‹ Histoire de l'Amérique (volume 3)Chapitre 60 sur 161 · LIVRE QUATRIÈME. l · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. l

leur égalité. Partout où l'idée de la propriété n'est point établie , les distinctions qui naissent des qualités personnelles sont les seules qu'on puisse connaître , et ces distinctions mêmes ne peuvent se rendre sensibles que dans les occasions où les hommes sont forcés à déployer toutes leurs facultés. Dans les temps de grand danger et dans les affaires difficiles , on consulte la sagesse et l'expérience des vieillards , et l'on suit leurs conseils. Lorsque les sauvages entrent en campagne contre l'ennemi , le guerrier le plus distingué par son courage se met à la tête de la jeunesse, et la conduit aux combats \ Quand ils vont en troupe à la chasse, le chasseur le plus adroit et le plus hardi se met encore à leur tête et dirige tous les mouvements. Mais dans les temps de repos et de tranquillité, où il ne se présente plus d'occasions de développer ces talents naturels , on ne connaît plus aucune prééminence. Toutes les circonstances de la vie rappellent toujours aux membres de la communauté qu'ils sont égaux. Ils sont tous vêtus, nourris et logés de la même manière. Rien de ce qui constitue la supériorité d'une part et la dépendance de l'autre n'est connu chez eux. Tous sont libres, tous savent qu'ils jouissent de la liberté et ils défendent avec la plus grande fermeté les droits qui y sont attachés 2. Ce sentiment d'indé-

(i) Acosta, Hist. lib. VI, cap. Stadius, igHist. Bras il. lib. II, cap. i3. Debry, III, p. no. Biet, 36i.

(2) Labat, VI, 124. Brick ell, Hist.of Carol. 3io,

pendance est tellement gravé dans leurs âmes que rien ne peut l'en arracher, et que jamais le malheur n'a pu soumettre leur fierté à la servitude. Accoutumes à être les maîtres absolus de leurs actions , ils dédaignent d'exécuter les ordres d'un supérieur. N'ayant jamais essuyé aucune réprimande, ils ne peuvent souffrir aucune correction '. Un grand nombre d'Américains , lorsqu'ils virent que les Espagnols les traitaient en esclaves , moururent de douleur ou se tuèrent de désespoir*.

IV. Les idées de la subordination civile sont toujours très imparfaites , et le gouvernement n'a jamais qu'une autorité bien faible chez des peuples qui sont restés dans cet état. Quand la propriété est inconnue dans une nation, ou qu'elle n'en a que des idées incomplètes; quand les productions de l'industrie et les fruits spontanés de la terre sont considérés comme appartenant à la société entière, il est difficile qu'il naisse parmi les membres de la même communauté aucune de ces discussions qui exigent l'intervention des lois et de l'autorité publique.

Quand les droits qui naissent d'une propriété distincte et exclusive ne sont pas connus encore , les grands objets des lois et du pouvoir judiciaire

(i) Voyez la note 5i.

(2) Oviedo, ///>. ///, cap. VI, p. 97. Vega, Conquistade la Flor'ula, I, 3o ; //, \ 16. Labat, II, i>S. Benzo. Hist. nov. orb. lib. IV, cap. 2 5.

ne peuvent exister. Lorsque les sauvages vont au combat , ou pour leur propre défense ou pour envahir le territoire d'un ennemi , et qu'ils sont engagés dans quelque entreprise de chasse difficile et périlleuse , alors on s'aperçoit que les membres d'une tribu font partie d'un corps politique; alors ils sentent qu'ils ont une existence commune avec les compagnons de leurs travaux , et ils suivent avec soumission celui qui s'est distingué par sa valeur et par sa sagesse. Mais , hors de ces cas où ils réunissent leurs efforts pour un intérêt commun , on n'aperçoit parmi eux aucune trace d'union politique '; on ne voit aucune forme de gouvernement. Les noms de magistrat et de sujet n'y sont pas même en usage. Chacun semble jouir presque entièrement de toute son indépendance naturelle. Si l'on propose quelque entreprise pour l'utilité publique ? chaque membre de la communauté est libre d'y concourir ou de n'y pas concourir. Aucun règlement n'exige d'eux un service comme un devoir, aucune loi coërcitive ne les oblige à le remplir. Toutes leurs résolutions sont volontaires et partent toujours des mouvements naturels de leur ame \ Chez ces peuplades grossières on n'a pas même fait encore le premier pas qui conduit à l'é-

(1) Lozano, Descr. del grand Chaco, g3. Melendez, Tcsoros verdadcros, II, 1 3. Voyez la note 52.

(2) Chaiievoix, Hist. de la Nom. France, III, 266, 268,

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tablissement du pouvoir judiciaire. Le droit de la vengeance est laissé dans les mains des particuliers '. Lorsqu'il y a eu quelque violence commise ou du sang répandu, la communauté ne se charge point d'infliger ou de modérer la punition. C'est aux parents ou aux amis à venger l'offensé ou la victime, ou à recevoir la réparation offerte par le coupable. Si les vieillards s'entremettent, ce n'est jamais pour décider l'affaire, mais pour donner des conseils qui sont rarement écoutés. Comme il paraît honteux de laisser une offense impunie , le ressentiment est toujours implacable et éternel2. L'objet du gouvernement parmi les sauvages s'étend plutôt aux affaires extérieures qu'aux affaires domestiques. Ils ne s'occupent pas à maintenir l'ordre intérieur et la police par des règlements publics ou par l'emploi d'une autorité permanente ; mais ils travaillent à maintenir parmi les membres de leur tribu une union qui leur donne les moyens de surveiller les mouvements de leurs ennemis, et d'agir contre eux avec vigueur et concert.

A quels peu- Telle était la forme de l'ordre politique établi

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te description. 11CIUC- G est dans cet état que se trouvèrent presque

toutes les peuplades répandues dans les vastes pro-

(i) Herrera, Ûeead. Vin, lïb. IV, cap. 8.

(2) Charlevoix. Eist. fie la Nouv. Fr. III, 0,71, 272. Lafitau, I, 48<>. -;ini , Hut denuevo Reynode Granada, 9.26.

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