LIVRE QUATBIÈME. q
naître une grande variété d'objets et qu'ils ont des occasions fréquentes de les considérer unis ou divisés , ils se perfectionnent dans la connaissance des nombres; de sorte que l'état de cet art chez tous les peuples peut être regardé comme une règle d'après laquelle on peut estimer les degrés de leurs progrès dans la civilisation. Les Iroquois dans l'Amérique septentrionale , étant beaucoup plus civilisés que les habitants grossiers du Brésil, du Paraguay et de la Guyane, sont aussi beaucoup plus avancés à cet égard, quoique leur calcul ne s'étende pas au-delà de mille ; mais ils n'ont point d'affaires assez compliquées pour avoir besoin de supputer de plus grands nombres'. Les Cherakis, qui forment une nation moins considérable du même continent , ne peuvent compter que jusqu'à cent, et ils ont des mots pour exprimer les différents nombres jusqu'à ce terme-là. Les tribus plus petites de leur voisinage ne vont pas au-delà de dix \
L'exercice de l'entendement chez les peuples sauvages est à d'autres égards encore plus limité. Les premières idées de tout être humain ne peuvent être que celles qu'il reçoit par les sens; mais il ne peut guère en entrer d'autres dans l'esprit de l'homme tant qu'il est dans l'état sauvage. Son œil est frappé des objets qui l'environnent. Ceux qui
(i) Charlevoix, Nom. Fr. III , 402.
(a) Adair's. Hist. qf Amer. Ind. 77. Voyez la note 38.
96 HISTOIRE DE l'aMÉIUQUE.
peuvent servir à son usage ou satisfaire quelqu'un de ses désirs attirent son attention; mais il voit les autres sans intérêt et sans curiosité. Il se contente de les considérer sous le rapport simple où ils s'offrent à lui , c'est-à-dire isolés et distincts les uns des autres ; mais il ne songe point à les combiner pour en former des classes générales ; il ne considère point leurs qualités particulières et ne se rend point compte des impressions qu'ils font sur son propre esprit. Ainsi il ne connaît aucune des idées que nous avons appelées universelles , abstraites ou réfléchies. L'activité de son intelligence ne doit donc pas s'étendre bien loin , et son raisonnement ne peut s'exercer que sur des choses sensibles. Cela est si évident chez les nations les plus grossières de l'Amérique , qu'il n'y a pas dans leur langue , comme on le verra plus bas , un seul mot pour exprimer ce qui n'est pas matériel. Les mots de temps, <S! espace , de substance et mille autres termes qui expriment des idées abstraites et universelles, n'ont aucun équivalent dans leurs idiomes '. Un sauvage nu, accroupi près du feu qu'il a allumé dans sa misérable cabane , ou couché sous des branchages qui lui offrent un abri momentané, n'a ni le temps ni le pouvoir de se livrer à de vaines spéculations. Ses pensées ne se portent pas au-delà de ce qui intéresse la vie animale, et lorsqu'elles ne sont pas dirigées (1) La Condamine, p. 5^.