LIVRE QUATRIEME
vers quelque objet d'utilité présente , son esprit reste dans une entière inaction. Dans les situations où il ne faut aucun effort extraordinaire de travail ni d'industrie pour satisfaire aux besoins simples de la nature , l'esprit est si rarement mis en activité, que les difficultés du raisonnement n'ont presque aucune occasion de s'exercer. Les nombreuses tribus dispersées sur les ricbes plaines de l'Amérique méridionale, et les habitants de quelques-unes des îles et de plusieurs plaines fertiles du continent, peuvent être compris dans cette classe. Leur physionomie inanimée , leur regard fixe et sans expression, leur froide inattention et l'ignorance entière où ils étaient sur les premiers objets qui sembleraient devoir occuper les pensées de tout être raisonnable , firent une telle impression sur les Espagnols qui les observèrent pour la première fois, qu'ils les regardèrent comme des animaux d'un ordre inférieur , et ne purent croire qu'ils appartinssent à l'espèce humaine T. Il fallut l'autorité d'une bulle du pape pour détruire cette opinion et pour convaincre les Espagnols que les Américains étaient capables de toutes les fonctions d'hommes, et devaient jouir de tous les droits de l'humanité 2. Depuis ce temps, des personnes plus éclairées et plus impartiales que les auteurs de la découverte et de
(r) Herrera, Decacl. II, lïb. II, cap. i5. (2) Torquemada , Monar. Ind. III, 198.
g8 HISTOIRE DE i/ AMÉRIQUE.
la conquête de l'Amérique , ayant eu occasion d'observer les plus sauvages de ces peuples, ont été aussi étonnées qu'humiliées de voir combien en cet état l'homme est peu différent des animaux. Mais dans des climats plus rigoureux, où l'on ne peut se procurer sa subsistance avec la même facilité , où les hommes sont obligés de s'unir plus étroitement et d'agir avec plus de concert 9 la nécessité développe leurs talents et aiguise leur invention, de sorte que les facultés intellectuelles y sont plus exercées et plus perfectionnées. Les naturels du Chili et du nord de l'Amérique , qui habitent les régions tempérées des deux grands districts de ce continent, sont des peuples d'un esprit cultivé et étendu en comparaison de ceux qui habitent les îles ou les bords du Maragnon et de l'Orénoque. Leurs occupations sont plus variées, leur système de police et de guerre plus compliqué , leurs arts plus nombreux. Mais chez ces peuples mêmes les facultés intellectuelles sont extrêmement bornées dans leurs opérations, et ils n'en font point de cas, à moins qu'elles ne soient dirigées vers les objets qui intéressent immédiatement l'homme sauvage. Les Américains septentrionaux, ainsi que ceux du Chili, lorsqu'ils ne sont point engagés dans quelques-unes des occupations qui appartiennent à la guerre ou à la chasse, consument leur temps dans une indolence stupide, ot ne connaissent aucun objet digne