‹ Histoire de l'Amérique (volume 3)Chapitre 33 sur 161 · LIVRE QUATRIÈME. j · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. j

à l'ardeur des désirs, et l'âme se sent agitée et pénétrée des plus tendres émotions dont elle soit susceptible. Cette peinture ne peut cependant convenir qu'aux hommes qui, par leur situation, sont exempts des soins et des travaux de la vie. Parmi ceux des classes inférieures , condamnés par leur état à un travail continuel , l'empire de cette passion a moins de violence : occupés sans relâche à se procurer leur subsistance et à pourvoir au premier besoin de la nature , ils ont peu de loisir pour se livrer aux impressions d'un besoin secondaire. Mais si la nature des rapports établis entre les deux sexes varie si fort dans les rangs différents des sociétés policées, l'état de l'homme, lorsqu'il n'est pas encore civilisé doit produire des variations encore plus sensibles. Au milieu des fatigues , des dangers, et de la simplicité de la vie sauvage , où la subsistance est toujours précaire et souvent insuffisante , où les hommes sont presque continuellement occupés à poursuivre leurs ennemis ou à se garantir contre leurs attaques, où enfin les femmes ne connaissent encore ni l'art de la parure, ni les séductions de la réserve même , il est aisé de concevoir que les Américains ont pu n'être que faiblement attirés vers» l'autre sexe , sans être obligé d'imputer cette indifférence uniquement à une imperfection ou à une dégradation physique dans leur organisation. On observe en conséquence que dans toutes les

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parties de l'Amérique où la fertilité du sol , la douceur du climat, les progrès que les naturels ont faits dans la civilisation, ont rendu les moyens de subsistance plus abondants et ont adouci les peines attachées à la vie sauvage, l'instinct animal des deux sexes est devenu plus ardent. On en trouve des exemples frappants dans quelques tribus établies sur les bords des grandes rivières où abondent les subsistances , et parmi d'autres peuplades qui possèdent des terrains où l'abondance du gibier leur fournit sans beaucoup de peine un moyen constant et assuré de se nourrir. Ce surcroît de sécurité et d'abondance produit son effet naturel. Par-là les sentiments que la main de la nature a gravés au cœur de l'homme acquièrent une nouvelle force; il se forme de nouveaux goûts et de nouveaux désirs; les femmes, plus aimées et plus recherchées, apportent plus d'attention à leur maintien et à leur parure, et les hommes, commençant à sentir combien elles peuvent ajouter à leur bonheur, ne dédaignent plus les moyens de gagner leur affection et de mériter leurs préférences. Le commerce des deux sexes prend dès lors une forme différente de celle qu'il a chez les peuplades plus grossières; et, comme ni la religion, ni les lois, ni la décence ne les gênent sur les moyens de satisfaire leurs désirs, la licence de leurs mœurs est excessive ' .

(i) Hicl, ;s<> Charlevoix, III, \-> I. Dnmont, Me'm. sur la Louisiane, i. i55.

Quoique la constitution physique des Américains soit très faible 1 , on n'en voit aucun parmi eux qui soit difforme, mutilé ou privé de quelque sens. Tous les voyageurs ont été frappés de cette particularité et ont vanté la régularité et la perfection de leur figure et de leurs traits. Quelques auteurs ont cherché la cause de ce phénomène dans l'état physique de ces peuples. Ils Jqpposent que les enfants naissent sains et vigoureux, parce que les pères ne se sont ni épuisés, ni excédés par le travail. Ils imaginent que , dans la liberté de l'état sauvage, le corps humain, toujours nu et sans entraves depuis la première enfance , en conserve mieux sa forme naturelle ; que tous les membres acquièrent une proportion plus juste que lorsqu'ils sont garrottés par ces liens artificiels qui en arrêtent les développements et en corrompent les formes a. On ne peut pas sans doute refuser de reconnaître à quelques égards l'influence de ces causes ; mais l'avantage apparent dont nous parlons et qui est commun à toutes les nations sauvages , tient à un principe

(1) Robertson revient fort souvent sur la faiblesse de la constitution physique des Américains, qu'il suppose générale. On peut lui opposer des autorités imposantes : M. de Humboldt considère les Caraïbes ou Caribes comme l'un des peuples les plus robustes de la terre. ( Essai polit, sur la Nouv. Esp., t. I , p. 384. )

Les Abipons et les Patagons ont une stature gigantesque et leur constitution est forte et musculeuse ; il en est de même des habitants du Chili et des Akansas que l'un compte parmi les sauvages les plus beaux du nouveau continent, etc. (D. L. R. )

(2)Piso,jsf. 6, lib. IX, cap. 4. ,

plus profond, plus intimement lié avec la nature et le génie de cet état de société. L'enfance de l'homme est si longue , elle a besoin de tant de secours , qu'il est très difficile d'élever les enfants chez^ les nations sauvages. Les moyens de subsistance y sont non-seulement peu abondants, mais incertains et précaires. Ceux qui vivent de la chasse sont obligés de parcourir de vastes étendues de terrwn et de changer souvent d'habitation. L'éducation des enfants , comme tous les autres travaux pénibles, est abandonnée aux femmes. Les peines, les privations et les fatigues inséparables de l'état sauvage , et telles qu'il est souvent difficile de les soutenir dans la vigueur de l'âge, doivent être fatales à l'enfance. Les femmes, craignant dans quelque partie de l'Amérique d'entreprendre une tâche si laborieuse, étouffent ellesmêmes les premières étincelles de cette vie qu'elles se trouvent incapables d'entretenir, et par l'usage de certaines herbes se procurent de fréquents avortements '. D'autres nations, persuadées qu'il n'y a que les enfants forts et bien conformés qui soient en état de supporter les peines du premier âge, abandonnent ou font périr ceux qui leur paraissent faibles et mal constitués, comme peu dignes d'être conservés a. Chez ceux même qui entreprennent d'élever indis-

(r) Ellis's, Voyage to Hudson's bay, 198. Hcrrcra, Decad. VU. lïb. lXc.t>.

{•x) Gumilla, llist. II, i\ls. Techo's Hist. of Paraguay, elc ChmehiU'l Collect. /'/, 10S.

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