LIVRE QUATRIÈME. I
capital dans leur gouvernement. Si le point d'honneur parmi les faibles tribus d'Amérique eût été le même que chez les nations puissantes de l'Europe ; si elles avaient couru à la célébrité et à la victoire en méprisant les dangers et la mort, elles auraient été bientôt détruites entièrement par des maximes si peu conformes à l'état de leur population. Mais dans les tribus assez nombreuses pour être en état d'agir avec des forces plus considérables et de soutenir des pertes sans un affaiblissement sensible , les opérations militaires des Américains ressemblaient beaucoup à celles des autres nations. Les Brésiliens et les peuples qui habitaient les bords de la rivière de la Plata entraient souvent en campagne avec des corps de troupes assez considérables pour mériter le nom d'armée1. Ils défiaient l'ennemi au combat, engageaient des batailles rangées et disputaient la victoire avec cette férocité opiniâtre qui semble naturelle à des hommes qui, ne voyant d'autre but dans la guerre que l'extermination de leurs ennemis, ne demandent et ne font jamais de quartier2. Dans les puissants empires du Mexique et du Pérou , on assemblait de très grandes armées et l'on donnait de fréquentes batailles ; la théorie et la pratique de la guerre étaient bien loin d'y être les mêmes que chez ces petites tribus qui prenaient le nom de nations.
(0 Fabri, Veriss. Descrip. Indiœ, op. de Biy, VII, p. 42, (u) Voyez la note 57.
lGo UISTOlRi: de l'Amérique.
ils ne pou- Mais quoique la vigilance et l'attention soient les vent établir qualités les plus nécessaires partout où la guerre se
aucun ordre . . D
et aucune dis- && Par ruse et Par surprise ; quoique les Américains, cipime dans dans toutes les actions particulières, montrent une
les armées. , , 1 ' 1 1
adresse étonnante pour dérober leur mouvement à l'ennemi, et pour découvrir les siens, c'est une chose très remarquable que lorsqu'ils entrent en campagne ils prennent rarement les précautions les plus essentielles pour leur sûreté. Telle est la difficulté de soumettre les sauvages à la subordination et de les faire agir de concert; telles sont leur impatience et leur aversion pour toute espèce de contrainte, que presque jamais on ne peut les obliger à suivre les ordres et les conseils de leurs chefs. Ils n'ont pendant la nuit aucune sentinelle autour des lieux où ils sont campés. Souvent après avoir fait plusieurs centaines de milles pour surprendre l'ennemi, ils sont surpris eux-mêmes et égorgés dans le sommeil profond où ils se plongent comme s'ils n'avaient a redouter aucun danger1.
Mais si, malgré cette négligence et cette sécurité qui leur fait perdre souvent le fruit de toutes leurs ruses, ils surprennent l'ennemi sans défense, ils fondent sur lui avec la plus grande férocité; ils enlèvent la chevelure de tous ceux qui tombent victimes de leur rage a , et rapportent chez eux en
(i) Charlevoix, III, 236, 237. Lettres cd'if. XVII, 3o8; XX , r3o. Lafilau, Mœurs des sauvages, H, 247. Lahonlan, II, 176. (2) Voyez la note 58.
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triomphe ces étranges trophées. Ils les conservent comme des monuments non-seulement de leur valeur, mais de la vengeance qu'ils savent exercer sur ceux qui deviennent les objets du ressentiment public ' . Ils emploient plus de soins encore pour faire des prisonniers. Dans leur retraite, s'ils espèrent l'effectuer sans être inquiétés par l'ennemi , ils ne font communément aucune insulte à ces prisonniers, et ils les traitent même avec quelque humanité , quoiqu'ils les gardent avec l'attention la plus rigoureuse.
Mais après cette suspension momentanée de leur férocité, leur rage reprend une nouvelle fureur. Lorsqu'ils approchent des frontières de leur pays , on dépêche quelques-uns d'entre eux pour aller apprendre à leurs concitoyens le succès de leur expédition. C'est alors que les prisonniers commencent à pressentir le sort qui les menace. Les femmes du village et les jeunes gens qui ne sont pas encore en âge de porter les armes s'assemblent, et se rangeant en deux lignes au milieu desquelles les prisonniers doivent passer, ils les battent et les meurtrissent de la manière la plus cruelle , à coups de bâtons et de pierres \ Des lamentations sur la perte des citoyens qui sont tombés dans le combat, ac-
(r) Lafitau, Mœurs des sauvages, tom II, p. % 56. h) Lahontan, II, 184
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compagnies de cris et d'actes qui semblent exprimer le chagrin et la douleur la plus vive, succèdent à celle première explosion de leur rage contre leurs ennemis ; mais dans un moment, à un signal donné, les larmes cessent ; on passe avec une rapidité incroyable de la douleur la plus profonde à la joie la plus vive , et l'on commence à célébrer la victoire avec les transports d'un triomphe barbare ' . Le sort des prisonniers est cependant encore incertain. Les anciens de la tribu s'assemblent pour le décider. Quelques-uns sont destinés à être tourmentés jusqu'à la mort pour assouvir la vengeance des vainqueurs, d'autres à remplacer les membres de la tribu victorieuse qui ont été tués dans cette guerre ou dans les précédentes. Les derniers qui sont réservés à ce sort plus doux sont conduits aux cabanes de ceux dont les parents ont été tués. Les femmes les attendent à la porte , et si elles les reçoivent leurs souffrances sont finies. Ils sont adoptés dans la famille et placés, suivant leur manière de s'exprimer, sur la natte du mort. Ils prennent son nom, son rang, et sont traités avec la tendresse que l'on doit à un père, à un frère, à un mari ou à un ami. Mais si, par un caprice ou par un désir insatiable de vengeance, les femmes refusent de recevoir le prisonnier qui leur es! offert, son arrêt esl
(1) Charlevoix, Hist, de la Nouv. France, III, •.>.', 1 . Lafitau, Moeurs des sauvages y t<>m JI, 264.