‹ Histoire de l'Amérique (volume 3)Chapitre 27 sur 161 · LIVRE QUATRIÈME. 6l · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. 6l

eaux de la mer que l'autre continent , et n'était devenue que depuis peu propre à être habitée par l'homme; que tout y portait les marques d'une origine récente; que ses habitants, nouvellement appelés à l'existence , et encore au commencement de leur carrière , ne pouvaient être comparés aux habitants d'une terre plus ancienne et déjà perfectionnée \ D'autres ont imaginé que, dominé par l'influence d'un climat défavorable qui arrête et énerve le principe de la vie, l'homme n'avait jamais pu atteindre en Amérique au degré de perfection dont sa nature est susceptible , et qu'il y était resté un animal d'une classe inférieure, dépourvu de force dans sa constitution physique , ainsi que de sensibilité et de vigueur dans ses facultés morales *. D'autres philosophes, opposés à ceux-là, ont prétendu que l'homme arrivait au plus haut degré de dignité et d'excellence dont il soit susceptible longtemps avant que de parvenir à un état de civilisation , et que , dans la simplicité grossière de la vie sauvage, il déployait une élévation d'ame, un sentiment d'indépendance et une chaleur d'affection, qu'on chercherait vainement parmi les membres des sociétés policées3. Ils paraissent croire que l'état de l'homme est d'autant plus parfait qu'il est moins

(i) Buffon, Hist. nat., tom. III, p. 494 ; IX, io3, 114.

(2) De Paw, Recherches plùlos. sur les Amélie, passim.

(3) Rousseau.

Gl HISTOIRE DE l' AMERIQUE.

civilise. Ils décrivent les mœurs des sauvages de l'Amérique avec l'enthousiasme de l'admiration, comme s'ils voulaient les proposer pour modèles au reste de l'espèce humaine. Ces théories contradictoires ont été avancées avec une égale confiance , et l'on a vu le génie et l'éloquence déployer toutes leurs res^ sources pour les revêtir d'une apparence de vérité.

Comme toutes ces circonstances concourent à embrouiller et à obscurcir toutes les recherches sur l'état des nations sauvages de l'Amérique, il est nécessaire d'y procéder avec beaucoup de circonspection.

Lorsque nous sommes guidés dans ce travail par les observations éclairées du petit nombre de philosophes qui ont parcouru cette partie du globe, nous pouvons hasarder de porter un jugement; mais lorsque nous n'avons pour garants que les remarques superficielles de voyageurs vulgaires , de marins, de commerçants, de boucaniers et de missionnaires1, il faut souvent hésiter, et, en comparant des faits épars, tacher de découvrir ce qu'ils n'ont pas eu la sagacité d'observer. Sans se livrer aux conjectures, sans montrer de penchant pour aucun système, il faut mettre une égale attention à éviter les excès ou

(i) Robertson ne nous paraît pas rendre aux missionnaires qui avaient visité l'Amérique et publié leurs observations avant la publication de son histoire , la justice à laquelle quelques-uns d'entre eux ont droit. Les Pères Dutcrtre , de Charlevoix et plusieurs des auteurs des lettres édifiantes, tous loues avec tant d'éloquence par M. de Chateaubriand dans son Génie du Christianisme , et d'autres encore , méritent une honorable exception. ( D. L. R. )

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