LIVRE QUATRIÈME. Gj
terre des peuplades sauvages qui vivent d'aliments également simples , sans avoir cette marque de dégradation ni aucun symptôme apparent d'une diminution de force.
Comme la forme extérieure des Américains nous porte à croire qu'il y a dans la constitution de leur corps quelques principes naturels de faiblesse, la petite quantité de nourriture qu'ils prennent a été citée par plusieurs auteurs comme une confirmation de cette idée. La quantité d'aliments que les peuples consomment varie selon la température du climat où ils vivent , le degré d'activité qu'ils exercent, et la vigueur naturelle de leur constitution physique. Sous la chaleur accablante de la zone torride , où les hommes passent leurs jours dans l'indolence et le repos , il leur faut moins de nourriture qu'aux habitants actifs des pays froids ou tempérés. Mais le défaut d'appétit , si remarquable chez les Américains, ne peut s'expliquer ni par la chaleur de leur climat ni par leur extrême indolence. Les Espagnols témoignèrent leur étonnement en observant cette particularité non-seulement dans les îles , mais même en différentes parties du continent. La tempérance naturelle de ces peuples leur parut surpasser de beaucoup l'abstinence des ermites les plus austères ' ; tandis que d'un autre coté l'appétit
(i) Ramusio III, 3o4 , F, 3o6. A. Simon, Conquista, etc. p. 3g. Hakluit III, 468, 5o8.
des Espagnols parut aux Américains d'une voracité insatiable : ceux-ci disaient qu'un Espagnol dévorait en un jour plus d'aliments qu'il n'en aurait fallu pour dix Américains l. Une preuve encore plus frappante de la faiblesse naturelle des Américains est le peu de sensibilité qu'ils montrent pour les charmes de la beauté et pour les plaisirs de l'amour. Cette passion , destinée à perpétuer la vie , à être le lien de l'union sociale et une source de tendresse et de bonheur, est la plus ardente de toutes celles qui enflamment le cœur humain. Quoique les peines et les dangers qui tiennent à l'état sauvage; quoique en quelques occasions l'excessive fatigue et dans tous les temps la difficulté de se procurer la subsistance puissent paraître contraires à cette passion et concourir à en diminuer l'énergie, cependant les nations les plus sauvages des autres parties du globe semblent éprouver son influence d'une manière plus puissante que les habitants du Nouveau- Monde. Le nègre brûle de toute l'ardeur des désirs qui est naturelle au climat où il vit, et les peuples les plus grossiers de l'Asie présentent également un degré de sensibilité proportionnée à leur position sur le globe. Mais les Américains sont à un degré étonnant insensibles à la puissance de ce premier instinct de la nature. Dans toutes les parties du Nouveau-Monde les femmes sont traitées par les natu-
(i) llerma, Dicad. /, lib. a, cap. 16.