Beaucoup d'Espagnols étaient blessés, mais tous légèrement; ce qu'il ne faut pas attribuer au défaut de courage de leurs ennemis , mais a L'inégalité des armes dont ils se servaient.

Malgré la furie avec laquelle les Tlascalans com-

(1) 15. I)ia/, ckap. 65,

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battaient les Espagnols, ils se conduisaient envers 1519 eux avec une sorte de générosité barbare. Ils les avertissaient qu'ils allaient les attaquer ; et comme ils savaient que ces étrangers manquaient de vivres, et qu'ils imaginaient peut-être, comme les autres Américains , que ces Européens n'avaient quitté leur pays que parce qu'ils n'y trouvaient pas assez de subsistance, ils envoyaient à leur camp de grandes quantités de volailles et de maïs, en leur faisant dire qu'ils se nourrissent bien , parce qu'ils dédaignaient d'attaquer des ennemis affaiblis par la faim ; qu'ils croiraient manquer de respect à leurs divinités en leur offrant des victimes affamées , et qu'ils craignaient que les Espagnols, devenus trop maigres, ne fussent plus bons à manger '.

Cependant lorsque, dans les combats multipliés qu'ils livrèrent aux soldats de Cortez, ils s'aperçurent qu'il n'était pas aisé d'exécuter ces menaces , et que malgré toute leur valeur, dont ils avaient une très baute opinion , il n'y avait pas un Espagnol de tué ou de «pris , ils commencèrent à croire qu'ils avaient affaire à des êtres d'une nature supérieure , contre lesquels les forces humaines ne pouvaient rien. Dans cette extrémité ils eurent recours à leurs prêtres , qu'ils pressèrent de leur révéler les causes mystérieuses d'événements si extraordinaires , et de leur enseigner quelque moyen de repousser ces

(i) ïfcrrera, Decad. 11, lib. VI , cap. 6. Goraâra , Cron. cap. 47.

3oO HISTOIRE DE l' AMÉRIQUE.

1519 terribles conquérants. Les prêtres, après des sacrifices et des cérémonies magiques, répondirent que ces étrangers étaient enfants du soleil , et produits par la vive énergie de cet astre dans les régions de l'est; que, soutenus pendant le jour par l'influence de ses rayons paternels , ils étaient invincibles ; mais que la nuit , privés de sa chaleur vivifiante , leur force déclinait , qu'ils se flétrissaient comme les plantes dans les champs, et s'affaiblissaient jusqu'à devenir semblables aux autres hommes \

Des théories bien moins plausibles ont souvent pris du crédit chez des nations plus éclairées , et ont dirigé leur conduite. En conséquence de la réponse des prêtres, les Tlascalans, pleins d'une confiance aveugle en des hommes qu'ils regardaient comme éclairés par le ciel , s'écartèrent d'une de leurs maximes les plus constantes en guerre , et se disposèrent à attaquer leurs ennemis pendant la nuit , espérant de les détruire en les surprenant dans un temps où ils croyaient les trouver affaiblis. Mais Cortez avait trop de vigilance et de discernement pour être trompé par les stratagèmes grossiers d'une armée d'Indiens. Les sentinelles avancées , observant quelque mouvement extraordinaire parmi les Tlascalans , donnèrent l'alarme. En un moment les troupes furent prêtes à marcher,

(r) B. Diaz, chap. (>6.

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