LIVRE QUATRIÈME. IOl
autres animaux, il n'a point de résidence fixe; il ne s'est point fait d'habitation pour se mettre à l'abri de l'inclémence des saisons; il n'a pris aucune précaution pour s'assurer une subsistance constante; il ne sait ni semer, ni recueillir; mais il erre ça et là pour chercher les plantes et les fruits que la terre produit successivement d'elle-même ; il poursuit le gibier qu'il tue dans les forêts, ou il pêche le poisson dans les rivières.
Cette peinture ne peut cependant s'appliquer qu'à certaines tribus. L'homme ne peut rester long-temps dans cet état d'enfance et de faiblesse. Né pour agir et pour penser, les facultés qu'il tient de la nature et la nécessité de sa condition le pressent de remplir son destin. Aussi voit-on que parmi plusieurs des nations américaines , particulièrement celles qui vivent sous des climats rigoureux , l'homme fait des efforts et prend des précautions pour se procurer une subsistance assurée ; le premier essai de sa puissance est commencé ; la carrière d'une industrie régulière est ouverte. Cependant on y voit encore prédominer l'esprit paresseux et insouciant de l'état sauvage. Même , parmi ces tribus moins grossières, le travail est regardé comme honteux et avilissant, et ce n'est qu'à des ouvrages d'un certain genre que l'homme daigne employer ses mains. La plus grande partie des travaux est le partage des femmes. Une moitié de la communauté reste n. 7
lOI HISTOIRE DE L AMÉRIQUE.
clans l'inaction , tandis que l'autre est accablée de la multitude et de la continuité de ses occupations. Ainsi leur industrie se borne à quelques objets , et leur prévoyance n'est pas moins limitée. On voit un exemple remarquable de ce que je dis dans l'arrangement général qu'ils suivent, relativement a leur manière de vivre. Ils comptent sur la pêche pour leur subsistance pendant une partie de l'année, sur la chasse pour une autre partie, et sur le produit de leur culture pour une troisième. Quoique l'expérience leur ait appris à prévoir le retour des différentes saisons , et à faire quelques provisions poulies besoins respectifs de ces temps divers , ils n'ont point la sagacité de proportionner ces provisions à leur consommation , ou bien ils sont tellement incapables de dompter leur appétit vorace , qu'ils éprouvent souvent les calamités de la famine avec autant de rigueur que les tribus les plus grossières. Ce qu'ils souffrent une année ne sert nia augmenter leur industrie , ni à leur inspirer plus de prévoyance pour prévenir un semblable malheur \ Cette indifférence si peu réfléchie sur l'avenir , qui est l'effet de l'ignorance et la cause de la paresse, caractérise l'homme dans tous les degrés de la vie sauvage a ; et, par une bizarre singularité de sa conduite,
(i) Charlevoix, Noiu>. France, 111 , 33 8. Le tire s cdif. î3, 98. Des tript. de la Nom'. France. Osboru's Collcct. 11, 880. De la Potlimt', 11,63.
(2) Bancroft's notur. ttist. ofGuiana, 3a6, 3.