LIVRE QUATRIÈME
appropriés à sa situation qu'ils deviennent pour lui la règle de tous ses jugements. Il attache l'idée de perfection et de bonheur aux qualités semblables à celles qu'il possède , et partout où il ne trouve pas les objets de plaisir et de jouissance auxquels il est accoutumé , il prononce hardiment que le peuple qui en est privé doit être barbare et misérable. De là le mépris mutuel que conçoivent les uns pour les autres les membres des petites sociétés où la civilisation n'a pas fait encore les mêmes progrès. Les nations policées , qui sentent tous les avantages que leur donnent les lumières et les arts , sont portées à regarder avec dédain les peuples sauvages; et, dans l'orgueil de leur supériorité , à peine conviendront-elles que les occupations , les idées et les plaisirs de ces peuples soient dignes de l'homme. Ces nations grossières et sauvages ont rarement été observées par des personnes douées de cette force d'esprit supérieure aux préjugés vulgaires et capables de juger l'homme, sous quelque aspect qu'il se présente, avec candeur et avec discernement.
Les Espagnols qui entrèrent les premiers en Amé- incapacité rique , et qui eurent occasion de connaître les diffé- , Prermers
L # observateurs.
rentes peuplades avant qu'elles fussent subjuguées, dispersées ou détruites , étaient bien loin déposséder les qualités nécessaires pour bien observer le spectacle intéressant qui s'offrait à leurs yeux.
Ni le siècle où ils vivaient , ni la nation a laquelle
ils appartenaient, n'avaient fait encore assez de progrès dans les connaissances solides pour qu'ils eussent des idées grandes et étendues. Les conquérants du Nouveau-Monde étaient pour la plupart des aventuriers ignorants, dépourvus de toutes les idées qui auraient pu les conduire à bien observer des objets si différents de ceux auxquels ils étaient accoutumés. Continuellement environnés de périls et luttant contre les difficultés, ils avaient peu de loisir et moins encore de capacité pour se livrer à des recherches de spéculation. Impatients de s'emparer d'un pays si opulent et si vaste , et trop heureux de le trouver habité par des peuples si peu en état de le défendre , ils se hâtèrent de les traiter comme une misérable espèce d'hommes propres uniquement à la servitude, et s'occupèrent plus à calculer les profits qu'ils pouvaient retirer du travail des Américains, qu'à observer le caractère de leur esprit ou à chercher les causes de leurs institutions et de leurs usages. Ceux des Espagnols qui pénétrèrent ensuite dans les provinces intérieures que les premiers conquérants n'avaient pu encore ni connaître ni dévaster, y portèrent en général le même esprit et le même caractère ; audacieux et braves au plus haut degré , ils étaient trop peu instruits pour être en état d'observer et de décrire ce qu'ils voyaient.
Leurs i>rc~ ( le n'est pas seulement l'incapacité (\vs Espagnols, J,,t> ce sont encore leurs préjugés qui onl rendu si dé-