LIVRE QUATRIÈME. IOQ
Amérique : c'est ainsi qu'en mettant tant d'inégalité, en établissant des distinctions si cruelles dans cette union domestique que la nature avait destinée à inspirer aux deux sexes des sentiments doux et humains, on la fait servir à rendre l'homme dur et farouche, et à dégrader la femme par l'abaissement de la servitude.
C'est peut-être à cette oppression dans laquelle elles gémissent qu'on doit attribuer en partie le peu de fécondité des femmes chez les nations sauvages '. La vigueur de leur constitution physique est épuisée par l'excès du travail : les moyens de subsistance dans la vie sauvage sont si peu nombreux et si incertains , qu'elles sont forcées de prendre une multitude de précautions pour prévenir une multiplication trop rapide. Parmi les tribus errantes , dont la subsistance dépend principalement de la chasse, la mère ne peut guère s'occuper d'un second enfant avant que le premier ait atteint assez de force pour être en quelque sorte indépendant des soins de la tendresse maternelle. C'est là sans doute la source de cet usage universel, parmi les femmes américaines, de nourrir leurs enfants pendant plusieurs années 2 , et comme elles se marient presque toujours fort tard, le temps de leur fécondité est passé avant qu'elles aient pu ache-
(i) Lafilau, I, 590. Charjevoix , UT, 3o/f. (2) Herrera, Dccad. VI ', lib. /, cap. 4.
ver d'élever successivement deux ou trois enfants ' . Parmi quelques-unes des tribus les plus grossières, qui n'ont ni assez de prévoyance ni assez d'industrie pour faire des provisions régulières de vivres , c'est une maxime générale qu'il ne faut jamais se charger d'élever plus de deux enfants 3 ; aussi ne trouve- t-on jamais parmi ces peuples des familles aussi nombreuses que dans les sociétés civilisées 3. Quand il naît deux jumeaux , l'un des deux est communément abandonné , parce que la mère ne pourrait suffire à les élever l'un et l'autre 4. Lorsqu'il arrive que la mère meurt dans le temps qu'elle nourrit son enfant, on ne peut plus espérer de conserver sa vie et on l'enterre à coté de celle qui lui a donné le jour5. Enfin, dans ces disettes fréquentes auxquelles les Américains sont exposés par leur stupide indolence, la difficulté de nourrir les enfants devient quelquefois si grande , qu'il n'est point rare de les voir abandonnés et même tués par leurs parents c. C'est ainsi que le sentiment des peines qu'il
(i) Cliarlevoix, III, 3o3. Dumont, Mém. sur la Louisiane, II, 270. Dcnys, Ilist. nat. de l'Amérique, II, 365. Cliarlevoix, Ilist. du Paraguay, II , 422.
(2) Techo's Account of Paraguay , etc. Churchill, Collée t. VI, 108. Letl. e'dif 24, 200. Lozano , Deser. 92.
(3) Maccleur's Journal, 63.
(4) Lettres e'aif. X, 200. Voyez la noie 40.
(5) Cliarlevoix, III, 368. Lettres e'dif. X, 200. P. Melch. Jimiau dès, Mentor, de Cheriqui. Colhert, Collect, orig.peux, 1.
(6) Venegas , Ilist. of Califom. 1, 8a.